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REVUE
DES
DEUX MONDES.
IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
AD. WAIILEN ET C".
REVUE
DES
DEUX MONDES,
AUGMENTEE
n'ARTICLES CHOISIS DANS LES MEILLEURS REVUES ET RECUEILS
PÉRIODIQUES.
TOME PREMIER. — 1842.
&nxxdic^,
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDE.S ,
r.l'E FOSSÉS-Al;X-l,OKPS , N" 74.
d842
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DINE COURSE
LASIE MINEURE.
LETTRE A M. SAINTE-BEUVE.
Mon cher ami,
Après le plaisir de voyager, le plus grand est de raconter ses voyages; mais le
plaisir de celui qui raconte est rarement partagé par celui qui écoute ou qui lit.
Aujourd'hui uul pays n'est nouveau, tout le monde a été partout, et il faut avoir au-
tant de confiance que j'en ai dans voire amitié pour oser vous adresser le récit
d'une course en lonie et en Lydie. Je n'ai qu'une excuse : celte course dans un
pays un peu moins connu que l'Italie et la Grèce m'a intéressé vivement; ce n'est
pas une raison pour que mon récit intéresse les autres, mais c'en est une pour moi
de chercher à communiquer à un ami le plaisir que j'ai éprouvé, et de ne pas lui
dérober sa part, comme dirait Montaigne. Ayant ainsi fait la paix avec ma con-
science, qui murmurait un peu quand j'ai pris la plume pour écrire des impressions
de voyage, je cède à la tentation, aux mauvais exemples, et je commence mon
odyssée, qui ne sera pas longue, heureusement.
Ayant une quinzaine de jours devant nous, Mérimée et moi, nous formâmes le
projet d'aller de Smyrne à Ëphèse, de pousser jusqu'à Magnésie sur le Méandre, où
les ruines du temple ionique de Diane offraient une tentation puissante à notre
ami, grand amateur et vrai connaisseur en fait d'architecture hellénique, puis de
gagner Sardes, où il y avait encore des chapiteaux ioniques à voir, et de revenir
de Sardes à Smyrne. Ce voyage, qui n'est pas considérable, avait bien pour nous ses
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6 UNE COURSE
difficultés; nous ne trouvions personne à Smyrne qui eût été directement de Ma-
gnésie à Sardes , les guides qui connaissaient le chemin étaient absents ou
malades; le seul que put nous procurer l'infatigable obligeance d^; M. le baron de
Nerciat n'était jamais allé plus loin qu'Épbèse. Ce guide nous fut recommandé
comme Français, mais il n'avait de français que le nom, Marchand, comme le valet
de chambre de Napoléon : du reste, une étrange figure qui tenait du Juif, du Turc
et du nègre; parlant fort bien le turc et le grec, mais le français très-peu. Force
nous fut de nous mettre en route avec ce singulier personnage et le postillon turc
Ahmet, qui, lui nou plus, n'avait jamais entendu parler de Sardes. Nous voilà donc
partis à la grâce de Dieu, pour faire une centaine de lieues dans un pays dont
nous ne connaissions pas la langue, avec des guides qui ne connaissaient pas le
chemin.
Sur le cheval qui marche à la tête de notre petite caravane est Ahmet, garçon
d'une jolie figure, d'une égalité d'humeur inaltérable, avec un certain air de
dandy turc et le flegme à toute épreuve d'un vrai musulman, le turban sur le côté
de la tête, poignard et pistolets à la ceinture, et, en manière de bottes de postillon,
de grands pantalons de laine biodée qui ne couvrent que le devant de la jambe et
tombent sur le pied; il tient négligemment la bride du cheval qui porte les ba-
gages. Nous suivons sur des montures d'assez pauvre apparence. Nous nous sommes
pourvus d'armes offensives, porte-respect dont nous n'aurons pas à nous servir,
mais qui fait partie du costume de voyage et tient lieu de passeport ; je me trompe,
nous avons un boiirourcli, délivré par le pacha de Smyrne ( on nomme ainsi le fir-
manque donnent les autorités locales), et deux Ichéskerés, avec nos signalements.
Celui de Mérimée porte : cheveux de tourterelle eiyeux de lion. Comment pourrait-on
se tromper sur l'identité d'un voyageur aussi bien caractérisé? Enlin, tantôt der-
rière nous, tantôt sur nos flancs, tantôt en tète à côté du postillon, trotte l'honnête
Marchand en veste noire et pantalon noir un peu blanchi par le temps, le fez rouge
sur la tête, les guêtres de cuir aux jambes, à la ceinture un coutelas qui ne doit
être redoutable qu'aux poules destinées à nos soupers : trop heureux Marchand,
quand je lui permets de ceindre le sabre d'ordinaire suspendu au pommeau de
ma selle! Il va et vient d'un air qu'il s'efforce de rendre afi'airé, et, comme beau-
coup de gens, il est d'autant plus disposé à faire l'important qu'il se sent plus
inutile. Ainsi accoutrés, et la pluie menaçant, nous nous mettons en route. Nous
traversons d'abord lentement les rues étroites et tortueuses de la ville de Smyrne,
auprès desquelles nos rues de la Cité sont d'une largeur fort honnête; assez em-
barrassés quand dans ces rues, dont un grand nombre pourraient bien s'appeler
des allées, nous trouvons des files de chameaux, ce qui arrive sans cesse. Nous
passons par le quartier turc, entre deux rangs de fumeurs assis ou accroupis devant
les cafés, et nous arrivons ainsi sur la hauteur qui domine la ville de Smyrne.
Ahmet se retourne selon l'usage turc, disant solennellement : Ouroular, bon
voyage, et nous voilà partis.
Le premier jour, nous sommes tout entiers à l'étonnement que nous cause la
nouveauté de notre situation, entrant dans un pays qui nous est entièrement in-
connu, et, sauf deux ou trois points de notre route, n'ayant aucune idée de ce que
nous allons rencontrer. Ce furent d'abord quelques collines assez rocailleuses,
égayées de loin en loin par un peu de verdure. A notre gauche, de belles monta-
gnes, presque point d'habitations; de loin en loin, des Turcs voyageant comme
nous achevai et bien armés. Pour la première fois nous avions le plaisir de nous
DANS L ASIE MINEUKE. 7
sentir en Orient, et ce plaisir était assez vif parce qu'il était nouveau; maintenant
•ju'il s'est usé par la répétition des mômes scènes, j'ai peine à coniprendre le
charme mêlé d'un peu d'iniiuiétude que j'éprouvais à voir s'avancer ces hommes
il figures basanées on noires, qui passaient silencieusement en laissant tomber sur
moi un impassible regard, et pour lesquels j'étais si compléîement un étranger,
puisqu'un étranger, un infidèle, presque un ennemi. J'aimais à voir les caravanes
de chameaux défiler lentement près de nous, ou dessiner à l'horizon sur le ciel la
silhouette de leurs longs cous et la ligne bizarre de leurs dos, à écouter le son
grave des clochettes qu'ils balancent en marchant d'un air à la fois majestueux et
slupide, assez semblable à rcxi)ression du visage des Osmanlis. Du reste, une cer-
taine tristesse d'imagination se mêlait à ce sentiment du lointain, de l'isolement et
de la solitude.
Vers le soir, nous passâmes près des montagnes de Claros. Ce nom harmonieux
me rappelait que ce pays, aujourd'hui turc, avait été grec; que cette terre, aujour-
d'hui presque abandonnée, avait été le théâtre d'une civilisation gracieuse. Le
dieu de Claros voulut nous montrer que, si son temple était renversé, ses traits
n'avaient rien perdu de leur splendeur, et il disparut derrière nous dans une
atmosphère d'or, mtreus ApoUo.
Dans toute l'Asie Mineure, de deux lieues en deux lieues, on trouve un café
(kafenet). Ce mot produit un assez singulier efl'et dans ces solitudes. Ces cafés,
qui tiennent lieu d'auberges, sont souvent des corps -de-garde. Quand on descend
de cheval, les soldats du poste, au lieu de vous demander votre passeport, vous
apportent une petite tasse pleine d'un café excellent, très-chaud et sans sucre,
avec une pipe allumée. On s'assied sur une natte, on boit lentement ce café, on
fume voluptueusement celle pipe, puis on remonte à cheval, et on continue sa
route.
De café en café et de pipe en pipe, nous arrivâmes vers la nuit à Tourbali, petit
village où nous devions coucher. Tourbali est situé dans une plaine marécageuse
et couverte d'arbustes ; l'été, elle doit être fort malsaine. On nous avait beaucoup
parlé du danger de passer une nuit à Ephèse, nous en avons passé trois sans le
moindre inconvénient; mais je ne crois pas qu'il fût prudent d'en faire autant à
Tourbali, et je conseille aux voyageurs qui visiteront Éphèse durant l'été de s'y
rendre par les montagnes.
Tourbali était notre premier gîte, et ce début n'avait rien d'encourageant. L'aga
du lieu était absent; nous ne pûmes loger dans sa maison; on nous donna une
chambre qui servait habituellement de corps-de-garde. Au moyen d'une nalîe,
sur laquelle nous plaçâmes nos tapis et nos couvertures, nous finîmes par faire un
lit assez tolérable. Plusieurs soldats du poste, parmi lesquels il y avait des noirs
et quelques habitants de Tourbali, vinrent s'asseoir sur leurs talons et nous re-
garder en silence. Leur curiosité était d'ailleurs très- discrète; m'ayant vu enve-
lopper ma tète dans mon manteau, ils pensèrent que je voulais dormir, et sur-le-
champ ils se retirèrent .sans bruit. Ce que j'ai vu des Orienlaux m'a donné l'idée
d'une certaine urbanité naturelle différente de la nuire, mais qui ne manque point
de tact et de délicatesse. Elle frappe d'autant plus, qu'on est plus loin de l'atten-
dre de ces hommes à visages rébarbatifs, toujours affulilés de poignards, de pis-
tolets, de fusils.
Au demeurant les meilleurs fils du monde.
8 «NE COURSE
La matinée du lenileniain nous snflit pour gagner la plaine d'Ëphèse. Sur notre
roule, nous rencontrâmes deux de ces tertresque les antiquaires nomment ^Hw?«/(/.'î,
et nous traversâmes une voie anticiue. Du reste, rien de remarquable jusqu'à la
montagne des Chèvres, au pied de laquelle coule le Caïster :
Pasceutcm niveos hcrboso flumine cycnos,
dit Virgile; — mais nous n'y trouvâmes pas plus de cygnes que M. de Chateaubriand
dans l'Eurotas. Le fleuve, assez étroit, coulait dans un lit argileux, et n'avait de
poétique que son nom. Le mont des Chèvres est mieux appelé ; j'ai vu rarement
une montagne si abrupte. Le château en ruines qui la domine serait inexpugnable,
et produit d'en bas l'effet le plus pittoresque. Il n'y a rien de pareil sur les bords
du Rhin. Marchand, qui était toujours fertile en histoires tragiques, nous assura que
cet endroit avait été le plus dangereux de la contrée : il est vrai qu'il nous en dit
autant de cinq ou six autres. Du reste, il paraît que le pays n'a pas toujours été
aussi sûr qu'il l'est maintenant. Une heure avant d'arriver à ce terrible mont des
Chèvres, je demandai quel était le nom d'une charmante fontaine qui se trouvait
sur notre route. — Quau-Tchesmé, la Fontaine du Sang . — Il est vrai qu'à une
centaine de pas était le Café du Bourreau, Djelat-cafenet.
Il ne reste de l'ancienne ville d'F^phèse que des ruines, et pas beaucoup plus de
la ville lurque d'Aia-Soluk, bâtie sur une monlagne en regard d'Ëphèse. Nous nous
logeâmes dans une des maisons qui composent le petit hameau auquel Aia-Soluk,
considérable autrefois, a été réduite. Devant noire porte était une mosquée aban-
donnée qu'ombragent de beaux arbres ; on y voyait quelquestombes, une jolie fon-
taine, et, à côté de cette fontaine, une espèce de plate-forme peu élevée, réservée
pour la prière et tournée du côté de la Mecque. De pieux musulmans venaient s'y
prosterner, et adresser leurs oraisons en se dirigeant vers la sainte Caabn. C'étaient
ordinairement des vieillards qui se livraient à ces pratiques religieuses; en général,
il nous a semblé que la foi n'était pas très-énergique chez le grand nombre. Nous
n'avons presque jamais surpris le plus léger mouvement de fanatisme. On nous a
assuré que si le jeûne du Ramazan s'observait extérieurement, par crainte de l'au-
torité, disposée à punir le scandale, il ne s'en commettait pas moins secrètement
beaucoup d'infractions au rigoureux précepte qui défend, durant tout un mois, de
manger, de boire ou de fumer entre le lever et le coucher du soleil. Pour Ahmet, je
ne lui ai jamais vu faire sa prière; il était Ito[) jeune-Turquie pour observer scru-
puleusement les préceptes de la loi. Le Ramazan allait commencer; nous lui de-
mandâmes s'il comptait l'observer. — Quand vient le Ramazan, répondit-il, je
ferme les portes et les fenêtres de ma maison pour l'empêcher d'entrer. — Il plai-
santait même, de moitié avec le giaour Marchand, les musulmans plus rigides, et
ceux-ci paraissaient prendre assez bien la plaisanterie. Il n'hésitait jamais non plus
à boire autant de notre rhum que nous voulions bien lui en donner. Quoique mon
compagnon de voyage eût soin de lui représenter quel chagrin il causait à
Mahomet, il n'en tenait compte, faisait un geste pour exprimer son indifférence et
celle du prophète, et ne montrait d'autre souci que de ne rien laisser au fond du
verre. Dans les petites choses comme dans les grandes, dans l'irréligion rabelai-
sienne d'Ahmet comme dans l'aspect délabré de Conslantinople, on sent en Tur-
quie cette grande vérité -. l'islamisme et les Turcs s'en vont.
On ne retrouve rien du plus célèbre monument d'Ëphèse, du fameux temple de
DANS L'ASIE MINELHE. 9
Diane; il est mémo fort didicile de se faire une iilée du lieu qu'il occiipail. Tous
les déhiis sont évideniuienl d'une époiiuc postérieure, de l'époriue romaine; mais
ces débris sont Irès-iniposanls. La ville antique, étalée sur les pentes du mont
Préon, d'un côté descendait dans une vallée située entre le mont Préon et te mont
Coressus, et de l'autre s'avançait dans une plaine magnifique, embrassée par deux
demi-cercles de belles montagnes qui s'ouvrent et laissent voir la mer. La ville
lourniiU son front de ce côté; l'acropole était située sur le mont Préon. De là, la
plaine marécageuse et verdoyante que termine la ligue azurée de la mer se déroule
dans sa majestueuse tristesse. La nature de la végétation, les troupeaux qui paissent
dans les liantes herbes, la grandeur des ruines, l'étendue, la solitude, le silence,
rappellent la campagne de Rome; plus loin, quelques aqueducs aident encore à ce
rapprochement involontaire. Là ne se trouvent point de ces détails élégants d'ar-
chitecture qui appartiennent à la belle époque grecque. C'est un autre âge de ruines,
c'est l'âge de ces vastes cités qui, après le siècle de la perfection, eurent un temps
de prospérité, de richesse, de grandeur, de ces cités à la fois grecques, romaines et
orientales, dans lesquelles la beauté sobre de l'art hellénique était étouffée sous le
grandiose romain et sous le génie colossal de l'Orient. Elles représentent le second
âge de la civilisation grecque, telle que l'avait faite Alexandre en mêlant l'Asie et
l'Europe, le génie d'Athènes et celui de Babjlone. Il y a ici quelque chose de Bal-
bek et de Palmyre.
Cet âge de fusion puissante rappelle aussi le christianisme, dont les clartés sor
tirent de ce chaos. Les souvenirs chrétiens sont les plus grands souvenirs d'Éphèse.
Ils vont bien à la majesté et à la mélancolie de ces lieux. Selon la tradition des pre-
miers siècles, saint Jean l'évangéliste, la grande lumière d'É|)hèse, conin>e l'appe
lait l'évêque Polycrate, mourut dans celte ville, qui était un des sept flambeaux
mentionnés par l'Apocalypse, et on y montrait la sépulture du disciple bien-aimé.
Aujourd'hui, dans les flancs du mont Préon, s'ouvrent deux grottes formidables.
Quand on s'engouffre dans leurs profondeurs, quand on lève les yeux sur les rocs
noirs et jaunes qu'éclaire à demi une lueur mystérieuse, quand on remonte à la lu-
mière par une pente escarpée, à travers ces roches qui semblent avoir été entassées
pêle-mêle par un cataclysme subitement interrompu, on se laisse aller à croire que
l'aigle de la vision a habité ce creux de rocher et a eu, dans ces antres vraiment
apocalyptiques, un avant-goût des terribles révélations de Patmos.
Je ne vous ferai point une description détaillée des ruines d'Éphèse, notre ami
serait plus en état que moi de le tenter; mais je voudrais vous donner une idée de
leur nombre, de leur étendue et de leur elfet poétique.
Ces ruines se composent de vastes monuments, les uns formés d'énormes blocs
de pierre ou de marbre, les autres construits partie en marbre et partie en briques.
Mérimée me faisait l'emarquer le singulier caractère de celte architecture à la fois
coquette et barbare qui semble l'œuvre d'un artiste grec travaillant pour un Ro-
main. La place de plusieurs temples est clairement indiquée par de nombreux frag-
ments de colonnes, de frises, d'architraves; sur la montagne sont creusés plusieurs
tombeaux, dans l'un desquels peut s'être passée la cosmopolite aventure de la ma-
trone d'Éphèse. Le stade est parfaitement reconnaissable. Dans ce stade, à la tombée
de la nuit, tandis que nous écoutions le cri des loups et le miaulement des chacals,
nous entendîmes retentir le coup de canon qui annonçait l'ouverture du Ramazan :
singulier mélange d'impressions diverses ! Une porte en marbre qui conduit au
stade est formée de débris plus anciens : l'un d'eux est un bas-relief funèbre rc-
10 ï^NE counsE
présentant un guerrier à cheval, et un serpent enroulé autour d'un arbre comme
Satan dans les Loges de Raphaël et à la chapelle Sixtine ; d'autres portent des in-
scriptions grecques et latines. On voit déjà les procédés de la barbarie parmi toute
cette magnificence. Le théâtre, adossé à la montagne, regardait la plaine. Quelques
gradins subsistent encore ; les deux extrémités, par lesquelles la scène touchait aux
gradins, sont également conservées. Sous l'une d'elles est une construction cyclo-
péenne, reste d'un âge beaucoup plus ancien, avec une porte semblable à celle du
souterrain de Tirinlhe. Tandis que nous contemplions d'en bas l'hémicycle du
théâtre, il était rempli par un troupeau de chèvres noires ; un petit chevrier turc
sifflait assis sur un débris; une immense volée de corneilles décrivait de longs cir-
cuits dans les airs. Vers la montagne, le ciel était pluvieux et grisâtre, etd'un éclatant
azur du côté de la mer. Sur des nuages cuivrés passaient des nuages blancs comme
des spectres; par moments, leur lueur à la fois claire et pâle illuminait les ruines
immenses, les cimes sévères, la plaine déserte. Je n'ai rien vu de plus sublime;
la campagne romaine elle-même ne m'a jamais apparu plus grande et plus triste.
En regard des ruines de la ville antique d'Éphèse sont les ruines de la ville mo-
derne d'Aia-Soluk; elles complètent l'effet mélancolique du paysage. J'errai long-
temps sur la montagne où fut cette ville : j'allais de mosquée en mosquée; j'entrais
par le toit dans des bains abandonnés : je parcourais ensuite l'enceinte du château-
fort, et je regardais à travers une porte de cette enceinte la campagne d'Ëphèse et
la mer. Au milieu de cette mort qui m'entourait, j'admirais la vigueur de la végé-
tation orientale. Un fragment de mur en briques, qui pouvait peser cinquante mil-
liers, avait été mis sur champ par quelques-unes de ces commotions du sol fré-
(luentes dans l'Asie Mineure. Un figuier avait plongé ses racines entre les briques
verticales, et ces racines étaient allées chercher la terre à une distance de plus de
six pieds. Enfui j'arrivai à une assez grande mosquée, construite en marbre noir et
blanc comme la cathédrale de Pise. Les chambranles des fenêtres étaient travaillés
à jour dans le goût moresque. A l'intérieur s'élevaient de magniûques colonnes de
granit africain semblables à celles que j'avais vues gisantes dans les marais de la
plaine. L'une d'elles avait conservé son chapiteau corinthien; les autres s'entou-
raient à leurs cimes d'ornements qui pendaient avec grâce comme des stalactites.
Sur le sol se voyaient encore les traces d'un pavé en faïence bleue, et sur les murs
un revêtement d'émail. Les mosquées de Constanlinople, toutes plus modernes (je
ne parle pas de celles qui ont été des églises comme Sainte-Sophie), sont en géné-
ral beaucoup plus grandes, mais m'ont paru bien inférieures par le style à la mos-
quée déserte d'Aia-Soluk.
Après deux jours passés à Éphèse, nous partîmes pour Magnésie, sur le Méandre.
Nous nous étions pourvus d'un guide supplémentaire; ce n'était cependant pas un
homme du pays, et à Éphèse nous étions plus voisins de notre patrie que lui de la
sienne. 11 avait un nom grec, Calogeros, et on nous le donna pour Grec, mais il
s'exprimait avec beaucoup de difficulté dans cette langue. Nous lui demandâmes où
il était né. Il nous répondit que son pays appartenait aux Anglais. Nous pensions
mal entendre; enfin il prononça le mot de Pescitaver. Il venait en effet du Pes-
chaver, dans le nord de l'Inde, aux frontières du Thibet. Comment un Grec était-il
né au pied de l'Hymalala? Je .songeai à ces médailles grecques trouvées dans la Bac-
trianeetqui attestent la persistance de la civilisation helléuique portée aux extré-
mités de l'Asie par Alexandre. Calogeros me faisait l'effet d'une de ces médailles.
Cependant je ne pense point qu'il ait l'honneur de descendre d'un Macédonien de
DANS l'aSJJÎ ML-SELHK. H
la '|tlialaiiyt', olj'imayiiio qu'il l'ait i)liilùl partie de (lueiques-uiiL'S décos |)oi)ulalioiis
iK'slorioiines qui de l)()iiiie lieiue portèrent le christianisme aux IVontières de l'Inde.
Avec ce i^iiide venu d'un peu loin, nous nous acheniinânies vers Incli-liazar, où
sont les ruines de Magnésie. Le clieniin est très-pitlore!^tIue, et suit en i^énéral des
gorges boisées, à l'extrémité des(iuellcs ou débouche dans la plaine du Méandre.
Le Méandre n'est point inlidèle à son nom, et, vu d'une hauteur, semble un ruban
d'azur que le vent ferait onduler sur le sable. Grâce à ces ondulations du fleuve, la
plaine est un marais ; uous le traversâmes à cheval ; il est impossible de le traverser
à pied, à moins d'entrer dans la boue jusqu'aux genoux, ce qui devait m'arriver
plus lard. Même après celles d'Ëphèse, les ruines de Magnésie sont imposantes et
ont cet avantage, qu'on les embrasse tout d'abord dans leur ensemble. La situation
de Magnésie n'était pas moins belle; de même elle s'adossait à une montagne. On
suit parfaitement la ligne des murs, et l'on peut se faire une idée très-nette de
l'elTet imposant que devait produire la cité grecque, ayant à ses pieds la plaine
alors cultivée du Méandre, et en face, non pas la mer comme à Éphèse, mais un
horizon d'admirables montagnes. Ici vécut dans son opulent exil ce Thémistocle,
(|ui, à travers les ménagements de l'histoire grecque pour le vainqueur de Salamine,
me parait avoir eu avec Xerxès, avant la bataille, des relations un peu suspectes,
dont il se fit plus tard un titre auprès de lui. C'est ici qu'après avoir rempli pen-
dant une trentaine d'années le rôle de serviteur et de favori du grand roi, il mourut
volontairement pour ne pas combattre les Grecs. Les bienfaits du monarque persan
et les injustices du peuple athénien, pas plus que les eaux du Lélhé, qu'on passe
avant d'arriver à Magnésie, n'avaient donc pu déraciner du cœur de ce Grec l'amour
de la patrie. C'est encore aujourd'hui le meilleur sentiment que j'aie trouvé chez ses
compatriotes. J'ai rapporté de mon voyage la conviction qu'il y a en Grèce un sin-
cère amour du pays, un vif sentiment de nationalité ; avec cela et le désir universel
de l'instruction, qui est un autre trait du caractère grec, on peut raisonnablement
attendre beaucoup de l'avenir.
II n'y a dans la plaine de Magnésie ni ville, ni village, ni hameau, pas même un
café. Le seul monument moderne est une petite église qui a été changée en mosquée.
Ce lieu n'est habité que par des nomades, qui placent leurs tentes sur les croupes
inférieures des montagnes, et font paître leurs troupeaux dans la plaine. Les uns
sont des Turcomans comme ceux que nous avions rencontrés le jour où nous avions
quitté Smyrne, et que nous devions trouver dans toutes les plaines jusqu'à notre
retour. Ces Turcomans ont des tentes noires formant un carré long et présentant à
peu près la configuration d'une cabane. Les autres sont des Tartares (Tatardji),
dont les tentes, différentes de celles des Turcomans, sont grises et de forme circu-
laire. Ne voyant nul gite à une lieue à la ronde, il nous prit envie de demander,
pour une nuit, l'hospitalité aux Tartares. Nous fîmes part de notre projeta Marchand,
qui fut consterné. — Quoi! nous disait-il, vous voulez coucher chez ces gens-là ;
mais ce ne sont point des Turcs, ce sont des Tartares : ils ne croient pas à Mahomet,
mais à Ali. — Trop bons chrétiens pour être bien scandalisés par l'hérésie que
Marchand prêtait aux pauvres Tartares, nous persistâmes dans notre résolution, et
lui dîmes de venir avec nous pour nous servir d'interprète. Il le fil très à contre-
cœur. La scène était à dessiner : la petite horde, composée d'une vingtaine de
personnes, était assise au-dessus de nous, sur la pente de la montagne; à notre
approche, on fit retirer les femmes, et nous nous trouvâmes en face du chef, vieillard
à belle et honnête figure. Parmi les autres hommes de la famille, quelques-uns
iâ UNE COURSE
portaient la marque de leur origine tartare, surtout dans l'obliquité des yeux;
plusieurs tenaient de grands fusils droits sur leurs genoux, comme par contenance.
De mon côté, je mettais en évidence mes formidables pistolets de poche. Ainsi sur
nos gardes des deux parts, nous nous fîmes des signes d'amitié, et, pour entamer la
conversation, nous demandâmes à ces braves gens de nous vendre un agneau ; ils
n'avaient que des chèvres. Nous fîmes ensuite notre proposition, qui ne fut point
agréée, probablement à cause des femmes ; car les Tartares, bien que sectateurs
d'Ali, n'en sont pas moins de bons musulmans, et ne pouvaient consentir à donner
l'hospitalité dans leur harem. Leur réponse ouïe, nous nous séparâmes en très-bonne
intelligence, résignés â aller chercher le soir, dans le village le plus prochain, un
gîte plus confortable que la tente des Tartares, mais moins poétique.
Nous commençâmes à parcourir et à examiner les ruines de Magnésie : les plus
intéressantes sont celles du temple d'Artémis Leucophryné, ce qui veut dire, selon
Arundell, Diane aux sourcils blancs. Mais je ne puis croire que les Grecs, toujours
si soigneux d'éviter le laid et le bizarre, aient jamais représenté une déesse avec des
sourcils blancs ; il faut sans doute traduire au front blanc. Un passage de Strabon
me confirme dans cette pensée. Il nous apprend (liv. XIll) que Tile de Ténédos a
porté le nom de Leucophryné. Or, on peut, à la rigueur, avoir donné un front à
une île, mais des sourcils, difficilement. «Dans la ville actuelle, dit Strabon
(liv. XIV, § 40), est le temple d'Artémis Leucophryné. Pour la grandeur de l'édifice et
pour le nombre des offrandes, il le cède à celui d'Éphèse; mais, pour l'harmonie
et la beauté de l'architecture, il lui est bien supérieur : il surpasse en grandeur
tous les temples de l'Asie, deux exceptés, celui d'Éphèse et celui de Didyme. »
De ce temple, il ne reste pas une colonne debout, mais les fragments sont con-
sidérables, d'une grande beauté et d'un grand intérêt. Sur des parties de frise bien
conservées, on voit des combats de guerriers et d'amazones d'ime époque antérieure
à celle du Parthénon. Les fûts des colonnes, les architraves, les chapiteaux, offrent
<les détails curieux; il n'est pas deux de ces colonnes qui soient semblables; les
bases, les chapiteaux, ont des ornements différents. Ces ruines sont importantes.
On conçoit facilement combien il est utile d'étudier l'hisloire de l'architecture
ionique en lonie.
Le temple est renfermé dans une immense enceinte dont la destination n'est
pas facile à deviner, et qui est contiguë à une enceinte moins considérable. Dans
celle-ci, on voit des espèces de voûtes et d'arcades fort singulières. Si l'on sort de
la grande enceinte, on trouve la place et la forme du théâtre, qui s'appuyait au
mont Thorax, comme celui d'Éphèse au mont Préon, le stade touchant au théâtre,
et une foule de tombeaux ; un monument isolé s'élève dans la plaine, au milieu
des marais; un autre monument est construit avec d'énormes pierres sur trois
rangs.
Tout cet ensemble de débris, dans une parfaite solitude, est d'un très-grand
aspect. Il est malheureux que l'humidité répande une teinte grise sur le marbre
des monuments. Dans ces plaines fertiles et inondées, on regrette l'aridité salutaire
de l'Attique. qui laisse au marbre sa blancheur, ou lui donne cette belle teinte
dorée qu'on admire au Parthénon. Du reste, on retrouve ici la merveilleuse lu-
mière de l'Attique, cette transparence incroyable de l'air, ces reflets violets et roses
qui, au coucher du soleil, embellissent les sommets de l'Hymette et du Penthélique.
Les ruines et la nature rappellent également que l'Ionie est sœur d'Athènes. Mais,
dans l'art, Athènes a fait le pas décisif par lequel on arrive du très-beau au parfait.
DAIIS L'ASIE MINEURE. 15
Athènes esl le génie ionien perfectionné, comme Sparte fut l'exagération du génie
dorien.
Nous allâmes coucher dans un village grec, où nous fftmes mieux logés que nous
ne l'avions été jusqu'alors. Cette fois, nous avions un café à notre disposition.
Notre chambre à coucher était l'espèce d'estrade qu'on trouve dans tous les cafés
de l'Orient, et sur laquelle on s'assied ou on s'accroupit pour fumer la pipe ou le
narguilé. Nous étions là comme les acteurs sont placés vis-à-vis du parterre, et le
parterre ne nous manquait point. Une partie de la population regardait avec beau-
coup de curiosité les Francs ôter leurs bottes ou se laver les mains. Cette population
était grecque, c'est-à-dire chrétienne; mais, parmi ceux qui la composaient, bien
peu connaissaient un autre idiome que le turc. Il en est souvent ainsi dans le pays
que nous avons parcouru, et, quand ces Grecs d'Asie veulent parler leur langue, ils
prononcent des mots barbares. Ce qu'on pourrait appeler le dialecte ionien moderne
n'a rien, je vous jure, de la suavité du langage d'Hérodote.
Pour aller à Sardes, il fallait passer de nouveau par Éphèse; mais nous n'eûmes
point sujet de nous en repentir. Le chemin, qui nous avait plu par un temps assez
triste, parcouru de nouveau par un temps admirable, nous enchanta, surtout vers
la fin ; nous descendions à pied une portion escarpée de la route, rendue plus diffi-
cile encore au pas des chevaux par un reste de pavé en très-mauvais état; nous
rencontrâmes le lit d'un torrent avec lequel la route se confondait. Rien de plus
frais, de plus délicieux que cette route perdue dans un ruisseau sous d'impénétrables
ombrages; un peu plus loin, dans un endroit où elle côtoyait le courant d'eau, qui
serpentait ici à une certaine profondeur*", nous aperçûmes tout à coup dans les airs,
jeté d'une montagne à l'autre, se détachant sur la verdure et se dessinant sur le
ciel, un aqueduc romain à deux étages ressemblant en petit au pont du Gard, et
aussi gracieux que celui-ci est sublime. .Au-dessus des premières arcades est une
inscription assez longue, en partie grecque et en partie latine, par laquelle on
apprend que Caïus Sextilius, fils de Publius, de la gens Ouotoneia (pour Votinia),
a élevé à ses frais ce monument, et l'a dédié à la Diane d'Éphèse et à l'empereur
Tibère (1).
Mon compagnon de voyage parvint à la lire avec assez de peine en grimpant
sur les pentes de la montagne et même dans les arbres. Ainsi perché, il me dictait
l'inscription, puis il descendit pour ])rendre un croquis de ce charmant point de
vue. Pendant ce temps, assis sur une pierre, je ne me lassais pas de contempler le
paysage. Quand on a un peu voyagé, on ne s'émeut pas pour le premier site venu,
on devient difficile en fait de pittoresque. Mais ici tout était ravissant. La vue était
admirablement composée. Par-dessous l'arche du milieu, on apercevait la montagne
d'Éphèse dans une teinte violette, et au-dessus des deux murs verdoyants qui s'éle-
vaient à notre gauche et à notre droite, l'azur velouté d'un vrai ciel d'Ionie;une
lumière dorée se glissait obliquement à travers les branches des platanes, des
myrtes, des lauriers, des caroubiers, et venait éclairer les cintres supérieurs de l'a-
queduc dont le pied plongeait dans l'ombre. Tout était assorti dans une délectable
harmonie. De pareils spectacles sont les meilleurs commentaires de la poésie an-
tique. L'impression que je recevais dans cette gorge perdue entre Éphèse et Ma-
gnésie, c'était l'impression que procurent, quand on a su les goûter, les chefs-
d'œuvre de cette poésie dont on ne peut avoir un sentiment complet que sous le
(l) M. Ph. Lebasa publié cette inscription.
1 î UNE COURSE
ciel qui l'a inspirée : celte poésie paraît alors la patrie naturelle de l'iniaginalion,
qui n'en veut plus sortir et devient presque insensible à tout autre genre de beauté.
Ainsi, après avoir goûté le lotos, « on ne pouvait plus sortir du pays qui produisait
ce fruit doux comme du miel, mais on voulait s'en nourrir éternellemenl, oublieux
ilu retour. »
T(i)v o'ôdTii ).'jJTOÎo vàyot [j.s.li-fjoia. xapnov,
Oùx et' kna.yjs.llct.1 Tri/tv riGcAsv, o'ùSs. veéudxt.
'Aii' «ÙtO'J ^OÙIq-JTO //.et' dvOpX'jl i.UZOIfV.-/Ol'Sl
AwTov ipeuTO/M-jot //.£ve'//.sv, vocroy n Ic/JiijOc.t.
Pardon pour ce grec, mais depuis trois mois je vis avec Homère et avec les autres
divins poètes qui ont écrit dans
Ce langage aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soil né sur les lèvres humaines,
et je les retrouve partout, dans la nature qu'ils ont peinte, dans les monuments
qu'une inspiration parente de la leur a enfantés, enlin dans mille détails de mœurs
et de costumes qui se sont conservés jusqu'à nous. Je parlerai, j'es[ière, plus au
long quelque jour de ces rapports que j'étudie constamment sur place. Pour au-
jourd'hui, je me borne à une profession de ma foi ardente au beau, tel que les Grecs
l'ont compris et rendu. J'en ai flni avec le moyen âge, j'en suis, à la renaissance;
et qui pourrait contempler la beauté parfaite sans l'adorer? Ne pensez-vous pas
comme moi, mon ami? Vous, critique si délicatement inspiré, vous qui pénétrez
d'un jet si rapide et si lumineux toutes les conceptions de l'esprit, tous les arcanes
de la sensibilité, tous les détours de l'imagination et du cœur, je vous ai vu vous
éprendre toujours plus de la beauté grecque, remonter à Homère, de Ronsard et
d'André Chénier, qui après tout étaient de la famille. Continuez, mon aimable ami.
Cette antiquité, que souvent des interprétations si fausses ont si lourdement Ira^
vestie, livrera à vos mains ingénieuses et légères ses richesses les plus cachées, ses
perles les plus exquises. L'antiquité peut se rajeunir, rapprochée de ce qui a été
conçu hors d'elle, mais dans un esprit semblable au sien. Vous. l'avez bien montré
naguère en retrouvant si finement dans Electre la sœur aînée de Colomba.
J'étais, je crois, en extase devant le pont romain sur la route de Magnésie à
Éphèse, quand l'enthousiasme du vrai classique m'a emporté; je reviens à ce beau
lieu. Avant de le quitter, je vous décrirais bien le lit du torrent dans lequel je des-
cendis h travers des touffes de myrtes et des lauriers de trente pieds, pour m'y as-
seoir sous des voûtes de platanes ; mais j'aime mieux vous rappeler ce que ce ravin
merveilleux me remit en mémoire, la ravissante peinture de l'Eurotas dans l'Iti-
néraire. Citer Chateaubriand, c'est presque citer Homèi'e, c'est citer du moins celui
des poètes modernes qui a le plus hérité de cet art de caractériser les scènes de la
nature par un trait simple, juste et grand.
Tandis que nous étions plongés dans ces délicieuses contemplations, il paraît
que nous faisions preuve d'un grand courage, certes bien sans nous en douter.
Quand nous arrivâmes à Éphèse, vers le commencement de la nuit. Marchand, à
(jui nous avions l'ait prendre les devants avec Ahmel et les chevaux, dans la double
intention de trouver le pilaw prêt et de jouir de la solitude, Marchand nous avait
vus en frémissant rester, malgré ses remontrances, dans un endroit qui était,
DANS L'ASIE MIISEUIIE. 16
connue tant d'autres, le plus dangereux. 11 en avait donné avis au poste voisin
pour qu'il i'ftt prêt à nous secourir, et selon lui, le poste avait été frappé de surprise
par la bizarrerie de ces Francs qui s'arrêtaient ainsi sur la route, et pénétré d'ad-
miration pour leur courage. Nous ne méritions certainement guère d'inspirer ce
dernier sentiment, car nous n'avions vu passer personne, et nous n'avions pas songé
un instant aux voleurs.
Ici se présentait la grande dilllcullé du voyage; gagner Sardes directement et
sans retourner à Éphèse, en coupant le Tmolus, que nous n'avions pas le temps de
tourner comme font ordinairement les voyageurs. Cette dillicullé s'était aplanie
pendant notre séjour à Ëphèse. Marchand, toujours Adèle à sou système de pru-
dence, avait pour principe de n'apprendre à personne où nous allions, et nous
recommandait d'en faire autant. Il était tout fier d'avoir imaginé de répondre
aux questions qu'on lui adressait sur le but de notre voyage, que nous allions voir
notre ami le pacha d'Aïdin. et il ajoutait gravement : Il ne faut jamais dire la vé-
rité. Il parait cependant qu'il avait renoncé à celle méthode, qui nous eût difti-
cilement procuré les renseignements dont nous avions besoin; car lui et Ahniet
étaient parvenus à savoir qu'il fallait, pour aller à Sart (Sardes), passer par Tireh,
Baïndir. Berghir, et s'étaient fait indiquer le chemin de la première de ces trois
villes.
Ainsi renseignés, nous nous acheminâmes vers Tireh, en remontant le lit du
Caïster. Nous commençâmes par nous égarer, un Turcoman nous remit dans notre
route. Cet homme, qui vivait sous une méchante tente de toile, avait l'air le plus
simple, le plus noble, je dirais presque le plus distingué. Du reste, la dignité natu-
relle des manières est l'apanage des Orientaux ; dans les villes turques, on n'entend
point ces cris, ces jurements, ces chants bruyants qu'on entend dans les nôtres.
On ne voit jamais de dispute. Le portefaix a dans l'intonation de la voix, dans le
geste, une singulière douceur et un grand calme. Aussi les fortunes rapides qu'a-
mène le despotisme ne produisent-elles point ces contrastes choquants entre les
manières et la situation qui frappent chez nos parvenus. En Turquie, un homme
est batelier; un jour le sullau rentend chanter, trouve sa voix agréable, et le fait
ministre de la marine. Le ministre n'aura rien à changer aux manières du batelier.
Nous avions dans Ahuiet, notre postillon, une preuve frappante de ce (jue j'a-
vance. Ahmet était un garçon très-ignorant, ne connaissant que ses chevaux. En
Europe, il eût été un grossier manant. Eh bien ! Ahmet avait tout naturellement
l'aplomb sans rudesse, l'air posé et insouciant d'un jeune homme de bonne maison
de Paris. Jamais sa voix ne s'élevait d'un quart de ton au-dessus du diapason or-
dinaire; jamais il ne montrait ni humeur ni turbulence. Un jour, son cheval s'abat
sous lui; Ahuiet ne s'emporte point, il se dégage doucement, relève sa monture,
lui lance de vigoureux coups de corde, sans sortir de son calme, et se contente de
lui adresser du bout des lèvres et en grasseyant l'injure grecque qui a passé dans
la langue turque : Keralu!
Après avoir vigoureusement trotté pendant six heures , nous nous arrêtâmes
auprès d'une source pour boire une tasse de café et fumer un narguilé. En remon-
tant à cheval, je découvris tout à coup les minarets d'une ville. C'était Tireh. La
Fontaine, après avoir lu Baruch, disait à tout le monde : « Avez-vous lu Baruch? »
El moi, je suis tenté de dire à tous ceux qui sont venus dans cette partie de l'O-
rient : Avez-vous vu Tireh! Peu de personnes ont eu cet avantage, parce que Tireh
est en dehors de la route qu'on suit ordinairement. Mais, dans les voyages comme
16 13NE COURSE
dans les arts, il y a presque toujours profit h s'écarter du chemin battu. Pour avoir
opiniâtrement persisté à nous rendre en droite ligne d'Éphèse à Sardes, nous avons
eu le spectacle d'une ville purement turque, spectacle que ni Smyrne, ni surtout
Constanlinople, ne nous ont donné. De plus, cette ville est dans une situation ad-
mirable; bâtie en amphithéâtre sur la pente d'une montagne, comme le lurent
dans leur temps Éphèse et Magnésie, ayant à ses pieds une plaine parfaitement cul-
tivée, et en face la magnifique chaîne du Tmolus, derrière lequel se trouvent Sardes
et la Lydie; le Tmolus, rempart de la Lydie, comme dit Eschyle avec une justesse
qui ne nous semblait que trop grande, car cette chaîne, si majestueuse à contem-
pler, nous semblait un véritable mur, et nous nous demandions avec un peu d'in-
quiétude par où il serait possible de la franchir.
Tireh compte environ trente mille habitants; les deux tiers d'entre eux sont
Turcs, le reste est composé d'Arméniens, de Juifs, et surtout de Grecs. La ville et
les environs ont un air d'aisance et de prospérité qui nous surprit. Si toutes les
provinces de l'empire turc étaient dans un état aussi florissant, ses ressources se-
raient plus considérables, et l'avenir de ses finances moins menaçant; mais, d'après
tout ce qu'on nous a dit et ce que nous avons pu voir depuis, il est clair que notre
bonne étoile nous a conduits dans une des parties les plus riches comme les plus
belles de l'Asie Mineure. Une des principales sources de l'opulence de Tireh est le
commerce des raisins, dont elle exporte chaque année pour plusieurs millions. Ce
sont les vignobles du Tmolus dont parle Ovide : Vincta Timoli.
Aux abords de Tireh, une véritable route remplaça les sentiers tortueux que
nous avions suivis depuis Éphèse. Des champs cultivés, des vergers, des maisons
de campagne, annonçaient une ville de quelque importance. Nous atteignîmes les
premières maisons de Tireh à une heure extrêmement favorable. Le soleil, près
de se coucher derrière nous, frappait de la plus vive lumière un ensemble radieux
de minarets blanchissants parmi les cyprès, de maisons diversement colorées,
semées au milieu de beaux jardins sur le flanc verdoyant de la montagne et dans
la fertile plaine qui se déroule au pied. Toutes les figures étaient fortement carac-
térisées, tous les costumes étaient pittoresques, et resplendissaient dans une atmo-
sphère lumineuse. Le chef de la police, homme à mauvaise figure, qui i)0rtait
presque seul l'ignoble fez au lieu du majestueux turban, nous indiqua un khan,
espèce d'auberge, placé dans une situation ravissante, tout neuf et très-propre, et
dans lequel nous trouvâmes des divans et des tapis. Toutes les chambres don-
naient sur une grande galerie ouverte, semblable à ce que les Italiens nomment
une loge. Nous n'avions pas les arabesques de Raphaël, mais l'horizon qui s'offrait
à nous ne le cède pas à celui que l'on contemple des Loges du Vatican. A peine
installés, nous courûmes bien vile pour profiler des dernières clartés du jour, et
copier une inscription que nous avions aperçue sur un tombeau romain converti
en fontaine. Il va sans dire que notre opération archéologique .s'exécuta au milieu
d'un public nombreux et attentif; les figures brunes et noires s'avançaient, se
penchaient autour de nous avec étonnement et curiosité. En général, nul autre
sentiment ne se mêlait à ceux-là ; une vieille femme seule nous prouva que la
haine et la crainte des Francs, tous sorciers, n'étaient pas encore une tradition
entièrement perdue. Nous la vîmes s'avancer avec quelque précaution, s'armer
d'une pierre, non pour la lancer contre nous, mais à tout hasard, comme instru-
ment de défense, ainsi que nous faisions nous-mêmes quand nous avions à passer
devant les chiens très-inhospitaliers de l'Orienl. La bonne femme, ainsi armée et
DANS i/aSIE MIISELTIE. 17
pourvue, s'avança vers lo {ïronito (jui nous entourait, vint y saisir un garçon d'en-
vii-on sei/o ans, et l'eninieua jusqu'à sa maison, qui était près de là, lui parlant
d'un air fort irrité et accompagnant même ses remontrances maternelles de quel-
ques tapes bien appliquées. Le jeune homme, un peu esprit fort, riait en cédant et
se retournait vers les bêtes curieuses; mais la mère n'entendait pas raillerie. Il me
semblait voir une nourrice entraîner et battre un enfant qui se serait trop appro-
ché d'un animal dangereux, et se serait trop oublié à le regarder.
Nous nous hâtâmes d'aller, dans les rues les plus animées, jouir du moment
où l'on rompt le jeûne rigoureux du Ramazan. A ce moment qu'annonce un coup
de canon, les cafés se remplissent de iidèles musulmans qui ont ainsi pendant un
mois le plaisir de se décarèmer tous les jours. Nous primes gravement notre place
au niilieu d'une foule bariolée et calme qui savourait la douceur du café et de la
fumée du tabac d'Orient; nous figurâmes longtemps dans un groupe de Turcs
accroupis sur la même natte, et faisant, comme l'a poétiquement dit M. de
Lamartine,
Murmurer Tcau tiédie au fond du narguilé.
La nuit était délicieuse, une nuit d'Ionie; tous les minarets élevaient dans l'om-
bre leur illumination aérienne et achevaient de donner à ce qui nous entourait le
charme fantastique d'un chapitre des Mille et une Nuits.
Le lendemain, couchés sur les divans placés devant les fenêtres, nous consa-
crâmes la matinée à faire notre kief. Vous ne savez peut-être pas, mon ami, ce que
c'est que le kief : ce mot est intraduisible dans les langues de l'Europe. Le far
niente des Italiens n'en est que l'ombre; il ne suffit pas de ne point agir, ii faut
être pénétré délicieusement du sentiment de son inaction : c'est quelque chose
d'élyséen comme la sérénité des âmes bienheureuses; c'est le bonheur de se sentir
ne rien faire, je dirai presque de se sentir ne pas être.
Après quelques heures consacrées à cette importante occupation, nous allâmes
parcourir le bazar. Nous y rencontrâmes un marchand grec qui nous offrit de nous
conduire chez lui pour nous montrer des antiquités. Ces antiquités étaient deux
énormes étriers dorés et décorés d'une aigle impériale, et quelques médailles sans
valeur. Ce qui était plus intéressant pour nous que les étriers et les médailles,
c'était de nous trouver dans l'intérieur de ce Grec, Sa belle jeune femme restaii
debout, suivant l'usage d'Orient, tandis que nous étions assis à côté de lui sur le
divan. Elle nous apporta le café, les confitures, pendant qu'un vigoureux petit
garçon de quatre ans, dont la volonté semblait très-décidée, s'obstinait, malgré les
remontrances paternelles, à soulever et à porter les énormes étriers, qui vingt fois
furent sur le point de lui écraser ou de lui couper les pieds. Voyant le soleil baisser
à l'horizon, nous nous bâtâmes de gagner les hauteurs qui dominent la ville, pour
jouir d'un beau coucher de soleil de plus. Ces hauteurs verdoyantes me rappelaient
celles de Capo di Monte, au-dessus de Naples. Nous n'y arrivâmes pas sans nous
être perdus dans les rues escarpées et tortueuses qui y conduisent, et sans être
entrés deux ou trois fois, par mégarde, dans des maisons turques dont les femmes
poussaient des cris aigus et nous adressaient par la fenêtre, d'un ton fort animé,
des reproches probablement très-vifs, et que nos intentions étaient loin de
mériter.
Enfin nous échappâmes à ce labyrinthe, et la ville nous apparut dans une teinte
18 UNE COURSE
rose, tandis que le piton du Tniolus s'enveloppait de brumes sombres et enflam-
mées. Pendant que Mérimée prenait un croquis de ce panorama sublime, un officier
turc qui passait s'arrêta, et m'adressa quelques paroles dans lesquelles je ne pus
distinguer que le mot capitaine, à cause de mon ruban rouge, et Moscov. Probable-
ment il nous prenait pour des ingénieurs russes occupés à lever le plan du pays. La
Russie est une préoccupation et une inquiétude perpétuelle pour tous les Turcs
doués de quelque prévoyance.
Après avoir vu le matin l'intérieur d'un simple raya, nous devions, dans la soirée,
voir l'intérieur de la première maison turque du pays. Un des chevaux que nous
avions loués à Smyrne,et qui au moment du départ était évidemmenthors d'état de
faire le voyage, se trouvait maintenant tout à fait incapable de marcher. Nous voulions
obtenir du gouverneur une attestation qui témoignât de celte incapacité, pour
nous en servir, à notre retour, contre le loueur de chevaux qui nous avait trompés.
Dans ce but, nous demandâmes une audience, qui nous fut accordée pour le soir :
elle nous donna l'occasion de voir ce qu'on pourrait appeler une préfecture turque.
La cour était illuminée par un morceau de bois de sapin qui brûlait au milieu. Une
foule d'hommes attachés au service public remplissaient une galerie extérieure.
Nous traversâmes cette multitude et nous arrivâmes dans le salon de réception du
gouverneur. Il étaitassis, non pas sur un divan, mais plus bas, sur des coussins, dans
le costume turc. Nous étions sur des chaises à l'européenne; de grands flambeaux
posés à terre et portant des chandelles nous éclairaient; le mouselim nous donna
l'attestation que nous demandions, et fut fort gracieux; seulement la pensée de la
Russie l'obsédait. Il nous demanda si nous ne passerions pas par Saint-Pétersbourg.
Du reste, je ne pourrais vous donner une idée fort nette de notre conversation,
qui se faisait par l'intermédiaire de Marchand. Je soupçonne celui-ci d'avoir mis
du .sien dans les discours du gouverneur; quant à nous, évidemment il nous faisait
parler, car, quand nous le chargions de transmettre quelques phrases, il discourait
on notre nom pendant un quart d'heure.
Le lendemain, pourvus d'un nouveau cheval, nous nous mîmes en route pour
Berghir, village situé au pied du Tmolus. Cette journée, pendant laquelle nous voya-
geâmes constamment en plaine, n'oifrit rien de remarquable qu'un horizon toujours
à souhait pour le plaisir des yeux, comme disait Fénélon. Après avoir passé par
un village où nous vîmes un platane qui avait environ quarante pieds de tour, nous
traversâmes la petite ville de Baïndir, qui nous parut animée par un commerce
assez actif et surtout remplie de teinturiers. Nous arrivâmes vers quatre heures à
Berghir. Ici le pays changeait complètement d'aspect aux approches de la mon-
tagne, et prenait quelque chose de la Suisse; mais jamais torrent de la Suisse n'a
reçu une étincelle de cette fournaise, qui réfléchissait ses flammes pourprées dans
le ruisseau de Berghir. Nous eûmes dans ce village toute la maison d'un Grec à
notre disposition. Les femmes n'étaient pas voilées, mais se tenaient à l'écart
et évitaient de montrer leur visage. Deux choses me frappèrent dans cette
maison. J'y trouvai un livre imprimé en caractères grecs. Je l'ouvris, et ne
pus en comprendre une parole. Je m'aperçus bientôt que ce grec était du
turc. C'était une traduction turque des psaumes imprimée en lettres grecques.
a-t-il donc des Grecs qui parlent le turc et ne le lisent pas? ou bien plutôt n'est-ce
pas une pieuse ruse des missionnaires pour répandre dans le pays soumis aux Os-
manlis une version turque des livres saints, sans attirer l'attention, et sans causer
aux croyants de déplaisir de voir la langue de Mahomet employée à traduire la
DANS L'ASIE MINEURE. 10
Hible ? L'autre curiosité ôtail un dessin grossièrement charbonné sur le mur et re-
|)réseiit:uit diMix vaisseaux. A la proue do l'un d'eux, un homme armé d'un grand
sabre faisait fou sur un tout petit navire. Celui-ci était monté par des Turcs. Au-
dessus de l'autre était écrit Maijna, le Magne. Dans cette^ reproduction grossière du
triomphe d'un corsaire maïnote écrasant ainsi de sa supériorité un bâtiment turc,
il y avait un sentiment de sympathie évident pour les vieilles luttes du Magne contre
la Porte. J'éprouvai une certaine émotion à trouver cette sympathie ainsi exprimée
au cœur de la Turquie. Il me semblait y lire une protestation et une menace des
rayas d'Asie contre le joug de leur maître.
Restait à franchir le Tmolus et à chercher de l'autre côté Sardes, dont le nom
subsiste à peine altéré dans Sart, mais sur la position de laquelle les rapports
variaient, parce qu'il ne reste ni ville ni village dans remplacement où fut la ca-
pitale de Crésus. Après avoir monté pendant trois heures par des sentiers très-
escarpés, nous atteignîmes un plateau où est un petit village qui porte le nom de
la montagne elle-même, Bost-Dag. Il était entièrement désert. Les habitants n'y
demeurent que durant l'été. L'hiver, ils descendent à Berghir, et on appelle hiver
l'admirable saison dont nous jouissions pendant notre voyage. Je me croyais sur
une alpe de la Suisse parmi des chalets. Je me prenais aussi à me croire en France,
au milieu de ces prés entourés de petits murs en pierres sèches, et plantés de
noyers, de peupliers et de saules. L'image de cette patrie qu'on fuit quand on
voyage est douce à retrouver.
Nous étions partis tard de Bost-Dag, par suite d'un complot d'Ahmet et de Mar-
chand, qui voulaient nous forcer à nous arrêter en route, et le soleil baissait quand
nous commençâmes à descendre le revers du Tmolus. Nous ne tardâmes pas à
mettre pied à terre, et nous eûmes bientôt laissé derrière nous chevaux et bagages,
nous avançant vers la plaine de Sardes, à travers les innombrables sinuosités d'un
sentier suspendu constamment au-dessus des plus magnifiques gorges de montagnes
qu'on puisse voir. La nuit nous surprit dans un bois de mélèzes qui ressemblait à
un beau jardin anglais. Nous continuâmes notre route au clair de lune. Enfin nous
fûmes rejoints par les chevaux, et nous ne tardâmes pas à trouver un poste de
soldats où Marchand avait l'intention de nous faire passer la nuit; mais nous avions
résolu d'arriver à Sardes, ou du moins le plus près possible de Sard^îs, et, sans
vouloir rien écouter, nous nous mîmes de nouveau à marcher en avant, ayant pour
nous montrer la route un soldat qui conduisait son cheval par la bride, et m'adres-
sait constamment la parole en turc sans pouvoir se persuader que je n'entendais
pas un mot de tout ce qu'il me disait.
Notre situation était vraiment singulière. Marchant, à neuf heures du soir, dans
un chemin qui par moments se confondait avec le lit desséché d'un torrent, à tra-
vers cailloux et rochers, avec un guide que nous ne pouvions comprendre, et allant
ainsi à la découverte d'un lieu inhabité où nous devions passer la nuit, notre meil-
leure chance était l'hospitalité incertaine des Turcomans, dont nous vîmes les feux
briller çà et là dans la plaine, quand nous atteignîmes enfin notre but après une
marche rapide et fatigante d'environ cinq heures. Là, nous nous arrèlàmes pour
attendre chevaux, postillon et droguian. nos lits portatifs et les provisions pour le
souper. Soliman, c'était le nom du soldat turc qui nous accompagnait, — très-beau
et très-bon garçon, aussi exact à ses dévotions qu'Ahmet était philosophe; Soliman,
voyant que nous mettions pied à terre, en fit autant, nous adressa, suivant sa cou-
tume, un discours en turc; puis, ce qui valait beaucoup mieux, nous indiqua par
20 UNE COURSE
signe, en montrant ses jambes nues, que les chiens des ïurcomans, qui aboyaient à
l'entour, pourraient bien manger les nôtres. Cet avis ayant été compris, il s'assit sur
ses talons et se mit à fumer.
Notre petite troupe nous rejoignit enfin, et nous eûmes bientôt rencontré un
autre poste militaire ; mais, là même, nous n'étions pas encore très-bien édifiés sur
la situation de Sardes : les uns disaient que Sart était à une portée de pistolet, les
autres à deux heures de chemin. On Unit par parler d'un moulin où nous pourrions
passer la nuit. Sur cette indication, nous remontâmes à cheval, et, après avoir
franchi plusieurs gués et nous être fait refuser un gîte par les Turcomans comme
par les Tartares, nous arrivâmes au moulin. Le hasard et notre persévérance nous
avaient bien servis : nous étions au-dessous de l'acropole de l'ancienne capitale de
la Lydie.
Ce moulin appartenait à deux Grecs; l'un d'eux, qui dormait en plein air sur une
natte, comme n'avait peut-être jamais dormi son prédécesseur Crésus, trouvait
assez désagréable d'être réveillé dans son premier somme par des passants qui ve-
naient, à dix heures du soir, frapper à la porte de son moulin, peu exposé, par sa
situation, à de pareilles visites. Il n'était point en humeur de nous loger, mais Mar
chand se fâcha, et lui dit avec une gravité et une conviction vraiment comiques :
Comment oses-tu faire difficulté de loger pour leur argent ces illustres étrangers?
Encore si tu étais un Turc, je comprendrais tes refus; mais un Grec! un raya! un
Grec! répétait-il avec indignation. Notre hôte sentit, à ce qu'il paraît, la justesse
de l'argument, car il finit par nous autoriser à prendre possession d'une chambre
où son frère, plus humain que lui, ou peut-être plus pénétré des devoirs des rayas
envers les illustres étrangers porteurs d'un bouiourdi, nous avait déjà introduits.
Bientôt fut allumé un feu dont nous avions tous grand besoin, car nous étions au
milieu des marais, et je n'ai jamais entendu croasser tant de grenouilles à la fois.
Une distribution générale de cigares, objet inconnu dans ces contrées barbares,
acheva de mettre tout le monde en bonne humeur. Pour nous, nous étions enchantés
d'avoir ainsi mené à fin notre expédition, et de toucher au but que nous avions
presque désespéré d'atteindre.
Le lendemain matin, en nous levant, nous vîmes avec une grande joie que notre
moulin était lout juste au pied de la montagne à pic sur laquelle s'élèvent les murs
de l'acropole de Sardes. Nous commençâmes par chercher un chemin pour y ar-
river. La chose semblait impossible. Jamais citadelle ne fut mieux défendue par la
nature que celle de Crésus ; le terrain qui le porte est un poudingue sablonneux
qui présente des parois parfaitement verticales d'une immense hau(eur. Peut-être
l'art avait-il rendu encore plus abruptes les abords de l'acropole du côté de la
plaine arro.sée par l'Hermus. Quoi qu'il en soit, nous nous trouvions fort embar-
rassés devant ce mur à pic de plusieurs centaines de pieds. Après diverses tentatives
infructueuses, nous découvrîmes un sentier étroit qui semblait joindre ensemble
plusieurs pyramides à pans escarpés et souvent verticaux comme ceux de la mon-
tagne. Nous suivîmes celte espèce de pont sans garde-fous, et nous finîmes par ar-
river à l'acropole.
C'était un magnifique spectacle et supérieur peut-être à tout ce que nous avions
vu jusque-là, certainement plus extraordinaire. De toutes parts, sous nos pieds, des
pyramides rougeâtres s'élevaient en désordre les unes au-dessus des autres, à peu
près comme les aiguilles des glaciers. D'un côté, les étages verdoyants du Tmolus
s'abaissaient peu à peu vers la plaine ; de l'autre, on découvrait la plaine couronnée
«ANS L'ASIE MIÎSEURE. 21
de montagnes, le lac de Gygès, les tertres tiinuilaires des anciens rois de Lydie.
Celte plaine, ce lac, cet horizon, ce cliaos de; sommets qui semblaient de grandes
vagnes de sable rouge soulevées et enchaînées par un prodige, à leur pied le Pac-
tole, et sur ses bords les belles ruines, blanches cette fois, du temple de Cybèle,
nous-mêmes enfin isolés et suspendus au-dessus de cette scène merveilleuse, tout
concourait à augmenter l'impression qu'elle avait d'abord produite sur nous. Nous
restâmes quelque temps immobiles à cette vue avant de nous livrer à l'examen des
ruines qui nous entouraient.
Les murs actuels de l'acropole s'élèvent certainement sur la place où était l'an-
cienne, car cette place ne peut avoir varié ; mais ces murs, ici comme à lîphèse, ont
été construits dans les bas temps avec des fragments en partie antiques. Partout
des tronçons de colonnes, de chapiteaux, sont engagés dans la muraille. Plusieurs
des débris qui la composent portent des inscriptions. Une d'elles était chrétienne;
une autre, qui nous parut curieuse, parlait de cinq amours consacrés à la douce
patrie. Mérimée en prit copie, et il fit bien, car il faut des jambes, que n'ont pas
tous les collecteurs d'inscriptions, pour atteindre à celle-ci (1).
Après avoir curieusement visité les murs de l'acropole, nous descendîmes dans la
plaine, et nous nous acheminâmes de ravin en ravin vers les ruines du temple de
Cybèle. Nous n'y arrivâmes point sans avoir h soutenir un assaut vigoureux delà
part de cinq ou six chiens lurcomans qui paraissaient les garder. Ces grands chiens
blancs, à demi sauvages comme les nomades leurs maîtres, s'élancèrent tout à coup
.sur nous de différents côtés. La vue d'un pistolet dirigé sur eux ne les arrêta point,
mais fit accourir les femmes des Turcomans, qui nous en délivrèrent. Le chien du
moulin où nous avions passé la nuit, avec un sentiment remarquable des devoirs
de l'hospitalité et un courage héroïque, n'avait pas hésité à se précipiter vaillam-
ment dans la mêlée pour nous défendre. Mais que pouvait-il contre six? Nous en-
tendîmes ses cris, et ne le vîmes plus reparaître.
Enfin nous arrivâmes au temple. Les deux colonnes qui sont debout et les nom-
breux débris gisants à terre offrent un type achevé de l'ordre ionique ancien. Rien
n'est plus simple et plus beau que le contour des volutes, dont les gracieuses spi-
rales s'enroulent aux deux côtés d'un chapiteau ionique. On dirait un vers d'Homère.
Mérimée, tout en les dessinant, me faisait remarquer les plus fines beautés de l'ar-
chitecture grecque,dont il a un sentiment exquis. Et moi, toujours occupé à cher-
cher dans l'art antique une traduction de la merveilleuse poésie des Grecs, j'aimais
à retrouver les procédés de l'un dans les secrets de l'autre; si mon ami m'indiquait
comme un signe de la perfection des ornements l'alternance de surfaces planes con-
sidérables et de saillies très-vives et très-minces, ou de saillies développées et de
plans peu étendus, je me disais : c'est ainsi que, par des contrastes habilement mé-
nagés, les anciens savaient produire dans le style le relief et la saillie. Dans les lit-
tératures dégénérées comme dans l'architeclure de la décadence, ces proportions
(1) Voici le texte de celle inscription :
ArA0H TÏXH
AVP. XPTSEPûS BArOPA
NOMOS: T0Ï2 HENTE
EPQTAS THI rAÏKÏTA
TH nATPIAI.
TOME I. 2
22 UNE COURSE DANS L'ASIE MINEURE.
délicates n'oxislent plus ; tout est à peu près également plane, et de là naît la pla-
titude, ou bien l'on veut tout mettre en saillie, et on manque l'effet pour l'avoir
trop cherché. S'il attirait mon attention sur la diversité d'ornementation de chaque
chapiteau, dont pas un ne ressemblait complètement à l'autre, dans le temple de
Cybèle à Sardes, aussi bien que dans le temple de Diane à Magnésie, je retrouvais
là celte liberté du génie grec, qui ne détruisait point l'unité, mais produisait une
harmonie vivante au lieu d'une harmonie morte, et mettait la richesse où les imi-
tateurs ont mis la stérilité. Rien de plus différent, par exemple, de la symétrie mo-
notone à laquelle certains critiques, qui se croyaient disciples des Grecs, ont voulu
asservir la tragédie, que la diversité des produits de la Melponiène antique. Certes
ce n'est pas dans le même moule qu'ont été jetés Prométhée, les Perses, les Eiimé-
nides, OEdipe, Bledée, Alccste. Ces chefs-d'œuvre ont été construits d'après cer-
taines lois identiques, les lois immuables du beau et du goût; mais combien les
applications de ces lois sont variées ! Si toutes ces œuvres ont un air de famille, en
même temps chacune présente une physionomie bien distincte.
.... Faciès non omnibus una,
Nec diversa tanien.
Ainsi sont les colonnes des temples ioniens, et sur ce point délicat, comme sur
beaucoup d'autres, l'art des Grecs est un excellent commentaire de leur poésie.
Nous nous éloignâmes à regret de cette belle ruine, pour aller rafraîchir nos lèvres
dans l'eau du Pactole, qui coule au pied du temple. Le Pactole, que Sophocle
appelle grand, ce qui prouve qu'il n'était pas venu à Sardes, est un ruisseau. A-t-il
jamais roulé de l'or dans ses ondes? Le fait n'est point impossible; Strabon parle
d'anciennes mines d'or dans le Tmolus ; mais comme, d'après son témoignage, elles
n'existaient déjà plus de son temps, il est fort possible que le Pactole ait dû sa
renommée de fleuve aurifère au mica qu'il détache de la montagne et qui scintille
dans le sable de son lit; celui que nous observâmes était plutôt argenté que doré;
mais, dans la montagne, j'avais vu des paillettes qui imitaient assez bien les reflets
de l'or. Peut-être celte circonstance géologique a-t-elle fait illusion aux anciens, et
la réputation proverbiale du PacLole est-elle une réputation usurpée.
Après avoir vu Éphèse, Magnésie, franchi le Tmolus, gravi l'acropole de Sardes
et bu les eaux du Pactole, qui, je le crains bien, ne nous feront pas plus riches, il
ne nous restait plus qu'à regagner Smyrne, si nous voulions ne pas manquer le
bateau de Constantinople et retrouver nos compagnons de voyage, M. Lenormant
"dont nous avions regretté souvent le coup d'œil et le savoir, et son docte collabo-
rateur M. de Witle. C'est ce que nous fîmes en grande diligence. Nous revîmes ces
campagnes enchantées qu'arrose le Mélès, ces bois de grenadiers d'un aspect élyséen,
qui rappellent les bois d'orangers de Sorrente; nous saluâmes de nouveau l'admi-
rable rade de Smyrne, magnifique berceau d'Homère.
i.-l. Ampère.
HISTORIENS
MODERNES
DE LA FRANCE.
II.
M. niICHEI.ET.
Il y D des esprits qui ont le dangereux privilège de soulever les sentiments les
plus contradictoires, et qui justifient l'enthousiasme et le blâme par des qualités
sympathiques, comme par une exagération souvent choquante de ces mêmes qua-
lités. Si la critique doit éprouver de l'embarras et des scrupules, c'est surtout en
présence des écrivains de cette nuance. Comment concilier le devoir de la sincérité
avec la déférence due à ces hommes qui ont fait preuve de puissance en remuant
l'opinion? Le seul moyen peut-être, c'est de revenir sur toutes les traces qu'ils ont
laissées dans leur carrière, de signaler les influences subies et l'action exercée
par eux, de rappeler les efforts et les résultats, les applaudissements et les objec-
tions; c'est, en un mot, d'instruire fidèlement la cause, en laissant à chacun des
lecteurs la responsabilité de son propre jugement. Ainsi lâcherons -nous de faire
à l'égard de M. Michelet.
Un procédé qui donne autant de charme que de vérité aux portraits littéraires,
consiste à expliquer l'œuvre intellectuelle par la biographie, la vie idéale par les
44 HISTORIENS MODERNES
incidents de la vie pratique. Ce genre de commentaire n'est pas applicable à l'his-
torien que nous essayons de faire connaître : sa vie entière paraît avoir été vouée
aux silencieuses études. Par une exception dont il faut le féliciter, il ne s'est point
armé de son talent pour descendre dans l'arène politique. Ses tendances et ses
sympathies ne se sont formellement révélées qu'en 1850, par quelques phrases i^eten-
lissantes, en harmonie avec les sentiments qui triomphèrent à cette époque. Nous
nous représentons donc M. Michelet comme un écrivain vigilant et passionné,
infatigable à la recherche des idées et des faits, renouvelant chaque jour son
enthousiasme par l'excitation du travail, ne suspendant l'œuvre commencée que
pour écouter le bruit que fait dans le monde la dernière œuvre : noble et dévo-
rante existence, existence de poète, qui serait pour M. Michelet une suffisante
excuse, si par hasard il avait du poète les illusions et l'irritabilité proverbiale.
Quant h sa biographie positive, c'est la posséder complètement que de connaiire la
série de ses publications, la succession de ses services universitaires et des grades
scientifiques qui en ont été la juste récompense. M. Jules Michelet est né à Paris en
1 798, et y a fait ses études avec distinction. Il est probable qu'il ne quitta les bancs
que pour paraître dans la chaire, puisqu'il dix-neuf ans il remplissait les fonctions
de professeur, déjà préparé, nous dit-il lui-même, à enseigner successivement, et
souvent à la fois, la philosophie, l'histoire et les langues. En 1821, il entra dans
l'Université par la voie des concours, et, après quelques années d'exercice dans les
collèges royaux, il prit rang parmi cette élite de professeurs qui représente chez
nous le haut enseignement.
Le noviciat littéraire de M. Michelet fut sans doute grave et laborieux. La liste
de ses premiers essais, demeurés inédits, nous le montre inquiet de sa vocation,
flottant de la philosophie à l'histoire. A des traductions de Reid et de Dugald
Stewart succède une étude sur les langues, dont le jeune philologue prétend faire
sortir une histoire de la civilisation. En 1824, date que M. Michelet désigne comme
celle des travaux sérieux et suivis, il entreprend de « ramener à l'unité toutes les
sciences qui font l'objet de l'enseignement public, » et il se délasse de ses médita-
tions pédagogiques, en crayonnant, pour la Biographie universelle, quelques por-
traits dont le plus saillant est celui de Zénobie, la fameuse reine de Palmyre. Déjà,
à cette époque, le retentissement des leçons de M. Guizot, les belles compositions,
la vive polémique de M. Augustin Thierry, rendaient indispensable la refonte des
niaises compilations historiques qu'on mettait dans les mains des écoliers. Les
professeurs les plus distingués se partagèrent la tâche, avec l'assentiment du monde
universitaire. Une des sections de ce travail échut de droit à M. Michelet. « Pré-
senter à l'enfance une suite d'images, à l'homme mûr une chaîne d'idées, » tel
est le programme annoncé et accompli dans le Précis de l'Histoire moderne, qui
parut en 1827, et qui compte aujourd'hui six éditions. On remarqua dans cet
excellent résumé une judicieuse distribution des faits, un savoir assez exact, de la
pénétration, et dans certains tableaux une recherche de coloris en contraste avec la
pâleur ordinaire des livres scolastiques. Mais les applaudissements de la discrète
population des collèges sont peu de chose pour l'amour-propre. Qui sait, de nos
jours, se passer des acclamations de la foule et des fanfares de la publicité? Nous
allons donc voir M. Michelet, âgé d'un peu moins de trente ans, entrer fièrement
dans la carrière historique, en agitant sa bannière armoriée de symboles, et recon-
naissable à ses tranchantes couleurs.
Dans les arts, la véritable originalité est celle qui s'ignore elle-même. Quand,
DE LA FRANCE. 2')
poiir faire pieiivo do foicc cl d'indépendance, on cberche systéinaliqiienienl une
voie nouvelle, il est rare qu'on ne s'égare pas, et que des qualités poussées à
l'exagération ne deviennent pas des défauts. Nous aurions peine à croire que
M, Michelel, à ses débuts, n'eût pas é!é un peu trop préoccupé du désir de se faire
une place distincte parmi nos historiens M. de Sismondi avait pris à tâche l'exhu-
mation laborieuse et la distribution méthodique des faits. M. Giiizot avait ranimé la
lettre morte de nos anciennes lois, et retracé de main de maître le mouvement de
la civilisation moderne. L'ingénieuse restauration du passé, l'éclatante mise en
scène, avaient fait la gloire de M. Thierry, et les principales places étaient prises
dans l'école pittoresque. Quant aux travaux de pure érudition, il n'y a pas pour eux
de popularité chez nous. Habitué par ses études métaphysiques à la généralisation
des idées, M. Michelet se voua à l'histoire philosophique, non pas à la manière du
xvin"' siècle, qui cherchait avant tout des prétextes de déclamations morales, mais
avec la prétention, trop commune de nos jours, de donner raison de tous les actes
humains, d'exposer dogmatiquement le mystérieux enchaînement de causes et
d'eflets dont la trame compose l'existence des sociétés. En possession d'un genre
séduisant, mais d'autant plus dangereux qu'il semble autoriser l'intempérance de
l'imagination et le lyrisme du style, le jeune professeur se crut destiné sans doute
à planer sur le champ de l'histoire : ou a de ces extases à trente ans; mais ce
qu'on ne saurait avoir à cet âge, c'est la variété de connaissances, la fermeté de
jugement qui seraient nécessaires pour interpréter la loi providentielle de l'huma-
nité, en supposant qu'il fût permis à la faible humanité de découvrir celte loi. A
défaut d'une philosophie historique qui lui fût propre, M. Michelet en acquit une
d'emprunt ; il se passionna pour Vico, et s'appropria les théories du savant italien
en les vulgarisant parmi nous.
Les Principes de la Philosophie de l'histoire, traduction abrégée de la Scienza
nuova, parurent en 1827, et furent reproduits en 1855 avec d'autres opuscules
traduits on analysés, de manière à nous faire apprécier l'œuvre complète de l'ingé-
nieux Napolitain. Cette publication méritait le bienveillant accueil qu'elle a obtenu.
Quel que soit le jugement qu'on porte sur le système de Vico, on ne peut mécon-
naître en lui les nobles caractères du génie. Jusque dans ses moindres écrits, dans
sa correspondance, on sent l'homme parfaitement maître de la pensée qu'il veut
produire, indice infaillible de supériorité. Sa Biographie, écrite par lui-même avec
un charme de naïveté que l'habile traducteur a conservé, nous fait suivre avec u»
respectueux intérêt le développement d'une belle intelligence. Dans la Science nou-
velle, il y a un luxe de savoir, un rayonnement d'idées dont le premier effet est
une sorte d'éblouissement. Il faut surtout remercier Vico d'avoir un des premiers
signalé les applications possibles de la philologie à l'histoire, et d'avoir fait jaillir
un nouvel ordre de démonstrations de l'analyse des mots et de la comparaison des
idiomes. Mais, après avoir énuméré les titres incontestables de Vico, qu'il nous soit
permis d'énoncer un grief que nous avons conlre lui. Nous avons à lui reprocher
le tort qu'il a fait à M. Michelel.
La doctrine historique qui ressort de la Scienza mtova est généralement connue.
On sait que, pour Vico, les sociétés humaines obéissent dans leur développement à
une loi fatale et régulière, comme celle qui détermine chez l'homme pris isolément
les phases diverses de la vie. Dans cette hypothèse, chaque société porte en elle un
principe de vitalité qui lui est propre, de sorte qu'elle grandit par ses propres forces
et indépendamment des autres civilisations. L'instinct de la sociabilité fait sortir
26 HISTORIENS MODERNES
les hommes de la sauvagerie, et commence leur existence nationale. D'abord la
superstition les courbe sous le despotisme religieux ; c'est l'âge divin ou Ihéocra-
tique. Les guerriers rejettent le joug des prêtres, révolution qui coïncide avec l'âge
féodal. Le troupeau des clients et des esclaves croît en nombre à mesure que l'a-
ristocratie s'épuise; ils osent revendiquer des droits civils, et, à force d'empiéte-
ments, ils font prévaloir le régime démocratique. Bientôt, embarrassé de sa souve-
raineté, le peuple se donne un chef, et la tyrannie commence; mais le monarque,
pour dominer plus sûrement ses sujets, les livre systématiquement à la corruption :
le peuple se dégrade et dépérit ; le corps national, ayant enfin perdu toute vitalité,
tombe en dissolution. Quand une société a traversé toutes ces phases, elle dispa-
raît; une société nouvelle lui succède. Ainsi, l'humanité doit tourner éternellement
dans un cercle sans issue, et déjà, selon Vico, elle a fourni deux évolutions de ce
genre : la première dans le monde ancien, dont la société romaine est le type le
plus parfait ; la seconde, qui a pour point de départ la rénovation déterminée par
le débordement des races barbares, et n'est pas encore épuisée. L'Europe, ar-
rivée à l'âge humain, se débat inutilement sur la pente fatale qui la précipite vers
le néant; mais la mort engendrera la vie, et le genre humain sortira une troisième
fois de la sauvagerie pour recommencer une nouvelle existence. Telle est, au fond,
cette science nouvelle qui constitue, suivant son auteur, » une démonstration histo-
rique de la Providence, une histoire des décrets par lesquels cette Providence a gou-
verné à l'insu des hommes, et souvent malgré eux, la grande cité du genre humain. »
On serait mal venu à contester la valeur personnelle de Vico et les ressources im-
menses de son esprit; mais la plus grande preuve de génie qu'il ait pu faire a été
de donner crédit à une doctrine aussi évidemment erronée que la sienne. Il nous
serait trop facile aujourd'hui d'ébranler, par des critiques de détail, les généralités
d'un système combiné à une époque où la science historique était insuffisante. Nous
voulons seulement constater l'influence que Vico a exercée sur la vive et mobile
intelligence de son traducteur.
La conception de Vico implique le fatalisme, et c'est là son grand vice. Ce rou-
lement mécanique des sociétés annule évidemment la liberté morale, l'action de
l'individu sur sa destinée. Dans un monde ainsi fait, il n'y a plus d'éclairs de génie,
d'efl"orts sublimes de la volonté. Les révolutions politiques sont des crises néces-
saires, et, pour ainsi dire, des phénomènes de croissance; les belles conceptions
(jui élèvent l'esprit public, les merveilleuses découvertes qui enrichissent un pays
ne sont plus que des œuvres anonymes produites par la collaboration d'un peuple
entier. En conséquence, les grands hommes étant inutiles, on les supprime. Quand
leur figure se dessine vaguement dans les lointains obscurs, on en fait des mythes,
des êtres symboliques qui résument une époque : l'existence de ces grands hommes
est-elle avérée, on les rapetisse à dessein, en les présentant « moins comme les
auteurs que comme les produits de la civilisation. » M. Michelet, dans la première
ferveur du prosélytisme, a formulé naïvement ces principes en vantant leur fécon-
dité. 0 Le mot de la Science nouvelle, a-t-il dit, est celui-ci : L'humanité est son
œuvre à elle-même. L'humanité est divine; mais il n'y a pas d'hommes divins. Ces
héros mythiques, ces Hercule, ces Lycurgue, ces Romulus, sont les créations de la
pensée des peuples, etc.. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques
ombres ; le philosophe les relève et leur dit : Ce que vous adorez, c'est vous-mêmes ;
ce sont vos propres conceptions. » M. Michelet écrivait ces lignes à un âge où on
ne sait pas encore s'arrêter sur la pente d'une idée, et il ajoutait que l'humanité
DE LA FnANCE. 27
avait Cil tort jnsiiuo-là d'altrihuor ses progrès aux hasards du génie individuel;
qu'eu rapiiorlanl les révululioiis de la politique, de la religion, de l'art, à l'inexpli
cable siii»ériorit«; de quelques hommes, on faisait de l'histoire un spectacle infé
cond, une fantasmagorie incompréhensible.
N'est-ce pas un principe bien faux et bien malencontreux pour un historien que
cette négation du génie individuel? Les révolutions conduites par des mains puis-
santes, les œuvres d'art qui font époque, correspondent sans doute aux vagues be-
soins sentis par la foule; c'est précisément parce que certains hommes comprennenl
et résument leur siècle, c'est parce qu'ils débrouillent le chaos des sentiments et
des idées, (ju'ils sont de grands hommes : ils ne font pas tout à eux seuls; sans
eux, rien ne se ferait. Dans l'idée que nous avons aujourd'hui de Napoléon, dans
l'œuvre gigantesque que lui attribue la reconnaissance nationale, tout ne lui ap-
partient pas littéralement. Autour de l'empereur, il y avait l'escorte des Lannes el
des Murât, des Gaudin et des Daru, vaillants champions, zélés bureaucrates, qui ont
ligure dignement dans le grand ensemble; une foule d'hommes tirés du néant et
bien employés ont acquis une valeur personnelle qu'il serait injuste et ridicule de
contester. Pourtant, supprimez le jeune Corse, el vous verrez, à cinq ou six excep-
tions près, vous verrez le cortège bariolé des sénateurs, des généraux, des préfets
et des diplomates, disparaître comme par magie, et se perdre dans les rangs obscurs
des sergents et des procureurs. Les plus tristes jours dans la vie des peuples sont
ceux où l'action des hommes vraiment supérieurs se fait le moins sentir ; et, pour
preuve, ne pourrait-on pas citer l'époque présente? On remarque aujourd'hui un
grand mouvement d'idées, une émulation opiniâtre, une rare diffusion de connais-
sances ; il y a peu de spécialités qui ne possèdent des hommes éminents; néanmoins,
avouons-le, de ce concert d'efforts, de tant de voix graves ou éclatantes, il ne ré-
sulte qu'un bruissement confus et sans portée. On est fatigué, et on en convient;
l'éloge est une monnaie que chacun donne ou reçoit, mais qui n'enrichit personne;
on ne sait quel frisson de malaise traverse tous les enthousiasmes, on parle beau-
coup de l'avenir, et on doute du lendemain. Que lui manque-l-il donc, à cette époque
Gère et souffreteuse, si ennuyée de ses progrès, si mesquine dans son opulence?
N'est-ce pas qu'il y a faute aujourd'hui d'individualités fortes, d'esprits fermes el
résistants? N'est-ce pas qu'il nous faudrait surtout quelqu'une de ces intelligences
souveraines dont la foule n'ose pas récuser la domination?
Pour M. Michelet, Vico fut un révélateur. Les pages qu'il lui a consacrées dans
ses premiers ouvrages sont moins une adhésion motivée que des actes de foi. «Tous
les géants de la critique, disait-il en 1831, dans la préface de son //js^oiVeromairte,
tiennent déjà, et à l'aise, dans ce petit pandœmonium de la Scicnza nnova. » Mal-
heureusement il y avait en germe, dans ce même pandœmonium, tous les défauts
qui ont longtemps faussé l'essor d'un talent remarquable. Ce fatalisme qui explique
toujours les faits par une nécessité providentielle, l'amoindrissement systématique
des grands hommes au profit des masses, la transformation des individus en mythes
el des faits en symboles, l'audacieuse interprétation, les vagues généralités, sont
autant d'habitudes contractées à l'école de Vico. Ces premières impressions sont
pour M. Michelet une fatalité contre laquelle nous devons le voir longtemps se dé-
battre. Dans sa première période, il éprouve un embarras visible pour concilier les
faits avec ses idées préconçues; il ne cesse de tourmenter sa théorie pour l'élargir
suffisamment. H faut qu'il arrive à cette époque où les documents deviennent abon-
dants et formels pour être désabusé, sinon complètement affranchi, et pour s'en
28 HISTORIENS MODERNES
tenir à ce qu'il appelle aujourd'hui sa vraie victhode, c'est-à-dire à la vérificatioo
des actes par les chroniques, des chroniques par les monuments et les pièces offi-
cielles. L'idéalisation téméraire, quand elle reparaît, n'est plus alors qu'une habitude
de jeunesse qui perd chaque jour de son empire, et laisse entrevoir une période de
parfaite et vigoureuse indépendance. Cette évolution d'idées chez un artiste est si
naturelle, qu'il semble peu généreux de revenir avec sévérité sur les débuts de
M. Michelel. Mais ses premiers ouvrages ont eu un retentissement qui n'est pas
épuisé; les défauts de cet écrivain, comme les vices brillants des hommes de dis-
tinction, ont assez de prestige pour trouver longtemps des imitateurs, il n'est donc
pas inutile de signaler ces défauts, ce que nous pouvons faire d'ailleurs avec d'au-
tant plus de liberté que nous aurons occasion d'applaudir souvent l'historien, en
l'étudiant dans la voie plus solide où il est entré.
Pendant les jours fiévreux qui suivirent la révolution de 1830, on croyait assez
généralement que la réforme politique devait être couronnée par une résurrection
littéraire. Les circonstances étaient on ne peut plus favorables pour mettre en crédit
une philosophie de l'histoire. Le fuit lux de M. Michelet fut son Introduction à
l'Histoire universelle, qui porte la date des premiers mois de 1831. Dans la dispo-
sition générale des esprits, les axiomes du philosophe italien n'étaient pas de mise.
Quel moyen de faire comprendre à des vainqueurs, tout fiers encore du grand coup
qu'ils viennent de frapper, que chaque révolution est une crise fatale qui rapproche
le retour inévitable de la sauvagerieV II y eutnécessité de rajeunir un peu la Science
nouvelle. M. Michelet se rapprocha donc des idéalistes allemands, qui, selon lui,
continuent et complètent Vico. La première phrase de son livre donne la formule
d'un système nouveau. •- Avec le monde, dit-il, a commencé une guerre qui doit
Unir avec le monde, et pas avant : celle de l'homme contre la nature, de l'esprit
contre la matière, de la liberté contre la fatalité. L'histoire n'est pas autre chose
que le récit de cette interminable lutte. » A ceux qui auraient pu demander ce que
c'est que la fatalité, l'auteur répondait dans une note que « la fatalité est tout ce
qui fait obstacle à la liberté. »
Lorsqu'en un moment d'oublieuse indolence, on laisse égarer dans les nuages son
regard et sa pensée, on s'étonne des merveilles qu'on y découvre; mais qu'au sortir
de la vague rêverie, on jette sur ce monde enchanté un coup d'oMI vif et lucide, plus
de châteaux lumineux, ni de groupes fantastiques : de ce spectacle dont on était
ravi, il ne reste plus qu'un éblouissement, et le regret du temps perdu. N'en est-il
pas de même de presque tous ces systèmes qui séduisent à première vue, parce qu'ils
admettent, en raison de leur élasticité, le luxe du savoir, la pompe des mots et
toute la féerie du talent, mais qui, après tout, ne soutiendraient pas pendant une
heure l'examen d'un homme possédant l'humble science des faits? Suivant Hegel
et ses adeptes, l'histoire du monde est la manifestation successive de cette force
diffuse que les panthéistes appellent la raison divine. Chaque civilisation est le
développement d'une idée particulière de cette raison suprême. L'ù/ee, dont chaque
peuple devient l'expression vivante, est une sorte d'âme qui anime le corps social
dans toutes ses parties ; l'idée étant épuisée, l'âme s'évanouit, le corps meurt. Sui-
vant cette conception. Dieu, l'homme et la nature ne forment qu'un tout dont
chaque partie est nécessaire aux autres, et les phénomènes naturels et historiques
ne sont plus que des évolutions de la substance infinie. Quatre idées de la raison
divine ont produit les quatre grandes civilisations ; le monde oriental, dans lequel
la substance, comme si elle n'avait pas encore conscience d'elle-même, sommeille
DE LA ruArscE. 29
dans sa mystérieuse inmiobililc; le monde grec, qui représente au contraire la va-
riété, le mouvement, l'examen, le dégagement de l'esprit échappant à la matière;
le monde romain, qui, recevant dans son sein le génie étrusque et le génie grec,
l'Orient et l'Occident, a pour principe d'existence l'antagonisme de l'immobilité et
du mouvement, la lutte de la nécessité et de la liberté ; le monde germanique ou
moderne, qui est destiné à voir le glorieux triomphe de la raison universelle, com-
mençant enfin à se comprendre elle-même. La plus remarquable tentative pour
ajuster les faits à l'idéalisme de Hegel est VHistoirc du droit de SKCcession, de
Gans (I), qui a prétendu expliquer comment l'idée particulière à chaque peuple, le
principe divin de chaque civilisation a modifié la transmission delà propriété. Nous
trouvons dans un des ouvrages de M. Michelet (2) un fragment de Gans qui nous
parait le beau idéal de l'histoire irfe«7isce; c'est une série d'aphorismes qui résu-
ment l'histoire romaine, et dont on nous pardonnera de citer quelques lignes, s Le
monde romain, dit l'auteur allemand, est le monde où combattent le^ni elViiifni,
la généralité abstraite et la personnalité libre. Patriciens, côté de la religion et de
l'infini; plébéiens, côté du lini. Tout infini forcé d'être en contact avec le fini, et
qui ne le reconnaîtet ne le contient pas, n'est qu'un mauvais infini, fini lui-même. »
Après un enchaînement d'axiomes semblables (il y en a trois pages), qui idéalisent
toutes les phases de la période républicaine, on arrive à ce dénoùment : « Le
peuple vainqueur, le fini, force le mauvais infini, le patricien, à reconnaître qu'il
n'est lui-même que fini. » C'est-à-dire qu'à la république succède le gouvernement
impérial, qui abolit les privilèges et fait prévaloir le principe de la liberté indivi-
duelle. Alors enfin a tous les finis reposent à côté l'un de l'autre ; privés d'impor-
tance et d'objet en cessant de se combattre, ils retombent dans l'égalité. »
Loin de nous la prétention d'avoir sondé les profondeurs où les hégéliens se
sont placés; nous avons voulu seulement indiquer la parenté du système allemand
avec celui de M. Michelet. Or, au premier aperçu, la conception de M. Michelet est
plus sympathique On sent qu'il a eu à cœur d'atténuer le fatalisme panthéistique
de Hegel, et ce travail d'épuration est méritoire. A-t-il réussi? Nous ne le croyons
pas. Cette lutte héroïque de la liberté contre la fatalité est, suivant M. Michelet, le
triomphe progressif du /»o*, l'affranchissement des obstacles que le climat, les races
et toutes les fatalités naturelles opposent à la liberté politique et morale des in-
dividus. « Au point de départ, dans l'Inde, au berceau des races et des religions,
l'homme est courbé sous la toute-puissance de la nature. » Accablé par ces in-
fluences extérieures, l'homme n'essaie pas même de lutter, il se repose dans une
patiente et fière immobilité; e ou bien encore il fuit dans l'Occident, et commence
le long voyage de l'affranchissement progressif de la liberté humaine. » — « La
Perse est le commencement de la liberté dans la fatalité, » ajoute l'auteur, qui a
cru devoir souligner cet axiome, c'est-à-dire probablement que l'individu, en
Perse, cherche à prendre possession de lui même. Après quelques pérégrmations
en Egypte et en Judée, le dogme immortel de la liberté pénètre en Europe, con-
trée naturellement favorable à l'émancipation du moi ; et [lour le prouver, M. Mi-
chelet montre sur la carte le squelette de l'Europe qui se présente avec les propor-
(1) A ce sujet, nous avons relu une inlércssante analyse des travaux do Gans, dans 17/i-
iroduction à la science du droit, de M. Lorminier, qui a su donnera une bienvoillanlc ex-
posilion le piquant cl la portée d'une critique.
(2) Dans l'appendice de sou Histoire romaine.
30 HISTORIENS MODERNES
lions il 11 corps humain : « Les péninsules que l'Europe projette au midi sont des
bras tendus vers l'Afrique, tandis qu'au nord elle ceint ses reins, comme un athlète
vigoureux, de la Scandinavie et de l'Angleterre. Sa tête est à la France; ses pieds
plongent dans la féconde barbarie de l'Asie. » L'Europe étant donc une terre libre,
l'humanité, fugitive de l'Asie, y combat pour sa liberté avec des chances de succès.
« Le monde de la Grèce était un pur combat : combat contre l'Asie, combat dans
la Grèce elle même; lutte des Ioniens et des Doriens, de Sparte et d'Athènes. La
Grèce a deux cités, c'est-à-dire que la cité y est incomplète. La grande Rome en-
ferme dans ses murs les deux cités, les deux races étrusque et latine, sacerdotale
et héroïque, orientale et occidentale, patricienne et plébéienne, la propriété fon-
cière et la propriété mobilière, la stabilité et le progrès, la nature et la liberté. »
Ici, comme dans les visions allemandes, la cité romaine nous apparaît comme un
champ-clos où se rencontrent les deux idées, le génie servile de l'Asie et le génie
libre de l'Europe. La victoire reste à celui-ci, qui a l'avantage de livrer bataille sur
son terrain : la liberté humaine, dont la plus haute formule est le christianisme,
se fortifie par l'assimilation successive des barbares germains; toutefois- ceux-ci,
les derniers venus de l'Asie, ne dépouillent que dilliciiement la [lassivité de leurs
instincts. La force matérielle, la chair, le principe de l'hérédité, qui triomphent
encore dans l'organisation féodale, cèdent pourtant à la voix de l'Église, qui repré-
sente la parole, l'esprit, l'élection; « le fils du serf peut mettre le pied sur la tête
de Frédéric Barberousse. » Mais le pouvoir spirituel, abjurant son litre, s'aban-
donne au despotisme et invoque le secours de la force matérielle pour retenir les
peuples sous le joug; « alors se lève, contre la blanche aube du prêtre, un homme
noir, un légiste qui oppose le droit au droit. « A l'ombre du pouvoir royal, le
peuple grandit jusqu'au jour de l'émancipation; « l'homme qui vivait sur la glèbe,
à quatre pattes, s'est redressé avec un rire terrible. » C'en est fait; « la liberté a
vaincu, la justice a vaincu, le monde de la fatalité s'est écroulé... »
Nous n'irons pas plus loin. De semblables divagations, enjolivées par ce lu.xe
d'images que notre public veut bien accepter comme la dernière expression du
beau, peuvent fournir une heure d'agréable lecture; mais si, réduites au simple
trait, elles paraissent un peu ridicules, à qui faut-il s'en prendre? Quoi! le triomphe
de l'énergie humaine n'est, pour vous, qu'une alïaire de locomotion! Les germes
humains qui végètent sur le globe produiront fatalement une moisson misérable sous
l'atmosphère étoulfante de l'Asie, luxuriante et féconde sous le ciel favorisé de
l'Europe! Ces nations orientales, immobilisées aujourd'hui par une cause qui nous
échappe, n'ont-elles pas eu leurs périodes d'activité pendant lesquelles on a bâti
les monstrueuses pyramides, les temples gigantesques, les palais qui sont de
grandes villes? D'où vient le changement? Des climats ou des institutions? S'il
était nécessaire de montrer l'inconsistance de la théorie de M. Michelet, on le
mettrait facilement en contradiction avec lui-même. Par exemple, après avoir établi
que l'Europe est la seule terre où la liberté ait pu lleurir, il explique les révolu-
tions de l'Europe moderne par la fatalité des races et la tyrannie des climats.
L'Allemand, l'Italien, l'Anglais, subissent l'action de certaines causes extérieures
qui déterminent l'aspect, les sentiments, les aptitudes de ces nations. Quant à la
France, ayant absorbé et neutralisé les races l'une par l'autre, « ayant méridio-
nalisé le nord et septenlrionalisé le midi, » elle est devenue, pour son bonheur et
pour sa gloire, « ce qu'il y a de moins simple, de moins naturel, de moins su-
perficiel, c'est-à-dire de moins fatal, déplus humain, de plus libre dans le monde. '~
de: la FnANCc. 51
Si ce nouveau discours sur l'histoire universelle a peu de valeur comme synthèse
historique, il n'est pas sans prix connue déclamation littéraire. A son apparition,
l'entlure dilliyrauibique de certains passages était justifiée par l'eilervescence géné-
rale des esprits ; les pages qui caractérisent les populations et qui mettent en relief
les accidents physiques, révélaient une riche imagination servie à souhait par une
plume exercée; l'éruciition des notes était piquante; quelques accents sympa-
thiques trouvèrent des échos dans la foule; en un mot, le petit livre réussit, et eut
les honneurs de la réimpression.
u Rome a été le nœud du drame immense dont la France dirige la péripétie. »
Ces derniers mots de V Introduction annonçaient des études sur Rome, comme pré-
paration à de plus grands travaux sur l'histoire de France. En effet, M. Michelet
ne tarda pas à faire paraître son Histoire romaine en deux volumes, qui embrassent
toute la période républicaine. La tentative était légitime. Malgré l'immensité des
travaux qu'elle a consacrés à l'antiquité latine, la France n'avait pas (elle n'a pas
encore) le livre que prétendait lui donner M. Michelet. La plupart de nos historiens
s'étaient contentés de produire une paraphrase plus ou moins élégante des textes
classiques; ils en avaient agi de la sorte, non par faiblesse d'esprit, mais par
système. Ce qu'ils aimaient de l'antiquité, c'était sa littérature, et ils croyaient
faire assez bien connaître le passé en reproduisant, comme de fidèles échos, les
idées et le langage noblement accentué des hommes antiques. Telle fut la méthode
de Rollin, et c'est pour cela même qu'il restera sympathique, malgré les progrès de
l'archéologie. Quant aux partisans de la science exacte (Montesquieu excepté), ils
n'avaient écrit que pour les érudits de profession, prudemment portés, en fait de
style, à une mutuelle indulgence, et satisfaits dès qu'ils se comprennent entre eux.
Chez nous, d'ailleurs, la critique scientifique, drapée dans sa modestie officielle,
qui contraste avec la morgue de l'érudilion allemande ; notre critique, ingénieuse,
infatigable, mais travaillant sans ensemble, exhumant les faits un à un pour les
ranger pieusement dans les mémoires d'une académie, comme de saints débris
dans un reliquaire, n'avait jamais eu ce souffle inspiré, cette puissance d'incanta-
tion qui est nécessaire pour évoquer le génie des vieux âges. Marier l'art et la
science, élever dans un noble récit la critique jusqu'à la poésie, n'était-ce pas
un de ces plans qui exaltent tout d'abord les natures généreuses? M. Michelet se
lança héroïquement dans l'entreprise. Sa préface est un fier manifeste : « Les
quatre premiers siècles de Rome, dit-il, n'occuperont pas dans mon livre deux
cents pages. Pour cette période, l'Italie (c'est-à-dire Vico) a donné l'idée; l'Alle-
magne (personnifiée en Niebuhr), la sève et la vie. Que reste-t-il à la France? La
méthode peut-être et l'exposition. Pour les deux siècles qui s'écoulent depuis la
seconde guerre punique jusqu'à la fin de la république, tout est à faire. » Ainsi,
M. Michelet promet le mot définitif de la vieille polémique relative aux temps
incertains, et le premier mot de l'histoire positive, dont les éléments, assez abon-
dants, ont été incompris jusqu'à lui.
En citant seulement, comme précurseurs du sceptique Mebuhr, le Suisse Gla-
reanus, le Hollandais Perizonius, le Français Beaufort et Vico l'universel, M. Mi-
chelet pourrait faire croire que ces critiques ont seuls mis en doute la première
période des annales romaines. Il est probable que les plus dévots admirateurs des
anciens n'ont pas accepté comme articles de foi les prodiges et les impo.ssibilités
embellis par Tite Live. A Rome même, au temps d'Auguste, l'origine de la ville
était matière à discussion parmi les érudits; chacun d'eux poussait son héros en
32 HISTOBIEIVS MODEnNES
dépit de Rouuilus, le fondateur officiel. Pour les modernes, il reste donc seulement
à établir quel degré de confiance doit être accordé aux documents qui concernent
les temps écoulés jusqu'à l'incendie de Rome par les Gaulois. Le problème ramené
à ces ternies a été débattu à plusieurs reprises, notamment, du temps de Gérard
Vossius, dans les universités hollandaises, et, au siècle dernier, dans notre Aca-
démie des Inscriptions. Les uns ont soutenu avec assez de vraisemblance que les
Romains ont pu conserver les éléments d'une histoire nationale, malgré la subver-
sion de leur ville; d'autres ont affirmé que la chaîne des traditions a été rompue
sans ressources, et que la première partie des annales de Tile-Live n'est qu'un
roman, agencé de manière à flatter l'orgueil du peuple-roi. De nos jours, Niebuhr
a renouvelé et fait prévaloir cette seconde thèse, qui le débarrassait des entraves
de la lettre écrite et ouvrait carrière à son imagination aventureuse. L'originalité
de l'historien allemand consiste à dire que Ïite-Live a recueilli et paraphrasé d'an-
ciens chants héroïques; poésies primitives, conservées traditionnellement dans les
grandes familles, dont elles étaient les titres de noblesse, comme ailleurs les chants
des bardes, \es Niebcliingcn de l'Allemagne, les épopées chevaleresques de la
France, le Romancero de l'Espagne. Les traditions consacrées ont donc un fonds
de vérité dont Niebuhr s'empare pour semer ses fécondes hypothèses. M. Mi-
chelet a cru devoir enchérir sur Niebuhr. Pour lui, les chants romains ne sont
pas héroïques, mais symboliques; au lieu de célébrer des héros agrandis et poé-
tisés par l'imagination des peuples, ils sont une idéalisation savante des grands
événements.
Mettons-nous donc au point de vue de M. Michelet pour mieux apprécier sa
théorie.
Romulus est le type de l'héroïsme romain, principe de la cité. Né d'un dieu
(Mavors) et d'une vestale, il l'éunit l'esprit du Mars italien et l'esprit de la Vesta
orientale, mystérieuse personnification d'une aristocratie hiérarchique. Dans ce
héros symbolique coexistent déjà les patriciens et les plébéiens; c'est pourquoi
Romulus est présenté comme double, car Rémus et Romulus ne sont que deux
formes d'un même mot, et la fraternité de ces personnages n'est que grammaticale.
Cette dualité fictive exprime les deux éléments discordants de l'idée romaine.
Romulus lue Rémus pour rétablir l'unité que celui-ci a voulu rompre en franchissant
d'un bond le rempart, c'est-à-dire en forçant l'enceinte de la cité pour y faire
prédominer l'élément qu'il représente. Dans l'histoire de ce Romulus, proscrit avant
de naître et assassiné par les sénateurs, on entrevoit une première période pendant
laquelle domine l'élément plébéien ou italique; mais ensuite la pensée orientale,
ou, si l'on veut, l'influence sacerdotale et aristocratique redevient prédominante :
ce qui est exprimé symboliquement par le règne de Numa Pompilius, vieillard
austère, idéal du patricien, orgauisateur et conservateur. Sous Tullus Hostilius, le
combat classique des Horaces et des Curiaces n'est qu'une variante du combat
de Rémus et de Romulus; seulement, le nombre des combattants est multiplié
par trois en mémoire des trois tribus romaines. De même que Romulus et Rémus
sont deux formes du même mot, Horace doit être une forme de Curiacc : Curiatius
(à curiâ, sorti de la curie) veut dire noble, patricien. Les règnes de Tarquin-l'An-
cien et de Tarquin-le-Superbe, quoique séparés par celui du législateur Servius.
font pressentir une même crise, la domination passagère des Étrusques, racontée
de deux manières dilférentes. L'étranger Servius (lils de l'esclave), qui règne à sou
tour et constitue politiquement la cité romaine en appelant tous les citoyens au
DE LA FRANCE. 33
pouvoir en raison do leurs richesses, Serviiis indiiiue une révolution démocralique,
et d;ins la lilie de ce roi vénérable, dans cette horrible Tullia qn\ l'ait passer son
char sur le corps de son père, il faut voir une |)artie des plébéiens, qui, (pioicjuc
élevés h la vie politique par les institutions nouvelles, ap|)ellenl les Tarquiniens
étrusques h Rome, et s'unissent à eux pour tuer la liberté [>ubli(iue.
Les récits de Ïite-Live ayant été ainsi quintessenciés, il en reste une somme
d'idées abstraites dont M. Michelet s'empare, et dont il se sert comme d'une se-
conde vue, pour voir dans la nuit des temps. Abordant enfin Vliistoirc probable de
Rome, il fait de cette ville une cité pélasgo-étrnsque, envahie et subjuguée par les
montagnards sabins, héroïques brigands qui perpétuent longtemps leur race par
des enlèvements périodiques de femmes, d'esclaves, de bestiaux et de moissons
a Les anciens habitants de Rome, soumis par les Sabins, mais sans cesse fortifiés
par les étrangers qui se réfugiaient dans le grand asile, durent se relever peu à peu.
Us eurent un chef lorsqu'un Lucumon de Tarquinies (Tarquin-l'Ancien) vint s'éta-
blir parmi enx. n Mais l'aristocratie étrusque est elle-même ébranlée. Le client d'un
noble de l'Étrurie, ce Mastarna à qui les Romains ont donné le nom symbolique de
Servlus, s'empare du pouvoir à Rome, et fait prévaloir l'influence populaire. Au
sein de la cité romaine, trois partis sont en présence : celui des plébéiens latins,
qui forment le fond de la population, celui des dominateurs étrusques originaires
de Tarquinies, et celui de la noblesse sabine, qui représente la caste militaire. La
révolution fatale aux Tarquiniens tourne au profit des Sabins, qui s'aûérmissent en
constituant vigoureusement le palriciat. Alors commence, avec la période consu-
laire, la conquête lente et successive des droits arrachés par le peuple à l'aristo-
cratie.
Rien de plus ingénieux, de plus séduisant que de telles hypothèses, surtout lors-
qu'elles sont présentées avec un rare talent d'exposition. Il n'y a qu'un malheur :
c'est que l'histoire ainsi faite échappe à toute vérification sérieuse. La critique
isolée doit se récuser humblement. Si l'on tenait à savoir jusqu'à quel point cette
vision apocalyptique est conciliable avec les textes, les monuments et les probabilités,
il faudrait pouvoir emprunter des moyens de contrôle à tous les ordres de connais-
.sances ; il faudrait un congrès scientifique présidé par un savant à l'esprit sain et
inflexible, par un Fréret ou un Letronne. Nous hasarderons une seule objection. li
nous semble qu'une symbolisation systématique, embrassant comme une vaste
épopée les annales de plusieurs siècles, ne peut pas être l'effet du hasard. Nous la
concevons dans une théocratie comme celles de l'Orient, et sous l'influence d'une
civilisation déjà avancée; mais, dans le Latium, les ministres de la religion étaient
les chefs des grandes familles, des guerriers pillards, de rudes agriculteurs, assez
éloignés de cette disposition d'esprit qui fait éclore l'abstraction. Que les Romains
des siècles éclairés eussent perdu le sens des anciens symboles, on le conçoit; mais
qu'ils eussent ignoré que leurs ancêtres fussent dans l'habitude de symboliser,
voilà ce qui est peu croyable. Notre défiance augmente quand nous voyons l'auteur
découvrir des symboles au milieu des époques les plus prosaïques. Dans la dernière
scène de .son livre, la mort de la belle Cléopâtre, l'aspic classique devient un sym-
bole mystérieux et profond. « Le mythe oriental du serpent, que nous trouvons
déjà dans les plus vieilles traditions de l'Asie, reparait ainsi à son dernier âge.
L'aspic qui tue et délivre Cléopâtre ferme la longue domination du vieux dragon
oriental. Ce monde sensuel, ce monde de la chair, meurt pour ressusciter plus pui
dans le christianisme, dans le mahomélisme, qui se partageront l'Europe et l'Asie. »
54 HISTORIENS MODERNES
Une page d'un autre ouvrage (1), qui doit avoir été écrite vers la même époque,
offre un exemple non moins piquant de l'étrange préoccupation oîi se trouvait alors
M. Michelet. n Le fameux Attila, dit-il, apparaît dans les traditions moins comme
un personnage historique que comme un mythe vague et terrible, symbole et sou-
venir d'une destruction immense; « et plus loin il ajoute avec une sorte de désap-
pointement : « On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du
v" siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait avec terreur qu'il l'a
vu en face. »
En résumé, pour la partie obscure des annales de Rome, quelle que soit la
valeur réelle des diverses conjectures que nous venons de rapporter, nous avoue-
rons qu'elles ont un air de vraisemblance qui les recommande aux esprits attentifs,
et qu'il n'est plus possible d'étudier Ihistoire romaine sans se mettre au point de
vue de Niebuhr et sans prendre en considération les travaux de M. Michelet. Quant
aux derniers siècles de la république, dont l'histoire a été transmise par des
témoins contemporains, nous ne savons pas en quel sens M. Michelet a pu dire que
tout restait à faire. Nous croyons qu'il s'abuse s'il pense avoir compris le premier
le sens des textes et la portée des événements. La décadence du palriciat, la for-
mation d'une aristocratie financière, la politique du sénat, l'avidité de la bour-
geoisie équestre, l'exaspération de la plèbe, la corruption contagieuse, le jeu
perfide des institutions, ont été dépeints par plusieurs auteurs, et surtout par les
historiens du droit romain. Pour être original, il eût fallu ne pas s'en tenir à une
amplification du fameux passage d'Appien sur les envahissements des grands pro-
priétaires, et faire pénétrer les lumières de la science moderne dans le mécanisme
économique de celte société d'agioteurs dont tous les mouvements politiques
peuvent être expliqués par des calculs d'intérêt. Au contraire, nous adhérerons
volontiers à l'opinion que M. Michelet a portée sur son œuvre, s'il a voulu dire
qu'aucun écrivain français avant lui n'avait présenté les grands drames de l'his-
toire romaine avec cette entente de la mise en scène, cette vivacité de coloris, cette
poésie diffuse, qui saisissent le lecteur par l'imagination et le jettent dans une sorte
d'enivrement dont s'alarment les esprits sévères.
On serait tenté de croire que l'auteur de l'Histoire romaine attribua le succès
de son livre moins aux séductions de son talent, qu'à la vertu de sa philosophie his-
torique. A la veille d'aborder l'histoire de France, nous le trouvons plus que jamais
pénétré de ses théories sur le développement des nations. Vico avait affirmé que la
jurisprudence, à l'origine d'un peuple, est toute poétique, et que le droit romain, dans
son premier âge, fut un poëine sérieux. Combinant ce principe avec l'idéalisme
allemand, M. Michelet pensa que le caractère national de chaque peuple, que Vidée
essentielle à son existence devait se traduire symboliquement dans ses coutumes
primitives, ses actes juridiques, son cérémonial officiel. De ce point de vue, la vie
d'un peuple apparaît comme un drame continuel, une métaphore en relief et mou-
vante, qui perd de sa poésie à mesure que le rationalisme fait des progrès au sein
de la société, et qui déchoit jusqu'à la réalité prosaïque, de même qu'en littérature
la grande épopée, miroir d'un peuple, aboutit, à force de s'amoindrir, au pamphlet
individuel. S'il en était ainsi, comparer les nuances diverses de ces poèmes, ce .serait
un moyen de pénétrer le mot de chaque nationalité. Probablement M. Michelet ne
douta pas que cette expérience ne fût une excellente préparation à ses études sur
(1) Histoire de France, lom. I'"', pag. 183.
DE LA FnAiSCE. ob
la France, et il se jeta dans un ordre de recherches dont les résultats furent un livre
curieux et bizarre: les Orif/incs du droit français, clierchces dans les symboles et les
formules dïi droit imiversel; ouvrage publié seulement en 1857, mais dont l'idée
et la composition découlent évidemment des premières préoccupations de l'auteur.
La gesticulation n'est en général qu'un langage symbolique. Nous symbolisons
à notre insu, lorsque nous pressons la main d'un ami en signe d'efl'usion. Ce
moyen d'expression, (jui supplée à l'insuflisancede la langue parlée, est plus ordinaire
aux enfants qu'aux hommes faits, aux êtres incultes qu'aux esprits exercés. De même,
dans l'enfance des sociétés et avant l'usage de l'écriture, il faut une langue parti-
culière pour perpétuer le souvenir des actes civils, qui sont les transactions
d'homme à homme, et des actes religieux, qui sont les transactions de l'homme
avec Dieu. Celte langue n'est pas autre chose qu'un cérémonial saisissant; c'est pour
ainsi dire une écriture hiéroglyphique dont les signes sont réels et animés, à défaut
d'une écriture usuelle et grammaticale. Chez les anciens Romains, ce symbolisme
juridique donnait lieu à une pantomime très-expressive, qui devait accompagner
les actes de la vie publique. Le peu de paroles qu'on y prononçait étaient soumises
à un rhythme sacramentel et à des formules mystérieuses. Ces formalités étaient
appelées actus legitimi, parce que les transactions n'étaient réputées légitimes que
lorsque les actes avaient été religieusement accomplis. Citons quelques exemples
de ce symbolisme juridique. « Stipuler (de stipida, fétu), c'est lever de terre une
paille, puis la rejeter à terre en disant : Par cette paille j'abandonne tout droit, et
ainsi doit faire l'autre, lequel prendra la paille et la conservera. » La scène du bâton
blanc ou déguerpissement (abandon des biens) pour cause d'insolvabilité était
d'origine romaine, et elle passa dans le droit germanique sous le nom de chrene-
chrude. Le débiteur dépossédé devait partir avec un bâton blanc à la main, et telle
est l'origine du proverbe qu'on applique encore à ceux qui restent dans un complet
dénuement. Les investitures féodales, par l'épée, par l'anneau ou par la crosse,
avaient une signification mystique. Enfin les exemples de ce genre, applicables à
tous les actes authentiques, sont tellement nombreux que M. Jlichelet a pu en
former un volume très-gros, en s'excusant d'avoir été exlrêmement incomplet.
Les actes légitimes ont-ils la portée philosophique qui leur est attribuée? Sont-
ils un sûr indice du génie des peuples? L'oracle de M. Michelet, Vico, n'hésite pas
h l'affirmer. Habitué à comparer le développement des nations à la croissance phy-
sique des individus, il considère le symbolisme primitif en droit, eu religion et en
histoire, comme la gesticulation enfantine qui précède le langage. Les plaideurs du
forum n'eussent-ils pas été un peu surpris d'apprendre qu'ils faisaient de la poésie
naturelle en jouant ce qu'ils appelaient avec dédain les vieilles comédies juridiques,
untiqui juris fabulas? Pour eux, les actus legitimi n'étaient qu'une complication
de cérémonies mystérieuses imaginées par les patriciens pour se rendre indispen-
sables à leurs clients plébéiens et conserver le monopole de la justice. Les histo-
riens, d'accord avec les jurisconsultes, le disent formellement : obligés de donner
au peuple des lois écrites, les nobles s'appliquèrent du moins à embrouiller la pro-
cédure en la combinant avec les formules .sacramentelles et les pratiques du culte
dont le sens et l'usage étaient encore le secret de leur ordre. Ce fut seulement au
v" siècle de Rome qu'un affranchi nommé Flavius, secrétaire d'un des membres de
la grande famille Appienne, déroba à son patron une interprétation des mystères
juridi(jues, et la rendit publique. Cette révélation, qui concilia au scribe infidèle la
faveur de la plèbe, fut pour la cité un événement dont Tite-Live consacra le sou-
36 HISTORIENS MODERNES
venir. Dans la crainte de tomber sous ce droit commun, les patriciens entreprirent
de modifier les anciennes formules, et ils allèrent jusqu'à imaginer des signes par-
ticuliers, un chifTre de convention pour noter les variantes. Mais un jurisconsulte
célèbre, Sextus .îllius Catus, ne tarda pas à vulgariser les secrets nouveaux de l'a-
ristocralie. La pantomime judiciaire, quoique déconsidérée, ne tomba pas complè-
tement en désuétude ; elle resta dans la procédure romaine, de même que nous
conservons dans nos contrats le st^le officiel et suranné du vieux droit français.
Or, s'il nous était permis, comme à M. Michelet, de nous livrer aux conjectures, ne
pourrions-nous pas dire que la législation primitive, celle qui ressortait des Douze
Tables, fut le fond du code rural observé dans les cantons; que ce droit des
propriétaires campagnards se répandit dans toutes les dépendances de l'empire,
avec les rits et formules traditionnelles qui étaient encore en vigueur sous Con-
stantin ? N'est-il pas probable, comme l'ont affirmé de savants jurisconsultes, que
les barbares, en se substituant aux propriétaires romains, ont conservé en grande
partie les usages de la propriété romaine, et que ces usages, diversement modifiés,
ont formé le droit coutumier de l'Occident; qu'ainsi beaucoup d'actes symboliques,
présentés aujourd'hui comme une floraison de poésie locale, pourraient bien n'a-
voir été qu'une réminiscence confuse des formalités de Rome ancienne?
Les suppositions qui précèdent n'ont pas pour but de refuser aux peuples in-
cultes une tendance à la symbolisation. Nous avons voulu montrer seulement à
quelles erreurs s'expose l'historien qui prétend discerner, d'après de tels indices,
l'idée dominante de chaque nationalité, l'esprit de chaque législation. Ce que
M. Michelet dit de la France confirme nos doutes. Étonné de trouver peu de for-
mules poétiques dans notre antiquité, il se demande tristement si la France aurait
eu à son origine indigence de poésie, si elle aurait commencé son droit par la prose.
Sa conclusion, fort juste, mais en opposition avec les principes de Vico, est que la
France, étant un mélange de peuples, n'a pu conserver ses formules juridiques aussi
fidèlement que les races primitives : il ajoute que, la fusion des peuples qui ont con-
stitué la nation française ayant été opérée sous l'influence du. spiritualisme chré-
tien, le génie populaire s'est réfugié dans la religion et a donné aux rituels de
l'Église française des formules de la plus haute poésie. Quant au droit français pro-
prement dit, il est devenu anti-symbolique parce que la justice, ayant cessé de s'a-
dresser à l'imagination des peuples pour parler à leur intelligence, a remplacé le
langage matériel des symboles par des principes abstraits puisés dans les lois di-
vines et naturelles.
Ces considérations, parfois ingénieuses, ont le tort de ne pas tenir ce qu'elles
promettent : elles éclairent à peine les origines du droit français. D'ailleurs, le
préambule, qui résume la pensée scientifique de l'ouvrage, est d'une lecture fati-
gante. Il eût été habile de corriger la subtilité de la matière par la gravité du
langage. L'auteur au contraire, dans l'espoir de caractériser le génie poétique des
nations, s'est mis en grands frais de poésie ; perdue dans une ébullition de mots,
son idée semble se vaporiser et devenir insaisissable. Nous serions étonné que les
Origines du droit français eussent ajouté à la réputation de M. Michelet. Cepen-
dant à ne considérer son livre que comme une œuvre d'érudition, un recueil de
singularités curieuses, il acquiert une certaine importance. Malgré les emprunts faits
au Traité des formules romaines du savant Brisson, et aux Antiquités du droit al-
lemand de Grimm, ce qui appartient en propre à M. Michelet est le résultat d'une
immense lecture et l'indice de celte curiosité passionnée qui caractérise l'historien.
DE LA FRANCE. 57
Celte série de petits drames rapportés à toutes les circonstances de la vie humaine,
et dont les éléments sont pris dans les cluoniquos, les lois et coutumes, les litur-
gies, le blason, le cérémonial civil, guerrier ou judiciaire, constitue une biographie
piquante de l'homme social. Nous ajouterons que la fortune du livre n'eftt pas été
douteuse, s'il eût été connu des peintres ou des romanciers qui exploitent les effets
pittoresques : ils y eussent trouvé de la couleur locale broyée très-finement, et
applicable à toutes les situations dramatiques.
Un caractère très-remarquable dans les écrits de M. Micbelet, c'est la bonne foi.
Que ses impressions soient variables, il se peut: du moins elles sont toujours sin-
cères, et, s'il rencontre l'erreur, c'est qu'il fait fausse roule en cherchant le vrai-
De 1828 à 1853, le consciencieux disciple de Vico éprouve le besoin de vérifier un
des axiomes fondamentaux de la science nouvelle. Il importail d'apprécier sans il-
lusion l'aclion réciproque du génie individuel sur la foule, et de la foule sur le génie
individuel; de voir si les grands hommes ont le droit souverain de l'initiative, ou
s'ils ne sont que les éditeurs privilégiés de l'œuvre populaire. Pour que l'expérience
fût décisive, il fallait « choisir un homme qui eût été homme à la plus haute puis-
sance, un individu qui fût à la fois une personne réelle et une idée, un homme de
pensée et d'aclion, dont la vie fût connue tout entière et dans le plus grand détail. ■>
M. Jlichelet expérimenta sur le géant du xvi'^ siècle, ce Samson aveuglé qui, en ren-
versant les piliers du temple, s'écrasa lui-même sous les décombres. Des lectures de
plusieurs années eurent pour résultat deux volumes publiés en 183o, sous ce titre :
Mémoires de Luther. Si le réformateur n'a pas laissé de mémoires, il en a du moins
préparé les éléments; ils sont répandus dans ses écrits polémiques, dans sa volumi-
neuse correspondance, et surtout dans ces bulletins journaliers où les disciples
consignaient pieusement toutes les paroles du mailre, depuis les saillies lumineuses
jusqu'aux propos insignifiants. M. Michelet a rassemblé, traduit, coordonné tous les
passages dignes d'atlention; il n'a ajouté que ce qui était slriclemenl nécessaire
pour cimenter les matériaux. C'est Luther qui parle et se dévoile lui-même : >• con-
fessions négligées, éparses, involontaires, et d'autant plus vraies. » Au point de
vue littéraire, le procédé de l'éditeur a soulevé quelques critiques. On a trouvé bi-
zarre que, parmi les citations de Luther, les unes fussent enchâssées de façon à
former le fond du récit, et les autres rejelées en note à la fin du volume; et comme
l'impression définitive est peu favorable au héros du protestantisme, les personnes
blessées dans leurs sympathies ont dû concevoir une opinion défavorable au livre.
Si la sincérité de M. Michelet nous paraissait moins évidente, nous serions tenlé de
croire qu'il a sacrifié Luther à des combinaisons driimatiques; car il est vraiment
surprenant de trouver dans la vie d'un sombre théologien un intérêt si varié, un si
grand charme de lecture. L'auteur lui-même semble s'être effrayé de ce contraste,
et il s'est empressé de déclarer qu'il offrait à un public grave, non pas un roman,
mais une sérieuse et consciencieuse histoire.
On n'avait montré dans Luther que l'antagoniste de Rome, l'émancipaleur de
l'Allemagne. Le nouveau biographe a cherché l'homme sous le héros; il a donné sa
vie entière, ses combats, ses doutes, ses tentations, ses consolations ; il le montre
.souvent à blâmer, plus souvent à plaindre, toujours respectable, parce qu'il esl naïf
et convaincu. Il fallait la faculté divinatoire de M. Michelet et le prestige de son
style pour représenter aussi bien « les guerres spirituelles que se livrait en lui-
même l'homme au moyen âge, les douloureux mystères d'une vie abstinente et
fantastique, tant de combats terribles qui ont passé sans bruit et sans mémoire
Toi:ii 1. 5
38 HISTORIENS MODERNES
entre les nnirs cl les sonil)res viliaiix de la pauvre cellule du moine. « L'impression
a dû être bien profonde, puisque Luther, au milieu de sa triomphante révolte,
reste moine en dé|)il de lui-môme, avec les petitesses et les misères du froc. Il croit
au diable, ce révolutionnaire, et il en a peur ; il le voit partout : <> Les fous, les
boiteux, les aveugles, les muets, sont, dit-il, des hommes chez qui les démons se
sont établis. « 11 ne tient pas à lui qu'on ne jette à l'eau un pauvre enfant de douze
ans, idiot et glouton, qu'il dénonce comme un fds de Satan. Même inconséquence
dans ses combats théologi(|nes. Il nie le libre arbitre, et proclame le droit
d'examen individuel, comme si on pouvait choisir quand on n'est pas maître de
son jugement. Il proteste contre l'autorité traditionnelle, et se pose, à l'égard de
ses disciples, en autorité infaillible; il veut qu'on traite •> comme des chiens
enragés » les paysans qui ont pris au sérieux la liberté évangélique, et la solli •
citent les armes à la main. Débordé de toutes parts, oublié comme un instrument
inutile par les princes dont il a .servi les passions, il rentre dans un triste silence;
il croit à la lin prochaine du monde et meurt dans le découragement.
La figure de Luther, prise ainsi sur le fait, est loin d'être imposante. En com-
parant l'impression que laissent ses prétendus Mcmoircs au souvenir des grands
résultats dont on lui fait honneur, on est autorisé à croire que son nom seulement
a été le mot d'ordre d'une révolution inévitable. Ainsi se trouverait justifiée la
théorie qui nous présente les hommes célèbres comme des types auxquels on peut
rapporter l'œuvre instinctive d'une population. Quoique M. Michelet n'ait pas
énoncé cette conclusion, il est probable qu'il l'a acceptée. Nous avons toutefois
une raison pour n'y pas souscrire. Il y a une distinction fondamentale à établir
dans l'estimation des personnages historiques. Avant de se prononcer sur leur
compte, il faut les distribuer en deux classes : d'un côté, ceux qui font preuve de
force en édifiant, en améliorant; de l'autre, ceux qui s'en tiennent à nier et à dé-
truire; les premiers, ouvriers clairvoyants; les seconds, instruments brutaux.
Ceux-ci, les Luther, les Mirabeau, par exemple, doivent sans doute beaucoup à leur
siècle, car le don fatal qui fait leur force est de s'imprégner de la pas.sion qui dé-
borde, d'exhaler en paroles fulminantes toutes les colères qui grondent autour
d'eux; mais celui qui s'est donné la mission de l'elever une société sur son déclin,
ou un art dégradé, gagnera-t-il beaucoup à écouter les bégaiements de la foule ?
Ne doit -il pas plutôt s'élever an-dessus du vulgaire, qui ne peut engendrer que la
vulgarité? Ne doit-il pas se réfugier dans sa propre conscience, et en dégager, par
un long travail fait sur lui-même, quelques-unes de ces inspirations lumineuses
qui sommeillent, comme une flamme latente, dans les profondeurs de l'âme hu-
maine? Nous croyons donc que, parmi ces hommes exceptionnels qu'on a tort de
confondre sous la qualification de grands, les uns, les destructeurs, peuvent bien
représenter, en efl'et, la pensée et l'œuvre de leur époque; les autres, les initia-
teurs, sont avant tout redevables à eux-mêmes; et, pour que l'épreuve tentée par
l'historien fut concluante, c'était sur des êtres de cette dernière catégorie, sur un
homme vraiment grand, qu'il aurait dû expérimenter.
Nous allons voir enfin M. Miclielet aborder l'histoire de France. Recherchons,
d'après les études dont nous avons suivi le cours, s'il est dans une disposition
convenable pour une telle entreprise.
Écrire l'histoire générale d'une grande nation, c'est promettre beaucoup. L'his-
torien de la France, par exemple, doit être en état d'apprécier les inlluonces mo-
rales qui ont régi aux divers ùges la société française. Il doit préalablement épuiser
I)K LA IBïlIVCE. 39
les sources primitives, s'approprier, en les véritiant, les travaux de rérudilion
isolée, et, maître de tons les résultats antérieureinenl acquis, les distribuer dans
nue harmonieuse composition : c'est dire qu'il devrait réunir la [ihiiosopliic, l'art
et la science. M. Michelet avait laborieusement cherché une philosophie; il était
devenu artiste éminent; il avait peu fait pour la science positive. C'est le sort de
presque tous ceux qui entreprennent des histoires générales : l'impossibililé de
rassembler à la fois tous les matériaux d'une construction imnien.se les empêche
de combiner un plan ; ils divisent au contraire leur tâche, pour n'en pas voir l'en-
semble, qui les clTraierait; ils avancent au hasard, époque i)ar époque, volume
par volume, déblayant au jour le jour le terrain sur lequel ils doivent bâtir, exhu-
mant les matériaux selon le besoin qu'ils en ont, façonnant avec amour le détail
qui leur complaît, négligeant celui dont ils n'aperçoivent pas encore l'importance
relative. Voilà pourquoi ces grands monuments ont toujours manqué jusqu'ici
d'unité, d'ordonnance et de proportion.
La première section de VHîstoirc de France parut à la fin de 1835. L'auteur,
dans son préambule, annonçait cinq volumes, et ajoutait : « Au premier, les races;
au second, les provinces ; au troisième, les institutions ; aux deux derniers, les
progrès de la nationalité française. » Le cinquième volume vient d'être publié, et
il aboutit seulement à la moitié du xv'= siècle; sept autres volumes sont nécessaires
pour conduire le lecteur jusqu'à la chute du gouvernement impérial. C'est que,
chemin faisant, l'auteur a changé de plan et de méthode. A ses premiers pas, il
subissait encore le joug de ce philosophisme trompeur que nous avons combattu ;
il visait à l'idéalLsation plutôt qu'à la précision scientifique. Avec le troisième
volume commence, pour ainsi dire, un nouvel ouvrage. Le cadre du résumé scien-
tifique s'élargit et prend les dimensions convenables à une histoire sérieusement
étudiée. Un changement non moins remarquable s'opère dans le talent de l'écrivain:
il se fait, comme on dit des peintres, une manière nouvelle, plus solide, plus féconde,
que la première; au lieu de réaliser un idéal qu'il a conçu à l'avance, il cherche
l'éternel problème de l'art, qui est d'idéaliser le réel, de sorte que, sans rien
perdre de son originalité saisissante, il tend à conquérir l'autorité que lui contes-
taient les esprits sévères. Cette révolution très-heureuse, que nous aimons à con-
stater, a néanmoins l'inconvénient de mettre en désaccord le commencement et la
fin de l'ouvrage; elle nous absout des critiques qui tomberont trop souvent sur les
deux premiers volumes, et légitime notre préférence pour les volumes suivants.
Un savant du dernier siècle a dit : s Avec un mot on fait une erreur, et il faut
un volume pour la détruire. » A ce compte, il faudrait une bibliothèque pour
réfuter tout ce qu'il y a nécessairement de mots hasardés, d'assertions malsonnantes,
dans ces histoires complètes qui englobent indistinctement tous les ordres de faits,
incidents politiques, institutions, idées, doctrines, influences physiques, caprices de
mœurs. Dans un ensemble aussi compliqué, les petites erreurs de détail sont iné-
vitables; elles ne prouvent rien contre l'auteur, et il serait puéril de les relever.
L'examen doit porter seulement sur les principes, les points saillants et l'effet
général.
Le début de VHisluire de France est vif et saisissant. Le poète, on peut applitiuer
ce litre à M. Michelet, excelle à idéaliser une race, et à en dessiner le type en jus-
tifiant sa création par des notes habilement groupées. Il avait donc un beau textc^
en abordant la période qui ouvre notre histoire, l'époque gauloise, sur laquelle
nous n'avons pas de traditions directes, et oii l'historien ne peut voir qu'un conflit
40 IIISTOKIEIVS MODEIINES
de races cherchant à s'établir sur le sol où fleurit aujourd'hui notre nation. M. Michelcl
a profité ingénieusement, mais sans servilité, des études de M. Amédée Tiiierry; il
lui a emprunté la lumineuse démonstration qui divise la population de la Gaule en
Gaëls et en Kymris ; les premiers, venus dès les temps les plus obscurs ; les seconds,
arrivés iwstérieuremenl sous la conduite des druides. Cette solution importante
tranche d'un seul coup plusieurs problèmes, par exemple la différence inexplicable
jusqu'alors entre les doctrines épurées du drtiidisme et l'idolâtrie grossière des
tribus gaéliques, la guerre des petites royautés barbares contre les villes déjà pré-
parées à la civilisation. Il n'eût pas été impossible de découvrir quelques traces de
l'organisation politique des cités, et du mouvement commercial qui anima la Gaule
pendant le dernier siècle de l'ère ancienne; des aperçus de cette nature eussent
mieux fait comprendre le succès de l'invasion romaine. Quant à l'expédition de
('ésar, sujet déjà traité par l'auteur dans son ïlisloirc rovtainc, c'est un de ces
morceaux en relief qui rehaussent très-heureusement le fond du récit.
En somme, l'époque gauloise nous paraît traitée d'une manière satisfaisante. On
n'en pourrait pas dire autant du second âge, de l'époque gallo-romaine. Le premier
étonnement de la Gaule conquise, la fusion de la vieille idolâtrie gaélique avec le
paganisme romain, la résistance du druidisme qui représentait la nationalité
gauloise, ont sans doute donné matière à de belles pages; mais que de faits ina-
perçus ou négligés, et des plus importants! Aucune recherche topographique rela-
tivement aux cités libres, aux principautés indépendantes, aux colonies romaines;
rien sur un miracle de politique, sur la métamorphose des Gaulois en Romains, sur
l'effet de ce régime municipal imposé aux villes, sur le sort des campagnes si diffé-
rent de celui des villes, que plus tard on doit voir les hommes des cantons, à
proprement parler les païens, donner leur nom à l'idolâtrie, tandis que les citadins,
beaucoup plus à plaindre, adoptent le christianisme, la religion des affligés. Le
contraste de la prospérité des premiers siècles et de la détresse des derniers n'est
pas expliqué; on n'a pas même mentionné la grande réforme administrative opérée
par Dioclétien et Constantin, qui subsliluèrent un gouvernement monarchique au
despotisme militaire, révolution qui eut ses principaux effets dans la Gaule. Il no
suffisait pas de flétrir les abus de la fiscalité et de signaler la misère publitpie en
reproduisant les déclamations boursouflées de Lactance et de Salvien. M. Michelel,
qui s'en tient trop souvent aux vagues indications, parce qu'il craint la sécheresse
des traits arrêtés, aurait dû, en cette circonstance, forcer ses instincts en pénétrant
bravement dans le texte des lois romaines et dans le fatras des glossateurs. Il y avait
nécessité d'exposer Yétat légal des personnes, et la double hiérarchie des conditions
dans les campagnes et dans les villes, la distribution du sol en cantons libres, en
biens du domaine public, fonds militaires, banlieues des villes; il fallait en un
mot éclairer l'étonnante diversité d'intérêts qui réduisait à l'impuissance une
population très-vivace encore. C'était un rude défrichement à faire, mais la moisson
eût été féconde; car, nous n'hésitons pas à le dire, l'époque gallo-romaine, si ordi-
nairement négligée par nos historiens, et qu'on connaîtrait à peine sans quelques
aperçus de l'abbé Dubos, et sans les belles leçons dans lesquelles M. Guizot a
retracé tout ce que son cadre admettait; cette époque est, sinon la plus intéres-
sante de notre histoire, au moins la plus utile à étudier. Depuis Constantin jusqu'à
l'invasion germanique, le vieux génie romain, vivifié par la parole chrétienne,
s'appliqua sérieusement à la réforme de l'empire. A défaut de l'esprit public qu'il
n'était plus possible de ranimer, on entretint le mouvement du corps épuisé en
ne L.i FltANCIi. 41
inullipliaiU les ressorts arlilicicls. On combina une organisation Irès-conipliquée,
dont il subsista toujours quelque chose, malgré les remaniements successifs et
Iiartiels. Il importe donc de connaître parfaitement le point de départ, l'élal social
de la Gaule au iv siècle, [tour s'exiijiquer les révolutions postérieures : pour qui
n'a pas ces notions, tout devient [irobléaiatique et ténébreux.
Il ne fallait pas attendie de M. Micludet de nouvelles lumières sur la crise qui
ruina le gouvernemeiil imi)érial au prolil des bandes germaniques. On serait tenté
de croire qu'il a fait disparaître à dessein, dans le demi-jour d'une narration nua
geuse, les aspérités de la controverse relative aux origines françaises. Les éléments
divers qui fermentent dans la Gaule pendant le v* siècle, et dont la lente et pénible
assimilation doit constituer le peuple français; citoyens de la province romaine,
Wisigolhs de l'Aquitaine, Burgundes vers le Rhône et la Saône, sujets romains d\^-
gidius et de Syagrius, confédération armoricaine des Gaulois révoltés, Bretons ré-
pandus vers le littoral de l'Océan, villes municipales livrées à elles-mêmes, Franks
de la llipuairie, Franks Saliens, tous ces groupes hostiles sont mentionnés en moins
de vingt pages : l'auteur ne fait aucun efl'ort pour les caractériser; il ne daigne pas
consacrer quelques lignes au code des lois barbares. Évidemment, lorsque M. Mi-
chelet écrivait ce chapitre, il était sous l'influence de ses théories absolues. Ge
qu'il cherchait dans le passé, c'était, non l'accident, mais l'idée, la synthèse des
événements. Souvent, il est juste de le dire, cette intuition a été heureuse. Par
exemple, relativement au problème de la prise de possession du sol français par
les Franks, tous les systèmes produits jusqu'ici sont faux, si on les soutient d'une
manière absolue, et tous renferment quelques portions de vérité, parce qu'il s'agit
d'un phénomène des plus compliqués, et dont les effets ont été variés à l'inlini ;
mais un fait qui explique tous les autres, c'est que les Franks, les moins nombreux
des barbares, n'ont réussi que parce qu'ils ont été les hommes d'armes, les instru-
ments des chefs de la population catholique. M. Michelet entrevoit et signale ce
résultat décisif: « L'Église, dit-il, fit la fortune des Franks. Jamais leurs faibles
bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les Bourguignons, repoussé les Alle-
mands, si partout ils n'eussent ti'ouvé dans le clergé un ardent auxiliaire qui les
guida, éclaira leur marche, leur gagna d'avance les populations. »
Qu'après l'époque où il aurait fallu discuter vienne celle où il convient dépeindre,
il y aura, dans l'agitation de la barbarie, des peuples à faire mouvoir, d'imposantes
figures, des Frédégonde, des Brunehaut, des Gondowald, des Ébroim à mettre en
relief. Alors l'auteur retrouvera un coloris souvent vrai, toujours saisissant; son
récit offrira des oppositions heureuses, de l'éclat, de l'intérêt. Ne lui demandez pas
des détails précis et instructifs sur le caractère de la royauté chez les Franks, sur
les conséquences des lois barbares ap|)liquées aux campagnes, sur le sort des di-
verses classes de la population urbaine, sur le rôle des maires du palais et les res-
sorts grossiers du gouvernement. Malgré tant de lacunes, il vous laissera une im-
pression assez juste des résultats de l'époque mérovingienne : vous entreverrez
l'antagonisme de l'Aquitaine et de la Neustrie, du midi et du nord. Le clergé fait
des efforts méritoires pour s'emparer des rois neustriens, et pour faire prévaloir
dans les affaires publiques le sentiment de la bienveillance chrétienne, disposition
nécessairement favorable aux classes inférieures. Déjà la voix populaire, qui n'est
encore qu'un faible vagissement, semble être celle voix de Dieu à laquelle le roi
doit se soumettre. Blessée dans son orgueil et dans son droit, l'aristocratie germa-
nique murmure, proteste, et finit par se soulever. Deux intérêts, deux partis en
Au HISTORIENS MODERNES
opposition, divisent l'eniinre des Franks : d'un côté, la Neustrie romaine, ecclésias-
tique et populaire; de l'autre, l'Austrasie barbare et aristocratique, supérieure en
force parce qu'elle s'appuie sur l'Allemagne, où elle ne cesse de se recruter. L'Aus-
trasie l'emporte enfin, et détermine un changement de dynastie en faveur de la
grande famille des Pépins, qui, longtemps chefs du parti vainqueur, ont accoutumé
les nobles eux-mêmes à l'obéissance.
M. Michelet semble avoir infligé à quelques-uns des grands hommes qu'il a ren-
contrés son système de nivellement. Plusieurs personnages qui se présentent d'or-
dinaire avec une ampleur et une fierté un peu théâtrales, Charles Martel, Charle-
magne, Philippe-Auguste, saint Louis, sont capricieusement rapetisses. On nous a
dit jusqu'ici que le bâtard de Pépin d'Héristal, quoique peu dévot, quoique spolia-
teur des biens ecclésiastiques, avait eu un instinct politique assez sûr pour se dé-
clarer le champion des intérêts chrétiens. C'est lui qui ouvre par des victoires la
Frise et la Saxe aux missionnaires catholiques. C'est pour avoir écrasé les maho-
métans dans les champs de Poitiers, qu'il reçoit le surnom de Marteau. Plus lard,
il est nommé par le peuple romain patrice de Rome, et le pape Grégoire III lui en-
voie les clefs du confessionnal de saint Pierre en signe de souveraineté temporelle.
Malgré ces indices, M. Michelet a métamorphosé Charles Martel en païen. « Son
nom païen de Marteau, dit-il, me ferait volontiers douter s'il était chrétien. On sait
que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de l'association païenne, celui de la
propriété, de la conquête barbare. » Le grand duel des chrétiens et des mahomé-
lans où ceux-ci perdirent, selon les chroniques, trois cent soixante-quinze mille
hommes, la fameuse bataille de Poitiers, n'obtient de M. Michelet que cette phrase
presque dédaigneuse : « Une rencontre eut lieu près de Poitiers entre la rapide ca-
valerie de l'Afrique et les lourds bataillons des Franks. Les premiers, après avoir
éprouvé qu'ils ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa
masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes purent-ils éprouver?
C'est ce qu'on ne saurait dire. »
Charlemagne est plus maltraité encore que son aïeul. C'est en vain que, pendant
quarante ans, il promena sur l'Europe sa redoutable épée, qu'il anima cinquante-
trois expéditions, présent, par son courage, absent, par l'ascendant de sa volonté :
il ne trouve pas grâce devant M. Michelet. L'historien commence par représenter
tous les ennemis de la France dans un accablement qui laisse peu de mérite au
vainqueur, et il ajoute : « Les soixante ans de guerre qui remplissent les règnes de
Pépin et de Charlemagne, offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, pé-
riodiques; ils usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient à
la longue leur force et leur élan. Le souvenir le plus populaire qui soit resté de ces
guerres, c'est celui d'une défaite, Roncevaux. n Si Charlemagne, au faîte de la
gloire et de la puissance, exerçant le pouvoir souverain dans presque tous les pays
qui avaient composé l'empire d'Occident, hésite à recevoir le litre d'empereur,
qui lui est décerné par une triple acclamation du peuple romain, c'est de sa
part une hypocrisie puérile, une comédie préparée. En somme, son plus grand mé-
rite fut celui de Louis XIV, de vivre longtemps. « Institutions, gloire nationale,
tout lui fut rapporté ; les tribus même qui l'avaient combattu lui attribuaient leurs
lois, des lois aussi anciennes que la race germanique. » C'est comme par hasard
que les savants les plus illustres de l'Europe se rencontrent à la cour du roi des
Franks. Le recueil des Capitulaires contient, sous le nom de Charlemagne, un
grand nombre de lois et de mandements concernant le droit civil, les affaires ec-
1>E LA rilANCK. 43
clésiasliques, l'ailiniiiislralioii, r»>c()noniio publique; mais l'œuvre législative est
mise on suspicion comme la gloire militaire. « Peut-être, dit M. Michelet, ces actes
ijui poilenl tous le nom de (".liarleniagne, ne l'ont-ils que reproduire les capitulaires
des anciens vois de France : il est' peu probable que les Pépins, que Clotaire II et
Dagoberl aient laissé si |)eu de capitulaires; que Biunehaut, Fiédégonde, Fbroïm,
n'en aient point laissé. Il en sera advenu pour Charlemagnc ce qui serait arrivé à
Juslinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient péri. Le coni-
pilaleur eût passé pour législateur. » Après le réfjuisiloire do M. Michelet contre le
rénovateur de renq)ire d'Occident, contre le héros chevaleresque du moyen âge, il
faut s'empresser de relire cette phrase qui résume une des plus belles leçons de
M. Ciuizot : « L'activité, une activité universelle et infatigable, le besoin de penser
à tout, de porter partout à la fois le mouvement et la règle, c'est le vrai, le grand
caractère du règne de Charlemagnc, le caractère que hd-mcme cl lui seul imprime
à son temps. »
Ne semble-t-il pas (jne M. Michelet, dans la première phase de son talent, était
tourmenté du vague désir de confisquer l'histoire à son profil? On le voit mutiler
impitoyablement les tyiies consacrés, les idées reçues, comme pour se ménager la
gloire do tout reconstruire. Il est un prince qui, couronné à quinze ans, contracte,
malgré les grands qui l'obsèdent, malgré sa mère et ses plus proches [larcnts, un
mariage politique; un prince qui, en peu d'années, a fait rentrer dans le devoir les
petits vassaux qui désolent les terres royales, et ensuite les grands feudataires plus
puissants que lui-même, le duc de Bourgogne, le comte de Flandres appuyé sur
l'Allemagne, le roi d'Angleterre, ce superbe Henri II, qui possédait un tiers de la
France; le roi français dont nous parlons pose la première base d'une administra-
tion, arme les communes pour résister à une coalition de la moitié de l'Furope,
élève le tiers-état en l'associant au noble orgueil d'une grande victoire, ajoute au
domaine qu'il a reçu de son père, c'est-à-dire à la vraie France, le duché de Nor-
mandie, les comtés d'Alençon, d'Auvergne, d'Artois, d'Évreux, de Touraine, du
Maine, d'Anjou, de Poitou, de Vermandois et de Valois. Émus de ces grands résul-
tats, nos historiens avaient jusqu'ici donné à Philippe- Auguste une contenance
fière et sympathique. Malheureusement, M. Michelet venait de dessiner un peu plus
haut les types du roi de France et du roi d'.Vngleterre, tels qu'ils api)araisscnt, a.s-
sure-l-il, dans l'ensemble du moyen âge. « Le premier conserve généralement une
certaine majesté immobile. Il est calme et insignifianten comparaison de son rival...
Enfoncé dans son hermine, il régente le roi d'Angleterre, comme son vassal et son
fils, mauvais fils qui bat son père. Le descendant de Guillaume-le Conquérant,
quel qu'il soit, c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave
et avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant
et violant, fort mal avec l'Église. » Tant pis pour Philippe-Auguste, mais il fallail
qu'il rentrât dans le moule du roi de France, dùt-il en être un peu meurtri. « C'é-
tait, dit M. Michelet, un prince cauteleux, plus pacifique que guerrier, quelles
qu'aient été sous lui les acquisitions de la monarchie. La Philippéide de Guillaume
le Breton, imitation classique de l'Enéide, nous a trompés sur le véritable caractère
de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de chevalerie.
Dans le fait, les grands succès de son règne, et la victoire de Bouvines elle-même,
furent les fruits de sa politique et de la protection de l'Église. » M. Michelet sait Itès-
hieaqyie h Phili ppcide u' cal pas le seul document relatif à Philippe-Auguste, et qu'il
n'y a pas de raisons pour mettre en doute la sincérité du continuateur de Rigord,
44 HISTORIENS MODERNES
lorsque après avoir été poêle emphatique, il redevient chroniqueur minutieux. Il se
peut, au surplus, que la bataille de Bou vines n'ait pas eu une grande importance stra-
tégique ; elle n'en mérite pas moins d'occuper une place glorieuse dans notre histoire.
Ses résultats furent immenses. Une coalition perfide voulait morceler ce petit
royaume, qui était le cœur de la France : l'instinct populaire s'indigna. Le serf af-
franchi, qui ne connaissait que l'émeute contre son seigneur, fit son début dans la
grande guerre, et, pour la première fois, soutint en rase campagne le choc de la
cavalerie. Le tiers-état avait enfin donné signe de vie politique; le corps national
était complété. Voilà pourquoi la bataille de Bouvines devint à bon droit populaire.
Dès celte époque, l'homme des champs, le mince bourgeois, ont pu, le soir après
les travaux, entourés de leurs enfants émerveillés, de leurs voisins respectueux,
rappeler les souvenirs du champ de bataille, dire les joies du devoir accompli, s'é-
mouvoir au nom de la France, et réchauffer des âmes tristement engourdies, en
leur transmettant les premières étincelles du sentiment national.
M. Michelet, mieux inspiré, s'est incliné respectueusement devant Louis IX.
L'héroïsme guerrier du saint roi, son équité, son dévouement au bien public, son
inébranlable vertu au milieu des plus grands revers, ont donné lieu du moins à des
tableaux touchants. On aurait pu faire l'essortir davantage le côté politique de ce
règne, les innovations administratives qui préparaient légalement les grands ré-
sultats que Philippe- le-Bel devait obtenir par la ruse et la violence. Nous n'osons
pas reprocher à l'auteur cet oubli; il paraît qu'il n'entrait pas dans son premier
plan de faire connaître le mécanisme des anciennes institutions. L'établissement
de la féodalité est constaté en peu de lignes; mais l'organisation féodale, les res-
.sources et les vices de cette forme de gouvernement, son iniluence sur les lois ci-
viles, l'économie publique et les rapports sociaux, ne sont aucunement exposés. La
révolution communale, dont la critique contemporaine a si bien relevé l'impor-
tance, n'est pas mise en saillie. M. Michelet s'excuse d'en retracer le mouvement
dramatique et renvoie ses lecteurs aux belles scènes de M. Augustin Thierry, bien
faites en effet pour désespérer les prétentions rivales. Quant à la partie critique,
qui appelle encore tant d'éclaircissements, elle n'est pas même abordée. Il eût été
fort utile pour l'intelligence des deux derniers siècles du moyen âge de dresser
nue sorte de statistique de la France communale, distinguant les municipalités
d'origine romaine, comme Reims, Bourges, Orléans, Besançon; les communes ru-
rales dont l'origine remontait à d'anciennes communautés d'hommes libres; les
villes communales qui ont arraché leurs chartes d'affranchissement par l'insurrec-
tion; celles, en beaucoup plus grand nombre, qui ont obtenu la liberté par rachat,
au grand contentement de leurs seigneurs, trop heureux d'échanger de vaines pré-
rogatives contre de bonnes redevances. M. Michelet s'est dispensé des recherches
par des phrases à effet qui ne sont pas toujours d'une rigoureuse exactitude, celle-
ci par exemple : « On a dit que le roi avait fondé les communes; le contraire est
plutôt vrai, ce sont les communes qui ont fondé le roi... Ce sont les communes,
ou, pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont les bourgeoisies, qui,
sous la bannière du saint de la paroisse, conquirent la paix publique entre l'Oise
et la Loire. » Quoiqu'il soit ordinaire à nos historiens de confondre ces deux mots,
communes et bourgeoisies, ils n'ont pas toujours eu la même signilication. Par
communes on entendait la réunion, la conjuralion des habitants d'un même lieu
pour la défense des intérêts communs : la bourgeoisie était un contrat individuel
en vertu duquel un homme, serf ou libre, paysan ou citadin, désavouait la juridic-
DE LA FRANCE. 4i>
lion lie son soi^îneur pour se placer directement sous celle du suzerain, c'est-h-dire
du roi, représenlé dans les provinces par ses baillis. Pour devenir bourgeois du
roi, il suflisail de payer une redevance au trésor royal et de faire vin séjour de sis
mois dans une ville du domaine. Ainsi, du même coup, la royauté enlevait un sujet
au seigneur féodal et gagnait un contribuable. Cette institution des bourgeoisies
royales, qui ne fut dans l'origine qu'une mesure de police judiciaire et dont les au-
teurs peut-être ne comprirent pas d'abord toute la portée, fut plus nuisible encore
à la féodalité que celle des communes, et ce qui le prouve, ce sont les réclamations
réitérées et menaçantes, les ligues, les prises d'armes de la noblesse, pour recou-
vrer la plénitude de ses droits de justice.
Ces deux premiers volumes de Vllistoire de France, qui laissent tant de prise à
la critique, attirèrent sur M. Micbelet l'auréole de la popularité. Est-ce à dire que
le public s'est trompé et qu'il y a lieu à casser le jugement? La conclusion serait
trop rigoureuse. Les juges compétents cberchent d'abord dans une histoire ce qui
devrait y trouver place. La foule inexercée prend ce qu'on lui offre, et se prononce
suivant l'effet qu'elle éprouve à la lecture. Ce qui la séduit avant tout, c'est un
récit vif, entraînant, varié, qui offre à l'imagination des aspects nouveaux et mette
en jeu les facultés sympathiques. Or, il faut convenir que peu d'historiens ont su,
comme M. Michelet, s'emparer du lecteur et le conduire lestement à la lin d'un
volume. Si l'on est exposé avec lui à glisser trop légèrement sur des points impor-
tants, du moins est-on dédommagé par des rencontres imprévues. Pour entretenir
constamment l'intérêt, il ne se fera pas scrupule de quitter la France, et de courir
en Angleterre ou en Italie, pour vous raconter ensuite les conquêtes des Normands,
les tentatives de Grégoire VII, la fin tragique de Thomas Becket. A chaque instant,
quelque surprise nouvelle, quelque morceau excitant; une belle description ou un
portrait hardi, un éclair poétique ou une anecdote malicieuse. Ce sont parfois des
tableaux aux larges proportions et sérieusement étudiés, comme son récit de la pre-
mière croisade, ou tout simplement quinze ou vingt lignes d'une fantaisie char-
mante, qui scintillent au milieu des pages comme ces vignettes exquises qu'on
intercale dans les éditions de luxe. C'est plus qu'il n'en faut pour un succès popu-
laire, et les applaudissements bruyants sont aussi bien motivés que les protestations
de quelques critiques.
Nous ne croyons pas nous tromper en plaçant M. Michelet lui-même au nombre
des juges sévères. Déjà, à la fin de son deuxième volume, nous lisons une sorte
de protestation contre les doctrines absolues auxquelles il a trop longtemps sacrifié.
C'est au bruit des applaudissements, en plein succès, qu'il entreprend de s'amender,
et qu'il conçoit cette nouvelle méthode, à laquelle il déclare s'en tenir définitive-
ment. Il en résulte qu'arrivé à la moitié de sa carrière, il commence un ouvrage
nouveau, pour ainsi dire, par son ampleur et ses moyens de développement. Les
deux premiers volumes avaient dépassé le règne de saint Louis ; les trois volumes
publiés depuis embrassent moins de deux siècles (1270-1461), depuis la mort de
saint Louis jusqu'à celle de Charles Vil. Le nouveau programme de l'historien est
magnifique : il ne se contente plus de moissonner dans les chroniques imprimées
ou inédites; il contrôle les faits en les rapprochant des actes ofiiciels, il dépouille
avec soin l'immense collection des Ordonnances des rois de France. Employé à la
conservation des Archives du royaume, il a fait, assure-t-il, de cette nécropole des
monuments nationaux la demeure favorite de sa pensée, et il interrog<î avec une
curiosité superstitieuse les vénérables parchemins qui gardent les secrets des
46 HISTORIENS MODEIIISES
vieux âges. Il piiiso également aux sources extérieures, consulte les hommes spé-
ciaux, entretient des correspondances lointaines, soumet aux savants anglais, belges
ou allemands les passages où notre histoire se confond avec celle des nations étran-
gères. Voilà pour le fond. De même, quant à la forme, l'auteur se range. Plus
d'excursions inutiles, plus de fantaisies compromettantes, scmble-t-il nous dire.
Ne nous effrayons pas trop de cette conversion : cette riche et pétulante imagina-
tion n'est pas si bien corrigée qu'elle ne se permette parfois quelques échappées.
Si elle a réprimé le fol entrain de la jeunesse, qui ne plaît qu'aux étourdis, il lui
reste cette coquetterie discrète et expérimentée à laquelle les plus rigides se lais-
sent prendre. Ainsi, M. Michelet, en conservant son originalilé, a pu prendre sa
place parmi les historiens sérieux et positifs, c'est-à-dire qn'il a eu l'honneur d'é-
claircir à son tour quelques faits obscurs, et d'attacher son nom à certaines parties
de notre histoire.
Nous ne pouvons indiquer que très-sommairement les points historiques dont
M. Michelet a renouvelé l'aspect. La méthode inaugurée avec le troisième volume
convenait parfaitement à la peinture du xiv" siècle. Jamais la déchéance de la féoda-
lité, la formation d'une souveraineté centrale, la lutte de l'homme de loi contre
l'homme d'armes, n'avaient été dépeintes avec tant de vivacité et de pénétration.
L'historien a fort bien exposé et suivi dans ses déductions le grand problème éco-
nomique que Philip|)e-le-Bel eut à résoudre. « Le seigneur du moyen âge payait
ses serviteurs en terres, en produits de la terre : grands et petits, ils avaient place
à sa table ; la solde, c'était le repas du jour. » Ainsi, chacun des vassaux, assuré
d'une existence convenable et proportionnée à son grade dans la hiérarchie sociale,
acquittait en retour une somme de services publics. En perdant leurs sujets et leurs
privilèges, les seigneurs furent affranchis des fonctions qu'ils devaient accomplir
personnellement ou au moyen de leurs subordonnés ; ils rentrèrent peu à peu dans
la classe des propriétaires indépendants. Or, à la place de ces officiers héréditaires,
le gouvernement central se hâta d'instituer des fonctionnaires salariés et révocables.
Les hommes du roi, revêtus de l'inviolabilité royale, prirent peu à peu possession
des magistratures; c'étaient des administrateurs civils qui introduisaient des règles
uniformes, des juges qui prononçaient, non plus selon les us et coutumes, mais
en vertu du droit divin et absolu dont le monarque était la personnification :
l'armée cessa d'être la réunion des bandes féodales pour devenir une force homo-
gène, régulière, nationale, et les seigneurs n'y servirent plus qu'en qualité de capi-
taines royaux. Qu'on se représente, au début de cette rénovation, l'embarras des
hommes d'État pour équilibrer le budget et mettre le revenu du roi au niveau des
charges. Il était juste de demander des contributions en argent à ceux qui étaient
dispensés des œuvres. Ainsi prit naissance le système de fiscalité qui s'est développé
jusqu'à nos jours. Ce sont ces changements survenus dans la condition des officiers
publics et dans la nature de leurs honoraires qui marquent le passage de l'âge
féodal aux temps modernes. L'or, c'est-à-dire le travail accumulé, la fortune trans-
missible. devint à la lettre le nerf des affaires. Pour que les affaires ne languissent
pas, il fallut aux gouvernants de l'or, et toujours et beaucoup. H y eut donc néces-
sité, au xiv" siècle, de multiplier le revenu, d'activer la circulation, de mobiliser les
valeurs amorties; tentatives périlleuses à une époque d'inexpérience en matière
économique; fatalité qui explique, sans les justifier, les supercheries, les spolia-
lions brutales, les crimes juridiques de Philippe-le-Bel et de ses successeurs.
Cette éclosion du système moderne ne fut pas instantanée; elle occupa doulou-
1)E LA rRAISCE. 47
reiiseinent le xiv" et le xv" siècle; il y eut des lâlonnements infinis, des réactions,
des crises de désespoir, un effrayant contlit d'intérêts et do passions. La peinture
de cette é|)oque convenait au talent do M. Miclielel, qui cherche avant tout l'agita-
tion dramatique et les contrastes. FidcMe à son nouveau programme, l'artiste s'est
résigné souvent au devoir modeste du rapporteur; il a voulu prouver qu'il pouvait,
comme un autre, épousseler et déchiffrer des parchemins, débrouiller une intrigue
diplomatique, exposer le positif des affaires. Il a signalé, par exemple, l'intervention
du génie mercantile sur la scène politique, surtout à l'occasion des guerres de
Flandre et d'Angleterre. Son analyse des actes des états-généraux de 13o7 est très-
judicieuse : elle projette une lumière certaine sur un personnage à la fois célèbre et
méconnu, sur Etienne Marcel, ce tribun impatient, qui veut, dès le xiv" siècle,
« substituer la république à la monarchie, donner le gouvernement au peuple,
lorsqu'il n'y a pas encore de peuple. » Au quatrième volume, consacré au règne de
Charles VI, la politique des maisons rivales d'Orléans et de Bourgogne, des Arma-
gnacs et des Bourguignons, est supérieurement expliquée. L'ordonnance de 1413,
non moins digne de remarque comme monument législatif que par la manière dont
elle a été arrachée à la royauté au milieu d'une sanglante révolution, ce code ad-
ministralif de la vieille France avait à peine été mentionné par les précédents
historiens. M. Michelet lui a consacré un commentaire proportionné à son impor-
tance. Il serait juste de multiplier les exemples de ce genre, de signaler surtout des
études fort intéressantes sur le rôle des parlements, sur la réorganisation de la
force publique après l'expulsion des Anglais, sur le régime des communes flamandes
soumises au xv* siècle à la puissante maison de Bourgogne et introduites ainsi dans
la sphère politique de la France. On sentira que des appréciations détaillées de ces
divers travaux élargiraient démesurément notre cadre : il nous suffit d'avoir con-
staté les efforts de M. Michelet pour répondre aux exigences des esprits positifs.
Malgré les concessions faites aux publicistes et aux érudits, la faculté descriptive
est loujoui^s celle qui domine chez l'historien. Chaque fois qu'un incident lui offre
des ressources poétiques, il s'en empare, lui trace un cadre, prodigue la couleur,
compose enfin un tableau si saillant, qu'il semble se détacher du tissu général,
comme ces peintures qui ont trop de relief. Il y a ainsi, dans les trois derniers
volumes, beaucoup de petits épisodes et trois grands drames : les Templiers, mor-
ceau d'autant plus remarquable que sa conclusion sur les causes réelles et appa-
rentes de la suppression de l'ordre a été généralement acceptée; la folie de
Charles VI, tragédie lugubre dont le dénoi!iment semble devoir être l'anéantisse-
ment de la France; et, dans le cinquième volume récemment publié, .leanne d'Arc,
qui devait être le chef-d'œuvre de M. Michelet, parce que, cette fois, Ihistoire
pouvait devenir un beau et grand poème, sans que la réalité en souffrit. Nous
voudrions faire comprendre à cette occasion avec quel art l'auteur sait animer ses
personnages. Au lieu de les introduire d'emblée dans son récit pour les juger des
hauteurs de la science, il les laisse naître et grandir sous les yeux du lecteur.
L'être supérieur, le héros dans le drame qu'il déroule, est, comme à la scène, le
centre autour duquel gravitent les acteurs secondaires jusqu'aux derniers figurants.
Ce mouvement général et continuel communique h l'esprit une excitation si vive,
qu'on rêve, en lisant, au delà de ce que le livre exprime.
M. Michelet sait employer, sans déroger à la gravité du récit, tous ces petits
incidents de la vie commune que les historiens abandonnent d'ordinaire à la fic-
tion. Il est impossible, par exemple, do lire le chapitre q>n sert d'introduction à la
48 HISTORIENS MODERNES
belle légende de Jeanne d'Arc sans être transporté en plein xv" siècle, au milieu de
la naïve population de Vaucouleurs. L'est de la France est devenu un royaume
bourguignon ; l'ouest et le centre subissent le joug des Anglais. Une seule ville,
Orléans, a fait jusqu'alors bonne contenance; mais, bloquée strictement et menacée
de la famine, elle commence à se lasser de son héroïsme, et déjà on a découvert
des trous pratiqués dans la muraille pour donner entrée aux ennemis. La France
va périr : qui la sauvera, si ce n'est Dieu? C'est alors que bien loin, à quatre-vingts
lieues du sanglant théâtre, une iille des champs, timide et recueillie jusqu'alors,
va dire à son père qu'elle a mission de sauver la France, qu'elle doit commencer
son œuvre par la délivrance d'Orléans, et conduire ensuite le dauphin à Reims
pour l'y faire sacrer. L'historien ne manque pas de faire observer que la merveil-
leuse fille voit tout d'abord où il faut frapper pour trancher le nœud politique : ce
qui fait l'indécision du peuple et sa faiblesse, c'est son embarras à choisir un
maître entre le dauphin Charles et le fils du roi d'Angleterre, que le dernier roi,
le fou Charles VI, a déclaré son héritier. Que le dauphin soit sacré le premier, et
la nation aura un roi légitime autour duquel elle pourra se rallier. L'historien a
dit son mot; il \a s'effacer pour faire place au poète. Sous le charme de son récit,
on se représente le vieux Jacques d'Arc ébahi, épouvanté, en apprenant que Jeanne,
la plus sage de ses filles, a la fantaisie de courir le pays au milieu des soudards.
Mieux vaut pour lui la voir morte, et il déclare tout net que, si elle insiste, il la
noiera de ses propres mains. Jeanne se retire muette et résignée, heureuse peut-
être d'échapper par l'obéissance à la triste destinée qu'elle entrevoit. Mais, dans la
solitude où elle aime à se réfugier, elle est de nouveau visitée par le bel archange
et par ses deux saintes, qui lui rappellent r la pitié qu'il y a au royaume de
France. >- Pendant ce temps, le miracle a fait bruit: tout le village est en émoi;
les esprits forts blâment l'inspirée; les âmes tendres la plaignent. Il y a deux en-
fants, Haumette et Mengette, deux petites amies qui pleurent de chaudes larmes
sur le malheur de Jeanne, et que Jeanne a grand regret d'affliger. Il y a aussi un
jeune garçon, un voisin du même âge que la bergère, celui qu'elle appelait son
mari dans les innocentes coquetteries du premier âge. Le voisin, en grandissant,
n'a pas oublié cette douce parole, et pour lui elle vaut promesse : il ne veut pas
laisser partir cette belle fille de dix-huit ans, à la taille élancée, au front pur, à la
voix douce et onctueuse, et, dans son désespoir, il va jusqu'à l'assigner devant les
juges ecclésiastiques.
Dieu a parlé : la France est aux abois ; il faut partir. Jeanne a gagné un de ses
oncles, un pauvre charron, qui consent à la conduire chez le seigneur de Vau-
couleurs. Elle n'ignore pas que le rude capitaine se propose de renvoyer à son
père l'extravagante « bien souffletée. « Qu'importe une humiliation quand on
marche au martyre? Elle part avec son oncle, après avoir embrassé toutes ses amies
et recommandé à Dieu la petite Mengette. Quant à Haumette, celle qu'elle aime le
plus, elle craint de faiblir en la voyant pleurer, et préfère s'éloigner sans la voir.
La paysanne « avec ses gros habits ronges » est bientôt en présence du sire de
Baudricourt ; elle lui parle avec une fermeté qui l'étonné et le subjugue. Le routier
a peu de foi en Dieu ; mais il craint le diable et soupçonne une diablerie; il ap-
pelle son curé, qui procède à l'exorcisme. Celui-ci s'attendait également à quelque
révolte du malin esprit ; il demeure confondu en voyant la jeune fille écouter les
prières de l'église dans une pieuse extase. Alors un vieux gentilhomme, qui a
observé sans mot dire toutes ces choses étranges se sent illuminé tout à coup. Il
DE LA TRANCE. (i)
prend dans sa main la main de Jeanne, et jure par sa foi de la conduire an roi
Charles. L'élan est donné : les i>aysans de Vaucouleurs se cotisent pour équiper
l'héroïne. Il lui reste encore une épreuve à subir, la plus cruelle de loules. A l'in-
stant du départ, son père désolé, sa bonne vieille mère, le frère, les deux sœurs,
toutes les amies, et sans doute le fiancé, font les derniers efforts pour retenir celle
qui est tant aimée. Ils supplient, ils ordonnent, ils menacent en vain. L'ordre est
positif. La pauvre victime doit partir, îi son grand regret, car elle aimerait l)ien
mieux, ce sont ses propres paroles, les gais propos de la veillée que le fracas de la
guerre, et une quenouille à liler auprès de sa mère qu'une lourde épée tachée de
sang. Elle part donc sous la sauvegarde du vieux chevalier qui s'est voué à son
service, et accompagnée de cinq :\ six hommes, qui la suivent, les uns par sym-
pathie, les autres par curiosité, tous avec respect. Le trajet est long et périlleux :
il faut traverser en plein hiver un pays sans ressources, parcouru dans tous les sens
par les Anglais, les Bourguignons et des brigands sans patrie, plus dangereux en-
core que l'étranger. Malgré tout, on est sans crainte, car déjà on a compris que
Dieu veille sur un peuple qui est à lui, et que la France est sauvée !
Est-ce une fiction que nous venons d'analyser? Ces détails touchants, qui font
concourir toute une population à l'effet d'un drame, sont-ils des combinaisons de
romancier? Non, c'est là de l'histoire dont chaque trait est justifié en note par des
témoignages valables. Notre but, en résumant quelques-unes des pages consacrées
à Jeanne d'Arc, a été de montrer avec quel bonheur M. Michelet sait découvrir
dans le bavardage diffus d'une chronique, dans un acte juridique, dans l'écrit le
plus insignifiant en apparence, le mot qui enferme le sentiment sympathique,
l'incident qui fait tableau. Il y a dans chaque talent une nuance aimée du public;
si on veut apprécier celle qui a fait le succès de M. Michelet, il faut lire en entier
ce bel épisode de la Pucelle, qui compose la moitié du cinquième volume. Il se
peut qu'il y ail des taches dans une pièce de cette étendue; mais nous avouons
franchement ne les avoir pas remarquées : nous plaignons les criticpies qui peuvent
résister à l'émotion et suspendre une lecture entraînante pour constater des im-
perfections de détail.
Chaque historien, en prenant son point de vue, choisit dans le passé un aspect
qu'il préfère, et que son œuvre rétléchit avec un éclat souvent nuisible aux autres
faces du sujet. La faculté intuitive, qui domine chez M. Michelet, le porte à péné-
trer l'esprit de chaque époque, à relléter les phénomènes moraux. Voué à une
sorte de psychologie historique, il analyse l'idée cachée, selon lui, sous chaque évé-
nement, avec la recherche curieuse qu'apporte l'école pittoresque à décrire la cise-
lure d'une tourelle ou les blasons d'un tournoi. A-t-il un procédé qui lui soit
propre pour dégager la i)ensée de l'acte matériel? C'est ce que nous n'avons pas pu
découvrir. Spiritualiste en théorie, il semble devenir matérialiste dans l'exécution.
C'est ordinairement par l'action des causes locales et extérieures qu'il trouve moyen
d'expliquer toutes choses. Il est évident que, dans la France ancienne, les afiinités
de races, d'intérêts et de coutumes, les influences topographiques, la difficulté des
communications, ont formé des groupes reconnaissables encore à des caractères mai
effacés. Mais M. Michelet ne se contentera pas de dessiner ces types provinciaux; il
gaspillera beaucoup d'esprit et d'érudition pour démontrer que la Bretagne doit
nécessairement produire des hommes d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; le
Lyonnais, des hommes mystiques; la Picardie, des hommes rusés et goguenards :
autant de terres, autant de fruits. L'auteur découvre toujours quelque relation
50 HISTORIENS MODERNES
mystérieuse entre les sites, les provenances naturelles, les monuments, les costumes
et les usages. Par exemple, « il y a entre le Languedoc et la Guyenne la même
différence qu'entre les montagnards et les girondins, entre Fabre et Barnave(l),
entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. » Les noms même ne sont
pas sans influence : « Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde. »
Si celte idée fixe est tolérable dans une agaçante causerie, comme le voyage
pittoresque dans l'ancienne France qui ouvre le second volume; elle a des incon-
vénients graves dans les appréciations philosophiques. L'auteur qui sait exposer
habilement les doctrines et les suivre dans leurs conséquences, a le tort de légi-
timer les tendances des théologiens et des philosophes parles instincts intellectuels
qu'il attribue à leur race. Le défenseur du moi humain. Pelage, procède en vertu
de l'individualisme helléno-celtique. Le rationalisme destructeur des Vaudois a dii
prendre naissance parmi les montagnards des Alpes, « gens raisonneurs et froids
sous le vent des glaciers. « Le mysticisme, qui annule l'individu, est une contagion
d'origine germanique, et toujours ainsi. M. Michelet ne remarque pas qu'en faisant
à chaque philosophe une nécessité de son opinion, il l'affranchit de la responsabilité
de ses erreurs, et qu'il s'interdit à lui-même le droit de condamner ces révoltes
contre les principes sociaux, ces maladies morales qui éclatent toujours dans les
époques tourmentées, et qui se traduisent dans la pratique par de grands désor-
dres. IVIais on aurait tort, avec lui, de batailler longtemps sur le terrain des prin-
cipes. Nous inclinons à croire que souvent ce qui parait dans sa bouche une asser-
tion dogmatique n'est qu'une forme habituelle de son langage, et que, dans ses
derniers volumes surtout, les réminiscences de son ancienne philosophie sont invo-
lontaires.
Malgré le grand nombre des opinions ainsi hasardées, l'appréciation des idées et
des mœurs forme la [)artie saillante et originale de ïllistoire de France. Il n'y a
pas à craindre avec M. Michelet l'ennuyeuse symétrie qui a une case étiquetée pour
chaque ordre de faits. Études, croyances, arts, industrie, usages, modes, travers,
anecdotes, tout ce qui occupe le monde lui fournit des fils, qu'il conduit avec une
merveilleuse adresse dans sa trame aux mille nuances. On croirait, comme dans un
journal, trouver au-dessous du grave exposé politique le capricieux feuilleton. Une
peinture de la société féodale et chevaleresque nous transporte au milieu d'une
fourmilière de moines, divers par la couleur comme par les instincts; vous distin-
guez surtout les franciscains, « ces apôtres efiïénés de la grâce, courant partout
pieds nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les
femmes et les enfants, riant h Noël, pleurant le vendredi-saint, développant sans
retenue tout ce que le christianisme a d'éléments dramatiques. » Pendant ce temps,
les universités discutent jusqu'à la fureur, les cathédrales s'élèvent, les donjons
s'embellissent, le négoce s'organise, la poésie court le monde, représentée par les
troubadours. Mais cette vitalité exubérante engendre la fièvre, une fièvre mortelle.
L'atmosphère s'assombrit, l'abattement décompose toutes les figures; chacun s'isole,
les passions politiques font silence. C'est la peste noire, qui entasse des morts par
toute la chrétienté. Le monde féodal croit à sa fin prochaine. A qui s'en prendre
<le ce fléau? On se jette avec fureur sur les juifs, sur les lépreux; on verse à grands
Ilots le sang impur, sans que Dieu suspende sa colère. Le peuple au désespoir tourne
sa rage contre lui-même; des processions de fhtgellanls, dépouillés jusqu'à la cein-
(1) Bariiave olail Dauphinois.
DK LA rnANCE. ÎJl
turc, traînaiU des croix rouges, vont de ville en ville en chantant des cantiques
Iiii^ubres, et en s'arrètanl sur les places pour se déchirer l'un l'autre avec des fouets
armés de pointes de l'er. Le lléau s'apaise enfin, après avoir dévoré un tiers de la
population européenne. Pour ceux qui restent et se sentent vivants, « c'est une joie
sauvage de vivre, une orgie d'héritiers. » En gaspillant ainsi la dépouille des morts.
on a contracté le goût du luxe et de la jouissance effrénée. 11 faut de l'or et de la
puissance pour ne pas déchoir; on se donne au diable pour en obtenir : époque de
ralchiniie, de la sorcellerie, des crimes bizarres et incroyables. C'est ainsi qu'à
cha(iue siècle un nouvel aspect de la société morale change la décoration de la scène
politique.
Si, dans cette peinture du moyen âge, le fond est ordinairement sombre, c'esî
la faute de l'iiisloire, et non de l'historien. Qu'un rayon de soleil vienne à luire, et
il s'en empare aussitôt pour adoucir sa perspective. Il laissera volontiers aux prises
les Armagnacs et les Bourguignons pour passer en Angleterre, et écouter, au pied
d'une tour, comme Blondel, les douces chansons que soupire un gracieux poète.
le prince Charles d'Orléans, prisonnier des Anglais. Dans la foule sans nom où il
aime à se glisser, M. Michelet découvre parfois des héros pour lesquels il se pas-
sionne. Qu'on se figure, au xv'' siècle, la féodalité frappée au cœur, mais faisant
encore bonne contenance. Le plus puissant prince du temps, ce duc de Bourgogne
« qui semble moins duc qu'empereur, » tient le banquet solennel de l'ordre de la
Toison-d'Or, assis à une table de velours étincelanle de pierreries, entouré des plus
grands seigneurs, qui le servent humblement. Tout à coup « un petit homme en
noir jupon, qui se trouve là, on ne sait comment, présente au prince.... une sup-
plique? non, un exploit en forme du parlement de Paris, un ajournement en i»er-
sonne pour lui et toute la haute baronie qui se trouve là! » N'admirez -vous pas le
ver de terre qui se glisse ainsi sous le talon du géant, au risque d'être broyé? Te!
était l'huissier du \\° siècle, qui devait signifier au seigneur arrogant et brutal le
mandat qui l'appelait devant des juges roturiers, l'arrêt en vertu duquel son donjon
allait être démoli. Pour remettre l'exploit en personne, l'huissier devait s'intro-
duire furtivement, ordinairement déguisé en marchand ou en valet. « Il fallait que
sa figure ne le fit pas deviner, qu'il eût mine plate et bonasse, dos de fer et cœur
de lion. » D'où venait à ces gens-là tant d'audace? C'est qu'ils se sentaient les
champions du droit contre la force brutale: c'est qu'ils étaient fiers de représenter
la loi, dont le règne commençait. Les petits hommes au noir jupon n'ont-ils pas joué
un grand rôle dans l'histoire de la civilisation, et n'était-ce pas justice que d'écrire
0 l'histoire héroïque des huissiers? »
Le mouvement et la variété, tels sont en résumé les plus séduisants caractères
de VHistoire de France. C'est une piquante nouveauté que cette réaction conti-
nuelle et réciproque des mœurs sur les événements, des principes sur la passion,
de l'imprévu sur la logique. C'est le pèle mêle de la vie. L'impression du lecteur
à ce spectacle est l'agréable ébahissement du voyageur qui, traversant un pays in-
connu, subit plusieurs sensations en même temps, et, s'il ne se rend pas bien compte
de ce qu'il éprouve, est du moins vivement intéressé.
Nous nous étions promis, en commençant, de suivre dans toutes ses évolutions
un esprit mobile, et souvent dissemblable à lui-même, afin de l'étudier sous ses
aspects divers. Nous voudrions pouvoir résumer franchement nos impressions ;lem-
barras que nous éprouvons à cet égard correspond à ces constraslcs d'opinions
que nous avons remarqués dans le public. Ce qui manque au talent de M. Michelet,
52 HISTORIENS MODERNES
c'est précisément un caractère net et décidé, un développement normal. Il s'est
modifié continuellement, et il subit présentement encore une transformation dont
on ne doit pas préjuger les résultats : ce talent n'est donc pas de ceux qu'on puisse
définir d'un mot et classer régulièrement dans la hiérarchie des intelligences. Il y
a en M. Michelet plusieurs personnes, sur lesquelles il faudrait se prononcer suc-
cessivement : il y a le philosophe, le savant, l'écrivain, le poète, et enfin l'historien.
Comme philosophe, le disciple de Vico semble avoir fait justice de lui-même en
sacrifiant beaucoup moins, dans ses derniers volumes, aux doctrines décevantes qui
ont faussé le premier essor de sa pensée. Considéré comme savant, l'historien de
la France a été jugé trop sévèrement peut-être par ceux qui ont pour spécialité les
recherches scientifiques; son érudition, capricieuse et insuflisan te sur plusieurs
points importants, n'en est pas moins riche de vingt ans de lectures; elle a éclairé
abondamment certaines parties de nos annales, et surtout l'histoire morale des
populations. En qualité d'écrivain. M. Michelet doit être rangé parmi les plus ha-
biles, dans une époque dont la principale vertu littéraire est la contexture de la
phrase et le maniement des mots. Quoiqu'il ait, au besoin, de l'ampleur et de la
dignité, il s'affranchit sans scrupule de cette gravité officielle qui dégénère chez la
plupart des narrateurs en une insupportable monotonie. Quelques passages de mau-
vais goût, quelques témérités grammaticales, disparaissent dans le grand nombre
des pages remarquables. En général, M. Michelet est, dans son style, clair, alerte,
varié, spirituel; il excelle dans l'anecdote, et lance le trait avec une vivacité vol-
tairienne. Si par poésie on entend la faculté de concevoir des types pour caractériser
une époque, de faire revivre des personnages historiques avec leur physionomie
propre et le reflet de leur entourage, d'ouvrir dans le passé des perspectives nou-
velles, M. Michelet doit tenir un rang très-honorable parmi les poètes. Malheureu-
sement cette diversité d'aptitudes, cette prétention de tout expliquer et de tout
dépeindre, semble avoir été nuisible à l'historien proprement dit. Toujours dominé
par son imagination, incapable de résister à l'inspiration du moment, M. Michelet
a travaillé sans pl.in général et sous des influences diverses; il n'a pas su donner
au monument qu'il élevait la majesté qui résulte d'une harmonieuse composition;
il a ignoré le grand art de proportionner les développements à leur importance,
de distribuer les faits de manière à ce que le lecteur puisse saisir les impressions
reçues, et conserver de ses études un souvenir profitable; c'est-à-dire qu'en prodi-
guant les nuances brillantes, M. Michelet a négligé jusqu'ici les qualités essentielles
qui font la noblesse et l'utilité du genre historique.
On peut donc trouver plaisir aux récits de M. Michelet; il y aurait danger à les
prendre pour modèles. S'il a rencontré des effets séduisants que nous avons si-
gnalés avec impartialité, c'est que sa manière est instinctive, et qu'elle se combine
chez lui avec d'heureux dons naturels qui en corrigent le vice; mais celte manière
réduite en système n'aboutirait qu'à une effervescence désordonnée, au ridicule
sans compensation. A défaut de l'autorité qui manque à nos paroles, c'est pour
nous une bonne fortune de pouvoir citer quelques lignes où on sentira cette gra-
vité magistrale, ce bon sens éprouvé, qui ne permettent pas la réplique. Ces lignes,
nous les copions dans le dernier ouvrage de M. Augustin Thierry (1). « Il peut .se
rencontrer un homme que l'originalité de son talent absolve du reproche de s'être
fait des règles exceptionnelles, et qui, par des études consciencieuses et de rares
(1) nécits des temps mérovingiens, partie criliquc, t. Jc", p. 215.
DE LA FRANCE. -J^
qualités d'intelligence ait le privilège de contribuer àl'agrandissemenide la science,
quelque procédé qu'il emploie pour y parvenir : mais cela ne prouve pas qu'en his-
toire toute méthode soit légitime. La synthèse, l'intuition historique doitêtre laissée
à ceux que la trempe de leur esprit y porte invinciblement et qui s'y livrent par
sentiment, à leurs risques et périls : elle n'est point le chemin de tous; elle ne
saurait l'être sans conduire à d'insignes extravagances. »
Il nous reste à déclarer, pour être juste, que le genre d'investigation adopté, à
l'égard de M. Michelet, dans le but de le faire connaître pleinement, lui est très-
défavorable ; peu d'écrivains perdent autant que lui à une analyse minutieuse. 11 y
a des livres qu'il faut lire d'une haleine et juger dans leur ensemble, de même
qu'il faut voir certains tableaux à distance. Pourquoi ne prendrait-on pas le point
de vue de l'écrivain comme du peintre? On trouve, dans toutes les galeries et même
aux premiers rangs, des maîtres dont les toiles, vues de trop près, sont choquantes
comme un démenti donné aux règles du bon goût : on n'y distinguerait pas un
Irait arrêté, pas un détail irréprochable; la couleur semble jetée grossièrement,
comme dans les hasards d'une première ébauche : cependant, dès qu'on s'est placé
à une distance convenable, les tons criards se trouvent fondus dans une séduisante
harmonie ; on oublie la sèche analyse pour se prêter à cette fascination qui fait le
charme des arts, et que ne causent pas toujours des œuvres méthodiques dont
toutes les parties soutiendraient l'examen. Les maîtres dont nous parlons sont ceux
que l'école appelle des coloristes. M. Michelet est un artiste de cette famille; il
est coloriste en son genre, et de premier ordre. Ainsi doit être expliquée la diver-
sité des jugements dont il a été l'objet. Décomposer son œuvre pour la soumettre
partiellement à la discussion, c'est en faire évanouir tout le prestige. Les lecteurs
superficiels qui se livrent à un auteur sans lui demander compte de ses principes
et de ses moyens, se trouvent transportés, par M. Michelet, dans un monde où tout
est spectacle et sensation, où ils ne connaissent pas le doute, et, dans leur éblouis-
sement, ils conçoivent pour l'enchanteur une admiration emphatique. M. Michelet,
qui n'est pas homme à se satisfaire d'un succès contestable, a compris heureuse-
ment que la précision et le coloris, la logique et le sentiment, peuvent être conci-
liés. Déjà, il a pris de lui-même une prudente direction; il est dans la vigueur de
l'âge et du talent; puisse-t-il parvenir enfin à mettre d'accord tous ses juges!
A. COCHUT.
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©©âsass
PAR MADEMOISELLE LOUISE BERTIN.
On dit que ce volume de poésies a été jusqu'à la fin un mystère pou. ceux qui
pouvaient en être le mieux informés, et qui passaient le plus habituellement leur
vie auprès de l'auteur. Pour moi, il ne m'a point surpris. Connu déjà par son grand
essai de musique sévère et haute, l'auteur, ce me semble, a dû naturellement cher-
cher à ses intimes pensées une expression plus précise et plus voisine encore de
l'âme. La plainte, le désir infini, l'espoir, en cette vie humaine toujours gênée,
avaient besoin de se raconter au cœur, de s'articuler plus nettement que par de
purs sons qui trop vite échappent. Du moment qu'elle avait le choix entre plusieurs
muses. M"" Bertin devait, un jour ou l'autre, aborder celle-ci. Artiste, cette nou-
velle forme en crédit autour d'elle avait de quoi la tenter; femme, cette confidence,
à demi parlée, à demi murmurée, devait lui sourire.
Ce volume est né aux Roches, c'est-à-dire en un lieu riant et champêtre qui a
eu .son influence sur l'école poétique moderne, et dans lequel cette école à son tour
a trouvé des échos aussi. Il y a là, dans la jolie vallée de Bièvre, tout un coin, un
foyer d'action, qui mériterait sa place dans la chronique poétique des dernières
années. Les Roches, telles que je les ai vues, ce n'était pas la campagne du Journal
des Débats ni d'aucun journal : on n'y parlait point de ces choses. C'était le loisir,
les vacances, la liberté pour tous, la gaieté pour les uns, le rêve et l'étude calme
pour les autres. Vers 1828, l'école nouvelle perçait avec vivacité, avec ensemble;
la politique sous M. de Martignac faisait trêve. On pensa à introduire une part du
jeune romantisme aux Débats. La quarantaine qu'on fait ainsi subir aux talents nou-
(1) Chez René, rue de Seine, 52.
CRITIQUE LITTERAIRE. îîlj
veaux, avant de les accepter et de les louer, cause des impatiences, comnje toutes
les quarantaines; elle a son utilité aussi. Les Débats l'ont applicpiée en général avec
prudence; on songeait, dès 1828, à la lever pour quelques-uns. Les Ruches, terrain
neutre, asile hospitalier, prêtèrent leurs beaux ombrages, leurs allées tournantes,
leur gaie rivière et leur île des Conférences, h ces essais, bientôt désintéressés et
plutôt affectueux, qu'on fit des esprits et des personnes. Comme il arrive aisément
dans les lieux (jui plaisent, on eut le chemin plutôt que le but; et, au lieu de la cri-
tique qu'on chcrch;iit d'abord, la poésie naquit.
Elle était née déjà dans plus d'un cœur, dans plus d'un talent qui la cultivait de
ce côté en silence. Je me rappelle encore la position bien dessinée du groupe dès
ces premiers jours : M"" Berlin, l'âme du lieu, préludant à ses hymnes élevées, son
frère Edouard qui est devenu le paysagiste sévère, Antony Deschamps, alors en train
de passer du dilettantisme de Mozart au commerce du Dante, et qui y portail toutes
les nobles ferveurs. Cela formait le côté romantique des Roches, si j'ose l'appeler
ainsi; mais en face, mais à travers, les classiques, et des plusjeuncs, des plus alertes,
ne manquaient pas. M. Alfred de ^Yailly, M. Saint-Marc Girardin, tempéraient sou-
vent l'éloge par un demi-sourire. Une femme d'un talent délicat, M""' de Bawr, ra-
menait quelquefois, comme conseil bienveillant, les mots de goût et de grâce.
Dois-je nommer encore M. Nisard, qui, bien jeune alors, appartenait peut-être
plutôt au premier groupe, ou qui du moins, détaché du second comme en éclai-
reur, promenait de l'un à l'autre ses doutes consciencieux? Au milieu de tous,
M. Bertin père, sage et arbitre, intelligent et affectueux, gardait le ton du vieux et
vrai bon sens, sans pourtant dire non aux nouveautés, .sans s'étonner des accents
qui montent.
Le projet de conciliation et d'infusion graduelle ne se réalisa pas tout à fait
comme on l'avait conçu. La cristallisation régulière fut troublée; elle l'est toujours
dans la vie, dans la grande histoire comme dans la petite. L'orage politique vint à
la traverse. Le ministère Polignac ajourna la littérature nouvelle, el, renvoyant les
rêveurs à leur rêve, ramena les politiques à leur œuvre. Chacun des conviés, ou de
ceux qui allaient l'être, alla où il put. Mais les relations particulières se suivirent.
M. Victor Hugo les a, depuis longtemps, consacrées par l'opéra de la Esmémlda,
surtout par les quatre beaux chants qui, dans ses quatre derniers recueils de
poésies, à partir des Feuilles d'Automne, se sont venus rattacher au nom et à la
pensée de M"*^ Bertin.
Ce volume en fait la réponse naturelle, très en harmonie avec les accords qui
l'ont provoquée; il est, après dix ans, l'expression en poésie de ces saisons déjà an-
ciennes, décorées et embellies encore par le souvenir.
Oui, quoique beaucoup de ces pièces nous arrivent datées depuis 1840, on en
peut dire, comme de certaines poésies lentes à s'écrire, qu'elles sont d'une rédac-
tion postérieure au sentiment primitif d'où elles sont nées. Le litre modeste les a
réunies sous le nom de Glanes (j'aimerais mieux Glanures) : c'est dire que la mois-
.son est faite; mais beaucoup de ces épis, tant ils sont mûrs, auraient pu être des
premiers moissonnés.
Quoique, certes, la fraîcheur el la grâce n'y manquent pas, ce volume a peu les
caractères d'un début. La forme atteste une main habile et presque virile d'artiste;
le fond exprime une âme de femme délicate et ardente, mais quia beaucoup pensé,
et qui ne prend guère l'harmonie des vers comme un jeu. Ainsi dans la pièce au
jeune Charles Hugo, pour lui conseiller de rester enfant bien longtemps et de ne
o6 CniTIQUE LITTÉRAIRE.
pas s'ëniaiici|)er aux chants trop précoces, l'auteur, livrant son propre secrol,
nous dit :
Oh! pour chanter, crois-moi, Charles, il n'est pas l'heure;
Le temps n'a pas appris à Ion front qu'il effleure
Ce que son aile apporte et de nuits et d'hivers.
Enfanl, c'est la douleur qui chanic dans les vers!
Il faut souffrir longtemps pour savoir hien redire
L'hymne mystérieux que noire âme soupire !
Il faut qu'un long travail éclaire notre esprit
Pour deviner l'orage en un ciel qui sonril!
Une pensée religieuse élevée, sincère, parfois combattue et finalement triom-
[ihante, a inspiré un bon nombre de pièces, qui ne sont pas un indigne pendant,
ni une contre-partie dérogeante de ces graves rêveries que M. Victor Hugo a lui-
même adressées à M"'' Bertin sous le titre de Pensar, Dudar, et de Saycssc. Une
des questions qu'elle se pose le plus habituellement est celle-ci :
Si la mort est le bul, pourquoi donc sur les routes
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs ;
El, lorsqu'au vcnl d'automne elles s'envolent loulcs,
Pourciuoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes
Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs.
Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs ?
A cette contradiction inévitable ici-bas, et à laquelle se heurte toute sérieuse
pensée, le poète, à ses heures meilleures, répond par croire, adorer sans com-
prendre, et surtout aimer. Je voudrais pouvoir citer tout entière la pièce intitulée
Prière, qui joint à l'essor des plus belles harmonies une réalité et une intimité de
sentiments tout à fait profonde. En voici du moins le motif et le début :
0 Seigneur ! accordez à ceux qui vous blasphèment
La place à votre droite au sublime séjour ;
Donnez-leur tout. Seigneur, donnez : ceux qui vous aimenl
Ont bien assez de leur amour !
Ôuand, aux portes du ciel par l'archange gardées,
Ils se présenteront, oh ! qu'ils entrent, mon Dieu I
De ces blasphémateurs aux Ames attardées
Écartez le glaive de feu !
Nous resterons dehors, souffrant, loin de l'enceinte.
Et le froid de la nuit et la chaleur du jour;
Ah! du céleste abri bannissez-nous sans crainte :
Il nous suflit de notre amour!
Pour eux n'épargnez rien ; mettez à toute branche
Et l'ombre de la feuille, et la fleur, et le fruit.
El l'ivresse à la coupe où leur lèvre se penche.
Sans la tristesse qui la suit !
CRITIQUE littéraire:. 57
Nous, pour r'trc abrciivc's (riiiellalilcs dciliccs,
Pour soiUir sous vos mains nos cœurs se parfumer.
Nos Ames s'abriu-r à des ombres propices,
Il nous sulUl de vous aimer!...
Et tout co qui suit et qui de plus en i)lus moule. 11 faut peu de ces pièces pour
assigner, je ne dis pas le rang du poêle, mais la qualité et la portée de l'inspiration,
et ce qui s'appelle la région d'un esprit.
Ce que je préfère pourtant dans le volume, ce que j'y ai cherché d'abord avec
une curiosité pleine d'intérêt, c'est ce qui louche à la femme et à ses propres émo-
tions, aux tristesses voilées, si distinctes de tant d'autres aujourd'hui qui s'affectent
et vont s'aflichant. Dans la pièce à Mimi, comme dans celle à Charles Hugo, res-
pire une touchante .sollicitude et comme un instinct maternel. Faut il dire à cet en-
fant qui joue, quelque chose de cet avenir qu'on sait pour lui et qu'il ignore? Gray,
dans son ode du Collège d'Eton, se le demandait; M"" Berlin se le demande éga-
lement :
Chère enfant, lu n'as plus ton aile !
Du sort, s'il faut fuir le courroux,
Tu peux, hélas! malgré mon zèle,
En tombant meurtrir les genoux!
Ton sourire raconte encore :
Hientôt il interrogera.
Ne peut-on cacher à l'aurore
La nuit qui la dévorera?
Je ne fais qu'indiquer dans cet ordre intime, et à des degrés difl'érenls, les
Rayons, Tentation, Fragilité. Après ces variations du jour, après ces orages, la der-
nière pièce, intitulée Nuit, ramène un peu ce que M. Hugo a qualifié le sourire
triste, ineffable et calmant ; la fin en est très-belle, très-idéale, et offre un mélange
de résignation conlristée et qui tout d'un coup s'éclaire d'une image antique :
0 Nuit! dans ce beau lieu parc
De tes plus charmantes étoiles.
Cache mon âme ; elle a pleuré ;
Couvre-la bien de tes loujjs voiles!
Et toi, morne Tranquillité,
Sans douleur, mais aussi sans charme,
Pose sur ce cœur agité
Ta main qui sèche toute larme !
Écarte d'un front déjà las
La pensée aux ardentes ailes,
Qu'éveillent du bruit de leurs pas
Les Muses qui dansent entre elles!
Je nai rien dit encore des pièces purement d'art et tout à fait désintéres.sées. Il
en est plusieurs remarquables. Je veux moins parler des ballades qui terminent le
volume et y font appendice; elles prouvent de l'habileté, et ont même de la grâce,
mais l'accent y est moins original . Deux grandes pièces dans le volume donnent une
58 CRITIQUE LITTERAIRE.
plus liante idée du souille et de la faculté du poète dans les sujets extérieurs : le
FrcKjmcnt, qui nous montre les chrétiens aux lions, et surtout le morceau intitulé
le Poêle, c'est-à-dire Homère.
Il était diflicile, il pouvait sembler téméraire, après André Chénier, d'aborder
dans un même cadre le mendiant sublime; car, chez M"'' Berlin comme chez
André, c'est tout simplement l'antique légende, l'Aveugle harmonieux, errant, ar-
rivant dans quelque ville ou bourgade, et payant l'hospitalité par des chants. Cette
donnée de la tradition a été surtout empruntée par Chénier à la fabuleuse Vie
d'Homère, attribuée à Hérodote, et à l'hymne d'Apollon, attribué à Homère lui-
même. En ce bel hymne, à propos des fdles de Délos si gracieuses à charmer, on
lit ce ravissant passage : « ... Elles savent imiter les chants et les sons de voix de
tous les hommes; et chacun, à les écouter, se croirait entendre lui-même, tant
leur voix s'adapte mélodieusement! Mais allons, qu'Apollon avecDianenous soit pro-
pice, et adieu, vous toutes! Et souvenez-vous de moi dorénavant, lorsqu'ici viendra,
après bien des traverses, quelqu'un des hôtes mortels, et qu'il vous demandera :
« 0 jeunes fdles, quel est pour vous le plus doux des chantres qui fréquentent ce
u lieu, et auquel de tous prenez-vous le plus déplaisir? » Et vous toutes ensemble,
répondez avec un doux respect : « C'est un homme aveugle ; et il habite dans
Chio la pierreuse; c'est lui dont les chants l'emportent à présent et à jamais! n
Et nous, en retour, nous porterons votre renom aussi loin que nous pourrons
aller sur la terre à travers les villes populeuses; et l'on nous croira, parce que
c'est vrai. >i
Dans l'Aveugle de Chénier, le procédé composite, que j'ai tant de fois signalé,
se décèle parliculièremenl. Il se ressouvient donc à la fois de l'arrivée à Chio chez
Glaucus (1), il se ressouvient de l'injure des habitants de Cymé. Dès le début, ces
aboiements des molosses dévorants nous reportent aussi à l'arrivée d'Ulysse chez
Eumée; plus loin, /e jj»ZHtJer t/e la/one, auquel il compare les gracieux enfants,
nous ramène vers Ulysse naufragé, s'adressanl en paroles de miei à Nausicaa. Par-
tout, enfin, chez lui. c'est une réminiscence vive, entrecroisée, puissante; c'est, si
je l'ose dire, un riche reyain en pleine terre antique. M"'' Berlin, on le comprend,
a serré de moins près les souvenirs classiques, et quelquefois, dans celle plus libre
façon, elle ne les a pas moins bien exprimés. Sa petite Chloé surtout est char-
mante; celte jolie enfant, pendant qu'Homère chante et que tous se taisent, ne
peut s'empêcher d'interrompre et d'interroger , de demander si tous ces grands com-
bats sont vrais, si le vieil aveugle les a vus jadis de ses yeux :
« Connaissais-tu Priam. Paris, son frère Hector,
>> Et le fils de Laërte et le sage Nestor?
h U'Adiillcau pied léger habilais-tu la tenle?
» Quand on a rapporté la dépouille sanglante
» De son ami Palrocle, Homère, clais-tu là?
» Oh! mon père, réponds, as-lu vu tout cela? »
Mais c'est surtout la comparaison suivante qui, pour l'idée du moins et le jet, me
semble ressaisir à merveille la grâce homérique :
Parfois, quand un ruisseau courant dans la prairie
Sépare encor d'un champ, où croît l'herbe fleurie,
(1) Vie d'Homère, altribuéc à Hérodote.
CniTIQUE LITTÉnAIRE. J)9
Un iroupcaii voyageur aux appétits gloutons,
Laissant so consulter entre eux les vieux moutons,
On voit, pour le franchir, quelque agneau moins timide
Choisir en hésitant un caillou qui le ride.
S'avancer, reculer, revenir en tremblant,
Poser un de ses pieds sur ce pont chancelant,
Et s'effrayer d'abord si cette onde bouillonne.
En frôlant au passage une fleur qui frissonne,
Si le buisson au vent dispute un fruit vermeil,
Ou si le flot s'empourpre aux adieux du soleil.
Puis reprendre courage et gagner l'autre rivc;
Alors tout le troupeau sur ses traces arrive;
Dans le gras pâturage il aborde vainqueur.
Il s'y roule en bêlant dans les herbes en fleur.
Tandis que seul au bord le berger le rappelle,
Et trop tard sur ses pas lance son chien fidèle.
De même, de Chloé lorsqu'on entend la voix.
En mille questions tous parlent à la fois :
On dirait une ruche où chaque travailleiise
A la tâche du jour mêle sa voix joyeuse :
Un jeune homme s'approche et s'informe au vieillard
Comment enMéonie on attelait le char;
Tout bas la jeune fille en rougissant demande
Ce qui rendait Vénus favorable à l'offrande ;
Si l'épouse d'Hector portait de longs manteaux;
Si dans Milet déjà l'on tissait les plus beaux;
Où Briséis posait l'agrafe de son voile,
Et si de Pénélope il avait vu la toile.
Dans le détail de la comparaison, toutefois, je regrette de trouver un peu de
manière moderne, un peu de mignardise, et ce mot frôler, par exemple, que
j'aimerais mieux dans quelque ballade à un sylphe lutin que dans cette largeur de
ton homérique.
M"" Berlin a moins bien réussi, ce me semble, pour le chant même qu'elle prête
à Homère : c'est, en strophes régulières, un résumé peu entraînant des événements
de l'Iliade :
La plaine attristée et déserte
De tentes est bientôt couverte,
Et l'une d'elles, entr'ouverte,
Doit laisser partir Briséis.
Que ce dernier vers est lent, sans un c muet final, sans une voyelle commençante !
Comment une oreille aussi musicale l'a-t-elle pu laisser tomber? En général, la lé-
gèreté de touche fait défaut en plus d'un endroit. La grâce, encore une fois,
ne manque pas; mais, au besoin, c'est plus volontiers la force qui devient sensible.
J'en suis aux critiques; car moi aussi j'en veux faire, et par là, non moins que
par mes éloges, prouver mon sérieux respect pour le talent de M"" Derlin. Je n'es-
saierai pas, comme un juge très-spirituel et infiniment agréable jusqu'en ses chi-
canes, de faire dans ces vers double part, celle de la manière nouvelle et celle de
l'ancienne : la nouvelle ainsi porte le mauvais lot. Tous les vers de ce volume me
60 CRITIQUE LITTERAIRE.
semblent tenir de cette manière nouvelle; seulement les uns ont mieux réussi.
Avec les avantages et les richesses de l'école moderne, les défauts s'y marquent. Il
y a des mots qui détonnent; des aspérités sortent de la trame; toutes les couleurs
ne s'y fondent pas. Par exemple :
Après, viennent les pleurs, l'ennui, puis la vieillesse
Aux désirs muselés par la pâle faiblesse.
Ce mot muselés implique un effort. C'est une main pesante qui miisèle, ce n'est
pas une main faible, c'est encore moins une faiblesse pâle. Et puis cette expression
muselé est bien forte, bien matérielle ; autrefois on eût dit enchaîne. Des désirs
muselés appartiennent un peu trop à cette langue qui force les choses et les noms,
qui dit un cœur fêlé au lieu d'un cœur brisé. Je ne comprends pas que la pensée y
gagne. On entrevoit le sens de mes critiques.
Il est souvent un grand charme, et inexprimable, résultant d'une image discrète,
d'un tour simple, d'un enchaînement facile, d'une cadence coupée à temps, avec
un sentiment vrai sous tout cela : c'est l'atticisme de la poésie. On le néglige trop,
il semble qu'à présent on l'ignore. M"^ Bertin, artiste et femme, est faite pour le
sentir.
Il y a de ces mots que je n'aime pas à la lin des vers, gloutons, béant, infâme,
mots trop crus, trop bruyants et claquants, pour ainsi dire, qui sont faits pour
déplaire, à moins qu'il n'y ait nécessité expresse dans le sens de la pensée, et
qu'on ne veuille à toute force insister dessus : mais, quand on ne les emploie qu'à
litre d'épithète passagère et courante, ou d'utilité de rime, ils me font l'effet d'un
cahotement, d'une détonation.
Un certain besoin de composition et d'art, une certaine volonté et préoccupa-
lion de lyrisme, font quelquefois qu'on prèle à l'observation naturelle plus qu'elle
ne donne et ne renferme. Après une charmante pièce, et toute vive, toute d'allé-
gresse, sur le Printemps :
Le voilà ! c'est bien lui ; de ses ailes de fleurs
Tombent sur le gazon de joyeuses couleurs.. ;
après ce premier chant que tout le monde comprend et volontiers répète, en vient
un, comme pendant, sur V Automne et sur la mélancolie. Très-bien. L'automne a
sa tristesse à coup sûr, et dispose aux langueurs mourantes. Mais cette tristesse
de l'automne est voluptueuse encore; tous ces fruits qui mûrissent et ^tombent,
et cette grappe qui rit, n'ont rien de chastement mystique, ni qui appelle natu-
rellement la séraphique extase. C'était le temps des Bacchanales et des orgia-
ques amours dans l'antiquité. Le Seigneur (au sens spiritualiste et chrétien) n'est
dans l'automne plus que dans le printemps, que parce qu'on le veut bien. Il ré-
sulte de ces interprétations voulues une impression contestable dans l'esprit du
lecteur, ce qu'il ne faut jamais.
Mais c'est assez payer ma dette de critique. Ces vers qui, en somme, rendent
plusieurs des qualités éminentes de la poésie moderne et n'en ont que les défauts
modérés; ces vers qui, bien que venus tard, se rattachent au beau moment de
l'école, à son berceau même, et nous reportent à bien des années en-deçà, nous
sont une occasion peut-être assez naturelle d'en repasser d'un coup d'œil toute la
carrière.
CUITIQUE LITTÉRAIRE. ()1
Dès 1811), l'école nouvelle en poésie éelot et s'essaie; de grands noms se dessi-
nent déjà. Mais ce n'est que vers 1828 que celle école ( j'enj|)loie souvent ce vilain
mot pour abréger) a pleine conscience et science d'elle-même, qu'elle s'organise
avec plus d'étude et de sérieux, qu'elle marche en avant d'un air d'ensemble,
chacun sur son point, et plusieurs avec originalité. Voilà donc à peu près quinze
ans. terme moyen, ({u'elle se développe en plein air et vit au soleil. Depuis quel-
que temps, il devient presque évident qu'elle subsiste et dure, mais ne se renou-
velle plus. Les Ibrmcs sont trouvées : les louables productions, comme celle que
nous avons annoncée, y rentrent plus ou moins. Les disciples, les maîtres même
qui ont voulu sortir et agrandir en partant du milieu existant, n'ont guère réussi :
on peut dire que pour cette école et son développement la formule de la courbe
est donnée.
Quelle est aujourd'hui l'apparence d'ensemble, la classiflcation des personnes,
des individus marquants, telle qu'elle s'observe assez bien au regard? Et quant
aux choses, quel est le produit net, le bilan probable que, grâce à Dieu 1 on n'a pas
encore déposé ?
Quant aux personnes, je fais trois groupes de poètes parmi ceux de ce temps,
c'est-à-dire parmi ceux des \ingt dernières années. J'entends surtout parler en ceci
des poètes lyriques ou du moins non dramatiques; je laisse le théâtre à part; on
verra tout à l'heure pourquoi.
Chateaubriand donc régnant au fond et apparaissant dans un demi-lointain
majestueux comme notre moderne buste d'Homère, on a :
1° Hors ligne (et je ne prétends constater ici qu'une situation), Lamartine, Hugo,
Déranger, — par le talent, la puissance, le renom et le bonheur ;
2" Un groupe assez nombreux, artiste et sensible, dont il serait aisé de dire bien
des noms, même plusieurs de femmes ; de vrais artistes passionnés, plus ou moins
originaux, mais qui n'ont pas complètement réussi, qui n'ont pas été au bout de
leurs promesses, et qu'aussi la gloire publique n'a pas consacrés. J'en nommerais
bien quelques-uns si je ne craignais (ô vanité humaine ! ô susceptibilité poétique !)
de fâcher presque autant les nommés que les omis. Mais c'est sur eux, la plupart,
que nous vivons dans cette série dès longtemps entreprise; ce sont eux qui forme-
ront en définitive le corps de réserve et d'élite de la poésie du xix*' siècle contre le
choc du formidable avenir, et qui montreront que les gloires de quelques-uns n'ont
pas été des exceptions ni des accidents. Je dirai d'un seul, M. Alfred de Musset,
que s'il jetait souvent à la face du siècle d'étincelantes satires comme la dernière
sur la Paresse, que s'il livrait plus souvent aux amis de l'idéal et du rêve des mé-
ditations comme sa Nuit de Mai, il serait peut-être en grande chance de faire
infidélité à son groupe, et de passer, lui aussi, le plus jeune des glorieux, à l'auréole
pleine et distincte.
5° Je fais un troisième groupe, et de poètes encore : ceux que j'y place, je les
nommerai ici bien moins, quoiqu'ils ne soient pas à mépriser. Voici comment je les
définis : gracieux et sensibles, mais plus faibles et imitants ; ou habiles, mais de
pure forme; ou assez élevés, et même ambitieux, mais sans art.
Après cela vient le gros de l'armée, et plus de groupe; la foule des rimeurs,
parmi lesquels, certes, bien des cœurs sincères, quelques caporaux, et de bons
soldats.
Mais vous, dans cette armée, vous vous faites le commissaire ordonnateur des
livres; et de quel droit? dira un plaisant. — J'accepte le ridicule du rôle, et j'arrive
62 CRITIQUE LITTÉRAIRE.
aux choses. A la manière dont le corps de bataille m'apparait rangé et comme en
si bel ordre après la lutte, il est évident que je ne considère point la bataille elle
même comme perdue. N'est-il pas temps en eflfet que nos vieux adversaires, bon
gré, mal gré, le reconnaissent? l'école poétique moderne a réussi. Hélas! on peut
l'accorder; assez d'échecs et d'ombres tempèrent son triomphe, et en doivent rendre
le Te Deum modeste.
Et d'abord elle n'a rien fait en art dramatique qui ajoute à notre glorieux passé
littéraire des deux siècles : Corneille, Molière, Racine, sont demeurés debout de
toute leur hauteur et hors d'atteinte. Je sais ce que de dignes successeurs, et à la
fois novateurs habiles et prudents, ont pratiqué de louable pour soutenir et pro-
longer l'héritage. Je sais aussi les nobles audaces premières, et les témérités qu'on
aimait, et la verve ou l'intention persistante de quelques-uns. Mais la comédie du
temps, chacun le dira, s'il fallait la personnifier dans un auteur, ne se trouverait
point porter un nom sorti des rangs nouveaux. Quant à la tragédie,... il n'en est
qu'une; Romains, montons au Capitole ; retournons à Polycucte, et allons demain
applaudir Ghimène.
Serait-ce qu'aujourd'hui une certaine élévation d'idées, chez le poète, se prête
moins qu'autrefois à la pratique et aux conditions du drame? Pour y réussir, il ne
faut pas tant marchander peut-être, ni avoir d'abord des visées si hautes, si calculées?
Un génie naturel décidé se tirerait de là, je le crois bien. Toujours est-il qu'à cet
égard, les hautes espérances des débuts ont peu donné.
L'école moderne n'a pas non plus résolu celte question de savoir s'il est possible
on français de faire un poème de quelque étendue, un poème sérieux et qui ne soit
pas ennuyeux; malgré Jocelyn, qui était si digne et si près de la résoudre, la ques-
tion demeure pendante.
Voilà les échecs que je ne crois pas amoindrir ni dissimuler. On a réussi pourtant:
où donc? On a réussi dans le hjrique, c'est-à-dire dans l'ode, dans la méditation,
dans l'élégie, dans la fantaisie, dans le roman même, en tant qu'il est lyrique aussi
et individuel, je dirai plus, en tant qu'il rend l'àme d'une époque, d'un pays : mais
ceci s'éloigne. A ne prendre que l'ensemble, on a véritablement créé le lyrique en
France, non plus par accident, mais par une production riche et profonde. On a,
en bien des sens, comme redonné la main au \yi'' siècle, par-delà les deux précé-
dents. Le côté par où ces deux derniers avaient fait défaut est précisément celui
où l'on a repris l'avantage. Une chaîne imprévue s'est renouée. On n'a pas été tout
à fait indigne, à son tour, de ces grands contemporains, Goethe, Byron. Une branche
nouvelle et toute fleurie s'est ajoutée à notre vieil arbre régulier qui la promet-
tait peu.
d J'étais sorti le matin pour chasser le sanglier, et je suis rentré le soir ayant
pris beaucoup de cigales. »
Mais les cigales sont harmonieuses. — • Eh bien! l'école poétique moderne, au
pire, peut se dire comme ce chasseur-là. Après tout, le succès humain n'est guère
jamais mieux.
Quant à l'avenir Httéraire prochain, quel est-il ? 11 y aurait témérité à le vouloir
préjuger. Dans une brochure récente imprimée à Berlin et sur notre propre poésie,
M. Paul Ackermann, qui est très-Français malgré la tournure germanique de son nom,
et qui, à cette distance, s'occupe à fond de l'école et de la question poétique moderne
comme pourrait faire sur une phase accomplie un érudit systématique et ingénieux,
M. Ackermann conclut en terminant : « Pour nous, nous croyons fermement qu'un
CniTIQUE LlTTÉnAIRE. Oô
>^ nouveau xvii° siècle est réservé h la littéralure française; mais il faut le préparer
» par les idées, par la force morale et la science artiale. L'époque de transition,
». le second xvi° siècle, oîi nous nous trouvons, a commencé par un llonsard,
« il faut prendre garde qu'il ne finisse par un Du Bartas et un Malherbe (1). »
Laissons ces noms, ces rapprochements, toujours inexacts, et qui resserrent. Moi
aussi, j'aimerais de grand co'ur à croire à un xvn° siècle futur plutôt qu'à un Du
Bartas; mais il n'est pas en nous que cela finisse de telle ou telle manière. Le ha-
sard du génie y pourvoira. Et puis l'humble poésie est à bord, après tout, du grand
vaisseaude l'Ëlat, et telles seront les destinées de l'ensemble, telles aussi un peu les
siennes en particulier. Ce que je sais bien, c'est que la renommée finale des poètes
actuels, leur classement définitif dépendra beaucoup de ce qui viendra après. Et
ils ont intérêt, chose singulière! à ce qu'il vienne quelque chose de plus grand, de
meilleur qu'eux. Un bel âge littéraire complet, ou du moins une vraie gloire de
poète de premier ordre, serait un bonheur et un coup de fortune pour tous ceux
de valeur qui l'auraient précédé. Qu'il vienne donc, qu'il soit né déjà, celui de qui
dépendent nos prochaines destinées! L'originalité, à mon sens, serait qu'il fiit
épique ou dramatique, c'est-à-dire qu'il portât la main là où on a manqué, là où
les grandes moissons se conquièrent. A lui ensuite de régler les rangs! S'il est équi-
table en même temps que vrai génie, s'il est généreux, il dira à qui il doit le plus,
et ce qui lui en semble parmi ceux qui lui auront frayé la route, qui lui auront
préparé la langue poétique continue; et sa parole fera foi.
Nous voilà bien loin de notre point de départ et des Glanures qui nous ont mis en
train. Si ce volume avait paru il y a dix ans, il n'y aurait pas de doute sur le rang
qui lui devrait être assigné. Aujourd'hui, bien que venu tard et dans une littéra-
lure encombrée de pastiches et de contrefaçons spécieuses, il s'en distingue d'abord
et se rattache à la franche veine d'inspirations; sa vraie date reparaît. Suivant
une expression de M"'^ Bertin, elle aussi, elle est arrivée à la onzième heure de
poésie; j'espère que de même elle aura sa part, et elle la mérite à côté de plus
d'un qui a devancé.
Sainte Beuve.
(1) DuPrincipe de la Poésie et de l'Éducation du Poêle (1841, Paris, Brockhaus, rue
Richelieu, 60). — M. Ackenuann a publié en 1859 Vllluslralion de Du Bellay, avec une
préface où il commençait l'expose de ses vuesliuéraires; il lésa reprises el poussées depuis
dans la préface d'un volume intitulé Chants d'Amour (Crozel, 1841). Les objcclions qu'on
peut faire à l'auleur, à chaque pas, sont de loulcs sortes el des plus considérables; mais il
est instruit, il est ingénieux, il fait ])enscr. Et puis rien n'est singulier pour l'école moderne
comme de se voir dansée miroir-là, cjui est déjà, à certains égards, celui du philologue c(
du scholiaste opérant sur une langue morte. Cela donne à réfléchir.
SOUVENIllS
DES ACORES.
Les Açores se coniposeiil de neuf îles qui se divisent en trois groupes séparés
par une mer orageuse. Au sud s'étend i'ile de Saint-Michel, la plus riche et la plus
peuplée de toutes; la petite île de Sainte Marie est son satellite. A l'ouest et au
nord, on rencontre Fayal, le Pic, Saint-George, Gracieuse et Terceire. Les deux îlots
de Florès et de Corvo se perdent dans l'Océan à plus de soixante-dix lieues à
l'ouest. Ces différentes îles, qui sont évidemment le produit d'éruptions volcani-
ques, se lient, dit-on, par une suite de rochers sous-marins aux îles de Madère et
de Porto-Santo, et de Madère vont rejoindre le continent africain. Suivant cette
opinion, qui est à la fois celle des savants et du peuple, les Açores seraient un pro-
longement de la chaîne de l'Atlas, proviendraient de la même convulsion de la na-
ture, et devraient compter parmi les archipels de l'Afrique.
Je ne saurais rendre l'impression agréable que j'éprouvai à la vue de l'île de
Saint-Michel. C'était au milieu d'un hiver froid et pluvieux que j'avais quitté la
France, et, quinze jours après mon départ, je me trouvais sous un ciel pur, jouis-
sant d'une délicieuse chaleur. Nous côtoyions la partie méridionale de l'île ; les
grosses vagues uniformes que roule POcéan, quand un calme subit succède à la
tempête, avaient conservé le bleu foncé de la haute mer ; le ciel était de la même
couleur. Entre les rochers du rivage et les montagnes couvertes d'oliviers sauvages
se dessinaient une multitude de petites maisons blanches qu'entouraient des oran-
gers et des arbustes qui m'étaient inconnus. Pour la première fois, j'étais charmé
par le spectacle de la vive végétation du midi ; j'admirais la largeur des feuilles,
leur verdure foncée; mes yeux étaient éblouis de la multitude infinie des fleurs de
toutes nuances. Mais les beautés de la nature causent une émotion plus vive que
prolongée, et, une fois débarqué à Punta del Gada, tout occupé à examiner la ville,
à regarder les maisons, à observer les habitants, leurs attitudes et leurs physiono-
mies, j'oubliai la mer, le soleil et tous les végétaux. .le me trouvais dans une ville'
SOUVENIUS «ES AÇORES. 015
grande, riche, propre et pleine ile grâce. Au centre de la ville, le long de la mer,
était une place de marché couverte de patates, d'ignames, d'oranges et de limons.
Des paysans grands et forts, bien vêtus, mais sans chaussures, le cou et les épaules
protégés contre l'ardeur du soleil par des basques de drap (jui pendent de leurs
coiffures, parcouraient la place en tous sens, un long bâton blanc à la main. J'étais
frappé de la lenteur des démarches et de la vivacité des gestes. Ma curiosité fut
surtout attirée vers les rues étroites et tortueuses qui de toutes parts viennent
aboutir à ce large quai. Mes regards se portaient sur ces petites jalousies à treil-
lages minces et serrés qui entourent tous les balcons. Chacun des panneaux, pas
plus large qu'un petit carreau de vitre, s'ouvrait et se fermait rapidement sous la
main des jeunes lilles de la maison, accourues pour voir passer un étranger. Les
doigts agiles semblaient presser les touches d'un clavier et faisaient bien un peu
vibrer mon cœur. Celte petite jalousie se lève et se baisse d'une façon si capri-
cieuse, cet œil noir pai'aît et disparaît avec une telle intermittence, qu'à vingt ans
on a peine à ne pas se croire le héros de quelque aventure ; mais votre maîtresse
inconnue disparaît tout à coup, et ce rêve d'un instant s'envole avec elle.
Saint-Michel a vingt-cinq lieues de long, et sa largeur varie entre deux et quatre
lieues ; une arête de montagnes qui tient tout le milieu de l'île court de l'est à l'ouest,
et s'abaisse seulement vers le centre, entre Punta del Gada et Ribeira-Grande, que
rapproche la seide roule transversale praticable aux voilures. Aux deux extrémités,
l'île s'élargit un peu, et les montagnes, dans leur renflement, cachent de profondes
vallées. Du côté de l'est, il en est une si bien couverte par les cimes qui l'entou-
rent, qu'on se croirait sur un continent. On n'entend plus le murmure de la mer
ni le sifflement des vents. Si ce n'était l'éclat du ciel et la vigueur delà végétation,
on dirait une gorge des Alpes. Ce lieu, appelé Furnas, jouit dans Saint-Michel d'une
juste réputation. Il est rempli de sources sulfureuses si abondantes, qu'elles for-
ment un ruisseau qui s'échappe par une gorge pour se jeter dans la mer, et mérite
son nom delà Rivière Chaude. Le sol est partout couvert de soufre; souvent il
brûle les pieds, et la chaleur des eaux sulfureuses est si grande, que plusieurs
d'entre les soufces servent aux habitants à faire cuire leurs ignames. Auprès de ces
eaux sulfureuses coulent des ruisseaux ferrugineux, et tout à côté une source, dont
l'eau a la saveur de l'eau de Seltz, se répand en cascades. Le chemin pour alleraux
Furnas est on ne peut plus agréable; il suit pendant cinq lieues, jusqu'à la petite
ville de Villa Franca, le rivage méridional de l'île, tantôt tournant des écueils, tantôt
se rapprochant de la mer. Celte côte est semée de ces petites maisons blanches dont
j'ai déjà parlé; elles se déroulent en gracieux chapelets, se réunissent en hameaux,
et forment des villages que sépare une admirable culture. Après Villa Franca, on
commence à gravir la montagne inculte, et l'on parcourt pendant quatre heures
des bois agrestes jusqu'au moment où la vallée, avec sa riche verdure, s'ouvre de-
vant vous. A l'autre extrémité de l'île, à onze lieues de Punta del Gada, on ren-
contre des sites à peu près semblables à ceux des Furnas; mais la nature est là plus
sauvage, les montagnes sont plus escarpées, et leurs flancs défendent des lacs pro-
fonds contre les invasions de l'Océan. — Les chemins sont si mauvais et les côtes
si raides, qu'il n'y a pas moyen de faire ces courses autrement que sur des ânes ; ceux
de Saint-Michel .sont grands et forts, el cette modeste monture, bien qu'elle soit
sans selle ni bride, n'est pas, à tout prendre, trop désagréable. On s'assied de côté sur
une espèce de bât, les jambes pendantes, et libre de tout souci. Un petit garçon,
avec un bâton muni d'un aiguillon, conduit voire bête et l'anime par ses cris
66 SOUVENIRS DES AÇORES.
répétés; l'âne et l'enfant peuvent ainsi courir cinq à six lieues sans s'arrêter, et on
irait passablement son chemin, si tout le long de la route votre guide n'apprenait,
à ceux qu'il rencontre, que ce seigneur qui est là sur son àne est un étranger, un
Français, qui veut toujours aller au galop.
Le territoire de Saint-Michel, ainsi que celui de toutes les Açores, se partage en
deux zones bien distinctes. Le rivage est fertile et peuplé; tout ce qui s'éloigne de
la mer est aride et montueux. Il est cependant quelques lieux intermédiaires coupés
de vallons qui offrent un aspect véritablement enchanteur. De ces points seulement
on peut apprécier toute la grâce du paysage, et reconnaître la richesse de cette vé-
gétation exubérante. Ailleurs, les murs élevés qui protègent les orangers et les ba-
naniers contre le vent de mer interceptent la vue, et donnent un aspect sombre à
cette terre si fertile. Il faut planer sur un grand espace, ou bien pénétrer dans l'in-
térieur des Quintas au milieu des bouquets d'orangers. L'oranger est la providence
de l'île, sa richesse et sa parure. J'ai vu des bois d'orangers sous lesquels on pou-
vait se promener à cheval, et l'on m'a dit qu'un de ces arbres avait produit dans
la saison vingt-deux mille oranges. Chaque année, trois cents navires chargés de
fruits partent pour l'Angleterre.
La population de Punta del Gada, bien que cette ville soit la seule place de com-
merce de l'île, est uniquement nobiliaire et agricole ; à peine si l'on aperçoit dans
les rues quelques boutiques de mince apparence; le commerce extérieur se fait par
des Anglais qui, la plupart, sont fort riches, et le consul-général de sa majesté bri-
tannique, grâce aux oranges, se considère comme le seigneur châtelain de Saint-
Michel. Ce personnage ne sort jamais qu'en uniforme, boutonné jusqu'au menton
malgré la chaleur; il est poudré à blanc, et porte sur la tête un chapeau à cornes
orné d'une grande plume noire. Pour témoigner de son empire, il se pose solennel-
lement sur le petit belvédère de sa maison, et semble, avec sa longue lunette, vou-
loir gouverner la mer. Dans toutes les possessions portugaises, les agents anglais
prennent des airs de grandeur insupportables, et affectent une importance qui,
pour être l'éelle, n'en est pas moins fort ridicule; ils ont sans cesse à la bouche le
mot de sa majesté britannique, et le moindre sujet anglais se croit une émanation
de la divinité lointaine. Tous ces Anglais, même ceux qui sont nés sur cette terre
douce et hospitalière, vivent en étrangers au milieu de ceux qui les entourent; ces
marchands grossiers n'ont pas de patrie réelle, et se renferment dans leur égoïsme,
leur dédain et leur cupidité. Laissons là les Anglais, que l'on rencontre partout, et
parlons des véritables habitants de l'île.
La noblesse réside dans la capitale, où l'on trouve une société qui n'est pas sans
intérêt. Par exemple, pour en jouir, il faut savoir la prendre comme elle est, ac-
cepter les prétentions et passer largement sur le chapitre des ridicules. Toutes les
vanités de province sont portées, dans les îles, à un degré ailleurs inconnu. Le
hobereau qui règne sans contestation sur le monde étroit qui l'entoure, s'exalte
dans son importance, et s'il s'incline devant le capitaine-général ou le grand sei-
gneur de Lisbonne, c'est toujours avec un arrière-soupçon de valoir au fond beau-
coup mieux qu'eux. Il est curieux d'entendre l'habitant de Saint-Michel dire avec
sa feinte humilité : « Je ne suis jamais sorti de ma petite île, je ne sais pas comment
vont les choses sur le continent, mais il me semble qu'ici tout .se passe fort bien ! »
Le fait est qu'à l'abri des commotions politiques qui ont désolé la métropole, ces
nobles, d'une race peu illustrée, mènent une vie fort douce, et jouissent d'un bien-
être depuis longtemps inconnu au Portugal. Leur luxe discordant ne manque pas
SOUVENIRS DES AÇORES. 07
(le magninccnce. Les maisons ont assez grand air; les salons de réception sont
vastes; d'épais rideanx de soie tranchent sur les maigres et longs canapés de jonc.
Les grands ramages et les franges pendantes font un pou oublier la niidilé de l'ap-
partement. Au milieu d'immenses chambres h coucher toutes dégarnies, s'élèvent
de riches baldaquins, et les draps et les oreillers sont bordés de dentelles. Partout
on voit de lourds plateaux d'argent ciselé, et quelques personnes ont des services
entiers de vaisselle plate. Quant au paysan, il manque de beaucoup d'objets qui
seraient indispensables au plus pauvre habitant de nos campagnes. Les murs inté-
rieurs de sa chaumière, si jolie et si proprette au dehors, sont entièrement nus;
les fenêtres sans vitres laissent passer le vent; il ne possède pas même un lit, mais
la famille entière s'étend avec volupté sur une natte de joncs, elle respire un air
embaumé. Le climat supplée à tout, et nulle part je n'ai vu une population de meil-
leure apparence. Cette tiède atmosphère engourdit voluptueusement les sens en ré-
veillant les facultés sensibles de l'âme. Je voudrais envoyer respirer un air si doux
et si balsamique à toutes ces personnes chagrines, qui jugent leur prochain avec sé-
vérité, et n'ont pas plus d'indulgence pour les fautes du cœur que de commisération
pour ses peines.
L'amour, quand il n'est pas la plus .sérieuse des choses de ce monde, est la plus
amusante; aucune de ses formes n'est indiiTérente; ses fantaisies nous charment, et
ses mille détails nous captivent. Aussi, en arrivant dans un pays méridional, élais-je
fort empressé de connaître la vérité sur ce que se plaisent à raconter tant d'au-
teurs dans le genre espagnol, et, à ma grande surprise, je trouvai que les appa-
rences étaient à peu près telles qu'ils les dépeignent; mais leur exactitude s'arrête
à la description du matériel de l'amour, ils blessent la réalité des sentiments, et
donnent sur les femmes du Midi des idées bien étranges. Sans doute, il est une
coquetterie que les Françaises ne savent pas, et qui a besoin, pour éclore, de la
clialenr du soleil. Coquetterie pour coquetterie, celle-là en vaut bien une autre, et
l'ignorance des subtilités de l'esprit ne la rend pas plus grossière ; au moins s'a-
dresse-t-elle à l'imagination, qui est la droite route du cœur. Derrière les obstacles
matériels où elle est retranchée, la jeune fille se montre agaçante et hardie, sans
cesser d'être modeste, et peut impunément sourire au jeime homme qui lui jette
une rose en passant et lui souhaite le bonheur. Dans les pays chauds, l'habitude de
vivre en plein air rend très-sociable; on cause avec tous ceux qu'on rencontre; la
rue devient un salon, et cette galanterie répandue dans toute l'atmosphère ne pa-
raît qu'un délicat hommage offert à la beauté. Après tout, ces fantaisies du cœur
jouent le rôle de la conversation chez nous, et comme elle, pas plus qu'elle, sont
tantôt innocentes et tantôt criminelles. Quelquefois elles conduisent à de sérieuses
passions; souvent elles servent des intrigues. D'ordinaire cette coquetterie à vue
est sans conséquence ; elle n'atteint pas la pureté des sentiments des femmes, et peut
durer des années entières, sans que de part et d'autre on y attache la moindre impor-
tance. C'est que, si l'oisiveté des hommes et la stérilité de leur esprit les portent là
plus qu'ailleurs à la galanterie, ils sont peut-être moins qu'en d'autres pays capables
de passion. Les longues factions sous une fenêtre, et la mince faveur d'y être souffert,
emploient le temps et suffisent à la vanité. Le pire est que les manières des hommes
s'imprègnent d'une coquetterie toute féminine, et l'on voit dans les rues de jeunes
fats minaudant avec l'affectation puérile des jolies femmes surannées. Ces galants, les
jambes raides et piquées sur les étriers, le corps serré et la tête penchée en arrière,
font agréablement caracoler leurs rosses, et dirigent sur tous les balcons des
g8 SOUVENIRS DES AÇORES.
regards plus suppliants que téméraires. Ils passent ainsi innocemment la matinée
à distribuer leurs œillades languissantes, et n'ont certes aucune des allures des
héros de Lope de Vega. Le Midi est le pays des contrastes ; on y rencontre de tout.
La valeur la plus téméraire brille à côté de la dernière lâcheté; le dévouement
chevaleresque apparaît au milieu du grossier égoïsme. Peut-être quelques âmes
sont-elles encore susceptibles d'éprouver des passions fortes et exclusives, mais il
ne faut pas généraliser ces très-rares exceptions, pas plus que donner aux grandes
dames, qui ne se montrent jamais aux fenêtres, des façons de grisetles. Deux choses
seulement sont vraies : toutes les femmes ont une tournure d'esprit romanesque:
presque toutes au.ssi ont une grâce naturelle, une dignité dans le port et un lan-
gage du cœur, qui rendent possible à un homme dislingué d'éprouver un attache-
ment sérieux et délicat pour une femme de la condition la plus commune. La res-
semblance des manières dans toutes les classes est ce qui frappe avant tout un
étranger. Les dames de la meilleure compagnie jetteront leur manteau sur l'épaule
de la même façon qu'une paysanne. Bien qu'un peu plus raffinée, leur conversation
sera la même. Elles ont les mêmes plaisirs, la même poésie, et leur cœur vibre
sous l'impulsion de sentiments analogues.
On est accoutumé en France à exiger beaucoup des personnes qui se vouent à
Dieu ; on les isole complètement du monde, et notre indifférence ne permet pas un
seul instant de relâche à leur ascétisme. Ce fut donc avec surprise que je vis toutes
les pieuses nonnes de Punta del Gada, ainsi que de jeunes fliles folâtres, accourir à
leurs fenêtres grillées, se pressant les unes les autres, pour voir passer les soldats,
et suivre ensuite, à l'aide d'une longue vue, la manœuvre des troupes. Un spectacle
bizarre est celui de ces religieuses, les jours de grandes fêtes, accompagnant les
chants de l'église avec des instruments à vent, soufflant à l'envi dans des cors d'har-
monie, des clarinettes, des cornets à piston, des ophicléides et autres instruments
nullement féminins. Dans la ferveur de leur enthousiasme, elles font un vacarme
épouvantable. Les poitrines sont haletantes, les joues pourpres et gonflées, la sueur
découle de tous les fronts. Sans le prêtre qui est à l'autel, on croirait plutôt assister
à une fête païenne qu'à l'office du Seigneur.
En somme, le climat de Saint-Michel est délicieux, cette île est très-fertile et
extrêmement pittoresque : il ne lui manque que d'avoir un port. La rade de Punta
del Gada est complètement ouverte, et les navires restent quelquefois deux mois
sans pouvoir communiquer avec la terre. Lorsque soufflent les vents du sud, de
l'ouest et de l'est, ils sont forcés d'appareiller pour n'être pas jetés sur les rochers
de la côte; ils laissent alors filer leurs câbles, et gagnent à grand'peine la haute
mer. Suivons-les et partons pour Fayal.
L'île de Fayal forme un large croissant au fond duquel est posée la petite ville
d'Horta. Les rues parallèles à la mer s'élèvent successivement avec les espaliers de
grenadiers sur la pente d'une colline escarpée. Les maisons et les fleurs forment un
gracieux ensemble, d'où l'on peut admirer à l'aise la splendeur du tableau qui se
déroule devant les yeux. En face est l'île du Pic ; son extrémité pénètre dans la baie
de Fayal, et elle l'ombrage de sa cime majestueuse. Au pied de la montagne, près
de la mer, croissent les orangers et les plantes des tropiques; à mesure que le ter-
rain s'élève, on distingue l'olivier, la vigne; puis, les arbres du nord de l'Europe;
enfin les neiges éternelles. A gauche s'avance la pointe de Saint-George, et l'on en-
trevoit le canal long et resserré qui sépare cette troisième île de l'île du Pic; entre
ces terres si rapprochées roulent, sous un ciel brillant, les vagues agitéesde l'Océan
SOtVEINIUS DES AÇORES. 09
Atlanlique. Une navigation aclive anime cette rade magnilique. l'ajal étant le seul
point des Açores où les vaisseaux puissent jeter l'ancre sans danger, ils y accourent
en grand nombre. Des baleiniers américains y viennent déposer leurs cargaisons,
renouveler leurs agrès, et se procurer des vivres. Les bûlinients du Maragnon, que
le vent force à faire ce long détour pour se rendre à Rio-Janeiro, relâchent à Horta,
et des navires anglais cliargcnt le vin du Pic, qui, à l'aide d'un peu d'eau-de-vie,
passe pour du vin de Madère. Le mouvement du commerce influe sur les mœurs
des habitants, et donne à la population d'Horla une physionomie européenne qui
n'est celle d'aucune autre ville des Açores. Dans l'Ile fertile de Saint-Michel, où il
n'existe pas de port, la noblesse territoriale domine sans partage. L'île de Fayal,
au contraire, est peu féconde, et son commerce fort actif. Les négociants y jouent
nécessairement le premier rôle, tandis qu'à Terceire, où le sol est ingrat et le rivage
inhospitalier, on ne rencontre ni nobles fastueux, ni riches négociants, mais des
hommes rudes, ignorants et difficiles à gouverner.
Les Portugais, à cause de leurs défauts et aussi de leurs qualités, ont toujours
été peu propres aux affaires commerciales, et l'on doit s'attendre à trouver dans
une place maritime aussi bien située qu'Horta une nombreuse colonie de négociants
anglais. Ceux-ci vivent d'une façon beaucoup plus sociable que leurs compatriotes
de Punta del Gada. Ils aiment à recevoir et à fêter les étrangers. Des rapports fré-
quents avec les officiers des bâtiments de guerre anglais leur ont donné l'habitude
de la bonne compagnie, et plus encore le désir de paraître vrais gentlemen. Satis-
faits d'une importance financière qui n'est pas contestée, ils la font peu sentir aux
Portugais qui les entourent. Ces derniers, généralement fort pauvres, rabattent de
leur fierté et se mêlent aux étrangers. Anglais, Brésiliens, citoyens des États-Unis
d'Amérique et Portugais, tous vivent en parfaite intelligence et forment une petite
société piquante par ses contrastes et agréable par la vivacité, l'entrain et le bon
accord. Aucun Français n'a formé aux Açores d'établissement commercial, et nos
agents consulaires eux-mêmes sont des négociants portugais. Cependant les gens
instruits savent notre langue, et quelques jeunes filles balbutient des mots fran-
çais avec leur accent lent et harmonieux. Là comme partout, la France excite une
vive curiosité, et elle est souvent le sujet des conversations; mais ce n'est qu'un
murmure flatteur, un écho vague et lointain, qui ne produit rien de sérieux et ne
laisse aucune idée précise. L'aimable hôtesse de la maison où je demeurais, une des
personnes les plus considérables de Fayal, eut l'attention de faire mettre dans ma
chambre un bouquet de lis, qu'elle appelait des fleurs de juillet.
On donne fréquemment dans la ville d'Horta des soirées et des fêtes. Les réunions
sont fort animées et bien supérieures à ces bals d'Anglaises qui font retentir les
greniers des hôtels garnis de la place Vendôme. D'abord, si chaque femme continue
à s'habiller comme c'était la mode lorsqu'elle quitta le continent, toutes ont pris
des Portugaises les souliers coquets et les jolis bas de soie. De même qu'à Paris,
on entremêle les valses et les quadrilles. Le galop est surtout à la mode; c'est avec
les demoiselles anglaises qu'il faut le danser : les jeunes filles portugaises ont trop
de réserve et en craignent l'abandon. Ainsi, celle qui le matin était hardie à son
balcon, comme le sont d'ordinaire sous le masque les personnes timides, devient
au milieu du monde sérieuse et contrainte, tandis que la jeune Anglaise dispense
ses sourires autour d'elle et jouit de son teint couleur de rose. Les races rappro-
chées par le hasard conservent leur cachet primitif. Les négociants anglais .sont
toujours actifs, précis, ne faisant de questions que pour atteindre un but; les vieux
TOIIE I. ïi
70 SOUVENIRS DES AÇORES.
Portugais racontent sans cesse, prennent des airs capables, se complaisent dans
leurs histoires de gloire nationale, dans leur admiration pour la nature, et vous
ennuient sans profit pour eux-mêmes. Les femmes également diffèrent plus par les
sentiments et la manière d'être que par les traits et la coloration du visage. Auprès
des jeunes Anglaises, gaies, pleines de santé, sûres d'elles-mêmes et comptant pour
l'avenir sur leur adresse ou leur bonne étoile, on voit les Portugaises (car elles no
ressemblent en rien aux dames espagnoles) mélancoliques, concentrées, aspirant à
éprouver un sentiment qu'elles redoutent, et n'ayant d'autre vie que celle du cœur.
Une jeune demoiselle, fille d'un pauvre gentilhomme, se distinguait plus qu'aucune
autre par le contraste de sa physionomie et le calme de .ses manières au milieu de
ces Anglaises agitées. Toute sa personne portait l'empreinte du malheur noblement
supporté, et l'on voyait qu'une tristesse habituelle pesait sur son âme. Bien qu'elle
parlât peu, on était sûr qu'elle savait tout comprendre et sentir. Sa simplicité si
gracieuse et avenante embellissait une dignité naturelle qu'on eût prise pour de la
fierté, si la résignation n'était une qualité meilleure et plus complète. Il semblait
choquant, sous l'impres.sion de cette mer, de ces montagnes, de cette nature si
pleine de grandeur, de s'en aller courir avec de petites Anglaises et de leur répéter,
à la clarté d'un soleil brûlant, des banalités ossianiques; ou bien de rester à la
ville pour débiter des fadeurs, dans un autre style, à quelques jeunes espiègles pen-
chées sur leurs balcons; ou, pis encore, de boire le vin du Pic avec le vice-consul
de sa majesté britannique. N'importe les disparates, les habitants d'Horta sont ai-
mables, pleins de cordialité, le site est enchanteur, et c'est avec peine que je vis
arriver le moment du départ.
Pour aller de Fayal à Terceire, on double la pointe occidentale de la baie d'Horta.
et l'on s'engage dans le canal que resserrent à l'ouest l'île Saint-George, à l'est
l'île du Pic. Cette dernière, la plus grande des Açores, a soixante lieues de tour. La
montagne, sur presque tous les points, s'élève à pic du rivage, et l'île entière n'est que
la base d'un cône gigantesque. Les terres les plus fertiles sont situées en face d'Horta
et appartiennent aux habitants de cette ville, ce qui, joint à lâpreté du terrain dans
les autres parties du Pic, fait qu'on n'y rencontre guère que de petits villages, desmai-
sonséparses, des huttes habitées par de pauvres laboureurs ou de sauvages chevriers.
L'île Saint-George a une longueur de dix-huit lieues sur une demi-lieue de
large. Elle semble être la crête escarpée d'une chaîne de montagnes dont les rami-
fications vont se perdre dans les profondeurs de l'Océan. Les bords de cette île,
beaucoup moins élevée que sa voisine, ont des formes encore plus abruptes, et ses
rochers sont posés perpendiculairement; elle doit à la proximité du Pic une ferti-
lité que celle-ci ne possède pas elle-même : le sommet de la montagne retient les
nuages qui accourent à travers l'Océan, poussés par les vents d'ouest ; ils se ré-
pandent sur Saint-George en pluies fécondantes. Son territoire, ainsi fertilisé,
nourrit de nombreux bestiaux et fournit de bœufs et d'ignames Fayal, Terceire et
toutes les Açores. Sur le haut, dans les fentes des rochers, partout où il y a quelque
vestige de terre, des herbes parasites et des plantes grimpantes poussent avec pro-
fusion, et de cet amas de verdure s'échappent des ruisseaux qui tombent et se pré-
cipitent en cascades dans la mer.
Le détroit du Pic et de Saint-George est très-dangereux pour la navigation; la
mer brise avec une violence égale sur les deux rives; les courants sont rapides, et
les vaisseaux atteints par la tempête dans cet étroit pas.sr.ge, où s'engouffre le vent,
ne peuvent nulle i)art rencontrer un refuge.
SOUVEISmS DES AÇORES. 71
Ce canal si resserré, ces rochers à pic, celte montagne couverte de neiges, rap-
pellent le lac des Quatre-Cantons, la merveille de la Suisse; mais quelle différence
dans la couleur de l'eau, la teinte du ciel et la magnificence de la végétation! Cette
superbe nature porte l'empreinte des rayons d'un soleil tropical.
Peu à peu l'Ile du Pic, dont la forme est elliptique, s'éloigne de Saint-George.
Bientôt on dépasse l'extrémité de celle-ci ; on aperçoit alors Gracieuse, qui, toute
petite et parfaitement ronde, sort de la mer comme une corbeille de fleurs, et
l'on a devant soi Terceire, avec ses rochers nus et ses montagnes nuageuses.
Terceire, chef-lieu du gouvernement des Açores, fut découverte la troisième de
ces îles, comme l'indique son nom. Elle n'a ni la population de Saint-Michel, ni
l'étendue du Pic; elle n'est pas fertile comme Saint-George et ne possède pas, ainsi
que Fayal, une rade hospitalière. En lui refusant ses dons précieux, la nature a
rendu Terceire plus célèbre qu'aucune des îles qui l'entourent. Dernier boulevard
de l'indépendance de la nation portugaise, elle vient d'être le berceau de sa liberté.
Mais celte gloire appartient aux écueils de Terceire, non à ses habitants grossiers.
L'île entière est une forteresse inaccessible; nulle part les vaisseaux ne s'en appro-
chent sans danger, et sur deux points seulement les barques peuvent atteindre le
rivage; jamais elles n'y trouvent un abri.
Le mont Saint-Sébastien couvre au sud la baie d'Angra; il forme à l'extrémité
d'une petite presqu'île un promontoire élevé; sur le penchant de la montagne, entre
les roches et les broussailles, ressort une vieille forteresse dont les canons défen-.
dent l'entrée de la rade. Du côté opposé s'avance une falaise escarpée, et, à cent
brasses de la côte, un îlot qui, de loin, .se confond avec le rivage, surgit à une
grande hauteur et fait le pendant du mont Saint-Sébastien. La capitale, Angra, est
au fond de cet entonnoir, ouvert au vent du sud-est; comprimé par les flancs des
montagnes, ce vent parcourt la baie avec une violence toujours croissante, et atteint
une puissance irrésistible. On le nomme le Charpentier, à cause de la promptitude
avec laquelle il renverse les mâts et brise les agrès des navires.
Une petite jetée vermoulue sert de débarcadère. Les vagues s'élancent avec force
sur les marches rompues et verdâtres, et c'est à grand'peine qu'on atteint le ri-
vage. On passe ensuite sous une porte peu élevée, dont les pierres sont rongées
par le temps, et on se trouve dans Angra avant de l'avoir aperçu. Cette triste capi-
tale est resserrée par une montagne nue, qui la force de s'étendre dans des pro-
portions informes. Les maisons basses et les chaumières sont souvent isolées les
unes des autres par des roches sans grandeur. Toute la ville a un air terne et maus-
sade, que n'égaie pas la largeur des rues, balayées par le vent de mer, et encore
moins la multitude des boutiques sombres où des brocanteurs étalent leurs sales et
misérables marchandises. Ce grand nombre de boutiques tient à l'accumulation
des Juifs, qui, exilés du Portugal, furent autorisés à se fixer à Terceire; ils y exer-
cent l'industrie habituelle de leur race et suppléent les Anglais, dont on ne ren-
contre qu'un seul dans toute l'île; encore est-ce un vice-consul, marié à une Por-
tugaise de Terceire.
On comprend que la société d'Angra ne doit pas être brillante. Au milieu de
cet amas de pierres, aussi pauvre en humains qu'en végétaux, que devenir ? Que
peuvent faire les ofBciers d'une garnison nombreuse ? On périrait d'ennui sans le
voisinage hospitalier du couvent de Saint-(ionsalve; ce monastère est l'unique
ressource de société qu'offre Angra ; il est toute la distraction et la consolation
peu orthodoxe des malheureux exilés à Terceire.
7:2 souvENins des açores.
Aucune muraille ne défend l'accès de Saint-Gonsalvc; on peut, de la terrasse
qui borde la mer, causer avec les sœurs qui passent la journée assises nonchalam-
ment à leurs fenêtres basses et non grillées. On peut entrer à toute heure dans la
salle destinée à distribuer aux pauvres les aumônes du couvent ; celte pièce n'est
séparée de l'intérieur que par une mince cloison en bois, dont la partie supérieure
se replie comme celle des loges de nos portiers, et il ne reste qu'une petite bar-
rière à hauteur d'appui très favorable aux épanchements de la conversation. Enfin,
que ne peut-on pas à Saint-Gonsalve?— Mais il ne faut rien calomnier, pas même le
mal; c'est le vice de la vertu rigide et en même temps de la débauche de tout con-
fondre et de dédaigner les sentiments du cœur. Toutes deux se plaisent trop sou-
vent à méconnaître les combats elles souffrances. Pauvres filles de Saint-Gonsalve,
si douces et si affligées, on doit les plaindre! La langueur des démarches, la tris-
tesse des regards, peignent les misères de leur âme, et prient d'abord pour elles.
Livrées dès l'enfance à la contagion de l'exemple, le cœur ouvert aux tendres im-
pressions, l'esprit oisif, sans autre défense que la chaîne qui les meurtrit, est-il
surprenant qu'elles succombent? Elles s'arrêtent cependant sur celte pente qu'on
prétend si rapide, et, après avoir brisé le lien sacré qui devait les retenir, elles
respectent celui de leur passion. Elles ne peuvent connaître ni la vie, ni les actions,
ni les sentiments de celui auquel elles s'abandonnent, et sont bien malheureuses
Retenues prisonnières dans le cloître, l'âme vagabonde et toujours pressées par
«ne foi ardente, il ne leur reste bientôt que l'amertume et l'humilialion de la dou-
leur. Saint-Gonsalve m'a laissé un souvenir plus triste que sévère, el je n'en
aurais pas parlé sans la célébrité que ce couvent doit aux mémoires de M. de
Ségur.
Le territoire de Terceire est presque partout inculte. Au nord comme à l'ouest,
la mer bat les flancs décharnés des hautes montagnes. Le centre est également
montueux et stérile ; ces lieux sont d'un aspect morne et sauvage ; sur les hau-
teurs, des buissons épineux et de larges fougères recouvrent à peine des pierres
volcaniques noirâtres et poreuses, et, dans le creux des vallons, la mousse jaunie
qui remplit le lit des torrents desséchés, attristé encore les regards. Une nuée de
petits oiseaux au plumage brillant et varié distrait seule des sombres préoccupa-
tions, ils s'envolent sous chacun de vos pas et tourbillonnent autour de vous.
Comme notre âme vibre au gré des émotions diverses que crée la vue de la nature!
tout ce qui rappelle seulement un souvenir prend à nos yeux une teinte poétique.
Un jour, après avoir marché au milieu d'un dédale de murs de pierres sèches,
j'arrivai près d'un gros village, dégoûté d'une roule fastidieuse; mais, à dix minutes
de distance, était une fontaine qu'ombrageaient quelques grands arbres. Les filles
du village allaient el venaient, portant sur la tète des vases remplis d'eau ; elles
posaient légèrement leurs pieds nus sur le roc luisant. Ces femmes furent pour
moi un tableau vivant des traditions de la Bible; le plus petit brin d'herbe, une
jolie fleur, un peu de fraîcheur, le charme eût été rompu.
Les habitants de Terceire ne ressemblent pas à ceux des autres îles, qui sont
doux et communicatifs ; tout étranger, et par étranger j'entends le Portugais qui
n'est pas né à Terceire, est pour eux nn ennemi. Ils fixent sans cesse sur vous des
regards inquiets et soupçonneux. Quand on leur parle, ils semblent croire qu'on
veut les piller ou les outrager; ce n'est pas sans raison : le gouvernement portu-
gais ne paie ses innombrables employés qu'en tolérant leurs exactions, et c'est un
douloureux privilège pour Terceire d'être le centre de l'administration des Açores.
SOUVENIRS i)i:s Açoniis. 75
Une f^arnisoii oi,sivi\ à l'abri do tout coiilrùle, pèse cnielleiiieiil siii' ce peuple luisé-
lable, et le torture de plus d'uiu; t'aron. Si Saiul-donsalve est, dans l'île, le rendez-
vous de la liiie lleur de la galanterie, une eoiruption plus grossière menace les (;hau-
mières, elle inonde la raniille du pauvre. Le soldai, avee un tour d'esprit vraimenl
portugais, nomme sa cigarette de papier le messager de Onpidon. Ce triste mes-
sager, à demi brfiié, est d'ordinaire placé sur l'oreille d'une façon peu galante, qui
ra|)pelle la plume noircie dont est ornée la tète des gens de bureau. La cigarette
n'en est pas moins, pour parler le langage méridional, une épée et un bouclier.
Sous prétexte de demander du l'eu, le soldat s'insinue dans les maisons, et quand
il est surpris par queUiue homme de la famille, ce facile stratagème sert encore à
couvrir sa retraite. Les mères et les lilles recherchent avidement les maigres lar-
gesses du dernier caporal et du plus pauvre matelot, et les pères, les maris et les
frères sont toujours sur leurs gardes et i)rompts à se venger. De là cette lutte
sourde et constante qui anime le paysan contre l'autorité; de là cet esprit hargneux
qui le caractérise; il devient belliqueux par haine de la force militaire. Le senti-
ment de la vengeance doit être bien profondément enraciné en lui pour que, dans
une île dont le diamètre n'a que huit lieues, une guérilla de trois cents hommes
ait pu, pendant deux ans, échapper aux forces qui ont depuis conquis le Portugal.
Le chef de la bande venait hardiment vendre son gibier au marché d'Angra ; tous les
paysans le connaissaient, et il était aussi en sûreté que sur les montagnes. Les .soli-
tudes sont si profondes, que dans les vallées écartées des taureaux revenus à l'étal
sauvage errent librement, se propagent, et forment une guérilla qui elle aussi .se
maintient contre la civilisation. Il serait puéril de soupçonner d'aucun principe po-
litique le paysan révolté de Terceire; il a pour mobile la haine instinctive de qui le
foule, l'amour du brigandage, et l'attrait de la vie errante. Celte vie ne ressemble
en rien à celle du sauvage de l'Amérique du Nord, qui, pressé par la faim, .sans
cesse courbé sous le poids de la fatigue, et brisé par l'intempérie des saisons, traîne
dans de larges espaces son existence monotone et misérable. Le guérillero, au con-
traire, est le fils pervers de la civilisation. C'est dans ses vices qu'il puise les élé-
ments de la force qu'il tourne ensuite contre elle ; elle est sa pourvoyeuse, il l'ex-
ploite tour à tour et simultanément par le vol, la contrebande et la politique. Vivant
en plein air sous un ciel pur, le joyeux guérillero sent à peine le besoin; il peut
toujours échanger les privations qu'il redoute contre le danger qu'il aime.
L'île de Terceire, si dépourvue de ce qui fait d'ordinaire l'intérêt cl le charme
de la vie, séparée de tout, même de la mer, par les rochers qui l'entourent, est
poétique à force de tristesse, et plus encore par ses souvenirs glorieux; elle ne
possède que deux villes, et quelles misérables villes! Mais toutes deux ont un nom
dans l'histoire. Angra fut jadis célèbre par la résistance qu'elle opposa en 1585 à
la domination espagnole, et Villa-da-Praya a élé illustrée en 1829 par la courageuse
défense du comte de Villaflor. Le nom français est associé aux deux époques de
la gloire des Açores; le comte de Brissac conduisit dans ces îles six mille hommes,
qui longtemps résistèrent aux armées de Philippe II, et cinq cents de ces Français,
cantonnés à Terceire, s'y maintinrent |)endant plus d'une année. Dans les derniers
temps, un bataillon de nos compatriotes, d'un nombre à peu près égal, est venu se
joindre à l'expédition de don Pedro, et a pris une part ellicace à son succès. C'est
ainsi qu'à deux siècles de dislance se relie dans ce lieu écarté la chaîne des services
honorables que la France a rendus à la liberté portugaise. Aujourd'hui Villa-da-
Prayu n'est plus qu'une ruine; un affreux tremblement de terre l'a, celte année
74 SOUVENIRS DES AÇORES.
même, détruite de fond en comble. Angra a perdu son unique attrait. Les cortès
ont abaissé les barrières des cloîtres, et les nonnes de Saint-Gonsalve se sont dis-
l)ersées. Bien peu des cinquante-quatre couvents qui existaient dans ces îles lors
de mon séjour en i832, renferment encore leurs habitants ; cependant deux choses
si différentes l'une de l'autre, qu'on ose à peine les nommer ensemble, sont néces-
saires à la physionomie des Açores, les monastères et les fontaines. Des aqueducs
construits avec art conduisent l'eau dans les plus petits villages; sur le bord des
routes, et même dans les lieux écartés, on découvre des abreuvoirs el des fontaines
entretenus soigneusement et parés avec amour. Ce culte des eaux a une façon d'hos-
pitalité arabe el rappelle l'origine des mœurs de ce peuple si chrétien, tandis que
les hautes murailles des couvents et les églises élevées sont l'expression frappante
des sentiments qui dominent ces natures africaines.
Que dirai-je des trois petites îles dont je n'ai pas encore parlé, sinon qu'à Sainte-
Marie il y a beaucoup de perdrix rouges et de superbes tortues? Un vieux capitaine
d'infanterie qui en est gouverneur, et les douze hommes de garnison s'y plaisent
fort. L'honnête capitaine peut, grâce au curé, au juge et à un habitant de l'île, sa-
tisfaire toutes ses passions, qui sont le wisth et la chasse.
Florès et Corvo ont par leur position plus d'importance que Sainte-Marie. Si-
tuées à l'extrémité nord-ouest des Açores, elles servent de point de reconnaissance
aux navires qui reviennent des Antilles. Le voyageur fatigué par la splendeur mono-
tone de l'Océan voit en elles l'espérance de son arrivée prochaine en Europe ; il les
admire et les bénit, car de tous les plaisirs du voyage, le plus doux est toujours
celui du retour.
Jules dk Lasteyuie.
SAIM-ÉVREIOND.
Il y a des fortunes de reuoniniée bizarres, des noms populaires auxquels il ne se
rattache aucun souvenir, ou peu s'en faut; des hommes célèbres à tout prendre,
puisque tout le monde les connaît, mais dont personne ne connaît rien. A ceux-là,
il semble que la postérité n'ait fait les honneurs d'une autre vie que pour la
forme : elle a conservé l'étiquette, sans se soucier de ce qui était dessous. Ces ré-
flexions me venaient l'autre jour en me rencontrant par hasard avec un de ces
hommes dont il n'est resté que le nom. Je parcourais de l'œil les rayons d'une de
ces respectables bibliothèques, vieux meubles de famille, où tant de livres oubliés
dorment en paix sous leur reliure rouge, l'uniforme littéraire des deux derniers
siècles, quand je tombai sur une rangée de douze petits volumes in-dix-huit, inti-
tulés : OEuvres de Saint-Evremond. Le faites-nous du Saint-Evrcvioiid m'aL\:iH tou-
jours intrigué. Je fus curieux d'avoir enfin le mot de cette littérature de gentil-
homme si chère à Barbin, près de laquelle le xyiii*^ siècle avait passé en l'honorant,
comme par grâce, d'un regard distrait, et dont le nôtre ne s'occupait déjà plus. Il
faut le dire, le goiit un peu suspect du grand siècle en matière de petites produc-
tions, et l'admiration trop facile de la cour de Louis XIV, en extase devant les son-
nets de M. de Benserade, m'avaient tenu jusqu'alors en garde contre la légitimité
de cette vogue passagère. Derrière Saint- Évremond. il semble presque qu'on aper-
çoive Balzac et Voiture, et, en dépit du talent réel de ces deux rois du bel esprit, ce
sont là deux parrains littéraires qui donnent à penser. L'alambiqué est passé de
mode à cette heure, et l'ingénieux n'a plus cours qu'à demi, peut-être bien aussi
parce que l'on en trouve la main d'œuvre trop coûteuse et trop difficile. Bref, sur
la foi de La Harpe, qui parle de Saint-Évreniond de manière à n'engager personne
à le lire, et qui finit, en confrère dédaigneux, par le proclamer « un homme de fort
bonne compagnie, » je m'apprêtais à feuilleter en courant cette série formidable de
petits volumes : je n'eus pas besoin d'aller loin pour changer d'avis. Il y a là cer-
tainement bien du fatras, pour nous servir de l'expression de La Harpe; mais, en
mettant de côté le mauvais, l'ennuyeux, et ce qui revient aux faiseurs de Saint-
Evrcmond, il en reste encore assez pour fournir la matière d'une des éludes litté-
raires les plus curieuses que puisse nous offrir le xvii" siècle.
Charles de Saint Denys, sieur de Saint-h^vremond, naquit à Saint Denys-le-Ciuast,
près Coutances, le \" avril 1613, trois ans après la mort de Henri IV. C'était le
76 SAIIST-ÉVREMOND.
troisième des six fils de Charles de Saint-Denys et de Charlotte de Rouville, issus
tous deux des premières familles de Normandie, faisant grande figure dans le pays,
et assez haut placés pour qu'un siècle plus tard le père Anselme en ait parlé dans
son Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France et des
grands officiers de la couronne. Toute cette splendeur ne devait guère profiter au
jeune Charles de Saint-Denys, qui, avec son nom de Saint-Évremond, ou, comme
on prononce en Normandie, Saint -Ébremoni, tiré d'une petite terre de la baronnie
paternelle, n'avait en perspective d'autre héritage qu'une modeste légitime de
10,000 francs en argent et une pension de 200 écus, <i ce qui est beaucoup pour
un cadet de Normandie, » ajoute avec le plus grand sang-froid son historien Des-
maizeaux. « Dans ce temps- là, dit l'auteur des Mémoires de Grammont, était che-
valier qui voulait, abbé qui pouvait, j'entends abbé à prébende. » Saint-Évremond,
que dans sa famille on avait surnommé l'Esprit, fut jugé capable d'être mieux que
cela, et pour l'arracher h ces deux professions d'aventuriers, l'unique ressource de
tant de cadets, on le destina à la robe, qui dérogeait moins en Normandie que par-
tout ailleurs. En conséquence, à peine âgé de neuf ans, on l'envoya commencer ses
études à Paris, sous les pères jésuites, au collège de Clerniont, aujourd'hui Louis-
le-Grand, où il eut pour professeur de rhétorique le père Canaye, qu'il devait plus
tard mettre en scène dans un de ses plus ingénieux écrits. A quinze ans, Saint-
Évremond commençait son droit; mais, sur le point de devenir candidat sérieux à
l'honneur de siéger sur les fleurs de lys, une autre vocation se déclara chez le jeune
cadet. Malgré sa précocité intellectuelle, l'Esprit ne se sentait pas fait précisément
pour la vie tranquille et studieuse du magistrat : en même temps que ses profes-
seurs le vantaient aux autres écoliers, on parlait dans les salles d'armes de la hotte
de Saint-Évremond. Bref, il ferma bientôt les Inslitutes et le Droit Coutumier, et
remit joyeusement à l'air son épée de gentilhomme. C'était alors le temps du règne
de Richelieu. En lutte à la fois contre les protestants, contre les grands duroyaume,
contre l'Autriche, l'Espagne et la Savoie, la fière et belliqueuse érainence ne laissait
point les gens de guerre manquer d'occasions. Saint-Evremond, qui avait débuté à
seize ans par la fameuse campagne de Savoie, où nos soldats enlevèrent à la course
le redoutable Pas-de-Suze, Saint-Ëvremond fut nommé lieutenant à dix-neuf ans.
Cinq ans plus tard, on lui donna une compagnie. Immédiatement après le siège de
Landrecies.
Tout ceci ne ressemble guère à l'apprentissage d'un homme de lettres, et celui
qui eût annoncé alors au brave capitaine des armées du roi que la critique aurait
quelque jour un compte à régler avec lui, celui-là l'eût assurément trouvé fort in-
crédule. Néanmoins la vie brutale des camps ne pouvait absorber tout entier un es-
prit si curieux, si ennemi de l'exclusion. Il arriva que cet écolier quelque peu bret-
teur fit un soldat lettré. Les vieux historiens, les vieux philosophes et les vieux
poètes avaient suivi Saint-Évremond sous la tente, et sa réputation de merveilleux
causeur groupait autour de lui les plus grands seigneurs, qui le traitaient en ami
et en maître bien plutôt qu'en cadet à deux cents écus de pension.
Pendant ce temps, les années marchaient; Richelieu venait de descendre dans la
tombe, entraînant bientôt après lui son pupille couronné; la régence d'Anne d'Au-
triche avait commencé, et les esprits respiraient plus à l'aise, délivrés du maître
impitoyable qui depuis dix-huit ans tenait tout en bride. Des scènes nouvelles se
préparaient qui devaient achever l'éducation pratique du jeune philosophe en just-
aucorps. Mais, en attendant la fronde, il fallait obéir quelque temps encore à Tim-
SAlINT-KVnEMOND. 77
pulsion puissante imprimée aux alFaires par le grand ministre. La période française
de la guerre de trente ans arrivait alors à son moment décisif. La guerre était
partout, aux Alpes, aux Pyrénées, sur le Rhin, aux Pays-F3as. Saint-Kvremond
n'avait eu garde de manquer à une pareille fête. Il servait à la frontière de Cham-
pagne, au poste d'honneur, là où commandait un général de vingt-deux ans, senti-
nelle avancée du siècle de Louis XIV, qui en était encore à ses premières armes et
à son premier nom, et que l'on appelait alors le duc d'Enghien. A tort ou à raison,
le futur grand Condé se piquait déjà de littérature; il avait même été tout récem-
ment question à l'Académie de l'appeler à remplir la place laissée vacante par la
mort du fondateur. Avec cet instinct qui devait en faire un jour l'hôte de Molière,
de Racine, de La Fontaine, et l'ami de Bossuet, instinct peut-être plus moral qu'in-
tellectuel, le jeune duc vint droit à Saint-Évremond dans la foule. Pour l'attacher
de plus près à sa personne, il lui donna la lieutenance de ses gardes, à laquelle il
joignit une autre charge, peu compatible en apparence avec la première : il lui con-
fia la direction de ses lectures. La guerre donnait dans ce temps moins d'embarras
qu'au nôtre à ceux qui la faisaient. On marchait de siège en siège, posément, avec
mesure, sans tout cet attirail d'études topographiques dont s'entoure aujourd'hui
l'art militaire, sans ces préoccupations continuelles de manœuvres stratégiques et
de marches forcées qui absorbent les jours et les nuits de nos capitaines. Il ne
restait donc que trop de loisirs aux conducteurs de ces armées peu exigeantes, au
duc d'Enghien surtout, général au jour le jour, tout de verve et de spontanéité,
qui ne songeait à prendre son parti qu'en face de l'ennemi, tellement habitué à
compter sur l'inspiration du moment, qu'il disait un jour : c Ce que je n'ai pas
trouvé au bout d'un quart d'heure, je ne le trouverai de ma vie. » Ce n'était donc
pas une sinécure que la fonction dont était chargé Saint-Ëvremond, et il la rem-
plissait d'une manière qui ne serait peut-être plus du goût de nos étals-majors.
Pour égayer les moments perdus de son général, il lui expliquait les anciens, en
homme de sens et d'intelligence il est vrai, bien supérieur au commentaire pédant
(jui régnait alors dans le monde encore nombreux des savants en us. Lui-même a
donné quelque part un exposé de sa méthode, qui indique un esprit plus en avance
sur son siècle que ne l'ont laissé croire certains juges littéraires mal disposés en sa
faveur. « Je n'aime pas, écrivait-il bien longtemps après au maréchal de Créqui, je
n'aime pas ces gens doctes qui emploient toute leur étude à restituer un passage
dont la restitution ne nous plaît en rien. Ils font un mystère de savoir ce qu'on
jiourrait bien ignorer, et n'entendent iias ce qui mérite véritablement d'être en-
tendu Dans les histoires, ils ne connaissent ni les hommes ni les affaires : ils rap-
portent tout à la chronologie ; et pour nous pouvoir dire quelle année est mort un
consul, ils négligeront de connaître son génie et d'apprendre ce qui s'est fait sous
.son consulat. Cicéron ne sera jamais pour eux qu'un faiseur d'urciisons. César qu'un
faiseur de commentaires. Le consul, le général, leur échappent : le génie qui anime
leurs ouvrages n'est point aperçu, et les choses essentielles qu'on y traite ne sont
point connues »
Ce fut ainsi que Saint-Évremond lit la campagne de Rocroy, moitié lieutenant,
moitié secrétaire du prince, philosophant de compagnie avec le duc dans l'iuler-
valle de deux rencontres, et commentant César, son épée entre les jambes.
De retour à Paris, il fit enfin le premier pas dans la carrière des lettres, mais par
manière de passe-temps, pour se divertir lui et ses amis, sans la moindre préten-
tion au titre d'auteur, en homme au contraire qui défendait la langue des honnêtes
78 SALNT-EVREMOND.
yens contre celle des écrivains de niélier. Bientôt il courut par la ville une satire
manuscrite intitulée : Comédie des Académistcs pour la réformation de la langue
française. Alors comme aujourd'hui, le fauteuil académique était le point de mire
des moqueurs et des plaisants, quoique pour d'autres raisons. Notre Académie à
nous, race d'enfants en révolte qui se prétendent émancipés, n'a plus guère qu'une
vie de convention. En dehors des représentations quasi solennelles qu'elle donne
encore de temps à autre, son rôle est de peu d'importance; et si elle s'avisait d'é-
lever la voix, fût-ce pour hasarder un conseil, elle prêcherait à coup sûr dans le
désert, maintenant qu'il n'est plus si petit auteur qui ne dise ne relever que de
Dieu et de sa plume, quand plume il y a, et encore Dieu n'est-il pas toujours de la
partie ! Mais, du temps des acadéniistes , fraîchement éclose de dessous la robe rouge
de Richelieu, dans toute la verdeur d'une institution nouvelle, et fière encore d'avoir
soumis le Cid à sa férule, l'Académie régentait le Parnasse avec la morgue et la
raideur d'un tribunal sans appel. Elle donnait le mot d'ordre à l'hôtel Rambouillet,
qui l'aidait à >• purger le langage, " et ses décisions, colportées de ruelles en
ruelles, étaient autant d'arrêts contre celte pauvre langue de Rabelais, de Bran-
tôme et de Montaigne, qui, laissant aller chaque jour quelque débris de ses grâces
et de sa naïveté gauloises, s'apprenait à se tenir bien droite et bien majestueuse
pour recevoir, en grande dame, le grand siècle et le grand roi.
L'audacieuse satire des Académistcs attaquait de front la phalange réformatrice,
et le strict incognito que gardait l'auteur aiguillonnait encore la curiosité publique,
déjà piquée au vif par un vers franc d'allure, une raillerie pleine à la fois de sens
et de sel, par je ne sais quel air cavalier qui donnait une tournure originale à toute
la pièce. Les uns l'attribuèrent au compte d'Ellan, d'autres à Saint-Amand, acadé-
micien lui-même, avec son rôle dans la pièce, mais académicien sans ferveur, qui
commence par trouver tout mauvais, et qui n'entre en scène que pour troubler la
séance. » Quelques autres m'ont assuré, dit Pélisson dans son Histoire de l'Aca-
démie, qu'elle était d'un gentilhomme normand nommé M. de Saint-Évremond. »
Il ne faut pas juger la comédie des Académistes du point de vue scénique. Elle
ne fut jamais destinée au théâtre. Ce n'est, à vrai dire, qu'une satire dialoguée, ou
plutôt une série de dialogues satiriques, allant au hasard, sans action, sans intrigue,
sans autre lien entre eux que le fond même du sujet. Celle forme dialoguée lui a
valu l'honneur d'un litre aujourd'hui lourd à porter, dont alors le sens et la valeur
n'avaient pas encore reçu de la langue une sanction délinilive; mais, ceci reçu, on
trouvera peut-être que, comme écrivain et même comme critique, il y a quelque
gloire à avoir fait, en se jouant, bien avant Boileau, des vers tels que ceux-ci, par
exemple :
SAINT-AMAND.
Oui, mais je u'aime pas que monsieur de Godcau,
Exceplé ce qu'il fait ne trouve rien de beau ;
Qu'un fal de Chapelain aille, en chaque ruelle,
U'un ridicule ton réciter sa Pucelle,
Ou que, dur et contraint en ses vers amoureux,
Il fasse un sot portrait de l'objet de ses vœux ;
Que son esprit stérile el sa veine forcée
Produisent de grands mots qui n'ont sens ni pensée,
.le voudrais que Gombaud, TEsloile ut Collelct,
En prose comme eu vers eussent un peu mieux fait;
SAINT-ÉVREMOND. 79
Que des Amis Rivaux Bois-Robert ayant honte
Revînt à son talent de faire bien un conte.
La scène suivante appartient à l'histoire littéraire par un rapprochement que
personne ne s'avisera de contester, et pourtant je ne sache pas d'édition de Molière
où l'on ait eu l'idée de la mettre en regard de la fameuse scène de Trissoliu et de
Vadius, qu'elle a précédée de trente ans.
GODEAU
Itonjour, cher Colletcl.
coLLETEï se jette à genoux.
Grand évêquc de Grasse,
Dites-moi, s'il vous plaît, comme il faut que je fasse :
Ne dois-je pas baiser votre sacré talon ?
GODE.iC.
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon.
Levez-vous, Colletel.
COLLETET.
Votre magnificence
Me permet, monseigneur, une telle licence?
GODEAU.
Rien ne saurait changer le commerce entre nous :
Je suis évêque ailleurs, ici Godeau pour vous.
COLLETET.
Très-révérend seigneur, je vais donc vous complaire.
GODEAU.
Attendant nos messieurs, que nous faudrait-il faire?
COLLETET.
Je suis prêt d'obéir à votre volonté.
Ce ne sont jusqu'ici que les politesses préliminaires. La différence de rang entre
\es deux enfants d'ApoIloji, la condescendance proiectrice du grand cvêquc, l'em-
pressement servile de l'humble CoUetet, qui courbe jusqu'à terre sou échine
crottée, composent peut-être une donnée plus comique au fond que la familiarité
complaisante des deux pédants de Molière, qui se grattent tranquillement à tour
de rôle, de prime-abord et du même air.
Godeau s'empare ensuite majestueusement de la parole :
Oh bien! seul avec vous ainsi que je me voi,
Je vais prendre le temps de vous parler de moi.
Avez -vous vu mes vers?
El le voilà qui entonne son propre éloge, laissant à peine à CoUetet le temps
d'approuver. Mais le pauvre diable se lasse à la un de laisser traîner son admira-
lion à la remorque, au profit exclusif de son interlocuteur. Pour varier le discours,
il essaie à son tour de le mettre à la première personne. L'autre, qu'on interrompt
brusquement, change aussitôt de ton. Ce n'est point par une méprise que se fait la
rupture, et la marche n'en est que plus naturelle.
80 SAIÎMT-EVREMOND.
COLLETET.
Mais, sans parler de moi trop à mon avantage,
Suis-jc pas, monseigneur, assez grand personnage?
GODEAU.
Collclel, mon ami, vous ne faites pas mal.
COLLETET.
Moi, je prétends traiter tout le monde d'égal,
En matière d'écrits : le bien est autre chose;
De richesse et de rang la Fortune dispose.
Que pourriez-vous encor reprendre dans mes vers?
GODEAU.
CoUetet, vos discours sont obscurs ci couverts.
COLLETET.
11 est certain que j'ai le style magnifique.
GODEAU.
CoUelet parle mieux qu'un homme de boutique.
COLLETET.
Ah! le respect m'échappe. Et mieux que vous aussi.
GODEAU .
Parlez bas, Collelet, quand vous parlez ainsi.
COLLETET.
C'est vous, monsieur Godeau, qui me faites oulrag(!.
GODEAU.
Voulez-vous me contraindre à louer votre ouvrage ?
COLLETET.
.l'ai bien loué le vôtre.
GODEAU.
Il le méritait bien.
COLLETET.
,1e le trouve fort plat, pour ne vous celer rien .
GODEAU.
Si vous en parlez mal, vous êtes en colère
COLLETET.
Si j'en ai dit du bien, c'était pour vous complaire.
GODEAU.
CoUetct, je vous trouve un gentil violon.
COLLETET.
Nous somrnes tons égaux, étant fils d'Apollon.
GODEAU.
Vous, enfant d'Apollon'. Vous n'êtes qu'une bête.
COLLETET.
El vous, monsieur Godeau, vous me rompez la lélc.
SAINT-ÉVREMOND. Ki
Certaineiuent personne n'ira prétendre que la scène des Femmes Savantes ait
été ce qui s'appelle copiée sur celle-ci. A les comparer vers par vers, elles n'ont
rien de commun en a|)pareuce, et cependant il est bien clair que l'une contenait
l'autre en germe. Molière avait eu connaissance assurément de la comédie des
Àcadcmistcs, qui était encore célèbre de son temps, et, sans lui faire injure, on
peut dire qu'en dévelop|)ant plus savamment l'idée qu'il emprunte, il n'écrase
point pourtant son modèle.
Citons encore l'arrèl si gravement comique qui résume les débals grannnaticau\
de la docte assemblée, et dans lequel le malin critique a trouvé moyen de lancer à
chacun son trait, dans la langue la plus souple et la plus élégante.
Grâce à Dieu, compagnons, la divine assemblée
A si bien travaillé, que la langue est réglée.
Nous avons retranché ces durs et rudes mots
Qui semblent introduils par les barbares Golhs;
Et s'il en reste aucun en faveur de l'usage.
Il fera désormais un mauvais personnage.
Or, qui fil l'important, déchu de tous honneurs.
Ne pourra plus servir qu'à de vieux raisonneurs ;
Combien que, pour ce que, font un son incommode,
Et d'autant et parfois ne sont plus à la mode.
Il consie, il nous appert, sont ternies de barreau;
Mais le plaideur françois aime un air plus nouveau.
// appert étoil bon pour Cujas et Barthole ;
// conste ira trouver le parlement de Dole,
Où, malgré sa vieillesse, il se rendra commun
Par les graves discours de l'orateur Le Brun.
Du pieux Chapelain la bonté paternelle
Peut garder son tombeau pour sa propre Pucelle.
Aux stériles esprits, dans leur fade entretien.
On permet à ravir, lequel n'exprime rien.
Certes, à lire ces vers, on est tenté de regretter que celui qui les a écrits n'ait
pas été le fds d'un petit greflîer ou d'un pauvre drapier des halles, comme d'autres
plus heureux que lui, et que d'un jeu il n'ait pas été obligé de faire une occupation
sérieuse. Nous ne serions pas réduit, à l'heure qu'il est, à le prendre pour sujet
d'une étude de découvertes, et de nos vieux classiques ce serait, à coup sûr, un de
ceux qui se ferait accepter le mieux des écoles nouvelles.
Mais à chacun son lot dans ce monde. Pendant que les éditions à la main de la
comédie des Académistes se multipliaient dans le public, le gentilhomme auteur
était déjà loin. Il avait suivi le duc d'Enghien sur les bords du Rhin, et prenait lar-
gement sa part de ces campagnes glorieuses qui devaient achever l'œuvre exté-
rieure de Richelieu. A Nordlingen, Saint-Évremond, placé à la tète de son esca-
dron, juste au pied d'une éminence qu'occupaient les ennemis, y soutint sans
broncher, pendant trois heures, le feu de leur monsquelerie et d'une batterie de
quatre pièces de campagne. Presque tout son monde y resta ; lui-même fut atteint
au genou gauche d'un coup de fauconneau qui le laissa près de six semaines entre
la vie et la mort. A peine remis sur pied, il devint garde-malade à son tour. Le
duc d'Enghien ayant été forcé de prendre le lit, à la suite des fatigues de la cani-
<S2 SAINT-ÉvnEMOND.
pagne, Saint-Évreniond berça sa convalescence avec des lectures moins sérieuses
cette fois que les autres. Pantagruel et Gargantua en firent d'abord les frais; mais
le langage parfois plus que populaire du curé de Meudon n'allait pas toujours
à l'oreille princière du grand Condé, et le lecteur intelligent se rabattit sur
Pétrone, débauché de cour dont le succès ne fut pas douteux.
Quatre années s'écoulèrentainsi au bout desquelles cette double fraternité d'armes
et de lettres entre le prince de la maison de Bourbon et le cadet normand vint
tout à coup à se rompre d'une façon assez bizarre, a M. le prince, dit Desmaiseaux,
se plaisait à chercher le ridicule des hommes, et il s'enfermait souvent avec le
comte de Miossens et M. de Saint-Évremond, pour partager avec eux ce plaisir. Un
jour, ces messieurs sortant d'une de ces conversations satiriques, il échappa à
M. de Saint-Évremond de demander à M. de Miossens s'il croyait que son altesse,
qui aimait si fort à découvrir le ridicule des autres, n'eût pas elle-même son ridi-
cule, et ils convinrent que celte passion de chercher le ridicule des autres lui don-
nait un ridicule d'une espèce toute nouvelle. Cette idée leur parut si plaisante,
qu'ils ne purent résister à la tentation de s'en divertir avec leurs amis. M. le prince
en fut informé, et donna bientôt des marques de son ressentiment. Il ôta à M. de
Saint-Évremond la lieutenance de ses gardes, et ne voulut plus avoir de liaison
avec le comte de Miossens. »
Celui-ci prit bientôt sa revanche. Deux ans après, servant à la fois sa rancune
et celle du Mazarin, il se chargea d'arrêter Condé et son frère, et les emmena
prisonniers au donjon de Vincennes. Quant à Saint-Évremond, il alla retrouver
tranquillement le manoir paternel, en Normandie, où il arriva juste à temps pour
assister aux premiers troubles de la fronde. Nul ne semblait devoir faire nn meil-
leur frondeur que ce caustique gentilhomme dont la raillerie indépendanle venait
de narguer jusqu'au pied de sa tente le vainqueur de Roeroy, de Fribourg et de
Lens ; les meneurs du parti songèrent donc à le gagner dès l'abord.
Mais Saint-Évremond n'était pas seulement un homme d'esprit. Ce qui dominait
surtout dans cette nature fine et mordante, c'était un admirable bon sens que rien
n'influençait, ni l'opinion, ni l'entourage, et qui allait vile au fond des choses.
Aussi ne prit-il pas un moment au sérieux celte grande mystification de la fronde,
qui avait peut-être un sens dans les rues de Paris, où la foule, nn peu à l'aventure
il est vrai, avait accepté pour drapeau le rochet brodé d'un Brulus petit maître
et tonsuré, mais non dans les rangs de celte noblesse étourdie jouant à la révolte,
en Normandie, à la suite du duc de Longueville. Cette soi-disant émancipation de
la noblesse, cette dernière convulsion de la féodalité expirante, comme nous disons
nous autres, n'inspira au cadet de Saint-Denys qu'un fou rire qu'il satisfit tout à
l'aise en écrivant sa satire intitulée : Retraite du duc de Longueville en Normandie.
L'arme nationale du ridicule a i-arement été maniée avec autant d'adresse et de
bonheur que dans ce petit pamphlet de seize pages, à la hauteur, pour le fond
comme pour la forme, de la Satire Ménippée. Le duc de Longueville se décide à
venir haranguer les conseillers du parlement de Rouen, après avoir fait toutefois
observer par précaution, du haut d'une tour, la contenance du peuple. Le peuple
est tout à la joie; le parlement entraîné promet autant d'arrêts que l'on voudra,
sans rien examiner, sous la condition qu'on supprimera le semestre, et le duc, en
attendant Tannée qu'il aura, ne songe plus qu'à en distribuer les charges. Ici se
déroule une suite de malins croquis, dessinés tous de main de maître. Varicarville,
l'esprit fort, se refuse d'abord à tout emploi, « ayant appris de son Rabbi que, pour
SAINT-ÉVREMOM). 80
bien entendre le vieux Testament, il y faut une application entière, et même so
réduire à no manger que dos herbes, pour se dégager de toute vapeur grossière. »
Il accepte pourtant le soin de la police, o Mais, comme il arrive toujours cent
malheurs, il avait oublié à Paris un manuscrit du comte Maurice, dont il eût tiré
(le grandes lumières pour l'artillerie et pour les vivres, ce qui fut cause vraisem-
blablement qu'il n'y eut ni munitions ni pain dans celle armée-là. » Saint-lbal ne
demande que l'honneur de faire entrer les ennemis en France; on lui répond que
messieurs les généraux de Paris se le réservent. Pour le comte de Ficsque, il obtient
c une commission particulière pour les enlèvements de quartier et autres exploits
brusques et soudains, dont la résolution se peut prendre en chantant un air de la
Rarre, et dansant un pas de ballet. » Il y a là aussi un certain marquis d'Heclot.
qui se fait donner le commandement de la cavalerie, « parce qu'il était mieux
monté que les autres, qu'il était environ de l'âge de M. de Nemours lorsqu'il la
commandait en Flandre, et qu'il avait une casaque en broderie toute pareille à la
sienne. » Sur la même ligne se placent Hanerie et Caumenil, qui réclament la
charge de maréchaux de camp, « Hanerie, fondé sur ce qu'il avait pensé être
enseigne des gendarmes du roi; Caumenil, sur ce qu'il s'en était peu fallu qu'il
n'eût été mestre -de-camp du régiment de Monsieur, n Campion demande seulement
à être maréchal de bataille, «■ pour apprendre le métier, avouant ingénument qu'il
ne le savait pas; n Boucaule de même. « Il ne pouvait pas dire qu'il eût jamais
vu d'armée, mais il alléguait qu'il avait été chasseur toute sa vie, et que, la dutssc
étant une image de la guerre, selon Machiavel, quarante ans de chasse valaient
pour le moins vingt campagnes. Il voulut être maréchal de camp, et il le fut, i.
Sans chercher à quitter le terrain de la critique littéraire, observons en passant,
à titre de rapprochement historique, qu'hier encore les derniers rassemblements
de nos gentilshommes de l'Ouest, aussi inoffensifs, à vrai dire, que ceux de 16i9,
offraient presque le pendant de ce tableau si comiquement vrai. Au témoignage de
quelques hommes de sens entraînés là par une de ces religions qui discutent rare-
ment, et jamais qu'après, on ne trouvait que des généraux ; les plus modestes se
faisaient officiers, toujours en raison de l'axiome de Machiavel, si ingénieusement
appliqué par Boucaule. Au surplus, l'écrivain du xvii^ siècle a parfaitement saisi le
côté général des ridicules qu'il avait sous les yeux, et, laissant de côté la joyeuse
raillerie, il donne en terminant, avec une gravité empreinte de tristesse véritable,
le dernier mot de toutes les frondes passées, présentes et futures, c Je me tiens
heureux, dit-il, d'avoir acquis la haine de tous ces mouvements-là, plus par obser-
vation que par ma propre expérience. C'est un métier pour les sots et pour les
malheureux, dont les honnêtes gens et ceux qui se trouvent bien ne se doivent point
mêler. Les dupes viennent là tous les jours en foule; les proscrits, les misérables
s'y rendent des deux bouts du monde : jamais tant de générosité sans honneur,
jamais tant de beaux discours et si peu de bon sens; jamais tant de desseins sans
actions, tant d'entreprises sans elfets; toutes imaginations, toutes chimères ; rien
de véritable, rien d'essentiel que la nécessité et la misère. » Croyez-vous bien que
ceci ne soit pas de la philosophie à l'usage de notre temps? Et que dites-vous de
cet homme de furt bonne compagnie, qui trouve au bout de sa plume un pareil
enseignement et dans une langue comme celle-là?
La première fronde apaisée, les hauteurs de Condé en suscitèrent bientôt une
seconde, et Saint-Évremond, cette fois, ne se déclara pas seulement le champion
littéraire de la cour. Pendant que son ami Miossens le vengeait à Yincennes d'une
8i SAINT-EVREMOND.
plaisanterie mal prise, il marchait avec l'armée royale en Normandie, contre ces
mêmes gentilshommes qu'il avait mis si plaisamment en scène. Au mois de sep-
tembre 1652, il reçut, en récompense de son zèle, un brevet de maréchal de camp,
suivi le lendemain d'une pension de 5,000 livres. Il servit ensuite avec son ami
M. de Caudale, le Ois du duc d'Ëpernon, puis en Flandre, sous les ordres du ma-
réchal d'Hocquincourl, et, chemin faisant, il exerçait sa verve de droite et de
gauche, en Jionnête homme qui prenait ses ébattements, jetant son rire de tous les
jours sur le papier, sans autre but que d'en faire part à ses amis. Ce fut ainsi qu'il
6t la Conversation du maréchal d'Hocquincourl avec le j}ère Canaye , écrite au
sortir d'un dîner chez le maréchal.
Déjà avait commencé la grande querelle des jésuites et des jansénistes, et, bien
loin derrière ceux-ci, pointait la secte anathématisée des esprits forts; entre les
trois, le gros des gens de qualité manœuvrait au hasard, promenant une foi cava-
lière, peu d'accord, la plupart du temps, avec les idées qu'on se forme volontiers
du grand siècle. Nul ne l'a mieux vu, ni surtout mieux rendu que Saint-Évremond,
et cette bluette de gentilhomme bel esprit est, à coup sûr, une des pages les plus
instructives de notre histoire religieuse. » A qui parlez-vous des esprits forts, dit
le maréchal, et qui les a connus mieu.x que moi? Bardouville et Saint-lbal ont été
les meilleurs de mes amis. Ce furent eux qui m'engagèrent dans le parti de mon-
sieur le comte, contre le cardinal de Richelieu. Si j'ai connu les esprits forts! Je
ferois un livre de tout ce qu'ils ont dit. Bardouville mort, et Saint-lbal retiré en
Hollande, je fis amitié avec La Frette et Sauvebœuf. Ce n'étoient pas des esprits,
mais de braves gens. La Frette étoit un brave homme et fort mon ami. Je pense
avoir assez témoigné que j'élois le sien dans la maladie dont il mourut. Je le voyois
mourir d'une petite lièvre, comme auroit pu faire une femme, et j'enrageois de
voir La Frette, ce La Frette qui s'étoit battu contre Bouteville, s'éteindre ni plus
ni moins qu'une chandelle. Nous étions en peine, Sauvebœuf et moi, de sauver l'hon-
neur à notre ami, ce qui me fit prendre la résolution de le tuer d'un coup de pis-
tolet, pour le faire périr en homme de cœur. Je lui appuyois le pistolet sur la tète,
quand un b.... de jésuite, qui étoit dans la chambre, me poussa le bras et détourna
le coup. Cela me mit dans nne si grande colère contre lui, que je me fis jansé-
niste. » Mais voilà notre janséniste qui devient amoureux de M""' de Montbazon.
« Il y avoit toujours auprès d'elle un certain abbé de Rancé, un petit janséniste,
qui lui parloit de la grâce devant le monde, et l'entretenoit de toute autre chose
en particulier. Cela me fit quitter le parti des jansénistes. Auparavant je ne perdois
pas un sermon du père Desmares, et je ne jurois que par messieurs de Port-Royal.
J'ai toujours été à confesse aux jésuites depuis ce temps-là, et si mon fils a jamais
des enfants, je veux qu'ils étudient au collège de Clermont, sur peine d'être dés-
hérités. »
Quant aux esprits forts, le brave maréchal ne saurait dire pourquoi il les a quittés.
<i Je ne l'ai que trop aimée, la philosophie, dit le maréchal, je ne l'ai que trop aimée,
mais j'en suis revenu, et je n'y retourne pas. Un diable de philosophe m' avoit tel-
lement embrouillé la cervelle de premiers parents, de pomme, de serpent, de pa-
radis terrestre et de chérubins, que j'étois sur le point de ne rien croire. Le diable
m'emporte si je croyois rien. Depuis ce temps-là je me ferois crucifier pour la re-
ligion. Ce n'est pas que j'y voye plus de raison, au contraire, moins que jamais ;
mais je ne saurois que vous dire, je me ferois crucifier sans savoir pourquoi. »
A côté de cette figure insoucieuse et quelque peu brutale, celle du père Canaye,
SAINT-EVREMONU. bh
l'œil au ciel, et sur les lèvres un sourire éternel, à travers toutes les épreuves où le
l'ont passer les boutades du vieux seigneur, forme, par le contraste, un tableau de
genre achevé. Cetle scène délicieuse, dans sa férocité naïve, où le malencontreux
jésuite intervient si fort à propos, n'a rien qui le déconcerte. » Remarquez-vous,
monseigneur, remarquez -vous comme Satan est toujours aux aguets : Circuit quœ-
rcns quem devorct? Vous concevez un petit dépit contre nos pères, il se sert de
cette occasion pour vous surprendre, pour vous dévorer, pis que dévorer, pour vous
faire janséniste. Vicfilate, vigilate; on ne sauroit être trop en garde contre l'en-
nemi du genre humain. » Le bon père veut ensuite persuader à son terrible hôte
qu'il n'a pas convoité lapins belle du vionde (1). Le maréchal, qui n'a pas appris
dans les ruelles « à aimer comme un sot, « et qui tient à l'en convaincre, saisit un
couteau : « Voyez-vous, dit-il, si elle m'avoit commandé de vous tuer, je vous au-
rois enfoncé le couteau dans le cœur, j Étourdi par cette argumentation peuscolas-
lique, le père se laisse aller à la peur, en présence du couteau qui demeure toujours
levé : « Il s'éloignoit insensiblement du maréchal par un mouvement de fesse im-
perceptible. 11 Mais il se remet bientôt en selle. Quancî vient l'épisode de l'abbé de
Rancé : «Oh! que les voies de Dieu sont admirables! s'écrie-t il. Que le secret de sa
justice est profond ! Un petit coquet de janséniste poursuit une dame à qui mon-
.seigneur vouloit du bien. Le Seigneur miséricordieux se sert de la jalousie pour
mettre la conscience de monseigneur entre nos mains. Jlinibilia jadicia tua. Do-
mine. » Le triomphe du saint homme est complet, à cette bizarre déclaration de
foi de l'ancien esprit fort, tout prêt maintenant à se faire crucifier pour la religion
sans savoir pourquoi. « Tant mieux, monseigneur, reprit le père d'un ton de nez
fort dévot, tant mieux, ce ne sont point mouvements humains, cela vient de Dieu.
Point de raison! c'est la vraie religion cela. Point de raison! Que Dieu vous a fait,
monsieur, une belle grâce! Estolo sicut infantes; soyez comme des enfants. Les en-
fants ont encore leur innocence, et pourquoi? parce qu'ils n'ont point de raison.
Beati puupcres spiritu ; bienheureux les pauvres d'esprit, ils ne pèchent point. La
raison? c'est qu'ils n'ont point de raison. Point de raison. Je ne sawois que vous
dire. Je ne suis pourquoi. Les beaux mots ! Ils devroient être écrits en lettres d'or.
Ce n'est pas que j'y voye plus de raison, au contraire, moins que jamais. En vérité,
cela est divin pour ceux qui ont le goût des choses du ciel. Point de raison! Que
Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grâce ! "
Cela peut marcher de front, pour la grâce et la finesse, avec les meilleurs pas-
sages des Provinciales, et, de plus, Saint-Éviemond a sur Pascal, qu'il a précédé
de deux ans (2), cet avantage immense, qu'il est aussi peu janséniste que jésuite.
Tout à l'heure il vient de faire, rien qu'avec les exclamations enthousiastes du père
Canaye, le procès le moins Ihéologique et le plus serré aux doctrines exagérées de
la société de Jésus sur la grâce. Mais ce n'est pas là qu'est pour lui la question. Il
voit clair au fond de ces controverses furibondes, et, quitte à parler pour eux, il
faut que ses personnages lui livrent leur secret. « Quelle folie, lui dit le père Canaye
dans un tête-à-tête conûdentiel, trop confidentiel peut-être pour être bien histo-
rique ; quelle folie de croire que nous nous haïssions pour ne pas penser la même
chose sur la grâce! Ce n'est ni la grâce, ni les cinq propositions qui nous ont mis
mal en.semble : la jalousie de gouverner les consciences a tout fait. »
(1) Surnom de M""" de Monlbazou.
(2) Les Provinciales ont été publiées en 1656.
To;.!E 1. ()
86 SAINT-EVREMOND.
Celle indépendance Uanquille, ces libres allures d'un espril moqueur el bien
|)orlanl, sans préjugés, mais sans fièvre, fonl de Saint-Évremond unoespècede phi-
losophe à pari, en avance réellement, non pas d'un, mais de deux siècles, el qui
irouverail plutôt sa place, s'il fallait le classer par ordre d'analogie, dans les rangs
de l'école critique de ce temps que dans ceux de la phalange belliqueuse des ency-
clopédistes : du reste, philosophe d'inslinct el à ses heures, comme il était écrivain,
prenant avant tout le temps de vivre, el, pour le dire en passant, viveur des plus
délicats et des plus rallinés. On connaît ce fameux ordre des Coteaux dont parle
Boileau dans son repas ridicule, et sur lequel Bois-Roberl fil la satire intitulée :
Les Coteaux. Or, les coteaux, ou mieux les trois coteaux, n'étaient autres que Bois-
Dauphin, d'Olonne et, n'en déplaise aux convenances littéraires, Saiul-Ëvremond
en personne. Ils formaient à cette époque, avec le commandeur de Souvré, une
bande privilégiée qui tenait le haut bout de la table, el dictait les lois de la bonne
chère. L'évèque du Mans, M. de Lavardin, qui s'était mis aussi sur les rangs, avec
autant de bonne volonté peut-être, mais moins de talent el de succès, se laissa aller
un jour, au beau milieu d'un dîner, ;i une crilique jalouse de ses heureux rivaux.
.< Ces messieurs, s'écria-t-il avec dépit, outrent tout à force de vouloir raffiner sur
tout ; ils ne sauraient manger que du veau de rivière ; il faut que leurs perdrix vien^
nenl d'Auvergne, que leurs lapins soient de La Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne
sont pas moins difficiles sur le fruit; el, pour le vin, ils n'en sauraient boire que des
trois coleaux d'Ay, d'Haut-Villiers et d'Avenay. » Les trois amis relevèrent le mot
el plaisantèrent si longtemps sur les coleaux de monsieur du Mans, que le nom leur
en resta.
Les préoccupations culinaires n'absorbaient pas cependant Saint-Évremond au
point de faire tache dans sa vie. Son vrai métier était toujours la guerre ; il assista
à toutes les campagnes de Flandre jusqu'à la suspension d'armes de KiTiO. Toute
celte période qui s'écoula entre la fronde el le traité des Pyrénées fut l'époque la
plus heureuse de sa longue carrière. Recherché par tout ce que la cour avait de
plus distingué, entouré d'amis dévoués et puissants, el donnant le ton par l'éclat
el les séductions irrésistibles de son esprit, il n'était bruit que de lui dans les ruelles
(|u'il inondait de madrigaux, de dizains el de. sonnets, aussi mauvais, il faut le dire,
(]ue tout ce qui se faisait alors à l'hôtel de Rambouillet.
Mes yeux, mes inutiles yeux,
Vous savez bien que dans ces lieux,
Iris f'ail toujours sa demeure,
El si proche de ses appuis,
Ingrats! vous souffrez que je mourc
Du chagrin de ne la voir pas.
C'est sans doute après avoir jeté les yeux sur cette partie des œuvres de Saint-
Évremond que le savant et judicieux Lemontey l'a rangé au nombre de « ces gens
de cour el gens d'esprit qui daignaient faire des vers détestables. " Détestables!
ceux-là le sont assurément; l'on a vu cependant que le chantre malheureux d'Iris
avait eu un jour d'assez bonnes inspirations, et ce n'est pas comme faiseur de petits
vers qu'il faut apprécier Saint-Evremond. On peut croire qu'il sacrifia sans façon
au goùl qui régnait alors, mais il était sans doute le premier à rire de ses vers lan-
goureux, si peu d'accord avec toutes ses habitudes d'esprit. Ceci n'est pas une ex-
SAIIST-ÉVREMOND. 87
dise de biographe honteux, car quelques pages après cette excursion poétique clans
le /Jffijs de Tendre vient justement une espèce de satire dirigée contre les maîtresses
du genre, contre les précieuses, qu'il déDnit plaisamment, d'après Ninon de Len-
clos, les jansénistes de l'amour. Celle-là, il l'aimait et la chantait à sa manière, en
raison de cette maxime qui commence une de ses lettres, » qu'il n'y a rien de si
honnête qu'une ancienne amitié, et rien de si honteux qu'une vieille passion. »
Il fniit brûler d'une flamme légère,
Vivo, briUanto, et toujours passagère ;
Klre inconstante aussi longtemps qu'on peut,
Car un temps vient que ne l'est pas qui vcul.
Convenez que ce n'est plus là le même amoureux, et que le poêle y gagne.
Notre heureux gentilhomme s'en allait ainsi devant lui, faisant blanc de sa plume
et de son épée, jetant au vent son cœur et son esprit, coteau renommé, comme il
récrivait en 170-i, à milord Gallovvay, poète à la mode et philoso|)he sans système,
ce qui est l'être deux fois; il atteignait sa quarante-huitième année, sansavoir es-
suyé de véritable bourrasque, à travers une époque toute semée de troubles et de
disgrâces, et pouvait à bon droit croire sa vie fixée pour toujours; mais il était
loin de compte avec le sort. Tout indulgente et modérée que fût la moquerie de
Saint-Évremond, elle était trop universelle, trop insoucieuse des personnes pour être
sans danger à cette cour de France, telle que l'avait laissée Richelieu. Déjà Condé
lui en avait appris quelque chose. En 1654, Mazarin lui avait fait sentir par une
captivité de deux ou trois mois à la Bastille l'inconvénient de certaines plaisante-
ries. L'incorrigible railleur ne se contente pas de la leçon. En 1639, il suit le car-
dinal aux conférences d'où sortit la paix des Pyrénées, et pendantque d'un bout du
royaume à l'autre les joyeuses volées de cloches convoquent la France entière à un
Te Deum général, lui n'a rien de plus pressé que d'écrire en cachette au marquis
de Cn'qui une longue lettre dans laquelle il couvre de ridicule et le négociateur et
le traité. Jusque-là tout va bien. La lettre, après avoir passé seulement par un petit
nombre de mains sûres, revient bientôt entre les mains de son auteur, qui tient
sous clef le scandale, et, pour plus de sûreté, Slazarin meurt quelques mois après
grand ami de Saint-Évremond, qu'il avait appelé au chevet de son lit de mort pour
lui lire sa fameuse satire des troubles de Normandie. Celui ci ne pensait déjà plus
à rien ; mais voici que le roi le nomme pour être de ce voyage en Bretagne (1661),
pendant lequel Fouquet fut arrêté, et, avant de partir, il laisse de confiance la cas-
sette où sont ses papiers entre les mains de M™" du Plessis-Bellière, intime amie
du surintendant. Arrive la catastrophe de Vaux; les gens dn roi font une descente
chez tous les amis de Fouquet, et s'emparent de la cassette de Saint-Évremond, où
Colberl et Le Tellier découvrent la fatale lettre sur la paix des Pyrénées. Les deux
élèves de Mazarin, jaloux de se montrer fidèles à la mémoire récente encore de leur
maître, jettent les hauts cris auprès du roi, et intéressent si bien sa susceptibilité
personnelle dans cette affaire posthume, qu'ils obtiennent un ordre d'envoyer Sainl-
Evremond à la Bastille. Pendant ce temps, le satirique correspondant du marquis
de Créqui, peu inquiet de son crime inédit de lèse-majesté, s'en revenait à petites
journées de la maison de campagne du maréchal de Clérembaut. Un des gens de
Gourville, envoyé en poste à sa rencontre, le joignit dans la forêt d'Orléans, et lui
apprilqu'il marchait droit au-devant delà Bastille. L'exemple de Bassompière n'était
pas rassurant, et Saint-Évremond, qui avait goûté une fois déjà du régime de la
88 SAINT-EVREMOND.
prison, ne se souciait pas île faire le pendant de cette longue infortune. 11 alla se
cacher d'abord en Normandie, chez ses parents ; puis, craignant une perquisition,
il mena quelque temps une vie errante à travers les provinces frontières, marchant
la nuit, et ne s'arrètant qu'en lieu sur. Las enfin de tant d'alarmes et de précau-
tions, il sortit furtivement du royaume vers la fin de l'année, et se réfugia en Hol-
lande, l'asile classique des proscrits de cette époque.
Il n'y avait là rien de fort ell'rayant pour un homme qui avait passé par la fronde
et par Richelieu. Une fuite était un cas prévu dans la série des chances qui alten
daient tout homme de cour. Du reste, api'ès Gaston d'Orjéans et tant d'illustres
personnages, à finir par le grand Condé, il était bien permis à un .simple maréchal
de camp de passer la frontière, sinon en partie de plaisir, du moins comme une
chose assez naturelle, et avec l'espoir légitime de revenir bientôt.
Saint-Evremond passa donc gaiement les premiers jours de l'exil. 11 emportait
avec lui assez d'argent comptant pour être de longtemps à l'abri du besoin, sans
compter une rente de deux cents écus que lui avait faite le maréchal de Créqiii, et
sa légitime de Normandie. Il laissa bientôt la Hollande pour l'Angleterre, où l'ap-
pelaient de nombreux amis qu'il s'y était faits l'année précédente, lors de l'ambas-
sade du comte de Soissons, venu à Londres avec l'élite de la cour de France pour
fêter la restauration des Stuart. Bel esprit, savant viveur, et par-dessus tout causeur
plein de sens et de séduction, Saint-Évremond avait eu le même succès à Londres
qu'à Paris. A peine reparut-il à la cour joyeuse de Charles II, qu'il se vit entouré
de tout ce qu'elle possédait d'esprits sérieux ou aimables et de seigneurs distingués,
Cowley, Waller, Hobbes, le chevalier Digby, le duc d'Osmond, milord Crofiz, les
comtes de Saint -Albans et d'Arlington. Déjà avait commencé pour les Anglais cette
réputation de libres penseurs qui sonnait si mal aux oreilles du grand roi, élevé au
bruit de leur brutale révolution. La philosophie calme et indépendante de Sainl-
Évremond put respirer à l'aise dans cette atmosphère de tolérance universelle. Ni
princes, ni ministres, ni jésuites, ni jansénistes, n'avaient beaucoup, à vrai dire,
entravé ses allures, du temps qu'il était en France ; les décisions même de l'opinion,
en matière politique comme en matière littéraire, avaient glissé sur sa raison sans
l'entamer. Il manquait néanmoins à ces résistances instinctives d'un esprit main-
tenu droit par le sentiment seul de sa force, l'autorité de l'exemple et l'appui du
milieu. Il trouva l'un et l'autre en Angleterre. Là, Saint-Évremond ne fut plus un
esprit fort, mais un philosophe, philosophe exclusivement pratique il est vrai, en
dehors de toute école et de toute théorie, et qu'on ne saurait rallier sous aucun dra-
peau scientifique, pas même sous celui du scepticisme, mais philosophe de bon
aloi, enfant légitime de Rabelais et de Montaigne, ces vieux interprètes du bon
sens gaulois, et quelque peu père de Voltaire lui-même, quoique, en fils hon-
teux, le patriarche de Feriicy ait paru renier le courtisan de Louis XIV et de
Charles II.
L'occa.sion, le caprice, le plaisir de pourchasser des ridicules, avaient inspiré à
Saint-Évremond ses premiers essais, composés à l'aventure, dans ses moments
perdus. Les loisirs de l'exil lui remirent la plume à la main. Reprenant à tête re-
posée ses premières études sur l'antiquité, l'ancien secrétaire du grand Condé mit
à profit les souvenirs de ses lectures sous la tente, et, pour son entrée dans la litté-
rature .sérieuse, il écrivit le livre sans contredit le plus remarquable de critique
historique au xvii^ siècle. Les cent pages qui nous restent de ses Réflexions sur
les divers génies du peuple romain paraîtraient peut-être un peu passées de mode
SAINT-ÊVKEMOND. 89
aujourd'liiii, après les liariliossos avonluroiises cl les projjrès de la mise en scène
de l'école moderne; mais, à lépociue de Uollin cl de (hévier, elles no pouvaient
sortir (pie d'iiive Icle admirablemcnl organisée. Elles sonl, pour le sens cl l'intelli-
gence hislori(îues, bien an-dessus des phrases éloquentes de ÏIIixtoiiT universelle,
et, n'en déplaise au xviii" siècle, elles ont pu fournir à Montesquieu le cadre et
l'idée première de son fameux Essai. Ajoutons que, comme couvre de style, elles
peuvent soutenir la comparaison avec les maîtres. Nous ne citerons qu'une page
prise au liasard.
u Les premières guerres des lîomains ont été Irès-importantes à leur égard, mais
peu mémorables si vous en exceptez quelques actions extraordinaires des parlicu-
liers... Considérant ces expéditions en elles-nièmos, on trouvera que c'éloient plutôt
des tumulles que de véritables guerres; et, à dire vrai, si les Lacédémoniens avoient
vu l'espèce d'art militaire que praliquoient les Romains en ces temps-là, je ne doute
point qu'ils n'eussent pris pour des barbares des gens qui ôtoient la bride à leurs
chevaux pour donner plus d'impétuosité à la cavalerie, des gens qui se reposoient
de la sûreté de leur garde sur des oies et sur des chiens dont il punissoienlla pa-
resse ou récompensoient la vigilance. Cette façon grossière de faire la guerre a duré
assez longtemps. Les Romains ont fait même plusieurs conquêtes considérables avec
une capacité médiocre. C'éloient des gens fort braves et peu entendus qui avoient
à faire à des ennemis moins courageux et plus ignorants : mais, parce (jue les chefs
s'appeloiont des consuls, que les troupes se nommoienl des légions, et les soldats
des Romains, on a plus donné à la vanité des noms qu'à la vérité des choses; et
sans considérer la différence des temps et des personnes, on a voulu que ce fussent
de mêmes armées sous Camille, sous Maulius, sous Cincinnatus, sous Papyrius
Cursor, sous Curius Don talus, que sous Scipion, sous Marius, sous Sylla, sous
Pompée et sous César... Les plus honnêtes gens n'ont pas manqué de discernement,
et, sachant que tous les siècles ont leurs défauts et leurs avantages, ils jugeoienl
sainement en leur âme du temps de leur père et du leur propre ; mais ils éloient
obligés d'admirer avec le peuple, et de crier quelquefois à itropos, quelquefois
sans raison : Majores iiostri! jnajorcs noslri! comme ils enlcndoienl crier aux
autres, d
Malheureusement l'ordre et la suite manquent à cette série de chapitres aussi
sensés que spirituels, et çà et là de graves lacunes s'y font sentir. Saint-Évremond
était l'homme du monde qui attachait le moins d'importance à tout ce qui était
sorti une fois de sa plume. Jamais il n'avait voulu descendre jusqu'aux libraires,
qui s'en sont bien vengés depuis, et ses écrits continuaient à être colportés de la
main à la main, en copies manuscrites. Quand plus tard on voulut rassembler en
un faisceau ses œuvres éparses, on ne retrouva plus que la moitié des Réflexions .
L'auteur insouciant refusa quelques heures de travail à son enfant mutilé, cl ne
pensa plus à un ouvrage qui, à lui seul, soutenu auprès du public par un homme
tel que La Harpe et Marmontel, eût pu suffire à une honnête réputation d'historien
et de philosophe.
Les Réflexions ne furent pas le seul fruit du premier séjour de Saint-Évremond
en Angleterre. Il y écrivit aussi le Jugement sur César et sur Alexandre, puis le
Jugement sur Séncq.ie, Pluturque et Pétrone, fantaisies littéraires assez à la mode
parmi les beaux esprits du temps, qui les préféraient aux œuvres do longue haleine,
et que l'on pourrait comparer à nos feuilletons, dont elles ont à peu près l'impor-
tance. Il faut en excepter ce qui regarde Pétrone. Pétrone était l'auteur favori de
90 SAIiVT-ÉVREMOND.
Saint-Évremond. De tous les anciens, c'était celui qu'il trouvait le plus honnête
homme II en parle avec cette bienveillance chaleureuse que chacun se sent malgré
soi, quand il se juge lui-même en autrui. El de fait rien ne ressemble au coteau
Saint-Ëvremond, comme Pétrone, cet homme erudito luxu, cet arhiter elngun-
tiarum que nous a dépeint Tacite. C'est la même physionomie, le même style, le
même esprit, la même manière d'entendre la vie et la mort. Non content de l'avoir
mis en honneur auprès du vainqueur de Rocroy, Saint-Évremond se fil son preneur
officieux, et lui donna ses grandes entrées dans la république des lettres, où jus-
qu'alors on l'avait jugé trop futile pour s'occuper beaucoup de lui. Il traduisit
même sa Matrone d'Ephèse, et mit sur la voie La Fontaine, autre philosophe de la
même école, moins Verudito luxu, qui n'en sut pas moins retrouver sa parenté, et
donner dans sa bibliothèque, c'est-à-dire dans celle de M""' de la Sablière, une place
à Pétrone, entre Baruch et Rabelais.
Entre tous ses amis de Londres, Saint-Évremond en avait distingué deux, le duc
de Buckingham et M. d'Aubigny, ce janséniste homme d'esprit qu'il mit en scène
après le père Canaye. Ce furent eux qui le poussèrent à éci'ire sa comédie de Sir
PoUtick would Le (le prétendu politique), comédie « à la manière des Anglais, »
est-il dit dans l'édition de ses couvres; et véritablement le goût français aurait peine
à s'en accommoder tout à fait. Cela ne ressemble à rien de ce que nous appelons
une comédie, ni comme intrigue, ni même comme dialogue. Il est vrai que Sir Po-
Utick n'a jamais eu la prétention de paraître sur les planches, et bien lui en a pris.
Nous pouvons toutefois, sans outre-passer nos droits d'indulgence, demander grâce
pour un tableau de mœurs délicieusement touché, d'autant plus piquant pour nous
que le même ridicule est encore aujourd'hui sous nos yeux, convervant les mêmes
allures, avec cet attrait de plus qu'il a changé de place.
C'est un touriste allemand qui fait ainsi sa profession de foi :
■i C'est une coutume générale en Allemagne que de voyager. Nous voyageons de
père en fils, sans qu'aucune affaire nous en empêche jamais. Sitôt que nous avons
appris la langue latine, nous nous préparons au voyage. La première chose dont on
se fournit, c'est d'un itinéraire qui enseigne les voies; la seconde, d'un petit livre
qui apprend ce qu'il y a de curieux en chaque pays. Lorsque nos voyageurs sont
gens de lettres, ils se munissent, en partant de chez eux, d'un livre blanc bien
relié qu'on nomme Album amicornm, et ne manquent pas d'aller visiter les savants
de tous les lieux où ils passent, et de le leur présenter, afin qu'ils y mettent leur
nom ; ce qu'ils font ordinairement, en y joignant quelques propos sentencieux et
quelque témoignage de bienveillance en toutes sortes de langues. Il n'y a rien que
nous ne fassions pour nous procurer cet honneur, estimant que c'est une chose au-
tant curieuse qu'instructive d'avoir connu de vue ces gens doctes qui font tant de
bruit dans le monde, et d'avoir un spécimen de leur écriture. Ce livre nous est aussi
d'un grand secours dans nos débauches, car, lorsque toutes les santés ordinaires
ont été bues, on prend Y Album amicorum, et faisant la revue de ces grands
hommes qui ont eu la bonté d'y mettre leurs noms, on boit leur santé copieuse-
menL Nous avons aussi nn journal oh nous écrivons nos remarques à l'instant
même que nous les faisons. Rarement nous attendons jusqu'au soir; mais jamais
voyageur allemand ne s'est couché sans avoir mis sur le papier ce qu'il a vu durant
la journée. Il n'y a point de montagne renommée qu'il ne nous soit nécessaire de
voir. Qu'il y ait de la neige ou non, il n'importe, il faut aller au haut, s'il est pos-
sible. Pour les rivières, nous en devons savoir la source, la largeur, la longueur du
SAINT-ÉVREMOND. 01
cours, combien elles ont de pouls, de passnges, et parliculièreuieul où elles se dë-
cliargenl daus la mer. S'il reste quelque chose de l'antiquité, un morceau d'un ou-
vrage des Romains, la ruine d'un ampliitliéàtre, le débris d'un temple, quelques
arcbes d'un poni, de simples piliers; il l'aul lout voir. Je n'aurais pas l'ail d'ici ii
demain, si je voulais vous compter tout ce (|ue nous remarquons dans ciiaque
ville. i>
En regard de cet (niginal se dessine avec non moins de bonheur la ligure imper-
tinente d'un petit marquis français qui s'inquiète bien « de savoir l'original, la copie,
l'antique, le moderne, et cent antres fadaises de cette nature-là. > Il ne fait pas
métier de voyageur; mais, si l'envie lui prend de l'être « dans l'inutilité de la paix,
dans l'absence d'une maîtresse, dans une disgrâce qui arrive à la cour pour une
belle action, » il n'a pas affaire de marbres, de tombeaux, de statues: « On cherche
à connaître les cours étrangères pour voir si on y peut faire quelque chose; on
cherche à pratiquer les honnêtes gens et les dames. » Notez que c'est un marquis
de cour, marquis sans marquisat, « ce qui n'est bon que pour les vieux seigneurs
de province, qu'on ne voit pas dans les cabinets, » un de ces marquis u qui se font
eux-mêmes leur qualité, sans avoir besoin du roi pour cela. » Notre homme vient
en Angleterre, par exemple; voici sa manière de voir le pays :
« Je regarde l'ordinaire le plus proche de Wite-Hali, qui soit bon, et où viennent
les plus honnêtes gens : j'y vais dîner trois ou quatre fois, pour en rencontrer quel-
ques-uns et lier avec eux un peu d'amitié. Je bois durant le repas à leur santé, sans
oublier la civilité angloise après avoir bu. Si on parle de la bonté des viandes, je
tranche tout net pour le bonif d'Angleterre contre celui de Paris; les viandes rôties
au beurre me semblent meilleures que les lardées. Je me crève de jwtidin, contre
mon cœur, pour gagner celui des autres; et s'il est question de fumer au sortir de
table, je suis le premier à faire apporter des pipes. A la lin, on se sépare. Les uns
cherchent à jouer; les autres vont à Wite-Hall : je suis les derniers; et quand le
roi passe, je m'approche le plus que je puis de sa personne. Écoutez ma manière,
madame ; elle est assurément fort noble. Sitôt que sa majesté parle à quelqu'un,
je me mets de la conversation : cela n'a t-il point d'effet, j'élève le ton de la voix.
Tout le monde me regarde. J'entends qu'on se demande à l'oreille : « Qui est ce
François-là ? — Le marquis de Bousignac, " dis-je assez haut pour être entendu. Ce
beau procédé les étonne, et je me rends maître généreusement de la conversation.
Le même soir, je vais chez la reine, où j'en fais autant. On ne parle pas la langue,
mais on fait une révérence de certain air qui attire les yeux des belles ; et, sans
vanilq, on a je ne sais quoi de galant qui ne leur déplaît pas. Familier en moins de
rien avec tous les grands seigneurs : imjlonl, mijlord, m y lord-duc, je ne sais que
dire après; mais il n'importe, la familiarité s'établit toujours. Je rends visite à toutes
les dames qui parlent françois, et dis en passant quelque méchant mot anglois aux
autres. La mijhhhj sourit pour le moins, et quelquefois il se fait de petites conver-
sations, où l'on ne s'entend point, fort agréables. Voilà, monsieur, ce qu'il nous faut
de l'Angleterre pour nos courtisans et pour nos dames, non pas des tombeaux de
Westminster, non pas Oxford et Cambridge. »
A peine écloses, toutes ces fantaisies de Saint-Ëvremond passaient la mer et ve-
naient en France faire les délices de la cour et de la ville. Pour l'auteur, il restait
toujours sous le coup d'une espèce de proscription, et soil qu'il se fût endormi dans
la société de ses amis de Londres, soit que ceux qu'il avait à Versailles et à Paris
eussent craint de mettre trop de chaleur dans leurs démarches, sous les yeux de
92 SAINT-ÉVBEMOND.
Colbert et de Le Tellier, quatre ans s'étaient écoulés déjà sans que son affaire eût
lait un pas. L'ennui le prit alors, mais cet ennui profond et maladif qui ne se ren-
contre guère qu'en Augleterre et qui est un cas sérieux de mort, le spleen pour
tout dire. Sa santé commençait à dépérir, et la fameuse peste de Londres, dont les
premiers symptômes se faisaient sentir alors, allait l'emporter sans doute, quand les
médecins le renvoyèrent en Hollande (16(ji).
Revenu à La Haye, Saint-Ëvremond retrouva toutes les ressources de sa philoso-
phie douce et patiente. « Après avoir vécu dans la contrainte des cours, écrivait il
au marquis de Créqui, je me console d'achever ma vie dans la liberté d'une répu-
blique, où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a pour le moins rien à craindre. Quand
on est jeune, il serait honteux de ne pas entrer dans le monde avec le dessein de
faire sa fortune. Quand nous sommes sur le retour, la nature nous rappelle à nous,
et, revenus des sentiments de l'ambition au désir de notre repos, nous trouvons
qu'il est doux de vivre dans un pays où les lois mettent à couvert des volontés des
hommes, et où, pour êlre sûrs de tout, nous n'ayons qu'à être surs de nous-mêmes. »
Du reste, le pays qui avait servi d'asile à Descaries ne fut pas moins hospitalier pour
Saint-Évremond. Sa réputation, qui recevait encore je ne sais quel lustre de sa
disgrâce, était alors dans tout son éclat. Ce qu'il y avait de plus distingué à La Haye
se groupa autour de lui, comme on avait fait à Londres. Ministres, ambassadeurs,
voyageurs illustres, sans compter les célébrités du pays, Vossius, Heinsius, Spinosa,
recherchaient de toutes parts son commerce, et inclinaient volontiers leur supé-
riorité d'hommes de science ou de grands seigneurs devant l'esprit et le sens de ce
petit gentilhomme, écrivain par caprice et philosophe par instinct. Du nombre des
plus empressés fut le comte de Lionne, le neveu du ministre de Louis XIV, qui, de
retour en France, ne songea plus qu'à obtenir le rappel de Saint-Évremond. Mais il
avait trop compté sur le crédit de son oncle. En vain fit-il jouer tous les ressorts
en faveur de son protégé, en vain intéressa-t-il à sa cause Turenne lui-même et le
tout-puissant Lauzun : le maître demeura inflexible, sans que rien expliquât en
apparence cette obstination de rancune. Voltaire, qui se prétendait bien informé, en
fait honneur à quelque mystérieuse histoire du genre de celle qui rendit Auguste
sourd aux poétiques lamentations d'Ovide. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'un
secret instinct tenait le grand roi en garde haineuse contre cet esprit si dangereux
de finesseet de liberté. L'homme qui s'accommodait si facilement du régime d'une
république était un mauvais compagnon à donner aux courtisans de l'OEil-de-
Bœuf.
Las de voir tous leurs efforts inutiles, les MM. de Lionne décidèrent enfin Saint-
Évremond à leur écrire une lettre destinée à être montrée au roi, et, pour leur
complaire, le satirique gentilhomme fit violence à sa nature jusqu'à descendre à la
servilité. « Les ordres du roi, dit-il en Unissant, ne trouvent aucun sentiment dans
mon âme qui ne les prévienne par inclination, ou ne s'y soumette sans contrainte,
par devoir. Quelque rigueur que j'éprouve, je cherche la consohition de mes maux
dans le bonheur de celui qui les fait naître. J'adoucis la dureté de ma condition
par la félicité de la sienne, et rien ne sauroil me rendre malheureux, puisqu'il ne
sauroit arriver aucun changement dans la prospérité de ses affaires. •> Phrases aussi
affligeantes à lire, après ce que nous avons vu TJe Saint-Évremond, que certaines
préfaces de Corneille et de Voltaire. Quoiqu'il soit d'assez mauvais goût à un bio-
graphe, dont le métier est de tout voir sans émoi, de se voiler la face devant les er-
reurs de ses héros, et de changer l'histoire en complainte, on ne saurait se défendre
SAINT-ÉVREMOND. 05
(l'un sentiment de tristesse profonde en voyant lésâmes les plus fermes, les esprits
les plus sains et les mieux faits, se mentir ainsi à eux-mêmes et venir nous gi\ter
notre admiration. I.e bas-empire n'aurait pas mieux trouvé, et cela dépasse le mo-
ritnri te sahitavt, qui peut, à toute force, invoquer le correctif de l'ironie. Hàlons-
nous d'ajouter que Saint-Évremond avait pour lui la grande excuse de l'ennui, dis-
solvant terrible à la longue, père aussi fécond que Voisivcté, quoiqu'il n'ait pas eu
les honneurs du proverbe. Toutclioyé qu'il se voyait en Hollande, l'ancien compa-
gnon de Candale, d'Olonne et de Dois-Dau|)liin, ne retrouvait plus là cette vie animée
et complète, cette circulation rapide d'esprit, d'affaires et de plaisirs, qui devient
la plus impérieuse des habitudes, et les souvenirs de Versailles et -de Paris lui ren-
daient parfois La Haye bien monotone. Le découragement s'empara de lui quand il
apprit que ses humbles protestations n'avaient servi de rien, et que lejuaUre de-
meurait inexorable. Sa correspondance avec le comte de Lionne prend alors je ne
.sais quelle teinte chagrine, toujours spirituelle il est vrai, tout empreinte d'un abat-
tement déguisé par l'expression. « Je me contente de l'isolement, dit-il, quand il
se faut pas.ser des plaisirs. J'avois encore cinq ou six années à aimer la comédie, la
musique, la bonne chère; il faut se repaître de police, d'ordre, d'économie, et se
faire un amusement languissant à considérer des vertus hollandaises peu ani-
mées. I)
Cependant son parti était pris, et, renonçant à tout espoir de retour, il s'arran-
geait déjà pour mourir entre Spinosa et Vossius, son ami de lettres, comme il l'ap-
pelait, quand le chevalier Temple lui apporta, en 1670, des lettres du comte d'Ar-
lington, qui l'invitait à revenir à Londres, où Charles H lui offrait une pension de
500 livres sterling. C'était un coup de fortune pour le pauvre cadet de Normandie,
dont les affaires s'étaient cruellement dérangées en France par suite de cette ab-
sence prolongée. H accepta Londres u comme un milieu entre les courtisans fran-
çais et les bourgmestres de Hollande, » et repassa la mer pour la dernière fois.
A peine était-il en Angleterre, qu'il apprit la mort du marquis de Lionne, et la dis-
grâce de Lauzun, plus éclatante encore, s'il était possible, que sa fortune ; privé du
même coup de ses deux protecteurs les plus puissants, il dut se ré.signer sérieuse
ment à sa vie d'exilé.
Mais l'opinion n'avait pas ratifié l'interdiction royale. Habitant de Londres ou de
La Haye, Saint-Évremond n'avai! pas cessé d'appartenir à la France, non pas seule-
ment par ses amitiés privées, mais par les sympathies de sa parole, arrivant tou-
jours, pour ainsi dire, incognito, et toujours avidement recueillie. Pendant son
séjour en Hollande (1668), il courut dans Paris une dissertation manuscrite sur
l'Alexandre de Racine, où l'on rappelait le nouveau-venu à ce sentiment plus viril
de l'antiquité dont Corneille avait eu le secret, et où, sapant son œuvre par la base,
on lui reprochait tout crûment de n'avoir a connu ni Alexandre, ni Porus. » » Porus,
disait le critique anonyme, Porus que Quinte Curce dépeint tout étranger aux Grecs
et aux Perses, est ici purement Français : au lieu de nous transporter aux Indes,
on l'amène en France, où il s'accoutume si bien à notre humeur, qu'il semble être
né parmi nous, ou du moins y avoir vécu toute sa vie. » Puis venait un pompeux
éloge du grand Corneille, roi déshérité de la scène depuis Andromaqne et Britnn-
nicus, et une théorie de l'amour tragique tout à l'avantage de l'auteur du Cid et
de Cinna. La pièce Ot du bruit; elle avait été lancée dans la circulation par M"'* la
présidente Bourneau, « une femme fort vue en Angleterre, ■> qui l'avait reçue en
confidence de Saint-Évremond. Déjà Barbin avait mis la main dessus, et se pré-
9i SAINT-EVREMOND.
parait à l'étaler sur les degrés de la Sainte-Chapelle. Les amis de Racine s'en
émurent, et l'écho en arriva sans doute jusqu'à l'auteur, qui, fatigué à son ordinaire
du retentissement qu'avaient ses moindres productions, écrivit à Lionne pour se
plaindre de l'indiscrète présidente. « Je hais extrêmement, disait- il, de voir mon
nom courir par le monde, presqu'en toutes choses, et particulièrement en celles
de celte nature. Je ne connois point Racine ; c'est un fort bel esprit que je voudrois
servir, et ses plus grands ennemis ne pourroient pas faire autre chose que ce que
j'ai fait sans y penser. »
Cette fois, du reste, il se trouva glorieusement dédommagé de ses ennuis d'auteur
à la mode. Le vieux Corneille se sentit remué, au milieu des déboires de sa déca-
dence, d'un hommage qui lui venait de si bon lieu. Il écrivit à Saint-Évremond
pour le remercier, et cette lettre du grand poète, perdue dans le recueil des œuvres
du gentilhomme, n'est pas une des choses les moins curieuses qu'il renferme.
(1 Vous m'honorez de votre estime, écrivait Corneille, avec la fierté douloureuse du
lion moribond; vous m'honorez de votre estime, en un temps où il semble qu'il y
ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez, quand on se
persuade qu'on m'a abattu, et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de
notre siècle, quand vous daignez m'attribuer le bon goût de l'antiquité. C'est un
merveilleux avantage pour un homme qui ne peut douter qtie la postérité ne veuille
bien s'en rapporter à vous : aussi je vous avoue après cela que je pense avoir
quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur les débris
imaginaires des miens, et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on
avoit pour les anciens héros refondus à notre mode. »
Et plus loin :
« Que vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que
j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et la
fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres ces caractères de
leur temps, de leur nation et de leur humeur! J'ai cru jusqu'ici que l'amour éloit
une passion trop chargée de foiblesse pour être la dominante dans une pièce
héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps, et que les
grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles
impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis, mais vous vous
déclarez du mien. N'est-ce pas assez pour vous en être redevable au dernier point,
et me dire toute ma vie,
» Monsieur,
1) Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» Corneille. i>
Il deviendrait trop long de suivre pas à pas Saint-Évremond dans sa longue vie
littéraire. Il avait cinquante-sept ans quand il vint pour la seconde fois en Angle-
terre. Pendant trente-trois ans qu'il vécut encore, il resta le libre penseur, l'écrivain
de fantaisie que nous avons montré. Le théâtre et les anciens étaient les sujets
ordinaires sur lesquels s'exerçait sa verve complaisante, toujours au service d'une
prière, d'une invitation, souvent d'un caprice. La vieillesse le prit ainsi, tranquille
el résigné, promenant sur toutes choses un regard limpide et serein, et laissant
cheminer, la bride sur le cou, son intelligence vierge du mors et de l'éperon,
SAIîVT-ÉVRENOISD. ^'S
imiqiieuienl inquiet de jouir de lui-même, et d'en faire jouir les gens qu'il aimait.
On a fait de Saint-Évremond un épicurien. Peu lui im[)orte Ëpicure, comme aussi
bien tout outre arrangeur de systèmes. Tout ce qui sent l'eirort, tout ce qui se pose
en parti pris, l'ellVaie; constance et vertu même sont pour lui des mots trop sévères
dont il n'ambitionne pas l'éclat. 11 préfère se laisser aller paresseusement à la
pente d'une nature indulgente et sage qui l'emmène doucement au travers, ou
plutôt à côté des embarras de la vie. C'est là de la morale relâchée, si l'on veut,
mais relâchée de si bonne foi, et d'un résultat si inoifensif, exposée surtout avec
tant de grâce et de charme, qu'en vérité elle peut demander à ceux qui s'appellent
les gens vertueux, qui d'entre eux osera bien lui jeter la première pierre. On peut
en suivre tout au long les développements et les principes dans la lettre de Sainl-
Evremond au maréchal de Créqui, « qui m'avoit demandé en quelle situation étoit
mon esprit, et ce que je pensois de toutes choses dans ma vieillesse. » Il donne là
son dernier mot, sans vanterie ni fausse honte, avec une bonhomie douce et fine,
capable de désarmer les plus rigides.
« Quand il m'est arrivé des malheurs, je m'y suis trouvé naturellement assez peu
sensible, sans mêler à cette heureuse constitution le dessein d'être constant; car
la constance n'est qu'une longue attention à nos maux. Elle paroit la plus belle
vertu du monde à ceux qui n'ont rien à souffrir, et elle est véritablement comme
une nouvelle gêne à ceux qui souffrent. Les esprits s'aigrissent à résister, et au
lieu de se défaire de leur première douleur, ils en forment eux-mêmes une seconde.
Sans la résistance, ils n'auroient que le mal qu'on leur fait; par elle, ilsont encore celui
qu'ils se font. C'est ce qui m'oblige à remettre tout à la nature dans les maux pré-
sents : je garde ma sagesse pour le temps où je n'ai rien à endurer. Alors, par des
réflexions sur mon indolence, je me fais un plaisir du tourment que je n'ai pas,
et trouve le secret de rendre heureux l'état le plus ordinaire de la vie. »
« L'état de la vertu n'est pas un état sans peine. On y souffre une contes-
tation éternelle de l'inclination et du devoir. Tantôt on reçoit ce qui choque, tantôt
on s'oppose à ce qui plaît, sentant presque toujours de la gêne à faire ce que l'on
fait, et de la contrainte à s'abstenir de ce que l'on ne fait pas. Celui de la sagesse
est doux et tranquille. La sagesse règne en paix sur nos mouvements, et n'a qu'à
bien gouverner des sujets, au lieu que la vertu avoit à combattre des ennemis.
j) Je puis dire de moi une chose assez extraordinaire et assez vraie, c'est que je
n'ai jamais senti en moi-même ce combat intérieur de la passion et de la raison.
La passion ne s'opposoit point à ce que j'avois résolu de faire pardevoir, et la raison
consentoit volontiers à ce que j'avois envie de faire par un sentiment de plaisir. Je
ne prétends pas que cet accommodement si aisé me doive attirer de la louange :
je confesse au contraire, que j'en ai été plus vicieux; ce qui ne venoit point d'une
perversité d'intention qui allât au mal, mais de ce que le vice se faisoit agréer
comme une douceur, au lieu de se laisser connoître comme un crime. »
Hâtons-nous de dire, pour notre responsabilité morale vis-à vis de ceux qui
n'entendent point facilement raillerie à l'endroit de cette pauvre vertu, si leste-
ment sacrifiée par notre philosophe, hâtons-nous de dire que nous ne présentons
point ceci comme un enseignement. Lui-môme, au surplus, ne cherche point à
ériger en théorie la méthode qu'il s'applique, et cette complaisance mutuelle de la
passion et de la raison, si commode pour arranger sa vie, il sait bien nous la donner
pour ce qu'elle vaut. C'est moins une prédication qu'une confession qu'il fait là,
confession sans remords, il est vrai, et qui n'invoque point d'absolution. C'est le
96 SAIINT-ÉVREMOND.
récil d'un homme qui s'est fait sa route par les sentiers les plus faciles, et qui s'ac-
cuse en riant de paresse.
Il est curieux a|)rès cela de voir quelle sorte de chrétien faisait Saint-Évremond.
A coup sûr, celui-là ne devait pas l'èlre à la façon de Dossuet ou de Pascal. Sans
parler de la pratique dont il fait évidemment bon marché, il n'accepte guère que
ce qui lui plaît de la croyance. Nous avons déjà vu sur quel ton d'ironique incrédu-
lité il le prend avec les grandes questions religieuses qui mettaient aux prises les
docteurs de .son temps, et quel mince respect il garde aux docteurs eux-mêmes.
Dans sa comédie des Opéras, œuvre assez faible du reste, com|)osée dans le but
d'amuser M""^ de Mazarin, Saint-Évremond amène l'histoire du médecin Guillaul,
qui fait appeler monsieur le théolofjal, son bon ami, « pour prendre cougé de ce
monde entre ses mains, et se préparer à l'autre. « Son âme est en assez bonne as-
siette, n'était une chose, dit-il, qui l'inquiète : « C'est d'avoir abusé le peuple
trente ans durant, dans la profession et l'exercice d'une science où je ne croyois
point. » — « Scrupule d'un homme alfoibli par la maladie, s'écrie Millaut le théo-
» logal; chacun fait son métier, et n'en répond pas. Je suis théologal il y a vingt
» ans, et ne suis pas plus assuré de ma théologie que vous de votre médecine; ce-
)) pendant je n'ai pas le moindre scrupule, car, comme j'ai dit, chacun sa profes-
" sion. n Une sorte de répulsion instinctive se laisse apercevoir chez Saint-Évre-
mond toutes les fois que viennent à se rencontrer sous sa plume ces mots encore
si révérés de docteurs et de théologiens. « Il n'y a rien de si bien établi chez les
nations, dit-il quelque part, qu'ils ne soumettent à l'extravagance du raisonnement.
On brûle un homme assez malheureux pour ne pas croire en Dieu, et cependant on
demande publiquement dans les écoles s'il y en a un. »
Ces plaisanteries à bout portantde notre gentilhomme esprit fort ouvrent évidem-
ment la voie aux hardiesses religieuses du xviii" siècle. Il y a loin pourtant de celte
méfiance moqueuse d'honnête homme qni fait ses réserves aux.';arcasmes, trop souvent
grossiers, de Voltaire, aux invectives furibondes de Raynal et de Diderot. Saint-
Évremond reste chrétien, quoi qu'il en ait; quand il parle du christianisme, il dit
nettement « notre religion,» et même il ne s'agit pas seulement avec lui d'un chris-
tianisme vague et purement philosophique, comme il s'en fabrique aujourd'hui.
a Dans la diversité des créances qui partagent le christianisme, dit-il, la vraie ca-
tholicité me lient autant par mon élection que par habitude et par les impressions
que j'en ai reçues. » Croyant, incrédule, railleur de bonne foi, avec des retours
.sincères au sentiment religieux, il laissait flotter tranquillement son esprit, disant,
sans s'émouvoir, « que le plus dévot ne peut venir à bout de croire toujours, ni le
plus impie de ne croire jamais. » Dans un porlrait qu'il s'est plu à faire de lui-
même, Saint-Évremond expose tout à l'aise celle incrédulité pacifique, en quelques
vers, assez mauvais du reste, mais qui n'ont à coup sûr rien d'impie.
De justice et de charité,
Beaucoup plus que de pénitence,
H compose sa piété;
Mettant en Dieu sa confiance,
Espérant lout de sa bonté,
Dans le sein de sa providence
Il trouve son bonheur et sa félicité.
Rousseau aurait appelé cela du déisme, et Fénélon du quiélisme ; c'est tout sim-
SAINT-livREMOND. 97
l>lonionl le laissor-allor d'un esprit qui se possède sans lutte cl sans eiïorl; mais,
(le quchiue udui qu'on l'habille, cela ne doit faire peur à personne.
Avant d'arriver au ternie de cette longue carrière, doucement fournie au milieu
de tant d'agitations, il faut passer par un de ces calmes amours de vieillard, qui
ont tant de fraîcheur et de gri\ce quand on ne cherche pas à transiger avec ses che-
veux blancs. En 1675, l'arrivée à Londres de la duchesse de Mazarin vint porter le
dernier coup aux regrets déjà bien pâles de notre exilé, qui atteignait alors sa
soixante-deuxième année, llortense Mancini, l'une de ces fameuses nièces de Ma-
zarin, qui avaient pensé donner une reine à la France, était alors une des femmes
les plus célèbres de ce monde cosmopolite des cours et des cab'mcls, pour nous
servir d'une expression de notre marcjuis de Bousignac. Charles II, du temps qu'il
n'était encore que simple prétendant, l'avait demandée jusqu'à deux fois en mariage
sans pouvoir l'obtenir du Mazarin, et, malgré l'affront de ce double refus, il était
encore tout prêt à l'épouser lors de son retour en Angleterre, si ses ministres ne
fussent intervenus. Le duc de Savoie se mit ensuite sur les rangs sans plus de
succès. Il faut dire que la dot était de vingt millions, ce qui donnait à l'oncle
quelque droit de faire le difficile. Par une cruelle dérision, la pauvre Hortense, pour
qui les rois et les princes n'étaient pas assez bons, tomba, avec sa dot, entre les
mains du maréchal de La Meilleraye, espèce de maniaque bigot et taquin, qui prit
son nom au lieu de lui donner le sien, et la rendit en revanche la plus malheureuse
femme du monde. Enfant volontaire et gâté, légère, galante, amoureuse avant tout
de mouvement et de liberté, et chrétienne indigne en vraie nièce de cardinal,
jjme Mazarin se trouva soumise à une sorte de vie claustrale, à laquelle, par un raffi-
nement de rigorisme conjugal, on refusait même les consolations inoffensives de l'in-
dépendance intérieure. Il faut ajouter qu'elle le rendit bien à M. de La Meilleraye.
Après sept ans d'espiègleries mutines, de bouderies, de fuites à l'hôtel Conti, à l'hôtel
Soissons, aux abbayes de Chelles et de Sainte-Marie de la Bastille, elle s'habille en
homme par une belle nuit de juin 16(i8, avec une de ses fdies nommée Nanou, et
se lance à travers champs sous la singulière sauvegarde d'un domestique de .son
frère, le duc de Nevers, et de Courbeville, un gentilhomme au duc de Rohan,
qu'elle n'avait jamais vu. Elle alla ainsi jusqu'à Milan, où l'allendait sa sœur,
M"'* la connétable, et dit adieu de grand cœur à la France, sa patrie de passage.
laissant à Nevers le soin de chansonner les infortunes conjugales de son beau-frère.
Une fois jetée dans cette vie d'exception, M'"" Mazarin courut quelque temps le
monde; elle alla de Milan à Venise, de Venise à Sienne, de Sienne à Rome, reparut
en France, puis repassa les Alpes, voyageant, ainsi que disait M""^ de Grignan, qui
lui donna des chemises comme elle passait à Aix, « en vraie héroïne de roman,
avec force pierreries et point de linge blanc. » Des millions de cette dot tant vantée,
il ne restait à la belle fugitive (|u'une pension de vingt quatre mille francs, assez
maigrement servie par l'époux délaissé. Encore la devait-elle à un ordre exprès du
roi, qui n'avait oublié ni la nièce de Mazarin, ni surtout la sœur de Marie Mancini.
Quand M™" de Mazarin revint en France pour solliciter sa pension, on voulut la re-
tenir à la cour. « M. deLauzun me demanda, dit-elle dans ses mémoires, ce que je
voulois faire avec mes vingt-quatre mille francs; que je les mangerois au premier
cabaret, et que je serois contrainte de revenir après, toute honteuse, en demander
d'autres qu'on ne me donneroit pas. -) Mais l'amour de l'indépendance fut plus fort.
Elle préféra s'enterrer à Chambéry, sous la protection de son ancien soupirant le
duc de Savoie. Quand celui-ci vint à mourir, la cour d'un autre de ses adorateurs.
9S SAINT-ÉVREMOND.
du roi Charles II, lui ofl'ril uu asile. Charles vivait alors sous les lois de la duchesse
de Portsmoulh, favorite altière et détestée, qui avait fait de son royal amant le très-
humble pensionnaire de Louis XIV. Le parti national voulut combattre cette in-
fluence funeste, et fit proposer tout simplement h M"" Mazarin de venir détrôner
la maîtresse régnante. Il n'y avait là rien d'oEfensant dans les idées du temps. Hor-
tense accepta sans façon la concurrence, et n'eut qu'à paraître pour rallumer chez
le roi les feux du prétendant. Déjà l'astre de la duchesse pâlissait : sa rivale avait
reçu du roi une pension de quatre mille livres sterling, et la cour attentive était
en suspens; mais, aussi légère en intrigue qu'en mariage, la nouvelle venue s'éprit
tout à coup d'une belle passion pour un certain prince...- de Monaco, el ne s'oc-
cupa plus du Stuart, qui, de dépit, lui retira sa pension, pour la lui rendre, il est
vrai, bientôt après. Quant à elle, tout insoucieuse d'avoir manqué pour un caprice
son sceptre de ia main gauche, elle ne pensa plus qu'à mener joyeuse vie à Lon-
dres, et fit de sa maison une espèce de pendant à feu l'hôtel de Rambouillet, o On
s'y entretenoit sur toutes sortes de sujets; on disputoit sur la philosophie, sur
l'histoire, sur la religion; on raisonnoit sur les ouvrages d'esprit et de galanterie,
sur les pièces de théâtre, les auteurs anciens el modernes, l'usage de notre lan-
gue, etc. (1). " Comme Hortense était moins exclusivement littéraire que la fameuse
Julie, les plaisirs avaient aussi leurs entrées dans son cercle. Morin, qui avait im-
porté la basselte en Angleterre, taillait d'ordinaire chez elle, et l'on ne s'y conten-
tait pas toujours de « raisonner sur les ouvrages de galanterie. » Bref, tout y allait
de façon que son dévot mari, dans un faction qu'il fit imprimer plus tard contre
elle, crut pouvoir le prendre sur ce ton curieux : o M""" Mazarin faisoil de sa maison
un bureau public de jeu, de plaisir et de galanterie; une nouvelle Babylone, ofi
des gens de toutes nations, de toutes sectes, parlant toutes sortes de langues, mar-
choient en confusion sous l'étendart de la fortune et de la volupté. » Telle était,
en corrigeant toutefois la pieuse exagération de cette phrase biblique, telle était la
femme au char de laquelle notre philosophe demeura enchaîné pendant vingt-
quatre ans.
Admis d'abord avec la foule aux séances académiques, dont le poids reposait en
grande partie sur lui, Saint-Évremond conquit bientôt l'iniimité, puis finit par se
déclarer amoureux, mais amoureux de si bonne grâce el si peu exigeant, que le
ridicule ne l'atteignit jamais. Rien n'est touchant et paternel comme les petites let-
tres où lui-même plaisante avec sa passion. Il se laisse aller, avec cette calme né-
gligence des esprits qui ont la conscience de leur force, aux caprices, aux railleries,
aux agaceries d'enfant de la folle vagabonde, selon l'expression d'un mauvais plai-
sant, dans un sonnet satirique du temps. « Pour les attentats que vous me con-
seillez, écrivait-il au comte d'Olonne, je suis peu en étal de les faire, et elle est
en état de les souffrir. S'il faut veiller les nuits entières, on ne me donne pas qua-
rante ans. S'il faut faire un long voyage avec le vent et la pluie, quelle santé que
celle de M. Saint-Evremond ! Veux-je approcher ma tète de la sienne, sentir des
cheveux et baiser le bout de l'oreille, on me demande si j'ai connu M"'" Gabrielle,
et si j'ai fait ma cour à Marie de Médicis. Le papier me manque. Je vous prie de me
mettre au rang des amis solides. Miracle-d'Amour est votre servante. >> Et au comte
de Saint-Albans : >< M'"° Mazarin a les mains bonnes pour voler mes fiches, et pour
jeter une carte du talon, quand je joue sans prendre avec quatre matadors. Je m'a-
(1) Desmaizcaux. p. 1Ô9.
SAl>T-ÉVnEMO>U. ÎJO
dresse h M. île Monaco, qui me ilit sérieusement, et avec un air de sincérité : —
De bonne foi, monsieur, monsieur de Saint-Ëvremond, je regardois ailleurs. —
Votre ami, SI. de Saissac, rit beaucoup et ne décide rien. M. Courtin déclare que
K la vexation cet grande, n Mais toutes les déclarations de M. Courtin font peu
d'effet. ..
Miraclc-d' Amour ne se contentait pas de tricher au jeu son vieil adorateur. Aussi
leste avec ce grand esprit qu'elle l'était avec toute personne et toute chose, la belle
Ilortense trouvait je ne sais quel malin plaisir à se faire un jouet de son Saint-
Hvremond. Tantôt, en Dulcinée farouche, elle le renvoyait aux infortunes du cheva-
lier de la Triste-Figure; tantôt, s'émancipant tout à fait, elle ne l'appelait plus que
son vieux satyre. Lui, toujours égal et de bonne humeur, se prêtait avec sa douce
gaieté aux fantaisies irrévérencieuses de l'enfant gâté, et remontait avec un aplomb
spirituel sur le terrain glissant d'une galanterie surannée. « On porte envie, lui
écrivait-il, aux injures que vous me dites ; il n'y a personne qui ne voulût être ap-
pelé sot, comme je le suis : cependant, madame, il y a des grâces moins détournées,
des grâces plus naturelles, que je voudrois bien recevoir. Tout le monde est pré-
sentement dans mes intérêts : M""" Hyde vous tient quitte de l'assiduité que vous lui
avez promise à ses couches, pourvu que vous vous portiez de bonne grâce à m'o-
bliger; M"' de Beverwert est prête à rendre des oracles en ma faveur. Il me semble
que je la vois, les cheveux en désordre et les coëffes de côté, tout inspirée de son
Dieu, vous dire impérieusement : Baisez le vieillard, reine, haîsezle. Que ferez-
vous, madame? Xégligerez-vous les prières, les avertissements, les oracles?... S'il
en est ainsi, madame, plus de sainteté, plus de sagesse, plus de reconnoissance, plus
de justice. Adieu toutes les vertus. Vous serez comme une simple femme, comme
une petite coquette, à qui une ride fait peur, et que des cheveux blancs peuvent
effrayer. »
Le bruit de cette passion vint bientôt jusqu'en France, et le commentaire ne dut
pas lui manquer; néanmoins, comme derrière ces plaisanteries de part et d'autre
se cachait un sentiment vrai, une aiïection réelle et solide, une de ces amitiés où
la question de sexe entre, il est vrai, pour leur donner quelque chose de plus
tendre, mais qui n'emploient les mots d'amour que comme un masque sans consé-
quence, il n'y eut que du respect à Paris ainsi qu'à Londres pour une liaison qui
vengeait bien W"' de Mazarin des petits vers des beaux esprits et des indignations
vertueuses de certaines gens. Ce fut elle qui retint Saint Évreniond en Angleterre
quand vint la révolution de 1688. Le comte de Grammont lui Gt savoir que le roi
se relâchait entin de son inflexible sévérité. « Ce prince, dit Desmajzeaux, voyant
que la guerre allait s'allumer entre les deux nations, craignit qu'il n'y eût du danger
pour M. de Saint-Évremond à demeurer au milieu d'un peuple irrité contre la
France. » Singulière attention pour un sujet oublié, qui, après vingt ans d'absence,
avait, pour ainsi dire, changé de patrie! Le vieil exilé en fut peu touché. Il répondit
au comte de Grammont qu'il était trop vieux pour se transplanter; que d'ailleurs
il aimait mieux rester, par choix, à Londres, où il était connu de ce qu'il y avait
d'honnêtes gens, où l'on était accoutumé à sa loupe (I) et à ses cheveux blancs, à
(1) « Vingt ans avant sa mort, il lui vint entre les deux sourcils imo loupe qui grossit
beaucoup. Il avait eu dessein de la faire couper ; mais, comme elle ne l'incommodait point.
et que cette espèce de difformité ne lui faisait aucune peine, M. Lefèvrc lui conseilla de l.i
laisser, de peur que celle opération n'cùl des suites fâcheuses dans une personne de sou
100 SAINT-ÉVREMOND.
ses manières et à son tour d'esprit, que de retourner en France, où il arait perdu
toutes ses habitudes, où il serait comme étranger, et où à peine connailrait-il un
autre courtisan que le comte de Grammont lui-même.
Dix ans après, M"'" Mazarin mourut à sa maison de campagne de Chelsey. Miraclc-
(V Amour avait alors cinquante-trois ans ; mais c'était une de ces beautés de pure
race sur lesquelles le temps semble ne point avoir de prise. Au dire de tous, elle
avait conservé toute sa fraîcheur, et, pour Sainl-Évremond, qui arrivait à sa quatre-
vingt-sixième année, elle était encore aussi belle que le premier jour. Touslesamis
du survivant s'émurent à ce coup. « Quelle perte pour vous, monsieur! lui écrivit
Ninon de Lenclos, restée fidèle à sa manière à son amoureux de 1638; si on n'avait
pas à se perdre soi-même, on ne se consolerait jamais. » Les instances devinrent
plus vives alors pour le rappeler à Paris; mais cette âme si douce et .si ferme à la
fois se trouvait enfin brisée, et ne pensait plus qu'à laisser arriver .son heure. Saint-
Évremond refusa obstinément ce qu'il avait tant désiré autrefois. Du reste, il est
impossible de s'envelopper dans son manteau en s'y drapant moins qu'il ne le fait.
a Vous ne pouviez, écrivait-il au marquis de Canaples, vous ne pouviez me donner
de meilleures marques de votre amitié qu'en une occasion où j'ai besoin de la ten-
dresse de mes amis et de la force de mon esprit pour me consoler. Quand je n'aurois
que trente ans, il me seroit difficile de pouvoir rétablir l'agrément d'un pareil com-
merce. A l'âge où je suis, il m'est impossible de le remplacer. Le vôtre, monsieur,
et celui de quelques personnes qui prennent part encore à mes intérêts, me se-
roient d'un grand secours à Paris : je ne balancerois pas à l'aller chercher, si les
incommodités de la dernière vieillesse n'y apportoienl un grand obstacle. D'ailleurs,
que ferois-je à Paris, que me cacher ou me présenter avec diCérentes horreurs,
souvent malade, toujours caduc, décrépit? On pourroit dire de moi ce que disoil
M"'"^ de Cornuel d'une dame : Je voudrais bien savoir le cimetière où elle va renou-
veler de carcasse. »
Dès ce moment, Saint-Évremond ne fit plus que languir. La vieillesse, qu'il avait
portée jusque-là avec gaillardise, s'alourdit tout à coup sur sa tête. La verve et la
gaieté s'en allèrent à petit bruit : une seule chose restait debout, cette inaltérable
raison qui n'avait jamais failli chez lui, et qui se maintint haute et droite jusqu'à
la fin. Ce fut sur ces entrefaites que Barbin vint frapper à sa porte, son catalogue à
la main. Il demandait à son auteur son portrait d'abord, puis ses dernières pro-
ductions, et la liste de ses œuvres triées au milieu du chaos informe des Suint-Evre-
moniiana. Précisément à cette époque, Saint-Ëvremond écrivait un jour : « A l'âge
où je suis, une heure de vie bien employée vaut mieux que toute la renommée du
monde. » Il répondit à Barbin : « Si j'étois jeune et bien fait, je ne seroispas fâché
qu'on vît mon portrait à la tête d'un livre; mais c'est faire un mauvais présent au
lecteur que de lui donner la vieille et vilaine image d'un homme de quatre-vingt-
six ans. " Et pour le reste il ajouta : » Le peu d'esprit que j'ai eu autrefois est tel-
lement usé, que j'ai peine à en tirer aucun usage pour les choses mêmes qui sont
nécessaires à la vie. Il ne s'agit plus pour moi de l'agrément; mon seul intérêt,
c'est de vivre. »
Cet homme qui se plaisait tant à vivre se rattacha tout prosaïquement, sur la
âge. Il se raillait souvent sur sa loupe, aussi bien que sur sa grande calotte cl sur ses che-
veux blancs, qu'il avait mieux aimé garder que de prendre la perruque. »
( DESMAlZF.AliX, p. 228.)
SAIISÏ-ÉVREMOND. 101
lin, aux jouissances de la table, les seules qui rallumassent on lui quelque étincelle.
C'est l'idée qui prédomine dans sa correspondance. Pour ne citer qu'un fragment
entre les autres : « M. de La Pierre est arrivé, écrivait-il à son médecin Sylvestre,
qui m'a donné onze pêches qui valent onze cilés, pour parler comme les Espagnols
quand ils veulent faire valoir les présents qu'ils reçoivent. Les douleurs que je res-
sens présentement me rappellent à mon mal. Je voudrois bien que vous m'eussiez
guéri avec le régime de Boughton, les perdreaux, les truffes, etc. «
Quelque temps auparavant, il écrivait à Ninon de Leuclos : « A quatre-vingt-huit
ans, je mange des huîtres tous les matins, je dîne bien, je ne soupe pas mal; on
fait des héros pour un moindre mérite que le mien. » Mais le .'^ouvenir decellequ'il
avait perdue le poursuivait jusque-là. « Si la pauvre M""" Mazarin vivoit encore, di-
sait-il ailleurs à son docteur, elle auroit des pêches dont elle n'auroit pas manqué
de me faire part; elle auroit des truffes que j'aurois mangées avec elle, sans compter
les carpes deNevvhall. »
Malgré celte fidélité aux morts, avec les habitudes de causeries galantes qu'il
s'était faites, Saint-Évremond ne pouvait se sevrer pourtant d'amitiés de femme.
M™<' la marquise de Perrine fut sa dernière sœur de charité. Mais quelle différence
entre les petits billets qu'il lui écrit et ce que nous avons vu ! On dirait parfois,
moins les noms propres, de quelque épigramme de Martial à Galla ou à Stella, alors
qu'il était en humeur sociable, a La beauté du jour, l'ennui de votre chambre, le
bruit des petits garçons et le pavé sec me font croire que vous ne serez pas au
logis. Si ma lettre vous y trouve, mandez-moi ce que vous ferez. Il seroit bon d'aller
chez M"*" Bond. Vous y êtes sûre d'un petit gain et d'entendre jouer du clavecin
au delà de tout ce qu'on peut entendre en Angleterre, j Encore le souvenir de
l'autre y revient-il à chaque instant. " Mandez-moi s'il me sera permis d'y faire
ma fonction ordinaire, c'est-à-dire de perdre au jeu : car pour de soudainetés, mol
consacré par M'"*" Mazarin, j'en crois être exempt. » Ailleurs il rappelle leurs en-
fantillages communs. » Je signois toutes mes lettres à M"'*^ Mazarin, quand j'étois
fort bien avec elle, comme don Quichotle les siennes à Dulcinée, le chevalier de la
triste figure, et elle signoit les siennes comme Dulcinée à don Quichotte. « Voici
les dernières lignes qu'il écrivit : elles étaient adressées à M""" de Perrine : « Je suis
fort mal, et j'ai raison de me préparer des plai.sirs en l'autre monde; puisque le
goût et l'appétit m'ont quitté, je n'en dois pas espérer beaucoup en celui-ci. »
Cette vie, si longue à finir, se termina enfin en 1703. Il y avait sept ouhuitmoi.s
que Saint-Évremond se plaignait de douleurs violentes à la vessie. Le sommeil
l'avait quitté; l'appétit manqua à son tour. Ce fut le coup de grâce pour le pauvre
épicurien, puisqu'il est convenu que Saint-Évremond était épicurien. Il fit tran-
quillement son testament : « Je soussigné, Charles de Saint-Denys-le-Guast, .sei-
gneur de Saint-Évremond, demeurant dans la paroisse de Saint-James W^estminster,
étant dans mon bon sens, mémoire et entendement, et voulant disposer de ce qui
me reste de mes biens après ma mort : premièrement j'implore la miséricorde de
Dieu, et remets mon àme entre ses mains. Je laisse à mon exécuteur testamentaire
le soin de faire enterrer mon corps, sans pompe (1), en la manière qu'il trouvera
le plus convenable, etc. « Puis il mourut, sans bravade, sans effroi, en causant avec
(1) L'Anglelerre lui fil néanmoins les honneur.'; de Westminster. C'était un hommage
d'assez bon goûl. En lui donnant une place à côté de ses grands hommes, elle semblait se
l'approprier, puisque la France n'en avait pas voulu.
T01IE I. 7
102 SAINT-ÉVUEMOND.
ses amis. (20 septembre.) Il avait alors quatre-vingt-dix ans cinq mois et vingt
jours.
Il n'y a point ici d'épitaphe à faire, et l'on aurait mauvaise grâce à paraître pro-
téger un esprit de cette trempe dans un linal larmoyant. Cependant, sans injurier
tout à fait le public, qui n'est pas forcé, après tout, de savoir par cœur l'IiLstoire
et les titres de tout homme qui a tenu une plume, on peut bien lui demander
compte de l'indifTérence oublieuse avec laquelle il a traité celui-ci. Aujourd'hui
surtout qu'on donne si facilement du grand homme, qu'il soit permis de réclamer
une place dans ce Panthéon quelque peu banal pour celui qui a le mieux représenté
sans aucun doute notre esprit contemporain, entre les subtilités du jansénisme et
les colères de l'Encyclopédie. Ce n'est pas là une question de sentimentalité, et
nous ne cherchons pas à évoquer d'ombre gémissante. Notre philosophe normand,
s'il revenait au jour, fermerait peut-être bien encore sa porte au nez des Barbins
de celte époque, et s'inquiéterait plus, à coup sûr, de son heure de vie que de ce
que nous appelons la gloire. Mais pour nous, dans l'intérêt de notre instruction
comme de notre goi!it, nous sommes tenu de rappeler ici d'un jugement rendu par
défaut. Les esprits parfaitement sains ne sont pas chose si commune, dans le passé
tout aussi bien que dans le présent, pour qu'on ait le droit de passer outre quand
par hasard il s'en rencontre quelqu'un. Pour répéter en l'affaiblissant un mot
célèbre, c'est plus qu'une injustice, c'est une maladresse.
J. Maoé.
REVUE
LITTÉRAIRE.
S2^^a2aa»^is»
Il faul qu'il y ait dans toutes les choses de ce monde deux principes qui se com-
battent. Dans la littérature, les deux éléments qui luttent entre eux, c'est l'indus-
trie et la pensée. L'un s'accroît aux dépens de l'autre : plus l'industrie est active et
bruyante, plus la pensée est sujelte à des défaillances et à des langueurs. Or, dans
ces derniers temps, il est impossible de ne pas le reconnaître, c'est le côté indus-
triel qui se développe chez nos écrivains, et qui se développe tous les jours dans de
plus effrayantes proportions. On dit qu'il y a dans les ateliers d'arts mécaniques une
façon de distribuer le travail qui le rend plus facile et plus rapide : s'il s'agit de
faire un carrosse, l'un est chargé des roues, l'autre des ressorts, un troisième du
vernis et des dorures. Nous serions vraiment tenté de croire, en voyant certaines
œuvres qui se disent pourtant des œuvres d'intelligence, qu'il y a des fabriques
littéraires où l'on a recours à ces procédés.
Si l'on veut chercher la cause de ce déplorable mouvement, qui pousse l;i plu-
part de nos romanciers dans des voies purement commerciales, il faut remontera
une création déjà ancienne dans le journalisme, celle du roman-feuilleton. La
presse n'a pas assez du monde réel pour les besoins de son activité incessante, il
lui faut le monde imaginaire. C'est une tendance qui n'est pas blâmable en elle-
même. Qu'on fasse à la fiction une plus large part dans l'existence de tous, rien de
mieux ; mais plus elle sera appelée à exercer de charmes et de prestiges, plus elle
devra être une pure et brillante émanation de l'esprit, et c'est précisément cette
condition que le romancier, transformé en improvisateur par la dévorante in-
fluence du feuilleton, devient moins apte à remplir. L'homme qui doit porter un
jugement rapide sur les choses de la veille, prévoir celles du lendemain, s'associer
aux émotions du jour, n'a que des excitations salutaires à puiser dans le mouve-
ment hâlif de la presse quotidienne, dans les continuelles exigences de son impé-
104 REVUE LlTTÉnAIKE.
rieuse aclivilé. Quand Fréron a la joue encore cbaude des soufflets de Voltaire, il
écrit sur l'Ecossaise des pages prestiue sublimes; quand la voix de M""^ Catalani
vibre encore aux oreilles de Geoffroy, malgré son austérité pédante, le vieux cri-
tique en rabat trouve presque de la grâce pour la vanter. Mais, si Fielding avait
écrit Tv7n Jones avec l'impatience fiévreuse de quelques romanciers d'aujourd'hui,
aurions-nous maintenant la figure si consciencieusement tracée de M. Ahvorlhy?
Aurions-nous le type chaimant de Sophie Western ? Walter Scott, Fielding, ces
hommes qui possédaient la puissance inestimable de créer, auraient-ils consenti
d'ailleurs à briser leur talent pour satisfaire aux insatiables appétits de la foule?
N'auraient-ils pas craint de voir s'épanouir moins richement au milieu de l'atmo-
sphère meurtrière du monde réel le beau monde de leur fantaisie? Vit-on jamais ces
charmantes héroïnes qui sont sorties du feuillage d'un bosquet, comme la Julie de
Rousseau, ou des vapeurs d'an lac, comme les blanches iilles de Walter Scott, pro-
mener leurs robes traînantes dans cette arène, ou plutôt, pour employer l'expres-
sion d'un éminent critique, sur ce poudreux boulevard de In littérature qu'on
appelle la presse quotidienne? Nous savons que, parmi les héros meurtris du feuil-
leton, il n'est pas d'écrivains de la taille de Scott ou de Rousseau, et que la triste
influence de l'improvisation journalière les empêcherait d'arriver à cette hauteur,
si des facultés pareilles leur donnaient le droit d'y prétendre; mais doit-on voir
sans regret des talents recommandables s'aventurer dans cette voie funeste? Ici-
bas, comme disent les bonnes gens, toute chose a son lieu. Laissez le tapis du bo-
hémien sur la place publique, et le fauteuil du conteur au coin de la cheminée.
Pourtant, si l'histoire n'y perdait pas, peu importerait, nous le répétons, qu'elle
fût débitée auprès du foyer ou en plein vent; ce que nous déplorons, c'estque l'his-
toire se ressente de l'endroit où elle est racontée. Un malin, on commence témé-
rairement un récit dont la durée doit être aussi longue que celle d'un ministère
ou d'une session ; on croit de la vie et de la santé pour longtemps aux personnages
qu'on met au monde : malheureusement les êtres imaginaires sont soumis comme
les êtres réels à des infirmités sans nombre. Dès le lendemain, le héros devient ra-
doteur, et l'héroïne tombe en défaillance. Le romancier avait entrepris une traversée
de plusieurs mois avec des provisions pour quelques heures ; il avait des décora-
tions pour son théâtre, des costumes pour ses acteurs ; il n'avait oublié que la pièce,
ou plutôt il avait espéré qu'elle se ferait toute seule ; et ce qu'il y a de malheureux,
c'est qu'effectivement elle se fait! Elle se fait à la façon de ces proverbes qu'on
improvisait tous les soirs, au xviii" siècle, sur les théâtres de société. Grâce aux
excitations de toute sorte qu'on trouve dans l'atlluence du public, la curiosité qu'il
témoigne, les encouragements qu'il donne, chacun finit par trouver de quoi rem-
plir son rôle. Il y avait un drame de joué au bout d'une heure ; il y a un roman de
terminé au bout d'un mois. Mais ceux qui, au xviii*^ siècle, faisaient tous les soirs
ce gaspillage d'intelligence étaient de grands seigneurs propres seulement à com-
poser quelques madrigaux pour amuser leurs loisirs et ennuyer ceux des autres,
tandis que les hommes qui font aujourd'hui un usage si prodigue de leur esprit
sont de véritables gens de lettres, destinés, sinon à glorifier la pensée humaine
par des œuvres impéri.ssables, du moins à comprendre l'art et à poursuivre un but
élevé.
Parmi les romanciers feuilletonistes, nous ne parlerons pas de ceux dont les
œuvres sont encore enfouies sous les colonnes desjournaux. Laissons-les eux- mêmes
exhumer les morts qu'ils ont semés cà et là sur les champs de bataille de la presse
RKvi;i: nTTiiiiAïuE. lO;;
(liioUdionue, pour leur lionnoi' la sépulluio délinilive tic l'iu-oclavo. Aujuurd'Jiui,
parlons seulement de ceux qui se sont acquittés de ce pieux devoir envers les créa-
tions de leur esprit. Mnthildc est l'exemple le plus frappant que nous puissions
citer à l'appui de ce que nous avons dit contre le funeste modo de pul)!i(atiou
qu'ont adopté la plupart de nos romanciers. C'est un roman (|ui, malgré tous ses
défauts, SOS prélonlions psycliologiciuos, ses interminables longueurs, sesalfectations
un peu puériles d'élégance mondaine, excite cependant l'intérêt et jusiibe jusqu'à
un certain point la curiosité dont il a été entouré. Je crois que celte œuvre, mé-
ditée avec soin par M. Sue, aurait eu son genre de valeur en présentant plus de
correction dans son style, et surtout eu paraissant sous des proportions raisonna-
bles. Six volumes, grand Dieu ! c'est plus long que les Confessions de Jean-Jacques.
II est vrai qu'il ne s'agissait de rien moins que de nous initier à tous les mystères
du cœur d'une jeune femme.
Des connaissances complètes en pareille matière supposent chez l'écrivain des
études faites autre pari qu'aux écoles, et c'est une supposition qu'il est agréable
de faire naître dans l'esprit de ses lecteurs. La Matbilde de M. Sue ne nous fait
grâce d'aucune de ses pensées. Je me souviens d'une phrase où elle dit : « Moi (jui
ai toujours, hélas ! abusé de l'analyse. » Il faut convenir qu'elle se rend un peu jus-
tice. Je crois que les philosophes de l'école écossaise eux-mêmes seraient vaincus
jiar elle dans l'observation de tous les phénomènes de l'âme. Du reste, ce n'est pas
une p.sychologie pleine d'afféterie et de manière, comme celle de la Marianne de
Marivaux ; la finesse des détails, le soin extrême de l'examen, n'excluent [las une
certaine impétuosité de sentiment, qui s'épanche avec assez de Iwnheur en quel-
<iues passages de ce roman. Cet amour plein d'elfusion et de reconnaissance, que
la jeune fille pure a pour son époux, est rendu avec force et avec charme. L'atta-
chement qu'inspire plus tard M. de Rochegune, et celui qu'il ressent lui-même, oui
le grand inconvénient des tardives amours : je ne crois pas que les dieux leur
sourient. Dans le roman et dans la vie réelle, ces attachements ont toujours
quelque chose d'incomplet. Il faut que deux âmes, qui se mirent, pour ainsi dire,
l'une dans l'autre, ne voient pas flotter à la surface des belles ondes où elles se
contemplent des images mal effacées. El puis, ce M. de Rochegune a un caractère
qui rappelle par trop aussi celui du chevalier Grandisson. Voilà un reproche nou-
veau adressé à M. Sue, qui nous avait toujours montré l'humanité sous une cou-
leur si désespérante dans ses romans, et surtout dans ses préfaces pleines d'une
ironie désolée. Quoi(|ue la critique fasse profession d'encourager cette tendance à
des pensées plus douces, on ne peut point s'empêcher cependant de prier l'auteur
d'épargner à notre mauvaise nature le dépit qu'elle ressent toujours en face d'une
image trop parfaite de la vertu. La manière chevaleresque dont M. de Rochegune
proclame son amour pour Matbilde à la face de tous, manque de naturel et de vé-
rité. Le romancier tombe, d'ailleurs, dans une faute qu'on a bien des fois signalée.
Après avoir prêté à son héros un langage quelque peu chargé d'cflets oratoires et
de métaphores, il s'extasie lui-même sur l'éloquence de celui qu'il a fait parler.
Hélas! un seul homme a pu dire de lui, en rapportant ses propres paroles : « J'étais
sublime. ■» C'est Jean-Jacques, quand, après s'être jeté aux genoux de M""' d'Hou-
detot, sous les bosquets de la Chevrette, il se relève tout à coup rayonnant et in-
spiré. Depuis, les romanciers ont appliqué bien des fois le mot de Rousseau ou à
eux-mêmes ou à leurs personnages, mais ils l'ont fait sans en avoir le droit, et le
lecteur a toujours cas.sé leur jugement. Un seul des êtres créés par M. Sue peut
lOG REVUE LITTÉRAIRE.
disputer le prix de la vertu à M. de Rochegune : c'est M. de Mortagne, son maître.
Ce vénérable vieillard n'a que deux défauts, il est bonapartiste, et il laisse croître
une barbe blanche fort malséante avec les habits étriqués de notre temps. Du reste,
il emploie toute sa fortune à soulager le malheur et à faire bénir son nom. Mal-
heureusement son caractère, naturellement fougueux, donne à sa philanthro-
pie quelque chose d'impétueux et de violent qui lui attire souvent des affaires
périlleuses. D'infâmes machinations l'ont fait enfermer sous les plombs de Venise,
et au lieu d'en rapporter la résignation soporifique dont sont empreints les Mé-
moires de Silvio Pellico, il en est revenu avec un sang plus ardent et une humeur
plus aigrie. En définitive, c'est un personnage assez dangereux, car son hon-
nêteté, qui peut l'égarer quelquefois, lui met les armes à la main aussi souvent
que la bourse. Saint Vincent de Paule faisait autant de bien que lui, slins cacher
sous sa soutane une ceinture garnie de poignards et de pistolets. L'amie de
M. de Mortagne, la duchesse de Richeville, est la mère que les poètes drama-
tiques nous ont si souvent représentée, craignant de rougir devant son enfant.
Emma, cette enfant bien-aimée, est la sensitive que nous connaissons aussi,
une de ces jeunes filles comme. Dieu merci, il n'en existe pas ici-bas, qu'un seul
regard peut rendre folle, qu'un seul mot peut tuer. Son âme reçoit toutes les im-
pressions et tressaille au moindre choc; aussi il arrive qu'un soulfle un peu trop
fort brise un jour cette harpe éolienne. Mais, pour qu'un personnage fictif arrache
une larme, il faut qu'il appartienne à cette terre, que la vie dont l'avait doué et
dont le prive une imagination créatrice, ait été puisée non-seulement dans l'esprit
du romancier, mais dans son âme et d;ins celle du lecteur lui-même; quand c'est
une de ces figures à demi fantastiques qui s'évanouissent avec la vapeur dont elles
étaient formées, on peut éprouver une douce rêverie, on ne ressent point de véri-
table attendrissement. Nous avons tous pleuré sur Virginie, plus encore peut-être
sur Manon Lescaut; il n'y a que les sylphes et les anges qui puissent pleurer sur
Emma, car c'est pour eux seuls qu'elle est une sœur.
A côté de ces êtres parfaits, Mathilde, Emma, Rochegune, M. Sue a fait figurer
cependant quelques personnages odieux et bien complètement odieux. L'auteur
iï Atar-Gull se retrouve tout entier dans le portrait de Lugarto. Il n'est pas, dans
cette âme torturée par toutes les douleurs des passions cruelles et honteuses, un
seul sentiment généreux qui porte le lecteur au pardon. Lugarto est lâche, fourbe,
débauché, assassin; c'est un de ces enfants maudits de l'imagination que le poète
fait naître avec un sceau fatal et qu'il poursuit de son courroux. Le caractère de
Lugarto est aussi invraisemblable dans sa corruption et dans sa perfidie que celui
d'Emma dans sa pureté et dans sa candeur. On croit toujours qu'on découvrira un
pied fourchu sous sa botte vernie. Quoiqu'il disparaisse dans une trappe, ce n'est pas
encore assez : on s'attend à voir sortir des flammes de Bengale de l'endroit où il
s'enfonce. M"° de Maran a un cœur aussi haineux que celui de Lugarto, mais sa
méchanceté est servie par un esprit plein de saillies amusantes; sa gaieté, toute
cruelle qu'elle est, amène souvent le sourire. C'est au point de vue du monde qu'il
faut se mettre pour apprécier tout le talent avec lequel ce caractère est tracé.
Ursule est encore une de ces inexplicables créatures qui n'ont jamais peuplé que
le monde de la fantaisie. Il y a cependant des parties naturelles et bien senties
dans son rôle. Son intrigue avec un sous-préfet de province est un trait d'une dou-
loureuse mais incontestable vérité. Sa conduite envers Mathilde est d'une noirceur
pleine d'exagération. La coquetterie effrénée et perverse qu'elle déploie pour sub-
IlEVUE LITTÉRAIRE. 107
jiiyuei" 4îoiilraii ra|>i)olle la l'amcuso marquise des Liaisons il<tii</ereuses ; ses lettres
inspirent les mêmes réHexions que eelles de M"" de Merteuil. Il y a des limites
que le cynisme le plus impudent ne franchit pas dans ses aveux : toutes les li-
mites sont franchies par Ursule dans sa correspondance avec M. de Lancry. Quant
à son amour pour M. de Rochegune, il rentre dans la classe de ces bizarres aflcc-
lions qui s'épanouissent tout à coup au fond des âmes les plus desséchées, comme
ces plantes qu'on voit fleurir entre les fentes d'un mur à moitié détruit. Il y a de
la Marion de Lorme et de la Lucrèce Borgia dans cet amour à grands élans pour un
homme au cœur noble et pur, ainsi qu'on disait jadis. Les remords que la provi ■
dence de M. Sue lui accorde au moment suprême ont quelque chose de louchant,
quoique d'un peu tardif, et l'on espère après tout que le suicide n'empêchera pas
son âme d'aller au ciel, au moins par le trajet indirect du purgatoire. L'homme
dont elle a torturé le cœur avec tant de persévérance et tant d'art, le vicomte Con-
tran de Lancry, a une de ces natures qui restent foncièrement vulgaires en pre-
nant le cachet de la classe où le sort a voulu qu'elles aient à se développer. Pour-
tant la passion désordonnée qu'Ursule allume en lui jette par instants sur ses
traits, effacés à dessein, de vives et saisissantes clartés. La rage impuissante qu'in-
spire une femme dont les baisers de la veille ne vous garantissent pas du bonheur
pour le lendemain, le supplice que renouvellent à chaque instant des espérances
toujours déçues sans être jamais lassées, sont rendus avec une impétuosité entraî-
nante et une prodigieuse énergie. Mais ce qu'on ne saurait trop louer dans le roman
de M. Sue, c'est tout ce qui regarde le mari et la belle -mère d'Ursule. Rien de
plus vrai et de mieux senti que l'affection sans bornes de Sécherin pour la femme
qui fait servir, avec une complaisance si intéressée, mais si douce, tous les trésors
de son éducation mondaine aux vulgaires jouissances d'un époux au-dessous d'elle,
au bonheur presque ridicule d'un intérieur bourgeois. Quand la mère de Sécherin
a forcé son fils à se séparer de sa femme, en lui dévoilant toutes les iniquités qu'avait
cachées sa maison, rien n'est d'une beauté plus poignante et plus réelle que la
peinture du ressentiment sombre et mal contenu qu'il conserve au fond de son
cœur pour celle dont l'inflexible austérité l'a privé de la seule joie de sa vie. Il y a
aussi dans Mathildc une scène où sont abordées les grandes émotions du cœur,
celle où M. Eugène Sue nous représente en face l'un de l'autre, dans une attitude
presque menaçante, la mère vertueuse et rigide qui s'irrite d'être impuissante à
faire oublier à son fils une femme coupable, et le fils qui compare intérieurement,
avec des regrets pleins de fiel, la fraîche et joyeuse compagne qui égayait son foyer
à la compagne morose et chagrine de sa destinée brisée.
Tous ces différents caractères, toutes ces situations d'âme variées et changeantes,
enfin tout ce qui constitue la partie morale de Mathilde, révèle certainement chez
M. Sue, ou plutôt continue à nous montrer un vrai talent d'observation et une façon
profonde de sentir. D'ailleurs, ou doit l'avouer, ce qui tient à la psychologie a tou-
jours pour le lecteur, en dépit de lui-même, un charme d'un ordre tout particulier.
Les livres où l'on trouve une peinture minutieuse des passions font sur nous la
même impression que les traités de médecine ; on suspend à chaque instant sa lec-
ture pour s'assurer qu'on n'a aucune des maladies qu'on voit décrites. Ce genre
d'intérêt plein d'émotions intimes n'est pas le seul que présente le roman de Ma-
thildc; on peut encore en signaler dans ce livre un nouveau, peut-être le plus pi-
quant de tous, celui qu'offre une étude louable et souvent heureuse des mœurs du
monde élégant.
108 REVUE LITTERAIRE.
On prétend que certains traits des personnages de M. Sue ont prêté à des appli-
cations malignes. C'est un grand honneur pour le roman et un grand ennui pour
le romancier, mais c'est un honneur et un ennui qui ne sont pas nouveaux. M"° de
Genlis, qui, malgré le ton un peu rogue de son style et la tournure fort préten-
tieuse de son esprit, avait du tact, une grande habitude du monde, et vivait en dé-
finitive dans la meilleure société. M""" de Genlis s'est moquée quelque part, avec
raison, de celte manie qu'on a toujours eue de voir partout des portraits. La mé-
disance de ceux qui appartiennent au monde que l'auteur a en vue, la sotte vanité
de ceux qui, en bien plus grand nombre, veulent à toute force reconnaître des gens
qu'ils n'ont jamais connus, enfln cette crédulité si vainement raillée ou maudite du
public indifférent, propagent bien vile de faux bruits. Il csl inutile de dire que la
critique ne doit pas les répéter, à peine devrait-elle les savoir. Nous croyons qu'il y
a dans le roman de M. Sue des types et non pas des portraits. Ainsi M"' de Maran,
avec ce langage dédaigneusement trivial que M. de Richelieu mit le premier à la
mode, peut rappeler des souvenirs à tous. Je ne sais rien de plus vrai et de plus
joli que son mot en entrant à l'Opéra : « Il doit y avoir ici toute la fleur des pois
de la bancjue; c'est riche à faire peur aux honnêtes gens, j Puis, comme M. de
Lancry lui parle des chances funestes des opérations financières, des désastres sou-
dains de la Bourse : « Il ne manquerait plus, ajoute-t-elle, que de voir ces gens-là
riches à perpétuité; ce serait d'un joli exemple pour les autres malfaiteurs, i-
Presque tout le rôle est écrit de celte façon ferme et enjouée, qui rappelle la bonne
manière française de Lesage dans son inimitable chef-d'œuvre de Turcarel. Il n'y
a qu'une seule scène où M"" de Maran dépasse un peu les bornes qu'elle doit s'im-
poser elle-même, malgré les privautés de son rang et de son âge : c'est la scène où
elle apostrophe M. Lugarto d'une façon si foudroyante sur le blason qu'il s'est fa-
briqué. On est trop porté, dans le roman, à forcer l'expression des visages toujours
calmes et reposés des gens du monde; et puis, c'est une remarque bien puérile,
mais je suis fâché que M"" de Maran, qui montre dans l'art héraldique de si grandes
connaissances, veuille voir, comme elle le dit elle-même, un exemple de blason
unique dans les macles des Rohan.
Au reste, cette légère faute contre la science d'Ulson de la Colombière et du
père Ménestrier est largement compensée chez M. Sue par une connaissance bien
réelle du monde, et surtout par un véritable amour pour les choses de l'élégance
et du bon ton. Il est amusant et curieux de voir la littérature, après avoir tant fait
contre l'aristocratie au temps de sa puissance, lui ouvrir maintenant un asile et
pousser même jusqu'à l'empressement son accueil hospitalier. M. Eugène Sue se
sent attiré vers la distinction partout où elle se trouve : on ne peut pas nier que
cette disposition si louable en elle-même n'ait ses périls et ses écueils. La science
du monde, si elle n'est pas présentée avec des ménagements infinis, est un peu
comme celle dont nous parlions toute à l'heure, la science de la femme : elle met
l'auteur à découvert et fait chercher jusque dans les habitudes de sa vie l'explica-
tion des fautes qu'il peut commettre contre l'exactitude ou contre le goût. M. Sue
nous a paru se tirer fort bien de ces dangers. Peut-être donne-t-il un peu trop de
soin à la peinture de l'élégance malérielle. Il y a des pages à dilater le cœur d'un
sellier, d'autres à faire lire à un tapissier pour son instruction, d'autres à former
le goût d'un tailleur. Et cependant tout ce luxe amuse; on aime à voir rouler sur
le sable lin des avenues les voitures armoriées, on s'intéresse à l'inventaire de tous
les meubles que renferme l'hôtel de Rochegune; enfin la description des vêtements
REVUE LITTÉnAinE. 100
et des iLMitures vous fait éprouver un peu du plaisir qu'on sent à la vue de ces
étoiles vénitiennes dont Véronèse fait si bien briller les riches retlets Toutes ces
splendides décorations servent à un théâtre dont les acteurs sont choisis parmi les
plus nobles et les plus brillants. M. Eugène Sue place son drame aux derniers jours
de la restauration. La loge des gentilshommes de la chambre n'a pas encore été
remplacée à l'Opéra par celle où les membres du Jockey-Club étalent leurs célé-
brités linancières. Il existe encore un monde compacte et homogène, où la division
ne s'est pas glissée. Puis la révolution de juillet arrive, et, après les premières
épouvantes ensevelies sous les ombrages des parcs, on voit se rassembler peu à peu
sur le terrain neutre des ambassades grand nombre de précoces émigrés revenus
de leur exil d'une saison. Quelques-uns vont même jusqu'à risquer de poser leur
talon rouge sur le tapis foulé par la botte du garde national. Dans une lettre fort
amusante de M""" de Richeville, il y a un tableau où toutes ces nuances sont très-
finement rendues. Au reste, on ne doit pas s'exagérer le mérite de tous ces détails
de la vie mondaine : ceux qui appartiennent purement à l'ordre moral donnent
souvent sujet à des railleries ou à des contestations ; ceux qui appartiennent en
quelque sorte à l'ordre physique peuvent produire aux yeux du public des effets
bizarres et peu goûtés. Qu'on se souvienne du fameux plat de l'Ecole du Monde. Il
faut se défier de toutes les éruditions, il n'en est pas une qui n'ait son pédantisme.
Nous voudrions pourtant ne pas avoir à adresser d'autres reproches à M. Sue que
cette exactitude trop scrupuleuse 5 reproduire des usages sans importance, cette
affectation trop sensible à mettre en évidence des bagatelles qu'on doit savoir
laisser de côté ; mais il y a dans Mathilde des défauts plus graves qu'il est impos-
sible de passer sous silence. Le style de ce roman échappe la plupart du temps à
toute espèce d'appréciation littéraire. Habituellement, c'est une causerie verbeuse;
par instants c'est une déclamation sentimentale ; excepté dans les rares passages
que nous avons indiqués, les mots n'ont jamais cette signification précise et cette
physionomie pittoresque qui donnent à un livre de la couleur et de la vie. Cepen-
dant M. Sue est bien loin d'avoir pour le style le dédain que semblent affecter plu-
sieurs romanciers ; il a très-souvent au contraire des tendances vers ce qui exige
le plus de soin et le plus de délicatesse dans l'art d'écrire. Il y a dans Mathilde
des passages où l'auteur ne s'est proposé rien moins que d'imiter La Rochefoucauld
et La Bruyère. Le récit est quelquefois coupé par des maximes sur l'amour, sur la
vanité, enfin sur tous les sujets qui ont exercé les esprits les plus ingénieux des
meilleurs siècles de notre littérature. Ces tentatives ne sont pas heureuses. Là où
l'on devrait reconnaître le résultat d'une méditation laborieuse, d'une existence sa-
gement ménagée, on sent l'influence du travail hâtif qu'impose la presse, du mou-
vement presque fébrile de sa funeste activité. Le roman de Mathilde, comme presque
tous les romans-feuilletons, semble, par son style, le produit d'une sorte d'impro-
visation bâtarde, qui n'a même pas les tours énergiques et les eû'ets inattendus de
la véritable improvisation. On y rencontre plutôt des défaillances que des har-
diesses. Cette expression dogmatique des gens de l'art : « Voilà une phrase qui
n'est pas faite, voilà une page qui n'est pas écrite, n se présente sans cesse à l'es-
prit pendant cette longue lecture. Si M. Eugène Sue veut obtenir d'autres sulïrages
que ceux dont son dernier livre a été entouré, c'est en homme de lettres plutôt
qu'en homme du monde qu'il doit se montrer l'ennemi de la trivialité. Toute la
distinction possible dans les mœurs qu'on cherche à décrire n'empêche pas le style
d'être commun. On parle dans les cercles les plus élégants un langage qui est aussi
110 REVUE LITTERAIRE.
vulgaire pour l'écrivain que le langage des places publiques. C'est celui-là que
M. Sue, dans sa précipitation, a trop souvent employé comme l'instrument qui était
le plus à sa portée.
Mais en définitive, malgré les défauts inévitables d'un livre écrit à la bâte, la fai-
blesse du style, la diffusion, les longueurs, les affaissements de toute espèce dans la
charpente de l'ouvrage, il y a dans Mathilde des qualités éminentes et même, nous
le maintenons, quelques parties entièrement louables.
G, DE MOLÈNES.
CHROIMQUE DE LA QUINZAINE.
51 janvier 1842.
La discussion de l'adresse est terminée. Après une lutte de quinze jours, lutte
brillante et laborieuse, la chambre des députés est enfln arrivée à compléter l'ex-
pression de sa pensée. Elle a dit à la couronne et au pays son avis sur la situation
de la France à l'extérieur et à l'intérieur, ce qu'elle pense des faits désormais ac-
complis et de ceux que notre politique nous prépare.
ISous ne ramènerons pas nos lecteurs sur les phases et les incidents de ces dé-
bats. Ils sont trop connus.
Ce qui importe aujourd'hui, c'est de bien saisir la pensée que la chambre a voulu
manifester. Toute illusion, à cet égard, serait d'autant plus fâcheuse que la chambre
a prononcé son verdict sous l'inspiration directe et prochaine du pays, en songeant
avant tout aux élections, au contrôle que le vote du député subira bientôt de la
part de ses commettants. La chambre a sans doute admiré la puissance parlemen-
taire de ses chefs; mais évidemment il y a eu chez elle plus d'admiration que d'en-
traînement. Elle se défiait d'elle-même ; elle se défiait de tout le monde, des ora-
teurs de l'opposition, des orateurs du gouvernement. Ni les uns ni les autres ne lui
paraissaient rendre, par l'ensemble de leurs opinions, l'expression sincère, com-
plète, des vœux et des opinions du pays. C'est cette expression que la chambre s'est
appliquée à chercher avec une constance et une indépendance remarquables, quelque
effort qu'on ait fait, de tous les côtés, pour exciter ses passions, pour troubler son
jugement, pour la pousser au delà des limites qu'elle s'était proposé de ne pas
franchir.
Tous les efforts ont échoué devant la ferme résolution de l'assemblée. Le mi-
nistère n'a pu lui faire dire qu'elle était glorieuse, satisfaite du moins de notre po-
litique extérieure; l'opposition n'a pu lui arracher un mot de blâme sur l'intérieur,
contre la politique de résistance. C'est là, en deux mots, le sens et l'esprit de l'a-
dresse; sur la politique extérieure, la chambre se résigne; sur la politique inté-
rieure, elle s'associe aux efforts du gouvernement; elle veut, comme lui, contenir
toutes les factions et défendre envers et contre tous la monarchie de juillet. Sur les
questions de l'intérieur, la chambre est disposée à donner au gouvernement des
marques de confiance ; sur les questions extérieures, sa confiance n'est pas absolue,
sa vigilance est plus éveillée, son contrôle plus sévère.
112 REVUE. — CIIROINIQUE.
On a annoncé, dans le discours de la couronne, la clôture, apparente du moins,
de la question d'Orient et le traité du 15 juillet. La chambre n'a pas prononcé un
blâme, encore moins un éloge ; la commission, quoique ministérielle, n'a pas même
osé le proposer. La chambre s'est résignée aux faits accomplis avec une réserve,
j'ai presque dit avec une tristesse qui ne manque pas de dignité. Elle s'est dit qu'il
y a eu là une sorte de fatalité, un enchaînement de faits, de circonstances, de fautes,
de bonnes intentions, dont il serait difficile de faire pour chacun aujourd'hui la
juste part. Lorsque la politique commande à un grand pays de se résigner à un
fait accompli, la résignation doit en effet être silencieuse ; se résigner en se plai-
gnant serait une faiblesse, se résigner avec une satisfaction apparente serait une
indignité.
Le sentiment que la chambre n'a pas voulu manifester à l'endroit de la question
d'Orient a paru tout entier au sujetdu droit de visite. Sans doute une convention
de cette nature aurait excité en tout temps de vives réclamations ; il y a là quelque
chose d'exorbitant, un droit conventionnel à la vérité, mais insolite, dont l'exten-
sion n'aurait jamais été acceptée sans répugnance. Il n'est pas moins certain que,
si l'alliance anglo-française n'avait pas été brisée par le traité du 15 juillet, le pays
aurait peut-être fermé les yeux sur cette nouvelle condescendance aux sollicitations
du gouvernement britannique : il est certain du moins que l'opposition n'aurait pas
été unanime dans la chambre, unanime au point que les orateurs de la gauche n'ont
rien dit de plus décisif et de plus net que ce qui a été dit par l'auteur de l'amen-
dement adopté, par M . Jacques Lefebvre, lorsqu'il s'est écrié que son but était d'em-
pêcher la ratification du traité.
Reconnaissons-le (il ne serait ni digne ni prudent de le méconnaître), c'est le
sentiment national, le sentiment national froissé et mécontent, qui a inspiré la
chambre, qui l'a inspirée dans son silence comme dans ses manifestations. Résignée
sur la question d'Orient comme sur un fait accompli, elle a voulu, sur la question
du droit de visite, avertir le gouvernement et lui prêter appui pour écarter une in-
novation qu'elle ne jugeait pas compatible, dans ce moment surtout, avec la dignité
de notre pavillon. Pour la majorité, le vote de la chambre, quelque embarrassant
qu'il puisse être pour le ministère, n'avait pas d'autre signification. La chambre ne
se proposait pas d'ébranler le cabinet; elle a voulu seulement lui indiquer une voie
plus élevée et plus nationale. On a pu reconnaître les dispositions de la majorité
lors du vole sur les affaires d'Espagne. En repoussant l'amendement, la chambre a
donné son adhésion à la politique du gouvernement : tout en désirant le maintien
de nos relations amicales avec l'Espagne, elle n'a pas voulu donner à croire que
notre gouvernement ne trouverait pas appui chez nous dans ses démêlés avec un
cabinet étranger.
Ici se présente une réflexion importante, qui n'a pas échappé à ceux qui obser-
vent dans les chambres la tactique parlementaire des partis. Quelles qu'aient été
les dispositions de la majorité en votant sur le droit de visite, toujours est-il que
l'amendement n'était pas accepté par le cabinet ; disons-le, avec le commentaire de
M. Lefebvre, l'amendement était un échec pour le ministère. Si l'opposition avait
concentré ses efforts sur ce point, si elle avait déclaré que là était pour elle la ques-
tion de l'adresse tout entière, que les autres paragraphes étaient indifférents ou
touchaient à des questions qui devaient être débattues plus lard, le ministère aurait
été vaincu dans les débats de l'adresse, vaincu sur une question grave, vaincu avec
le concours du parti conservateur. C'est ainsi que les choses se seraient passées en
REVUE. — CimONIQUE. 1 I 7,
Angleterre. Chez nous, au contraire, la discussion de l'adresse est une sorte d'en-
quèle générale sur la situation du pays. Tout homme se croyant quelque valeur
parlementaire y cherche un i-oinl sur lequel il puisse s'établir et livrer un combat.
Chacun se fait juge de l'importance et de l'opportunité de la (juestion qu'il suscite.
On se (latte peut-être de réduire le cabinet anx abois en le harcelant sans cesse,
en lui présentant tous les jours de nouveaux combats et des combattants nouveaux.
On se trompe. Plus on multiplie les questions, et plus on od're au ministère des oc-
casions de succès. C'est ainsi qu'on atténue, qu'on efface même l'impression d'un
échec ministériel. En insistant avec la même vivacité sur une foule de questions di-
verses, on arrive à ce singulier résultat, que les questions sont comptées, au lieu
d'être pesées, et comme le ministère, s'il succombe dans une question, triomphe
d'ordinaire sur toutes les autres, on lui donne le droit d'en conclure que la discus-
sion de l'adresse lui a été favorable.
Mais il est inutile d'insister davantage sur ce point. Nos habitudes et nos mœurs
ne permettent pas, chez nous, aux partis politiques, une tactique plus savante, qui
suppose une organisation et une discipline incompatibles avec notre indépendance
personnelle et avec notre activité quelque peu impatiente et ambitieuse. Est-ce un
bien? est-ce un mal? Peut-être des partis fortement organisés rendraient-ils, chez
nous, le gouvernement trop difficile : peut-être aussi, le jour où les partis oppo-
sants pourraient se donner celte forte organisation, le parti gouvernemental, par
les mêmes causes, se trouverait plus compacte et ruieux discipliné; car dans ses
rangs aussi le moi exerce ses ravages, moins cependant que dans les rangs de l'op-
position, et la raison en est simple : dans le parti gouvernemental, le ministère est
un chef avoué, et une certaine discipline est acceptée par cela seul qu'elle paraît
une nécessité de position plutôt qu'une injonction individuelle. En général, cepen-
dant, il y 3 chez nous beaucoup de chefs et peu de soldats : aussi assistons-nous
plus encore à de nombreux combats singuliers qu'à de grandes batailles.
Quoi qu'il en soit, nous voici au mois de février, et les chambres n'ont pas
encore abordé une seule des questions dont le pays attend la solution avec une
juste impatience. De nouveaux retards ne sont que trop à craindre. La chambre
des députés va se lancer de nouveau dans l'arène des débats politiques. La réforme
électorale, les lois de septembre, la question des incompatibilités, préoccupent les
hommes politiques plus encore que les questions d'administration et d'affaires. La
raison est facile h deviner. Les premières peuvent seules devenir des questions de
cabinet et renverser un ministère.
Les débats de l'adresse ont assez montré que la lutte sera vive, ardente,
acharnée, comme toutes les luttes qui promettent une grande récompense aux
vainqueurs, qui menacent les vaincus d'un grand revers. Le pouvoir pendant les
élections, c'est là le prix de la victoire, et, il faut en convenir, ce n'est pas un prix
à dédaigner.
Nous ne voulons pas faire ici de pronostics. Nous avons entendu les hommes
qui paraissent le mieux connaître la chambre, et qui ne sont pas des hommes de
parti, ardents, aveugles, faire sur les dispositions de l'assemblée les conjectures
les plus opposées. Les uns croyaient que la chambre n'hésiterait pas à adopter, en
partie du moins, l'adjonction des capacités; les autres pensent que la proposition
sera rejetée par une majorité qu'ils estiment de 50 à 40 voix. La même divergence
d'opinions, de prévisions, existe à l'égard de la question des incompatibilités. Nous
n'en sommes pas étonnés. A cette époque de la législature élective, le problème se
114 REVUE. — CHRONIQUE.
complique d'un si grand nombre d' inconnues, que les calculateurs les plus habiles
peuvent se tromper. La session aura de l'imprévu.
Ce qu'il y aurait de déplorable pour tous, ce qui indisposerait les électeurs de
toutes les opinions, ce serait de voir la session s'écouler sans que le pays eût
obtenu les grandes lois d'intérêt matériel qu'on lui fait espérer depuis longtemps,
en particulier la loi sur les chemins de fer. Il faut pourtant donner quelque satis-
faction non-seulement aux intérêts réels, mais aussi à l'imagination, à l'élan du
pays, à cet amour des grandes entreprises, qui vit toujours en France, et qui n'a
jamais été impunément méconnu. Le pays veut la paix, mais une paix qui ne
manque ni d'activité, ni de grandeur. Une paix chétive, humble, impuissante, il
serait bientôt las de l'aimer; il la repousserait du pied. Ces grandes communica-
tions qui paraissent enfanter des miracles, changer la face d'un pays et l'appeler à
de nouvelles destinées, ont frappé aujourd'hui l'esprit des populations, et la France
se croirait en quelque sorte déshonorée, si, tandis que nos voisins ont mis puis-
samment la main à l'œuvre, on ne pouvait signaler chez nous que quelques tron-
çons de chemins de fer, sans importance, sans avenir pour le pays, tant qu'ils ne
seront pas rattachés à un grand système. Les départements, les communes, s'ani-
ment à la pensée de ces grands travaux, etnereculent pas devant les sacrifices qu'ils
commandent. Le pays attend une loi, une loi digne de la France. L'aura-t- il? Hélas!
le ministère paraît vouloir la proposer; mais les intérêts particuliers se préparent,
dit-on, à de rudes combats, à une résistance opiniâtre contre tout projet qui ne
leur donnerait pas pleine satisfaction. Et comme il est impossible de les satisfaire
tous au même degré, en même temps, on peut tout craindre de leurs passions et de
leur aveuglement. Les deux chemins de Versailles sont là pour attester jusqu'où
peut aller l'obstination aveugle d'hommes d'ailleurs graves et sérieux, et auxquels
du moins nul ne conteste l'habileté du calcul. Nous ne connaissons pas le projet
du gouvernement. Si, comme on le dit, il ne présente que deux chemins, il ren-
contrera d'immenses difficultés. S'il sacrifie le nord au midi, les plaintes du midi,
quelques-unes fondées, les autres exagérées, sont déjà si nombreuses, qu'il soulè-
vera des réclamations violentes, et compromettra le sort du projet. Peut-être vau-
drait-il mieux reproduire, en le modifiant, le projet de 1838 : non qu'il y ait
possibilité ni convenance de tout commencer à la fois, mais afin que toutes les
parties de la France puissent, dès l'abord, connaître le sort qui les attend, et s'y
préparer. Plus un projet est partiel, et plus il compte d'adversaires. Il ne faut pas
risquer de faire battre les chemins de fer en détail.
Peut-être nos craintes sont-elles excessives. Nous serions heureux de pouvoir
nous en convaincre. Mais disons-le sans détours, ce n'est pas aujoud'hui qu'on peut
facilement se rassurer sur ce point. Les intérêts particuliers ont-ils fait preuve de
modération et de sagesse? Lorsque le gouvernement, avec une bonté qui était
presque de la bonhomie, a bien voulu les consulter sur nos relations commerciales,
se sont-ils bornés à lui dire: — Dans vos traités de commerce efforcez vous de
concilier l'intérêt général du pays avec le nôtre, ne nous exposez pas à de brus-
ques et violentes perturbations? — Non, ils lui ont dit : — Ne faites point de
traité de commerce. — Cela du moins est clair et praticable. Notre politique peut
en souffrir, mais après tout c'est un isolement auquel nous pouvons nous con-
damner. Ce qui n'est ni clair ni praticable, c'est la prétention de conclure des
traités avec nos voisins sans rien changer chez nous, c'est de se mouvoir
sans bouger. C'est pourtant là ce qu'a dit, s'il dit quelque cho-se, le paragraphe
REVUE. — CHRONIQUE. 1 1 a
de l'adresse de la chambre des députés sur les négociations commerciales.
En dernier résultat, on ne saurait nier que la chambre, que la majorité n'ait
placé, sous certains rapports, le ministère dans une position délicate, on peut même
dire très-dillicilc. Le cabinet a maintenu les droits de la couronne; il lésa main-
tenus, reconnaissons-le, avec fermeté, avec mesure, par la bouche de M. Guizot,
dont la parole, de l'aveu môme de ses adversaires, n'a jamais été plus habile que
dans ces débals. C'était là un acte de bon gouvernement et de courage dont il faut
savoir gré au cabinet. Au reste, empressons-nous de faire remarquer que les preuves
de courage parlementaire, du courage de ses opinions, de ce courage si rare et si
beau, n'ont pas manqué dans cette mémorable discussion. N'avons -nous pas entendu
M. Thiers développer avec un admirable talent, avec ce talent qui sait revêtir toutes
les formes et qui s'est montré tour à tour si facile et si souple, si énergique et si
ferme, développer, dis-je, des considérations, des avis, des prévisions qui pourraient
demain lui être un obstacle comme candidat au pouvoir? M. Thiers ne parlait pas
au hasard, légèrement, entraîné par la vivacité de sa parole, par le feu de la dis-
cussion, comme un conscrit de la tribune. M. Thiers nous a dit lui-même quel
pouvait être, au point de vue de ses intérêts personnels, l'eifet de ses paroles, et il
les a cependant toutes prononcées, toutes maintenues, par cela seul que dans son
opinion ces paroles lui étaient dictées par une inspiration patriotique, par son
devoir d'homme d'État. On peut ne pas adopter ses opinions, ne pas partager ses
prévisions ; mais bien malheureux serait celui qui n'en admirerait pas le désinté-
ressement et le courage.
Dans la question du droit de visite, n'avons-nous pas vu M. de Tracy, lui si
passionné pour les droits, pour l'honneur, pour la dignité de son pays, se séparer
un moment de ses amis, et appuyer le ministère sur une mesure qui paraissait à
M. de Tracy nécessaire pour l'extirpation d'un abominable trafic?
Enfin, pour ne pas trop multiplier les exemples, nous aimons à rappeler les
quelques paroles de M. le maréchal Sébastiani sur la même question. Nul ne s'at-
tendait à le voir aborder la tribune; son silence n'aurait étonné personne; c'est un
de ces honorables vétérans auxquels la patrie permet le repos. M. Sébastiani n'avaii
rien à craindre, rien à espérer, il n'avait ni obstacle à écarter, ni marche-pied à
se préparer. Le traité de 1831, signé au milieu de circonstances politiques toutes
particulières, avait été en quelque sorte couvert et presque effacé par deux traités
postérieurs, celui de 1835 et celui de 18il. Les tendances de la chambre étaient
manifestes. M. Sébastiani ne s'est pas flatté, n'a pas même essayé de les changer.
Non, mais il a dit cependant quelques paroles fermes, nettes comme son esprit; il
les a dites uniquement pour maintenir son avis, pour confirmer son opinion; c'est
une satisfaction morale qu'il se donnait, d'autant plus noble et pure, qu'elle n'a-
vait, qu'elle ne pouvait avoir d'autre but, d'autre résultat, que cette satisfaction
elle-même.
Pour en revenir à la situation du ministère vis-à-vis de la chambre, nous ignorons
quelles pourront être les déterminations du cabinet au sujet du droit de visite. Là
est la difficulté du moment. La solution des autres questions internationales peut
être retardée ou modifiée. Sur les questions intérieures, la situation du cabinet s'est
momentanément améliorée par la suite des débats. C'est là un fait qu'aucun homme
impartial et sérieux ne peut méconnaître. Cette situation se fortifiera-t-elle encore
par de nouveaux débats? Sous le feu de la bataille, une majorité, non pas nom-
breuse, mais de plus en plus ardente et dévouée, se ratlachera-t-elle au cabinet,
116 REVUE. — CHRONIQUE.
comme à un général qui mène résolument ses troupes au combat et leur promet
de brillantes victoires? C'est de l'opposition que dépend essentiellement ce résultat.
S'il arrivait que ses propositions fussent excessives et ses attaques violentes, si la
majorité se sentait vivement menacée dans ses plus chers intérêts, dans ses opinions
fondamentales, elle pourrait alors se rallier au cabinet, elle pourrait se rallier sans
réserve, et dans ses paroxysmes de zèle et de crainte, les yeux fixés sur l'intérieur,
elle pourrait finir par tout accepter ou tout excuser.
Évidemment il est de l'intérêt du ministère que la chambre et le pays se coupent
en deux, sans intermédiaires, sans nuances, dîit-il, dans ce schisme, perdre quel-
ques amis incertains aujourd'hui et flottants. A tort ou à raison, le ministère craint
peu que la gauche ne prenne le pouvoir d'assaut; il ne paraît le craindre ni dans
les chambres, ni dans les collèges électoraux. Toutes les fois que la question est
posée nettement entre la gauche et la droite, et que les nuances se trouvent
absorbées par les deux couleurs dominantes, le cabinet se flatte de pouvoir compter
sur la majorité. Le danger, à ses yeux, est ailleurs, il est tout dans les situations
intermédiaires; il ne craint pas les hommes qui veulent monter au pouvoir par la
brèche, mais les hommes qui, sans être ministériels, ne sont pas séparés du pouvoir
par des abîmes. Bref, c'est le ministère qui est intéressé à ce que la lutte parle-
mentaire devienne de jour en jour plus vive, plus ardente, à ce qu'une sorte de
point d'honneur interdise toute opinion mitigée, toute restriction, toute réserve.
L'opposition servira-t-elle les intérêts du cabinet? Nous ne tarderons pas à l'ap-
prendre.
Les bureaux de la chambre viennent d'autoriser la lecture des propositions sur
la réforme électorale et sur les incompatibilités. On dit que personne ne s'y est
opposé. Évidemment les partis se sont donné rendez-vous sur ce terrain. Le débat
sur la prise en considération des deux propositions, en particulier de celle sur la
réforme, sera la grande bataille, le combat décisif de la session.
Les nouvelles d'Afrique sont de plus en plus favorables. Un grand nombre de
tribus se rallient franchement à notre domination Espérons que le gouvernement
saura profiter de ses succès. La commission chargée d'approfondir la question de
la colonisation africaine s'est réunie sous la présidence de M. le duc Decazes. C'est
avec une juste impatience que le pays attend les résultats nets et positifs de son
travail.
LETTRES
D'ORIENT.
Marseille.
Je vais préluder à ma moisson d'Orient par une petite herborisation aux portes
de la ville, à Monlredon, localité fréquentée par les botanistes. Je l'ai parcourue,
il y a dix-huit ans, avec le pauvre Jacquemont : j'y retrouverai des souvenirs. Avant
que Jeunesse fût entièrement passée, avant que fût éteint chez moi l'enthousiasme
qui m'a constamment porté aux voyages, j'avais besoin d'en faire encore un : pou-
vais-je mieux choisir?
(1) Au printemps de 1839, M. le comle Jaubert entreprit, dans un but tout scientifique,
avec M. Charles Texier, un voyage en Orient. Ce voyage a fourni à M. Jaubert l'occasion
d'un travail important, qui paraîtra bientôt à la librairie de Roret, sous le titre d^Illusira-
dones plantarum orientalium, et qui formera une série de livraisons avec planches. Cette
publication, que M. Jaubert prépare en société avec M. Spach, aide-naluraliste au Muséum,
contiendra la description des espèces d'Orient nouvelles, ou peu connues, provenant soit
du riche herbier de l'auteur, soit des autres collections de Paris. Une carie géographique
en quatre feuilles de l'Asie sud-occidentale, dressée sous les auspices de M. le colonel
Lapie de concert avec M. Texier, accompagnera l'ouvrage ; elle indiquera les itinéraires
de tous les voyageurs botanistes, depuis Rauwolf, qui visitait l'Orient en 1385, jusqu'à nos
jours. M. Jaubert doit aussi faire paraître incessamment les Relations de voyage en Asie
d'Auchcr Éloy, botaniste français, mort en 1838 à Ispahan, victime de son dévouement à
la science.
Les lettres que nous publions aujourd'hui forment ce qu'on pourrait appeler la partie
pittoresque du voyage scientifique de M. Jaubert.
T03IE I. 8
118 LETTRES d'orient.
Livouriio.
La navigation à la vapeur est chose ravissante. Nous n'avions quitté Marseille
avant-hier qu'à sept heures du soir, et ce matin, h trois heures et demie, nous avions
jeté l'ancre devant Livourne. Notre société à bord se composait de l'évêque de
Sniyrne, de MM. de Donald, dont l'un est évêqne du Puy, tous deux de ma con-
naissance ancienne, d'une famille anglaise animée par une jeune femme charmante
qui nous a fait de très-bonne musique (car tu sais qu'il y a un piano dans le salon
des dames), de plusieurs négociants de Marseille, dont l'un se rend à Calcutta, où
il a une maison, et où il sera arrivé, en passant par la mer Rouge, en moins de
deux mois. Une partie de notre sociélé se sépare de nous ici : nos Anglais s'arrê-
tent à Livourne pour prendre le bateau de Naples; l'évêque du Puy se rend en pè-
lerinage à Rome et s'arrêtera à Civita-Vecchia.
Civila-Vecchia.
Nous restons peu de temps ici, et nous serons après-demain à Malte. Le comman-
dant, M. Dufresnil, nous fait la gracieuseté de passer par le détroit de Messine :
cette route est d'environ dix lieues plus longue que celle de l'est, mais elle est infi-
niment plus agréable. Nous passerons vers minuit en vue des îles volcaniques do
Stromboli, et de jour en vue du phare de Messine, de Catane, de l'Etna.
11 n'y a rien à voir à Civita-Vecchia, mais l'herborisation est une ressource tou-
jours prête.
En vue de Malte.
J'espérais que nous approcherions de Stromboli pendant la nuit : ce volcan fume
toujours et jette assez souvent des flammes; mais le retard de notre marche ne
nous y a fait arriver qu'au jour. En revanche, nous avons eu hier une vue admi-
rable, et par une mer calme, de tout le détroit de Messine. Je n'essaierai pas de
t'en faire une description, de te peindre ces deux côtes de Calabre et de Sicile, la
première si sauvage, l'autre si gracieuse, si bien cultivée, d'un ton de végétation
si chaud, et dominée par le majestueux Etna. Le front du volcan n'était plus caché
par les nuages, et nous avons pu jouir à l'aise, sur le pont, après diner, d'un spec-
tacle que je n'oublierai jamais; tous les passagers, même les plus indifférents, en
étaient frappés. La soirée s'est terminée par un petit concert dont nos Anglaises
ont fait les frais.
Je te quitte parce que nous approchons du port de Malte et qu'il faut examiner
avec soin celte île célèbre. Il y a quarante-un ans, le général Ronaparte y abordait
avec l'armée française victorieuse, et aujourd'hui cette belle station navale, l'une
des premières peut-être du monde, est au pouvoir de l'Angleterre!
Malle.
Rien n'est plus singulier que l'aspect général de ces îles toutes pelées, et qui
néanmoins comptent cent vingt mille habitants; rien n'est plus étrange aussi que
l'entrée de ce port, ou plutôt de ces cinq ports, où les flottes les plus nombreuses
trouvent un excellent abri. L'e.scadre anglaise, commandée par l'amiral Stopford,
y est mouillée; nous avons compté cinq vaisseaux et deux frégates. Rien n'égale la
LETTRES d'orient. US)
magnilicence de cet établissement militaire ; l'étendue des l'orlilicalions est im-
mense, et elles sont dans le plus parfait état d'entretien. La ville est bien bûlie,
toutes les maisons sont blanches, sans toit comme en Orient, et leur façade porte
généralement un balcon couvert, en forme de tribune d'orgues; les rues sont ti-
rées au cordeau, et souvent une vue de la mer termine la perspective. Malte jouit
déjà du climat de rAfri(]ue ; j'y ai vu, à la vérité dans une situation abritée, des
bananiers en pleine terre. La population est un mélange de toutes les nations;
mais la race indigène lient de l'Arabe par sa physionomie et aussi, dit-on, par son
idiome : je n'ai pu juger de ce dernier point que par les sons gutturaux inaccou-
tumés que j'entendais résonner autour de moi. Le monument principal de Malte
est l'église de Saint-Jean, toute remplie des tombeaux des anciens chevaliers de
l'ordre; les mausolées sont d'une exécution médiocre, et remarquables seulement
par les souvenirs qui s'y rattachent. Les tombes forment le pavé de la nef et des
chapelles latérales ; elles sont toutes incrustées de pierres dures en travail florentin.
Nous y avons lu avec intérêt un grand nombre de noms de familles françaises. La
soirée s'est passée très-agréablement chez M. Fabreguettes, notre consul ; il nous a
donné de curieux détails sur le pays et les nouvelles relations dont Malte est de-
venu le centre, par suite du perfectionnement des moyens de transport. M. Aug. de
Mieulle, rétabli de son mal de mer, s'est mis ensuite au piano, et nos jeunes gens
ont valsé entre eux, faute de dames, comme de vrais écoliers. Le lendemain matin,
à six heures et demie, M. Fabreguettes nous installait à bord du Dante.
A bord du Danle. — En vue de Cythère.
Après deux jours et deux nuits de roule en pleine mer, mais par un temps su-
perbe, nous avons aperçu ce matin les côtes de la Grèce, le cap Matapan (Ténare
des anciens), et, dans ce moment, nous avons au nord tout le fond du golfe de
Laconie, dominé par les monts Taygètes; nous passons à petite portée de canon de
Cérigo (Cythère), et nous allons doubler le cap Saint-Ange (Malée). Bien nous a
pris d'avoir une belle brise de nord-ouest, qui ne nous a point quittés depuis Malte,
car le Dante n'est pas très-bon marcheur.
Nous avons profité hier soir d'une occasion pour faire parvenir de nos nouvelles
à nos familles; je doute toutefois que ces missives arrivent à leur destination avant
ia lettre que je t'écris en ce moment et que je laisserai à Syra. L'occasion dont il
s'agit n'était autre que celle de deux pauvres petites hirondelles qui, épuisées de
fatigue, s'étaient posées sur notre grande vergue ; un matelot y était monté et nous les
avait apportées. D'une commune voix on résolut de leur attacher un petit écriteau
au cou. L'inscription porte : 19 mai 1859, à bord du Dante (vapeur), 36° 2' lati-
tude, 17° 18' longitude. Ce petit événement a été le seul qui ait marqué nos deux pre-
mières journées passées hors de la vue de toute terre; la lecture, soit solitaire, soit
en commun, et une conversation toujours instructive avec M. Texier et l'élat-major
du bord, ont rempli le reste du temps. Aujourd'hui nous sommes très-rapprochés
des côtes; aussi toutes les cartes sont-elles étalées et les lunettes braquées.
Syra.
Cette île est le point de réunion du service des paquebots; nous nous y sommes
trouvés quatre paquebots à la fois; à l'instant où le Dante entrait dans le port par
la passe de l'ouest, l'Eurotas débouchait par celle de l'est. La situation de la ville
120 LETTRES D ORIENT.
haute de Syra est des plus originales : elle est bâtie sur un cr»ne aigu ; lo sommet
est occupé par une église catholique et un séminaire que nous avons visités. La vue
s'étend sur une partie des Iles voisines; elles sont toutes très- arides, à l'exception
de Tine, où la culture est assez riche. Les îles de la côte d'Asie sont beaucouj»
plus belles : on dit que Mételin et Rhodes sont remarquables par la force de leur
végétation.
Smyrne.
Nous voici arrivés à point nommé. Avec la rapidité des paquebots, on perd en
quelque sorte le sentiment des distances. Ainsi j'ai toutes les peines du monde i\
me persuader que le 11, à sept heures du .soir, j'élais encore à Marseille, et que
dans l'intervalle j'ai rangé toute la côte occidentale de l'Italie, la Sicile, Malle et
l'Archipel ; il faut bien le croire pourtant, car me voilà dans une ville turque, dans
une ville à mosquées. Dès cinq heures du matin, j'étais sur le pont; je passais avec
M. Alliez, notre commandant, la revue des lieux célèbres que nous avions en vue,
ïchesmé, en face de Chio, où les Russes brûlèrent, dans le siècle dernier, la flotte
turque; Phocée, la mère-patrie de Marseille, et Clazomène. Auprès des îles d'Ourlac
est mouillée la division française, dignement commandée par l'amiral Lalande. Il
monte Vléna, dont M. Bruat, qui a été si bon pour nous dans notre traversée de 1829,
sur le Breslaiv, est actuellement capitaine. Nous nous sommes arrêtés un instant
pour causer avec eux. Nous nous proposons d'aller les voir un de ces jours plus à
notre aise, car nous n'avions aujourd'hui que le temps nécessaire à notre comman-
dant pour remettre ses dépêches; l'amiral les attendait avec quelque impatience,
le bruit s'étant répandu dans ces parages que les hostilités ont commencé, du côté
de l'Euphrale, entre le sultan et Méhémet-Ali. Cette circonstance a peu d'impor-
tance pour nous, qui allons d'un autre côté.
A Syra, on nous avait rapporté un fait qui cause toujours quelque préoccupa-
lion : c'est qu'il y avait eu ici quelques cas de peste, il y a une dizaine de jours.
Le fait, vérifié par nous au consulat de France, aussitôt après notre débarquement,
est qu'en effet quelques Turcs, venant de Syrie, sont tombés malades dans le quar-
tier arménien ; on les a mis en surveillance, et depuis cinq jours la santé publique
est parfaite. Au reste, les Européens, soit manque de prédisposition, soit à cause
des sages précautions qu'ils prennent, ne sont presque jamais atteints, et quand le
contraire arrive, ce n'est que dans les cas où la peste sévit violemment : alors il faut
s'éloigner des lieux atteints par la maladie.
Le soir, la maison du consul-général, M. Challaye, nous sera d'une grande res-
source; on y est reçu avec une obligeance parfaite; le salon est une sorte de vesti-
bule ouvert, véritable asile de la fraîcheur.
Mes firmans de voyage sont arrivés avec une excellente lettre de l'amiral
Roussin. Je vais me munir ce soir d'un Tartare ou Kmvas, espèce de maréchal -des-
logis, et d'un interprète ; le cuisinier servira pour tous.
La ville est divisée en deux quartiers assez distincts : celui des Francs, qui avoi-
sine le port, et celui des Turcs, Arméniens et .luifs, qui est situé sur le penchant
de la colline. La vue, si nouvelle pour nous, de ces maisons d'une construction
toute particulière, basses, à un étage, en bois, bariolées, garnies de balcons ou
plutôt de tambours saillants sur la rue, le spectacle de cette population bigarrée,
de ces costumes bizarres qui distinguent les nations et les castes, et que notre ci-
LETTllES «ORIENT. J i» 1
vilisaliun iimnolonc n'a guère encore moililiés, nous ont causé une surprise et un
j)laisir qui oui dépassé notre attente. Nous ne nous lassions pas surtout do con
teuipler les ligures des Turcs assis sur les petites estrades (jui bordent les calés, et
fumant avec gravité leur itanjnilé. A la lin de la journée, nous avions déjà pu ob-
server chacune des choses qui constituent l'existence civile des habitants, à l'excep
lion pourtant des harems; mais nous en apercevions les fenêtres grillées, et de
temps à autre des femmes turques couvertes de voiles blancs, le front caché par
une mousseline noire empesée, passaient auprès de nous comme des ombres. Notre
cicérone juif nous expliquait tout avec beaucoup d'intelligence; il nous fil appro-
cher d'une nios([uée, dont nous pûmes voir l'intérieur à travers une fenêtre. Une
coupole à laquelle est accolé le minaret d'où l'inian annonce la prière, surmonte
une salle dépourvue de figures et d'ornements; le pavé est couvert de lapis et de
nattes. Los mosquées sont ordinairement entourées d'un cimetière; d'autres fois les
champs des morts en sont isolés; il y en a plusieurs épars dans la ville, et la végé-
tation admirable qui les ombrage forme autant d'îles de verdure qui contrastent
avec les toits rouges des maisons : on y voit des cyprès et des platanes gigantesques,
des azédarachs en fleurs qui répandent une odeur excellente de lilas, des térébin-
Ihes si gros que j'avais de la peine à reconnaître celte espèce d'arbre, qui, dans le
midi de la France, ne dépasse guère huit ou dix pieds.
Le pont des Caravanes, situé sur la rivière du Mélès, m'a paru, je l'avouerai, au
dessous de sa réputation comme site ; c'est un passage très-fréquenté |)0ur aller
dans l'intérieur du pays du côté de Magnésie; on y passe en revue les chameliers
qui apportent à Smyrne et en rapportent des marchandises, les bergers turcoraans
à la face bronzée et sauvage, avec leurs troupeaux de moulons à grosse queue, in-
connus en France, et les marchands francs, arméniens, turcs, qui se rendent à leurs
maisons de campagne, au joli village de Bournaba. Le Mélès est sans contredit un
des cours d'eau les plus illustres du inonde, si, comme le prétend la tradition, Ho-
mère est né sur ses bords.
La course au vieux château qui domine la ville est intéressante, quoiqu'il n'y
ail plus que des pans de murs en ruine. Un buste colossal de marbre blanc, forl
endommagé, et qu'on dit être celui de l'amazone Smyrna, fondatrice de la ville,
orne une des portes : il a été décrit et figuré par Tournefort. La vue, soit qu'on se
tourne du côté de la rade, soit qu'on dirige ses regards sur la vallée du Mélès et
les aqueducs qui en décorent le fond, vaut à elle seule la course. En revenant du
château, une étourderie de notre cicérone, qui s'est avisé de regarder en se moquant
une négresse fort laide, a failli nous causer un certain embarras : la négresse a
pris sa chaussure pour en frapper notre juif, et, sa colère s'animant par degrés,
elle s'est mise à jeter des pierres à ceux d'entre nous qui étaient en avant. Je n'é-
tais pas du nombre, mais j'ai vu le moment où cet incident allait causer une émeute
dans le quartier : les femmes sortaient moitié en riant, moitié en grondant de
leurs maisons, et les enfants turcs, en bons croyants, s'apprêtaient à lancer aussi
des pierres; heureusement, des gens tranquilles se sont interposés. Mais nous avons
eu là un exemple des conséquences que peut avoir la moindre action inconsidérée
dans un pareil pays.
Hier, notre journée a été très-bien employée; nous sommes allés à Bournaba, de
là aux grottes d'Homère et au lac de Tantale. Nous nous sommes arrêtés d'abord
dans une maison de campagne turque dont nous croyions le maître absent ; il y
était, et nous recul à merveille, non dans sa maison, parce que ses femmes s'y
12â LETTRES d'orient.
trouvaient alors, mais dans un kiosque d'où la vue s'étend sur la ville et le port.
Nous repartîmes enchantés de notre hôte, avec lequel, grùce au peu d'italien que
je sais, j'avais pu faire un bout de conversation. Les grottes d'Homère sont prati-
quées dans une petite montagne calcaire isolée au milieu d'un pays d'origine toute
volcanique et dont l'aspect m'a rappelé à beaucoup d'égards certaines parties de
notre Auvergne. Notre déjeuner s'est fait au bord d'un ruisseau, sous des platanes.
Des grottes d'Homère au lac de Tantale, la route est très-pénible; nous parvînmes,
en hissant nos chevaux à travers les rochers, jusqu'au deuxième étage au moins
du mont Sipylus, dans une espèce de désert. Le lac est fort petit; M. Texier croit
qu'il n'est que le fond d'un ancien cratère. Le retour à Bournaba fut beaucoup
plus facile. Après nous être rafraîchis à l'auberge grecque, et y avoir fumé chacun
notre tcldbouk, nous avons été visiter une église grecque, où j'ai remarqué des
figures peintes dans le goût byzantin, et d'autres dans la manière de Fra Angelico
da Fiesole. Avant de quitter Bournaba, nous allâmes voir deux des plus jolies mai-
sons de campagne du village, l'une arménienne, l'autre grecque; les dames nous y
reçurent très-bien. Ces maisons sont remarquables par un genre de confort parfai-
tement approprié au pays : de grands vestibules bien frais, des galeries, de bons
divans, le tout d'une propreté ravissante. Les jardins, plantés d'orangers, d'azéda-
rachs, de mûriers, sont dans le goût italien et renouvelés de ceux de Pompeï.
Toute notre troupe continue à être de belle humeur; ceux qui n'avaient pas
beaucoup l'habitude des voyages la prennent peu à peu, et nous passons notre
temps agréablement, soit en course, soit réunis dans le grand salon commun où
donnent nos chambres. C'est là que sont étalés livres, cartes, dessins, et que nous
recevons nos visites, nos fournisseurs : chaque incident est une étude de mœurs.
Une de nos courses a été consacrée aux vestiges de Tantalis, ville des temps
héroïques. Tantale, son fondateur, était fils de Pélops et trisaïeul d'Agamemnon;
voilà, ce me semble, une assez honnête antiquité. Cette ville était située sur le
penchant des montagnes qui bordent le golfe au nord : elle a été détruite par les
tremblements de terre, assez fréquents dans ces régions de formation volcanique.
On distingue encore des murs d'enceinte, des fondations détours, et surtout des tom-
beaux ; celui qui porte le nom de Tantale est assez bien conservé, c'est-à-dire qu'on
y voit une portion de voûte. L'époque reculée à laquelle ces monuments se rap-
portent a laissé peu de traces dans l'histoire. On sait seulement que les peuples
d'origine grecque établis sur les côtes de l'Asie Mineure, ayant été vaincus par les
Lydiens et chassés de leurs possessions, inspirèrent à leurs alliés de la Grèce et de
l'Archipel cet esprit de vengeance qui donna lieu à la guerre de Troie, véritable
revanche de l'Europe sur l'Asie, et dont l'enlèvement d'Hélène fut l'occasion; pre-
mier acte de la lutte constante qui, depuis Darius et Xerxès. s'est poursuivie entre
les deux continents. H était impossible d'avoir pour Tantalis un meilleur guide que
M. Texier, puisque la découverte et la description lui en sont dues. Cette course
nous a conduits vers la fin de la journée à Cordelio, où nous avons retrouvé le caï^
(canot) qui nous avait conduits le matin au pied de la montagne de Tantalis. Près
de Cordelio, nous avons fait une halte à un pauvre café où étaient réunis plusieurs
Turcs, dont un de distinction. C'était l'heure de la prière ; nous avons été édifiés
de la piété de ces braves gens. Hs allaient tous successivement faire leurs ablutions
dans le ruisseau voisin; puis, se tournant vers la Mecque, ils accomplissaient leur
acte de dévotion entremêlé de génuflexions. Un autre jour, dans un khan (cour en-
tourée de magasins), j'ai remarqué des portefaix tout aussi scrupuleux : il y avait
letthus n'oiiiKiNT. 123
au iniliL'ii du /.//«;/ une politc oslrmle décorée du» simple cioissanl et destinée au
même usage. Le senliiueiu religieux, grave et rélléchi comme il l'est chez les
Turcs, inspire du respect; mais que doivent-ils penser de nous, qu'ils voient si in-
difléreuls à notre culte? On dit (jue le jugement que portent de nous les musul-
mans à cet égard est un des plus grands obstacles qu'éprouve rafleruiissenient de
notre domination à Alger.
L'établissement des Kaux-Cliaudes, ruiné et .sale, mérite pourtant d'attirer les
voyageurs à cau.se des montagnes voisines, que nous avons explorées jusqu'à une
assez grande hauteur, parmi les loutfesde cistes odoriférants el d'andrachnés. Nous
nous sommes rapprocliés de la montagne dite les Deux-Mamelles, qui sert de re-
connaissance aux navigateurs. Du point le plus élevé de notre marche, nous avons
eu une belle vue du golfe entier; la division française avait déjà quitté le mouillage
des îles d'Ourlac, où nous l'avions vue il y a huit jours. Dans le lointain, l'île de
Metelin terminait le tableau. La halte du déjeuner et celle du goûter aux Eaux-
Chaudes nous ont fourni encore l'occasion d'observer plusieurs scènes locales. Des
Turcs de la campagne étaient réunis en ce lieu; d'autres travaillaient dans les
champs au son d'un tambour et d'une espèce de hautbois, mais ils n'ont pas tardé
à venir auprès de nous avec leur orchestre pour se reposer, fumer et boire le café;
car un Turc ne passe guère trois heures sans faire ces trois choses. Nous nous
sommes fait donner pour quelques paras une répétition du morceau de musique,
qui ressemblait passablement à celle des bayadères. D'autres Turcs de la réunion
avaient de petites guitares à quatre cordes de laiton, sur lesquelles ils jouaient des
espèces de boléros, mais plus monotones et moins vifs qu'en Espagne. Le déjeuner
était rehaussé par un plat de sardines bien fraîches, car nous les avions achetées
sur le bord de la mer au moment même où les pêcheurs venaient d'en retirer les
filets. Nous avions profité de celte occasion pour faire quelques observations sur
des animaux de mer. M. de MieuUe s'occupe de zoologie, et je l'encourage à pour-
suivre cette étude, qui, comme toutes les branches de l'histoire naturelle, ajoute
singulièrement à l'intérêt des voyages.
On nous avait parlé, il y a quelques jours, d'un monument à rechercher d'après
de vagues indications et suivant le désir de M. de Humboldt, aux environs de Nif
ou Nymphio, à six lieues d'ici. Un Anglais, qui avait visité celte contrée il y a quel-
que temps, en avait parlé à la société archéologique de Rome; d'après le dire de ce
voyageur, il s'agissait d'une figure dune haute antiquité sculptée sur un rocher au
milieu des bois. C'est sur ces données que nous sommes allés à Nif. Le chemin,
tendant vers l'est, traverse un chaînon du Sipylus. Après deux haltes dans des cafés
assez misérables, mais qui toujours excitent notre curiosité par les scènes variées
qui s'y passent, nous sommes arrivés vers onze heures à Nif, dans la cour de l'aga,
ou chef du village. Il nous a reçus très-poliment : c'est un homme insti'uit pour un
Turc; il nous a parlé de Xerxès, auquel il attribue la construction du château en
ruines dominant le village. Dans ce pays, les voyageurs reçoivent de l'autorité lo-
cale des billets de logement, mais, bien entendu, moyennant paiement de leur dé-
pense à l'hôte qui les héberge. Le nôtre était un Grec. En moins d'un quart d'heure,
la maison entière fut mise à notre disposition, et nous étions assis sur les tapis de
la galerie en face d'un paysage délicieux. Nif, situé au pied de belles montagnes
boisées, est renommé pour sa culture, el notamment pour ses cerisiers, qui appro-
visionnent Smyrne. Impossible d'imaginer une campagne plus fraîche, plus arrosée :
l'abondance d'eau dans un pareil climat est le gage d'une végétation luxuriante.
124 LETTRES d'orient.
A une heure nous étions à cheval, en quête de notre monument, avec un guide du
pays; il nous y a conduits tout droit, à deux petites lieues de là. Nous avons traversé
une contrée qu'on pourrait appeler déserte, si de temps à autre on n'apercevait
dans les sites les plus frais quelques lentes noires de Turcomans surveillant leurs
troupeaux. Ce sont de vrais nomades. Nous avons rencontré une de leurs familles
accroupie pour le repas; c'était un tableau que M. Texier a regretté de n'avoir pas
le temps de dessiner. En revanche, il a copié très-exactement la figure sculptée du
rocher, et M. de La Bourdonnaye a pris une vue du site, qui est très-pittoresque.
La figure sculptée est celle d'un homme du temps des Mèdes, armé d'un arc et
d'une pique ; il porte le bonnet pointu et les souliers à la poulaine de cette époque.
Nous étions tous ravis de notre trouvaille : M. de Humboldt recevra une copie de
cette figure, signée de nous tous. Nous étions de retour vers cinq heures à Nif. Pen-
dant que le pilaw se préparait, nous sommes montés au vieux château ; il n'offre
rien d'intéressant, mais derrière ses ruines s'ouvre une petite vallée solitaire dé-
coupée de la façon la plus bizarre dans le liane de la montagne. Là encore il y a
des bois : c'est ainsi que je me figure qu'était la Provence il y a mille ans.
Le lendemain, après avoir examiné un tombeau du temps des croisés, qui décore
une des fontaines du village, et les ruines d'un assez bel édifice fréquentées par les
cigognes, nous sommes revenus à Smyrne par le même chemin que la veille, et
nous avons fait les mêmes haltes. Celte fois, nous avons eu concert : un soldat du
poste voisin, de la tribu des Zeibecks, nous a joué son répertoire sur la mandoline,
et, en échange, nous nous sommes mis à chanter tout ce que nous savions de vieilles
chansons rococo. Tu sais que j'en ai la mémoire assez ornée : les Turcs les ont
trouvées charmantes.
Un autre jour, monté sur un âne et accompagné d'un de nos domestiques et d'un
enfant qui chassait ma monture devant lui, je suis allé au village de Coucoudja, à
peu de distance de la ville, vers le sud-est. On découvre de là les montagnes, le
golfe, et Bournaba, sous un aspect différent de ceux que je connaissais déjà. Chemin
faisant, je m'étais arrêté aux bains de Diane, belle source d'eau tiède qui formerait
encore un bassin digne de recevoir une déesse, si on dégageait les abords des ro-
seaux qui les obstruent pour laisser voir au delà des jardins plantés d'orangers. Un
fût mutilé de colonne est le seul vestige de l'ancienne splendeur de ces bains, ré-
duits aujourd'hui à une petite cabane en bois, que notre consul y a fait établir pour
son usage.
Les déplorables nouvelles des 13 et 14 mai nous sont arrivées par le bateau à
vapeur français. D'abord c'était une rumeur vague et d'autant plus inquiétante ; on
parlait de l'Hôtel-de-Ville pris par les révoltés. Nous n'avons pu avoir nos lettres
et les journaux qu'une heure après, et nous avons été rassurés. Le gouvernement,
à ce qu'il paraît, a été pris au dépourvu : la leçon est dure. Se peut-il qu'on ait
attendu un pareil moment pour former un ministère? Enfin nous en avons un, et
j'espère qu'il se maintiendra. Dans les premiers moments, je me suis reproché mon
absence, et du sein de ma famille, que des événements plus graves pouvaient at-
teindre, et de la chambre, où ma place est également marquée par le devoir. Grâce
à Dieu, les choses ne sont pas allées aussi loin qu'on pouvait le craindre, et je puis,
je crois, continuer mon voyage en sûreté de conscience.
Éphèse.
Nous voici au septième jour de notre tournée d'Asie Mineure, marchant malin
LETTHES d'orient. 1 2Î5
elsoir, couchant dans d'assez mauvais glles, vivant d'une fort chçtive cuisine. Le
strict nécessaire ne nous manque pas, puisque nous emportons avec nous nos lits
et des provisions; la bunne liumeur et la bonne santé de toute la troupe changent
en plaisirs les incidents de cette existence nomade. Nous ne nous sommes arrêtés
dans un village que le premier jour, c'était celui de Malahdgi, à quatre ou cinq
lieues de Smjrne; nous étions partis tard, et il était dix heures du matin lorsque
notre caravane délilait dans les rues de Smyrne, escortée par notre hôte, M. Marc,
tout lier de montrer au public que nous avions logé chez lui. Malahdgi, assemblage
de mauvaises baraques construites en terre et couvertes de broussailles, est situé au
milieu d'une vaste plaine légèrement ondulée, et qui serait d'une fertilité extrême,
si elle était cultivée. A peine çà et là voit-on quelques champs qu'une misérable
charrue a elfleurés; auprès des habitations, les paysans ont semé du tabac, qui
réussit on ne peut mieux sans engrais. Quoique déjà habitués à la dépopulation de
l'Asie Mineure, nous nous étonnions qu'un aussi beau pays fût ainsi abandonné. Ce
pauvre village est habité par des Grecs ; un petit nombre de Turcs y vivent aussi,
déguenillés comme les autres, mais en maîtres. La maison de l'aga fut notre gîte,
c'est-à-dire que nous étendîmes nos lits dans une chambre mal close, sur des nattes.
Pendant que George, noire cuisinier, préparait le pilaw, nos jeunes gens s'amu-
saient à tirer des éperviers et d'auti^es oiseaux, mais ils se seraient bien gardés de
faire le moindre mal aux cigognes nichées sur les maisons : elles sont pour ainsi
dire sacrées dans ce pays.
Nous avions formé le projet de partir à quatre heures du matin, mais deux de
nos chevaux s'étaient échappés du pâturage qui leur servait d'écurie, et nos sn-
ruclgis (guides, palefreniers) perdirent une heure à les rattraper : d'ailleurs chacun
manquait d'habitude pour le chargement des bagages. 11 était donc six heures
lorsque nous nous remîmes en marche, dirigés par le papas du village, qui s'était
offert à nous conduire, par les ruines de Mélropolis, à Zillè, l'ancienne Claros; c'est
un bon petit homme entre deux âges, très-jovial, et pour qui cette occasion de
voyager avec des Francs était à la fois une distraction et une aubaine, car nous
avions fait prix avec lui : les prêtres grecs de la campagne diffèrent peu de leurs
ouailles. A peine reste-t-il quelques vestiges de Mélropolis, mais la contrée où ils
sont répandus est très-agréable; ce ne sont que bosquets de styrax, de genêts d'Es-
pagne, ruisseaux descendant des montagnes. Arrivés vers une heure sur le bord de
la mer, il fallut choisir un lieu propice pour passer la nuit, car de maisons pas
d'apparence : nous ne rencontrâmes dans cet endroit que des pêcheurs de Smyrne,
dont le petit navire était mouillé dans la rade voisine. Nous choisîmes l'entrée d'une
grotte autrefois consacrée à Apollon, et au fond de laquelle coule une source bien
connue des marins; nous disposâmes nos lits, recouverts de leurs moustiquaires,
de manière à éviter tout à la fois l'air frais de la grotte et le vent extérieur; nos
moustiquaires sont d'ailleurs assez épaisses pour nous garantir du serein. Pendant
que nos gens nous installaient ainsi, nous allions visiter l'emplacement de Claros,
marqué par des murailles assez bien conservées sur plusieurs points. La ville était
située sur une montagne un peu surbaissée vers le milieu du plateau, et dominant
le golfe de Scala-Nova; nous apercevions de loin l'embouchure du Caystre et ce
qui reste d'Éphèse. Deux monuments sont encore, sinon debout, au moins très-
reconnaissables à Claros; l'un est un temple d'Apollon, dont Strabon ne dit qu'un
mol en rapportant l'histoire de Calchas, mort de dépit dans ce lieu même, parce
qu'il y avait rencontré, à son retour de la guerre de Troie, un augure nommé Mop-
126 LETTRES U'OBIEINT.
SUS, plus habile que lui. On croit que Mopsus habitait la grotte même où nous
sommes logés. Tout le plan du temple nous fut expliqué par M. Texier, et nous
eûmes bientôt reconstruit, par la pensée, les péristyles et la cella. Les Grecs avaient
soin de choisir, pour les monuments de ce genre, de belles situations : celle-ci est
admirable, et m'a rappelé toutes que j'ai lu ducapSunium. Aux marches du temple
fait face un théâtre adossé à une élévation du sol; il est encore en assez bon état :
la scène et une partie des gradins sont debout. J'ai reconnu là de quel avantage est
pour l'étude des antiquités, dans le voyage que je fais actuellement, mon appren-
tissage d'Italie. Je comprends M. Texier fort bien, et je me permets même quel-
quefois de me former une opinion à moi tout seul.
Claros, Métropolis, Éphèse et plusieurs autres villes, comme Colophon, Smyrne,
Phocée, au nord, Priène, Milet, au midi, formaient cette célèbre confédération
ionienne qui tient une si grande place dans l'histoire. Toute la côte était alors cou-
verte d'une population active, enthousiaste des arts : aujourd'hui ce n'est qu'un
désert, et l'archéologue qui vient y interroger le passé est souvent réduit à des
conjectures sur l'emplacement des monuments les plus fameux, témoin le temple
de la Diane d'Éphèse, pour lequel nous avons, en ce moment même, à choisir entre
deux ou trois monceaux de ruines plus défigurées les unes que les autres.
Notre bon papas non-seulement nous accompagna à Claros, mais nous annonça
qu'il nous suivrait le lendemain à Éphèse. En attendant, il s'offrit à nous aller
chercher du vin de Samos, non pas dans l'île de ce nom que nous avions en face
de notre antre, de l'autre côté du golfe, mais dans un village à une lieue de dis-
lance; nous applaudîmes tous à cette addition au menu du dîner; le papas ne fut
pas le moins gai de la bande, ce qui ne l'empêcha pas de psalmodier ensuite ses
prières entremêlées de force Kyrie cloison. De son côté, Méhémet, retiré à l'écart,
faisait dévotement les siennes, tourné du côté de la Mecque. Il est difficile de con-
cevoir un ensemble plus pittoresque que celui que nous formions dans cette station.
Avant hier, de grand matin, nous étions en route par un chemin très-âpre,
franchissant plusieurs des promontoires qui nous séparaient d'Éphèse; à plusieurs
reprises je me suis cru, à cela près d'une route pour les voitures, sur cette corniche
de la côte de Ligurie, que nous aimons tant. Ici nous avions en plus la vue d'un
beau golfe. Pour gagner Éphèse, il faut contourner les marais qui occupent au-
jourd'hui presque toute la vallée du Caystre. Nous traversâmes d'abord un bras de
ce tleuve à gué, tout à côté de la plage; il y avait là autrefois un pont, mais il est
tombé, et, règle générale, les Turcs ne réparent jamais rien. Nos effets ne furent
heureusement pas mouillés; j'avais tremblé un instant pour les malles remplies de
plantes. Du gué au bras principal du Caystre, on suit une plage recouverte d'un
sable fin ; de petites vagues, comme en offre la mer la plus calme, lavaient les pieds
de nos chevaux. Le bac du fleuve est établi auprès de la jetée que fit maladroitement
construire Atlale-Philadelphe dans le dessein de resserrer l'entrée du port et de le
préserver des atterrissements; mais ce travail, blâmé de Strabon, n'a fait que hâter
l'encombrement du port, à peine reconnaissable aujourd'hui dans une lagune
voisine. En Hongrie, j'avais déjà traversé un lac dans un bac de forme bizarre;
c'était un gros arbre creusé à la manière des sauvages. Le bac du Caystre n'est
pas moins original : c'est une espèce de caisse exactement triangulaire, manœuvrée
au moyen d'une traille. Notre troupe passa en trois divisions et sans encombre.
Une demi-heure après, nous traversions les ruines d'Éphèse de plus en plus envahies
par les marécages. Nous poussâmes jusqu'à Aya-Souloivk pour nous loger. Nous
LETTRES D'ORIENT. 127
aurions pu, avec nos (irinans, nous caser dans la plus belle maison, mais elle
n'aurait pourlanl guère mieux valu qu'une écurie; c'est pourquoi nous nous iléci-
dûmes à poser notre camp dans une mosquée abandonnée, d'ancienne et riche
structure, encore pourvue de deux de ses dômes, du reste aussi délabrée que
possible. Ses murs à moitié détruits et son minaret qui menace ruine servent
d'asile à une quantité innombrable de corneilles, de sansonnets, et aux inévitables
cigognes : toute celte population aérienne nous étourdit sans cesse de ses accents.
Du reste, rien de plus oriental qu'une pareille station : de toutes parts, des arabes-
ques, des marbres de diverses couleurs, une cour et sa fontaine, malheureusement
tarie, ombragées de grands lérébinthes, et, sur la colline qui domine la mosquée,
un vieux château byzantin à créneaux. Nous eiimes bientôt choisi chacun notre
petit coin pour y dresser nos lits. Le dortoir est vaste ; un tapis étendu dans le
quartier de M. Texier est la salle à manger ; un des angles d'une cour latérale
forme la cuisine. Quoique nous ayons quatre domestiques et quatre snrudjis, force
est de se servir le plus souvent soi-même ; car il faut tout aller chercher au loin,
et les détails d'un ménage improvisé, les combinaisons qu'il faut employer pour
suppléer par l'industrie à tout ce qui nous manque dans ce lieu pour être bien
installés, exercent à chaque instant nos facultés inventives. Je ne suis pas le plus
mal arrangé; je me suis fait, avec quelques morceaux de bois plantés dans mon
coin de la mosquée et une de mes couvertures, une tente excellente; ma mous-
tiquaire me sert de rideaux. D'un côté, M. Texier et ses deux amis dessinent et
mesurent la mosquée; de l'autre, M. Saul change nos plantes, et je fais à tout le
monde la lecture, tantôt de Strabon, tantôt des épîlres de saint Paul aux Éphésiens
et des actes des Apôtres, le tout entremêlé de nombreuses parties de pipe. Nous
nous rappellerons longtemps la mosquée d'Aya-Soulouk.
Hier, pendant que M. Texier et ses amis étaient occupés à la mosquée, M. Herbet
et moi, nous sommes allés visiter les ruines. La hauteur des plantes ajoute encore
à la difficulté de se rendre tant soit peu compte de la topographie de la portion de
l'ancienne ville où étaient situés les principaux monuments. Un stade et un théâtre
d'une grande dimension sont ceux auxquels il n'est pas possible de se méprendre.
Le théâtre était fort vaste. Vingt à trente mille spectateurs pouvaient y entendre à
l'aise les tragédies de Sophocle et les comédies de Ménandre. Il n'y reste plus un
seul gradin; tous ont été enlevés pour d'autres constructions, aujourd'hui également
ruinées, le château et la mosquée d'Ayai^Soulouk par exemple. Mais que de trésors
de l'art ne découvrirait-on pas dans ces monceaux de débris accnmulés dans le
bas du théâtre et sur d'autres points encore jonchés de fûts de colonne, d'archi-
traves sculptées ! Il serait noble, de la part des possesseurs de grandes fortunes,
comme nous en connaissons, de faire exécuter des fouilles à Éphèse; c'est une mine
complètement inexploitée : je crois qu'on en serait d'ailleurs bien payé matérielle-
ment par les statues et les médailles qu'on ne manquerait pas d'y trouver. Mais,
dans l'état actuel, les ruines produisent peu d'effet; pas une seule colonnade n'est
debout, et j'admire la sagacité des voyageurs qui ont lu dans celte espèce de chaos
comme dans un livre ouvert. Un seul quartier, celui du stade et du théâtre, avec les
portiques qui y étaient évidemment annexés, m'a rappelé nos promenades dans
Rome : ces monuments m'ont paru longés par une rue principale ; le pavé en est
à découvert dans un endroit. En face du stade est un petit monticule nivelé dont
le sommet est formé par une roche également nivelée et taillée en redents, comme
une roue à pignons. Cette hauteur devait être surmontée d'un petit temple rond
228 LETTRES d'orient.
dans le genre du temple de Vesta à Rome. Quant au temple de Diane, nous repar-
tirons d'Éphèse tout aussi ignorants en ce qui le concerne que nous l'étions aupa-
ravant.
Demain de grand malin, nous quittons ce lieu pour aller à ScalaNova, et de là
remonter la vallée du Méandre. J'ai un petit cheval excellent et une selle anglaise
que j'ai eu le bon esprit de me procurer à Smyrne, de sorte que je descends et
remonte avec une grande facilité, chose essentielle pour un botaniste qui passe
sans cesse en revue toutes les herbes du chemin. Mon petit cheval se nomme en
turc Fondouk-Dorou, ce qui veut dire bonne noisette.
Scala-Nova.
M. Barbon se charge d'expédier nos lettres; il n'est plus agent consulaire par
suite de je ne sais quelle mesure générale qui a supprimé ces places dans beaucoup
de ports de la Méditerranée, mesure mal entendue, puisque les agents n'étaient pas
rétribués, et que journellement ils étaient dans le cas de rendre des services aux
nationaux. M. Barbon, ancien militaire français, établi dans ce pays, oîi il a épousé
une Grecque, n'en a pas été moins obligeant pour nous; il nous a procuré, entre
autres choses, le luxe d'une table, meuble peu connu des Orientaux. M""= Barbon
a été d'une grande beauté; nous lui avons trouvé de la ressemblance avec notre
Grisi.
Je l'écris d'un balcon qui donne sur le golfe; c'est une de ces belles vues de mer
dont on ne se lasse jamais. Scala-Nova était jadis, à ceque l'on croit, la ville grecque
de Néapolis; c'est une ressemblance de plus que ce pays peut revendiquer avec
Naples, car les deux villes portent le même nom en grec.
Adieu, je vais quitter pour un ou deux mois les bords de la mer. Il me semble
que c'est seulement à présent que je m'éloigne réellement de toi et de la France,
car la rapidité avec laquelle j'ai traversé cette mer l'a réduite pour moi aux pro-
portions d'un large fleuve au delà duquel je crois encore apercevoir mon pays.
Aïdin Guzelhissar.
Tu sais que d'ordinaire je voyage consciencieusement ; je me rends, par exemple,
ce témoignage, de n'avoir pas jusqu'ici manqué une seule des plantes dignes d'at-
tention que j'ai rencontrées; pour cela, il m'a fallu descendre de cheval cent fois
par jour, sans compter l'aide que me fournissent à cet égard nos domestiques, que
j'ai formés à la manœuvre ; aussi, ma collection se grossit elle beaucoup.
Après Scala-Nova, la première halte est à Solda. Aussi loin que la vue peut
s'étendre sur une plaine parfaitement nivelée, on n'aperçoit que de mauvais pâtu-
rages où errent quelques hordes à demi sauvages. Les villages, pour la plupart, ne
sont composés que de pauvres maisons basses, construites en terre ou même avec
les branchages entrelacés du vitex arjmis castus, l'arbrisseau le plus commun de
ces contrées, qu'accompagne souvent le laurier-rose, parure des ruisseaux et des
marécages. Au nord et au midi, la vallée est bordée de hautes montagnes, dont
plusieurs conservent la neige pendant l'été.
Gumusch, situé à une lieue environ des ruines de la ville antique de Magnésie
du Méandre, est une station misérable, d'où la famine et les insectes ont failli
nous chasser avant que nous eussions achevé l'exploration qui nous y avait attirés.
LETTRES D'ORIENT. 120
Nous étions pourlant logés dans le castol de r;»ga de l'endroit, maison en planches
oonslnilte jadis dans un assez bon goût oriental, avec des galeries supportées par
des colonnottes, mais aujourd'hui délabrée et menaçant ruine de tontes parts;
l'escalier qui conduit au premier étage aurait occasionné quelque accident, par
suite des fréquentes allées et venues que nécessitait notre service, si nous n'avions
pris soin de le réparer nous-mêmes. Sans les provisions que nous avions apportées.
nous n'aurions pas pu rester là même un jour. Je ne sais, en vérité, comment vivent
les gens de ce village, et cependant ils habitent un pays fertile, propre à toute
espèce de productions; mais l'indolence naturelle à leur race, et h laquelle le
climat semble porter invinciblement, les domine, les énerve, et la plupart du
temps ils restent étendus sur des nattes, fumant leur éternel tchibouk. Nous avions
pourtant fini, en envoyant au loin, par nous procurer de la farine de froment;
les femmes de l'aga, qui s'étaient chargées de la convertir en pain, nous en ont
gardé près de la moitié. Méhémet était indigné, et parlait de faire signaler le fait
dans la Gazette de Sniijnie. Cet appel à la presse de la part d'un Turc nous a
beaucoup divertis.
Ce qu'il y avait de vraiment insupportable à Gumusch, c'était la garnison de
puces qui nous y disputait chaque nuit notre coucher; nous en étions dévorés.
Heureusement les journées nous dédommageaient des épreuves de la nuit : nous
nous trouvions dans une belle contrée, auprès des ruines d'une ville célèbre.
Magnésie était arrosée par la petite rivière du Léthé, qui se jette dans le Méandre;
nous buvions avec les eaux du Léthé l'oubli de notre misérable gîte. Strabon à la
main, nous avons pu reconnaître toute l'ancienne topographie de la localité.
M. Poujoulat, collaborateur de M. Michaud, qui a visité Magnésie il y a quelques
années, prétend à tort, dans l'ouvrage qu'ils ont publié en commun, avoir décou-
vert ces ruines : elles sont indiquées sur la carte plus ancienne de Lapie, d'après
le rapport du voyageur anglais Hamilton. M. Poujoulat a en outre le tort d'appeler
théâtre le stade de Magnésie, et il ne dit rien du théâtre, dont pourtant les vestiges
sont assez reconnaissables. Il garde également le silence sur des aqueducs très-cu-
rieux que j'ai reconnus dans la plaine ; ils conduisaient vers Magnésie les eaux
d'une source thermale abondante, prenant naissance au nord-est de Gumusch, au
pied de la saillie des montagnes dont le village est bordé de ce côté. La source a
une température de iO degrés centigrades, et elle a la propriété de déposer sur
son passage des concrétions calcaires : tous les aqueducs en sont recouverts. La
ruine la plus remarquable de Magnésie est celle du temple de Diane Leucophryenne
(aux blancs sourcils), qui avait presque autant de célébrité que celui d'Éphèse :
moins riche que ce dernier, dit Strabon, il était plus remarquable par la perfec-
tion des sculptures qui en décoraient l'extérieur. Nous avons pu vérifier nous mêmes
ce témoignage en faisant exécuter sous nos yeux quelques fouilles pour dégager
des portions de la frise; nous avons trouvé des bas- reliefs de la plus belle exécu-
tion représentant un combat entre des Amazones et d'autres guerriers tous à
cheval. M. Texier est persuadé qu'il serait facile de retrouver, en fouillant le sol,
presque toute cette frise; en effet, le temple parait avoir été renversé par un trem
blement de terre; du moins c'est ce que nous avons conjecturé d'après la disposi-
tion régulière des fragments que la terre n'a point recouverts. Une pareille frise,
transportée à Paris, serait un des plus beaux ornements de notre Musée. Dans notre
enthousiasme, il était question d'écrire immédiatement à M. Duchâtel, pour lui de-
mander d'envoyer sur les lieux un architecte accompagné de deux ou trois niar-
150 LETTRES d'orient.
briers. Il faudrait d'abord réduire l'épaisseur des fragnienis; on les transporterait
ensuite aisément sur un radeau jusqu'à l'embouchure du Méandre. Avec une tren-
taine de mille francs de frais, la France pourrait ainsi acquérir un objet d'art d'une
valeur inestimable; mais nous avons pensé que cette aifaire se traiterait mieux de
vive voix que par correspondance.
De Gumusch nous sommes rentrés dans la grande vallée du Méandre; elle est
un peu mieux cultivée dans la partie qui avoisine Aïdin que dans celle que nous
avions traversée quelques jours auparavant en venant par Solda.
Aïdin a, comme Smyrne, des rues étroites, tortueuses, mal pavées, des aqueducs
en mauvais état : la misère y étale partout ses tristes livrées, mais la situation est
charmante; les maisons sont entremêlées de verdure; un vallon, au débouché du-
quel la ville est bâtie, fournit de belles eaux. C'est de ce côlé que se trouvent le
kiosque du pacha, le champ de manœuvres de la garnison, et quelques cafés où les
oisifs vont faire leur /ac/" (repos). Au-dessus, sur un plateau que nous avons parcouru
hier matin, était bâtie la ville antique de Tralles; on n'y trouve pas d'autres ves-
tiges que trois grandes arcades qui s'aperçoivent de très-loin, et qui peut-être ap-
partenaient à ce gymnase fameux où s'enseignaient jadis, selon le témoignage de
Strabon, la grammaire et la rhétorique. Chaque jour, les marbres épars sur le sol
sont employés à décorer les cimetières turcs et juifs, mais après avoir été recoupés
et retaillés. C'est ainsi que va s'effaçant tout ce qui restait de l'antiquité; il ne faut
plus guère compter, en fait de sculptures et d'inscriptions, que sur ce que des
fouilles bien entendues pourraient fournir.
Nous avons visité en détail la caserne où sont rassemblées les recrues du régiment
d'Ala-Cheher, espèce de milice provinciale fournie par la contrée de ce nom. Les
officiers supérieurs de ce corps nous ont reçus avec obligeance et distinction; ils
nous ont fait parcourir une à une les chambrées, visiter les armes. La musique du
régiment a joué pour nous, on nous a même proposé de faire manœuvrer la troupe
sous nos yeux; mais nous avons décliné cet honneur, promettant de revenir à
l'heure ordinaire des exercices. Notre inspection s'est terminée par une visite au
kiaya-bcy, ou lieutenant-général; il nous a reçus à merveille : après nous avoir
fait asseoir sur son divan, il nous a, comme de raison, offert à fumer. Après les
saluts d'usage, la conversation s'est engagée par l'intermédiaire de notre interprète
juif, tout fier de jouer ce rôle, qui donne dans le pays une certaine considération;
il avait eu soin, du reste, dès le commencement du voyage, de quitter son vêlement
Israélite, et de prendre l'habit franc. Le général nous a questionnés sur notre voyage,
et il a paru émerveillé de ce que nous n'avions mis que onze jours pour franchir
la distance entre Marseille et Smyrne. Nous nous sommes alors étendus sur l'éloge
de la vapeur, sur la facilité des communications, et nous avons invilé notre hôie à
venir à Paris. 11 nous a demandé si l'air y était bon, si l'eau y était de bonne qua-
lité; nous avons répondu affirmativement aux deux questions, quoiqu'il y ait bien
quelque chose à reprocher à l'eau de Paris et à l'influence qu'elle exerce sur les
nouveaux-venus. Il m'a fallu ensuite, en ma qualité d'herboriste, donner une espèce
de consultation sur l'usage d'un sirop que le général avait acheté à Smyrne; j'ai
répondu de mon mieux, et de manière à ne pas me compromettre ; j'ai recommandé les
petites doses. Le secrétaire du pachalik, présent à la visite, et qui parait un homme
capable, avait lu dans le Mvnitcur oltutnan la nouvelle des derniers événements de
Paris, et il nous a demandé à ce sujet des explications ; nous avons, bien entendu,
présenté cet événement comme un de ces désordres momentanés qui s'engendrent
LETTRES n'oniENT. 1"1
dans toutes les grandes villes : .< Cependant, ajouta l'interlocuteur, le nombre des
morts et des blessés a été assez grand. De pareilles scènes se renouvellent fréquem-
ment à Paris; c'est fâcheux! mais votre roi s'est bien conduit. » Insensiblement,
nous avons fumé trois pipes, manière de mesurer le temps qui répond environ à
trois (juarls d'heure. Je n'avais pas encore vu d'aussi longues pipes, ni daussi beaux
bouts d'ambre; il y en avait une en bois de jasmin très-agréable à fumer. A
chaque rechargement, les serviteurs du général, rangés le long de la muraille
auprès de la porte, se présentaient avec gravité; de temps à autre, ils nous of-
fraient soit le café, soit la limonade. Enfin, c'était une visite turque dans toutes les
règles.
Ce que j'ai vu des réformes du sultan dans le costume, l'administration civile et
l'organisation de l'armée, m'a suggéré de tristes réflexions. L'état où plusieurs
siècles de désordre et du despotisme le plus oppressif ont réduit la Turquie est tel,
que le plus grand génie, aidé ctos plus puissantes ressources en hommes de talent et
en argent, suffirait à peine pour relever cet empire, et il s'en faut à peu près de
tout que ces conditions se trouvent réunies.
La veille de notre départ, nous avons renouvelé notre visite au kiaja-bey, et
assisté à ses côtés, sur des chaises, aux exercices du régiment. A peine étions-nous
rangés sur l'espèce de terrasse qui domine la place d'armes, que ses serviteurs ont
apporté les pipes; bientôt après on a servi le café et d'excellents sorbets. Pendant ce
temps, les pauvres soldats, dirigés par des instructeurs tirés du régiment des gardes
de Constantinople, faisaient la manœuvre et exécutaient la charge en douze temps
à l'européenne, le tout vraiment assez bien pour des recrues de deux ou trois mois;
et nous, de payer en compliments sur la bonne tenue des troupes, l'excellente
réception dont nous étions l'objet. En effet, nous étions comblés de politesses et
traités en personnages de distinction. Il est juste de dire que le bon kiaja-bey
n'avait pas attendu pour cela la lecture de nos lîrmans, dont nous venions seule-
ment de lui donner communication. Vers la fin des exercices, un beau cerf appri-
voisé parut sur la place, et nous le vîmes s'y promener tranquillement sans faire la
moindre attention au bruit des tambours et des clairons. Quand le régiment rentra
à la caserne, le cerf le suivit pour aller recevoir sa pitance accoutumée; nous le
revîmes bientôt après, posé, comme par la main d'un sculpteur, sur l'extrémité d'un
petit mur de terrasse.
Nous avons logé à Aïdin dans une très-bonne maison, chez un Grec de Sainte-
Maure, tailleur et marchand établi dans cette ville depuis quelques années : nous
sommes entourés de soins, et, à plusieurs égards, mieux qu'à Smyrne. La maîtresse
de la maison, jeune Grecque de vingt ans au plus, et déjà mère de deux enfants,
est très-bien d'extérieur et de manières. Fille d'un ancien négociant de Chio
massacré lors des désastres de cette île, elle fut vendue tout enfant comme esclave
avec sa mère, puis rachetée et mariée à notre hôte; leur petit ménage prospère; la
mère habite avec sa fille, et toutes deux ont conservé de leurs malheurs une certaine
tristesse qui n'est pas sans charme dans sa dignité.
Karadj a-Son.
Nous voulions partir d'Aïdin de grand matin, pour éviter la chaleur du jour,
mais cela ne fut pas possible à cause de la dilïiculté de faire revenir nos chevaux
des pâturages où ils avaient passé les jours précédents. Une autre cause de retard
132 l,ETTRES d'orient.
provenait du fait de deux de nos surudgis; on ne savait ce qu'ils étaient devenus.
Méhémet les découvrit enfin en très-mauvaise compagnie, et les ramena après leur
avoir fait donner, par l'autorité du kiaja-bey, quelques bonnes bourrades. Par suite
de ces divers accidents, deux des chevaux n'avaient pas été ferrés, et M. deMieulIe
avait perdu son manteau : c'était la matinée aux événements.
Il y avait sans doute ce jour-là foire à Aïdin, car nous avons rencontré beaucoup
de monde sur la route. Nous avions déjà admiré ces costumes orientaux, nobles
jusque dans leur délabrement, ces physionomies empreintes d'un caractère si
prononcé, lorsque passa près de nous un char à roues en planches et traîné par
deux bulFIes; toute une famille y était assise : un vieillard, un beau jeune homme
et un enfant sur le devant; les femmes, à demi voilées, étaient assises derrière sur
un siège un peu plus élevé. Le tableau était on ne peut mieux groupé. Nous nous
écriâmes d'une commune voix : c'est le pendant des Moissonneurs de Robert!
Notre kief eut lieu au hameau de Tchiflikghave (café de la ferme), sous un
kiosque, auprès d'une fontaine; de là nous nous dirigeâmes vers le Méandre, pour
éviter Nozli et ses environs : il y avait eu, quelque temps auparavant, certains cas
de peste qui avaient déterminé l'autorité à prendre des mesures de précaution.
Quoique le danger qu'il y animait eu à traverser rapidement cette localité fût bien
incertain, nous avions modifié notre itinéraire, de manière à mettre entre Nozli et
nous le Méandre et la montagne. Nous avons traversé le fleuve à peu près au point
où le roi Louis VII l'a passé à la tête d'une armée de croisés. Le bac est de forme
triangulaire comme celui du Caystre; mais la corde de la traille est formée de
longues tiges de vignes reliées les unes au bout des autres. Les cavaliers passèrent
les premiers sans encombre; mais il n'en fut pas de même des chevaux de charge,
l'un d'eux tomba dans la rivière, et les effets de s'en aller au fil de l'eau, pendant
que le cheval regagnait la rive à la nage. Chacun tremblait que celte mauvaise
chance eût atteint ou son lit ou son linge. J'étais plus inquiet que les autres, mais
pour mes plantes : elles n'y étaient heureusement pour rien. Bref, tout fut repêché.
Le pays que nous traversions depuis Aïdin nous paraissait infiniment mieux
cultivé et plus peuplé que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. Sur la rive
gauche du Méandre, je me suis cru un instant dans notre val de la Loire, tant les
blés y étaient beaux. C'est le moment de la moisson. Le passage du bac nous avait
fait perdre plus d'une heure; aussi n'arrivâmes-nous qu'à la nuit à Arpas. Quoique
nous eussions envoyé le kawas en avant, nos logements se sont trouvés fort médio-
cres. La plupart d'entre nous couchèrent sous un kiosque ouvert. 11 fallut encore
s'ingénier pour se garantir de la fraîcheur de la nuit; je me fis, avec quelques per-
ches, de la ficelle, une de nos couvertures et ma moustiquaire, un petit logement
aussi confortable que possible. Le souper se ressentit aussi un peu des circonstances.
Le lendemain, l'aga nous fit quelques excuses. Son ton était distingué; c'était un
jeune homme de Conslantinople, qui se regardait comme en exil dans cette petite
charge. En sortant d'Arpas, nous aperçûmes plusieurs maisons d'assez bonne appa-
rence, où nous aurions pu très-bien nous caser, une entre autres, espèce de castel
du moyen âge, dont nos dessinateurs regrettèrent de n'avoir pu faire le croquis.
D'Arpas à la halte de Jeni-Scher, nous suivîmes une plaine fort monotone;
mais, à partir de ce dernier endroit, on entre tout à fait dans la montagne : ce
sont de frais vallons, des cascades, de vrais bocages, où le laurier-rose tient tou-
jours le premier rang, et, dans le fond, le mont Cadnuis, qui, malgré les 25
à 27 degrés de chaleur que nous avons à supporter, porte encore des plaques de
LETTnES noniENT. 135
neige, ce qui, à une pareille latitude, suppose une hauteur de 2000 mètres. Je me
retrouvai avee un vif plaisir dans les montagnes; ce n'était plus l'air lourd de la
vallée du Méandre, c'étaient les Vosges ou les Pyrénées, avec celle diircrence que la
llore en était toute nouvelle pour moi ; aussi, M. Saul et moi, y avons-nous fait une
abondante récolle.
Nous avons couché (sans puces !) à Karadja-Sou, très-gros bourg assez indus-
trieux, point mal bâti pour un bourg et même pour une ville de Turquie; tout au
pied est un vallon très- enfoncé où l'on voit plusieurs moulins.
G«yra (Aphroclisias).
Nous étions vers midi au milieu des ruines de la ville antique d'Aphrodisias; ce
sont les plus belles que nous ayons encore vues. Il y a des portions de murailles
bien conservées, un beau stade complet, des colonnades entières du temple de
Vénus avec leurs chapiteaux et leurs frises. M. Texier, qui rentre à l'instant d'une
première promenade aux ruines, est désolé de ce qu'on lui a enlevé un bas-relief
qu'il avait beaucoup admiré à son dernier voyage; il s'indigne que notre gouver-
nement, qui fait acheter à grands frais des objets d'art d'un mérite très-contes-
table, laisse dépérir et disperser, sans en prendre sa part, tant de trésors répandus
sur le sol de l'Asie Mineure : il y a ici et à Magnésie du Méandre de quoi faire le
plus beau musée du monde.
M. Texier avait beaucoup à faire à Geyra, pour mesurer et dessiner les restes du
temple de Vénus et ceux du slade. Dix-huit colonnes du temple sont encore debout.
Les alentours de cet édifice sont jonchés de sculptures du meilleur style; on lit
sur ces débris plusieurs inscriptions, une entre autres qui fait mention d'un don
fait par Olympias, peut-être la mère d'Alexandre. Le marbre de ces fragments
est exploité journellement par un entrepreneur de tombeaux de la ville voisine de
Karadja-Sou, et les morceaux les plus précieux périssent sous son ciseau barbare.
Tel bas-relief représentant une danse de nymphes ou une chasse est destiné à
prendre la forme d'un turban pour décorer, selon l'usage, la tombe de quelque
croyant. Quel dommage! La matière est si belle, que j'en ai ramassé un fragment
dont je veux faire un presse-papier, en souvenir de l'antique Aphrodisias. Geyra
recevait sans doute, à cause de son temple, un grand concours d'étrangers, à cer-
taines époques de l'année, car le stade très-bien conservé qu'on y voit encore est
beaucoup plus vaste que ne le comporte l'étendue connue de la ville. Nous avons
calculé que, comme à Claros, trente mille spectateurs au moins pouvaient prendre
place sur les gradins. J'ai encore remarqué les restes d'un grand édifice que
M. Texier croit avoir été un gymnase, et ceux d'un portique d'un goût charmant,
encore composé d'un assez grand nombre de colonnes de marbre blanc, surmontées
de tout leur appareil de chapiteaux, de frises, etc. En général, les proportions des
colonnades de Geyra sont mignonnes; on sent, pour ainsi dire, que la ville était
consacrée à Vénus. Je m'attends au contraire à retrouver la sévère Pallas dans les
ruines d'Athènes.
Les murs de Geyra, selon une inscription placée sur une des portes, ont été re-
levés sous Constantin ; on y voit enchâssées en quantité considérable des pierres
sculptées, des débris de colonnes, ce qui prouve qu'avant celte époque la ville était
déjà en décadence.
Nos archéologues ne se sont pas contentés de dessiner les monuments : M. de La
TOMK 1. 9
134 LETTHES d'orient.
Boiirclonnayc a trouvé quelques insfanls pour faire le portrait d'un îles iionimes de
l'aga, dont la physionomie et le costume nous avaient frappés. Il n'a fallu rien
moins que l'ordre de l'aga pour déterminer cet homme à poser : il était inquiet de
ce qu'on ferait de son portrait, et craignait quelque maléfice.
J'avais proposé une ascen.sion au mont Cadnius (Baba-Dagh), qui domine Geyra.
Celte idée de botaniste alléché par la vue des neiges avait plu à nos jeunes gens,
et nous exécutâmes le projet dans la journée du lendemain. J'en ai été, pour ma
part, bien récompensé par la récolte des plantes. J'ai retrouvé sur ces hauteurs une
végétation analogue à celle de nos montagnes d'Europe; boîtes, cartons, tout était
plein. M. de La Guiche, de son côté, mesurait la montagne à l'aide du baromètre,
et ne lui trouvait qu'une hauteur de 1,900 mètres environ. La position de cette
montagne sur les cartes doit être rectifiée. Du sommet on jouit d'une vue très-
étendue : de tous les côtés où s'élève la chaîne du Taurus, mais surtout au sud-est.
on aperçoit des sommets neigeux; au nord, on découvre, au delà du Lycus, allluent
du Méandre, les blanches cascades d'Hierapolis, dont je te parlerai tout à l'heure.
Si c'est toujours un vif plaisir que de gravir les hautes montagnes, à plus forte
raison doit-on l'éprouver dans un pays où les vallées, au mois où nous sommes, sont
accablées sous le poids de 56 à 40 degrés centigrades de chaleur. Nous avons eu le
surlendemain 40 degrés dans le défilé par où s'échappe le Lycus; à la vérité la
roche voisine était crayeuse et rellétait avec une violence inaccoutumée les rayons
du soleil.
Le village de Geyra est un des plus misérables qu'on puisse imaginer; la moitié
des maisons tombe en ruine, l'autre n'a pas dix ans à durer. La pénurie de toutes
choses en chassera les habitants; les impôts excessifs, le mauvais régime adminis-
tratif, la paresse innée de la population, s'en vont ainsi faisant de toute l'Asie Mi-
neure un désert.
L'aga nous avait invités à dîner pour le dernier jour que nous devions pas.ser à
Geyra ; mais c'était une politesse intéressée : il comptait sur un présent. Nous nous
sommes donc excusés avec d'autant plus d'empressement, que sans doute son dîner
n'aurait pas valu le nôtre, ce qui n'est pas beaucoup dire.
Pambouk-Calcssi (Hierapolis).
Après avoir franchi par un chemin assez facile le col qui sépare la vallée de Geyra
de celle de Thavas dans l'ancienne Carie, nous sommes arrivés près de Kizildgi-
Buluk, village composé de mauvaises huttes en terre et d'un aspect misérable,
comme tous les autres; nous l'évitons pour cause de peste, et nous allons coucher
dans les dépendances d'une maison de campagne du pacha de Thavas, maison plantée
au milieu d'une cour et sans jardin, du reste d'assez bon goût. Quelques grands ar-
bres et une fontaine sont auprès; il n'en faut pas davantage pour des Turcs, même
de distinction. Le lendemain, nous étions partis avant le lever dusoleil; nous eûmes
de nouveau l'occasion de remarquer combien dans ce climat l'aurore, comme le
crépuscule, a peu de durée. Le jour y apparaît presque subitement et s'en va de
même ; on est privé du charme de ces longs crépuscules que l'Orient peut envier
à nos contrées ; en revanche, les nuits sont constamment d'une beauté incompa-
rable.
Le col qui, de la vallée de Thavas conduit dans celle du Lycus, où commence
l'ancienne Phrygie, m'a fourni quelques plantes rares; ces passages entre deux
Li/rrni:s dorieint. 15!)
vallées oll'rent généralenioul une végétation liès-ricbe. A chaque pas, j'étais obligé
de descendre de cheval; heureusement notre caravane marchait assez lenlemenl
pour permettre à M. Saul et à moi de faire notre cueillette sans rester en arrière.
Les montagnes sont bien boisées ; les pins y atteignent une taille plus élancée qu'ail-
leurs; le sol est argileux et présente çà et là des effondrcmcnls pittoresques. L'a-
bondance des eaux y est remarquable. Au milieu du jour, nous avons fait notre /ae/"
au bord d'un ruisseau; mais nous y trouvâmes peu d'ombre. Si nous avions poussé
à une lieue plus loin, nous nous serions reposés à la source abondante du Lycus.
espèce de Vaucluse, sortant à Ilots pressés du flanc de la montagne sous de beaux
platanes.
A partir de ce lieu, nous avons encore mis quatre grandes heures pour gagner
Pambouk-Calessi (Hierapolis, ville sainte). Le chemin, après être sorti du défilé du
Lycus (celui-là même où nous avons éprouvé 40 degrés centigrades de chaleur),
passe auprès des ruines peu distinctes de Laodicée du Lycus, l'une des églises de
l'Apocalypse, et traverse ensuite une vaste i)laine inculte. Au fond et adossées à
une montagne sont les huttes de Pambouk-Calessi, habitées pendant l'été par des
Turcomans. Il était nuit quand nous y arrivâmes. Nous nous casâmes comme nous
pûmes, les uns dans une hutte, les autres sous l'un des deux seuls arbres de la lo-
calité; l'autre servit d'abri à nos bagages, mais celui de nos domestiques qui était
préposé à leur garde eut beaucoup à souflrir pendant la nuit des procédés inconve-
nants des cigognes perchées sur les branches. A la clarté de la lune, nous prîmes
une première vue des cascades qui tombent de la montagne ; dès le matin, nous
étions arrêtés à les contempler. Figure-toi des ruisseaux de lait tombant de près de
deux cents pieds : je n'exagère point. Des sources abondantes d'eau thermale sor-
tent du plateau qui domine la montagne et sur lequel était située la ville antique
d'Hierapolis; ces eaux, très-claires à l'endroit où elles s'échappent du plateau, con-
tiennent une énorme quantité de substance calcaire dissoute à la faveur d'une
haute température et sans doute d'un excès d'acide carbonique. A mesure qu'elles
coulent, la température s'abaisse, le gaz se dégage, et la substance calcaire se dé-
pose en masses blanches, compactes, de toutes formes, par-dessus lesquelles les
eaux nouvelles se fraient des passages à mesure que les anciens canaux les repous-
sent en s'oblitérant. De même que, dans les cascades des glaciers, l'eau forme des
stalactites de glace, ici l'eau se fige en pierre. La fontaine incrustante de sainte Al-
lyre, auprès de Clermont, présente en petit le même phénomène; il atteint ici des
dimensions colossales. Dans la suite des siècles, les sources ont formé toute une
montagne avec de nombreuses ramifications qui s'étendent dans la plaine comme
autant de coulées de lave. C'est un des spectacles les plus singuliers qu'on puisse
voir; je le place bien au-dessus de celui que j'avais admiré dans les grottes d'A-
delsberg en Illyrie. Slrabon décrit les cascades d'Hierapolis telles qu'elles se pré-
.sentent de nos jours; seulement on ne trouve plus de traces de Vanlre (Plutonium),
qui dégageait de l'acide carbonique comme la grotte du Chien près de Pouzzoles :
les concrétions l'auront sans doute comblé.
Les ruines d'Hierapolis sont très-étendues; elles se composent principalement,
1" des thermes : plusieurs voûtes sont intactes, et tout le plan en est beaucoup plus
reconnaissable que celui d'aucun des thermes de Rome: 2" d'un théâtre conservé
avec son /jrosccmwm aussi bien, ou peu s'en faut, que l'Odéon de Pompeï; 5" d'une
église chrétienne réduite à quelques arcades; 4" de plus de deux cents tombeaux
avec des inscriptions, placés à la scutie de la ville, comme le sont ceux de Pompeï.
136 LETTRES d'orient.
Un grand nombre de ces tombeaux sont entiers ; chaml)rc séi)iderale, (ndhmini
pour les repas funèbres, rien n'y manque. Tous ces monuments sont au veste phis
remarquables par leur étendue et leur conservation que par la matière : ils sont
bâtis avec la pierre même formée par les vieilles concrétions des sources, et qui
ressemble beaucoup au travertin de Rome.
Les sources d'Hierapolis élaient fameuses dans rantiquité : c'était le Carlsbad de
l'Asie. Aujourd'hui elles sont encore fréquentées par les habitants du pays, qui s'y
rendent en caravanes de tous les environs. Nous avons trouvé plus de cent Turcs
établis dans les thermes, el qui dans la soirée ont été remplacés par d'autres. Nous
nous sommes baignés aussi deux fois dans la journée; l'eau était excellente, douce
cl onctueuse.
Dans d'autres circonstances sanitaires que celles où se trouvait la vallée du
Méandre, nous serions restés quelques jours de plus à Pambouk-Cjalessi, où nos an-
liquaires auraient eu beaucoup à travailler. Quant à moi, à l'exception de quelques
(liantes aquatiques, d'algues toutes semblables à celles que j'avais observées à
Néris, j'ai trouvé peu de botanique à y faire.
C'est ici que nous avons pu voir pour la première fois des visages de femmes
musulmanes. Les Turcomanes ne se cachent pas la ligure devant les hommes; elles
feraient tout aussi bien de se voiler, car elles sont généralement très-laides.
M. Texier a pourtant fait le portrait de doux d'entre elles, mais comme objets d'his-
toire naturelle seulement.
Ala-Chehcr.
L'Orient ne ressemble guère à ce que tu connais des pays étrangers; il y faut
une volonté ferme et une bonne constitution pour supporter toutes les ditliculiés
dont la route est, en quelque sorte, hérissée : figure-loi un pays où l'on ne trouve
ni pain, ni vin, ni légumes, ou peu s'en faut, ni lits, ni tables; enlin.rien de ce qui
constitue la vie la plus ordinaire en France. Au lieu de pain, on mange du pita,
espèce de galette mince comme des mouchoirs. Nous échappons à celle détestable
chère en faisant faire de ville en ville, sous nos yeux, des biscuits qui, deux jours
après, ne sont mangeables, pour les mâchoires les mieux endenlées, que lorsqu'on
les a fait tremper dans l'eau. Le café est la seule liqueur stimulante que l'on con-
naisse dans la plus grande partie du pays. Bien nous a pris de nous munir do cou-
chers portatifs, car nous n'aurions eu, pour nous reposer, que des nattes: encore,
si l'on pouvait dormir tranquillement sur son matelas? mais toutes les maisons
sont infestées d'insectes ; el quant à coucher en plein air, je ne m'y résous, dans la
crainte des nuits trop fraîches, qu'à la dernière extrémité, malgré le secours de ma
seconde couverture et de ma moustiquaire.
Certainement ce que nous faisons dépasse tant soit peu les forces et la patience
des voyageurs ordinaires. Nous parcourons d'ailleurs des contrées très-peu connues,
où les cartes sonl pour ainsi dire à chaque pas en défaut. Malgré l'habitude que
possède M. Texier du pays en général, nous nous sommes souvent trompés sur les
distances; mais, sans lui, il eût été vraiment téméraire d'entreprendre une pareille
tournée. Non pas qu'il y ail du danger; nulle part nous n'avons rencontré les périls
qu'on pourrait supposer dans des lieux aussi écartés. Seulement il y a un appren-
tissage tout spécial à faire en Orient, el l'expérience qu'on peut avoir acquise en
Allemagne el en Italie ne sert pas à grand'chose, quand de Smyrne on s'enfonce,
LETTRES n'ORIEINT. 157
eoinine nous l'avons lail, dans le oœui' de l'Asie Minoiue. Aiijomd'lmi nous sciions
oapal)les do faire à noire tour des élèves.
Ce (|n'il y a de pis, c'esl ([uo l'élat sanitaire du pays oblige souvent à une ioule
de préoaulious gênantes; la peste règne toujours ou eonve on (|uel(iue coin : elle est
ondéniiciue dans l'Orioul. D'Aïdin jusqu'ici, nous avons évité avec soin les villages
suspects, et il y en avait plusieurs dans la vallée du Méandre et ses dépoiulances, que
nous venons de quitter. Il en est un entre autres (Uullada) où nous devions coucher
il y a deux jours, mais d'où le prudent Méhéniet, notre kawas, nous a écartés
aussitôt qu'il eut pris ses informations ordinaires. Grâce à lui, nous avons pu ne
rien changer à l'ensemble de notre itinéraire depuis Aïdin, et voir, sans accident,
nn pays que nous aurions beaucoup regretté de ne pas connaître. Nous sommes
actuellement dans une contrée séparée de la vallée du Méandre par des montagnes,
et très saine; d'ici à Coustantinople, il n'y a pas la moindre contagion. Au reste, il
faudrait absolument renoncer à parcourir le Levant si l'on se préoccupait de la
peste ouire mesure; dès Syra, on nous en avait l'ait un épouvantail; à entendre
<}uelques personnes, e.<le sévissait à Smyrne; tout s'est réduit à un petit nombre de
cas bientôt comprimés. A moins que la maladie ne soit très-répandue (et alors on
reste chez soi), on en est quitte pour l'ennui de se garer sans cesse. On s'y accoutume
comme à la mauvaise chère, comme aux mauvais gites, et l'on a, en définitive, la
satisfaction d'avoir fait connaissance avec les contrées les plus faites assurément
pour exciter une noble curiosité.
A peu de dislance du village de Pambouk-Calessi, nous avons fait la rencontre
de deux hommes de Irès-mauvaise mine, qui nous ont adressé des questions assez
inquiétantes sur notre route, sur l'argent que nous pouvions avoir. Nous avons cru
un instant que nous aurions dans les montagnes voisines quelque petite aventure
de mélodrame. A tout hasard, nous avons mis nos fusils et pistolets en évidence;
mais la rencontre s'est réduite à rien. Il est dit que j'entendrai toujours [larler de
brigands, et que je n'en verrai jamais, même en Asie.
Après neuf heures de marche assez pénible, dont un tiers dans la montagne et
le reste dans une plaine insignifiante, mais pas tro|) mal cultivée pour la Turquie,
nous avons gagné la ville d'où je t'écris en ce moment, Ala-Cheher, l'un des points,
après Afioum-Karahissar, que nous laissons à l'est, où était autrefois concentrée la
culture du pavot à opium. Celte industrie est aujourd'hui à peu près nulle.
Je ne puis te rien dire d'Ala-Cheher, si ce n'est que la ville est à moitié entourée
de mauvaises murailles du bas -empire, que les abords immédiats en sont aussi
dégoûtants de saleté que de loin l'aspect en est agréable. Toute cette matinée-ci a
été consacrée au repos, à la toilette, dont nous avions tous excessivement besoin,
et à la causerie.
Koulah.
Deux de nos compagnons soûl allés voir le nuilselim ou gouverneur d'Ala-Cheher,
([ui les a beaucoup fait fumer, mais ne leur a donné aucune information utile ; il
est ce que les Turcs appellent une grosse tête, c'esl-à-dire un homme de peu de
moyens. Son collègue de Koulah, que nous avons vu le lendemain, est un tout autre
homme, de même que sa ville est tout le contraire d'Ala-Cheher, c'est-à-dire
remarquablement propre et mieux bàlie que ce que nous avions vu juscju'alors. Le
mutselim de Koulah est encore jeune; il s'appelle Ismaël ; il est fils de Véli, ancien
138 LETTRES d'orient.
pacha en Thessalie. Ce Véli a eu la tête tranchée lors de là révolte du l'anieux Ali,
pacha de Janina, dont il était gendre; notre Israaël est donc petit-Ols d'Ali. Dès
qu'il eut appris notre arrivée à Koulah, il s'est empressé de nous faire une visite;
nous l'avons reçu de notre mieux, et lui avons témoigné notre gratitude pour l'ex-
cellent logement qu'il nous avait fait donner, une des meilleures maisons grecques
de la ville. La conversation, qui avait lieu par l'intermédiaire de notre interprète
juif, fut assez animée. Il était facile de reconnaître dans notre interlocuteur un
homme de bonnes manières, qui sait son monde. Mais tout ne s'est pas borné de sa
part à des compliments; peu de temps après qu'il nous eut quittés, nous avons vu
arriver tout un dîner qu'il nous envoyait en cadeau.
Le lendemain, nous sommes restés à Koulah; nous ne pouvions pas faire moins
pour un niutselim aussi aimable. D'ailleurs, la situation de la ville au pied d'un
ancien volcan dont les coulées sont aussi parfaitement conservées qu'en aucun lieu
d'Auvergne, et quelques sculptures antiques que M. Texier avait entrevues la veille,
auraient sufli pour nous retenir. Une fois les courses faites, nous sommes allés
rendre au mutselim sa visite; il nous attendait, et nous i^çut avec de grands
honneurs; les tambours battaient aux champs, et toute sa maison était sur pied, en
grande tenue. Ce que nous avons ensuite fumé de pipes et bu de petites tasses de
café est incalculable. Quand nous avons pris congé, nous avons trouvé dans la cour
de beaux chevaux sellés pour nous mener à la promenade, et nous sommes sortis en
caracolant; pour nous qui depuis si longtemps montions de pauvres chevaux éreintés.
c'était un plaisir de prince. En rentrant, nous avons délibéré entre nous sur ce que
nous pourrions faire pour reconnaître tant de politesses, et nous avons pris le parti
d'envoyer à l'aimable mutselim, par l'intermédiaire ofliciel de notre kawas, un de
nos fusils à deux coups; notre présent fut très-bien reçu, et, bientôt après, un dîner
plus copieux, plus soigné que le premier, accompagné de petits cadeaux pour
chacun de nous et d'un énorme sac de tabac à fumer, nous a été envoyé de la part
du mutselim. Parmi les mets s'en trouvait un des Sfille et une Nuits, une espèce de
coulis de volailles à l'eau de roses. Ismaël nous avait envoyé aussi du porter de
Londres, que nous ne nous attendions guère à boire au fond de la Phrygieî
Dans la soirée, nouvelle visite du mutselim; nous étions tous en belle humeur,
M. de Mieulle avait fait du punch, et la conversation dura jusqu'à minuit. Nous nous
séparâmes entin très- bons amis, et non sans lui avoir fait promettre de venir nous
voir à Paris, ce qu'il fera probablement, si son gouvernement le lui permet. Un
beau jour, nous verrons arriver chez nous Ismaèl-Bey, porteur de ma carte de
visite, que je lui ai laissée comme souvenir, avec la date de notre passage à Koulah.
Au Jalla de Ghédiz.
En quittant Koulah, nous avons suivi pendant la moitié de la journée la coulée
d'ancienne lave dont je t'ai déjà parlé, jusqu'aux bords de l'Hermus, celte même
rivière qui se jette dans la mer auprès de Smyrne. Elle est là assez voisine de sa
source. Notre kief eut lieu aux bains d'eau thermale de l'Émir (Erair-Hamam) ; les
eaux ont une température de 50 degrés centigrades. Nos compagnons s'y sont pour-
tant baignés, mais ils ne s'en sont pas bien trouvés. M. Saul et moi avons prudem-
ment évité de mettre notre peau à pareille épreuve. Tout auprès du petit dôme des
bains, on voit sculptées sur un rocher des figures d'une haute antiquité, dans le
genre de celles que nous avons remarquées près de Nymphio, — Le reste de la
LETTRES d'orient. 109
journée lui iiisij^iiilianl sous le rapport piUoresquo, mais nous Huies une assez
belle récolte de plantes. Nous traversions un pays de eollines argileuses décharnées,
i|ui me rappelait les tristes environs de Digne dans la baute Provence.
Selendi est un mauvais village, situé sur un petit allluent de droite de l'IIcrmus.
Nous logeâmes dans une maison appartenant à doux jeunes entants ([ui avaient
perdu récemment leurs parenls. On nous dit <iue l'aga convoitait le bien de ces
or|)lielins, et nous nous étions intéressés à leur sort. Si le village eût été compris
dans le territoire de Koulah, nous leur aurions fait rendre justice par notre ami le
inulselim ; mais c'eîlt été toute une négociation diplomatique que d'entreprendre
de les recommander aux autorités supérieures de Kulaja, à vingt-cinq lieues de là.
D'ailleurs le rôle de défenseur des opprimés est plus scabreux en Turquie que par-
tout ailleurs, et nous y avons renoncé, bien qu'à regret.
La journée suivante fut plus maussade. Nous traversâmes tout le reste du massif
(jui nous séparait du cours supérieur de l'Hernuis; nous n'avions pour toute pers-
))ective que des montagnes parsemées de bois rabougris. La chaleur était très -forte.
Le kief de midi fut des plus mauvais, nous n'avions pour tout ombrage que des
paliures épineux : mais il y avait en ce lieu un puits qui heureusement contenait
encore assez d'eau pour abreuver nous et nos chevaux. Les pauvres bêtes firent
un chétif repas. Nos surudjis n'avaient point emporté d'orge, comptant, comme ils
le faisaient ordinairement par économie, sur la ressource de ces pâturages vacants
qui appartiennent au premier passant, et qui jusqu'alors avaient suffi à sustenter
leurs animaux.
La couchée de Derbent, dans un assez joli konak dominant l'Hernius, fut meil-
leure que la journée. Derbent est un nom générique qui signihe déjUc. A partir de
Derbent, le pays redevient agréable. On suit d'abord l'Hcrmus pendant les trois
quarts d'une journée, et l'on remonte ensuite le petit allluent de Ghédiz quand on
veut, comme c'était notre intention, se diriger au nord vers Azani (Tchavder-
Hissar, château du Seigle). La vallée de l'Uermus, dans cette partie, ressemble
beaucoup à celle du Cher dans les environs de Saint -Amand; M. Saul en a été
frappé comme moi. Nous fîmes un excellent kief auprès d'un moulin, que nous
avons désigné sur notre itinéraire sous le nom de moulin des Platanes. Autant le
kief de la veille avait été maudit, autant celui-là reçut de bénédictions; nous
avions de l'eau et de l'ombre en abondance. De plus, nous avions des oignons crus
pour assaisonner nos œufs durs ; tu vois que rien n'y manquait.
La petite ville de Ghédiz, acculée à des roches volcaniques, comme le Puy en
Vélay, ne nous aurait donné qu'un gîte exécrable. D'ailleurs nous désirions aller
plus loin. Quelques-uns d'entre nous y passèrent seulement pour prendre des provi-
sions; les autres continuèrent la route avec les bagages. Nous nous rejoignîmes
tous à moitié chemin de la montagne qui sépare le bassin de l'Hermus de celui du
Uhyndacus. Je me sers toujours de préférence des noms de la géographie ancienne
pour les cours d'eau. Ce point de passage est, comme tous les cols séparant deux
vallées, riche en plantes : nous ne pouvions pas, M. Saul et moi, suffire à les ra-
masser. Dans la soirée, nous eûmes froid ; nous étions arrivés à une assez grande
hauteur. Nous couchâmes, très-près et au delà du col, dans un de ces villages de
montagne appelés Jaïla, habités par des Turcomans. Nous retrouvions dans ce lieu
sauvage les chalets de la Suisse, bâtis en troncs d'arbres. Le thermomètre ne
marquait que 12 degrés centigrades; il y avait loin de là aux iO degrés du délilé
du Lycus, huit jours auparavant. 11 nous était resté encore assez de jour pour jouir
140 LETTRES d'orient.
de la vue qui s'offre sur tout le pays au sud et à l'est de ce jaïla. C'est dans la
dernière de ces directions que s'élève le Mourad-Dagh, haute montagne neigeuse;
sur ses flancs, il existe des eaux thermales assez fréquentées par les gens du pays.
Quand la nuit fut venue, nous aperçûmes des feux allumés en grand nombre par
les baigneurs, campés, comme ceux d'Hierapoiis, auprès des sources.
Azani.
Nous descendons dans la plaine d'Azani : le pays est fertile, assez bien cultivé.
Au milieu de cette plaine, au bord du Rhyndacus, sur lequel sont jetés deux ponts
antiques bien conservés, s'élèvent les belles ruines d'un temple dédié à Jupiter.
Dix-huit colonnes formant presque en entier deux des côtés du portique, et les par-
ties correspondantes de la cclla, sont encore debout, de sorte qu'on se représente
parfaitement l'ensemble tel qu'il existait autrefois. Toute la distribution, les esca-
liers, les voûtes subsistent encore. L'enceinte extérieure du temple est aussi fort
reconnaissable. Du côté où s'élevait la façade, aujourd'hui détruite, la plate-forme
était soutenue par des arcades au milieu desquelles on avait pratiqué un grand
escalier servant de communication entre le temple et le quartier de la ville bâti
sur les bords du Rhyndacus : cet ensemble devait être majestueux. Sur les murs
de la cclluj on lit plusieurs inscriptions qui rappellent des dons faits au temple;
l'une d'elles est une lettre de l'empereur Titus aux magistrats d'Azani. Dans un
précédent voyage, M. Texier a relevé ces inscriptions. A peu de dislance du temple
se trouvent des ruines informes, dont il est difficile de déterminer l'ancien état, et
plus loin un théâtre avec un stade qui lui est contigu. Ces deux derniers monu-
ments ne sont pas d'une construction comparable à celle du temple, mais ils ont
aussi leur mérite. Les gradins du théâtre font face à la montagne de Mourad Dagh.
A chaque pas, aux environs du temple et sur les bords du Rhyndacus, on trouve
des sculptures charmantes; les parapets même des quais, encore très-visibles, sont
ornés de figures de très-bon goût; beaucoup de pierres tumulaires sont mêlées à
ces débris; M. Texier en a dessiné plusieurs.
Les ruines d'Azani ont été découvertes vers 1826 par MM. Alexandre et Léon
de Laborde : elles feraient la fortune d'une ville d'Italie, où elles seraient l'objet
d'une espèce de culte artistique. En Asie, elles sont livrées à l'ignorance et à h
brutalité, qui les mutilent chaque jour pour en retirer les matériaux des plus igno-
bles constructions.
Tauchauleu.
Nous avons couché à Tauchauleu (Ville des Lièvres), petite ville placée sur les
cartes à l'est d'Azani, tandis qu'elle est en plein nord, dans la vallée du Rhyndacus,
qui, à cet endroit, est le pays le plus peuplé, le mieux cultivé que nous ayons en-
core rencontré. Des hauteurs qui dominent la vallée, sur la route que nous ve-
nions de faire, nous avions eu dans le lointain une vue complète de la chaîne de
l'Olympe, qui présente un front très-étendu, chargé de nuages à son extrémité
nord-ouest. C'est cette chaîne qui nous restait à traverser pour atteindre Brousse.
Au moment de quitter Azani, nous avions été sur le point de voir arrêter judi-
ciairement nos surudjis ; ils avaient été dépistés par deux de leurs créanciers qui
étaient venus d'Ouschak, leur pays, pour réclamer paiement Mais l'aga du village.
LETTRES DORIENT. 111
ayant eu connaissance du marché que nous avions fait avec les déi)iteurs pour
notre transport, avait consenti à les laisser partir. Les créanciers prirent alors le
parti de nous suivre, dans l'espoir d'être payés par nous à Brousse, sur le prix con-
venu avec les surudjis : nous les avons laissés dans cette douce illusion. Le fait est
que nous-mêmes sommes en avance, parce qu'au départ de Smyrne nous avons
fourni de quoi complélor rachat du nombre de chevaux nécessaire, de telle sorte
que les créanciers n'auront pas d'autre ressource, s'ils persistent à nous suivre à
Constantinople, que de faire vendre quelques chevaux. Mais déjà l'un des créan-
ciers, fatigué de courir avec nous dans les montagnes, a lâché prise, et je ne sais
pas trop ce que l'autre est devenu aujourd'hui. Nous les avions pourtant lai.ssés pai-
siblement s'installer dans notre troupe, manger et fumer avec nos cens.
Couvourla.
Nous avons quitté Tauchanleu assez tard dans la matinée. Vers midi il fut ques-
tion de faire kief pour déjeuner, tout en envoyant nos bagages en avant pour ne point
perdre de temps. Comme j'avais eu soin de me munir dun pain, de deux oignons
et d'un morceau de fromage, je me décidai à suivre les bagages et Méhémet, notre
kavvas, qui les accompagnait. Le reste de la troupe devait nous rejoindre assez
promplement; mais il en fut autrement. Le pays nous était inconnu, Méhémet n'.i-
vait pas pris des informations suûisantes, et tandis que ces messieurs se dirigeaient
vers Couzourdja, l'étape convenue, Méhémet et moi, nous nous enfournions, avec
les bagages, dans la chaîne de l'Olympe. J'allais toujours herborisant et admirant
les magnifiques forêts de pins et de hêtres où nous étions entrés, lorsque nous
nous trouvâmes séparés nous-mêmes des bagages. Méhémet s'aperçut enfin que
nous étions égarés, dans la vallée la plus romantique, il est vrai, mais bien et dû-
ment égarés. Heureusement nous rencontrâmes un berger, qui nous conseilla de
rétrograder. Nous retrouvâmes alors les bagages, déchargés par les surudjis dans
une éclaircie de la forêt. Le jour tombait, il n'y avait pas moyen de sortir de là :
je me décidai bientôt à coucher en ce lieu. Je dressai mon lit sous l'abri d'une de
mes couvertures, au pied d'un arbre; un grand feu fut allumé, et je fis mon souper
d'un reste de pain enfoui dans une de mes sacoches, d'un coup de rctki (eau-de-vie
de grains du pays aromatisée avec du mastic de Chio), et d'une tasse de café; car,
quand on voyage avec des Turcs, on a toujours du café. Les miens étaient pourvus
d'une poêle à torréfier le café et d'un petit moulin. J'eus encore le temps, avant la
nuit close, de mettre dans les papiers mon abondante récolte de la journée; assis
ensuite auprès du feu, où mes gens entassaient des arbres entiers, et fumant ma
pipe, j'étais absorbé par la contemplation du tableau qui m'entourait. A peu de
distance de là, des bergers de la montagne avaient fait aussi un feu et bivouaquaient
comme moi. Ils s'étaient approchés un instant, attirés par une curiosité qui parais-
sait bienveillante. Il ne m'est pas venu un instant l'idée qu'avec ma petite escorte
et mes bagages en garde, je pusse courir le moindre péril dans ce lieu isolé. Pen-
dant ce temps, Méhémet était reparti à la recherche de nos compagnons, dans la
direction du village le plus voisin. Il devait leur proposer, s'il les rencontrait, de
venir me rejoindre au bivouac; mais il ne les trouva pas, et revint deux heures
après avec des provisions désormais inutiles pour mon souper, et un pauvre mouton
destiné au repas du lendemain. Méhémet avait eu soin au.ssi d'amener quatre
hommes armés pour faire la garde auprès de nous, précaution sans doute assez inu-
I 42 LETTRES d'orient.
tile, mais qui complétait le tableau de mon bivouac. Je n'ai jamais mieux dormi
que cette nuit-là.
Le lendemain, d'assez bon malin, je fus réveillé par la voix de nos compagnons
qui, de Couzonrdja. s'étaient dirigés vers le point où j'étais resté d'après les indi-
cations d'un des créanciers de nos suriidjis; cet homme s'était séparé de nous la
veille, lorsqu'il s'était aperçu que Méhémel s'égarait. Ils avaient été inquiets pour
moi, moins à cause des contes de voleurs dont notre interprète Moyse, le plus pol-
tron de la troupe, les avait entretenus, et que l'aga même du village ne laissait
pas d'appuyer, qu'à cause de la disette de vivres dont ils supposaient que j'avais
souffert. Mais ils avaient été réellement plus à plaindre que moi à Couzourdja, en
ce qu'ils n'avaient ix)int leurs lits, et qu'ils avaient été obligés de coucher sur des
nattes. Notre réunion fut très-gaie, et célébrée par un café au lait général.
Cette journée a été, sans contredit, l'une des plus remarquables du voyage ;
notre route nous a conduits dans de vastes forêts à perte de vue et d'une beauté
ravissante; les Pyrénées espagnoles n'ont que des bouquets en comparaison des
forêts de l'Olympe : le hêtre, dans ses plus hautes dimensions, est l'essence domi-
nante. Nous n'avions celte fois, en fait d'abris pour notre kief, que l'embarras du
choix. Nous choisîmes une vaste éclaircie revêtue d'un gazon excellent pour nos
chevaux : tout autour, la forêt nous olfrait ses formes les plus pilloresques.
Nous couchâmes sur la lisière des bois, au village de Couvourla. Nos surudjis,
qui ont intérêt à faire durer le voyage, puisqu'ils sont payés à la journée, auraient
pu nous mener à une ou deux lieues plus loin, ce qui nous aurait bien avancés
pour le lendemain ; mais ils prétendirent que le premier village était extrêmement
éloigné. Il en résulta que nous eûmes un mauvais gite, encore gâté par une pluie
assez fi'oide.
Brousse.
De Couvourla à Brousse, nous avons eu quatorze heures de route à cheval ; nous
n'avons pas fait, de propos délibéré, une marche si fatigante, mais nous avons été
trompés sur la distance : nos surudjis avaient beau dire que la journée serait trop
forte, nous ne voulions plus les croire. Bref, nous n'étions rendus au gîte qu'à dix
heures et demie du soir, par une nuit assez noire. Un orage avait gTossi les torrents
qui descendent de l'Olympe, et nous avons failli être obligés de coucher à la belle
étoile en attendant que les grandes eaux se fussent écoulées. Heureusement nous
sommes tous arrivés, gens et bêtes, sans encombre à notre destination. Méhémet,
qui nous avait précédés de quelques heures, nous avait choisi une maison grecque
très-grande et très-confortable, et nous avons bientôt oublié les fatigues de la
journée. Le seul souvenir qui restera est celui du beau pays que nous avons tra-
versé. En avant de Couvourla, dans une plaine dont les eaux appartiennent au
bassin de la mer Noire, est la petite ville d'Ainigheul ; plus loin, Aceou au débouché
d'une gorge de l'Olympe ; enfin, an détour d'un des contre-forts de la grande chaîne,
l'œil embrasse à la fois la vallée de Brousse, renommée dans tout l'Orient par la
richesse de sa végétation et l'abondance de ses eaux, et la ville elle-même, une
ville de quatre-vingts à cent mille âmes, bâtie en amphithéâtre au milieu des jar-
dins, au pied de l'Olympe; je cherche pour toi un terme de comparaison, et je ne
trouve que la vallée du Grésivaudan en Dauphiné. Les noyers, les châtaigniers, les
platanes gigantesques, forment la masse de la végétation avec les mûriers qui
LETTRES d'orient. 1 iô
soiil la principale richesse du pays ; lu sais que Drousse est assez célèbre par ses
soieries.
Aujourd'lnii chacun a fait une toilette complète, nous en avions tous besoin après
tant de jours de courses continues. Le tailleur, le sellier, la couturière, ont été ap-
pelés au secours de nos ofTels délabrés; après quoi nous avons fait sur la terrasse
de notre maison un déjeuner des plus agréables, d'aulant que de ce lieu on dé-
couvre toute la ville et ses environs : nous avions de la peine à compter le grand
nombre des minarets qui s'élancent du milieu des édifices et de la verdure.
Nous resterons ici quelque temps. M. Herbet nous précédera à Constantinople;
il part demain matin, emportant nos lettres. La mort du sultan Mahmoud, que nous
avons apprise hier en arrivant ici, l'a déterminé à hâter son arrivée dans la capitale
de l'empire, afin d'y recueillir des informations sur les événements qui ont eu lieu
ou qui se préparent.
Nous craignions d'abord que la mort du sultan ne fût le signal de quelques trou-
bles, et que notre voyage n'en fût dérangé; mais l'agent consulaire de France dans
cette ville, M. Crépin, nous a dit que l'avénemenl du nouveau souverain, le jeune
prince Abdul-JIedjid, avait eu lieu sans la moindre opposition. Tout est calme à
Constantinople comme ici ; personne ne songe à bouger : l'esprit janissaire parait
avoir été éteint complètement îans le sang de cette milice fameuse, et la nation est
plongée dans une apathie telle que la prise même de Constantinople par les Russes
ne la troublerait pas. Nos politiques de Paris vont sans doute s'évertuer sur les
nouvelles du jour ; ils vont voir tout l'Orient en feu, et les grandes puissances eu-
ropéennes aux prises. Il y a tout à parier, au contraire, que le statu qiio, si com-
mode pour tout le monde, sera maintenu à grand renfort de protocoles. Notre
pauvre France surtout n'est guère préparée à tirer parti des circonstances, avec
son gouvernement si contesté. Quand on a chez soi des émeutes périodiques, on ne
pèse pas beaucoup dans la grande balance. Cette idée me chagrine, en songeant au
rôle que nous devrions jouer dans l'Orient, non pas sans doute pour y faire des
conquêtes, mais pour y étendre notre influence et notre commerce.
Brousse, conquise par Orcan, a été pendant plusieurs siècles le siège de l'empire
des sultans; Brousse est la seconde capitale de l'empire ottoman, c'est le Moscou
des Turcs. Aussi cette ville porte-t-elle un caractère d'antiquité respectable. Là
sont les souvenirs de la nation, ses anciens souverains y reposent, et la religion
veille sans cesse auprès d'eux. Nous avons commencé notre tournée par le tom-
beau d'Orcan, le vainqueur de Brousse; ces monuments se ressemblent à peu près
tous, ce sont des édifices en rotonde; sur une estrade sont placés des sarcophages
en pierre ou en plâtre revêtus de riches étoffes : le turban et la ceinture sont dé-
posés auprès de la tête. Je suppose qu'on renouvelle ces ornements de temps à
autre. Des prêtres sont chargés de réciter journellement des prières auprès de ces
tombeaux. A. côté de ces sarcophages, on en voit d'autres moins ornés et de diverses
grandeurs : ce sont ceux des sultanes et des princes morts en bas âge, la plupart
de mort violente, suivant le procédé ancien qui avait pour but d'éviter les conflits
de succession. Il serait trop long d'énumérer tous les monuments de ce genre que
nous avons vus; M. de Hammer, dans un ouvrage spécial sur Brousse, en a donné
la de.scriplion détaillée, ainsi que celle des mosquées.
La grande mo.squée (Uloudjami) est grande et belle; nous avons pris un plaisir
infini à en examiner l'ensemble et les détails. Un certain nombre de Turcs y étaient
rassemblés; les uns priaient tournés vers la Mecque, les autres faisaient leurs ablu-
144 LETTRES D'ORIENT.
lions à la fonlaine de marbre placée au centre de l'édifice, d'autres étaient en con-
templation, ou même dormaient tout de bon sur les nattes. Nous n'avions encore
vu que les mosquées mesquines de Sniyrne ; celle-ci nous a fait comprendre l'O-
rient religieux tout entier. Il y en a plusieurs autres très-intéressantes aussi, no-
tamment celle du sultan Bajazet, voisine de son tombeau, de ce même Bajazet qui
fut renfermé par Tamerlan dans une cage de fer. Cette mosquée est située à l'est
de la ville, sur un mamelon isolé, et elle est précédée d'un portique très-élégant.
Une autre, celle de Mahomet II, toute revêtue de faïence de couleur, a présenté à
M. Texier un intérêt particulier; du haut du minaret, on jouit d'une vue complète
de Brousse.
Le Vieux-Château, ancienne résidence des premiers sultans, d'où l'œil embrasse
toutes les parties de la ville, n'offre plus aujourd'hui que des pans de murs ruinés;
il a fourni à M. de Hamnier une longue tirade à effet sur les magnilicences orien-
tales que ce lieu rassemblait jadis. Son imagination reconstruit les kiosques des
sultanes, fait reverdir les ombrages et couler les fontaines au son des mandolines,
comme au temps d'Orcan. Aujourd'hui un jardin potager, cultivé par une pauvre
famille grecque, remplace tout cela.
Les tombeaux d'Amurat, situés à un quart de lieue à l'ouest, sont fort mal en-
tretenus, mais remarquables par les deux magnifiques platanes qui les ombragent.
Les bains d'eau thermale sont à une demi-lieue de Brousse, aussi du côté de
l'ouest. La température de ces bains célèbres est celle de l'eau bouillante ; aussi
les baigneurs se contentent-ils de s'exposer à la vapeur que dégagent les sources
dans les étuves. En quelques secondes, on est baigné de sueur; de l'étuve, on passe
dans la salle tempérée, puis on rentre dans la salle froide, où l'on se rhabille : c'est
la distribution des bains antiques. La construction de ceux de Brousse n'a rien de
monumental; ce sont des rotondes surmonlées de coupoles et éclairées par le haut
au moyen de verres épais comme les cabines des navires. Tout le monde, sans dis-
tinction d'état et de religion, y est admis; il y a un jour de la semaine réservé pour
les femmes. L'espèce humaine n'est pas la seule qui profite de ces eaux salutaires;
nous y avons vu amener un beau cheval qui s'y tenait fort tranquille et paraissait
se plaire beaucoup aux frictions et aux lotions auxquelles on le soumettait.
Il y avait a Brousse spectacle de marionnettes, divertissement fort goûté des
Turcs. Nous nous sommes rendus au lieu du spectacle, près de Bounar-Baschi, la
grande source de la ville, et nous avons pris place. De ma vie, je n'ai vu rien d'aussi
dégoûtant. Les scènes représentées sont d'une obscénité révoltante, et il parait que
les paroles sont à l'avenant. Le Karayheuz, espèce de polichinelle turc, laisse bien
loin derrière lui ses confrères de Nai)les et de Rome. On est étonné de voir les
Turcs, gens graves et d'ordinaire très-réservés, prendre plaisir à un pareil spec-
tacle. On dit qu'il est admis même dans les fêtes de la bonne société ; il est vrai
qu'il n'y a pour spectateurs que des hommes. Les voyageurs doivent voir un peu de
tout; nous ne pouvions pas omettre ce trait des mœurs locales, quelque contraire
qu'il fût aux bonnes mœurs.
Nous avions relardé notre ascension au mont Olympe, dans l'espoir que les nuages
qui couvraient sa cime se dissiperaient; mais, comme nous ne pouvions attendre
indéfiniment le bon plaisir du temps, nous y sommes grimpés malgré les nuages.
La montée jusqu'au sommet le plus élevé est de huit heures, dont six et demie à
cheval et le reste à pied. Cette montagne porte un nom bien célèbre, celui de la de-
meure des dieux. Elle partage cet honneur avec deux autres montagnes du même
LETTRES n'oniENT. 1 V6
nom, l'une on Tliossalie, l'autre on Crôle; celle de Brousse est l'Olympe de Billiynie.
Tonrnofort, notre célèbre botaniste, lors de son voyage vers 1700, n'a |)oinl atteint
le sommet ; il s'était trouvé à lirousse en novembre, et la saison était rude. L'O-
lympe, dans le plus fort de Tété, porte un grand manteau de neige, un peu troué,
il est vrai, çà et Ih par les rochers : c'est sur l'Olympe qu'on recueille en grande
partie la neige qui sert h la consommation de Constanlinople, comme la neige de
Naplcs se recueille au monte san Angelo. Les diverses régions végétales sont mar-
quées d'une façon très-lranchée sur les pentes de l'Olympe. Au pied, les noyers et
les châtaigniers ; au-dessus les chênes, plus haut les hêtres, puis les pins et les sa-
pins (c'était la première fois que nous voyions cette dernière espèce en Asie), enfin
les arbustes rampants. M. Saul et moi avons en lieu d'être assez contents de notre
récolte dans la région supérieure, celle des pâturages, habitée pendant l'été par les
tribus turcomancs, qui y vivent sous la tente; mais il a fallu faire notre deuil de la
vue. Arrivés au sommet, nous y avons été entourés par les brouillards, qui nous
ont caché l'un des plus beaux panoramas qu'offre ce pays. La mer de Marmara, les
golfes de Moudania et de Nicomédie, et Constantinople à l'horizon, voilà ce que
nous devions voir. Force a été de nous contenter, sauf quelques échappées au mo-
ment où nous sommes descendus, de la description de M. de Hammer. Nous avons
été un peu plus heureux pour la vue du sud, et nous avons pu, grâce h une rafale
qui a balayé pour une dizaine de minutes ces maudits brouillards, suivre de l'œil
toute la route que nous avions faite à travers la Phrygie pendant les semaines pré-
cédentes. Mi Texier avait apporté son baromètre ; il a trouvé 1950 mètres pour la
hauteur de la montagne. Nous étions de retour au gîte après le coucher dn soleil :
nous avions marché presque sans relâche.
Le lendemain, nous avons arrangé nos plantes, et reconnu qu'il serait bientôt
temps, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, d'arriver à Constantinople;
les malles de botanique sont pleines, et même elles commencent à déborder dans
les sacoches. Tout se trouve fort heureusement en bon état.
Je n'ai pas voulu quitter Brousse avant de revoir, pour mon compte particulier,
les plus belles mosquées; j'ai trouvé celle de Bajazet et la grande mosquée du
centre de la ville, l'Uloudjami (celle qui contient une fontaine), plus belles que la
première fois. Accroupi à la turque au pied d'un des piliers de l'Uloudjami, je suis
resté pendant un assez long temps en contemplation, tandis qu'à mes côtés de bons
musulmans se livraient, sans paraître me remarquer, à leurs actes de dévotion, les
uns faisant leurs ablutions à la fontaine, les autres se prosternant en récitant leurs
prières, d'autres lisant le Coran dans les manuscrits déposés à l'usage du public
des deux côtés de la Kibla, ou sanctuaire tourné vers la Mecque. J'ai éprouvé là
quelque chose du sentiment que tu me dépeignais à propos de Saint-Pierre de
Rome (soit dit sauf respect) : j'ai goùlé ce bien-être qu'on ressent dans un beau
climat, en présence des chefs-d'œuvre de l'art et sous l'impression des idées reli-
gieuses.
■ Nicée.
Notre première couchée après avoir quitté Brousse fut Tchakardleu, à une lieue
en avant de la ville de Jeni-Cheher, dans une grande ferme appartenant à un an-
cien capilan-pacha, au milieu d'une riche plaine. Notre roule n'avait offert de re-
marquable que la rencontre de grands troupeaux de moutons conduits par des ber-
146 LETTRES d'orient.
gers bulgares au costume slave. Quel mélange de peuples dans cette Turquie!
chacun conserve son costume, son langage, sa religion à part.
Jeni-Cheher n'avait rien qui pût nous attirer; nous l'avons laissé de côté, en
nous dirigeant par un chemin raccourci vers les montagnes qui séparent cette plaine
du lac de Nicée; elles forment une chaîne assez élevée, dont le mont Arganthonius
des anciens est l'extrémité. 11 s'élève au sud-ouest du lac, au-dessus de Kemlik ou
Ghio, port de la marine militaire turque, vers lequel se dirigent les bois de con-
struction de l'Olympe. Les cheuiins sont couverts, dans les diverses directions, de
mauvais chars mal attelés, à essieux en bois non graissés, qui crient sur tous les tons ;
c'est la seule musique de la contrée. Un peu au-dessous du col qui conduit à Nicée,
au café de Derbent (ou du défilé), nous avons fait kief. On y jouit d'une belle vue
du lac, qui a environ huit lieues de long sur deux de large. L'antique ville de Nicée.
aujourd'hui Isnik, est située à l'extrémité orientale. Ses murailles, restaurées à di-
verses reprises par les empereurs byzantins, sont conservées dans toute leur étendue
avec leurs tours; un des côtés de l'enceinte est baigné par l'eau du lac. Il y avait du
temps de Strabon quatre portes, dont trois subsistent encore; chacune de ces portes
avait été ornée, postérieurement à Strabon, sous le règne de Trajan, d'arcs de
triomphe d'un bon style, et encore presque intacts, grâce au mauvais goût des By-
zantins, qui ont fait entrer ces monuments dans le système de défense de la ville.
Mais combien d'autres monuments précieux ont disparu dans ces temps malheu-
reux ! A chaque pas, on retrouve des débris de l'art enchâssés dans les murailles :
ici c'est une colonne, là un bas-relief ou une inscription. A la sortie, du côté de
Constantinople, en avant de l'arc de Trajan, la première enceinte est fermée par
une porte dont les deux montants et le seuil sont des colonnes mutilées.
Pline le jeune, ami et panégyriste de Trajan, fut préteur de Bithynie. Il parle
de Nicée dans ses lettres ; il y fait mention aussi d'un projet de communication d'un
lac avec la mer. M. Texier avait pensé qu'il s'agissait du lac de Nicée; mais je me
range à l'avis de M. de Hammer, qui applique, ce me semble, avec raison, le texte
de Pline au lac de Sabandja et au golfe de Nicomédie. M. Texier n'est pas éloigné
de revenir à cet avis; nous avons longuement discuté la question sur les lieux. La
réunion du lac de Sabandja au golfe de Nicomédie fournirait une communication
de la mer Méditerranée à la mer Noire par l'intermédiaire du Sangarius, et pour-
rait avoir une assez grande importance commerciale et politique ; les Turcs, dans
les beaux temps de leur empire, avaient repris ce projet.
Nicée, fondée par Anligone, lieutenant d'Alexandre, qui lui donna le nom de sa
fille, a été pendant plusieurs siècles l'un des boulevards de l'empire grec contre
l'invasion des musulmans. Tombée enfin entre leurs mains, elle fut assiégée sans
succès en 1090 par les croisés, et reprise par eux l'année suivante (ils avaient pour
chefs Godefroy de Bouillon et Tancrède) ; sièges fameux qu'il faut lire dans Y His-
toire des Croisades. Ce livre aura bien de l'intérêt pour moi, lorsque après l'Asie
Mineure j'aurai vu la Syrie et Jérusalem; car c'est là le théâtre complet de ces ex-
péditions mémorables, que notre siècle d'indifférence en matière de foi a de la peine
à comprendre. Nicée tomba définitivement au pouvoir des Turcs en 1530. Elle est
encore chère aux catholiques à un autre titre : c'est là que s'est tenu, le 25 juil
let 325, sous la présidence de l'empereur Constantin, au jour anniversaire de la
vingtième année de son règne, le concile d'où date le symbole de l'Église romaine.
Là fut condamnée par trois cents évêques ou saints docteurs, contre dix-huit, l'hé-
résie d'Arius. On n'est pas d'accord sur l'emplacement de l'église où s'est tenu le
LETTHES d'orient, 147
concile : l'enceinlc délabrée que M. de Hammer signale comme un reste de celle
église me parait bien exiguë. Quant à l'église grecque actuelle d'Isnik, elle est en-
core plus polile. (-et édifice est du temps d'un autre Constantin appelé Porphyro-
génète. Ou remarque, sous le portique, des ligures de Vierge et de saints en mo-
saïque d'une belle conservation ; Saint-Marc de Venise et la cathédrale de Pise ne
possèdent rien de mieux.
Le lac de Nicée peut rivaliser avec ceux de la Suisse occidentale, de Neufchàtel
et de Bienne, à plusieurs égards; mais qui me donnera ces villes charmantes, ces
nombreux villages, cette belle culture de la Suisse, ces bateaux à vapeur? Ici à peine
y a-t-il une mauvaise barque de pêcheur; nous n'avons point osé nous y aventurer.
Le poisson du lac de Nicée est très-bon : j'avais trouvé à en acheter dans une course
sur les bords; mon plat fut très-bien accueilli par la troupe des voyageurs, peu ac-
coutumée depuis longtemps à un pareil régal.
Il était temps, pour le repos d'un ou deux de nos jeunes gens, que nous quittas-
sions Nicée; notre hôte avait une fille charmante de seize à dix-sept ans; nous n'a-
vions pas vu en Turquie de plus jolie Grecque : elle était accomplie. Le père et la
mère semblaient parfaitement comprendre le mérite d'un pareil trésor, et le sur-
veillaient de très près, de sorte que tout s'est réduit, de la part de nos amoureux,
à des soupirs, et ils n'ont gagné à leur manège que des plaisanteries que nous ne
leur avons pas épargnées.
Nicomédle.
Nous nous sommes dirigés sur Nicomédie par une route de montagne plus courte
que celle de Sabandja, que M. Texier avait suivie dans un autre voyage. On passe, a
peu de distance de Nicée, auprès d'un obélisque tumulaire antique. Nous nous
sommes ensuite élevés dans les montagnes, et, après beaucoup de détours, nous
avons atteint une corniche d'où l'on découvre à la fois, au delà du lac de Nicée,
toute la chaîne de l'Olympe, le golfe de Nicomédie, et Constantinople dans le loin-
tain; le sommet de l'Olympe, qui nous avait tenu rigueur jusqu'alors, était ce jour- .
là parfaitement découvert. Notre joie, en apercevant le terme de notre tournée, le
lieu où nous attendaient nos lettres de France, fut grande, comme tu peux l'ima-
giner. Tout le reste de la journée, nous marchâmes dans les bois ; j'y trouvai plu-
sieurs arbustes rares, entre autres un rhododendron. Notre dernier kief eut lieu
sous de beaux ombrages; les oignons crus et les œufs durs y tinrent encore leur
l>Iace. Nous couchâmes au café de Kasikli, sur le bord du golfe.
Nous n'étions plus qu'à une heure et demie de Nicomédie (Ismid) par mer ; nous
en mîmes six à y arriver avec nos chevaux en longeant le golfe et ses marais. A un
quart de lieue de la ville s'élève un poteau bariolé de diverses couleurs et servant
à indiquer la distance à la manière des pays du nord de l'Europe; l'établissement
de ces poteaux est sans doute une des mesures de la réforme; que n'a-t-elle com-
mencé par les routes elles-mêmes? Nicomédie est bâtie en amphithéâtre sur le côté
nord du golfe, j'allais dire du lac, car, en vérité, la mer y est si calme, les promon-
toires de l'ouest sont si rapprochés, qu'on dirait un lac. Ne devant rester que jus-
qu'au soir dans cette ville qui n'offre rien de particulièrement intéressant, nous al-
lâmes nous établir dans un grand café du quartier de la marine. La vue était
très-agréable, mais le séjour ne l'était guère : autant aurait valu camper sur la
place publique, nous n'aurions pas eu plus de bruit et d'importuns. Nous y dînâmes
148 LETTUES d'orient,
avec du Iccbab, plat Uirc qui consiste en une grande quantité de petits morceaux de
viande rôtis sur des brochettes et posés ensuite sur des tranches de pain mollet im-
prégnées de graisse. Nous passâmes le reste de l'après-midi à fumer en réglant nos
comptes avec nos muletiers, et à boire des sorbets. Je me séparai de mon petit
cheval Vondouk clorou, en lui faisant une caresse; le pauvre animal m'avait, sauf
une chute à Scala-Nova, bien et fidèlement servi ; accoutumé à ma manière de
voyager, il savait s'arrêter et se tenir tranquille quand j'avais une plante à ra-
masser.
A six heures du soir, nous avions déjà retenu, pour nous rendre par mer à
Constantinople, une sarcolève ou grande barque, et nous étions prêts au départ;
le vent de terre s'était levé, et nous avions hâte de mettre à la voile; mais nous
ne pûmes partir qu'une heure et demie plus tard. Notre navire portait, pour le
compte du gouvernement, des fez, ou coiffures militaires, du bois, et je ne sais
combien d'autres choses entassées pêle-mêle. Nous eûmes toutes les peines du
monde à nous caser avec nos effets; nous ne pûmes, faute de place, étendre nos
lils; il fallut coucher, comme on put, sur la dure. La brise, quoique faible, était
favorable, la nuit magnifique, et nous étions d'ailleurs soutenus par l'espoir de
coucher prochainement dans de bons lils. Nous n'avions jamais été plus gais ; nos
jeunes gens et les matelots firent assaut de musique : l'orchestre des matelots se
composait de tambours et d'une sorte de hautbois; nos jeunes gens les accompa-
gnaient avec les couvercles de nos marmites en guise de cymbales.
Conslanlinople.
Dans la matinée, nous atteignîmes la hauteur des îles des Princes; vers trois
heures, nous doublions la pointe de Scutari, et nous nous trouvions en face de celle
du Sérail.
Te l'avouerai-je? l'aspect de Constantinople n'a pas, dans le premier moment,
produit sur moi l'impression à laquelle je m'attendais, et il m'a paru inférieur à
celui de Naples. Je suis revenu peu à peu de ce premier jugement, et à mesure
que je parcours les villes dont se compose cette grande capitale, son port et le
Bosphore, je rends plus de justice à Constantinople, et je me range à l'avis à peu
près unanime des voyageurs. En effet, il est difficile d'imaginer une situation plus
magnifique : elle est unique dans le monde piir ses rapports avec trois mers.
L'Europe et l'Asie s'y donnent la main. On comprend ici comment de pareils avan-
tages ont été dans tous les siècles le point de mire de tous les peuples, et l'em-
barras que la politique actuelle éprouve en présence de l'ouverture d'un pareil
héritage. Le moment où nous sommes arrivés à Constantinople est sans contredit
le plus intéressant, le plus solennel, que la complication des événements antérieurs
pût amener. Mahmoud, après de vains efforts pour régénérer et relever son em-
pire, vient de mourir; son armée est détruite, sa flotte est livrée à son ennemi-
Le nouveau sultan est un jeune homme de dix-sept ans, sans moyens et sans in-
struction. La révolte éclate dans plusieurs provinces; toutes les ressources sont
épuisées. Que va-t-il arriver? Méhémet-Ali se contentera-t-il de l'Egypte et de la
Syrie, ou bien poursuivra-t-il ses avantages? On dit qu'il s'est déjà montré disposé
à la paix, en se soumettant même à la suzeraineté nominale du sultan. Pendant ce
temps, la flotte française est aux Dardanelles, ainsi que le prince de Joinville, im-
patient de venir ici, au moins en visite, avec sa frégate. La flotte anglaise ne peut
LETTRES D'0niE?iT. 1 Î9
manquer de se rapprocher bienlôl aussi. Tout semblait annoncer, il y a quelques
jours, que la dernière heure de l'empire ottoman avait sonné, et que le partage
allait commencer; mais son agonie peut encore être assez longue. On parle déjà
de conférences qui s'ouvriraient à Vienne entre les grandes puissances : puisse la
France y tenir dignement sa place! Depuis quelques jours, j'entends beaucoup rai-
sonner sur cette grande question d'Orient, et je me suis fait aussi mon rcve : je
m'y suis rencontré, m'a-t-on dit, avec lord Ponsonby, ce qui est, sans doute, fort
honorable pour moi. Je le le résume dès à présent en dt-ux mots : consécration du
principe de la libre navigation de la mer Noire et destruction complète de tous les
ouvrages de défense et de fortification du Bosphore et des Dardanelles, le tout
sous l'autorité des grandes puissances, agissant de concert dans un haut intérêt
de civilisation et de paix générale.
Comme les autres diplomates, notre ambassadeur, M. l'amiral Rou.ssin n'habite
plus Constanlinople depuis l'incendie de Péra, qui a eu lieu il y a sept ans, et qui
a détruit tous les palais; il est établi à Thérapia, village sur le Bosphore, à quatre
lieues d'ici. C'est presque un voyage, mais le plus beau possible : le Bosphore est
comme un grand fleuve, ou plutôt une suite de lacs, bordée de belles habitations,
de villages pittoresques, de châteaux forts ; une succession de tableaux les plus
variés, les plus riches. Le seul reproche que je ferais aux rives du Bosphore, c'est
que les sommités ne sont pas partout assez couvertes de bois. C'est par cette
route que nous sommes allés à Thérapia avant- hier, dans un bon caïk à quatre
rameurs. L'ambassadeur et M""= Roussin n'étant pas encore de retour d'une course
qu'ils avaient faite à Conslantinople, nous avons employé le reste de la journée à
remonter jusqu'à l'entrée du Bosphore du côté de la mer Noire. Nous avions à la
main un ouvrage de M. de Hammer, spécialement consacré à Conslantinople et à
ses environs, livre savant et exact comme celui qu'il a consacré à la Bithynie.
Tout y est décrit minutieusement ; tous les souvenirs historiques, depuis le voyage
des Argonautes jusqu'à nos jours, y sont rassemblés,
A l'entrée de la mer Noire, près du phare de la côte d'Europe, sont les îles Cya-
nées, roches volcaniques, visitées par Jason ; nous avons été y reconnaître, non sans
quelque danger dans notre marche sur ces rochers escarpés, un autel antique
élevé en l'honneur des divinités protectrices du navigateur. De là, nous avons vu
s'étendre devant nous la nappe de la mer Noire. Un bateau à vapeur venait, en ce
moment, de remorquer de l'entrée du Bosphore plusieurs navires, et, livrés désor-
mais à eux-mêmes, ils déployaient leurs voiles, les uns dans la direction d'Odessa,
d'autres dans celle de Trébisonde ou de la Colchide des Argonautes. On atteint
Trébisonde en trois jours par bateau à vapeur; le jour de notre arrivée à Conslan-
tinople, nous en avions vu un qui chauffait pour cette destination lointaine; il était
encombré de voyageurs. N'est-ce pas admirable? Dans quel temps nous vivons! La
vapeur a fait une véritable révolution dans le monde. Nous sommes revenus à Thé-
rapia par la rive gauche du Bosphore, non sans nous être arrêtés auprès du château
bâti par les Génois sur les ruines d'un ancien temple des douze grandes divinités,
mais plus particulièrement consacré par les anciens à Jupiter-Urios (qui donne les
vents favorables). C'est là que l'on venait sacrifier avant de s'engager dans la navi-
gation périlleuse du Pont-Euxin.
En face de Bujukdéré, résidence de l'ambassadeur russe, sur la rive d'Unkiar-
Skelessi, s'élève une pierre monumentale eu mémoire du traité fameux de ce nom,
fait en 1835, et du secours que les Russes apportèrent alors au sultan, menacé
TO>!E I. 10
180 LETxnEs d'orient.
jusque dans sa capitalo par Ibrahim, fils de Méhémel-Ali. Nous avons contomplo
avec tristesse ce monument, qui témoigne à chaque instant de l'humiliation pro-
fonde de cet empire, autrefois si puissant, et de la facilité avec laquelle les Russes
pourraient saisir la belle proie qu'ils convoitent depuis si longtemps. Tout semble
les y appeler, jusqu'aux éléments. En elfet, pendant dix mois de l'année à peu près,
les vents du nord souillent sur l'entrée du Bosphore, et les courants qui existent
dans le Bosphore lui-même sont un secours de plus. Quand on songe qu'à Sébas
topol la Russie a toujours une armée et une flotte toutes prèles, il est évident
qu'elle a Constantinople dans ses mains. Ce qui fait qu'elle ne l'a pas prise encore,
c'est qu'elle n'a pas encore trouvé qu'elle pfit la garder.
Le palais de France à Thérapia a appartenu autrefois à un prince Ipsilanti, qui
a été mis à mort par ordre du sultan ; ses biens furent confisqués, et le palais de
Thérapia fut donné en cadeau h la France, au temps de l'ambassade du général
Sébastiani. C'est une grande maison de bois comme toutes celles de ce pays; elle
est située sur le quai même du Bosphore. La salle à manger et les salons dominent
la mer comme une dunette de vaisseau : demeure convenable pour un ambassadeur
amiral. L'habitation est vaste, bien tenue, mais assez mesquinement meublée par
le ministère des affaires étrangères : on me Fa fait remarquer en ma qualité de
député. C'est un beau séjour pendant l'été ; un grand parc avec des arbres touffus
et une terrasse sur le Bosphore en dépendent; mais l'hiver y est rude, à cause des
vents du nord, qui s'engouffrent dans le Bosphore. L'ambassadeur attendra encore
assez longtemps que son nouveau palais de Péra soit construit; on y travaille, et,
chose singulière, on fait venir les pierres de Malte. On a promis de me prouver
comme quoi cela ne coûtera pas plus cher que si l'on employait des pierres du
pays. Je tiens, comme défenseur des intérêts des contribuables, à obtenir cette dé-
monstration. La réception de l'amiral Roussin a été fort bonne; c'est un homme
d'un abord grave, qui paraît franc et loyal.
Il était près de dix heures quand nous avons pris congé de l'ambassadeur pour
retourner à Péra. Notre caïk nous y a ramenés en deux heures par le clair de lune.
Il faut en convenir, le Bosphore, à pareille heure, n'a rien à envier au grand canal
de Venise, et pourtant les proportions plus resserrées de Venise me plaisent da-
vantage. A minuit, les portes de Galata étaient fermées, et il n'y eut pas moyen de
fléchir les gardes, même au moyen du hakschia, le pour-hoire des Turcs : il nous
fallut revenir débarquer à Tophana. Il est défondu aux Turcs et aux Grecs de cir-
culer dans les rues passé une certaine heure : aussi l'un de nos bateliers, qui nous
guidait, avait il grand'peur d'être ramassé par la garde, avec laquelle, en effet,
nous eûmes une petite explication ; mais, dès que nous eûmes prononcé le mot ma-
gique (.Vambassadc de France, nous fûmes autorisés à continuer notre marche, sans
autre empêchement que celui des bandes de chiens errants dans les rues de la
ville; il fallait les écarter avec grand soin à coups de bâton. Ces animaux, si nom-
breux à Constantinople, sont assez dangereux pendant la nuit pour les piétons isolés.
Un autre jour, nous sommes allés voir les derviches hurleurs : ils se livrent à
leurs pratiques dans une petite mosquée à Tatabla, au quartier de San-Dimitri. On
ne saurait se faire une idée des contorsions de ces fanatiques. Leurs chants, qui
sont des espèces de litanies entremêlées d'oraisons, se terminent par un exercice
violent. On les voit exécuter alors des mouvements cadencés de plus en plus ra-
pides. Pendant ce temps, ils poussent les cris qui leur ont mérite ajuste titre leur
nom de hurleurs. A force de se livrer à cet exercice, ils sont saisis d'une exaltation
LETTRES D'OniEIST. 1 ij 1
presque frénétique, el tombent enDn épuisés. Nous avons vu plusieurs des dévots
tiui s'adjoignent aux derviclies éprouver de vérilal)les convulsions épileptiques ;
rien de plus hideux. Nous sommes sortis nous-mêmes assez fatigués de ce spec-
tacle. Les Turcs y assistent avec componction; les femmes même s'y rendent dans
une tribune grillée, ([ui leur est réservée.
Pour nous rafraîchir les yeux cl l'imagination, en sortant de la mosquée des
derviches hurleurs, nous sommes montés à la tour de Galata : elle s'élève sur la
colline de ce quartier et domine la majeure partie de la ville, tout le port, la pointe
du Sérail. Au haut de la tour est une rotonde percée de quinze à vingt croisées,
dont chacune est un tableau. Celle qui s'ouvre sur la pointe du Sérail m'attirait
toujours de préférence. C'est qu'en effet ce promontoire couvert d'édifices d'une
construction si originale, entremêlés de grands arbres, est l'un des plus beaux sites
de ce pays.
Un autre ordre de derviches, les tourneurs, ont leur couvent à Péra, à deux pas
de chez nous. Leurs exercices sont très-suivis, et n'ont rien du caractère dégoiitant
de ceux des hurleurs. Au centre d'une jolie mosquée très-propre est un parquet.
Une quinzaine de derviches, à grand bonnet gris en forme de gâteau de Savoie, à
robe flottante, y exécutent, sous la conduite d'un chef, diverses cérémonies, et prin-
cipalement cette espèce de valse qui les a fait nommer tourneurs. Ils tournent en
eflet au. son de la flûte et du tambourin comme de véritables toupies d'Allemagne,
les bras étendus et leurs robes enflées en cloche par le vent, pendant des demi-
heures entières, avec une régularité inconcevable, sans jamais se heurter, ni même
se toucher dans le cercle assez étroit qui circonscrit leurs exercices. Pendant ce
temps, l'un d'eux, qui paraît chargé d'une fonction particulière, circule parmi eux
d'un pas lent, et aucun des tourneurs ne l'atteint même du bout du doigt; leur ha-
bitude de cet exercice est telle que, lorsqu'ils s'arrêtent à un signal donné, ils ne
chancellent point, et ne paraissent pas éprouver le moindre vertige. On remarque
seulement qu'ils sont, en tournant, livrés à une sorte d'extase qui est sans doute
le but de cet exercice. Tout cela se fait gravement ; c'est bizarre au dernier degré,
mais point ridicule. Les derviches tourneurs jouissent d'une grande considération ;
à diverses époques, le gouvernement a même redouté leur influence. A la sortie de
la mosquée, le chef est accueilli par des démonstrations de respect, et les faction-
naires lui portent les armes.
En sortant de la mosquée des derviches tourneurs, nous sommes allés en caïk à
la promenade des Eaux-Douces, au fond du port, en longeant l'arsenal maritime.
Nous avions choisi ce jour, qui était un vendredi (le dimanche du pays), parce que
c'est celui où les Turcs font leurs parties de campagne de ce côté. Il n'y avait pas
une grande aUluence ; mais nous avons pu juger cependant de ce que doit être ce
lieu de réunion dans les grandes fêtes. Une petite rivière, qui se jette dans le port,
parcourt le vallon des Eaux-Douces, qui n'a d'ailleurs rien de pittoresque. Quelques
grands arbres çà et là et des prairies en font tout le charme. Des familles entières
viennent s'y établir pour y prendre leur collation, les femmes d'un côté avec les
enfants, les hommes de l'autre; on y arrive en caïk, à cheval, et surtout en ar-
rabas; c'est la voiture du pays, mauvais berlingot à jour, sur quatre roues, grossiè-
rement peint ou doré, recouvert d'une étoffe généralement rouge, et traîné le plus
souvent par deux bœufs au pelage gris. Ces animaux ont la queue retroussée et rat-
tachée à un cerceau orné de glands de laine de diverses couleurs Déjà nous avions
vu quelques arrabas à Brousse.
1 ;i2 LETTRES d'ORIENT.
En revenant des Eaux-Douces, nous avons abordé au quarlier d'Eyoub, pour
voir la mosquée de ce nom et la fondation de la sultane Validé, mère du sultan
Sélim. Cette fondation se compose de magnifiques tombeaux, d'une belle fontaine
et d'un minaret ou établissement pieux pour les pauvres; on leur y distribue des
vivres à certains jours marqués. ,Ces monuments sont des plus gracieux qui puissent
se voir; le marbre et les dorures en décorent les parties principales; on les trouve
gravés dans tous les ouvrages sur (lonstantinople. Nous n'avons pu, faute de firman.
voir de la mosqnée d'Eyoub que la cour et le péristyle; il ne règne pas ici la même
tolérance qu'à Brousse. Cependant nous avons été admis sans beaucoup de difficulté
dans une autre mosquée du voisinage, toute bariolée de rouge et de blanc, et qui a
cela de particulier, qu'elle est entourée de tous côtés, à l'intérieur, de tribunes. De
là nous avons erré dans la ville, et nous avons atteint par hasard la porte d'Ândri-
nople, l'une des plus fréquentées; d'un café voisin, nous avons passé en revue les
arrabas qui revenaient de la campagne. De ce point aussi, on aperçoit une assez
grande portion des vieux murs byzantins. Dans le quartier juif, nous venions de
voir les restes d'un palais du même temps. Enfin, nous avons regagné le pont de
bateaux en face de Galata.
Nous venons de faire une partie charmante chez M. AUéon, banquier français
très-considéré, et qui est à la tète de la meilleure des maisons de commerce de
Constanlinople. Après être i)assé à Buyukdéré, où est son habitation principale,
nous nous sommes rendus à celle plus modeste qu'il possède au milieu de la forêt
de Belgrade, à deux ou trois lieues du Bosphore. Il nous y avait fait préparer une
collation. Un convive aimable s'était joint à la troupe, M. Billecoq, premier secrétaire
de l'ambassade, et qui vient d'être nommé consul-général à Bucharest. Chemin
faisant, nous avons visité le système fort remarquable de réservoirs et d'aqueducs
établi dans cette forêt pour l'entretien des fontaines de Constantinople. M. Anselme,
capitaine d'état-major, aide-de-canip de l'ambassadeur, avait bien voulu nous
servir de guide, et s'en est acquitté on ne peut mieux. La forêt de Belgrade est
assise sur un des derniers rameaux des Balkans (l'Hœmus) ; les empereurs byzantins
y avaient fait recueillir les eaux des principaux ruisseaux du voisinage; il y existe
encore plusieurs aqueducs d'Andronic, de Justinien, très-bien conservés, et qui
servent encore aujourd'hui. Les sultans ont également construit des aquedu(!s, et
ils ont surtout augmenté le nombre des réservoirs; ce sont des étangs soutenus
par de fortes chaussées en maçonnerie, comme ceux de la montagne Noire qui
alimentent le bief de partage de notre canal du Midi. Les réservoirs appelés bctids
sont de fort beaux ouvrages en pierre de taille et même en marbre; plusieurs
d'entre eux sont situés dans les parties les plus épaisses de la forêt, et offrent des
points de vue charmants; le dernier construit est dû au sultan Mahmoud; il l'a
inauguré dix ou douze jours avant sa mort. M. Anselme nous a fait, sur les lieux
mêmes, la description de la fête magnifique donnée à cette occasion, aux frais du
ministre des finances, au sultan suivi de tous les grands de l'empire; la circonstance
la plus bizarre de cette fêle a été l'immolation de sept béliers en présence du
scheik-islam ou chef de la religion. Le sultan assistait à la cérémonie, assis dans un
kiosque élégant, bcàti à l'extrémité de la chaussée du bcnd. Nous y sommes entrés
un instant pour nous rafraîchir. Mahmoud était déjà très-affaibli lorsqu'il assista à
cette fête; mais il cachait son mal. Il a fait bonne contenance jusqu'au bout. Sa
liaine contre Méhémel-Ali était son sentiment dominant, et comme il sentait sa fin
approcher, il n'avait pas voulu retarder davantage la vengeance qu'il espérait tirer
LETTRES l/OKIEINT. l'ôô
de son vassal. L'avant-veille de sa mort, par un scrupule «le conscience, il avait
donné ordre de nicllro en lilicrté toutes les personnes retenues en prison; le haut
fonctionnaire chargé de cette mission s'imagina cpie les gens en quarantaine avaient
droit de proliter de cette mesure, et ils turent mis en liberté comme les autres. Ce
Irait peint l'administration turque.
M. Alléon a eu aussi la bonne idée de nous faciliter le moyen de visiter le nouveau
palais du sultan à Tchiragan, dont la construction s'achève en ce moment. On ne
peut donner une idée exacte de cette singulière construction qu'au moyen du dessin.
Le soubassement et les colonnes de marbre du palais sont baignés par les flots du
Bosphore, et la masse de l'édifice en bois peint s'élève en je ne sais combien de
corps-de-logis surchargés d'ornements bizarres; c'est à la fois un monument et
une série de boîtes de cartonnage. La portion du palais consacrée aux femmes, le
harem, a particulièrement piqué notre curiosité. Autour d'une énorme salle éclairée
par le haut sont disposés, comme autant de cellules, les appartements des femmes
du premier rang. Ils sont tous pareils; qui voit l'un, voit tous les autres; ils se
composent d'une grande chambre dont les fenêtres sont garnies jusqu'à une cer-
taine hauteur d'un treillage assez serré, de deux cabinets de toilette revêtus de
marbre blanc, et de deux grandes armoires, l'une i)our les habillements, l'autre
pour serrer les lits pendant le jour. Les appartements, comme la salle commune
et tout le reste du palais, sont garnis de nattes d'un tissu très-fin et très-doux
pour les pieds. Les murs, les plafonds, sont peints de diverses couleurs; chaque
pièce oEfre une couleur différente. Partout les dessins, les dorures, les ornements
abondent; ce sont des ouvriers arméniens que l'on emploie, et ils se distinguent
par leur habileté. Je ne cacherai pas qu'en me voyant ainsi transporté dans ce
mystérieux séjour, entouré de toutes les réminiscences orientales les plus gra-
cieuses, je me suis surpris à envier pour quelques instants le sort d'un sultan; la
vertu la plus farouche succomberait à la vue de ce paradis de Mahomet. Les bains
des sultanes et celui du grand-seigneur sont peut-être ce qu'il y a de plus original
et de jilus parfait dans tout le palais. Chacun de ces réduits, en beau marbre
blanc, se divise en plusieurs pièces pour le bain, la toilette, le repos; ils sont éclairés
par des jours doux pratiqués avec symétrie dans les caissons des coupoles, formées
elles-mêmes d'un stuc transparent; des filets d'un bleu tendre dessinent chacun des
caissons. Nous avons parcouru avec une égale attention les autres quartiers du
palais; celui de la représentation officielle est magnifique. Il y a une vaste salle
d'audience, à plafond cintré et à colonnes, qui den haut est terminée par un
hémicycle où le sultan s'assied, et de l'autre s'ouvre par de grandes portes sur le
péristyle principal du palais, au pied duquel abordent les caiks. Cette salle est d'un
très-bon goût; on y donnerait le plus beau bal du monde. Je ne puis l'énumérer
tous les salons dont se composent les pavillons du palais; tu sauras seulement que
l'architecture des Turcs a cela de particulier, qu'elle s'applique à multiplier les
angles, et par conséquent les vues. Comme ils passent leur vie sur des sophas,
c'est leur manière de se remuer que de parcourir des yeux des aspects divers; et
Dieu .sait si le Bosphore en a fourni l'occasion à l'architecte du palais de Tchiragan'
Aussi le côté des jardins est-il tout à fait sacrifié ; les jardins intérieurs ne con-
sistent (jue dans des parterres à dessins contournés et entourés de huis; ceux qui
sont au delà des serres, placées parallèlement au palais de l'autre côté d'un chemin
public, s'élèvent sur ia montagne, et m'ont paru insignifiants. Je m'aperçois que,
lorsque je ne complais pas te faire une description de Tchiragan, je t'en ai donne
1S4 LETTRES d'orient.
une : prends-la pour ce qu'elle vaut. Le nouveau sultan Labite un autre palais de
l'autre côté du Bosphore, à peu près en face, et qui n'a rien de gracieux; il n'est
point décoré de colonnes comme le nouveau; c'est un assemblage régulier de corps-
de-logis tout d'une venue et peints en jaune. Les jardins seulement paraissent plus
vastes et mieux ombragés.
A notre retour, la mer était assez forte; à cet inconvénient pour notre léger
caïk se joignait celui de nous croiser avec les barques qui, en très-grand nombre,
ramenaient dans leurs maisons de campagne et dans les villages du Bosphore les
gens qui étaient venus passer la journée à Constantinople. C'étaient des personnes
de toute nation et de toute condition, des femmes turques accompagnées de leurs
servantes et surveillées par l'eunuque noir obligé : il y a beaucoup de harems de
grands seigneurs sur le Bosphore. Ce spectacle nous aurait amusés davantage si à
chaque instant nous n'avions couru risque de nous choquer aux pointes acérées
des caïks. Une fois nous avons failli chavirer, ce qui n'aurait été d'aucun danger,
mais n'eût pas laissé d'être déplaisant. Les caïks ressemblent beaucoup aux gon
doles de Venise, ils sont taillés sur le modèle le plus svelte, l'équilibre y est dé-
rangé par le moindre mouvement.
Sl.-M... m'a emmené un de ces jours à une autre partie chez M. ... riche Armé-
nien, qui nous attendait dans sa charmante maison du Bosphore. M. Alléon el
iM. de Cadalvène, directeur de nos paquebots et bon antiquaire, étaient des nôtres.
M. ... a passé quelques années de sa jeunesse à Paris, et parle français avec faci-
lité. Un de ses neveux, qui revient de Paris, était aussi présent. Pour la première
fois j'ai donc pu causer, sans interprète, avec une personne notable du pays. Nous
n'en pouvions pas rencontrer de mieux informée et de plus capable. M. ... est du
nombre des Arméniens qui, de tout temps, ont eu le maniement des affaires finan-
cières en Turquie, position périlleuse, mais lucrative. Dans la persécution excitée,
il y a un certain nombre d'années, par les Arméniens schismatiques, un des
proches parents de M. ... fut pendu, et tous ses biens furent confisqués. Lui-même
aurait éprouvé le même sort, si alors il n'avait pas été absent de Constantinople
pour un voyage d'agrément en Asie. Il en fut quitte pour un exil, et bientôt après
le sultan Mahmoud, reconnaissant qu'on l'avait trompé, rappela M. ...,el s'efforça
de lui faire oublier, par de nouvelles faveurs, les désastres de sa famille. Aussi
M. ... parle-t-il de Mahmoud avec un sentiment Irès-combattu. Le jugement qu'il
en porte nous a néanmoins semblé exact. Le bon et le mauvais étaient mêlés étran-
gement dans ce caractère, qui n'était pas dépourvu de grandeur : Mahmoud sentait
l'impuissance où il était, autant par sa propre ignorance que par l'elfet des obsta-
cles extérieurs, de relever son empire; mais il en avait la volonté, et l'histoire lui
en tiendra compte.
M nous avait fait préparer un déjeuner splendide; toute la cuisine turque
y était représentée. Quoique dans une maison chrétienne et même catholique,
nous avons été privés de la compagnie des dames : nous n'avons fait que les entre-
voir dans le gynécée. Les usages des Arméniens se rapprochent à cet égard de
ceux des Turcs; les Arméniennes ne sortent que voilées comme les femmes tur-
ques, et ne se distinguent de ces dernières que par la couleur des bottines, qui
sont rouges au lieu d'être jaunes, ainsi (jue par la nuance plus foncée de leur man-
teau. Les femmes turques seules ont le privilège des couleurs claires, du rose, du
jaune-serin, de la couleur noisette, etc. M nous a fait parcourir son habita-
tion, visiter ses bains de marbre à la turque; tout y est assorti au pays et très-
LIÎTTIIES O'ORIEINT. l'ilj
soigné; il y a aussi une polilo ltiijliotliè(nie IVaiiraise. La maison est dislribuco do
tout aiilre l'açon que les iiôlres; l'espace n'y est point épargné, l'air y circule de
tous côtés; un nombreux (iom('sli(|ue y suit tous les mouvements des maîtres et de
leurs hôtes. Tout cela constitue certainement une belle et bonne existence. Au-
dessus des rochers qui dominent la maison, et (jui ont été taillés à grands frais en
terrasses, M établit de nouveaux jardins et bâtit une autre maison. Saint M...
l'a accompagné dans sa tournée de propriétaire. Pendant ce temps, je me suis
délecté à la vue si variée, si animée, du Bosphore; une brise du nord assez fraîche
fai.sait passer sous nos fenêtres une foule de navires revenant de la mer Noire. On
passerait sa vie à contempler une telle scène.
On dit beaucoup ici que Méhémet-Ali doit arriver incessamment à Constanti-
nople. sinon pour se mettre à la place du sultan, au moins pour y dicter ses condi-
tions à la tête de ses deux Hottes, sous le prétexte d'un hommage à rendre au jeune
sultan. Un pareil spectacle nous serait-il réservé? Ce serait une bonne fortune
inouïe pour des voyageurs. Ce qui est plus probable, c'est l'arrivée du prince de
.loinville. Nous avons cru un instant que le prince était sur le Tancrède, lorsque,
assis sur le sopha du délicieux salon de M , nous avons vu ce bateau à vapeur
remontant le Bosphore pour se diriger vers Thérapia : notre espérance ne s'est
point confirmée. Nous avons salué au passage notre drapeau tricolore. C'était pour
nous un avant-goùt de notre Hotte : que n'est-elle déjà mouillée à la pointe du
Sérail !
C Jaubert.
LE MONDE
GRÉCO-SLAVE
ÉTAT ACTUEL, MOEURS PUBLIQUES ET PRIVÉES
DES PEUPLÉS DE LA PÉNINSULE.
Deux péninsules privilégiées, la Grèce et l'Italie, ont produit les deux grandes
civilisations qui se partagent l'Europe moderne. Si l'on jette les yeux sur une carte,
on verra que le continent européen, aljpuyant sa base au nord, est couronné au
midi par ces deux péninsules célèbres, d'où il a tiré de tous temps ses cultes, ses
lumières et ses arts. A l'ouest, le monde latin se compose de l'Italie, de l'Espagne,
et de leur lien commun, la France, à laquelle se rattachent la Grande-Bretagne et
la moitié du continent intérieur, ou la terre des Germains, que Tacite appelait
déjà frères des Gaulois. A l'est, la civilisation grecque domine immédiatement la
zone comprise entre Trieste et Varna; mais sous sou influence est placée encore
toute la partie de l'Europe qui s'étend des Alpes Carinthiennes aux chaînes de
l'Oural. C'est là ce qu'on peut appeler le monde gréco-slave, parce que deux races,
les Grecs et les Slaves, y ont constamment prédominé.
Dans l'Europe occidentale, la société ne s'est- elle pas également formée par le
LE MOINDE GRÉCO-SLAVE. Iiî7
coiitlil et la i'usiou de deux races, les Latins et les Germains, qui, une fois organi-
sées, sont allées de concert créer en Amérique un nouvel Occident, chrétien comme
le premier, comme lui doué d'institutions latino-germaniques? Or, de même que
l'Europe occidentale, par la nature de sa position, déborde sur l'Amérique et l'A-
frique, l'Europe orientale a toujours tendu, depuis Alexandre-le-Grand, à se dé-
verser sur l'Asie. Comme ce barbare Germain qu'une voix intérieure appelait au
Capitole, les Slaves se sentent attirés vers le Caucase, et les Grecs vers le Nil et
l'Euphrate. Forte de son organisation monarchique, l'Asie du moyen âge avait
non-seulement repoussé l'invasion de ces peuples, mais réussi même à subjuguer
les Grecs et les Slaves, morcelés en mille principautés. Ce succès fut encore facilité
par l'absence de frontières, naturelles ou morales, entre le reste des Orientaux et
les Gréco-Slaves. Ces derniers n'ont pu encore parvenir à oublier leur origine et à
former une société aussi compacte, aussi distincte des autres familles de peuples
que l'est l'Europe occidentale. C'est pourquoi l'on continue de désigner sous le nom
général d'Orientaux, quoiqu'ils habitent l'Europe, les Grecs et ceux des Slaves qui
suivent le rite grec; et cette dénomination n'a rien que de juste, car quel voyageur
n'a remarqué une étonnante différence de mœurs, d'idées, même de principes,
entre les Européens de l'est et ceux de l'ouest? Quand on dépasse Varsovie, Prague,
Presbourg, Trieste, on voit l'Occident cesser tout à coup, et l'on tombe en plein
Orient. En général, l'espace du 53^ degré de longitude au G.'j^, où nous plaçons
le monde gréco-slave, est un milieu vague, un champ de combat entre l'Europe et
l'Asie.
La France continue à tort de voir dans les musulmans les seuls dépositaires de
la civilisation orientale : ils n'ont plus qu'une moitié de ce noble dépôt, et la plus
faible moitié. Au lieu de ne songer qu'à reconstituer la race arabe et turque, on
aurait dû s'apercevoir qu'il y a aussi une chrétienté orientale à renouveler et à ra-
nimer. Il ne faudrait pas tout espérer de quelques millions de Turcs, mais espérer
un peu plus de deux grandes races, admirablement douées, qui sont l'âme des trois
empires ottoman, russe et autrichien, — qui ont transmis leurs dialectes, leurs
mœurs, leur pensée sociale et en partie leurs rites religieux à cent millions d'Eu-
ropéens, y compris les petites tribus étrangères plus ou moins fondues avec le vaste
corps dans lequel elles sont enclavées. On devrait s'occuper davanlage des Serbes
ou Illyriens, qui constituent la principale force militaire de la Turquie d'Europe et
de la Hongrie ; il faudrait honorer d'un regard les journaux et les publications na-
tionales que ce peuple imprime en Croatie, en Dalmatie, en Syrmie, à Belgrade, et
jusque sous la liberté de la montagne Noire (Tserno-Gortsa sloboda), titre que
prend l'État monténégrin. On ne suit pas les Moldo-Valaques et les peuples des
Karpathes dans leur marche toujours ascendante vers l'affranchissement. On oublie
les Bulgares, qui viennent de fonder, pour leur belle langue, inconnue de l'Eu-
rope, des imprimeries à Boukarest, à Odessa, à Smyrne. La France devrait-elle né-
gliger ainsi ce grand travail politique et littéraire qui, n'ayant d'autre phare que
la Russie, menace d'entraîner sous cette inlluence la moitié de l'ancienne Turquie
et le quart de la Méditerranée?
On s'est accoutumé à ne voir le siège de la puissance slavone qu'en Rus.sie ; mais,
loin de pouvoir être exclues du cercle slave, les provinces danubiennes en sont au
contraire l'axe et le noyau : les premiers trônes de la race slave ont resplendi sur
le grand fleuve; le dernier retranchement où ce peuple s'est toujours victorieuse-
ment défendu contre toute conquête est la chaîne karpathique. Le Karpalhe ou
loS LE MONDE GRÉCO-SLAVE.
Rrapak est comme le mont Merou de cette race géante. Homère célébrait déjà la
mer de Karpalhos et son île montagneuse. En slavon, ce mot, racine d'une foule
d'autres, désigne le fort, la puissance (krepkiy, krepost), et le brave (chrabrhj);
d'où est venu le nom des Chrobales, aujourd'hui Croates, premiers maîtres de ces
sommets. La Hongrie et la Turquie d'Europe étant l'artère la plus vitale du corps
slave, le Danube n'est donc qu'un fleuve slavon.
Si une fois la confédération slavo-grecque se nouait fortement dans la pénin-
sule (1), l'Autriclie perdrait sa prépondérance sur des peuples qui ne lui appar-
tiennent pas. Ce Slave, si brave, si intelligent, si sympathique, dont le nom, Sla-
viaue, signifie Y homme glorieux, avait été, comme liérétique et schismalique, réduit
par les pieux Germains du moyen âge à un état voisin de celui de la brute, et son
nom était devenu synonyme de valet (2). Les Allemands parviendront -ils à se faire
pardonner le passé ? Ils y réussiraient peut-être en concourant franchement avec
la France à relever ce qu'ils ont détruit, les antiques nationalités slaves. Par là on
entamerait le travail centralisateur de la Russie, on empêcherait l'établissement du
monstrueux empire gréco-slave que rêve Pélersbourg ; et la forme fédérative, na-
turelle à tous les Gréco-Slaves, même de Russie, en s'introduisant parmi ces peuples,
les rendrait moins menaçants pour le reste de l'Europe, sans toutefois les affaiblir,
car la race gréco-slave est probablement la plus nombreuse qui vive sur le globe :
la population chinoise seule pourrait lui être opposée; mais n'y a-t-il en Chine
qu'une seule raceV En admettant pour toute l'Europe 250 millions d'habitants, il
faut bien reconnaître que plus de 100 millions sont Gréco-Slaves. Le reste des
Européens couvre les pays les plus exploités, où la population, entassée et riche,
ne peut guère augmenter désormais, tandis que leurs rivaux, les Gréco-Slaves, oc-
cupent des territoires non-seulement quatre fois plus considérables, mais encore
presque inexploités jusqu'ici, et où le chiffre de la population croît tous les ans de
plus d'un million. De telles agglomérations d'hommes ne vivront libres qu'en for-
mant des nationalités distinctes. N'oublions pas que les Slaves tiennent parleurs
uiœurs et toutes leurs institutions aux Hellènes ; l'histoire des uns sera celle des
autres; leurs destinées paraissaient déjà unies dans l'antiquité. La science allemande
s'efforce en vain de nous présenter les Slaves comme des intrus en Europe. Les
Slaves sont des intrus en Europe comme les Grecs, et ils y étaient avant les Goths,
ces pères des Allemands. On peut même dire que l'Allemagne ne s'est constituée
que par le démembrement des royaumes slaves, puisqu'au temps de Charlemagne,
tout ce qui, au delà du Rhin, n'était pas France était Slavie. L'Autriche actuelle ne
renfermait alors que des Slaves, et en Prusse, jusqu'au xvi'= siècle, l'intrus, c'était
le Germain, qui ne subsistait que comme vassal de la Pologne.
La question des races gréco-slaves est le point central de la question d'Orient.
Si l'on parvenait à délivrer ces peuples de la double pression russe et anglaise, à
organiser parmi eux des souverainetés et des forces militaires imposantes, la France
changerait entièrement sa position, qui, par ce seul fait, de défensive peut devenir
(1) Nous comprenons, sous le nom de péninsule gréco-slave, toutes les provinces situées
entre le Danube et les trois mers, Noire, Egée, Adriatique.
(2) Il paraît constant, quoi qu'en disent les slavisles,que le mot esclave est venu dans
toutes les langues du mot sklave ou slave, employé par les Allemands pour désigner leurs
serfs en môme temps que leurs vaincus. Aujourd'hui encore l'Anglelcrrc n'a pour rendre
l'idée de servitude d'autre expression que slave, slavenj.
LE MO.'SUE GHÉCO-SLAVE. 139
offensive, à l'égard de rAnglcterre et de la Russie. Mais, pour aider à reconstituer
des peuples, il faut connaître leur génie, leurs formes sociales, leurs sympathies,
leurs ré|)ulsions, et, par une étrange fatalité, la France a sur l'élat des nations qui,
bordant la Méditerranée et toute l'Allemagne à l'est, pourraient, en cas de guerre,
lui être d'un si grand secours, des notions bien moins précises que sur l'état de
l'Inde ou de l'Amérique.
Les géographes grecs du commencement de ce siècle donnent à l'empire turc
32 millions d'habitants : quelque réduite qu'ait été depuis ce temps la population
turque par les guerres et les pestes continuelles, on ne peut guère l'évaluer à moins
de 2i millions, parmi lesquels il faut compter au moins 17 millions de chrétiens,
y compris ceux d'Arménie et de Syrie. Autrefois la Turquie d'Asie était plus peuplée
et plus riche que la Turquie d'Europe; on lui donne encore 192 habitants par cha-
cune des (i2,300 lieues carrées dont se compose son territoire ; ou évalue l'ensemble
de sa population à 12 millions d'âmes, tandis qu'on n'en prête que 9,470,000 à la
Turquie d'Europe, y compris même le royaume grec. Ces calculs sont tout à fait er-
ronés. La population de l'Egypte ne dépasse pas 2 millions d'individus, et celle de
la Syrie atteint au plus à 1,200,000. L'Arabie, la Turkomanie, le Kourdistan, font
à peine partie de l'empire; en Asie, la vie nomade a peu à peu morcelé les popu-
lations, au point de leur enlever l'idée même de la nationalité. La Turquie d'Eu-
rope présente un tout comparativement beaucoup plus compacte : quoique ravagée
en tous sens, elle contient 15 millions d'hommes, et, bien administrée, elle en nour-
rirait plus du double, puisque son territoire, qui est partout d'une étonnante fer-
tilité, égale en étendue celui de la France. Pour cette partie de l'Europe, nos géo-
graphies sont malheureusement très-inexactes. Ainsi, elles ne comptent, dans les
provinces immédiates et directement soumises au sultan, qu'un million et demi de
Slaves, tandis qu'il y a déjà 4,500,000 Bulgares, sans compter les Serbes de la
Hertsegovine et de la Bosnie. Les Albanais sont également plus nombreux qu'on ne
le pense en général : il doit s'en trouver en Turquie plus d'un million, et un nombre
peut-être égal d'Hellènes, établis dans les divers districts de l'Albanie. Il en est de
même pour les provinces ?nedia?ïsees ou simplement tributaires. Sur les 1,500 lieues
carrées de la Serbie, il faut placer, non pas 400,000 âmes, mais 6 à 700,000. La
statistique moldo-valaque dressée par les Russes en 1852 a également fait décou-
vrir une population double de celle qu'on supposait sur les 800 lieues carrées de la
Moldavie et les 4,810 lieues de la Yalachie, quoiqu'il y en ait 1,537 en forêts. Le
nombre actuel des habitants des deux principautés s'élève à 3,821,000, et le tiers
du pays est encore en friche. L'impôt direct et indirect de la Valachie, en 1839.
était de 16,293,279 piastres (chaque piastre de 35 centimes); l'impôt de la Mol-
davie était de 10,467,209 piastres : d'où il suit que le revenu de 18 millions de
francs assigné par les statistiques à ces deux provinces n'est pas plus vrai aujour-
d'hui que celui de 4 millions assigné à la Serbie. Néanmoins ces trois États ne
liaient à la Porte qu'un tribut annuel fort modique, la Serbie 1,300,000 piastres,
ou 525,000 francs; la Moldavie et la Valachie, 5 millions de piastres, ou
750,000 francs.
Aux yeux du géologue, ces provinces n'offrent qu'un chaos de montagnes s'en-
trecroisant sans direction, sans chaîne régulière, et qui, par une singulière excep-
tion, au lieu de présenter au centre du pays leurs plus hautes cimes, les ont à la
frontière, sur l'Adriatique, le Danube et l'Archipel. Leurs vallées, qui débouchent
toutes dans l'intérieur de la presqu'île, peuvent, sur ces divers points, être fermées
160 LE niorsDE gbéco-slave.
connue avec des portes à l'arlillerie et aux armées du dehors. Les méandres glacés
de la chaîne albanaise, appelés Jlbli ou Jlbani dans l'antiquité, et qui ont proba-
blement donné leur nom aux Alpes, vont sabaissant vers le nord-est, et suivent la
Save jusqu'au Danube, où ils s'éparpillent en ramifications innombrables, qui con-
stituent la Serbie et l'ouest de la Bulgarie. Un de ces Balkans parait avoir rejoint
les Karpathes transdanubiens, et avoir autrefois, près d'Orchova, barré le Danube,
qui, en brisant ces rochers, a produit les fameuses cataractes de la Porte -de-Fer.
Ces montagnes, toutes très-escarpées et couronnées de superbes forêts, sont les Bal-
kans (l'ancien Hœmus). Elles dessinent la vallée danubienne, bordent la mer Noire
de leurs remparts à pic, séparent la Bulgarie de la Thrace, et, à travers cette der-
nière province, envoient jusqu'au Bosphore et aux Dardanelles des branches de
collines autrefois nommées Dardaniennes. Toutes les montagnes situées au nord
de la péninsule classique sont aujourd'hui slaves et forment les défenses les plus
redoutables des peuples de cette race; celles du sud sont, pour la plupart, restées
grecques.
La chaîne assez régulière du Rhodope (Despoto-Dngh), aux cimes couvertes de
neiges éternelles, sépare la partie grecque de la partie slave de l'empire d'Orient;
mais de nombreux et larges défilés fendent cette chaîne : débordant par ces ouver-
tures, les deux races ne peuvent s'éviter. Une plaine très-élevée, où coule le fleuve
des Bulgares, la Maritsa, lie aussi les bases du Rhodope grec à celles des Balkans
slaves. Les deux grandes races sont donc sans frontières naturelles, et se rencon-
trent, pour ainsi dire, à chaque pas qu'elles font. Aussi trouve-t-on dans toute la
Grèce des Slaves disséminés comme agriculteurs et pasteurs, et des Grecs dirigent
l'industrie et le commerce dans presque toutes les provinces slaves.
Il est remarquable que chacun des principaux groupes de mon tagnesgréco slaves
a de tout temps garanti une nationalité, et servi d'asile à des vaincus. Tel est pour
les Grecs le mont Olympe (vulgairement Lâcha), qui, haut de 6,000 pieds, n'est
accessible que par des sentiers suspendus sur des abîmes au fond desquels écu-
ment les torrents, ou croupissent les lacs formés par la mer. Grâce aux préci-
pices qui l'entourent, ce refuge de la nationalité grecque deviendrait inexpugnable,
s'il était défendu seulement par quelques centaines de palikares. (^ette montagne
est terminée, du côté de la Macédoine, par un mur à pic, haut de 5,000 pieds, qui
surmonte l'horrible gorge de Platamona; du côté opposé, elle abrite la vallée de
Tempe aux ombrages toujours délicieux, et protège la Thessalie. Cette longue pro-
vince, que le Peuée féconde, forme une espèce de cirque ; sur les degrés intérieurs
de cette vaste arène étaient assises soixante-quinze villes florissantes. Les Turcs
n'ont jamais complètement subjugué les Thessaliens; les habitants d'Ambelakia et
des villages de l'Ossa, organisés au xviii" siècle en républiques fédérées, et riva-
lisant par leur commerce avec plus d'une grande ville manufacturière d'Europe,
ne laissaient aucun Ottoman approcher de leur vallée. Divisés entre douze capitaines
ou chefs de bandes, les fertiles plateaux de l'Olympe ont presque toujours été libres.
Les annales jusqu'ici ignorées de cette montagne mentionnent des dynasties de héros
61 nous montrent ces vaillants capitaines traitant comme souverains avec les Turcs,
qui ont cent fois, par des diplômes solennels, reconnu leurs droits à l'indépen-
dance.
L'Olympe thessalien communique avec l'Athos par la mer et par les chaînes de
la haute Macédoine; là est le centre militaire de la péninsule; cette position do-
mine et les Grecs et les Slaves. Qui possédera ces sommets y trouvera toujours l'in-
LE MONDE GnÉr.O-SLAVE. 101
dépendance, et pourra souvent menacer celle des autres. De ce point en quelque
sorte nionarcliique, berceau de Philippe et d'Alexandre, se délaelie et s'isole le mont
sacré du peuple, Monlc-Saiiin, ou l'Atlios, masse calcaire haute de (!,ôflO pieds, qui
termine la Macédoine du cùlé de la mer, comme l'Olympe la limile sur le conti-
nent. Les vingt-deux couvents de l'Athos forment une espèce de république, com-
posée d'à peu près six mille moines ; ce petit Étal, ayant son sénat et ses ministres,
garde jusqu'à ce jour, moyennant un tribut, .ses antiques libertés et le droit de
s'administrer séparément. Organe principal de l'Église grecque, il est peut-être la
puissance morale la plus respectée de tout l'Orient. Depuis la prise de Constantinople
par les Turcs, l'Athos est, comme l'Olympe, l'espoir et le refuge des patriotes op-
primés. Ainsi le moine et le klephle, armés, l'un de sa croix, l'autre de sa carabine,
sont les deux senlinelles qui gardent le territoire et la nationalité helléniques.
On peut en dire autant des Sphakiotes et des habitants de l'Ida et des monts
Blancs de l'île de Crète. Depuis plusieurs générations, ils soutiennent obstinément
contre les envahissements des Turcs les privilèges octroyés aux Cretois. En un mot,
toutes les positions centrales des montagnes ont toujours servi de refuge contre
la tyrannie, et elles donneront dans tous les temps des sauveurs à la Grèce.
Les tribus slaves ont aussi leurs champs d'asiles et leurs montagnes sacrées. Pour
la Bulgarie, c'est le mont Rilo et le Vysoka (l'ancien Scardus), qu'on croit haut de
9,600 pieds; pour la Serbie, c'est le Roudnik; pour les chrétiens de Bosnie et de
l'Hertsegovine, c'est le terrible Monténégro. Les Gréco- Slaves d'Épire ont pour re-
fuge l'Agrafa (le Pinde), qui, bien qu'élevé de 8,i00 pieds, est tout couvert de fo-
rêts vierges. Au-dessous des cavernes qui percent la montagne en tous sens, autour
de ses pittoresques cascades, on trouve de nombreux villages de brUjands, comme
disent les Turcs, c'est-à-dire d'hommes libres, hospitaliers pour le voyageur inof-
fensif, implacables pour qui vient en ennemi. Ces repaires de brigands (klephta-
choria) jouissaient, il y a quelque temps encore, d'une grande prospérité ; quel-
ques-uns, comme Metsovo, étaient devenus des villes de 20,000 âmes, animées par
l'industrie et les arts; mais des pachas ont récemment détruit ces cités naissantes,
et les hommes libres ont regagné les sommets klephtiques, qu'ils possèdent, depuis
Skanderbeg, en pleine souveraineté. Les chaînes désordonnées qui parcourent l'É-
pire s'appuient la plupart aux bases de l'Agrafa, ce qui fait nécessairement dépendre
le repos de ce pays de la volonté des tribus agrafiennes. Une partie de la Livadie,
avec son Parnasse (Liakoura) aux arides sommets élancés, de 2,2-iO mètres, avec
ses défilés de l'OEta et ses glorieuses Thermopyles, dépend aussi de l'Agrafa.
L'Albanie, chaos tumultueux de rochers entassés, oppose à toute conquête ses
formidables monts Acrocérauniens (Muiiti di Chimcra). La Bosnie est une autre ci-
tadelle fortifiée par la nature. L'extrémité nord-ouest de l'empire, la haute Valachie.
comme la Transylvanie, longtemps tributaire des sultans, présente également un
inextricable labyrinthe de défilés, dont les maîtres, s'ils sont indigènes, arrêteront
sans peine les plus fortes armées d'invasion. Mais ces monts, d'où l'on domine le
Danube, ont été cédés à l'Autriche, qui, le long des abîmes, a su ouvrir des routes
pour son commerce et ses canons. Telles sont les chaussées de Botsa, de Voulkan,
de Torzbourg, et cette route fameuse connue sous le nom de Chemin Carolinien,
ouvrage immense, espèce de Simplon créé par un ingénieur français, Stainville, et
couronné par le vieux donjon gothique dit la Tour Rouge, phare de tant de ba-
tailles livrées entre l'Orient et l'Occident. Les garnisons autrichiennes occupent tons
ces passages ; les montagnards sont Valaques, de religion grecque ou orientale, et
16a l-E MONDE GRECO-SLAVE.
sympathisent mieux avec leurs coreligionnaires qu'avec leurs maîtres allemands.
La plaine, en Valachie, a partout une prodigieuse fécondité, et la montagne ren-
ferme des mines qui furent longtemps et redeviendraient peut-être le Pérou de
l'Europe. Les Russes, sous l'adminislralion du général Kisselelf, en ont levé la carte
géologique, mais leurs découvertes sont restées ignorées des Valaques même. On
sait seulement qu'il y a du minerai de cuivre à Krasné, de vil- argent a Pitechti, de
charbon de terre à Gesseni, d'asphalte à Poutchessa, de l'or et de la poix minérale
à Korbéni, du soufre et de l'ambre jaune à la montagne Dcale de Roche. Ces trésors
restent enfouis; les salines seules sont activement exploitées, et donnent à l'État
plus de 15 millions de piastres par an. Les majestueux Karpathes, où s'accomplit
la fusion de la race slave et de la race latine, portent sur leurs versants les plus
belles forêts de l'Europe. Toutefois le Grec qui arrive dans ces contrées transda-
nubiennes doit ressentir une triste impression : il ne retrouve plus le climat de la
péninsule, il entre dans une nouvelle zone physique et morale, où s'annonce dès
l'abord l'influence directe de la Ru.ssie. Un froid montant jusqu'à 26 degrés, une
abondance extraordinaire de neige, sur laquelle les traîneaux roulent pendant
quatre mois, une aristocratie de boyards fortement constituée, une population
champêtre dégradée par la servitude, et la steppe nue qui déjà, en Moldavie, s'ouvre
immense; tout lui dit qu'il a atteint ses colonnes d'Hercule. Les villes, au lieu d'être
pavées, sont pontées à la russe, avec des troncs d'arbres équarris ; le paysan mol-
dave appelle son chariot klbitke, et son fouet knout, comme le paysan moscovite;
comme lui, il fait pompeusement ses charrois avec quatre chevaux, et ne possède pas
même son propre foyer. Il n'est pas jusqu'à l'architecture des églises et des couvents
qui ne reproduise le style moscovite. Mais, dans les jeux, les danses populaires, la mu-
sique, les procédés des arts, le commerce, l'agriculture, et surtout dans les rites
religieux, l'hellénisme se maintient encore. La Valachie se rattache plus directement
que l'autre principauté à la péninsule grecque, car elle communique par ses deux
portes de fer avec l'Eptapole ou Transylvanie, et avec les nahias (districts) serbes
et bulgares, tant de la Morava que du Timok. Les rives de ce dernier torrent, es-
carpées au point d'être presque inaccessibles, nourrissent même une forte popula-
tion de pâtres roiimounes qui de là .s'infiltre au sud, en poussant ses troupeaux
jusqu'à l'Epire.
Ainsi la presqu'île gréco-slave ne présente guère qu'un entassement de mon -
tagnes : on dirait un vaste théâtre composé d'innombrables terrasses, qui, fermées
du côté de l'ouest, du nord et du sud, ne s'abaissent et ne .s'ouvrent qu'à l'orient,
par les plaines de la Thrace et du Danube. La mer semble avoir travaillé d'accord
avec les montagnes à faire de ce pays une terre privilégiée : qu'on en suive les
contours depuis Raguse et le golfe de Cattaro, dans l'Adriatique, jusqu'au cap Ma-
tapan, et de là par les Dosphores jusqu'à Soulina et à Galats, puis qu'on cherche
un développement de côtes, d'îles et de ports comparable à celui-ci. Ce coin du
globe en est certainement la partie la plus achevée. Aussi la Méditerranée, cette
mer si mouvante, qui ensable tant de rivages, n'a-t-elle rien changé à ceux des
Hellènes ; leurs ports n'ont été, depuis deux mille ans, ni rétrécis ni comblés; ils
sont toujours les plus beaux de l'Orient. Ces côtes, presque partout calcaires et à
pic, défendent les habitants contre l'attaque des eaux, comme les montagnes de
l'intérieur les protègent contre l'agression de l'ennemi. On peut donc dire en toute
vérité que ce pays a dans son sol même les éléments de l'indépendance. La mer
Egée (Archipel) s'appelait autrefois mer Blanche {apyiou ir^ayo?). c'est-à-dire mer
LE MONDE CnÉCO-SLAVE. 163
royale el libre : ce nom île nier Bianclie ne désigne pins anjonni'luii que la mer tle
Marmara, lai- de décharge de la mer Noire; mais ce bean lac maritime est appelé à
devenir, comme aulrefois, nn appendice de la Grèce. Les côtes de l'Archipel, char-
gées de raisins, de citrons, d'olives, outre qu'elles sont sans hiver, se trouvent en-
core garanties d'un excès de chaleur par la brise de mer, el jouissent d'un plus
heureux climat que l'Italie même. Loin d'assoupir l'intelligence et le courage, le
long été de ces régions ne fait que développer plus harmonieusement tontes les
forces humaines; aussi comprend-on sans peine que les peuples de cette péninsule
aient forme si loiigtemi)s la plus digne portion du genre humain, et qu'ils tendent
aujourd'hui avec ardeur à reprendre leur rang dans le monde.
IL
Les divisions politiques de la péninsule sont des divisions toutes naturelles, dé-
terminées chacune par un groupe de montagnes, avec l'ensemble de i)lateaux qu'il
supporte, et de rivières ou de bassins qui en émanent ; à l'abri de ce groupe, une
nation se trouve établie avec ses diverses tribus, qui forment autant de provinces.
Ces grandes divisions territoriales, au nombre de cinq, sont : au sud, la Romélie,
qui comprend tout le pays des liomeoi ou des Grecs; à l'ouest, vers l'Adriatique,
les trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contrées formant au-
trefois le royaume serbe, et connues aujourd'hui sous le nom de Hertsegovine, Mon-
ténégro, Bosnie, Croatie et Serbie ; à l'est, les nombreux pachaliks de l'ancien État
bulgare, situés le long de la mer Noire et du Danube; enfin, de l'autre côté du
fleuve, la longue région appelée Moldavie et Valachie, qui, impuissante si elle est
isolée, devient formidable et flori.ssanle si elle s'allie, comme boulevard, à nn
grand empire.
Ces cinq parties de la Turquie d'Europe, si naturellement distinctes qtie jamais
aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre, sont occupées par cinq nationa-
lités, toutes à peu près d'égale force, mais où prédomine numériquement la race
slave, puisqu'en Turquie seulement la population slave .s'élève à près de huit mil-
lions. Celte population est partagée, il est vrai, en deux peuples qui diffèrent com-
plètement de goûts et de tendances, les Bulgares et les Serbes. Les Bulgares, au
nombre de quatre millions et demi, n'aiment que la paix et l'agriculture ; les Serbes,
qui, non compris ceux d'Autriche, sont dans la seule Turquie forts de trois millions,
aiment surtout la vie aventureuse du guerrier et du p;Mre. Mais les uns et les autres
ont juré d'être libres, el, dans leurs Unies pour l'indépendance, ils trouveraient
s'ils étaient vaincus, l'hospitalité au delà du Danube, chez leurs alliés les Moldo-
Valaques. Cette autre nation, de près de quatre millions d'âmes, divisée en deux
principautés qui ne forment réellement qu'un seul et même État, couvre le nord
de l'empire, et complète avec les Slaves la ligne de tribus qu'on appelle impropre-
ment les peuples nouveaux de la péninsule, par opposition aux deux nations anti-
ques des Hellènes et des Albanais, les Illyriens primitifs. La nation albanaise, jadis
répandue jusqu'au Danube et aujourd'hui refoulée dans les montagnes, ne compte
plus qu'un million d'âmes à peine. Également décimée, la population grecque n'est
guère forte de plus de trois millions, y compris les Slaves hellénisés de la Macé-
doine, les Albanais hellénisés de l'Épire, le royaume grec et les îles. Sans doute le
nombre des Grecs doublerait en peu d'années, si la liberté et la concorde rêve-
164 LE MONDE GRÉCO-SLAVE.
naient enfin dans la presqu'île ; mais alors les populations moido-valaques, serbes
et bulgares s'augmenteraient aussi proportionnellement, et l'équilibre se maintien-
drait.
Ces cinq peuples, les seuls indigènes parmi ceux de la péninsule, et chrétiens
presque tous, à l'exception d'une partie des Serbes et des Albanais ou Arnautes,
forment donc à peu près un groupe de quatorze millions d'hommes. On pourrait
faire entrer dans ce groupe les Turcs comme sixième nation, s'ils n'étaient désor-
mais en trop petit nombre, et s'ils n'avaient constamment vécu en étrangers,
campés seulement dans la péninsule, n'en occupant que les citadelles, et n'existant
comme population champêtre que dans la Thrace, où l'invasion des agriculteurs
bulgares s'étend de plus en plus et les refoule vers Stamboul. Ces anciens domina-
teurs sont-ils maintenant au nombre d'un million en Europe? On peut en douter.
Quant aux Albanais et aux Bosniaques mahométans, ces peuples indigènes ont à la
possession de leurs montagnes des titres aussi légitimes que les chrétiens; et, le
voulût on, on ne les chasserait pas facilement des châteaux, vrais nids de vautours,
qu'ils occupent dans les défilés. Ils ne réclament d'ailleurs que leur propre indé-
pendance, et, pour l'obtenir, ils se coaliseraient contre les Turcs, même avec les
chrétiens, dont ils parlent la langue et sont les frères renégats. Le Grec, le Bul-
gare, le Serbe, l'Albanais, le Moldo-Valaque, voilà donc les seules bases sociales de
la Turquie d'Europe : ces cinq nationalités gréco-slaves ont des intérêts communs,
mais que malheureusement elles ne comprennent pas encore as.sez. Leur rivalité a
toujours causé leurs malheurs; elle avait déjà détruit l'unité de la péninsule du
temps des Romains, et le Turc, comme avant lui le Romain, n'est parvenu à vaincre
ces États qu'à l'aide de leurs propres discordes. La seule condition que, même en
ce moment, les Gréco-Slaves aient à remplir pour se trouver en état de reconquérir
leurs droits, malgré l'Europe entière, c'est d'être unis; mais la politique ottomane,
fondée, comme celle de tous les conquérants, sur l'axiome clividc et impera, a tou-
jours su entretenir la désunion, et souvent même l'hostilité, parmi ces peuples. La
Turquie ne déjoue depuis trente ans toutes leurs insurrections qu'en les empêchant
de correspondre entre eux. Unis, leur volonté ferait loi ; désunis, ils sont si faibles,
que la petite armée ottomane, dont l'efTeclif ne peut plus atteindre cent mille
hommes, suffit pour les paralyser. Depuis des siècles, les nations gréco-slaves pré-
sentent le phénomène de populations aussi belliqueuses qu'intelligentes exploitées
par des barbares ignorants et par un ramas d'étrangers, auxiliaires de ces barbares,
comme les Arméniens et les Juifs. Établis, au nombre de près de 200,000, sur le
Bosphore, les Arméniens, banquiers de l'Asie, se répandent cupides et rapaces dans
tous les bazars gréco-slaves; ils sont les fermiers de tous les pachas, les créanciers
de toutes les communes, qu'ils appauvrissent par leurs criantes usures. Les Juifs,
évalués dans la péninsule à 250,000, sont un autre fléau non moins détesté que les
Arméniens et les Turcs. Les nomades appelés Tsiganes, Tsinyaris ou Gyphtos,
sont une troisième plaie du pays. La population de ces parias venus de l'Indostan
s'élève dans la Bulgarie, la Serbie et la Moldo-Valachie, à 300,000 hommes à peu
près, musulmans et chrétiens.
Toutes ces tribus parasites deviendraient impuissantes, si jamais les peuples
gréco-slaves concluaient entre eux une paix sincère. L'obstacle qui s'oppose à l'é-
tablissement de cette paix vient des Européens même qui ont jusqu'ici embrassé
la cause des rayas : les uns, philhellènes ardents, ont voulu tout soumettre aux
Grecs; les autres, sJavapldlcs exclusifs, n'ont vu dans la noble cause grecque qu'une
LE MOISDE OnECO-SLAVE. J (5>5
IVaclion rebelle du slavisme. En réalilé, les deux causes ne peuvent se séparer,
mais elles ne peuvent non plus s'absorber l'une l'autre. Le Iriomphe des Grecs et
des Slaves, qui sera celui de la civilisation en Orient, ne se consomnicra que par
l'alliance des deux rnces. Les rayas le sentent, et c'est là que tendent tous leurs
vœux ; ce lait est prouvé par leurs efforts continuels pour combiner leurs insurrec-
tions, efforts que la seule astuce des pachas fait échouer. Depuis longtemps l'in-
térêt slave et l'intérêt grec ont cessé d'être ennemis. Ne pouvant se vaincre l'un
l'autre, pour coexister libres, quel autre moyen ont-ils que la fédération? Sur cette
terre classique, où jadis les villes se pressaient, le désert règne et régnera tant
qu'on n'aura pas appliqué à ces contrées le seul mode de gouvernement qui leur
convienne, le mode fédératif. Ce serait à tort qu'on craindrait de favoriser par là
les projets des Russes sur Constantinople. En aidant la Porte dans ses efforts pour
obtenir une centralisation impossible, loin de relever l'équilibre européen, on suit
précisément la route qui amènera sur cette terre Russes, Autrichiens et Anglais,
d'abord comme auxiliaires des Turcs contre les rébellions incessantes des rayas,
puis comme maîtres déOnitifs du pays.
Instruits par une trop vieille expéinence, les peuples gréco-slaves n'aspirent plus
qu'à vivre unis; les plans de leurs chefs, tout aussi bien que leurs journaux et leurs
chants populaires, expriment unanimement ce vœu. Ils ne demandent pointa se sé-
parer du sultan, ils veulent rester dans l'empire, mais comme vassaux et non comme
sujets. Leur rêve favori est une confédération chrétienne, aboutissant au trône de
Stamboul et contrebalançant la confédération musulmane d'Asie, qui aboutirait de
même au Bosphore. La situation respective des cantons de la fédération gréco-slave
rappelle assez exactement la disposition des diverses parties d'une pyramide. La
base en serait formée par le cours du Danube, que dominent la Moldo-Valachie et
la Serbie; sur les deux flancs de la pyramide se placeraient la Bulgarie et la Bosnie,
avec ses annexes, le Monténégro et la Hertsegovine. Ce premier massif a pour en-
tablement la chaîne du Rhodope, qui porte la seconde moitié de la pyramide, plus
allongée, mais beaucoup moins large que la première. Cet étage supérieur présente
sur une ligne parallèle l'Albanie et l'Epire, la Macédoine et la Thessalie, l'État de
Constantinople et la Thrace. Rattachée par de nombreux liens à ces trois groupes,
la Grèce, ce royaume tout maritime qui ne peut vivre que par ses relations avec les
provinces agricoles, s'en dégage avec peine pour s'élancer dans la mer comme un
vaisseau, ayant à sa droite la prétendue république des îles Ioniennes, et à sa gauche
les futures villes libres de l'Asie Mineure. Enlin la pyramide est couronnée par
Candie, qui se baigne dans les eaux de l'Afrique, pendant que la Moldavie voit déjà
naître dans son sein cette grande steppe du nord, qui de là s'étend sans interrup-
tion jusqu'à la Chine.
On conçoit qu'à la vue de tant de provinces qui, jouissant du plus doux climat,
baignées des plus belles mers du globe, étaient prêtes à se livrer à lui, on conçoit
qu'Osman ait fait jadis son magnifique rêve; qu'il ait vu en songe son empire futur,
pareil à une tente de feuillage surmontée par le croissant de la lune et posée sur
quatre grandes colonnes, l'Hémus, le Caucase, le Taurus et l'Atlas. Cette tente ver-
doyante était formée par un seul arbre, qui sortait des reins du nomade asiatique ;
des racines de l'arbre jaillissaient le Danube, le Tigre, l'Euphrate et le Nil, couverts
de vaisseaux comme la mer. Les campagnes étaient chargées de moissons et les
montagnes d'épaisses forêts; dans les vallées s'élevaient des villes couronnées de
pyramides, de tours, de dômes dorés, et, parmi les bosquets de rosiers et de cyprès,
TOME I. 11
16G LE MONDE GRÉCO-SLAVE.
le cliant des rossignols cl des perroquets empourprés se mêlait aux prières des
imans. Des multitudes d'oiseaux étrangers venaient s'abattre en gazouillant sous
la voûte embaumée de cette tente, dont les rameaux entrelacés s'allongeaient en
forme de sabres. Enfin un violent ouragan tourna toutes ces pointes de glaives vers
les différentes villes du globe, et surtout vers Constanlinople, qui, située, dit Osman,
à la jonction des dcrix mers et des deux continents, comme un diamant enchâssé
entre deux saphirs, forme l'anneau principal de la chaîne qui embrasse le monde.
Cet anneau tomba entre les mains d'Osman, et l'empire turc fut constitué.
Cinq siècles ont passé depuis le songe d'Osman; la lente existe toujours, mais
tôt ou tard elle sera partagée entre ceux qui l'ont plantée. Une si vaste demeure
ne peut être occupée par un seul peuple. La pensée des Soliman et des Amurat, qui
voulurent reculer jusqu'à l'Adriatique la frontière de leurs États, était rationnelle ;
mais cette limite, légitime pour un pouvoir européen établi à Stamboul, ne pouvait
roiivenir à une monarchie qui poussait jusqu'à l'obstination la fidélité à son origine
musulmane. La Porte était condamnée par cette obstination même à rester une
puissance asiatique, car l'islamisme est essentiellement fait pour l'Asie. Quoi qu'il
en soit, l'empire turc se trouva, dès sa naissance, scindé en deux régions hétéro-
gènes que la nature n'a point unies. D'un côté il y eut l'Égyple, l'Arabie, la Tur-
comanie, les pays caucasiens, qui descendent en amphithéâtre vers l'Euphrate el
le Tigre, et aboutissent à la Mésopotamie, centre naturel du kalifat de Mahomet;
de l'autre, il y eut les îles nombreuses de la Méditerranée et les pays gréco-slaves,
centre naturel du christianisme oriental, boulevard contre l'Asie et à la fois pont
jeté entre elle et l'Europe. Celte dualité de l'empire turc est ce qui l'a perdu. Sans
doute une telle position lui donnait le grand avantage d'un caractère mixte, à la
fois asiatique et européen. Placé au point de jonction entre les trois plus anciennes
parties du monde, dominant, au moyen de ses caravanes et de ses flottes, sur l'O-
céan indien par le golfe Arabique, et sur la Méditerranée par l'Archipel, le chef os-
inanli pouvait en toute vérité s'intituler padichah ou roi des rois ; mais, pour se
maintenir à cette hauteur suprême, il fallait une administration sage et progressive,
il fallait le gouvernement le plus civilisé de l'univers et en même temps le plus
ferme : à cette condition seulement l'équilibre pouvait subsister entre tant de
peuples rivaux. Or, loin d'être également paternel pour tous, le pouvoir des Os-
manlis s'attacha à rester un gouvernement de famille, un trône oriental. La dualité
primitive qui menaçait cet empire à la fois asiatique et européen, chrétien et mu-
sulman, alla donc se formulant toujours avec plus d'énergie, jusqu'à ce qu'enfin
les deux principes el les peuples des deux parties du monde se jetèrent le gant cl
engagèrent une lutte acharnée. Venise appela la première aux armes les chrétiens ,
subjugués, el par ses conquêtes de l'Archipel et de l'Albanie entama celle mon-
strueuse monarchie. Ensuite vint l'AutiMche, puis la France, puis la Russie; car il
ne fallait rien moins que l'effort de toutes les grandes nations pour chasser Osman
de sa tente.
Maintenant il s'agit de remettre l'ordre dans cette demeure ruinée par les
coups vengeurs de tant d'ennemis. Les deux groupes de peuples, musulmans et
chrétiens, se trouvent toujours en présence, aussi peu fondus ensemble qu'ils
l'étaient à l'époque d'Osman, et décidés, les uns comme les autres, à ne plus
accepter qu'à titre fédéral l'union avec les Osmanlis. On sait avec quelle ardeur
les Arabes de Méhémet-Ali, aussi bien que ceux de la Mecque el du désert,
appellent cette union fédérative. Les Syriens ne sont pas plus disposés à subir le
LE MONDE GRÉCO-SLAVE. 167
joug de la Porte que les Arabes; le sultan a encore moins d'autorité sur les tribus
lerribles qui couvrent les montagnes du Kourdistan et de la Turconianie. De toutes
les provinces asiatiques, la seule Arménie, pacilique et marchande, semble n'avoir
aucun projet d'émancipation; mais elle ne sourirait pas moins à une liberté qui lui
serait donnée sans exiger de sacrifices d'argent. L'absolutisme de la Porte est donc
tout aussi miné du côté de l'Asie que du côté de l'Europe. Ce que veulent les
Gréco-Slaves est précisément ce que demandent les mahomctans eux-mêmes, et la
communauté des désirs établit ainsi un lien sympathique enire les Slaves d'Eu-
rope et les autres peuples de l'empire d'Orient.
III.
En général, les produits du sol sont à peu près les mêmes dans toutes les pro-
vinces gréco-slaves. Le bétail est la principale richesse des habitants; il y a même
des tribus de pasteurs exclusivement occupées, été comme hiver, du soin des trou-
peaux. Les deux peuples les plus adonnés à la vie pastorale sont les Serbes et les
Moldo-Valaques. Dans leurs vastes forêts de chênes, les Serbes entretiennent surtout
des troupeaux de cochons en si grand nombre, qu'ils forment la principale res-
source du pays, et ont fourni au peuple, en temps de guerre, assez d'argent pour
couvrir les frais de campagne et l'achat des munitions. Aussi a-t-on dit que les
Turcs, au lieu de combattre les Serbes, auraient dû se tourner contre les cochons
de la Serbie, en détruisant les forêts qui les nourrissent. Les Moldo-Valaques ont
des troupeaux de gros bétail, et même de chevaux renommés pour leur vitesse, qui
s'exportent en masse sur les marchés d'Allemagne et de Russie. La Bosnie et la
Hertsegovine nourrissent un nombre considérable de bœufs, qui, devenus gras
sont conduits aux ports de l'Adriatique, et vont alimenter les flottes anglaises de
Corfou et une partie de l'Italie. Les tribus de pâtres de ces provinces sont appelées
Vlahhi; elles ont souvent émigré vers les montagnes du sud et vers l'Albanie, où
elles ont même donné leur nom à une province, le Stari-Flah. Partout, jusque dans
le Péloponèse, ces hommes gardent les mêmes mœurs et emploient les mêmes pro-
cédés pour l'entretien du bétail; ils ont le même costume de peaux de mouton, la
même saleté, la même intrépidité sauvage, jointe à la passion de la musique, de la danse
et du chant. Partouton les voit, durant l'hiver, campés dans les vallées profondes, où
ils tiennent leurs troupeaux parqués, à l'abri du vent, dans les enfoncements cal-
caires en forme d'entonnoir qu'offre souvent la péninsule. A la Saint-George,
l'Orphée .sauvage lève sa tente, et conduit au son de la flûte son troupeau vers le
sommet des monts, mais lentement, et ne quittant un plateau que quand le soleil
en a desséché les eaux et les herbages. C'est de cette manière qu'il atteint, à la fin
de l'été, les mousses alpestres, encore fraîches lorsqu'au-dessous de lui tout le reste
de la verdure est déjà consumé. Il reste sur les cimes jusqu'à la Saint-Dimilri
(mi-octobre), et, chassé par les premières neiges, il commence à quitter à pas
lents la région des sapins, descendant de plateau en plateau jusqu'à la fin de
novembre. Alors il campe de nouveau dans les gorges et les défilés, attentif à saisir
le moindre rayon de soleil. Telle est l'existence du voslws ou ovtcfiar, pâtre gréco-
slave. Cet homme au visage farouche eflraie souvent les voyageurs, car il est tou-
jours armé; mais, s'il affecte un ton menaçant avec les riches et les grands, le faible
n'invoque jamais en vain son hospitalité.
I(j8 LE MONDE GRECO-SLAVE.
Toule la péninsule abonde en loups, sangliers, ours, grands aigles, daims, che-
vreuils, même en cliakals dans le midi. Vers le nord, des chevaux sauvages errent
sur les plaines ; certaines tribus talares de Bulgarie les chassent et les tuent pour
s'en nourrir. On trouve dans les provinces grecques des ânes et des mulets qui
égalent en beauté ceux d'Italie. Il y a en Romélie une race de bœufs blancs qui
rappellent ceux d'Homère, et qui contrastent par la noblesse de leurs formes avec
les hideux bulfles dont les pâturages sont couverts. Le buffle, aux mouvements slu
pides, à l'œil terne et jaunâtre, aux cornes renversées sur le cou, est en force et en
grosseur le double du bœuf; aussi l'emploie-t-on avantageusement pour les plus
lourds charrois, pour les transports de pierres, de fer, de sel. C'est le chameau de
la péninsule : informe, apathique, sobre, endurci à la fatigue comme le chameau,
il se laisse, comme lui, conduire par des enfants. En été, l'abondante transpiration
de cet animal l'excite à chercher les bourbiers. Sur les vastes plaines sans ruisseaux
de la Romélie, il faut lui creuser çà et là des fossés d'eau dormante, où, pendant les
plus chaudes heures du jour, le monstre noir est plongé jusqu'au museau, qu'il
tient immobile au-dessus de l'onde fétide, et toujours dirigé du côté d'où vient le
vent, l'ondulation de l'air fùt-elle imperceptible.
Les forêts bulgares abondent en petites tortues. Le voyageur, endormi sous la
feuillée, est .souvent visité par ces timides animaux, qui, étendant leurs longues
pattes hors de leur écaille tachetée, viennent chercher les restes de son repas. L'O
riental regarde ces tortues comme impures et n'oserait pas même les toucher; ex-
portées, elles fourniraient à l'Européen un mets très- recherché, et seraient pour les
habitantsunenouvellebranched'industrie. C'est ainsi que la pèche des sangsues, abon-
dantes dans les marécages de la presqu'île et recueillies pour le compte des mar-
chands francs, a déjà enrichi plus d'une pauvre famille.
Parmi les végétaux de ces provinces, les plus communs sont le myrte, le laurier-
cerise, le mûrier noir, l'oranger, l'olivier, le sycomore, le térébinlhe, le chêne à grappe,
le tilleul, le châtaignier, le cyprès et le superbe platane d'Orient, qui atteint des di-
mensions colossales, témoin celui de Bouyouk-déré ; le palmier seul manque à cette
terre; on ne l'y voit, comme à Athènes, qu'exceptionnellement. Les arbres fruitiers
d'Europe y abondent, on y trouve des forêts entières de cerisiers et de pruniers; le
fruit de ce dernier arbre sert, dans toute la Turquie, à faire l'eau-de-vie appelée j'oÂi(l).
Assez souvent le paysan distille lui-même son raki ; celui des Crées est uneanisette
célèbre. Les céréales peuvent croître partout abondamment, quoiqu'on ne les cul-
tive que dans les cantons agricoles. Il y a des tribus de pasteurs, d'autres qui se
vouent spécialement à l'état de laboureurs. Le peuple agriculteur par excellence esl
le Bulgare; on le voit se répandre par bandes appelées jetclatsi, en grec thcristctais,
dans les provinces éloignées comme l'Albanie, la Serbie, la Romélie, pour y faire
les récoltes ; d'autres troupes de Bulgares s'en vont de même au printemps pour
diriger les semailles. Dans tous les cantons agricoles, l'époque des moissons esl un
temps de réjouissances publiques; la population des villages .slaves s'en va couper
ses blés au son des instruments, le drapeau de la tribu en tête. L'instinct d'associa-
tion, si prononcé chez ces peuples, fait que tout le monde se soumet volontairement
et sans salaire à celte corvée générale dite la moba. Le blé, coupé ainsi collective-
ment, est porté dans les cours de ses propriétaires respectifs; ce sera ensuite au
riche d'aider de son superflu ses frères moins fortunés, et il le fera de bonne grâce.
(1) En slave s//i'oj7r««,
LE MOXDE Giuico-SLAVE. 169
I>'im|K>l (les pativros, ([iic nous regardons ooinine une nouveauté, est en Orient hi
plus vieille cl la plus respecloe des lois.
En Serbie, on conniience les moissons le lendemain de la nalivilé de la Vierge,
Gospoya daiie (20 septembre); en Bulgarie, on les fait en juillet, et en juin dans la
Romélie. Les chariots qui reçoivent les recolles bulgares se composent d'une simple
claie posée sur le train, au-dessus de roues très-bassos; quehjuefois ces roues ne
sont, comme en Valacliie et dans certains cantons d'Italie, que des distjues en bois
traversés par l'essieu. La charrue lurco-bulgarc a également conservé la forme pri-
mitive de cet instrument, c'est-à-dire que le l)ois du soc n'est point séparé de la
tige ou longue barre attachée au joug du taureau. Celte forme se retrouve en Asie
et sur le Caucase. De telles charrues ne font guère que gratter le sol; mais la terre
où fut adorée la déesse aux mille mamelles est encore si féconde, qu'à peine ce
léger sillon est-il nécessaire. L'aire slavo-grecque est ronde comme un cirque ; au
centre est un pilier; on y attache les chevaux, qu'on fait courir circulairement sur
les gerbes étendues, qu'ils foulent sous leurs pieds, ou bien, comme en Macédoine,
un bœuf traîne lentement sur cette arène un rouleau de marbre. L'un et l'autre
usage se retrouvent en Moldo-Valachie.
L'agriculture a conservé dans la péninsule les pratiques du temps des patriarches
juifs. N'écoulant pas le surplus de la moisson. le laboureur ne demande à la terre
que ce qui sullil aux besoins locaux; aussi la plus grande partie du sol demeure-
t-elleen friche. Il n'y a d'exploité en Serbie qu'un huitième des terres, en y com-
prenant même les prairies. L'habitant de la Choumadia et de la Macédoine, pour
s'épargner la peine du défrichement, met souvent le feu à de superbes forêts, sur
l'emplacement desquelles il obtient pendant queliiues années d'abondantes récoltes.
Les Serbes, les Albanais et les Turcs sont les plus mauvais agriculteurs du pays;
partout où ils dominent, on voit des plaines magnifiques couvertes de mauvaises
herbes, si ondoyantes, que ces plateaux semblent de loin des lacs verts. Entre
Aidos et Fakhi, entre Yeni-Sagra et Mengeli en Thrace, on rencontre de ces savanes,
longues de plus d'une lieue. Mais le Bulgare producteur s'infiltre, comme une eau
féconde, à travers ces déserts montagneux, et partout où il pénètre il fonde, loin
de la vue des pachas, des oasis de culture, souvent aussi beaux que nos vallons de
Normandie. L'irrigation des champs et des prés est surtout pratiquée par ce peuple,
disciple en cela des Grecs, avec une admirable entente des lois de la statique. Les
moindres ruisseaux sont utilisés, chaque sillon reçoit son tribut rafraîchissant, pas
une goutte d'eau n'est perdue. L'étude de ces procédés nous mènerait probable-
ment à mieux connaître les fameuses irrigations chaldéenucs de rantiquilé, et sim-
plifierait peut-être les méthodes de nos agronomes.
Les céréales les plus estimées sont le froment, le millet, le sorgo ou sirok (blé
noir), et surtout le koukourouts (kalamboki des Grecs) ou le maïs, qu'on plante,
comme en France, sur de longues lignes droites. Un grain de maïs en rapporte trois
cents; un grain de froment, ([uinze. Les paysans bulgares, serbes, moldo-valaques,
ne se nourrissent guère que de farine de maïs délayée dans du lait; ils nomment
cette bouillie inamal'uja : c'est la polenta italienne. En été, il se fait partout une
étonnante consommation de melons de toute qualité. La Grèce produit une espèce
particulière de ces fruits, qui ne mûrit (juaux ap[)roches de l'hiver, et dont les ca-
banes macédoniennes sont souvent comme tapissées. Les olives grecques fournissent
une prodigieuse quantité d'huile; on évalue à vingt-cinq ou trente livres la masse
de ce liquide tirée annuellement d'un olivier ordinaire. Candie en exportait naguère
170 LE MONDE GRECO-SLAVE.
encore vingt mille livres par an; si les Turcs y laissaient libres et la nature et le
génie grecs, cette magnifique île ne serait bientôt qu'une grande forêt de ces arbres
précieux : les oleasters (oliviers sauvages) y croissent d'eux-mêmes sur toutes les
montagnes. Il n'est pas étonnant que, dans des contrées où les plus beaux produits
de la nature surabondent, la pomme de terre soit inconnue. Le prince de Serbie
Miloch, pour en introduire l'usage, a dû rendre une loi qui enjoignait à tout paysan
d'avoir un petit carré de ce légume près de sa chaumière. Cette loi est tombée avec
la domination du despote. Depuis quelques années, le vladika du Monténégro veut,
dit-on, imposer à ses guerriers la même culture. Il est à croire qu'elle ne trouvera
pas plus de faveur chez les Gréco-Slaves qu'en Espagne et dans les Deux-Siciles.
Les fléaux de ces riches contrées sont les épizooties, les essaims de sauterelles, qui
fondent quelquefois sur les campagnes, et en rongent jusqu'au dernier brin d'herbe.
On voit en Bulgarie des sauterelles vertes, sans ailes, et tellement énormes, qu'elles
en valent dix des nôtres. Il y a d'autres sauterelles ailées, que l'Orient envoie par
masses capables d'obscurcir le ciel. Contre ce fléau, la population entière se lève
et marche en colonnes, comme pour se défendre d'une invasion.
Les Grecs excellent à soigner les vergers; ils en font de véritables jardins d'Ar-
mide. Aussi, dans leurs principales villes,' ces vergers servent de promenades pu-
bliques ; mais, dans certaines îles, et sur beaucoup de côtes, les arbres ont presque
entièrement disparu sous la hache turque. Il est remarquable que certaines pro-
vinces sont toutes couvertes d'inutiles forêts, tandis que des districts voisins se
trouvent entièrement dépourvus de bois. Ainsi l'Olympe a d'immenses forêts vierges,
au pied desquelles plusieurs bourgades thessaliennes sont réduites à se chauffer,
comme en Arabie, avec du fumier, tant les voies de communication sont rares. Sur
d'autres montagnes albanaises et grecques, les pâtres, à force d'y brûler les arbres,
ont fait tarir jusqu'aux ruisseaux.
La culture favorite des Gréco-Slaves est celle de la vigne, et, si elle était prati-
quée avec un peu plus de soin, leurs vignobles réuniraient bientôt tout ce qui carac-
térise les crus les plus vantés. Le vin rouge de Ténédos, le vin doré de Chypre,
sont déjà fameux, et s'exportent partout. Le vin blanc de Samos est une espèce de
lunel; celui du mont Athos rappelle les vins d'Espagne, ceux de Moldavie les vins
de Bourgogne ; Anibelakia, Pharsale, toutes les côtes fournissent un vin de liqueur
délicieux. En général, le principe sucré domine trop dans les vins grecs; les vigno-
i)les slaves au contraire, dans la llerlsegovine, la Bosnie, la Serbie, ayant à lutter
davantage contre l'hiver, donnent des vins moins doux, mais plus spiritueux, et qui
se conservent mieux. Enfin les vins du Danube valaque et moldave, beaucoup plus
aqueux et plus acides, sont les moins recherchés. Le Valaque a un moyen d'amé-
liorer ses vins : il les fait geler pendant l'hiver, et ce qui, au fond du baril, a résisté
à la congélation forme le vin le plus généreux. Le Smederevski (vin blanc de Snie
derevo) est excellent. Au dire des Serbes qui les cultivent, les vignobles de Smede-
revo descendent, par une reproduction non interrompue, des ceps que planta l'em-
pereur Probus sur le Mont-d'Or de ce pays. Tous ces vins se conservent, ou dans
de petits tonneaux très-longs qui se portent à dos de cheval, ou dans des outres
goudronnées. Un stardchine (chef de village) ne se met jamais en route sans prendre
avec lui une de ces outres. Les vignobles sont partout sans échalas et rampants
comme en France ; les vignes sauvages, à gros raisins, grimpent seules en festons
d'arbre en arbre. Chaque vignoble a sa vigla (vedette), abritée par quelque vieux
orme ou par un rocher, et d'où la sentinelle armée veille à ce que ni hommes ni
LE MONDE GIIECO-SLAVE. 171
bestiaux ne viennent faire du ilégAt; il en est de mémo pour les champs de maïs.
Après la vendange coinine ai)rès la récolle du mais, le proi)riétaire donne à ses voi-
sins un grand l)anquel.
Bien que les richesses minérales de la presqu'île soient extraordinaires, elles
restent inexploitées. La plu|)art des rivières bulgares, serbes et surtout valaques
roulent des paillettes d'or, que des troupes de tsiganes (Iwhémiens) sont continuel-
lement occupées à ramasser. Le fer, le plomb, l'argent et l'or se trouvent en assez
grande quantité dans les montagnes slaves et grecques. Quelques fourneaux de
forge sont établis à Karatovo en Macédoine, à Samokov en Bulgarie, où l'on fond
des boulets de canon et où l'on fabrique des fusils. La Bosnie et la Croatie, plus
abondantes en minerai, sont aussi mieux exploitées; il y a des forges à Slarimaïdan,
Kamengrad. Klisoura, Egripalanka, etc. Quant à la Serbie, un minéralogiste saxon,
M. Herder de Freyberg, en a parcouru les montagnes en 1855, et y a trouvé la
siénite, le porphyre, la serpentine partout, et sur quatre points différents des dé
pôls de charbon de terre qui seront un jour utiles pour la navigation à la vapeur.
Près du monastère de Stoudenilsa, on a découvert une qualité de marbre blanc qui
a paru comparable à celui de Paros, quoiqu'il ne me semble point l'emporter sur
d'autres marbres de la Bulgarie. On a établi sur le Pek, a Saidchar et ailleurs, des
ateliers de lavage pour séparer l'or du sable. Les deux principales mines serbes
sont à Maidan-Pek, sous le Stol, et à Roudnik, où l'on trouve de l'argent, du plomb
et du fer. Sous le rapport métallurgique, les montagnes slaves l'emportent de beau-
coup sur celles des pays grecs ; peut-être ces dernières furent-elles épuisées dès
l'antiquité. On cite pourtant au mont Ida, en Troade, une riche mine de plomb et
d'argent. Les eaux minérales abondent, depuis celles des Thermopyles, en Livadie,
jusqu'aux fameux bains d'Hercule, sous Mehadia, à la frontière valaque; l'Albanie,
la Bosnie, la Macédoine, en ont d'excellentes; la source sulfurée deBania (les bains)
sur la Moravitsa, en Bulgarie, attire déjà les Anglais, et celle de Toplitsa, près de
Nich, en Serbie, pourra un jour le disputer à Tœplitz. Il y a des marais salants à
Kavak, sur le golfe de Saros (mer Egée), et à Achioli, sur la mer Noire; il y en a
aussi en Albanie, à Bastova, près d'Aulone, à Paliouri. près d'Arta. En Bosnie, à
Touzia, il y a deux sources salées. Toutefois on ne tire de ces diverses salines
qu'une quantité de sel insuffisante pour le pays, et l'on peut dire que ces nombreuses
provinces dépendent entièremeut, sous ce rapport, de la Valachie, qui est, de toute
l'Europe, la contrée la plus riche en sel fossile; celui de la petite ValacUie est du
sel de roche, qui se taille comme de la pierre et se colporte en gros cubes.
IV.
Si des productions naturelles l'attention se porte sur l'industrie, on voit la plus
extrême indigence succéder à une exubérante richesse. A peine trouve-t-on des
vestiges de cet ancien luxe byzantin et mauresque qui faisait l'admiration des croi-
sés. L'industrie est pratiquée à l'antique : comme il y a des tribus de pasteurs, de
moissonneurs, de même il y a des tribus de maçons, de bijoutiers, do fonlainiers,
de faiseurs de tapis. La bijouterie en filigrane est surtout exercée par les Tsintsars
du Pinde; ce sont les Genevois de l'empire. Nos pendules sont encore chose in-
connue : on se sert de clepsydres, horloges de sable, comme au temps d'Alexandre.
Il y on a à Conslantinople dans tous les corps-de-garde. Eij revanche, le pins pauvre
17^ JLE MONDE GRECO-SLAVE.
uiusuluian a sur lui une montre, nécessaire pour lui indiquer l'heure précise des
cinq prières du jour. Les l)eaux lapis turcs, à dessins si riches et si variés, ne se fa-
briquent en Europe qu'à Jarkoeet à Berliovtsa, en Bulgarie. A Jarkoe, toute la popu-
lation n'est occupée que de cette industrie; on y voit les jeunes lilles en longues
rangées, accroupies devant leurs métiers, sous les hangars et les portiques exté-
rieurs de leurs cabanes; elles travaillent du matin au soir et ne gagnent que cinq
francs par mois; encore leur salaire a-t-il été élevé au-dessus du taux ancien. Les
broderies dont les vêtements des Gréco-Slaves sont ordinairement couverts, se font
partout dans l'intérieur des familles; mais les brodeuses reconnues dans tout l'O-
rient comme les plus habiles sont les Grecques. Quoique les armes se fabriquent
aussi partout, les armuriers bosniaques de Travnik et de Mostar sont principale-
ment renommés pour leurs cimeterres damassés. Un officier du génie sous Napo-
léon, Pertuisier (1), en accordant aux ouvriers européens la supériorité pour les
armes à feu, reconnaît que les Orientaux savent toujours forger les meilleures
armes blanches. De même les selles turques sont encore les meilleures du monde.
].,es selliers sont très-nombreux ainsi que les cordonniers ; Vopankc ou ypodema,
bottine slavo-grecque, est la partie la plus richement travaillée du costume hé-
roïque ou palikarîen. Les charrons au contraire sont rares ; il n'y a guère en effet
que les femmes des pachas qui emploient les arrubus, voitures turques, et le cha-
riot du paysan, fait par lui-même, est toujours Yumaxis de l'antiquité grecque, à
roues très-basses, le plus souvent pleines. Des moulins à vent ne se rencontrent
que sur les côtes grecques et dans les îles. Les villages de l'intérieur, pour moudre
leur blé, emploient encore des moulins à bras de la même forme que ceux des an-
ciens. On trouve pourtant des moulins à eau sur la plupart des affluents du
Danube.
Quant aux arts et aux sciences qui fleurirent si longtemps à Byzance, les Gréco-
Slaves n'en gardent plus même le souvenir. La médecine n'est guère exercée que
par les sorcières, et la chirurgie par les barbiers ; le rasoir est leur unique instru-
ment; il leur sert pour la circoncision, pour la saignée, comme pour les amputations.
Point d'accoucheurs, la nature les rend le plus souvent inutiles. Quant aux blessures
laites par les armes, les médecins qui ont vécu dans ces contrées reconnaissent que
le paysan serbe et albanais a pour les guérir des procédés particuliers et très-
efficaces. Il ne serait certainement pas inutile que nos chirurgiens de régiment
s'appropriassent ce qu'il y a de bon dans ces antiques méthodes curatives des
peuples guerriers. La fièvre intermittente et la dyssenterie étant à peu près les
seules maladies, ceux qui en sont atteints se font réciter des prières par les papas,
et boivent force eau pure. En Oi'ient, la cure d'eau est d'usage antique. Les Slaves,
pour leur malheur, sont très-enclins à substituer à l'eau les liqueurs spiritueuses,
ce qui transforme la fièvre intermittente en fièvre jaune. L'absence totale de secours
éclairés doit faire mourir en bas âge tous les enfants faibles; ceux d'une constitution
forte survivent seuls, et leur vigueur naturelle s'augmente encore par la sobriété
que ces hommes apportent d'ordinaire dans toutes les jouissances sensuelles. Si la
population se trouve ainsi diminuée, du moins le pays est-il débarrassé des masses
d'infirmes et d'impotents qui en Europe affligent la vue. L'Orient, quoi qu'en
disent les journaux, n'a généralement que des populations robustes.
Les arts du dessin sont tombés au rang des arts mécaniques. L'église d'Orient,
(1) Promenades dans Comtantinople.
LE MUNUË GnÉCO-SLAVli:. 173
aussi bien que l'islamisiue, proscrit la sculpture; h peine permet- elle d'orner de
quehiues arabosciues les pierres sépulcrales. La peinture fait à elle seule les frais
de décoration des palais counue des temples des deux religions; mais elle est tenue
à des formules sacerdotales, î» des types corrompus qu'elle doit répéter servilement.
L'architecture est plus libre : toutefois les Gréco-Slaves, comme les anciens Hellènes,
continuent î» n'employer la pierre que pour les édifices publics et les travaux d'u-
tilité générale. Parmi ces travaux, on remarque des ponts en très-grand nombre,
la plupart antérieurs aux Turcs et d'origine slave ou grecque. Le plus long de tous,
celui de Silivria, compte cinquante- deux arches; celui de Larisse, sur la Salambria,
en a douze; celui de Mouslapha-Pacha, sur la Maritsa, en a dix-neuf. On admire
celui de Moslar, cpii a donné son nom à cette ville (1), et dont l'arche unique sur
la Narenta présente cinquante aunes d'ouverture. Maltebrun prétend à tort qu'il
fui « bâti par un menuisier de la ville, après que les architectes turcs en avaient
désespéré. » C'est un ouvrage grec très-ancien. On doit citer quelques beaux ponts
modernes en bois, celui de Salonik, sur le Vardar, de trois cents pieds de longueur,
celui de Philippopoli, sur la Maritsa, celui d'Andrinople, sur l'Arda.
Les palais, sans excepter ceux du sultan, sont fort loin d'égaler en éclat ceux des
plus petits souverains d'Europe : l'Oriental, même lorsqu'il occupe le premier rang
de l'État, dédaigne le luxe pour sa demeure privée; tout ce qu'il a de précieux est
réservé à l'ornement des temples ; aussi voit-on des mosquées qui ne le cèdent pas
en magnificence à nos premières cathédrales, et qui l'emportent sur nos églises
quant à la richesse des dotations. Parmi les couvents chrétiens, les plus remar-
quables sous le rapport de l'architecture sont ceux du mont Athos en Macédoine;
en Bulgarie celui du Rilo, tout inconnu qu'il est, peut cependant rivaliser avec les
plus majestueux du catholicisme.
Quant aux simples maisons, même dans les villes, elles forment un réseau de
charpentes reliées par de légères parois d'argile et de chaux. Une de ces maisons,
contenant sept ou huit chambres, se vend à la campagne pour cent ou deux cents
francs. Ces constructions gréco-slaves, qu'on retrouve chez les Mongols et les
Tatars, s'élèvent prodigieusement vite, et l'on conçoit que le peuple en fasse sans
grande peine le sacrifice, comme lors de l'incendie de Moscou. A Andrinople, deux
mille boutiques bridèrent en 1837 ; elles étaient rebâties deux mois après; à Bito-
glia, un même nombre de maisons, brûlées en 1850, étaient toutes relevées l'année
suivante. Les monuments des villes orientales les plus importants après les temples
sont les fontaines; dans les villages même, il y en a de très-belles. Les fontainiers,
sou-teratsi, forment une corporation jjresque exclusivement composée d'Albanais
du canton de Drinopolis, au nord-ouest de Janina, lesquels exercent leur métier de
père en fds dans tout l'empire. Cette tribu a réellement acquis une grande habileté
dans l'art d'amener à peu de frais les eaux des plus grandes distances; elle remplace
d'ordinaire l'aqueduc aérien par des conduits souterrains, et, pour rendre à l'eau
sa force ascendante perdue dans les vallées, elle bâtit des pyramides hydrauliques
nommées taksim. On rencontre de ces pyramides dans toute la péninsule.
Par suite de l'incurie ottomane, les rivières sont dans un état déplorable; des
bancs de sable, des digues de troncs d'arbres amassés par l'ouragan, les barrent
en tous sens, et cependant il serait facile de faire sillonner la plupart de ces cours
d'eau par de légers bateaux à vapeur qui mettraient l'intérieur du continent en
(1) Le mot slave mnst signifie poiil.
174 LE MOIVnE GRÉCO-SLAVE.
conimiinicalion avec la mer. Aujourd'hui, les rivières de la péninsule ne peuvent
pas même porter des bateaux ordinaires; on n'y voit que des trains, ou la caïk
{l'antique monoxylnn), nacelle formée d'un seul tronc d'arbre creusé, et dans
laquelle trois ou quatre personnes au plus peuvent se tenir accroui)ies, car le
moindre faux mouvement ferait chavirer une caïk. Les routes ne sont pas en meil-
leur état, o"u plutôt elles sont à peu près défoncées. Çà et là dans les provinces on
rencontre des fragments de voies pavées, qui au bout d'une lieue ou deux se ca-
chent de nouveau sous l'herbe ou dans les broussailles. Ces voies démantelées ne
sont que des sentiers fort étroits (en grec monopatîa), c'est-à-dire pratiqués pour
un cavalier seul, et il faut plaindre le voyageur forcé de suivre ces routes à pierres
aiguës, à trous profonds. Il est vrai qu'on y peut reconnaître la merveilleuse sûreté
du pied des chevaux slavo-grecs, qui allongent en tâtonnant leurs sabots garnis de
fers pleins et bombés, à peu près comme ces chats dont quelque enfant malin a
collé les pattes dans des coquilles de noix. Mais rien n'approche des skela, chemins-
escaliers, ébauchés plutôt que taillés dans le roc, le long des précipices, pour
franchir les montagnes. Quant aux dromoi, routes carrossables, il n'y en a plus.
Le sultan Mabmoud avait établi une de ces routes lors de son voyage en Bulgarie,
de Stamboul jusqu'à Choumla; cette voie était à la russe, avec des poteaux comme
ceux qui indiquent les verstes ; elle est devenue impraticable, faute d'entretien.
On conçoit qu'avec un tel système de voies de communication le grand com-
merce soit impossible. Chaque province doit consommer prescjue à elle seule les
produits de son sol; aussi le bas prix des denrées surpasse-t-il toute croyance. Le
bétail n'est guère plus cher : la livre de viande vaut 8 à 12 centimes, la livre de
vin (car il se pèse) vaut un sou; un mouton entier se vend 2 francs. Une vache
coûte de 20 à 30 francs, un bœuf 50 ; un bon cheval serbe ou bulgare coûte de 80
à 1-40 francs ; en Macédoine ou en Romélie, il est plus cher; les frais quotidiens de
sa nourriture sont de 15 à 18 sous, de 25 sous à Constantinople (1). Le quintal de
blé coûte en Bulgarie de 2 à 5 francs, en Serbie 5 francs, en Hertsegovine 7. A
Stamboul, pour tenir le pain toujours à bon marché, l'État a ses greniers, les seuls
où les boulangers puissent s'approvisionner. Les paysans de la Thrace sont forcés
de livrer à ces établissements leurs grains à un taux souvent au-dessous du prix
courant. Ces greniers de prévoyance, si anciens dans l'histoire d'Orient, seraient
pourtant une bonne institution, s'ils n'outrepassaient pas leur but et n'enfouissaient
pas la richesse du peuple, au lieu d'en assurer le développement continu. Les pro-
vinces ont aussi des magasins publics, où le paysan porte, comme en Hongrie, sa
dîme, ou l'impôt en nature dû à l'Etat. Les familles gréco-slaves déposent fréquem-
ment leur blé dans des cavernes et des trous garnis de paille, qui rappellent ces
silos d'Egypte où les céréales se conservent durant des siècles.
Les marchés d'approvisionnement ont lieu, non le'feamedi, comme en Occident,
(1) Une peau de bœuf, dans les provinces, coûte de 7 à 9 fr., une peau d'agneau 1 fr.,
une livre de miel -iO ou 50 cent. Les cochons, dont la Serbie fait un si grand commerce,
coûtent de 7 à 15 fr. engraissés, et pèsent de 150 à 200 livres ; ils se vendent en Hongrie
30 ou 60 fr., et à Vienne 75 fr. De Vienne, le surplus de ces cochons suit le Danube,
arrive en Bavière, puis eu Alsace, cl de là vient jusqu'à Paris. Mais, tandis qu'à Zoralin
l'octroi autrichien ne prélève par tête de ces animaux que •' l'r. 75 cent, pour les procurer
aux villes d'Autriche en abondance, la douane française de Strasbourg les impose au taux
énorme de 13 fr. 20 cent., ce qui prive uéccssairemenl Paris d'un plus grand approvision-
nement de bestiaux slaves.
liE MONDE GRÉCO-SLAVE. 17ij
mais le dimanche matin, jour dont le paysan profite pour ai>porler ses denrées à la
ville, en même temps qu'il vient assister à la messe du despote ou vludika. Chaque
habitant se munit alors, comme en Russie, de vivres pour toute la semaine. Les
Francs des Échelles prétendent qu'il n'y a pas de foires dans l'intérieur de la Tur-
quie; il y en a au contraire de très-considérables. Ces peuples à vie sédentaire
s'approvisionnent en ell'el, d'une saison à l'autre, de tout ce qui leur est nécessaire.
A Prilipe, dans la Macédoine slave, à Eski-Djoumaa en Bulgarie, et à Ousoun-
Chaaova, il y a des foires où campent quelquefois cent mille personnes. Les con-
trats sont rédigés par des espèces de notaires, la plupart grecs, qu'on voit dans
tous les bazars, écrivant sur leurs genoux, au fond de leurs petites échoppes, ou
bien se promenant, un encrier de laiton à la ceinture, et portant le kalem, plume
de roseau, dans un étui, avec le kalemtrach ou canif. Ceux qui savent déchiffrer
une ou deux des sept écritures turques, dont la plus haute, celle du divan, est
l'écriture oflicielle, sont déjà des cffendis (personnages). Les paiements se font,
même parmi les Turcs, aux termes adoptés dans l'ancien empire grec, de la Saint-
George à la Saint-Dimitri, du 5 mai au '■lô octobre. Pour montrer combien le
crédit est nul, il suffira de dire que le taux moyen de l'intérêt de l'argent en Tur-
quie, et même en Serbie, est de 20 pour 100 ; en Albanie, il se fait des emprunts
à 48 pour 100; on place sur hypothèque à 12 et jusqu'à 24 pour 100.
V.
Pour étudier la vie domestique des Gréco- Slaves, il faut quitter les grandes
villes, les routes battues, et aller chercher, au fond de leurs gorges et de leurs sau-
vages vallées, les tribus restées fldèles aux mœurs primitives. Là se dévoilent, dans
toute la naïveté de leurs vertus et de leurs défauts, le robuste et laborieux Bul-
gare, au cœur mieux doué que l'esprit; le Serbe paresseux, mais poète et guerrier
intrépide; le simple et obstiné Bosniaque ; le Monténégrin, libre penseur au village,
renard aux mille ruses dans le combat, mais vainqueur généreux; l'astucieux et in-
domptable Albanais; le doux et spirituel Valaque; le Grec à la fois économe et
magniflque, enthousiaste et raisonnable, aventureux et prudent. Mais, pour entre-
prendre un pareil voyage, il faut autre chose qu'une curiosité de touriste. Il faut
se préparer à toutes les privations, savoir coucher en plein air, vivre de fruits comme
un anachorète, et risquer sa vie comme un soldat. Si on ne craint pas de s'exposer,
à travers les repaires de klephles, aux hasards d'une telle excursion, on fait sa pro-
vision de vivres et on se procure un guide pour la route ; une petite boussole même,
pour s'orienter au besoin, n'est point chose superflue. Il faut se garder d'emporter
des armes brillantes; un fusil simple, un poignard et des pistolets communs doi-
vent suffire. Les brigands laisseront passer le voyageur ainsi armé en lui souhaitant
bonne fortune, dobra sretja; peut-être même l'inviteront-ils à partager leur repas
sous le rocher. Il ne faut pas non plus, comme dans un voyage d'Asie, prendre le
turban et l'habit osmanli. Ici le Turc n'est plus chez lui, il est seulement campé.
Si donc l'on veut être respecté de tous, on doit revêtir le magnifique costume grec
ou garder l'habit franc. Comme on est assez exposé à s'égarer, même avec un guide,
il ne faut pas manquer non plus de se munir de cartes : les meilleures sont celles
de Trommelin et Lapie, qui embrassent en seize feuilles toute la Turquie d'Europe.
On monte ces chevaux slavo-latars, maigres et petits, qui semblent n'avoir que
176 LE MOM)E GRÉCO-SLAVE,
le soiilllo et qui vont eoinme le vent. A peine le cavalier a-t-il un pied dans l'élrier
qu'il est emporté au galop. Nos belles voitures à vapeur, marchant sur des lignes
de fer, vont-elles aussi vite? Je ne sais; mais elles offrent certainement aux hommes
lassés de la vie casanière moins de jouissance qu'une caravane ainsi lancée. Au lieu
de grandes routes, à peine trouve-t-on des sentiers ; là où manque un pont, ce qui
n'est pas rare, le voyageur n'a qu'à pousser sa monture dans le torrent, sans s'in-
quiéter de la profondeur, et le cheval le transportera fidèlement vers l'autre rive,
à gué ou à la nage, peu lui importe. Si l'on persévère quatre ou cinq jours, cette
manière de voyager ne tardera pas à séduire; bientôt oncompi-endra tout le charme
de la vie nomade, on comprendra l'Orient, pays des pèlerins et des sophis, où
l'homme ne regarde sa maison que comme une tente, son existence que comme
une halte passagère, pour laquelle il est superllu de s'entourer de tant de meubles
et de choses prétendues confortables à l'usage de notre Europe. Le soir on cherche,
pour y camper, un lieu pittoresque, une colline, un platane près d'une source ; on
enfonce dans le soi la lance à boule dorée, d'où se déroule la toile de lin qui doit
abriter le voyageur. On s'étend sur le sein maternel de cette vieille terre qui nour-
rissait nos premiers aïeux, comme elle nourrira nos derniers descendants. Un tapis
préserve de l'humidité du sol, sans enlever ce qu'a d'embaumé le contact des gazons
fleuris. Aux lèvres le tchibouk, près de soi une amphore de vin grec, on regarde
se coucher le soleil, et dans un repos total, partagé en ce moment avec toute la
nature, on attend le repas du soir. Vous êtes dans le désert, mais en même temps
sur le grand chemin du monde ; tout frère, c'est-à-dire tout homme qui passe,
s'arrête, ou vous envoie la temcna, ce magnifique salut oriental qui consiste à s'in-
cliner en posant la main sur le cœur, et à se redresser en la portant au front,
comme pour dire : Ami, mon cœur l'est dévoué, et mon esprit t'élève vers le ciel.
Si vous prenez votre repas, souvent le passant s'invitera lui-môme, et viendra s'as-
seoir à votre table de gazon. Si c'est vous qui passez, on vous appelle, on vient
vous prendre; il faut que vous partagiez le repas de vos frères inconnus; bergers
ou marchands, grands ou pauvres, n'importe, ils sont vos égaux, et il est si naturel
que des frères partagent ce qu'ils ont.
La nuit venue. Européens et Gréco-Slaves se rangent autour du foyer improvisé,
et la conversation se fait souvent en quatre ou cinq langues. Si les environs du
campement sont infectés de chakals et de sangliers, au lieu d'élever une tente, on
suspend avec des cordes son hamac entre des arbres; d'un lapis étendu on se fait
un dais pour se préserver de la rosée, et l'on s'endort en sécurité. Dans les plaines
situées entre Constanlinople et le Taurus ou les Balkans d'Europe, ces précautions
deviennent même inutiles; le climat y est d'une douceur extrême, et les animaux
sauvages ne se hasardent que rarement dans ces longues steppes nues.
Le malin, le soleil se lève sans aurore et inonde subitement la lerredeses rayons.
Un léger cri du guide fait accourir vos petits chevaux arabes et slaves, aux yeux à
fleur de tête, au front saillant et aigu. Vous partez, et, s'il le faut, votre monture
ira jusqu'au soir sans broncher, sans s'arrêter même pour boire. De dislance en dis-
lance, on rencontre quelque tombeau turc, avec ses deux colonnes debout, que,
sous le crépuscule, on pourrait prendre de loin pour deux rayas qui causent. Parmi
ces colonnes, il y en a de très-belles, et même d'antiques, en marbre blanc ; presque
toujours elles sont penchées : qui sait si par là les anciens imans ne voulaient pas
indiquer la chute du guerrier retombant au soin de la terre? Ces sépulcres aller
nent sur les routes avec les fontaines. Quelquefois celles-ci sont couvertes d'un
LE MONDE GHECO-SLAVE. 177
Ironc d'arbre creusé, ou d'une grosse pierre forée et plantée sur l'orifice du puits.
On trouve de ces pierres qui sont d'élégants chapiteaux pareils à ceux qui ornent
les gracieuses fontaines des petites rues déterrées de Pompeïa. Au-dessus de ces
puits, les Grecs et les Bulgares du désert ont soin d'entretenir, pour l'usage de leurs
caravanes, un balancier et un seau formés d'un tronc d'arbre.
Autant ces jilaines sont tristes et dépouillées, autant les villages sont frais et
riants. Voyez ceux des musulmans gréco-slaves de la Bosnie, de la Macédoine et
de l'Albanie : le silence règne dans les rues désertes; mais ces bosquets qui entou-
rent, qui cachent presque chaque maison, ces arbres qui entrelacent autour des
fenêtres et des portes leurs branches chargées de fruits, ces eaux courant sous
l'herbe haute, comme à la dérobée, vers la cabane qui sert de salle de bain h la fa-
mille, tout cet ensemble, enlin, porte un caractère d'innocence, de pureté calme,
qui ramène la pensée vers les jours des patriarches. Si l'on entre dans un village
chrétien, par exemple dans un celo bulgare, on n'y remarque pas le même luxe de
végétation, parce que le Bulgare, exploitant toute la campagne, ne peut consacrer
autant de soin à l'entourage de sa demeure; et puis il est raya, il tremble de pa-
raître riche, il enfouit sous le sol sa hutte de branchages. Mais attendons le soir.
Dès que la nuit approche, on voit descendre de toutes les montagnes voisines les
bergères et les enfants ramenant du désert leurs innombrables troupeaux. A leurs
chants joyeux se mêlent le bêlement des moutons, des chèvres, le mugissement des
grands buUles et le tintement de la sonnette des vaches-mères. Chaque baba (femme
de ménage bulgare), debout sur le seuil de sa cour, compte le bétail au passage,
et se prépare à traire le lait. Alors se révèle toute la magie agreste des Balkans.
En Orient même, où l'hôte est un être si sacré, l'hospitalité des Bulgares est pro-
verbiale, elle ne peut être comparée qu'à la pMloxenia des Grecs. C'est grâce à
cette hospitalité que les coins les moins fréquentés de l'empire deviennent abor-
dables pour le voyageur. En Serbie, il en est de même : dès que sont dissipés les
premiers soupçons que provoque nécessairement l'arrivée d'un inconnu chez des
hommes qui ont été longtemps esclaves, dès qu'ils se sont assurés qu'on ne leur
veut pas de mal, ils sont tout à l'étranger. Le Serbe offre à son hôte la place d'hon-
neur au foyer, le consulte pour les lois de l'État, comme pour l'organisation de sa
famille. Dans toutes les cabanes où entre l'étranger, les petits enfants viennent :i
lui en souriant, au lieu d'aller se cacher, comme font les enfants des Turcs. S'il vi-
site un riche citoyen, la maîtresse de la maison se présente d'abord pour lui baiser
la main, et il ne peut échapper à cette triste politesse de l'Orient qu'en élevant la
main et la posant à la grecque sur son cœur. Introduit dans la salle d'honneur,
qui sert en même temps de chambre à coucher, sans laisser, ainsi que doivent faire
les Turcs, leurs souliers sur le seuil, il s'avance, en Franc libre, sur les beaux tapis
rouges, et va se placer, en face du knèzc ou chef, sur des coussins de velours.
L'habitant des villes n'exerce pas l'hospitalité avec moins d'empressement que
le montagnard. Pour héberger le Franc, il vient souvent le chercher au hane{{),
que l'on quitte sans regret, car tout ce que le voyageur peut se procurer au liane,
c'est une chambre vide pour lui et une place à l'écurie pour son cheval. Il faut
aller à la mehana (2) prendre ses repas; et si c'est l'hiver, dans une chambre sans
vitres, on n'a pour se préserver du froid qu'un ntaiigal, plat de braises (ju'il faut
(1) Hôtellerie.
(2) Restaurant oriental.
178 LE MONDE GRECO-SLAVE.
renouveler sans cesse. Content de quitter un tel gîte, vous suivez votre nouvel
hôte, dont la famille regarde comme une fête votre entrée sous son toit. Ce jour-là
une activité inaccoutumée règne dans cet intérieur d'ordinaire si monotone. Pour
vous honorer, votre hôte invite tous ses voisins. Le chef de la maison, qui mange
presque toujours à part, trop respecté de la famille pour qu'elle ose partager son
repas, ce pontife du foyer descend celte fois jusqu'à la table commune. Le raki
(eau-de-vie de pinines ou de cerises sauvages) circule d'abord, dans un gobelet
grossier chez le pauvre Bulgare, mais, chez l'Albanais, leGrec, le Slave Macédonien,
dans une belle et ancienne coupe, souvent dorée, où ont bu les aïeux. Transmise
aux convives par le père, qui la vide le premier, elle passe à la ronde. On mange
au même plat, mais avec beaucoup plus de propreté qu'un Franc ne le croirait
possible. Le dîner fini, les toasts commencent, car l'Oriental ne boit qu'avant et
après ses repas, et rit de nous voir boire en mangeant. Si les libations se pro-
longent longtemps, c'est que le Grec et le Slave aiment la conversation, et que le
vin l'anime. L'ancien de la famille se lève enfin de table, en disant : Nous nous
sommes assis honnêtes, nous nous levons en tout honneur. De la salle (oda), on
passe au tchardak (espèce de belvédère), où les pipes et le café ne tardent pas à
être apportés. De même qu'en Orient on boit à la même coupe, ainsi l'on fume, en
signe de respect, au même tchibouk, que l'on se passe de main en main. Aussitôt
après le coucher du soleil, l'étranger est conduit dans l'appartement qui lui est
destiné, et sur le seuil de sa chambre les enfants, de préférence les jeunes filles,
veillent toute la nuit comme des anges silencieux, en se relevant les uns les autres
jusqu'au jour, pour entretenir le feu et garder le sommeil de leur hôte.
D'autres fois, au lieu d'un pareil accueil, le voyageur ne trouve le soir, au bout
de sa route, qu'un lume désert et ruiné, où, seul avec son guide, il étend son
grabat et mange les provisions dont il s'est pourvu. Ce cas se reproduit fréquem-
ment en Romélie, en Bosnie et vers le bas Danube, où les Russes ont tout détruit.
Mais souvent aussi il rencontrera dans ce hanc abandonné une compagnie de pali-
kares, et l'arrivée d'un vrai Franc éveillera chez eux une gaieté, une verve poé-
tique où se révélera tout le moderne hellénisme. Tantôt ce seront des danses
mimiques et à caractères, comme l'Europe n'en connaît plus ; tantôt ils raconte-
ront quelque légende des anciens temps de la ville, c'est-à-dire de Stamboul, qui
égalera en luxe d'images les plus merveilleux contes de l'Asie ; ou bien ils se
livreront à des exercices où éclate leur admirable souplesse, et où l'on reconnaît
tous les jeux décrits par Homère. Puis, s'accompagnant de la lyre de leurs frères
barbares, comme quelques-uns appellent encore les Slaves, c'est-à-dire de la
gousla, ils chanteront leurs derniers combats. Au milieu du silence profond des
auditeurs assis en cercle autour du feu, passe et repasse, pleine de vin pourpré,
l'énorme tchoutoura, bouteille en bois ciselé, dont le bouchon, de bois aussi,
ferme si hermétiquement l'orifice, qu'on a peine d'abord à le croire séparé du
vase. Peu à peu tout s'anime, la réserve fait place à l'abandon, et alors devient
claire la grande, l'éternelle antithèse entre l'Orient et l'Occident. Le raya gréco-
slave a plus de perspicacité, il embrasse, grâce à son esprit naturel, un plus vaste
cercle de faits que nos paysans occidentaux : de là toutes les questions dont il
accable les voyageurs étonnés sur les événements et les institutions de l'Europe
civilisée, et les observations, toutes plus ou moins malignes, faites à parte sur
chacune de leurs réponses. L'Oriental admire le Frankistan pour ses lumières et
pour la discipline formidable de ses troupes, mais il le croit impie, novateur, sans
LE MONDE GRÉrO-SLAVE. 179
rospocl pour les mœurs ol la vioillosso. Noire costiinie le fait sourire, nos rapides
saluts lui paraissoul sans diiinilé, nos danses elFéniinées le révollenl, noire galan-
terie lui semble une prosliluliitn; les statues, la niusicjue instrumentale, Iransfor
ment pour lui nos églises en temples d'idoles; nos théâtres lui paraissent une
insulte au Créateur. Il appelle tyrannie notre manière de traiter les domestiques,
et ne peut comprendre les nuances si variées de noire état social. Kn effet, dans ce
pays, où le dernier raya et le capitaine cau.sent ensemble sur le même pied, les
gens pauvres n'ont pas à supporter les mêmes humiliations que chez nous, et la
classe ouvrière ne peut éprouver les irritations d'amour-propre qu'excitent parmi
nos travailleurs le luxe et le ton dédaigneux de la bourgeoisie et de l'aristocratie.
En Turquie, les valets no sont que ce qu'étaient les pages de notre féodalité, des
enfants que des familles d'un rang égal se conlient entre elles; de cette domes-
licité on peut s'élever aux plus hautes positions. Ouant aux esclaves des musul-
mans, ils ont aussi de très-grandes facilités pour sortir de leur état, qu'on ne |)eul
nullement comparer à celui des nègres de nos colonies.
VI.
Les Gréco-Slaves, beaucoup plus rapprochés delà nature qu'aucune autre race eu-
ropéenne, ont par là même conservé dans leurs mœurs de nombreuses traces de la
vie antique, beaucoup de poésie primilive, comme aussi beaucoup de supei'stitions.
Chez eux, les nymphes et déilés locales du rocher, de la source, de la montagne,
de la ville ou du foyer, n'ont pas cessé d'être vénérées sous le nom iVangcs et de
ffdfiies. Le génie (sticlicîon) se manifeste de diverses manières dans les lieux qu'il
protège; tantôt il apparaît sous la forme d'un serpent; tantôt un souille aérien, une
lumière nocturne, révèlent sa présence. Les sorcières thessaliennes font descendre
la lune des cieux, et l'astre transformé en génisse leur donne un lait qu'elles em-
ploient dans les opérations magiques. La foi dans les talismans est universelle. Chré-
tiens et Turcs, dans leurs maladies, avalent des papiers enchantés, ou boivent de
l'eau que les sorciers ont bénie en y plongeant deux cailloux sacrés, emblèmes de
deux génies, mâle et femelle. Les Slaves portent souvent dans leurs poches du poivre
rouge ou de la corne de chamois pour se préserver du mauvais œil. De là la défense
faite par les Turcs aux ghiaours de regarder leurs étendards. •
Dans ce théocralique Orient, où la religion est restée la base des mœurs, toutes
les fêtes nationales sont des fêtes religieuses. Les Gréco-Slaves ont dans l'année
deux grands jours, celui de Pâques et celui de Noël ou de l'Epiphanie, nommés,
l'un fête des Lumières, l'autre fcte du Jourdain ou de la Bénédiction des eaux. La
veille de Noël, chaque famille se procure un pain sans levain, dit tc/icsnitsa, et fait
rôtir un cochon tout entier ou quelque autre animal ; on appelle ces mets pcsivo, pct-
chenîtsa (le rôti par excellence). La nuit se passe à l'église, ou plutôt dans l'enceinte
qui l'environne. Là tout le peuple est réuni, et quand, caché par les voiles qui dé-
robent le sanctuaire à tous les regards, le papas, au milieu de la liturgie, fait re-
tentir les solennelles paroles : jMix bojiy, Chrislos se rodi (paix de Dieu, le Christ
est né)! alors la population se sent électrisée, et tous répètent d'une voix de ton-
nerre : f^o istitum rodi (il est véritablement né ! ) Puis chaque voisin embrasse son
voisin, l'ennemi cherche son ennemi, pour lui donner, en l'embrassant, \apaix de
DifM; même les époux, s'ils se rencontrent, sont forcés d'échanger un baiser en
180 LE IMOISDE GRÉCO-SLAVE.
public. De retour au foyer, la famille réunie s'embrasse encore, et, chacun tenant
à la main une bougie allumée, on se met à table. Le chêne coupé pour faire cuire
ce l'epas de l'aurore n'a pas été brûlé entièrement ; le premier visiteur qui se pré-
sente le matin est prié de frapper de son bâton sur cette bûche sacrée ; il le fait en
disant : A vous autant de chevaux, de moutons, de vaches, que cette bûche a donné
d'étincelles! L'accent plus ou moins affectueux avec lequel il prononce cette béné-
diction est un augure plus ou moins favorable pour la famille. Les tisons non con-
sumés sont alors éteints et réservés pour être suspendus aux branches des jeunes
arbres fruitiers, qu'ils feront prospérer.
La Pâque , en grec lampri (jour de lumière), commence de même à minuit,
quand le pope du fond de la cella a crié : Christos cmcsti ou voskres (le Christ est
ressuscité). A ces mots, tout le monde répond : Fo istinou voskres (vraiment res-
suscité); et, comme à Noël, ce ne sont partout que fraternels embrassements. L'anu-
phora (pain bénit) est partagé entre tous; on s'invite pour manger l'agneau, que
chaque famille, même la plus pauvre, n'a pas manqué d'immoler. Les villages et les
montagnes retentissent de coups de carabine, et du cri : P"o istinou voskres. Les
passants qui se rencontrent se présentent des œufs de Pâques et les choquent l'un
contre l'autre; l'œuf cassé appartient à celui qui le brise, et qui lire de cette cir-
constance un augure de longévité pour lui-même. Cet usage grec est passé jusqu'à
Pétersbourg, à travers tous les pays slaves. En Serbie et en Bulgarie, les réjouis-
sances pascales ont ordinairement pour théâtre le foyer domestique; car, à cette
époque de l'année, la nature, engagée dans sa dernière lutte contre les vents du
nord, est encore inhospitalière; vers le sud, au contraire, les festins se célèbrent
en plein air sous des tentes. Durant la sainte semaine, l'Albanais et le Monténégrin
cessent de guerroyer; c'est la trêve qu'avaient coutume d'observer chaque dimanche
nos châtelains féodaux. Mais les haines héréditaires ne tardent pas à se jurer de
nouveau sur la tombe des aïeux. Le lundi ou le mardi après Pâques, on se rend au
cimetière ; chaque famille porte une tablette généalogique, transmise d'âge en âge,
où sont écrits les noms de ses morts, et qui ressemble assez aux dypliques des an-
ciennes catacombes latines et grecques. On allume sur les tombeaux des bougies
ou des lampes, et la journée se passe en prières funèbres pour les âmes des défunts.
Alors on songe aussi à leur mémoire terrestre ; on exalte ce qu'ils ont fait de bien,
et, pour perpétuer leur noble sang, on cherche de dignes alliés; les mariages se
concluent, ainsi que les fraternités. Cette dernière institution, que les Gréco-Slaves
ont seuls conservée en Europe, consiste dans une adoption solennelle, comme frère
ou comme sœui', de la personne que l'on préfère. Pendant cette belle cérémonie,
bénie par le prêtre comme un mari;)ge, ceux qui s'aiment se tiennent par la main,
et par-dessus la tombe de leurs pères se mettent mutuellement sur la tête une
couronne de 'feuilles nouvelles; puis ils se donnent le baiser d'union, qui les rend
l'un pour V aulre pobratim, frères ou sœurs d'adoption, poolchim, pomaika, mères
ou pères adoptifs. Ainsi liés, les frères et pères en Dieu sont tenus de s'entr'aider
en toute occasion suivant leurs moyens, jusqu'à l'année suivante, où ces mêmes
liens se renouvellent, à moins qu'on ne préfère les contracter avec d'autres per-
sonnes. Ces liens ne sont plus indissolubles comme il paraîtrait qu'ils l'étaient au-
trefois, mais ils ne sont pas moins sacrés, et le Serbe comme le Bulgare n'ont point
de formule de serment plus solennelle que de jurer par leur frère adoptif. L'in-
stitution du ;jo6m/s<i'o (syn-adelphotis) a chez les klephtes un caractère encore
plus chevaleresque : deux klephtes qui ont formé cette alliance sont unis à la vie
LE MONDE GUÉCO-SLAVE. 181
et à la mort. Un kleplile altaciué par les Turcs doit échapper avec son pobratiiii,
ou succomber avec lui ; ils sont devenus solidaires et inséparables, comme Orcslc;
et Pylade.
Chez les peuples pasteurs des montagnes, ainsi que chez ceux du nord, les
mœurs se distinguent par leur rudesse. Les Slaves danubiens et les Moldo-Vala-
ques ont souvent de sanglantes visions. Les po|)ulations de la Serbie, de la Ilertse-
govine, ont conservé plus d'une sombre légende d'âmes condamnées, après la mort,
à errer sur la terre pour expier leurs fautes, ou même à .se renfermer dans le sé-
pulcre, pour y faire vivre les voitkocll aks oa vampires. Le voukodluk (littéralement
loup-garou) dort dans sa tombe, les yeux ouverts, le regard fixe; ses ongles et ses
cheveux croissent, un sang chaud court dans ses veines. C'est aux nuits de pleine
lune qu'il sort pour faire ses courses, et sucer le sang des vivants, en leur ouvrant
la veine dorsale. Quand un mort est soupçonné de quitter ainsi sa couche, on le
déterre solennellement : s'il est en putréfaction, le pope se borne à l'asperger d'eau
bénite; s'il est rouge et sanglant, on l'exorcise, et, en l'inhumant de nouveau, on
lui plonge un pieu dans la poitrine, pour qu'il ne bouge plus. Autrefois les Serbes
criblaient de balles la tête du cadavre, puis brûlaient le corps. Ils ont aujourd'hui
renoncé à ces vengeances, mais ils répètent encore que les corbeaux les plus af-
famés fuient loin de ce cadavre vivant, sans même oser le toucher du bout de leur
bec. La Thessalie, l'Épire et les f'iakhi du Pinde connaissent une autre espèce de
vampires dont parlait déjà l'antiquité : ce sont des hommes vivants en proie à une
.sorte de somnambulisme, qui, saisis par la soif du carnage, sortent la nuit de leurs
huttes de bergers, et courent la campagne, déchirant de leurs morsures tout ce
qu'ils rencontrent, hommes ou bestiaux. Ces voukodlaks, avides surtout du sang
frais des jeunes filles, s'accouplent, dit le peuple, avec la vicchtitsa, gnome femelle,
fantôme aux ailes de feu, qui descend la nuit sur le sein des braves endormis, les
étreint dans ses embrassements, et leur communique sa rage; quelquefois aussi,
changée en hyène, la vicchtitsa emporte aux bois les petits enfants.
Toutes ces terreurs d'hiver se dissipent peu à peu devant le sourire du printemps.
La résurrection de Lazare devient, dans les chansons des paysans, le symbole de
cette renaissance de la nature. Le lendemain du dimanche des Rameaux, les jeunes
filles, au lever du soleil, rassemblées avec leurs amphores autour de la tchcsma
(fontaine), chantent l'eau délivrée de la glace, le ruisseau troublé, auquel l'œil ar-
dent du cerf, image du soleil, rend, en s'y mirant, la limpidité. Puis, quand vient le
soir, assises à la porte de la chaumière paternelle, elles répètent : « 0 saint George,
ta fête est prochaine; mais en revenant m'amène t-clle un époux? Oh ! puisse-t-elle
ne plus me trouver chez ma mère! Puissé-je être morte ou fiancée! » La veille de
la Saint-George arrive. Alors les femmes mariées s'en vont cueillir des herbes
printanières, surtout celles qui entrent dans la composition des philtres d'amour:
elles jettent ces plantes dans l'eau puisée sous la roue du moulin, emblème de la
roue de la fortune, et le lendemain à l'aurore elles se lavent avec cette eau, espé-
rant rajeunir comme la nature, dont elles aspirent ainsi les sucs mystérieux ; en-
suite elles s'attachent derrière l'oreille ou se mettent à la ceinture des bouquets de
fleurs nouvelles, et s'en vont à l'église. Pendant ce temps, chaque père de famille
fait couler devant sa porte le sang d'un agneau; on sert cet agneau rôti tout entier
au grand repas domestique qui se donne en l'honneur de saint George, patron des
tribus slaves, et représentant général des laboureurs. Cette fête, une des plus po-
pulaires parmi les Danubiens, arrive vers la lin d'avril; elle est, comme le scmik
TOME I. 12
182 LE MONDE GRECO-SLAVE.
des Russes, destinée à célébrer le retour du soleil, en même temps qu'à honorer
un pieux anniversaire. A partir de ce jour, le paysan de la péninsule ne couche |)lus
qu'en plein air, sous ses hangars ou ichardalis, kiosques charapèti'es ouverts de tous
côtés : à ses yeux, le dragon tué par saint George est vraiment le génie noir et
glacé de l'hiver. C'est après la Saint-George que les bergers partent avec leurs
tentes et leurs troupeaux pour le désert, et les haïdouks ou klephtes pour la mon-
tagne. C'est aussi à cette époque qu'ont lieu les grandes assemblées nationales des
tribus libres de la Turquie. Dans ces assemblées, qui rappellent les champs de-mai
de l'ancienne France, on arrête, comme chez les Gaulois du temps de Clovis, le
taux de l'impôt que doit payer chaque tribu dans l'année; on, si l'on est en guerre,
on trace le plan de la prochaine campagne. A ces réunions, qui se tiennent dans
certains couvents privilégiés, le laboureur et le marchand se rendent d'une distance
de cinquante à soixante lieues. Le premier jour est voué aux prières; le commence-
ment et l'issue des offices sont annoncés par des salves de carabines ; on couche en
plein champ autour du monastère; on prie, on délibère, on danse, et le peuple dans
ses hymnes célèbre deux choses que jamais Oriental n'a pu séparer, son Dieu et sa
patrie. La slivovitsa (eau-de-vie slave) coule en abondance; des chèvres, des mou-
tons entiers sont cuits et servis sur l'herbe. Les cimetières, autour desquels se tien-
nent ordinairement ces réunions, sont ornés çà et là de drapeaux de diverses cou-
leurs ; et, comme pour réjouir les mânes plaintives, on se livre sur les tombes à des
divertissements variés.
Pendant ce temps, les vieillards discutent gravement des plans politiques ou des
projets d'alliances entre les familles ou les villages. Chacun parle à son tour et
motive son vote. 11 y a parmi les capitaines de la tribu des orateurs pleins d'élo-
quence, parfois des Gracchus, dont les moines sont obligés de tempérer la fougue.
Le clergé slavo grec, avec des dehors plus austères que le nôtre, est cependant
beaucoup moins séparé du monde civil. Non salarié par l'État et très-pauvre, il est
obligé de vivre davantage avec les populations, de s'associer à toutes les douleurs
comme aussi à toutes les joies des hameaux ; il est l'hôte nécessaire de tous les
festins, il est le juge de toutes les querelles. Soumis par des barbares étrangers au
christianisme, les Slavo-Grecs n'ont sauvé leur nationalité, à travers les âges,
(ju'en la cachant au fond du sanctuaire, en investissant, à l'instar des Gaulois de
l'époque mérovingienne, leurs évoques de tout le pouvoir civil laissé à leurs cités
conquises, et en les proclamant dcspoti, vladikas. Mais le despote, ou mieux Vigou-
mène, présent aux fêtes nationales, n'en trouble point la gaieté, comme ce serait
souvent le cas si un semblable usage existait dans nos communes rurales. Sans
se mêler aux danses, il les regarde en spectateur satisfait. C'est qu'au lieu d'affaiblir
la morale publique, ces danses la fortifient et élèvent les âmes vers l'héroïsme.
Voyez \es: palika7's grecs et les younaks slavons préparer leur danse du kolo; ils se
placent sur deux lignes dans une plaine ouverte : chacun saisit son voisin par la
ceinture, en lui tendant un mouchoir blanc. Alors commence le koln (danse du
cercle), qui va s'élargissant toujours, entraînant par centaines, dans sa course cir-
culaire, tous ceux qu'elle trouve sur son passage.
Ailleurs, dans quelque coin de la plaine, au son de la govsla, s'exécute une
danse plus paisible, celle de Voie, où le danseur et la danseuse isolés tracent des
cercles de plus en plus étroits l'un autour de l'autre. On voit aussi danser la valaque
(la motnatchka igra des Bulgares), qui consiste à tourner sur les talons en se bais-
sant et se relevant, puis à sauter en rentrant les genoux et en faisant claquer les
LE MONDE GRÉCO-SLAVE. 183
doigts. On retrouve celle danse chez les paysans de la Moscovie; burlesque et dis-
gracieuse, malgré la naïveté de ses figures el la prodigieuse souplesse avec laquelle
on les exécute, elle semble avoir été inventée pour des peuples satyres. Les Grecs
ne daignent pas danser la vainque; mais, Ib-haut sur la colline, voyez-les exécuter
leur terrible pyrrhique, appelée aussi Vaîbanaise, qui fait trembler au loin la
terre et inonde de sueur l'homme le plus fort. Celui qui la mène frappe du pied en
cadence, et tous ceux qui le suivent l'imitent, tantôt en brandissant leurs sabres
nus, tantôt en élevant leurs bras entrelacés.
Dans l'ancienne société hellénique, chaque danse était, pour ainsi dire, un récit,
le résumé d'un drame; chacune avait un caractère; il fallait que la pantomime
suppléât la parole, et fftl assez claire pour faire comprendre le sujet. L'art de la
danse, devenu ainsi une véritable étude, atteignit chez les anciens Grecs une haute
perfection, dont il est douteux que nos danses modernes approchent. Chaque pro-
vince grecque a encore aujourd'hui sa danse locale toujours figurée, et qui semble
n'être que le souvenir dénaturé d'une pantomime religieuse d'avant le christia-
nisme. Les paroles chantées qui accompagnent cette pantomime, retracent presque
toujours un événement récent qui intéresse toute la province; celte chanson
accompagne constamment la danse faite pour elle, et l'une ne tombe jamais sans
l'autre en désuétude. Le plus remarquable débris des antiques théories helléniques
est la romaika, dont la simple voix ou le son du Ihéorbe règlent les mouvements
cadencés. Homère décrit en vers magnifiques celte danse, qu'il place parmi les sujets
sculptés sur le bouclier d'Achille. Les figures de la romaika rappellent encore,
comme jadis, les détours du labyrinthe, où le fil d'Ariane dirigeait Thésée contre
le monstre. Le trouble de l'amante de Thésée revit entièrement dans l'éloquente
pantomime de la jeune coryphée, qui dirige, en agitant un mouchoir blanc, la
longue chaîne de ses compagnes, se porte en avant, en arrière, s'élance, puis reploie
en spirale cette belle guirlande, dont elle est la tête et la fleur. Les Slaves ont
modifié, sous le nom de kola, cette antique danse athénienne. Ils ont de même
emprunté leur musique aux peuples grecs, et la yousla parait être le seul instru-
ment d'origine vraiment slave. Cette grossière guitare est de bois dur taillé en
forme de demi-poire et garni en cuivre, avec un long cou à tête de cygne ou de
bélier. Sept ou dix cordes en crin de cheval, étendues sur un tympan de fine peau,
et qu'on touche avec les doigts, complètent l'instrument. A défaut de la flûte d'Al-
banie, la gousla dirige les danses, qui, tantôt douces et fraîches églogues, tantôt
turbulentes tragédies, excitent l'étonnement d'un Européen. Si ces danses, ainsi
altérées, exécutées dans leur simplicité rustique, sont pourtant d'une si profonde
poésie, que deviendraient-elles, rehaussées ou transformées par l'art? Et combien
ne doit-on pas regretter qu'on n'ait pas encore songé à les réhabiliter ! Malheu-
reusement les Gréco-Slaves civilisés, c'est-à-dire francises, dédaignent ces jeux,
transmis par la sainte et noble antiquité; ils regrettent de ne pas connaître les
danses de nos salons, et rougissent d'eux-mêmes comme s'ils n'étaient que des
barbares. C'est ainsi que le mépris des Francs pour des mœurs qu'ils ne compren-
nent point égare les libéraux d'Orient, el les porte à dépouiller leur pays de tout
ce qui en constituait la poésie et la vitalité.
184 LK MONDE GRÉCO-SLAVE.
VII.
L'organisation sociale des Gréco-Slaves n'est pas moins cligne d'attention quo
leurs mœurs. Le génie de ces peuples les appelle impérieusement à l'association, à
la vie communale, aux formes représentatives. Redoutant l'impuissance de l'individu
livré à lui-même, ils agissent toujours ensemble, et s'unissent pour la moindre en-
treprise. Sauf les époques d'anarchie et d'illégalité, la commune orientale s'est
toujours administrée elle-même, nommant ses propres juges et les percepteurs de
l'impôt. Il en était ainsi sous l'empire grec, et les sultans, avant la réforme, main-
tenaient de tous leurs efforts cet état de choses. Les kalifes arabes s'étaient em-
pressés d'introduire dans leurs codes ce principe fondamental des antiques libertés
grecques, d'après lequel toutes les charges imposées aux localités par le gouverne-
ment centi'al. en y comprenant la levée des recrues militaires, doivent être répar-
ties dans chaque commune par la commune même. De cette manière, une fratei'-
nelle solidarité avait pu s'établir entre les membres de la commune, devenue une
grande famille; mais à ce degré s'arrêta le développement de la civilisation gréco-
.slave, et encore aujourd'hui ces peuples ne conçoivent que très -confusément les
idées générales d'empire, d'État, de religion. En revanche, ils ont conservé beaucoup
mieux que les Occidentaux les traditions locales et les observances héréditaires, en
un mot, les mœurs. Un fait remarquable n'a pas peu contribué au maintien des
vieilles coutumes : c'est le respect que les Gréco-Slaves vouent aux vieillards, et
l'influence que ceux-ci exercent parmi leurs concitoyens. Tout raya de soixante ans
ne paie jilus de haratch, et le Turc même qui le rencontre lui passe la pipe et lui
sert le café. Une telle déférence pour l'âge assure au père une autorité qu'il n'a
point parmi nous. Cette royauté domestique et l'obéissance des enfants aux désirs
des anciens, que leur âge rend amis du repos, servent de frein à l'ardeur inquiète
qui entraîne l'Oriental vers la vie nomade, et opposent un puissant remède à cette
fièvre d'itidividualisme, qui mine la société européenne.
Il ne faut qu'examiner rapidement les institutions de ces peuples pour se con-
vaincre qu'elles sont restées à l'étal patriarcal. Souvent un village gréco-slave .se
compose d'une seule famille qui se gouverne elle-même, et ne communique avec
les grands pouvoirs du pays que par son chef, en grec gérante, en slave staréchine.
Ce juge ou père n'est pas toujours le plus vieux de la famille : son pouvoir lui vient
de l'élection; il a été placé sur le fauteuil par l'assemblée domestique, solennelle-
ment réunie sous les icônes (1) héréditaires. On a choisi le plus sage, le plus expéri-
menté, et c'est en vertu de ce mandat que le géronte dirige les travaux, garde la
caisse, fait les prières, paie les tributs à Dieu et à l'empereur. Si la famille vient à
n'être plus contente de son chef, ou si l'âge a affaibli ses facultés, elle en proclame
un autre. Quand plusieurs familles ne sont plus assez nombreuses pour pouvoir
vivre chacune isolée et indépendante, elles s'agglomèrent en un seul lieu, et jurent
\e zadrouga, serment qui les oblige à s'entre-défendre. Telle est, dans la Bulgarie,
l'origine de toutes les municipalités; les cabanes sont réunies, et une haie commune
sert de rempart. En Serbie, au contraire, les huttes sont éparses, cachées dans lé-
(!) Images saintes.
LE MONDE GRECO-SLAVE. 18a
paisseur îles bois el dans les gorges dos montagnes, el les Turcs, même au temps
de leur puissance, ne se hasardïMeul jamais près de ces villages ([ue par troupes
considérables; car, si le mahométan avait pour maxime qu'il est permis de tuer un
gliiaour, le Serbe de son côté ne croyait pas pécher en tuant un Turc. Lestaréchine
de chaque famille distribue à ses enfants et à ses frères les vêtements et la nourri-
ture; il les réprimande quand ils ont commis des fautes. Prêtre du foyer, aux
grandes fêtes il i>rend l'encensoir, et, entouré des siens, encense V iconostase, autel
des patrons de la race. Aux repas sacrés de l'Epiphanie et de Pâques, un cierge
brCde devant lui, el chacun vient respirer la fumée de la cassolette d'encens qu'il
tient durant la prière.
Ainsi le foyer vital de la civilisation de l'Orient est la famille : sur celte petite
république patriarcale est modelée toute la hiérarchie administrative. Les staré-
chines de plusieurs villages, rapprochés par l'intérêt, la position, les besoins, éli •
sent pour présider leur tribunal de police un d'entre eux, qui prend le litre de
hnèze ou prince. La grande cabane de ce prince, appelée konak (palais), esl le plus
bel édifice de la knéjinc oa principauté; elle est ceinte de palissades avec des
tcharduks pour les juges, el des huttes pour les momkcs, soldats, exécuteurs des
arrêts. La sentence est subie sur l'heure, à moins que le condamné n'en appelle à
l'évêque, au pacha, ou, si c'est en Serbie, au sénat de la contrée. Quand il s'agil
d'asseoir un nouvel impôt, le visir ou la régence chrétienne, s'il y en a une, n'a
d'autre moyen légal, pour obtenir le concours des familles, que de convoquer une
assemblée générale de tous les slaréchines : alors chaque famille envoie son chef
voter ce qu'elle a décidé elle-même dans le cercle domestique. Ces parlements,
appelés skoupchtinas , deviennent ainsi l'organe en dernier ressort de la volonté du
peuple, et les fldèles gardiens de tout ce qu'il a conservé, de toulcequ'il reconquiert
peu à peu d'indépendance politique (1).
Chez nous, la portion de souveraineté qui revient au peuple est surtout exercée
par les villes et la bourgeoisie; dans l'Orient européen, où il n'y a que des familles
el des tribus, les cités sont nulles en tant que cilés. Ceux d'entre les habitants qui
ont brisé le lien de communauté de la famille, afin de vivre isolés avec leurs femmes
el leurs enfants, payant, Iravaillant, dépensant pour eux seuls, sont méprisés par le
paysan comme des transfuges passés aux mœurs étrangères. Après avoir répudié
leur vraie famille, ils sont forcés, pour échapper aux périls de l'isolement complet,
de s'en choisir une autre; mais c'est uue famille factice. Sous le nom âeanifrcrk,
chaque corps de métiers forme une association gouvernée par des statuts particu-
liers, exactement comme nos corporations du moyen âge, obéis.sanl à un chef ou
juge élu par tous, qui répond de ses confrères devant l'autorité, et siège par là
même, comme un des slaréchines, dans le conseil du district. Mais ce juge n'est pas
un staréchine de race, un chef de dynastie; il ne représente que des intérêts mer-
cantiles, des ménages isolés, étrangers les uns aux autres ; il est faible, car ce qui
distingue les Gréco-Slaves, c'est le culte pour la pureté du sang, pour les races sans
mélange ; et, tandis que, dans les vieilles sociétés, on voit se multiplier les mariages
•stériles, chez ces jeunes nations, au contraire, il n'y a pas d'homme plus malheu
reux que le célibataire ou l'époux sans enfants.
(1) Celle organisation n'cxisle plus malheureusement que de nom; elle csl paralysée
depuis rabolilion de VArmatolis, milice locale composée de rayas, qui seule pouvait im-
poser aux pachas le respect des droits communaux.
186 I-E MONDE GRÉCO-SLAVE.
L'extrême attachement des parents pour leur race et le respect voué aux liens
de la famille ont préservé rOrient chrétien de ce fléau du célibat prolétaire si
commun chez les nations d'Occident. Tandis que la polygamie dans l'Orient mu-
sulman a eu pour conséquence le célibat forcé des pauvres, une des plus graves
plaies de l'islamisme, le raya chrétien, malgré sa misère, a su garder intacts les
éléments de la famille, et il doit à cette circonstance la supériorité de sa race sur
celle des vainqueurs. On remarque chez les chrétiens d'Orient une tendresse sans
bornes pour les nombreux enfants nés de leurs unions fécondes. La moindre dureté
à leur égard les révolte. A plus forte raison, l'infanticide est-il inconnu parmi eux.
Les mères ne peuvent se séparer de leurs enfants; elles voudraient les tenir con-
stamment sur leur sein. Chez les musulmans, au contraire, le soin des enfants
comme celui du ménage est, dans les bonnes maisons, confié aux esclaves. C'est
grâce à ces mœurs austères, à ce culte profond du foyer, que les familles gréco-
slaves ont toujours été préservées d'une extinction absolue, malgré les avanies et
les proscriptions les plus affreuses. Les hommes peuvent périr dans la tempête, mais
la femme reparait près d'un berceau; génie inviolable du foyer, elle y reste pour en
ranimer les cendres.
Pour des peuples qui comprennent si difficilement encore les idées générales, le
seul mode de gouvernement qui convienne est le système fédératif, ou celui de nos
municipalités du xui" siècle. Toutefois, il ne pourrait s'établir que parmi les habi-
tants des îles et des côtes, là où se sont formées des cités. Les Gréco-Slaves de
l'intérieur mènent encore la vie de clan, et ne peuvent être groupés que par tribus
soumises chacune à une administration particulière. Ce n'est pas notre faute si ces
faits portent en eux la critique complète dvihatH-schérif de Gulhané, que l'Europe
s'est trop hâtée d'applaudir. Absorbé dans les Intérêts locaux, le Gréco-Slave ne
peut saisir nos idées collectives de pays et d'État; il ne vit que pour sa religion, sa
tribu, sa famille, son lieu natal. Aussi, qu'on attaque ces suprêmes objets de son
culte, il les défendra comme un héros, au besoin comme un tigre. Voyez le Monté-
négrin, le Souliote, les glorieux brigands du mont Ida crétois et de l'Olympe.
Loin d'éprouver nos besoins de luxe, de nivellement sous un code unique, et
d'indépendance personnelle, ces peuples en sont donc encore, pour la plupart, aux
mœurs originelles, à l'âge de Thésée et des Argonautes, à l'âge d'une Iliade chré-
tienne. Ils ne réclament pas notre repos d'hommes mûrs; leur exubérante adoles-
cence ne rêve, au contraire, que luttes morales et physiques contre tous les genres
d'oppression ; ils en sont toujours aux croisades contre l'impur islam, à la cheva-
lerie, dont le myslikos, roi de la mer, et le klephtc, roi de la montagne, continuent
les exploits. Leur nationalité exclusive résiste à toute transaction ; ils restent aven-
turiers et fanatiques; ils repoussent tout joug étranger. La seule chose que l'Europe
prosaïque et sceptique puisse tenter, c'est de contenir dans de justes limites cette
noble fougue, car rien de notre sagesse consommée, de nos codes laborieusement
conçus, ne peut convenir à ces populations jeunes, à ces démocraties héroïques,
restées dans l'état grossier, mais puissant, que chantait Homère.
De là deux conséquences que la politique pratique ne doit pas négliger. D'abord,
ceux qui veulent régénérer le monde gréco-slave, en restituant à ses diverses natio
nalités leur ancienne et complète indépendance sur les ruines de l'empire d'Orient,
n'aboutiraient qu'à porter l'anarchie au comble, et rendraient presque inévitables
des luttes acharnées entre les peuples rivaux. Chrétien ou ottoman, républicain ou
monarchique, il faut donc que l'empire de la péninsule subsiste un et indivisible,
LE MONDE GnÉCO-SLAVE. 187
si l'on veut échapper au chaos. On ne doit pas oublier non plus (juc les Gréco^
Slaves, tout comme les chrétiens d'Asie, n'accepteront sans combat qu'une orga-
nisation par tribus, un système de communes confédérées, qui permette à chaque
race de s'administrer à sa manière. Cette séparation des deux sociétés musulmane et
chrétienne, soumises au même empereur, mais placées chacune sous ses propres
magistrats, contentera au fond même les Turcs. Leur soif de domination est pas-
sée; ils ne veulent plus que vivre en paix, dans l'observance de leur loi, mot syno-
nyme de religion dans tout l'Orient. Or, les réformes tentées jusqu'ici par le divan
violent ouvertement cette religion ; elles tendent à placer l'Évangile sur la même
ligne que le Koran, à elfacer toute distinction entre le ghiaour et le croyant. El
quel bon tidèle ne souhaiterait verser tout son sang pour laver d'un tel opprobre
la face du prophète'? Le sultan mine son propre trône en forçant ses concitoyens
à recevoir dans leurs rangs les rayas. Il faut que les deux sociétés obtiennent ce
qu'elles désirent le plus, c'est-à-dire de ne pas se confondre, de rester pures de
tout souffle infidèle, jusqu'à ce qu'étant arrivées par la liberté à une robuste matu-
rité intellectuelle, elles puissent, sans crainte d'altérer leurs éléments propres, se
mêler, s'unir, et prendre part aux grands débats de l'esprit humain.
Tel est le génie de la révolution orientale, telle est la tendance qui pousse à
l'action les peuples gréco-slaves. La Serbie a exclu les Turcs de son sein; la Va-
lachie leur est interdite; la Bosnie, l'Albanie, la Hertsegovine, ofi les deux sociétés
sont mêlées, cherchent à se diviser en deux régions, avec des chefs et une admi-
nistration distincte, ne relevant que du pouvoir central. A Stamboul, les anciens
drograans de la Porte, qui étaient chrétiens et rayas, ont été remplacés par des
interprètes turcs, et tous les efforts de Reschid, alors qu'il était au faite de la puis-
sance, ne pouvaient empêcher le divan de donner exclusivement à des musulmans
les emplois dont il disposait. L'éligibilité des rayas aux dignités de l'État est donc
irréalisable. Ne pouvant distinguer le spirituel du temporel, le mahométan regar-
dera toujours comme apostats ceux de ses coreligionnaires qui obéiront de plein
gré, et sans force majeure, à un chrétien. Le raya, de son côté, en fera tout autant;
il n'y a point de fusion à attendre, et les deux sociétés politiques et religieuses qui
se partagent l'Orient ne se réconcilieront qu'après que leur indépendance adminis-
trative aura été proclamée par le divan.
Si des nécessités politiques on tourne les yeux vers les intérêts matériels, on re -
connaîtra qu'ils n'ont pas été mieux compris par ceux que l'on regarde aujourd'hui
comme les réformateurs de l'Orient, On n'ignore pas dans quel lamentable état se
trouve l'industrie gréco-slave, et combien l'absence de numéraire rend les spécula-
tions difficiles aux indigènes. On sait que le crédit est tombé au i)oint que le taux
moyen de l'emprunt est de 20 à 25 pour 100. Or, c'est devant une pareille ruine
de la fortune publique, que le divan a conclu son fameux traité de commerce avec
l'Angleterre, la France et l'Autriche, traité qui porte le dernier coup à l'industrie
indigène, en déclarant absolument libre, sous la condition d'un droit d'entrée de
5 pour 100, toute importation étrangère. L'Angleterre s'est vantée d'abolir par là
tous les monopoles, et de procurer même aux rayas une plus grande liberté de fa-
brication et de traOc; mais il est évident que, pour fabriquer, il faut pouvoir vendre
au prix courant. Or, les marchandises anglaises, qui encombrent, par suite de ce
traité, les bazars de l'empire, ayant fait énormément baisser les prix, il a été im-
possible aux manufactures indigènes de continuer à produire. Quantité de maisons
arméniennes et grecques se sont trouvées ruinées, comme l'avaient déjà été les
188 LE MONDE GBECO-SLAVE.
Thessaliens d'Âmbelakia par la concurrence des filatures anglaises. Ce traité, si
udieux à Méhémet-Âli, et qui, dans la pensée de Reschid-Pacha, devait régénérer
le commerce de l'Orient, a donc produit sur les intérêts matériels le même effet
que le hatli-schérif de Gulliané sur l'ordre social. Il y a des réformateurs malheu-
reux qui, avec le plus noble cœur, échouent dans tout ce qu'ils tentent.
On objecte qu'un tarif de douanes trop en faveur des fabriques indigènes aurait
développé outre mesure la contrebande, que la configuration du pays turc et les
droits des communes préservaient de toute répression. On aurait pu néanmoins
garder un certain milieu. D'ailleurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que les Turcs, à
l'entrée de leurs villes, font payer aux régnicoles trois fois plus qu'aux marchands
étrangers. Ils avaient cru s'enrichir par là aux dépens des rayas, et cependant Per-
luisier remarquait déjà, il y a trente ans, que, « si les Grecs pouvaient donner un
libre essor à leurs dispositions naturelles, l'empire ottoman arriverait bientôt à la
hauteur fies autres puissances pour l'industrie. Eux et les Arméniens suffiraient pour
l'exercer, et masquer l'apathie de la nation dominante. Combien alors cet Ëlat se-
rait puissant, vu la quantité de numéraire qu'il enlèverait à ses voisins! » Mais la
vieille erreur des conquérants, qui croient s'enrichir en sacrifiant l'indigène vaincu
à l'étranger, subsistait encore dans la tête du novateur Reschid, et c'est ce qui le
détermina sans doute, durant toute l'année 1840, à refuser si durement à l'ambas-
sadeur de l'Hellade, Zographos, les droits que la Porte accordait à tout le reste
de l'Europe : les Grecs étant d'anciens rayas, il crut devoir les traiter comme tels.
Ce système règne toujours : les produits de l'industrie des rayas paient encore, pour
entrer dans Stamboul, des droits plus grands que ceux de l'industrie étrangère.
Quel résultat a eu cette absurde méthode? Les rayas, dépouillés de leurs derniers
moyens de production, n'ont pu continuer à payer leurs impôts, et, dans l'alterna-
tive de mourir par la faim ou par le sabre, ils ont saisi le glaive vengeur. Telle a
été, en grande partie, la conséquence de la conquête des bazars gréco-slaves par
les fabricants anglais; cette invasion de l'industrie anglaise a mis la Turquie en
feu. Il aurait dû en être de ce traité comme du hatti-schérif. En supposant que
l'un et l'autre fussent nécessaires pour calmer l'égoïsme franc, et satisfaire l'opi-
nion libérale européenne, on pouvait les proclamer, mais sans prétendre y soumettre
par la force les provinces et les communes qui, en vertu de leurs anciennes fran-
chises, refuseraient de les accepter.
Le fléau des calicots anglais n'est pas le seul qu'ait introduit cette liberté
commerciale. L'importation et le débit des poteries, quincailleries et modes al-
lemandes, ont l'inconvénient mortel, dans un pays tellement dénué de numé-
raire, de ne se faire que par argent comptant. Aussi, dans toute la Turquie
slave, la monnaie courante est-elle forcément l'argent autrichien. L'Autriche ex-
ploite complètement les rives du Danube, tant moldo-valaques que serbes et bul-
gares; ses commerçants, qui ne sont au fond que des marchands de pacotille,
nommés lipsikani, parce qu'ils s'approvisionnent à Leipsig, n'emportent des pays
slaves que de l'argent sans marchandises, et les appauvrissent ainsi double-
ment.
Il n'est qu'un moyen pour l'empire d'échapper à la dissolution qu'un pareil état
de choses rend inévitable : c'est de modifier en même temps et le traité de com-
merce conclu avec l'Europe, et le fatal hatti-schérif; c'est d'opposer au premier un
système d'octroi plus favorable aux indigènes, ainsi que des primes d'encourage-
ment pour les industries locales, et de paralyser le second par des constitutions pro-
LE MONDE OniiCO-SLAVE. 1 89
Yiuciales mieux aJaptées aux besoins des divers peuples de l'empire, et créées de
concert avec leurs représentants.
La France devrait avoir dans cette grande œuvre de régénération le principal
rôle. Elle (pii favorise partout l'essor des nationalités devrait s'intéresser enfin à
celles de l'Orient gréco-slave. Slais, depuis longtemps, la France ne s'occupe guère
que de l'Orient turc et arabe ; elle néglige profondément les rayas européens, qui
néanmoins disposent des clefs de Stamboul. Le cabinet français avait compris que,
pour régner sur l'Asie, il faut avoir à soi les Arabes; mais, pendant qu'il poursui-
vait ce but, l'Angleterre s'affermissait à Corfou, et la Russie obtenait en Moldo-
Valachie et en Serbie le droit de tutèle sur quatre millions de rayas. Depuis que
cette puissance est investie de ce triple protectorat, elle remue incessamment les
provinces gréco-slaves ; en Bulgarie, en Macédoine, en Hertsegovine, en Bosnie,
partout elle répand des bienfaits, et promet sous main des libertés moins men-
teuses que celles du hatti-schérif de Gulhané. Pendant ce temps la France, absorbée
ailleurs, oublie les régions qui, étant les greniers de Stamboul, peuvent envoyer à
cette cité la vie ou la mort.
D'incalculables avantages récompenseraient pourtant la France de l'appui qu'elle
prêterait aux Gréco-Slaves. L'organisation nouvelle de l'Orient chrétien aurait
pour premières conséquences l'agonie du commerce anglais en Turquie, et le refou-
lement de l'action russe vers les contrées asiatiques. Une grande partie du négoce
et du mouvement de transit entre l'Orient et l'Europe, qui maintenant se fait par
l'Allemagne, se rabattrait vers le sud et tomberait en partage aux armateurs
d'Italie et de Marseille. Il est évident qu'une fois constitués sous l'égide du sultan,
les États gréco-slaves, ayant une administration séparée et n'étant plus forcés de
subir les traités de commerce imposés à la Turquie par l'Angleterre, disposeraient
leurs douanes de manière à grever surtout ceux des négociants étrangers qui, ne
cédant leurs marchandises que pour de l'argent, excluent la réciprocité du gain;
ils favoriseraient au contraire ceux qui, en leur apportant tous les objets de fabri-
cation nécessaires à la péninsule, leur offriraient en même temps les débouchés les
plus avantageux pour leur propre industrie. Dans ce cas, l'Autriche, qui exploite
la moitié de la Turquie d'Europe, devrait bientôt céder une grande partie de ses
profits à la France, puisque, déjà [lourvue abondamment par ses provinces hon-
groises de tous les produits bruts qu'elle pourrait tirer des pays gréco-slaves, le
commerce d'échanges avec la péninsule lui devient presque impossible. Aussi,
quoique cette puissance importe dans les seules principautés moldo-valaques pour
plus de 10 millions par an, les spéculateurs autrichiens, forcés de laisser à d'autres
peuples l'exportation des produits indigènes, finissent-ils par se ruiner. Il n'en
serait pas de même pour la France, qui manque souvent des objets dont le sol
gréco-slave abonde. Mieux en élat que les Allemands de faire des échanges, les
Marseillais approvisionneraient avec avantage ces pays de ce qui leur est néces-
saire; et si, pour échapper aux vexations douanières du transit autrichien, ils pre-
naient la voie de Salonik et de l'Albanie, ils réussiraient infailliblement, après
quelques années de sacrifices, à établir, même sur le Danube, en face des Alle-
mands, une concurrence lucrative. Si le commerce autrichien vient au contraire à
prédominer dans ces contrées, on verra s'y reproduire les dévastations qui signa-
lèrent la domination vénitienne. L'Autriche ne fait pas même grâce de l'impôt aux
trente mille sujets allemands établis en Moldo-Valachie; elle prélève sur eux
annuellement au delà de 10,000 ducats, tandis que ces mêmes Autrichiens ne
190 LE MONDE GRÉCO-SLAVE,
paient pas un para au pays étranger qui les nourrit. Pourtant c'est le coninierco
autrichien qui, malgré des conditions défavorables, a le plus de chances de prédo-
miner, si le statu quo se maintient, et si l'Orient, par sa régénération intérieure,
ne parvient pas à lui opposer une concurrence indigène.
Le Danube est le grand canal de communication entre l'Europe continentale et
l'Orient. Fondant sur ce fleuve tous ses rêves de grandeur, l'Autriche va jusqu'à
espérer que le Danube, tombant dans la mer Noire, rivalisera un jour avec la Mé-
diterranée, comme voie de transport vers l'Asie. En effet, les richesses de l'Inde
ont pour s'écouler en Europe trois voies naturelles, an midi et au nord les deux
mers Rouge et Noire, et entre elles la mer Blanche ou l'Archipel De ces trois grands
bassins du commerce, l'Angleterre en a usurpé un ; les Grecs aspirent légitimement
à en occuper un autre; l'Autriche et la Russie se disputent, au détriment des Slaves
du sud, la possession du troisième. Si ce dernier canal tombe exclusivement aux
mains de l'Autriche, elle réduira par là même le commerce de tout le nord de la
France à n'être que son tributaire. La Bavière le sent si bien qu'elle va creuser
enfin le canal, déjà rêvé par Charlemagne, pour unir par le Mein le Danube au
Rhin, et la société viennoise des bateaux à vapeur danubiens élargit déplus en plus
son action. Ses pyroscaplies ne s'arrêtent plus à la Valachie; ils atteignent, à des
intervalles fixes et très-rapprochés. Trébizonde, Scio, Chypre, la Syrie. Ils avaient
porté sur le Danube, en 1837,47,000 passagers et 75,000 quintaux de marchan-
dises; dès l'année suivante, le chiffre des marchandises s'élevait à 520,000 quin-
taux, tandis que le nombre des passagers atteignait 74,000. Oublieuse de ces ré-
sultats, la France n'a pas même de vice consul dans les deux grands ports danubiens,
Galals et Braïla, où tous les pavillons affluent. 449 voiles ont paru en 1857 à Braïia,
dont 25 autrichiennes, 20 russes, 2 anglaises, une belge, de françaises point; à Ga-
lats, dans la même année, sont entrés 528 bâtiments, dont 48 autrichiens, 50 russes,
8 anglais, 1 sous le pavillon belge, aucun sous celui de la France. Pourtant le Da-
nube, qui, suivant Napoléon, avec ses 500 lieues de cours et ses 120 affluents na-
vigables, est te premier fleuve de l'Europe, le Danube n'appartient à l'Autriche que
par l'entremise des Hongrois, et de plus la double rive serbo-bulgare et nioldo-
valaque occupe les 200 principales lieues de son cours. Il serait donc facile d'en
disputer aux Autrichiens l'exploitation exclusive, surtout s'il est vrai, comme on
l'assure, que notre poterie et notre porcelaine commune pourraient être vendues
avec bénéfice en Valachie au même prix que la grossière faïence allemande. Les
objets d'exportation .seraient les viandes salées pour alimenter notre marine, les
bois de construction des immenses forêts des Karpathes et des Balkans, les cé-
réales, le sel, les peaux, les laines, la cire, le goudron. L'extrême bon marché de
tous ces produits bulgares et moldo-valaques, si le commerce de Marseille consen-
tait à aller les chercher, mettrait fin aux gains énormes que font sur nous les ar-
mateurs d'Odessa. Mais il faudrait pour cela des encouragements officiels.
Si du nord de la presqu'île gréco-slave on se tourne vers le midi pour y chercher
l'action de la France, elle est également absente. La république du Monténégro de-
vient d'année en année plus redoutable et plus influente : son débouché naturel est
le golfe de Cattaro, inexploité depuis la chute de Raguse, mais qui n'en offre pas
moins une des premières positions maritimes de la péninsule. De là on domine
Scutari et presque toute l'Albanie. Les Monténégrins viennent à Cattaro, à Boudva
6t sur la côte, vendre aux Autrichiens leurs viandes fumées, leurs pelleteries, leur
cire et leur bétail. Pourquoi ne pas entretenir, au moyen d'échanges commerci aux
LE MONDE OnÉCO-SLAVE. 191
(les relations amicales avec celle montagne libre? A Scnlari, la France avait un
consulat dès l'année IG^iO, et l'y maintint jusqu'au milieu du xviii" siècle; aujour-
d'hui elle n'en a plus. Les prélalures et les monastères albanais sont dirigés par
des ecclésiastiques venus de l'Autriche seule, qui lient par là même l'Albanie catho-
lique sous sa main. En Bosnie, où les agents secrets russes, anglais, autrichiens, se
croisent sans cesse, le nom de la France est inconnu. Les consulats français de Ja
nina el de Prevesa sont-ils sutlisants pour observer celte longue côte, foyer toujours
ardent de guerre civile, qui s'étend de Raguse à Palras?
En général, toute la politique de la France à l'égard de l'Europe orientale a été
jusqu'ici singulièrement indécise, pour ne pas dire nulle. On craint de favoriser la
Russie, en suivant la ligne où elle feint de marcher, el on se met à la remorque de
l'Angleterre. Des écrivains essaient même de prouver qu'il faut autant que possible
refouler l'essor des Slaves et des Grecs, sous prétexte qu'ils sont amis des Russes.
Sans doute, tous les membres de cette famille se tiennent; on n'empêchera jamais
le Grec ou le Slave d'avoir du penchant pour le Moscovite, comme les Italiens,
les Espagnols, les Belges, ont du penchant pour la France. Cette sympathie naît
d'une civilisation et de croyances communes, et du vague souvenir d'une primitive
alliance de races. Mais il en sera pour la chrétienté orientale comme pour les peu-
ples latins, qui ont chacun des intérêts à part et très-souvent opposés, tout en ap-
partenant au même empire moral, au même ensemble d'opinions et d'idées. Il ne
faut, pour atteindre ce résultai, qu'aider généreusement les nationalités, encore si
frêles, de l'Orient chrétien à grandir libres en face de la Russie. Les Gréco-Slaves
du sud sont le principal levier à faire mouvoir pour raffermir l'équilibre euro-
péen. Placés entre l'est et l'ouest, appartenant à l'Orient par les mœurs, à l'Europe
par l'intelligence, ils semblent destinés, grâce à ce privilège de double nature, à
remplir, comme les anciens Grecs, un rôle de médiateur entre les deux hémisphères.
Leur vœu est de se développer dans cette voie, en s'appuyanl sur les secours et les
lumières de l'Occident, en subissant son influence, non son joug. Ce va'u doit être
compris de la France, qui n'a qu'un moyeu de soustraire l'Europe orientale à l'in-
fluence anglaise et à la protection des tzars : c'est d'y subdiviser la puissance ainsi
qu'elle est subdivisée en Occident, d'y relever les nations opprimées, d'y organiser
enfin des souverainetés nouvelles, de nouveaux intérêts, qui puissent conlrc-balancer
puis.samment les intérêts de l'Angleterre et de la Russie.
Cyprien Robert.
FRANÇOINETTO,
5j>ii>^Siiij^
FAR JASMIAf.
l)eux criliqncs éniinoiils, MM. Charles Nodier et Sainle-Beuve, ont déjà fait con-
îiaître à la France du nord, et l'un d'eux dans celte Revue même, le coiffeur poëte
du midi, ce Jasmin dont le nom est aussi populaire sur les bords de la Garonne qu'a
jamais pu l'être dans aucun pays le nom d'un poëte national. Je ne viens pas
essayer de redire ce que ces deux juges éclairés ont si bien dit; mais Jasmin va
jmblier un nouveau volume de poésies patoises : ce volume, j'ai pu le lire un des
premiers, en qualité d'ami, d'admirateur et presque de compatriote de Jasmin, et
je voudrais montrer qu'il n'est pas indigne de ces charmantes PapUlottes si juste-
ment appréciées maintenant par tous les hommes de goùl. Si la renommée du
coiffeur d'Agen s'était produite tout d'abord à Paris, sous les auspices d'un pané-
gyriste méridional, on aurait pu croire, que Dieu et mon pays me passent le mot, à
quelque peu de gasconnade de sa part. Maintenant que le talent de Jasmin a été
constaté et admiré par des hommes du nord, des Parisiens, et des plus habiles, des
plus écoutés, c'est peut-être à nous, hommes du midi, de dire sans craintequelques
mois sur notre poète : celebrare domestica fada.
J'ouvre donc sans autre préambule le nouveau volume de Jasmin, et je trouve
d'abord V Aveugle de Castel-Cuillé (V JbiKjlo de Castel-Cuille), cette louchante his-
toire qui a fait verser tant de larmes sur toule la ligne des Pyrénées. Si je parle de
larmes versées, ne croyez pas que ce soit une métaphore, comme s'il s'agissait de
quelque drame classique ou de quelque roman élégant; non, c'est une vérité litté-
rale et dont j'ai été souvent témoin : quand Jasmin récite devant un auditoire qui
le comprend, son beau poëme de l'Aveugle, il est difficile de ne pas pleurer avec
lui sur les malheurs de la pauvre délaissée.
FRAISÇOUNETTO. 19^
J'ai vu, j'ai vu couk-r dos larmes véritables.
Kl CCS lannos, ce n'csl pas seulement le peuple qui les répand, le peuple à qui
appartient à la fois le poëte, la langue et l'héroïne, ee sont encore les belles dames
(i'Agen, de Toulouse, de Bordeaux et de Pau, car Jasmin exerce sur toutes celles
qui l'entendent une sorte de fascination que lui-même a très-bien exprimée dans
les vers suivants, en s'adressant à l'une d'elles :
T'ey bisto rire quand rizioy,
T'ey bisto ploura quand plourûbi.
Je l'ai vue rire quand je riais,
Je l'ai vue pleurer quand je pleurais.
Je voudrais bien donner ici une idée de ce poème, mais il a été déjà analysé de
main de maître par M. Sainte-Beuve : je n'ai garde d'y revenir. Quand on a com-
mencé à parler, à Paris, de Jasmin et de ses poésies, l'Âveugle avait déjà paru, mais
à part. La publication d'aujourd'hui n'est qu'une réimpression. Tout ce que je puis
dire, c'est que je l'ai relu avec un plaisir peui-èlre plus vif que dans sa nouveauté.
J'ai retrouvé un charme indicible dans ces descriptions si franchement populaires
et si poétiques pourtant, dans ces détails de mœurs campagnardes d'une vérité si
vivante et en même temps si exquise, dans ce mélange merveilleux de folle joie et
de sensibilité pénétrante, dans ce récit d'une catastrophe soudaine qui vient attrister
les plaisirs bruyants d'une noce de village, dans ces vers surtout faits avec tant
d'art que leur mesure même est l'expression des sentiments qui les inspirent, dans
ces habiles changements de rhythme, ces combinaisons d'harmonie empruntées par
Jasmin aux troubadours qui les avalent eux-mêmes empruntées aux Arabes;
délicatesses savantes qui n'ont de rivales en français que les coupes capricieuses de
strophe inventées parles poètes du xvi" .siècle, et reproduites de notre temps par
Victor Hugo. Qui ne sait maintenant par cœur dans tout le midi la plus grande
partie de ce drame lyrique, et surtout ce refrain si fortement empreint de la saveur
natale?
Las carreros diouyon fleuri,
Tan belo nobio bay sourli,
Diouyon fleuri, diouyou grana.
Tan belo nobio bay passa.
Les chemins devraient fleurir,
Si belle fiancée va sortir;
Devraient fleurir, devraient gfranier, r
Si belle fiancée va passer.
Je demande pardon de citer ainsi des vers écrits dans une langue que personne
ne comprend en-deçà de la Loire, mais il est impossible de faire connaître les
poêles autrement qu'en les citant. Je citerai beaucoup dans le cours de cet article,
j'en préviens d'avance le lecteur. C'est à lui de voir s'il a le courage de s'aventurer
dans ce voyage au milieu d'un monde nouveau, qui lui présentera à tout momenl
des énigmes à deviner, le tout pour connaître quoi? les vers d'un coiffeur qui vit à
deux cents lieues de Paris, cl qui rime en patois gascon. Encore dois-je l'avertir.
194 FRANÇOUNETTO.
pour achever d'être franc, qu'il ne connaîtra ces vers eux-mêmes que irès-impar-
failement, attendu que leur plus grande grâce est dans une mélodie qui tient tout
entière à la prononciation, et dont le langage écrit ne peut donner absolument
aucune idée.
Maintenant, s'il y a un curieux qui ait osé passer outre, malgré cette formidable
annonce, j'aurai moins d'embarras avec lui. Celui-là se sera souvenu que le pauvre
patois gascon, aujourd'hui si méprisé, n'est autre chose que cette antique langue
romane ou provençale, la première langue cultivée de l'Europe moderne, bien dé-
figurée sans doute, bien abâtardie par sa longue décadence, mais charmante toujours
dans son abaissement; celui-là sait que, lorsque le reste de l'Europe était encore
silencieux et barbare, notre langue avait déjà des poètes comme Bertrand de Born,
Arnaud de Marveil, et tant d'autres, et que, même après le naufrage de la nationa-
lité provençale, elle inspira les premiers essais de ses deux filles plus heureuses, les
langues d'Espagne et d'Italie; celui-là n'a pas oublié que Dante se glorifie d'avoir
eu pour maître un troubadour, que Pétrarque a appris à chanter au bord d'une
fontaine de Provence, et que les rois d'Aragon ont appelé à Barcelone des maîtres
dans l'art des vers du pays toulousain pour apprendre d'eux ce qu'on appelait
alors le gai savoir, el gay sabcr.
Toutes ces grandeurs ont disparu, mais le fond du vieux langage est resté. Tout
altéré qu'il est par une longue infiltration du français, ce langage antique a con-
servé des restes nombreux de son originalité primitive. Six siècles de proscription
n'ont pu éteindre complètement son génie. Seulement, après avoir été l'organe des
courô les plus polies et de la société la plusraQinée de la première moitié du moyen
âge, il est devenu l'idiome du peuple seul. S'il a perdu celte subtilité, cette re-
cherche éléganle qu'il avait apprise dans les cours d'amour, et par le commerce
d'esprit des princesses avec les poètes de son beau temps, il a gagné à se re-
tremper dans des mœurs moins apprêtées plus de vie et de liberté. Il est mainte-
nant plus grossier, mais plus expressif, et les .sentiments, les idées qu'il rend, pour
lui venir de l'ouvrier et du paysan au lieu du chevalier et de la dame, n'en ont que
plus de franchise et de verdeur.
Avant d'entrer dans l'examen du nouveau recueil de Jasmin, il est nécessaire de
dire ici quelques mots des formes de la langue el de sa prononciation, afin de
rendre autant que possible les beautés du texte intelligibles à ceux qui sont nés
loin des anciennes provinces du Languedoc, de la Guienne ou de la Provence.
Le patois méridional, connu à Paris sous le nom générique de patois gascon, se
divise, comme tous les patois, en un nombre infini de dialectes. Les principaux
sont : le provençal proprement dit, qui se parle d'Avignon à Marseille, et dont le
caractère distinctif est d'être rude et grasseyant; le bas-languedocien, dont le siège
est à Montpellier, et qui est, au contraire, d'une douceur et d'une mignardise
extrêmes; le gascon proprement dit, qui est répandu dans toute l'ancienne Gas-
cogne, au pied des Pyrénées, et qui est le plus âpre, le moins altéré de tous, parce
que le pays où il domine a été le dernier ouvert à l'infinence du nord; le béarnais,
qui règne à Pau, et qui a gardé quelque chose de l'ancienne culture de la cour de
Navarre; enfin, le dialecte qui se parle dans la vallée de la Garonne, et qui est
comme le mélange de tous les autres, singulièrement modifiés par un contact plus
immédiat avec le français. C'est ce dernier que parle Jasmin. Il y aurait une étude
très-intéressante à faire sur les causes historiques, philosophiques et physiologiques
de ces difl'érences, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment.
FRANÇOUNETTO. 19;>
Comme depuis longtemps le patois a cessé d'être une langue écrite, il n'a pas
une orthographe h lui. Ceux qui ont essayé de l'écrire ont adopté des systèmes dif-
férents. Celui que Jasmin emploie me paraît bon; je dois dire cependant que ce
système ne convient qu'au dialecte particulier des bords de la Caronne, car s'il s'a-
gissait de rendre, par exemple, la langue des montagnes, il serait insullisanl. Les
dialectes pyrénéens sont pleins d'aspirations qui manquent au patois d'Agen; on y
trouve dans toute sa pureté lej espagnol, et, pour l'écrire, il serait nécessaire d'a-
dopter celte lettre. Sur d'autres points, d'autres prononciations particulières exige-
raient aussi l'emploi de certains signes distinctifs. Mais il n'en est pas ainsi du
patois d'Agen ; les seules consonnes qui diffèrent nn peu, dans ce patois, de la pro-
nonciation française, sont le c italien, qui se prononce tdi, comme on sait, et que
Jasmin écrit ch, et VI mouillée, que Jasmin écrit par une double l, comme les Es-
pagnols.
J'ai cependant une observation à faire sur l'orthographe de Jasmin relativement
aux consonnes. C'est pour la manière singulière dont il écrit le son, fort commun
en français, de qu ; il écrit, je ne sais pourquoi, Uh. Le mot baqui, par exemple, il
l'écrit bakhi. Qu'on orthographie ainsi certains mois turcs ou arabes qui ont une
aspiration après le son k ou qu, rien de mieux; mais en patois il n'y a pas, que je
sache, d'aspiration au milieu du mot baqui et des mots qui lui ressemblent. Yoilù
pour le h. Quant au k, il a une flgure barbare qui ne convient nullement à une des
langues les plus douces qu'il y ait au monde; une telle orthographe est en contra-
diction évidente avec le génie même du patois, qui est (ils du latin, où il n'y avait
pas de k. Jasmin aura cru sans doute que, dans toutes les langues méridionales, qui
se prononçait coui. C'est une erreur : ce genre de prononciation n'est usité qu'en
italien; en espagnol, qui, que, se prononcent comme en français ki, kc, et cette
analogie suffit à justifier l'emploi de qu en patois pour rendre le même son qu'eu
français. Tout vaut mieux, d'ailleurs, que d'en venir à cette horrible extrémité
du k, et accompagné d'un h encore!
Passons aux voyelles. Les voyelles aussi ont en patois le même son qu'en fran-
çais, même I'm; il n'y a de différence que pour Ye, qui n'est jamais muet et qui se
prononce toujours e. Les diphthongues sont différentes. Ai se prononce en patois
comme en italien et en espagnol, «ïe; ci se prononce eïe.oi se prononce oïc. Jasmin
a adopté Vy grec pour ces diphlhongues, et il écrit au, cij, oij. Cette précaution
n'était pas obligatoire, dès que les analogues se trouvaient dans les autres langues
méridionales ; mais, puisque Jasmin l'a crue nécessaire pour la clarté, nous l'ad-
mettons. Il en est de même des diphlhongues eu et au, qui se prononcent en palois
à peu près comme eou et aou. Jasmin aurait pu les écrire eu et au, comme on les
écrit dans les deux autres langues; il a mieux aimé suivre la prononciation et écrire
cou, auu. Ce n'est pas étymologique, ce serait une véritable énormité s'il s'agissait
de fixer académiquemenl l'orthographe de la langue; mais enfin, puisqu'il ne s'agit
que de s'entendre, va pour eou, aou, quoiqu'en réalité ces deux manières d'écrire,
qui ne représentent, pour un Parisien, qu'une sorte de miaulement, soient bien
loin de rendre le véritable son de ces mélodieuses diphlhongues qui ressemblent à
un chant d'oiseau.
Il résulte de ce qui précède que, pour bien lire le palois méridional, il suffit de
savoir un peu d'italien ou d'espagnol. Presque tout le monde maintenant sait au
moins une de ces deux langues. C'est une raison pour se risquer avec moins d'in-
quiétude à parler de poésies patoises. Si la prononciation des lettres est ;i peu près
196 FRANÇOUNETTO.
la même dans ces trois idiomes, l'accentuation des mots est la même aussi. En
français, il n'y a pas d'accent proprement dit ; celui qui ne sait que le français ne
peut comprendre quelle musique fait entendre à l'oreille le chant naturel des
langues du midi. Là toutes les syllabes sont tour à tour brèves ou longues, et l'ac-
cent tonique, placé tantôt à la fin des mots, tantôt au milieu, donne une variété
charmante à cette harmonie. Là, toutes les voyelles sont expressives, tous les
chocs de consonnes sont évités, tous les sons sourds ou nasaux ont disparu, et le
patois est peut-être, de toutes les langues méridionales, la plus agréable à entendre,
car il n'a pas ces finales aiguës, ces i répétés qui ôtent à l'italien une partie de
son charme; il n'a pas non plus, du moins à Agen, ces s fortes, ces j aspirés, qui
ajoutent à l'espagnol quelque chose de dur et d'énergique.
J'insiste sur ces questions de prononciation et de prosodie, parce que c'est par
là surtout que le patois diffère maintenant du français. Quant au vocabulaire, il
est, hélas! devenu presque entièrement français. Bien peu de mots sont encore
d'origine locale; il y en a pourtant, et des plus curieux. Les uns remontent jusqu'au
grec, et ont été importés en Provence par les Hellènes de Massilie; les autres
dérivent directement du latin, et restent couime autant de débris de la domination
romaine dans les Aquitaines; quelques-uns ont une source inconnue et primitive;
d'autres sont évidemment le produit spontané de la création populaire. Le poète
lui-même se laisse quelquefois aller, dans un de ces moments où l'expression manque
à la pensée, à inventer hardiment un de ces mots pittoresques que l'analogie
suggère, et qui peignent par le son même. Mais de tels exemples ne sont que trop
rares. Les trois quarts des termes ne sont plus que du français /j«<oJse, c'est-à-diro
soumis à l'assimilation du son et de la forme, les dernières propriétés qui meurent
dans les langues.
J'ai déjà parlé du son ; il me reste, pour finir cette digression nécessaire, à
parler de la forme; ici se retrouve la dualité que j'ai signalée. Les règles gramma-
ticales du patois sont à très-peu celles du français, tandis que les formes de set;
déclinaisons et de ses conjugaisons se rapprochent des langues méridionales, et
surtout de l'espagnol. Le pluriel se forme toujours par l'addition d'une s au singu-
lier, comme en français, avec cette différence qu'en français Ys additionnelle ne se
prononce pas, taudis qu'elle se prononce en patois comme en espagnol. Le pluriel
en i et en e des Italiens n'y est pas connu. Dans les verbes, les personnes se mar-
quent par les désinences, sans le secours des pronoms, comme en lalin et dans
toutes les langues émanées directement du latin. Les désinences des différents
temps et des participes tiennent aussi du lalin, et par suite de l'espagnol. Enfin, ce
qu'il y a de plus original dans les formes du patois et qui montre le plus sa double
nature, c'est la forme féminine. Dans l'italien et dans l'espagnol, la désinence du
féminin esta,- c'était aussi la désinence féminine de l'ancienne langue romane.
Le patois moderne a trouvé sans doute que c'était trop s'éloigner du français, qui
a pour désinence féminine l'e muet. Il a adopté pour signe du féminin Vo, mais un
0 qui se prononce si insensiblement, que c'est presque un c muet; et Vo est en effet
de toutes les lettres, après notre e, celle qui se prête le plus à une prononciation à
peu près insensible.
Exemple : huroiis, heureux, fait hurouzo, heureuse; poulit, joli. Ml poulido,
jolie; mais ces deux mots, hurouzo, poulido, et généralement tous les mots où l'o
est à la place de l'e muet, se prononcent en mettant l'accent sur l'avant-dernière
syllabe, si bien que la dernière ne forme plus en quelque sorte qu'un faible mur-
rn ANÇOIINETTO . 1 î) 7
mure. Du reste, cette prononciation n'est pas exclusivement celle des mots fémi-
nins; elle s'applique en général h tous les mots qui ont l'accent sur la pénultième,
quelle que soit la voyelle de la dernière syllabe ; dans aucun de ces mots, elle n'est
plus marquée et plus douce que dans ceux en o, quand ceux-ci appartiennent à la
forme féminine, ou qu'ils sont une corruption de mots franc^ais terminés en c
muet .
Ceci nous amène à parler des règles de la versification patoise. Ces règles sont
identiquement les mêmes que celles de la versification française. Les vers assnnants
des Espagnols, les coupes nombreuses de vers italiens, n'y sont pas usités. vSeule-
ment, comme le patois n'a pas d'e muet, il obtient l'équivalent des vers féminins fran-
çais par la désinence féminine en o muet dont je viens de parler, et en général par
tous les mots qui ont l'accent sur la pénultième.
Après cette dissertation qui ressemble un peu, j'en conviens, à la leçon du
maître de philosophie dans le Bourçjcnis genlilliommc, je passe à l'examen du nou-
veau volume de Jasmin : il en est temps.
Je trouve d'abord une espèce d'épître adressée par Jasmin à un riche agricul-
teur qui lui avait conseillé de s'établir à Paris, où il ferait nécessairement fortune.
Ces sortes de pièces familières, dédaignées par nos grands poètes du jour, ont été
de tout temps un des exercices favoris des muses. Horace n'en a pas fait d'autres
toute sa vie. Les poètes français du xvi" siècle y excellaient, et dans le xviii" Vol-
taire y a jeté tout ce qu'il avait d'esprit, de bon sens et de gaieté. C'est aussi un
des meilleurs genres, le meilleur peut-être de Jasmin. Les poètes en général sont
un peu personnels; ils aiment à parler d'eux-mêmes. Jasmin est de ceux qui se
mettent en scène le plus volontiers, et il a raison. Son chef-d'œuvre est précisé-
ment la pièce où il a raconté toute sa vie, et qu'il a appelée mes souvenirs. Mous
Soubcnis. C'est qu'en effet il y a peu de personnalités plus originales, plus vivantes,
plus poétiques, que celle de Jasmin. Son principal mérite est d'être lui-même. Son
recueil n'est pas un assemblage de ces productions vagues qui peuvent appartenir
au premier venu; ce n'est quelque chose que parce que c'est quelqu'un.
E bous labé, moussu, sans crcgne
De troubla mous jours cl mas neys,
M'escribès de pourta ma guitarro ol moun pegne
Dins la grando bile des reys !
Et vous aussi, monsieur, sans craindre
De troubler mes jours et mes nuils,
M'écrivez de porter ma guitare ei mou peigne
Dans la grande ville des rois !
Oui, sa guitare et son peigne, comme Figaro ; car Jasmin est resté coiffeur, et il
ne rougit pas de l'être. Comme le fameux barbier andaloux, le coiffeur gascon,
laissant la fumée aux sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin,
lient boutique ouverte de poésie et de frisure, unit aux honneurs de la plume
l'utile revenu du rasoir, va philosophiquement riant de tout, faisant la barbe ou
les cheveux à tout le monde, et ne croyant pas que l'amour des lettres soit incom-
patible avec l'esprit des affaires.
Et pourquoi veut-on que Jasmin aille à Paris? Pour y gagner de l'argent, beau-
coup d'argent. Hélas! dit-il, je le garderais mal, je le dépenserais vite.
T011E I. 13
1 98 FnA!^çor^ETTO .
Sâbi pas soulomen counserba de pessetos
Je ne sais pas seulement conserver de petites pièces.
D'ailleurs la richesse subite a de grands dangers pour un pauvre ouvrier
comme lui.
Des perbenguts boudroy siègre la modo,
Beleou bendroy glourioiis, fièrrous;
Escaougnayoy lous grands segnous.
Dins un bel char fayoy la godo ;
Renegagoy près de las grandes gens
Mous bielsamils è mous parens,
El fayoy ta pla que dins gayre
Minjayoy toutmoun amassai;
E de riche, fier, mesprezayre,
Tournayoy paoure è mesprezat.
Des parvenus je voudrais suivre la mode,
Penl-êlre deviendrais-je glorieux, fier;
J'imiterais les grands seigneurs,
Dans un beau char je ferais la roue;
Je renierais auprès des grandes gens
Mes vieux amis et mes parents,
Et ferais si bien que dans guère
Je mangerais tout mon amassé ;
Et de riche, fier, mépriseur.
Redeviendrais pauvre et méprise.
La pièce entière est de ce ton ; il faudrait citer chaque vers pour en faire sentir
tout l'intérêt. C'est surtout quand Jasmin revient sur lui-même, sur sa ville natale,
que sa voix a de la grâce. Il ne rit plus alors, il n'est plus ironique, il s'attendrit
sur les souvenirs d'enfance qui l'entourent et qu'il lui faudrait quitter. Il aime h
songer (saounc'ja) sous les arbres qui l'ont vu naître. Il ne sait d'ailleurs chanter
ni de galants chevaliers,
Ni de grandes damos d'aounou,
Que parlon commo un libre, nou ;
May simple, de la pastourelo
Canti l'amou tendre, que play
Aoulan qu'amou de doumayzelo ;
Car n'es pas, coumo dit ma may,
La qui parlo millou que sat ayma lou may.
Ni de grandes dames d'honneur.
Qui parlent comme un livre, non;
Plus simple, de la pastourelle
Je chante l'amour tendre qui plaît
Autant qu'amour de demoiselle ;
Car ce n'est pas, comme dit ma mère.
Celle qui parle le mieux qui sait aimer le plus.
Si le lecteur et moi nous n'avons pas conipiétemenl perdu noire temps, moi en
FnANÇOUNETTO. ] î){)
écrivant et lui en parcourant les observations qui précèdent sur la prosodie du
patois, il ne doit pas être tout à fait insensible à l'harmonie délicieuse de ces
deux vers :
Car n'es pas, coumo dil ma may,
La qui parlo miliou que satayma lou may.
La fin de la pièce est encore plus touchante, s'il est possible; pour bien chanter
la pauvreté joyeuse, dit le poète, il faut être pauvre et joyeux :
Damori doun jouyous è paoure
Dambé moun pa de segic è l'aygo de ma fonii;
On badailla dins un saloun,
On rils débats de feilios d'aoure ;
Et jeu risi de tout; res plus bèn m'alrisla,
Ey pleurât trop lountèn ; boli me resquita.
Je demeure donc joyeux et pauvre
Avec mon pain de seigle cl l'eau de ma fontaine;
On bâille dans un salon,
On rit sous des feuilles d'arbre;
Et moi. je ris de tout ; rien ne vient plus m'attrister ;
J'ai pleuré trop longtemps; je veux mcracquitter.
Connaissez-vous un vers plus charmant que celui-ci, qui résume si bien la pau-
vreté insouciante du midi, cette pauvreté si peu exigeante et si tôt satisfaite?
Dambc moun pa de segle è l'aygo de ma foun.
Quant au dernier trait : Ey plourat trop lountèn, holi me resquita, il est sur-
tout expressif pour ceux qui connaissent les Souvenirs de Jasmin, l'histoire de
son enfance si malheureuse, si dénuée, l'épisode admirable du départ de son
grand-père pour l'hôpital, les efforts souvent infructueux de sa jeunesse pour
échapper à l'affreuse indigence, l'éveil de son talent, le progrès de sa renommée
changeant peu à peu sa situation, le rire succédant aux larmes sous son toit visité
par la Muse, la joyeuse indépendance de son âge mûr et la douceur nouvelle qu'a-
joute à son bonheur présent la mémoire de ses souffrances passées. Ce sentiment
est si vif chez lui, qu'il perce dans presque toutes ses poésies, et c'est ainsi que,
dans une de ses plus jolies chansons, adressée à un curé qui voulait lui faire faire
maigre un jour d'abstinence, il s'excuse gaiement de ne plus jeûner par ce
refrain :
En fct de jûnc, ey tant pagat d'abanço,
Que le boun Diou
Me diou.
En fait de jeûne, j'ai tant payé d'avance,
Que le bon Dieu
Me doit.
Cette première pièce peut déjà donner une idée de la manière de Jasmin. On y
trouve tout ce qui caractérise son talent, l'accord d'une douce et fine gaieté avec
nn fonds de mélancolie toujours près des larmes, un instinct populaire très-pro-
yOO FRANÇOUNETTO.
nonce sous des formes très-élégantes et très-polies, et enfin, s'il faut tout dire, une
assez bonne dose de hâblerie gasconne. Dieu merci! notre ami Jasmin n'est pas
aussi pauvre qu'il le dil poétiquement. Sa pauvreté est celle qui convient à un fds
de la lyre. Sans doute il a toujours sa boutique de coiffeur, mais c'est surtout sur
les étrangers qui passent à Agen qu'il exerce son art. Sur le comptoir se trouvent
par hasard, au milieu des fers a friser, quelques exemplaires du fameux volume des
Papillotes. Après avoir joui de la conversation du poète tout en se laissant accom-
moder par lui, après lui avoir entendu réciter quelques-unes de ses dernières pièces,
l'étranger ne peut guère s'en aller sans acheter ce recueil qui contient de si jolies
choses, et voilà tout de suite quelques coups de peigne qui ont rapporté plus que
la meilleure séance du plus célèbre coiffeur de Paris.
Les compatriotes de Jasmin, et par ses compatriotes j'entends tous les habitants
du midi qui savent le patois, rivalisent avec les étrangers pour assurer une heureuse
aisance à leur poète favori. Les Papillotes se sont vendues à des milliers d'exem-
plaires. Le nouveau volume dont il s'agît ici n'a pas encore paru, et il y en a déjà
deux mille de placés par souscription. Les poètes les plus en renom de la capitale
sont bien loin d'un pareil succès matériel. Jasmin, qui se plaint si spirituellement
de ne pas savoir conserver des sous, a, au contraire, tant d'ordre et d'économie,
qu'il a su parfaitement administrer sa petite fortune. 11 a un fils qui vient de s'as-
socier à une maison de commerce avec une portion des économies paternelles. Tout
cela est le fruit de la poésie. Jasmin n'a pas cessé d'être un ouvrier, mais c'est un
ouvrier qui n'a plus besoin de travailler pour vivre, et qui peut rêver tant qu'il lui
plaît. Lui-même ne fait pas toujours le pauvre dans ses vers, et il a exprimé naïve-
ment l'orgueil légitime que lui donne un avoir si bien acquis, dans ce charmant
passage de ses Souiwnirs :
May canti, may nioun riou grossis;
E gayrc à l'cspital a quel rlou nou counduis;
Pulcou m'a counduil al countrary,
Dins un grand bureou de noulary;
E dunpey, fier do ma grandou,
Jeu, lou prumé de ma famille,
Ey bis moun pichou noun que brillo
Sur la lislo del couletou.
Ma fenno qu'abio la coustumo,
En prumé, quand lous bers n'eron pas argcntons,
De sana moun pape, de brigailla ma plunio,
Aro, m'ofl'ro louljour, d'un nyrc gracions,
La plumo la plus fine et lou pape pu dous.
Tabc, malliur à jou, quand las Muzos m'oublidon !
Fay de bcrs ! fay de bers ! lous mes parons me cridoii !
Plus je chante, plus mon ruisseau grossit;
El guère à rhôpilal ce ruisseau ne conduit;
Plutôt il m'a conduit au contraire
Dans un grand bureau de notaire ; ,
El depuis, fier de ma grandeur,
Moi, le premier do ma famille,
J'ai vu mon petil nom qui brille
Sur la liste du coUocteur.
Ma femme, qui avait la coutume,
Kn premiLT, qiiaïul les vois élaienl peu lUijenLcux,
Do serrer mon papier, do déchirer ma plume,
IMaiiilenaiil m'ollVi! toujours d'un air graeieux
La plume la plus line ol le papier le plus doux .
Aussi, uiallieur à moi, quand les Muscs ui'oublieul ,
Fais dos vers ! fais des vers ! tous mes parents me orient.
Du reste, il est bien évident que Jasmin a raison de rester à Agen. Hors d'Ai;;en,
que serait-il? Uu pauvre songeur qui ne saurait plus à qui parler. A Agen, il est
chez lui. Tout lui répond quand il chante; tout lui souille quelque mot heureux,
quelque image locale, quand il en a besoin. Dès que ses vers s'échappent de sa
veine, ils sont répétés partout autour de lui, ils courent les rues et les campagnes.
Il est la plus grande curiosité du lieu, le premier nom que prononce, en descen
dantà l'auberge, le touriste anglais ou l'artiste fran(,ais en voyage. 11 lui faut à la
fois cet entourage et ce piédestal. Sa renommée se confond avec celle du fameux
Gravier et du nouveau pont d'Agen, comme sa voix est l'écho poétique des popu-
lations environnantes. Pour produire tout leur efiet, ses poésies doivent être enten-
dues sur les rives du fleuve gascon, sous le soleil de son pays ou dans une de ces
belles nuits du Languedoc, si claires et si pures que je n'en ai pas vu de pareilles
en Italie, même en plein été.
Nous venons de voir Jasmin se défendre de venir à Paris; nous allons le voir
maintenant plaider nue autre cause qui ne lui convient pas moins. M. Dumon, dé-
puté de Lot-et-Garonne et président de l'académie d'Agen, prononça un jour, dans
une séance de cette académie, un discours où se trouvait le passage suivant sur
Jasmin :
« Un poète nous a été donné, formé par la nature et s'élevant à l'art comme à
la perfection de la nature; ingénieux et naïf, élégant et familier tout ensemble,
aimant à peindre les mœurs du peuple dans la langue que le peuple aime à parler,
mais poussé par un instinct supérieur de plus nobles images et de plus hautes
pensées; Udèle à son patois comme à la langue natale de son génie, mais donnant
au patois même la grâce correcte et l'élégance travaillée d'une langue savante. Quel
sera le sort de cette poésie originale? Elle vivra sans doute autant que la langue
qui en a reçu ledépôt; mais cette langue elle-même doit-elle vivre? Sera-t- elle par-
lée par notre postérité aussi longtemps qu'elle le fut par nos pères? Je ne l'espère
pas, ou plutôt, si j'ose dire toute ma pensée, je ne le souhaite même pas. J'aime ses
tours naïfs et ses expressions pittoresques, vives images de mœurs qui ne sont plus,
«omme ces ruines qui dominèrent notre pays et qui décorent encore nos paysages.
Mais le mouvement qui elTace ces derniers vestiges des vieilles ma'urs et des
vieux pouvoirs, ne le méconnaissons pas : c'est le mouvement de la civilisation elle-
même. Poète populaire, vous chantez l'avenir sur la langue du passé. Cette langue
que vous parlez si bien, vous la rajeunissez, vous la créez peut-être; et cependant
ne sentez-vous pas que la langue nationale, cet instrument puissant d'une civilisa-
tion nouvelle, l'assiège, l'envahit de toutes parts, comme la dernière forteresse d'une
civilisation vieillie? »
Je ne chercherai pas à dissimuler que ces observations, si parfaitement exprimées-
d'ailleurs, sont d'une justes.se évidente. Quiconque a vu de près ce grand mouve-
ment de transformation qui s'accomplit dans le midi de la France, ne peut douter
que le vieux patois gascon, qui a résisté à tant de siècles et de révolutions, ne soit
bien près d'être emporté par l'irrésistible progrès de la langue nationale. La dit-
202 FRANÇOUNETTO.
fusion toujours croissante de l'instruction primaire lui porte priucipalemeut les
derniers coups. Est-ce un bien? est-ce un mal ? Qui peut le dire ? Toujours est-il
que Jasmin n'a pu admettre que ce fût seulement possible. Sans être séduit par
les éloges dont l'orateur français avait accompagné ses prophéties de mort, le poêle
méridional a fait une protestation éloquente en faveur de son langage chéri. Cette
réponse à moussu Duviouii est une de ses plus belles pièces. Je vais essayer d'en
faire connaître les principaux passages. Voici d'abord le commencement :
Lou pu grand pessomen que truque l'homme, aci,
Acô quand nostro may, bieillo, feblo, desfeylo,
S'arremozo toute et s'allieylo
Coundannado pel medeci.
A soun triste cabès que jamay l'ou nou quille,
L el sur soun èl et la ma dins sa ma,
Pouden bé, per un jour, robls coula sa bisto,
Mais, hélas ! aney biou, per s'escaiili douma.
N'es pas alal, moussu, d'aquello ensourcillayio,
D'aquelo lengo musicayro,
Nostro segoundo may; de sabens francimans
La couudanon à mort dezunpey 1res cens ans,
Tapla biou saquela ; lapla sous mois brounzinon ;
Chés elo, las sazous passon, sonon, lindinon,
Ecen-milo-mllès enquèro y passaran
Sonaran è lindinaran.
Le plus grand chagrin qui frappe l'homme ici-bas,
C'est quand notre mère, vieille, faible, défaite.
Se pelotoune toute et s'alite,
Condamnée par le médecin.
A son trisle chevet qne jamais on ne quille,
L'œil sur son œil et la main sur sa main.
Nous pouvons bien, pour un jour, ranimer un peu sa vie,
Mais, hélas! aujourd'hui elle vil pour s'élcindre demain.
Il n'en est pas ainsi, monsieur, de celle ensorceleuse,
De celle langue musicale.
Notre seconde mère ; de savants /rancima«*
La condamnent à mort depuis trois cents ans ;
Elle vil encore cependant; cependant ses mots bourdonnent ;
Chez elle, les saisons passent, sonnent, tintent.
Et cent mille mille ans encore passeront,
El sonneront et tinlcront.
Je ne m'arrêterai pas à faire remarquer les expressions heureuses et toutes pa-
loisesqui fourmillent dans ces vers: s'arremoza, s'affaisser; rcbiscoula, ranimer;
s'escanti, s'éteindre; eiisourcillayro, enchanteresse; brounzina, bourdonner; ^//J-
dina, tinter ; le poète a fait exprès, en prenant la défense de sa langue, d'accumuler
dès le début les locutions les plus originales, les plus caractéristiques, celles qui
peuvent porter le plus frappant témoignage de la vitalité du patois. Malheureuse-
ment, ce sont là des beautés locales qui ne peuvent guère être comprises que par
ceux qui ont l'habitude de l'idiome et le sentiment de son génie particulier. Je
crains bien aussi de n'être pas très-intelligible quand j'appellerai l'attention du
lecteur sur l'harmonie si expressive des quatre derniers vers. Là se trouvent réu-
FRA.N<;OUIVETTO. 205
nies avec un soin coquet toutes les consonnanees propres au patois ; le poêle s'a-
muse à les taire tinter, iindina, aux oreilles de» blaspbéniateurs, comme ces clo-
chettes magiques dont la voix argentine et moqueuse révèle l'invisible présence
des fées, et dont elles lutinent avec malice ceux qu'elles veulent punir de ne pas
croire en elles :
Clics olo, las sazous passon, soiion, lindinon ;
E ccii-milo-milès ciiquoro y passaran,
Sonaran et liiidiiiarau (1).
J'aime mieux insister sur l'idée elle-même, sur cette tendre comparaison entre
une vieille mère qui se meurt et cette bonne vieille langue, qui est une mère aussi,
mais qui ne meurt pas, elle, qui est jeune au contraire, selon le poète, et plus
jeune, plus vive, plus folâtre, plus alerte que jamais. Les premiers vers de la strophe
sont d'une tristesse, d'un abattement, qui font mal; les derniers se relèvent tout à
coup comme une joyeuse lille qui ferait d'abord la malade, et qui rejetterait brus-
quement son linceul pour danser au bruit des castagnettes. C'est bien là la muse
de Jasmin, tour à tour pleurante et rieuse, et passant comme un éclair des larmes
au rire et du rire aux larmes ; véritable enfant du peuple, qui s'attriste et s'amuse
à la fois de sa condition humble, mais libre. Tous les vers qui suivent portent l'em-
preinte de ce double sentiment; tantôt le poète paraît craindre pour l'avenir du
patois, et il appelle alors à son secours tout ce qu'il peut trouver de plus propre à
attendrir; tantôt il se persuade que le danger est illusoire, et il jette des cris de
triomphe. 11 supplie, il menace, il demande grâce, il déûe; rien n'est plus touchant
et plus divertissant à la fois.
Pour lui, dit-il franchement, et on ne saurait lui en faire un reproche, car il a
bien ses raisons pour cela,
La pichouno patrio es bien aban la grande.
La pelile patrie est bien avant la grande.
Il se demande quelle ligure ferait le français, la Icngo des ■moussus, la langue
des messieurs, quand il lui faudrait aller aux champs, conduire les bœufs au la-
bourage, charmer par un refrain la peine du pauvre, reposer le travailleur lassé,
calmer par la voix de la mère les premières douleurs du nourrisson. Puis, se lais-
sant aller à une illusion poétique : n N'entendez-vous pas là bas, s'écrie-t il, cette
aimable chanson de noce ?
Nobio, ta may lo ploiiro,
El lu l'en bas !
Plouro, plouro, pastouro,
— Nou podi pas.
Jeune fiancée, ta mère le pleure,
El lu t'en vas !
Pleure, pleure, bergère ;
— Je ne peux pas.
N'entendez-vous pas, d'un autre côté, le bouvier dans la prairie, l'ouvrier dans la
(1) Prononcez : pnsHirann, sonarann, linndinarann .
204 FRANÇOUNETTO.
boutique, le passant sur le grand chemin? Tous chantent dans leur langue natale,
et ces chants, qui ont bercé leurs pères, berceront encore leurs enfants.
Que boules? semble qu'en cantaii
Lou fel des pcssomens n'amarcjo pas tau.
Que voulez-vous? il semble qu'eu cbaulaut
Le fiel de nos chagrins ne s'amère pas tant.
Jmareja, devenir plus amer, comme passeja, faire beaucoup de pas, se prome-
ner; jjuutouneja, couvrir de baisers; taoulcja, rester à table; castelleja, aller de
château en château, etc. ; ces verbes en eja, qui expriment une habitude, une ré-
pélilion, une augmentation, ont un charme qu'il est impossible de rendre, et qui
n'a d'analogues que dans les formes augmentalives et répétitives de certains veri)es
latins, italiens ou espagnols.
Je ne finirais pas si je voulais analyser toutes les finesses de cette poésie qui
prouve si bien ce qu'elle veut prouver, savoir que le patois vit encore. Mais vivra-
t-il longtemps? C'est ce que ne croit pas M. Dumon, et j'avoue que je suis de son
avis, quel que soit mon amour pour le génie de Jasmin. Tout passe sur la terre. Ce
qui reste de la langue des troubadours doit passer aussi. D'ailleurs, comme M. Du-
mon le laisse entrevoir et comme il faut bien que j'en convienne à mon tour, le
patois de Jasmin est si travaillé, qu'il cesse presque d'être un patois. L'inévitable
fatalité de la décadence s'accroît même des efforts que fait Jasmin pour l'arrêter.
Quelque peine qu'il se donne pour n'être que Gascon, il est Français par le goût,
par l'atticisme. Même dans cette pièce où il recherche avec tant de soin la pureté
patoise, il est curieux et aifligeant de voir l'esprit français se glisser sous les mots
les plus imprégnés de couleur locale, et se rire à son tour des airs de victoire de
son rival. Éternelle inconséquence des choses humaines! contradiction inévitable!
Tout effort suscite un effort opposé; tout succès est près d'une chute; ce qui ral-
lume pour un moment un feu prêt à s'éteindre, achève de l'étouffer.
Mais écartons ces idées tristes, et soyons tout entiers à notre poète. Aussi bien
le voici avec son Foyage à Marmande, qui est parfaitement gai d'un boula l'autre.
Un jour Jasmin était invité à dîner près de Fougaroles, sur la route d'Agen à Mar-
mande; il part dans la diligence au commencement de la nuit. Personne ne le con-
naît dans la voiture; la conversation s'engage sur lui et ses poésies. Un voyageur,
qui doit être, dit-il, un régent de collège, se permet d'en parler légèrement; une
dame le défend; il est reconnu; tous les voyageurs rient de l'aventure; lui-même
en rit si bien, qu'il oublie son rendez-vous, et il arrive jusqu'à Marmande, où tout
le monde se moque de lui. Furieux de s'être ainsi joué lui-même, il cherche à
prendre sa revanche. On lui en fournit l'occasion; il la saisit.
C'est ici le moment de dire que Jasmin ne se contente pas de bien faire les vers ;
il les récite encore mieux qu'il ne les fait; c'est sous ce rapport un véritable rhap-
sode. Il n'y a pas de bonne fête aux environs d'Agen, et même à vingt lieues à la
ronde, que Jasmin n'y soit invité. Quand son arrivée est annoncée quelque part, on
accourt de tous côtés pour l'entendre. Depuis près de vingt ans, il ne se lasse pas
de redire, et on ne se lasse pas d'admirer les mêmes vers, car il produit peu, et son
bagage poétique ne s'accroît guère que d'une ou deux pièces par an. Mais comme il
renouvelle .ses plus anciennes poésies par la verve toujours vivante de son débit!
comme il les joue! comme il les mime! comme il les cadence! comme il en rend
l-RANÇOUNETTO. 20j
les moindres iiUentions, les délicatesses les plus subtiles et les plus exquises! Sa
physionomie est incroyablement mobile, son geste naturellement expressif, sa voix
souple et sa prononciation agile comme celle des bons auteurs italiens. Il est pleu-
reur, il est houlVon, il est sublime, il est naïf; c'est un grand artiste. Je ne connais
(jue Lablache qui lui ressemble, et ce n'est pas étonnant; du Gascon au Napolitain
il n'y a que la main.
On devine donc quelle fut sa vengeance. Les voyageurs arrivés avec lui à Mar-
mande attendaient le départ du bateau à vapeur pour Bordeaux. On lui propose de
dire des vers pour passer le temps; il y consent. Peu à peu le charme s'empare de
ses auditeurs, même de ceux qui l'avaient critiqué sans le connaître. Il est vrai qu'il
y met tout son art, tout son esprit, toute sa verve. On lui demande toujours de nou-
veaux vers ; toujours il en donne. Les heures s'envolent, les lumières s'éteignent, la
nuit entière se passe dans l'enchantement, et quand on se souvient pour la première
fois du bateau à vapeur, on apprend qu'il est parti depuis une heure. C'est alors
au tour de Jasmin de se moquer de ses compagnons d'infortune, et il n'y manque
pas. Le comédien de tout à l'heure redevient le poète satirique, et Dieu sait quelles
épigrammes peut imaginer en pareil cas la malice gasconne! Toute cette petite mys-
tification est racontée avec un esprit infini; et n'est-ce pas là, dites-moi, une ma-
nière charmante d'attraper les gens, et qui sent bien son terroir? Manquer le ba-
teau à vapeur pour entendre des vers ! Partout ailleurs, on le prendrait pour les
fuir.
Nous sommes arrivé au plus important des morceaux qui composent le nouveau
recueil, le poème de Françounetto ; avant d'entrer dans l'examen du poème en lui-
même, il faut faire l'histoire de sa composition, car il y a toujours une histoire at-
tachée à chacune des œuvres de Jasmin.
Depuis longues années déjà. Jasmin jouissait à Agen d'une popularité sans égale.
Sa renommée avait même gagné de proche en proche jusqu'à Bordeaux; il y était
allé, il avait récité ses poésies en public, et il avait obtenu son succès accoutumé.
Cependant il n'était pas encore complètement satisfait. Parmi les grandes villes du
midi, il en était une, la première peut-èlre, qui n'avait pas encore adopté sa gloire
et qui ne le connaissait presque pas. Toulouse est toujours, quoi qu'en disent ses
rivales, la capitale intellectuelle et artistique d'un grand tiers de la France. Son
antique université, où sont venus s'instruire de tout temps les enfants du midi,
ses jeux floraux dont on rit et que l'on envie, cotnme on fait de l'Académie fran-
çaise, ont entretenu de siècle en siècle celte notabilité qui ne peut être contestée
que pour la forme. D'ailleurs le suffrage de Toulouse devait avoir un prix particu-
lier aux yeux de Jasmin : cette ville est la patrie de Goudouli, le plus célèbre des
poètes patois, celui dont le coiffeur d'Agen ambitionne le plus l'héritage. En voilà
plus qu'il n'en fallait pour troubler son sommeil.
Mais en même temps on savait, dans le midi, que Toulouse avait un esprit mu-
nicipal très-prononcé (elle en a donné récemment de trop fortes preuves pour qu'il
soit nécessaire d'insister beaucoup sur ce point), on savait que les Toulousains
étaient sévères en général pour tout ce qui ne venait pas d'eux-mêmes. C'était là
un fait irrécusable et très-inquiétant pour Jasmin. Enfin, après bien des hésitations,
il se décide à venir à Toulouse ; c'était au mois de janvier 1856. Il est parfaitement
reçu ; quelques lectures de salons le mettent à la mode; les littérateurs du pays
lui donnent un banquet; succès, succès complet. Ivre de joie, il remercie les Tou-
lousains dans quelques jolis couplets, et part en promettant de revenir. Il est revenu
200 FIIAIXÇOUNETTO.
en eftet, mais près de quatre ans après, et apportant avec lui le poèuie de Fraii-
çounctto, dédié à la ville de Toulouse. C'est ainsi qu'il travaille à sa gloire; il y met
beaucoup de temps et de patience, mais aussi il la construit solidement, et, en
t'ait de popularité, il ne perd rien pour attendre, comme on va voir.
Dès son arrivée, le maire mit à sa disposition une des salles du fameux Capitole
de Toulouse, appelée le petit consistoire, où se sont souvent rassemblés les succes-
seurs des sept pnctes qui fondèrent, il y a cinq siècles, le corps des jeux floraux.
C'est dans cette salle poétique que Jasmin lit une première lecture de son nouveau
poème; celte lecture ne dura pas moins d'une heure et demie, et il n'y eut pas un
moment de fatigue ou d'ennui. L'auditoire, sans être encore très-nombreux, était
pourtant plus considérable qu'aux auditions du premier voyage. L'enthousiasme
fut universel. Cet enivrement inexprimable que Jasmin sait produire gagna toutes
les têtes. Bientôt toute la ville de Toulouse voulut entendre l'heureux poète. C'était
le momenl que Jasmin avait préparé par ces transitions habiles, car il ne soigne
pas moins ses succès que ses ouvrages. On chercha une salle immense qui pîit con-
tenir tous les curieux, et on ne la trouva que dans la grande salle du musée. Une
estrade fut élevée au milieu pour le poète, et, au jour fixé, quinze cents personnes
se pressèrent dans l'enceinte, avides de voir et d'entendre Jasmin.
Tous les voyageurs qui ont passé par Toulouse, soit pour aller aux eaux des Py-
rénées, soit pour toute autre cause, connaissent maintenant le musée de celte ville,
le plus beau de province sans comparaison. La salle principale n'est autre chose
que la nef de l'ancienne église d'un couvent d'augustins, transformée avec art par
un architecte habile, pour recevoir et bien éclairer des tableaux. A cette salle si
vaste touchent deux cloîtres, l'un petit et gracieux dans le goût élégant de la re-
naissance, l'autre très-grand et magnilique, qui date du moyen âge. Sous les ogives
de ce dernier cloître, à l'ombre de ses fines colonnettes et des guirlandes de pam-
pres qui couronnent leurs chapiteaux historiés, sont rangées de nombreuses statues
d'évèques, de saints et de chevaliers, les unes debout, les autres couchées, toutes
provenant d'églises ou d'abbayes détruites pendant la révolution, et rassemblées
avec un soin intelligent. Il ne se peut rien imaginer de plus intéressant et de plus
pittoresque. C'est dans ce local unique, au milieu de toutes ces ruines des temps
passés, au pied des tableaux des maîtres, que Jasmin récita pour la seconde fois
son poème, en présence de l'élite de cette ville, dont il avait tant désiré et tant re-
douté le jugement.
Jamais il n'avait été mieux inspiré. La grandeur extraordinaire du théâtre agis-
sait sur sou imagination méridionale et relevait au-dessus de lui-même. Le silence
religieux de la foule n'était interrompu de moments en moments que par des fré-
missements d'admiration. Les deux mille cinq cents vers de Francounctto passèrent
comme un rêve éblouissant, et après le poème, d'autres vers encore, car on ne pou-
vait se lasser d'écouter. Les jeunes ouvriers toulousains, qui forment, le soir, dans
les rues, des chœurs remarquables par la fraîcheur des voix et la justesse du senti-
ment musical, avaient été invités à cette solennité poétique. Dans les intervalles de
la déclamation, les chœurs s'élevaient comme une réponse céleste, et remplissaient
d'une nouvelle harmonie la large nef et les longues galeries des vieux cloîtres.
Quel est, de notre temps, le poète qui peut espérer d'avoir un pareil jour dans sa
vie? Et ne faut-il pas remonter, pour trouver de semblables scènes, jusqu'à
ces temps de la Grèce antique où les poètes et les historiens lisaient leurs
œuvres devant le peuple assemblé, ou du moins jusqu'à ces jours célèbres
FRANÇOCJNETTO. ■-207
(Je l'Italie où les chaulres divins étaient couronnés clans les fêtes publiques?
C'est qu'en efl'et, dans les pays du midi, les arts suprêmes, la poésie et la musique,
sont |)!iis éminemment populaires qu'ailleurs. L'intelligence et le goût y sont si
naturellement répandus dans les classes les plus inférieures, que la dilférence qui
sépare dans le nord le peuple proprement dit des classes lettrées, n'y existe presque
pas. Véritables terres d'égalité, où le pauvre parle familièrement au riche, où tous
les hommes se confondent, parce qu'ils ont tous à peu près les mêmes facultés éga-
lement développées, parce qu'ils jouissent tous de ce qui n'est ailleurs qu'un privi-
lège de la fortune, le loisir. On sait avec quel air d'aisance le Manolo de Madrid
aborde dans la rue le grand d'Espagne pour lui demander d'allumer son cigare au
sien, et dequehoil superbe le Trnnstevcriii de Rome regarde passer, drapé dans son
manteau, le carrosse doré des cardinaux. L'égalité pratique n'est pas poussée tout a
fait aussi loin dans le midi de la Franco, mais peu s'en faut. L'homme du peuple y est
moins respectueux que dans les provinces septentrionales, parce qu'en effet la diffé-
rence entre les rangs est moins sensible dans l'esprit et dans les manières. A Toulouse,
les ouvriers fréquentent en foule le théâtre, et ils ne sont pas les plus mauvais juges.
C'est là ce qui explique le succès universel de Jasmin ; c'est là aussi ce qui donne
le secret de son talent, si élégant et si familier tout ensemble. Il sort du peuple,
mais d'un peuple privilégié chez qui la distinction est naturelle, et qui comprend
parfaitement tout ce qu'il y a de fin et de classique dans son poète. Ce n'est pas
seulement pour avoir étudié quelque peu au séminaire dans sa jeunesse, que Jasmin
a un si vif sentiment du beau, c'est encore et surtout parce que ce sentiment est
général autour de lui. De tous ses ouvrages, le poème de Françounetto est celui
OH il a voulu être le plus complètement ;je»;;Ze, et c'est en même temps le plus
noble et le plus châtié. Le Gascon s'est piqué au jeu, il a voulu faire à M. Dumon
une seconde réponse plus frappante, plus décisive que la première, et il a réussi.
Pour mon compte, je dois confesser qu'il m'a un peu ébranlé ; je n'aurais jamais cru
qu'il y eût encore dans le patois tant de ressources. Le style de Françounetto n'est
pas seulement un modèle d'harmonie, c'est encore un tour de force. Dans le lan-
gage comme dans les idées, tout souvenir du français a presque disparu ; on dirait
par moments du patois écrit depuis un siècle.
Le poème commence par la dédicace à la ville de Toulouse.
Quand bezioy punleja l'aoubeto blanqiiigiiouso
D'aquel mes que fay espeli
La flou de poesio è del brol è del II.
Me disioy douçomen : o Toulouzo! Toulo uzo!
Que me Irigo d'ana sur la berdo pelouso,
Floiica de pimpouns d'or lou clôt de Goudouli !
E pimpouns d'or en ma. taloou que jour bcsqucri,
Troubadour pèlerin de cals à lu m'abièri.
Quand je voyais poindre l'aube blanchissante
De ce mois qui fait épanouir
La fleur de poésie et du buisson et du lin,
.le me disais doucemenl : 0 Toulouse! Toulou se !
Qu'il me tarde d'aller, sur ta verte pelouse ,
Fleurir de boulons d'or le lonibeau de Goudouli:
El boulons d'or en main, dès que je vis jour,
Troubadour pèlerin, devers loi je m'en allai.
!^08 FRANÇOUNETTO.
M'abièri, je m'en allai, je me fis sortir, expression empruntée, connue beaucoup
d'autres du même poënie, au langage des champs. On dit à la campagne : Jdia
Jou bestial, faire sortir le bétail de l'étable; de là s'ubin, se faire sortir, s'en aller,
s'arracher soi-même du lieu où l'on est pour aller ailleurs. Je cite cet exemple,
j'en pourrais citer cent autres du même procédé.
On trouve dans la même dédicace :
Espoumpat d'espereiiço,
Entrôqui lous cabcls de ma recouiicchciiso,
E te porti ma garbo.
Tout gonflé d'espérance,
Je ramasse les épis de ma reconnaissance,
El le porte ma gerbe.
Espoumpat, tout gonflé, comme une éponge qui a povipc toute l'eau qu'elle peut
contenir; les cpis de ma reconnaissance, autre métaphore em[)runlée à la vie des
champs.
La scène de Franeonnetto se passe à l'époque des guerres de religion dans le
midi. C'était le temps, dit le poëte en commençant, où le sanguinaire Blazy tombait
à bras raccourci sur les protestants, les taillait en pièces, escartaillâbo, et, au nom
d'un Dieu de paix, couvrait la terre de sang et de pleurs, il y avait cependant un
moment de trêve; on n'entendait plus sur les coteaux le bruit des fusils et des
couleuvrines; après avoir tué du monde à en remplir des puits jusqu'au bord, à
n'arraza de ponts, le bourreau lassé s'était enfermé dans son château de guerre,
et, derrière ses triples ponts et ses triples fossés, il communiait tout couvert de
sang. De leur côté, les jeunes bergers et les jeunes bergères, pasloxirelcts elpaslou-
rcletos, au milieu d'un pays dévasté, presque désert, avaient repris leurs fêtes, leurs
chansons et leurs amours. El là se place une description animée de la fêle locale du
village de Roquefort.
Rès de pu poulit saquela
Que de beyre aquels piffraj ros
Eslifla;
E dansayros et dansayrcs
Biroula !
llegaylas sourli de la dcsco
Tourtilloun è curbclct!
Té ! té ! la limounado fresco !
Ooumo la pin Ion à galel !
Uien de plus joli tout de môme
Que de voir tous ces joueurs de muselle
Souffler,
El danseurs et danseuses
Tourner;
llegardcz sortir de la corbeille
Tortillon et biscuit !
Tiens! liens! la limonade fraîche,
(-omme ils la boivent à la régalade!
Je ne réponds pas que la peinture soit parfaitement exacte quant au temps; je
rnANÇOUNETTO. 20J)
ne jurerais pas, par exemple, que la limonade fraîche ait été fort h la mode dans
les campagnes de (iascognc au temps de Montiuc; peu ini|torte. Elle y est très en
usage de nos jours, de même que ces espèces de gâteaux qu'on appelle lorlillon et
curbelct; cela suilît. Ce qui est plus sûr, c'est l'entrain merveilleux de toute cette
description dont je n'ai cité qu'un court extrait; ce sont ces expressions locales si
bien choisies : saqucla, tout de même; jnffrayrcs, joueurs de musette, les pifcrari
d'Italie; vsti/la, nonûlvv ^birouln, pirouetter; la dcsco, corbeille ronde, dont le nom
est emprunté du disiiue antique, etc. Mais voici une jeune iille qui se mêle à la
danse; c'est l'héroïne du poëme, c'est Françounelte; deux mois sur elle, s'il vous
plait, dit gaiement le poète.
Françounetto, diminutif de Framyun, Françoise (on sait quelle grâce ont les
diminutifs dans les langues méridionales, et le patois en a autant que toute autre),
à été surnommée dans son canton la belle des belles, la poulido de laspoulidos.
N'allez pas cependant vous figurer que ce soit une de ces beautés à la mode dans
les salons, qu'elle soit pâle comme un lys, maigre, courbée et languissante
Comme l'aouba que plouro al bord d'uno aigo fino
Comme l'aubier qui pleure au bord d'une eau limpide.
Non, non; Françounelte est une belle fille, une vraie paysanne, bien portante, bien
vigoureu.se ; ses yeux brillent comme deux étoiles.
Semble que l'on prendre las rezos à manâdos
Sur sas gaoulos rapoutinâdos.
Il semble qu'en prendrait les roses à poignées
, Sur ses joues rebondies.
Aussi tous les jeunes gens du pays l'airaent-ils à en })erdre les ongles,, expression
proverbiale qui en vaut bien d'antres pour peindre la violence de la passion. La
jeune coquette jouit de son triomphe, et son front s'illumine, se dore de plaisir :
e soun froun n'en daourejo ; mais elle n'a voulu encore donner son cœur à personne.
Les pauvres amoureux ne vont pas graver leurs peines sur l'écorce des arbres, car
ils ne savent pas écrire;
Mes que d'utis près al rebès.
Mes que de bignos mal peudûdos,
Que de brencos mal rcbugâdos,
El que de regos de trabès !
Mais que d'outils pris à l'envers.
Mais que de vignes mal taillées,
Que de branches mal émondées,
Et que de sillons de travers !
Il est d'usage, parmi les paysans gascons, que le danseur qui a lassé sa danseuse
lui donne un baiser. Tous les jeunes gens veulent danser avec Françounetto :
Mes tillello jamay n'es lasso que quand bol.
Mais fillette jamais n'est lasse que quand elle veut.
210 FRANÇOUNETTO.
et déjà Guillaume, Louis, Jean, Pierre, Paul, ont été mis hors d'haleine, sans avoir
gagné le prix désiré. Enfin Marcel se présente, il coupe, comme on dit en Gas-
cogne quand un danseur se substitue à un autre dans le rondeau. Marcel est un
soldat, un favori deMontluc; il aime la jeune fille comme les autres, et il compte
que son uniforme, son grand sabre, la séduiront un peu. Tout le monde se presse
pour voir s'il aura enfin le baiser. Hélas! Françounette saute plus fort que jamais;
Marcel s'épuise en vain, il va tomber de fatigue ; un jeune forgeron nommé Pascal
s'élance alors, il coupe ; après quelques sauts, Françounette sourit, s'avoue vaincue :
elle avance la joue, et Pascal l'embrasse aux applaudissements universels.
A cette vue qui montre que Pascal est le préféré, Marcel ne peut contenir sa
fureur et sa jalousie. Il insulte Pascal, qui lui répond par des coups de poing, comme
un véritable paysan qu'il est. Le soldat lire à demi son sabre, mais le forgeron est
le plus fort. Quoique blessé à la main, Pascal saisit son rival et le terrasse. —
Achève-le! achève le! lui crient ses camarades; mais Pascal est aussi généreux
que brave, il épargne Marcel, qui se relève et se jette sur lui le sabre à la main.
La lutte serait devenue mortelle, si Montluc lui-même, qui passait par hasard,
n'était intervenu. Le vieux guerrier sépare les combattants avec l'autorité de son
rang et de sa renommée. Marcel, blessé à la fois dans son orgueil et dans son amour,
jure en lui-même que Françounette ne sera pas à d'autre que lui. Ainsi finit le
premier chant, qui dessine très-bien, comme on le voit, le sujet et les personnages,
et où le drame à son début n'exige rien moins pour se dénouer que l'intervention
de Montluc, le terrible héros gascon ; nec dcus intersit nisi dignus vîndice nodus.
Nous avons vu dans le premier chant les réjouissances du peuple des campagnes
pendant l'été; nous allons voir dans le second ses plaisirs de l'hiver. Le chant
commence par cette peinture de la mauvaise saison :
Un mes, dus mes, très mes, en joyos se passoron ;
Mes dansos, jols, escoboussols,
E touls lous plazès faribols,
Dambé las feillos s'entournèron.
Tout prenguèl, en hiber, un ayre triste e biel.
Débat la capèlo del ciel;
Taleou ney, dins lous cans, digun plus s'azardAbo;
Triste, cadun s'acoufinâbo
A) tour de grans fets carraillès ;
E loul-carous e fatchillès
Que fan grumi de poou l'oustal è la cabaiio
Eron sancé fa la pabàno
Débat lous ourmes nuts è l'enlour dès paillés.
Un mois, deux mois, trois mois, en plaisirs se passèrent;
Mais danses, jeux, escoboussols,
Et tous les folâtres plaisirs,
Avec les feuilles s'en allèrent.
Tout prit, quand vint l'hiver, un air triste cl vieux
Sous la couverture des cieux;
Dès la nuit, dans les champs, nul ne se hasardait plus;
Triste, chacun se ramassait
Autour des grands feux carraillès;
Et les loups-garoux, les sorciers.
Qui font trembler de peur la maison et la cabane,
FKAÎSÇOUNETTO. i> 1 1
Klaiciil ronsôs f;iiro leur ronde
Sons les grands oiincs mis (H aiUoiir des paillers.
Je ne crois pas exagérer en disant qu'il faut remonter jusqu'à La Fontaine pour
trouver des deseri|)lions eoniparahies à celle-ci. D'abord les mots originaux y abon-
dent : Vescuhonnsul est la petite fête que donne le propriétaire de campagne à ses
ouvriers ([uand le dernier grain de blé a été enlevé de l'aire; le feu carraillc est un
de ces feux h pleine cheminée comme on n'en trouve plus que dans les coins les
plus reculés des provinces; les fatchillcs nanties sovciera, de fatum, d'où vient aussi
le nom de fa les ou fécsi mais ce n'est pas encore là ce que j'admire le plus dans ce
morceau. L'harmonie imitativey est poussée à un point extraordinaire. La vague
impression de terreur que donnent les nuits d'hiver est rendue de main de maître.
Je n'ai jamais entendu Jasmin réciter ces vers, mais je suis convaincu d'avance
qu'il doit faire frissonner les plus hardis en disant ce vers formidable :
Taleou ney, dins lous cans, digun plus s'azardâbo.
S'azardâbo, toute l'obscurité immense de la nuit est dans ce mot, qu'il ne doit
prononcer qu'à voix basse et en jetant autour de lui ces regards inquiets qu'on
jette dans les ténèbres; il ne doit pas être moins effrayant quand il traîne la voix
sur ces deux autres vers qui peignent si bien l'effroi lointain qu'inspire la tournée
nocturne des sorciers :
Eron sancé fa la pabâno
Débat lous ourmes nuls è l'entour des paillés.
Un vendredi, veille du premier de l'an, les jeunes garçons et les jeunes filles du
village sont convoqués pour une grande soirée de dcvi'duf/e. On se rassemble dans
une grande chambre; filles et garçons font tourner de nombreux dévidoirs. l\ faut
une chanson pour animer la veillée; cette chanson, c'est un des amoureux de
Françounette, c'est Thomas qui va la chanter, ce qui veut dire sullisaniment que
la belle des belles en sera l'héroïne. — Écoutons Thomas ou plutôt Jasmin, car
Jasmin ne s'est pas borné à faire les paroles de sa chanson, il en a fait aussi la mu-
sique, ou plutôt il a arrangé, pour .ses vers, un vieil air de son pays, et il le chante
à ravir :
Faribole paslouro,
Sereno al co de glas,
Oh! digo, digo couro
Entcndren linla l'houro
Oun l'amistouzaras;
Tout jour fariboulèjes,
E quand parpaiiloulèjes,
La foulo que meslrcjes,
Sur loun cami se mèl
E le sièt.
Mes rcs d'acos, maynado,
Al bounhur pol mena ;
Qu'es aeos d'esire aymado,
Quand on sat pas ayma ?
212 FRANÇOUISETTO.
0 folâtre bergère.
Syrène au cœur glacé,
Oh ! dis, dis-nous, quand donc
Nous entendrons sonner l'heuro
Où tu l'adouciras.
Toujours tu folâtres,
Et quand tu papillonnes,
La foule que lu maîtrises,
Sur ton chemin se met
El te suit.
Mais rien de cela, fillette,
Au bonheur ne peut mener ;
Qu'est-ce donc d'être aimée.
Quand on ne sait pas aimer ?
Je dois dire tout de suite que, de ce poënie qui a eu tant de succès, la chanson
est encore ce qui en a eu le plus. Tout le monde la chante maintenant dans le midi,
et, pour quiconque voudra se donner la peine de la lire avec un peu de soin pour
la bien comprendre, son immense popularité n'aura rien d'étonnant. On n'avait
encore rien fait de plus gracieux sur ce thème éternel de l'amour que tous les
temps et tous les pays ont brodé h leur manière. Chaque mot est harmonieux,
chaque image est délicate. Je n'essaierai pas d'analyser ce qui ne s'analyse pas; je
me bornerai seulement à faire remarquer le charme particulier de ce mot maynado,
jeune fille ( au nom du ciel, ne prononcez pas viénadeau, mais maïc-nâ-do), dont
l'élymologie est également touchante, qu'on la fasse venir de niay, mère, ou de
maijnc, village.
SECOND COUPLET.
Xoslro joyo as bis crèche
Quand lusis lou sourel;
Ébé ! cado dimeche.
Quand te bezen pareche.
Nous fas may plazé qu'el ;
Ayman ta boues d'angèlo,
Ta courso d'hiroundèlo,
Toun ayre doumayzèlo,
Ta bouco, amay tous piols,
Et tousèls;
Mais rès d'aco, maynado, etc.
Notre joie tu vis croître
Quand brille le soleil;
Eh bien! chaque dimanche,
Quand on te voit paraître,
Tu fais plus de plaisir que lui ;
Nous aimons ta voix d'ange.
Ta course d'hirondelle.
Ton air de demoiselle.
Ta bouche, les cheveux
Et les yeux ;
Mais rien de tout cela, jeune fille, etc.
FRANÇOUNETTO. 213
TROISIÈME f.OUl'I.ET.
Trislos soun las counlrAdos,
Quand s'abcouzon de tu ;
Las segos, ni las pi'ûdos
Nou soun plus cmbaumAdos.
Lou ciel n'es plus lan blu ;
Quand tomes, faribolo,
La languino s'enbolo,
Chacun se rebiscolo,
Minjayan tous ditous
De poutous
Mes res d'acos, maynado, etc.
Tristes sont les contrées
Quand elles s'aveuvent de toi;
Les haies et les prées
Ne sont plus embaumées ;
Le ciel n'est plus si bleu;
Si tu reviens, folâtre,
La tristesse s'envole.
Chacun se ranime.
Nous mangerions les petits doigis
De baisers.
Maisrien de loutcelajeune fille, etc.
Il y a bien un quatrième couplet, charmant aussi, mais je m'en tiens là, pour ne
pas tout citer. Le troisième est d'ailleurs le plus joli : il finit par deux mots ravis-
sants particuliers au patois, ditous, petits doigts, doigts de femme, et poutous,
baisers.
On comprend qu'après avoir entendu une pareille chanson, Françounette est
arrivée à l'apogée de sa gloire. Cette chanson, c'est Pascal qui l'a faite, et l'amour
naissant de la jeune fille pour le forgeron la lui rend encore plus douce et plus
belle. Mais tout à coup un bruit de gonds se fait entendre, une porte s'ouvre, un
homme barbu paraît; c'est le sorcier du bois noir. A cet aspect, tout le mtfnde
tremble. Le sorcier annonce d'une voix terrible que Françounette est fille d'un
huguenot, qu'elle a été vendue au démon par son père, et que celui qui l'épousera
aura le cou tordu par Satan la nuit de ses noces. Puis la porte s'ouvre d'elle-même
toute grande, s'alando, dit le texte, et le sorcier disparaît, laissant Françounette
terrifiée et tous les assistants confondus. Aussitôt la veillée se disperse, la fatale
nouvelle se répand dans le pays: les filles et les mères, jalouses de la belle des
belles, empoisonnent encore les paroles du sorcier, et la malheureuse devient
aussi délaissée, aussi à plaindre, qu'elle a été brillante et recherchée. Cette cata-
strophe met fin au second chant.
On voit que, jusqu'à présent, le petit roman inventé par Jasmin n'a pas mal
marché. Les deux derniers chants ne sont pas moins bien conçus. Françounette, au
désespoir, essaie plusieurs moyens de prouver qu'elle n'appartient pas au démon ;
rien ne lui réussit. Le jour de Pâques, elle va dévotement entendre la messe, mais
au moment où elle veut prendre du pain bénit, le marguillier, qui est oncle de
Marcel et qui porte la corbeille, passe devant elle sans s'arrêter. Cet affront est
près de la faire mourir de honte, quand Pascal se précipite et lui donne le plus
TOME T. 14
214 FUANÇOUNETTO.
beau morceau tlu pain sacré. Une autre fois, elle va faire une dcvolion à une slalue
de la Vierge fort révérée clans le pays; au moment où le prêtre approche de ses
lèvres l'image de la mère de Dieu, un coup de tonnerre éclate, un vent subit éteint
le cierge de la pauvre fille et les cierges de l'autel. Ce coup de tonnerre est suivi
d'un orage affreux qui dévaste tout le pays; alors la population entière, soulevée par
la douleur et la superstition, s'ameute pour brûler la cabane où Françounette vit
seule avec sa vieille grand'mère.
Aux cris do la foule furieuse, Pascal et Mai'cel accourent tous deux. — Il n'y a
qu'un moyen de la sauver, dit le soldat, c'est de l'épouser, et je l'épouse si elle
veut. — Moi aussi, s'écrie Pascal, oubliant dans ce moment suprême la terrible
fatalité qui condamne à mort le mari de la fiancée du démon. Françounette hésite
à accepter ce sacrifice, mais quelque chose lui dit que la menace du vieux sorcier
est vaine, et elle consent à épouser Pascal. La fureur populaire s'apaise. Le jour de
la noce arrive bientôt; tout le pays y assiste dans une tristesse profonde; chacun
plaint le sort de ce brave jeune homme qui va périr victime de son amour. Au
moment où les deux époux sont sur le point d'entrer dans la chambre nuptiale, la
mère de Pascal accourt en pleurant ; elle se jette aux pieds de son fils, et le supplie
de ne pas la laisser seule sur la lorre. Enfin, louché du désespoir de la malheureuse
mère, Marcel avoue que c'est lui qui a payé le sorcier du bois noir pour faire son
abominable histoire, et le malheur des deux amants se change en ivresse.
Le quatrième et dernier chant est le plus faible comme poésie, mais il est on
revanche le plus dramatique. Le soulèvement de la populace contre Françounette
est peint avec une grande énergie ; la situation dans laquelle le poète a placé Pascal
est neuve, hardie et d'un véritable intérêt. Quant au troisième chant, il contient,
comme les deux premiers, des détails charmants. L'épisode du pain bénit, celui de
la dévotion h la Vierge, sont pleins de couleur locale. La peinture de l'isolement
affreux de la belle des belles, de son pelitjardin abandonné, des consolations que lui
donne sa grand'mère, et des progrès que fait son amour dans la douleur, ne le cède
en rien aux plus touchants récits de ce genre. Jasmin a fait i)reuve, dans cette partie
de son poëme, d'une véritable connaissance du canir humain; c'est une phase
nouvelle de ce talent qui a toujours grandi, et qui peut grandir encore, car Jasmin
n'a que quarante-trois ans ; il est dans la force de l'ûge et à celte époque de la vie
où la faculté créatrice a tout son développement.
Il n'a pas mis moins de deux ans à polir son poëme. C'est beaucoup sans doute,
mais ce n'est pas trop pour le résultat. Après Françounelto, je n'entrerai pas dans
le détail des pièces qui terminent le volume, et dont quelques-unes mériteraient
cependanl une mention spéciale. Nous venons de voir ce qui a été jusqu'ici la plus
haute expression du génie du poëte. Que le patois doive ou non périr, voilà, dans
tous les cas, de quoi illustrer singulièrement sa dernière heure. Je pense que
Jasmin ne s'en tiendra pas là, et on ne peut trop l'engager à persister dans la voie
qu'il s'est tracée. « Je crois, m'écrit-il en m'envoyant son volume, je crois avoir
peint une partie des nobles sentiments que l'homme et la femme peuvent éprouver
ici-bas; je crois m'être affranchi plus que jamais de toute école, et m'être mis dans
un rapport plus direct encore avec la nature; j'ai laissé la poésie tomber de mon
cœur; j'ai pris mes tableaux autour de moi dans les conditions les plus humbles,
et j'ai fait pour ma langue ce qu'il m'a été possible de faire. »
Ce jugement que Jasmin porte de lui-même avec la noble franchise qui convient
à la conscience de l'inspiration et du travail sera confirmé par tous ceux qui le
FnANÇOUNETTO. 21 ;î
liront. Dans ses premiers essais, il avait sacrifié quelquefois aux tlieux du moment;
il avait fait des chansons politiques et cherché dans les poètes du jour des modèles
passagers. Aujourd'hui il renonce à ces premiers tâtonnements de son talent. Il
ne fait plus de politique quotidienne : il n'imite plus les écrivains français en
renom. Il s'est élevé par la réflexion solitainï jusqu'à la plus haute conception (tft
la poésie, et il cherche ce qu'ont cherché tous ceux qui ont eu le signe sacré suV
le front, la reproduction des sentiments éternels de l'humanité dans le cadre le
plus original et le plus personnel possible. La plus large généralité du fond, la
plus étroite propriété de la forme, voilà la vraie, la grande poésie, et un simple
coiffeur d'Agen l'a trouvée, quand tant d'autres, qui se croient plus habiles,
courent vainement après, tant il est vrai qu'elle ne se révèle qu'à ceux qu'il lui
plaît de choisir.
Qu'il continue donc, comme il l'a hit dans sa Fntnrnunettri, à chercher ce double
idéal qu'il a lui-même si bien défini; qu'il continue, pour me servir de ses expres-
sions, à peindre l'homme et la fetmnc, c'est-à-dire le cœur humain dans ses types
immuables; mais qu'il continue aussi à les faire agir au milieu de ces mœurs fran-
chement populaires qui l'entourent; qu'il continue surtout à enrichir le patois par
le patois lui-même, à pénétrer dans ses plus profonds secrets, à lui emprunter ses
locutions les plus caractéristiques; et, quel que soit le sort de son idiome, il aura
ajouté un nom de plus à la liste des poètes. Par les poésies d'ouvriers qui courent
et qui ne sont pour la plupart que des prétentions avortées, faute d'étude, de pa-
tience et de réelle inspiration, il est bon qu'un ouvrier montre quelque part ce
que peut devenir un poète du peuple, quand le travail persévérant, qui seul fait les
œuvres durables, vient s'unir chez lui à une sérieuse originalité.
LÉONCE DE LAVERGNE.
LA REPRISE DU CID.
MADEMOISELLE RACHEL.
La jeune comédienne, ou plutôt le grand artiste qui a, depuis quelques années,
ressuscité la tragédie en France, M""^ Racbel vient d'enrichir son écrin dramatique
d'une perle nouvelle; elle vient de jouer un rôle de la nuance la plus tendre, la
plus délicate, la plus louchante, non pas un rôle de M"'' Clairon, mais de M"'' Gaus-
sin; elle a pris possession de Chimène.
Cette entreprise ne pouvait manquer, comme on le pense, de piquer au plus haut
degré la curiosité de ce public d'élite et avide d'émotions qui suit avec un intérêt
si passionné tous les essais de la jeune tragédienne. On se demandait, avant de
l'avoir vue, comment cette Hermione, cette Emilie, celte Ériphile, cette Roxane, si
habile à exprimer les sentiments ailiers ou amers, le dédain, la colère, la jalousie,
la fureur, pourrait trouver les accents de tendresse et de désespoir que demande
cette ardente passion castillane, si pure, si malheureuse, si vainement combattue,
qui, malgré tous les déguisements et tous les voiles que l'honneur elles bienséances
lui imposent, éclate à tout instant en saillies involontaires et en éclairs inattendus.
Plus d'un aristarque avait déclaré d'avance un si grand prodige impossible. C'est,
il faut le dire, une bien triste disposition du public, et dont la critique elle-même
n'est pas exempte, que cette défiance de l'avenir qui se hâte de fermer aux grands
artistes en tous genres les portions du xhamp de l'art qu'ils n'ont pas encore par-
courues. Aux coloristes on interdit l'espoir d'atteindre à la perfection du dessin,
aux grands dessinateurs on dénie, jusqu'à preuves faites et parfaites, le pouvoir de
devenir coloristes. Reconnaître et louer une supériorité incontestable est le plus
complet hommage que puisse se résoudre à payer au mérite notre épilogueuse et
languissante faculté d'admiration. Peut-être, au reste, cette triste habitude de mar-
chander la gloire aux talents supérieurs tourne-t-elle, en définitive, au profil de
LA REPRISE DU CID. 217
l'ail. L'éimilalion, l'ardour do la luUe, sonl des sliimilaiits si néccssaiies au génie
que, (luaiid les succès oiU placé un arlisle hors de pair, il est bon i)eul-ètre que les
provocations de la foule et l'incrédulité de ses admirateurs eux mêmes le mettent
incessamment au déli de se surpasser, cl qu'à défaut de rivalités extérieures, on
lui oppose sa propre gloire comme une borne et un aiguillon. C'est un moyen peu
généreux et peu aimable sans doute, mais qui a pour résultat utile de forcer le la-
lent à de continuels eftorls et de lui imposer l'obligation de se renouveler et de se
compléter sans cesse.
Poumons, en nous rappelant la manière si louchante, si vraie et, en plusieurs
endroits, si sublime, dont M"" Rachel joue Pauline, nous étions sans inquiétude pour
Ohimène. Eh quoi! parce que, toute jeune, M"" Rachel a excellé à rendre les im-
précations de Camille et les emportements d'Hermione, parce que sa noire prunelle
a lancé d'abord les éclairs de la flerté, parce que ses lèvres arquées dardent, quand
il leur plaît, les traits de la plus poignante ironie, faut-il refuser à ce regard si ex-
pressif, à cette voix si pénétrante, le pouvoir d'éveiller dans les cœurs tout uu
autre ordre de sentiments'? Faut-il condamner à n'être qu'une adorable furie celle
actrice pleine d'avenir qui joue chaque jour avec tant d'àme et de charme Pauline
et Monime'? Assurément, dans ce délicieux rôle de Monime d'un dessin si suave,
d'une expression si douce, d'une douleur si résignée et si modeste, il n'y a pas la
moindre trace de sentiments amers ; et cependant quelle actrice l'a jamais rendu
mieux que M"^ Rachel? Est-il possible, tout en le préservant avec un art inflni de
la monotonie qui est son écueil, de lui mieux conserver toute sa perfection idéale
et, si j'ose le dire, toute sa chasteté attique?
Ce que j'admire précisément le plus dans M"" Rachel, c'est ce pouvoir qu'elle a
de se transformer, et sans quitter jamais les pures régions de l'idéal, de se créer
dans tous ses rôles un maintien, une marche, un port de tête, une voix, des gestes,
un regard, toujours différents. Aujourd'hui Grecque et comme modelée sur un bas-
relief antique, on dirait une vierge des Panathénées; demain Romaine et d'une
contenance plus sévère, on dirait la Ploline ou la Julia Pia du musée du Capitole.
Une autre fois, sultane altière, ou plutôt esclave ingrate et révoltée, elle trahit dans
ses brusques mouvements l'impatience d'une passion sans frein et qui sera sans
pitié. Dans Polycuctc, au contraire, c'est la réserve pudique d'une jeune femme,
chrétienne même avant le baptême. Rien des qualités, sans doute, sont nécessaires
à la perfeclion de l'acteur tragique; mais la première de toutes, à mon avis, celle
par laquelle excellaient Lekain, Talma, Garrick, et que M"" Rachel possède à uu
degré plus éminent qu'aucune des actrices que nous ayons vues, c'est l'art de saisir
le trait dominant et poétique d'un caractère ou d'une passion, de l'exprimer avec
justesse et de subordonner, sans exagération, tous les détails et tous les effets du
rôle à l'expression idéalisée de ce trait principal. Composer ainsi un rôle et le sou-
tenir au milieu de toutes les situations, exige de l'acteur, outre l'inspiration du
moment, sans laquelle il n'y a rien, une réflexion aussi attentive et des études aussi
patientes que celles que nos grands peintres sont obligés d'apporter à l'exécution
d'un de leurs chefs-d'œuvre. Et l'on s'élonne que M"<^ Rachel ne nous fasse jouir
chaque année que de deux ou trois de ces créations si difficiles et si admirables!
On est moins exigeant pour MM. Ingres et Paul Delaroche.
Quatre représentations du Cid ont eu lieu depuis dix jours cl avec un succès
(lui va croissant. Je dois dire, pour être historien véridique, que l'effet de la pre-
mière représentation n'avait pas été entièrement satisfaisant. Chimcne, un peu
218 LA REPRISE DU CID,
troublée de la grandeur de sa tâche, tout en dessinant bien l'ensemble du rôle,
était néanmoins visiblement dominée par l'émotion de ce début. Ce n'est pas nous,
assurément, qui lui ferons un reproche de cette crainte respectueuse. Nous la fé-
liciterons plutôt d'avoir conservé au milieu de ses succès une assez sainte idée de
l'art pour trembler au moment de prêter sa voix à un tel chef-d'œuvre. Dès la se-
conde soirée, la confiance, et en même temps la libre disposition de tous ses avan-
tages, lui sont revenus. Elle a joué Chimène, comme elle avait joué Pauline, avec
une intelligence et une entente admirable de la complication des sentiments con-
traires qui rendent ces deux rôles, chrétiens et modernes, beaucoup plus intéres-
sants et plus dilBciles à jouer qu'aucun de ceux que nos poètes ont empruntés au
répertoire antique.
Une autre difficulté, non moins grave pour les acteurs, résulte du mélange, dans
le Oui, des deux tons, tragique et comique. Le public et les critiques, y compris
l'Académie et Voltaire, ont trop oublié que Corneille, en écrivant cette pièce, a
prétendu faire et a fait, non une tragédie, mais une tragi-comédie. Aussi la terreur,
l'un des éléments indispensables à toute tragédie proprement dite, n'a-t-elle pas de
place dans le Cid. L'auteur ne s'est proposé qu'une chose, répandre le plus d'in-
térêt et de pitié qu'il est possible sur Rodrigue et sur Chimène, mais un intérêt et
une pitié mêlés de certaines nuances piquantes et familièi'es «[ui n'excluent pas le
sourire. Une jeune fiancée voit son père succomber dans un duel, sous l'épée du
cavalier qu'elle aime et qu'elle allait épouser. Pleurant son père n)ort, sans cesser
d'aimer le meurtrier, elle se voit obligée de solliciter du prince une vengeance à
laquelle elle ne survivra pas, si elle l'obtient. Voilà la tragédie. Mais bientôt, par
d'heureuses circonstances, cette union si tragiquement rompue semble pouvoir se
renouer. Ici la comédie commence. Par quels degrés Chimène, qui poursuit la tête
de son amant, pourra-t-elle être amenée à consentir décemment à lui accorder sa
main ? Ce sont ici des intérêts, et souvent des moyens, qui sortent des conditions
tragiques. Du troisième acte au dernier, l'honneur et le devoir de Chimène, ou
pour parler comme elle, sa gloire, l'obligent à dire presque toujours le contraire
de sa pensée. En vain s'arme -t-elle de tous les subterfuges, de tous les faux-fuyants,
de toutes les ruses qu'une fière et spirituelle Espagnole peut, en cas pareil, appeler
à son aide; mise en défaut par le concert bienveillant de tous ceux qui l'entourent
et par la fortune de Rodrigue, elle laisse, à tous moments, échapper quelque chose
de son secret. Enfin, le voile tant de fois soulevé tombe et montre aux yeux de tous
sa tendresse; elle est réduite à confesser tout haut son amour :
Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J'aimais, vous l'avez su....
Il y a évidemment dans celte lutte d'une cour galante, coalisée contre la vertueuse
dissimulation d'une jeune fille, que la plus juste douleur et les plus saintes bien-
séances condamnent à une perpétuelle fausseté, des éléments de comédie que Cor-
neille n'a point repoussés, témoin la situation que résume ce vers, qui contient un
si gros mensonge :
Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse ;
et ce dernier aveu de Chimène, prononcé avec une si charmante hypocrisie d'obéis-
sance par M"'' Rachel .
L.v nurniSE du cid. 219
Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr,
El vous êtes mon roi, je vous dois obéir.
Ne faul-il pas que l'aoUice chargée d'un loi rôle possède un tact et un an inlinis,
pour dire tant de mois charnianls, ingénieux, passionnés, sans oublier un seul in-
slanuju'elle a là, derrière elle, le corps ensanglanté de son père, tué la veille, el
(pii ne repose pas encore dans un mausolée?
M"'' Uacliel, à mou avis, exprime ave<! une mesure parfaite les sentiments si op-
posés, ou du moins si complexes, qui agitent el parlagenl l'àmede Chimène. Quand
elle se jette aux pieds du roi, on sent la vérité de son désespoir lilial ; ce sont bien
là les larmes et les sanglots d'une orpheline, el, au milieu de ces cris si vrais, on
démêle pourtant sans peine ce qu'il y a d'artiliciel el de faux dans les désirs de
vengeance qu'elle étale. Lorsque, ramenée dans sa demeure el déchargée du far-
deau de sa poursuite officielle, il lui est permis de redevenir elle-même et de re-
prendre sa vraie douleur, avec quelle elTusion et quel accent de triste délivrance
elle s'écrie :
Enfin, je me vois libre, et je puis sans conlrainle
De mes vives douleurs le faire voir ralteinte! ...
On reconnaît à ces nuances la nature même.
Dans la .scène si tragique et si passionnée du troisième acte, quand Rodrigue se
hasarde à rentrer dans le logis du comte, M"" Rachel a rendu avec une énergie
vraiment tragique le trouble où la jellent la présence de son amanl et la vue de
celle épée leinle, il n'y a qu'un moment, du sang de son père. Enlin, dans celle
sorte de duo mélancolique qui termine la scène, el qui ne le cède pas au fameux
dialogue, sous le balcon, de Ruméo et Juliette :
0 comble de misères! —
— Que de maux cl de pleurs nous coûtcroul nos pères !
— Chimène, qui l'eût dit? —
Si j'en obtiens l'effel, je l'engage ma Coi
De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu, sors, et surtout garde bien qu'on le voie.
Dans tout ce finale, d'une grâce cl d'une tendresse incomparables. M"" Uachel n'a
rien lai.ssé à désirer aux plus difficiles, même dès la première représentation. C'était
bien là Chimène ; c'était bien l'amanle de Rodrigue, séparée de son amanl dans ce
monde, mais fiancée à lui pour l'éternilé. 0 vieux Corneille! comme peintre de l'a-
mour idéal, tu n'as rien à envier, même à Racine, Ion jeune el tendre rival !
Dans la seconde entrevue de Rodrigue et de Chimène, dans celte scène toute
pleine d'amour, qui, lors de la nouveauté, a fait crier si hauL el si sotlement à
l'immoralité et au scandale, dans cet enlretion que l'Académie française déclare,
dans ses Senihncnls sur le Cid, « ruineux pour l'honneur de Chimène, « et qui est,
non pas comme dit encore l'Académie, « ce qu'il y a de plus blâmable dans toute
la pièce, » mais ce qu'il y a, sans contredit, de plus pathétique et de plus touchant,
M"'= Rachel s'est montrée digne de la situation et du poêle. Effrayée du décourage-
ment de Rodrigue, craignant de devenir, par le refus qu'il fait de se défendre, la
conquête de don Sanche, fatiguée de toujours feindre, Chimène lais.se enfin parler
'Ù'iO LA REPRISE DU CID.
son cœur avec une clarté qui éleclrise son amant et produit le cri fameux : Pa-
raissez, Navarrois!... Dans cet admirable couplet, où toute son âme se manifeste,
et où se répand sa pensée la plus secrète :
Te dirai-je encor plus? Va, songe à la défense,
Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence ;
Et si jamais l'amour échauffa les esprits,
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix ...
Adieu; ce mot lâché me fait rougir de honte....
dans cette brûlante tirade, et particulièrement dans le vers qui la couronne, le plus
beau vers de la pièce, suivant Voltaire, M"" Rachel a su rencontrer l'accent parfait
de l'amour à la fois le plus confiant et le plus pudique. Je n'ignore pas qu'il est de
tradition au théâtre d'éteindre un peu l'expression de ce vers, sors vainqueur... La-
rive, dans l'étude estimable qu'il a faite de plusieurs parties du rôle de Chimène,
recommande de corriger ici la force de l'expression, au lieu deVexaltcr, précaution,
ajoute-t-il, dont le vers suivant démontre la nécessité,
Adieu ; ce mol lâché me fait rougir de honte.
Je suis, pour mon compte, d'un avis tout opposé. Il n'y a sans doute ici aucun be-
soin d'exaltation; mais il n'y a rien non plus à corriger ni à affaiblir. Si la jeune
Castillane ne croyait pas avoir un peu péché contre les bienséances, elle n'aurait
pas lieu de rougir et de se retirer précipitamment, après le mot lâché. Aussi, malgré
l'autorité de Larive, dont je reconnais toute la valeur, M"' Rachel fera bien de ne
rien affaiblir. Ce vers n'est le plus beau de toute la pièce que parce qu'il montre le
plus à nu l'âme de l'amante.
Au reste, quelques réflexions que la critique hasarde sur les sentiments de Chi-
mène, quelques efforts que l'actrice qui joue ce rôle fasse pour montrer tour à tour,
et tout à la fois, la ûlle du comte de Gormas et la maîtresse de Rodrigue, la cri-
tique et la tragédienne trouveront toujours autant d'opposants que d'approbateurs.
Chimène est une création si naturelle, si vivante ; sa position est si délicate, ses
sentiments si complexes, qu'on ne peut entreprendre de la représenter, ou seule-
ment de parler d'elle, sans être aussitôt accusé d'avoir méconnu une de ses beautés
ou grossi un de ses défauts, qui sont encore des beautés. A sa naissance, Paris et la
France entière ont pris parti pour ou contre elle; tous les casuistes du Parnasse
l'ont attaquée, défendue, injuriée, disculpée. La controverse naît si naturellement
à son sujet, qu'aujourd'hui même, à peine une actrice aimée du public lui a-t-elle
rendu la vie, la polémique théâtrale, qui sommeillait depuis dix ans, s'est aussitôt
réveillée ; de toutes parts s'élèvent et se croisent des avis, des critiques, des juge-
ments pour et contre. Que 51""= Rachel ne s'émeuve point de ces contradictions qur
surgissent. Toute actrice digne de ce beau rôle doit y être passionnément applaudie
et passionnément critiquée; c'est la destinée de Chimène.
Reauvallet, dont on ne peut trop encourager le zèle et les progrès, a mis, dans
le rôle de Rodrigue, beaucoup d'intelligence, d'énergie et de nouveauté. C'est une
idée heureuse, et qu'il a bien indiquée, que de nous présenter d'abord Rodrigue
adolescent, dans toute la pétulance et l'ardeur de la jeunesse, puis de le faire
grandir peu à peu sous nos yeux et devenir le Cid. Dans le premier acte, il répond
à la confidence de l'affront qu'a reçu son père par le plus beau frémissement d'in-
dignation; il dit très-bien les fameuses stances qui sont, comme on sait, fort diffi-
LA REPRISE l)U CID, 221
ciies h miaiicer. Quant au grand récit de sa victoire, il y met de l'élan, de l'intelli-
gence, delà chaleur; seulonient il le détaille un peu trop. Malgré ces belles parties
du rôle, qui ont été justement applaudies, l'ensemble de la physionomie que Beau-
vallet donne au personnage et qui se reflète sur toute la pièce, ne nous paraît pas
tout i» fait satisfaisant. A l'idée romanesque, il est vrai, et nullement conforme à
l'histoire, que chacun do nous s'est formée du Cid depuis l'enfance, Beauvallet a
substitué un type qui a la prétention d'être historique et le malheur d'être trop
dépourvu de tout ce qu'on appelle, à tort ou à raison, la grâce chevaleresque ; type
grêle et anguleux, qui semble plutôt calqué sur des mignatures du \iv" siècle
qu'emprunté aux monuments, d'ailleurs assez rares, du xi*^ siècle. Mais, sans chi-
caner la Comédie-Française sur le plus ou moins de fidélité de ses décorations et
de ses costumes, je crois que la pensée seule de substituer dans la représentation
du Cid l'image de la chevalerie réelle à celle de la chevalerie de fantaisie, à laquelle
nous sommes habitués dans cet ouvrage, je crois, dis-je, que cette pensée, qui at-
teste, d'ailleurs, du zèle et des études, manque tout à fait, dans la circonstance, d'à-
propos et de justesse. Le Cid de Corneille n'est point un drame historique; il a été
composé dans un sentiment purement romanesque : Corneille a pris sa fable dans
une pièce de Guillem de Castro (dont nous ne nous occuperons pas ici, parce que
tout le monde a lu cette comédie fameuse dans la traduction des théâtres étrangers) ;
il s'est encore inspiré de quelques-unes des innombrables romances espagnoles qui
célèbrent les exploits demi-fabuleux de Ruy Diaz de Bivar el Cid Campeador, ou
mio Cid (mon Cid), comme on disait le plus souvent, témoin ce vers barbare :
Ipse Rodericus mio Cid sempcr vocatus.
Corneille s'est bien gardé d'essayer d'éclaircir les ténèbres de la vie de ce condot-
tiere fameux qui, cantonné dans son nid d'aigle, appelé encore aujourd'hui la
Roche du Cid, prit peut-être autant de villes au profit des émirs arabes qu'au profit
des rois de Castille. Il y a plus, Corneille a ajouté, sciemment ou non, ses propres
erreurs à celles dont fourmillent les romances. Il place, par exemple, la scène de
sa pièce et la capitale du roi de Castille, don Fernand V, à Séville :
Cest l'unique raison qui m'a fait à Séville
Placer depuis dix ans le trône de Castille.
Et tout le monde sait que cette place était alors au pouvoir des Arabes, et ne fut
conquise qu'en 1248, cent quarante-neuf ans après la mort du Cid, par un autre
roi, don Fernand dit le saint. Ainsi le débarquement des Maures à l'embouchure du
Cuadalquivir, dont ils étaient maîtres, et la délivrance de Séville par Rodrigue,
qui ne l'a jamais défendue, sont des inventions romanesques dont nous sommes
bien éloignés de nous plaindre, puisqu'elles nous ont valu le beau récit du qua-
trième acte. On a si peu considéré jusqu'ici le Cid comme un drame historique,
que parmi tant de critiques dont il a été l'objet, aucune ne lui a reproché ses fautes
contre l'histoire. Scudéry, l'Académie, Voltaire, lui ont fait grâce sur ce jwint. Au
reste, veut-on savoir comment cette fable de la présence du Cid et de don Fer-
nand I" à Séville est venue s'ajouter à toutes celles qui remplissent le Romancero?
■le crois en apercevoir l'origine. Il est dit dans une romance citée par Corneille que
le mariage de Rodrigue et de Chimène fut célébré par Layn Calvo, archevêque de
Séville (car il y avait des prêtres catholiques même dans les cités occupées par les
'■2^2'-l LA RErniSE UU CID.
Arabes). Cette circonstance a suffi pour faire supposer à Corneille que le mariage
eut lieu dans celte ville, et il y a établi le séjour du roi don Fernand. Voilà comment
peu à peu se détruit l'histoire et comment se forment les légendes (1).
Je ne sais si c'est aussi dans une intention d'exactitude historique que Guyon,
qui représente don Diègue, s'est affublé d'une longue barbe et d'un ample vête-
ment noir. Don Diègue, revêtu des plus hautes dignités à la cour du roi de Castille,
ne doit point avoir un aspect aussi sombre et qui rappelle moins un courtisan
espagnol que le grand-prêtre de la Norma. Guyon a eu, d'ailleurs, de très-beaux
moments dans ce rôle. Seulement, ses gestes et sa voix ont plus d'éclat et de
véhémence qu'il n'appartient à un vieillard aussi cassé par l'âge. Il est vrai que la
faute en est surtout aux vers trop chaleureux de Corneille, et ce défaut n'est guère
réparable que lorsqu'on peut confler ce personnage à un acteur dont la chaleur
d'âme a survécu aux forces physiques, tels qu'étaient dans leur temps Monvel el
Joanny.
La Comédie -Française a profité de cette reprise pour réintégrer dans le Cid plu-
sieurs passages qu'on avait depuis longtemps l'irrévérencieuse habitude de retran-
cher. La pièce ne commence plus brusquement par la querelle inintelligible de
don Diègue et du comte. On a rétabli la première scène entre Chimène et Elvire,
telle que Corneille, fatigué par les critiques, crut devoir la refaire en 166i. C'est
quelque chose; mais ce n'est pas encore assez. J'aurais voulu, pour ma part, qu'on
eût suivi les indications judicieuses de Voltaire, et que la pièce s'ouvrit, comme
avant 1664, par l'entretien d'Elvire et du comte, qui forme une courte et claire
exposition. Voltaire, qui a inséré les deux scènes anciennes dans son édition de
Corneille, engage les comédiens à jouer ainsi la pièce. « Il me semble, dit-il, que,
dans les deux premières scènes, le sujet est beaucoup mieux annoncé, l'amour de
Chimène plus développé, le caractère du comte de Gormas mieux indiqué.... » A
ces raisons excellentes j'ajouterai une considération qui me paraît déterminante :
c'est qu'en ouvrant la pièce par la scène d'Elvire et du comte, on donnerait un peu
plus d'intérêt à l'entretien qui lui succède entre Elvire et Chimène, tandis que
cette petite scène, placée au lever du rideau, comme elle l'est à présent, a néces-
sairement tous les inconvénients d'une exposition, à savoir la froideur et l'obscurité.
Cette requête que je présente, en toute humilité, à la Comédie-Française, est
assurément bien modeste : il ne s'agit que de trente-deux vers. D'autres ont été
bien plus hardis. J'ai entendu émettre le vœu, qui a été répété par plusieurs jour-
naux, de rétablir les deux rôles de l'infante et du page. J'avoue que, si on ne demandait
ce rétablissement que pour une soirée extraordinaire, pour une représentation à
bénéfice, par exemple, je l'appuierais de tous mes vœux. Qui ne serait charmé de
voir, au moins une fois en sa vie, le Cid joué tel qu'il est sorti des mains de son
auteur, dût-on le trouver un peu long; mais je ne pense pas que la réintégration
permanente de ces deux rôles, si universellement condamnés, servît en rien à la
gloire de Corneille ni aux plaisirs du public. Le retranchement de cet épisode n'a
pas été décidé à la légère. C'est vers 1734-, après environ cent ans d'épreuves, que
(1) M. Laharpc a bien autrement estropie l'histoire, sans avoir les glorieuses excuses de
Corneille. On lit avec stupéfaction la phrase suivante dans son Cours de littéralure : « L'ac-
tion du Cid est du xV^ siècle et se passe en Espagne, dans le temps du règne de la cheva-
lerie. «Le Cid contemporain du cardinal Ximenès! Et ces belles choses se professaient
avec applaudissement à l'Alhénée, au commencement de ce siècle!
LA RErniSE DU ciD. 2:20
la Cométlie céda enlin au vœu général. Rousseau, le lyrique, fut chargé des cou-
pures. H n'ajouta que deux vers au second acte et deux autres au cinquième, et
s'excusa respectueusement de cette liberté dans une courte préface. On essaya
pourtant encore, en 1737 et en 1741, de revenir à la pièce entière; mais ce fut
sans succès. Enfin, en 1806, l'empereur voulut se donner le plaisir vraiment royal
de voir représenter le Cid, avec le page et l'infante, comme au temps de Richelieu.
Celte fête mémorable eut lieu h Saint-Cloud le 1"'' juin. On a gardé le souvenir do
la distribution des rôles qui fut faite par ordre; la voici, elle est curieuse : don
Diègue, Monvel; Rodrigue, Talma ; Chimène, M"" Duchesnois; le roi, Lafon; l'in-
fante, M"" Georges. Eh bien! malgré les efforts et la réunion de tous ces talents,
répreuve ne fut pas favorable. Ce qui est certain, c'est que l'infante ne comparut
pas devant le parterre parisien. La suppression de ce personnage, au point de vue
de l'ell'et théâtral, parait une question jugée. La Comédie-Française aurait donc eu
très-grand tort de mêler à la prise de possession du rôle de Chimène par M"" Ra-
chel, une expérience d'un succès plus que douteux, et qu'on sera toujours à même de
tenter dans un moment plus opportun. Le parterre a retrouvé Chimène; il attendra
patiemment l'infante.
Charles Magmx.
LA SYMPHONIE PASTORALE.
De Beethoven, un soir, les grandes symphonies
Transporleronl Ion âme au ciel des harmonies.
N"entends-lu pas déjà les cantiques sacrés
Naissant, et grossissant, et montant par degrés,
Comme un premier salut de la terre à l'aurore,
Quand paupières, oiseaux et fleurs viennent d'éclore ?
N'entends-lu pas tomber, prélude harmonieux.
Les pleurs de la rosée et les larmes des yeux?
C'est la nature et l'homme, à cette aube vermeille,
Pareillement émus d'une extase pareille.
Le son monte toujours, toujours plus solennel,
Jusqu'au sublime éclat de l'hymne universel ;
Alors tout vit, et chante, et rayonne, et murmure,
Et Dieu glorilié sourit à la nature.
Comme un cœur épuisé d'un trop vif battement.
Le concert unanime expire lentement ;
Déjà tu n'entends plus que des rumeurs lointaines :
Bourdonnements d'abeille errante par les plaines,
Aigres cris de cigale aux rebords du sillon.
Sons traînants du berger couché dans le vallon,
Murmures assoupis disant par intervalle
Que le soleil a bu la fraîcheur matinale.
Enfin l'astre descend des sublimes hauteurs,
El le concert s'anime aux chansons des pasteurs;
De suaves accords, s'élevant des campagnes.
Se répondent, portés par l'écho des montagnes.
Voici des airs de danse : ah! sous les verts rameaux
Qu'heureux sont vos ébats, jeunesse des hameaux !
— Mais la note soudain se voile d'un nuage ;
Les arbres ont frémi sous l'aile de l'orage;
Le tonnerre en grondant roule, et de toutes parts
Se disperse avec cris le chœur des montagnards.
LA SYMPHONIE TASTORALE. 225
— Au fracas par degrés succède le silence :
Sans doute un arc-en-ciel a peint sa courbe immense.
Car un rossignol chante. — Oh ! revenez, hautbois.
Rustiques enchanteurs des vallons et des bois;
Revenez, rappelez à l'entour du vieux chêne
Les danses des hameaux ! Que la ronde s'enchaîne !
Qu'on entende les pas, les chants, les cris joyeux !
— Mais le son meurt ; la lune est déjà dans les cieux ;
Bruits d'ailes et de brise expirent dans les feuilles :
Nature, tu t'endors ; homme, tu te recueilles.
Et toi, Louise, et loi, suspendue à l'accord.
Quand l'orchestre a cessé, tu l'écoutés encor.
N. Martin
CHROINIQUE DE LA QUINZAINE.
14 février 18-42.
Nous venons d'assister au second acte du drame politique de cette session. Le
troisième se joue en ce moment. La péripétie est imminente. Aux dépens de qui
éclalera-t-elle? Sera-ce l'opposition ou le cabinet qui passera de la bonne à la
mauvaise fortune? Thatis ihe question.
Aujourd'hui on trouve dans les deux camps ce mélange de craintes et d'espé-
rances qui suscite des combats acharnés, une lutte opiniâtre, des efforts désespérés.
Tous croient au succès sans toutefois le tenir pour certain ; tous craignent une dé-
faite sans renoncer à l'espoir de vaincre. On n'a ni cette confiance qui fait paraître
les efforts inutiles, ni ce découragement qui les paralyse. Les chefs, dit-on, descen-
dront tous dans l'arène. Ils ont raison. Le succès ne serait pas seulement éclatant; il
peut être durable.
Le ministère, qui avait obtenu dans le vote de l'adresse une majorité qui dé-
passait ses espérances, a vu cette majorité s'amincir et presque s'annihiler dans la
que.stion des incompatibilités. Elle est tombée brusquement de 84 voix à 8; quatre
personnes ont décidé la dernière question dans le sens ministériel, et il y a cinq
députés sur le banc des ministres. C'est en vain qu'on se flatterait de faire passer
ce vote pour un succès, surtout après qu'on a eu soin de dire et de répéter, au sein
de la chambre et au dehors, que la proposition n'était, pour l'opposition, qu'un
moyen de renverser le cabinet. On a par là donné le droit d'affirmer qu'après tout
il s'est trouvé 190 députés qui ne veulent pas du ministère, ou qui, du moins, ne
sont pas disposés à faire le moindre effort, le moindre sacrifice pour le soutenir. Il
est des armes, il ne fallait pas l'oublier, qui reviennent blesser le combattant qui
en fait usage, lorsqu'elles ne tuent pas son adversaire.
Le vote de l'adresse avait produit une illusion. Les 8i voix n'étaient pas l'ex-
pression sincère d'une majorité ministérielle. Il fallait en déduire les membres du
centre gauche qui n'adhèrent au cabinet qu'avec des réserves et en vertu d'une al-
liance qui n'a pas été l'objet d'une stipulation solennelle et irrévocable. Il fallait en
déduire ceux qui se tenaient pour satisfaits au moyen de l'amendement relatif au
droit de visite, et qui, sans cet amendement, auraient déposé dans l'urne une boule
noire. Enfin il fallait eu déduire ceux qui n'ont voté l'adresse qu'afin de ne pas se
séparer de la majorité dans ses énergiques protestations contre les émeutes san-
nEVUE. — r.iinoNiQUE. 227
glantes de l'an dernier. En soulevant la question du recensement, on avait accru
de ving voi\ peut-être la majorité ministérielle dans le vote de l'adresse.
Toujours est-il qu'après ces réductions, le ministère paraissait encore pouvoir
espérer une majorité de 25 à 30 voix; c'est la différence entre 8 et 50 que le mi-
nistère a perdue; c'est \h ce qui a rendu la journée mauvaise pour lui. Comment ces
20 voix se sont-elles retirées des rangs ministériels? Est-ce une défection? est-ce
seulement l'effet d'un engagement sur la question particulière? Si l'engagement
existe, s'étend-il à l'adjonction des capacités? Il serait facile de nuilliplier les ques-
tions. En réalité, le problème est fort compliqué. Mais à quoi bon l'approfondir, h
quoi bon chercher à le résoudre par la voie conjecturale? Au moment où ces ligues
tomberont sous les yeux du lecteur, la question aura été résolue par la chambre.
L'urne du scrutin nous dira si le vote sur les incompatibilités a été un succès mo-
mentané dft à la parole si spirituelle et si habile de M. de Rémusat ou bien la vic-
toire décisive d'un parti, si c'était un accident parlementaire ou bien la preuve que
la majorité n'accepte pas dans toute leur rigidité les doctrines des conservateurs.
A ce point de vue, le vote de la chambre est de la plus haute importance. Le pays
a le droit de s'attendre à un débat vivement soutenu, à une discussion approfondie.
Le devoir commande impérieusement à tous les hommes considérables de la chambre
de dire à la France toute leur pensée. La question est posée en termes simples et
clairs. II s'agit d'opter entre la politique purement conservatrice et la politique de
sages réformes et de prudentes améliorations. La question des incompatibilités ne
touchait pas aux principes déjà acceptés, n'altérait pas le système établi. Il est au-
jourd'hui des incompatibilités absolues et des incompatibilités relatives. La propo-
sition n'avait pas pour objet d'introduire dans la loi électorale un principe nouveau ;
on demandait seulement une application plus large d'un principe déjà admis. Il en
serait de même pour la question qui s'agite en ce moment, si on avait proposé
d'admettre les capacités au moyen d'un cens électoral de cent francs seulement. Ce
serait appliquer à d'autres classes de capables ce qui se fait aujourd'hui pour les mem-
bres de l'Institut et pour quelques olficiers de notre armée. Tel n'est pas le sens
de la proposition. On demande l'adjonction pure et simple de la seconde liste du
jury. La question se trouve ainsi nettement posée entre deux principes divers. Au-
jourd'hui on peut dire que le cens n'est pas seulement exigé comme présomption
d'aptitude intellectuelle, mais comme signe de propriété et comme indice d'intérêts
conservateurs. Le déliât est donc établi entre la propriété et l'intelligence ; pour
être électeur, sufBt-il d'être un homme de quelque instruction, ou bien faut-il,
quelles que soient les lumières qu'on possède, offrir en outre la garantie d'une for-
tune immobilière? C'est là au fond la question, toute la question. Il est facile de
voir que ce n'est pas en abordant un projet aussi grave, un point qui touche aux
bases même de notre organisation politique, qu'on pourrait se contenter d'un examen
superficiel, d'une discussion incomplète. Il ne faut pas songer à éluder la question f
\l faut au contraire l'aborder en plein, avec franchise, avec courage; il faut la décider.
Nous ne voulons pas affirmer qu'en soulevant cette question, on ait obéi aux né--
cessilés les plus pressantes du pays. Nous ne voulons pas aflirmer que dans ce mo-
ment le pays soit très-vivement préoccupé des questions de cette nature. Il est rare,
en effet, très-rare que le public se préoccupe à la fois de deux grandes idées, de
deux grands intérêts. Aujourd'hui malheureusement, on ne saurait nier que les in-
térêts matériels n'agitent les esprits plus encore que les intérêts moraux et poli-
tiques. On veut, avant tout, être certain de ne pas payer une fenêtre de trop: on
228 REVUE. — CHnONIQUE.
demande avant tout un port, un chemin de fer, un canal. Cette tendance des
esprits n'est pas particulière h la France ; elle n'est que trop générale. C'est une
phase qui s'accomplira dans l'ordre des temps, comme s'accomplissent dans l'histoire
des peuples les phases politiques, les phases religieuses. Peut-être la question ne
portait pas en elle-même ce caractère d'urgence qui fait supporter impatiemment
au pays les délais et les ajournements. Mais une fois les esprits éveillés et l'atten-
tion excitée, il importe de pénétrer dans les profondeurs de la question. C'est à un
débat grave et solennel que nous assistons. Nul ne doit épargner ses forces: nous
avons le droit de connaître la pensée de toutes les notabilités politiques du pays.
Parmi ces notabilités, M. Dufaure était l'homme le plus curieusement attendu à la
tribune. Son discours est un événement, tant à cause des doctrines qu'il développe
que de l'irritation qu'il a soulevée dans les centres.
Aux embarras de l'intérieur s'ajoute dans ce moment pour le cabinet une grave
difficulté à l'extérieur. C'est le 20 février que devraient être échangées les ratifica
tiens du traité relatif au droit de visite. Nous sommes convaincus que cet échange,
de la part de la France du moins, n'aura pas lieu. 11 est impossible de regarder le
vote de la chambre comme non avenu. Le cabinet anglais pourrait-il s'étonner de
la réserve de nos ministres? Ne connaît-il pas les nécessités politiques des gouver-
nements constitutionnels? Au reste, nous ne demanderons pas, et personne ne doit,
ce nous semble, demander dans ce moment où en est cette négociation délicate.
La ratification n'est pas un fait qui puisse demeurer occulte. 11 nous sera révélé de
toutes parts. Notre gouvernement lui-même sera obligé de le publier.
Si notre ministère n'est pas sur des roses, le cabinet anglais aussi éprouve de
graves difficultés, et il rencontre plus d'une question épineuse. Le vote de la chambre
des députés sur le droit de visite, tout en plaçant le ministère français dans une
position fort délicate, au milieu de difficultés presque inextricables, est en même
temps une cause d'embarras pour le cabinet de Saint-James. D'un côté, lord Pal-
merslon et son parti l'accuseront de mollesse et soutiendront que la ratification de
la France pouvait être obtenue avant la convocation de nos chambres; de l'autre,
il trouve dans son propre parti, dans les rangs ministériels, parmi les conservateurs,
des hommes considérables, influents, qui sont tout à fait intraitables sur la ques-
tion du droit de visite. Toute modification du traité, tout délai sera un crime à leurs
yeux, et ils seront tout aussi disposés que les whigs à lui reprocher le refus ou les
retards de la France.
La question des céréales n'est ni moins embarrassante ni moins grave. Le ca-
binet anglais s'est appliqué à la résoudre en conservant le principe du droit mo-
bile ; seulement il a rendu la charge moins lourde pour les consommateurs, et il
s'est efforcé de prévenir les fraudes qu'on ne saurait éviter lorsqu'une excessive
mobilité du droit offre à la cupidité des appâts trop séduisants et des moyens de
succès trop faciles. Lorsque toute fluctuation du marché peut être la cause d'un
gain considérable, il devient à peu près impossible de prévenir les négociations si-
mulées, les hausses et les baisses factices. C'est là un des reproches les plus graves
et les mieux fondés qu'on ait le droit de faire aux lois économiques qui poussent
trop loin le système restrictif. Elles engendrent la fraude et l'immoralité. Elles
dépouillent l'homme probe au profit du fripon. Elles proportionnent les profils,
non au travail de l'honnête homme, mais aux efforts de l'homme rusé.
A ce point de vue, le projet de sir Robert Peel ne mérite que des éloges. L'in-
tention est bonne, et les moyens, sans être aussi décisifs que le serait un droit
nEVllE.— CimOINIQUE. 2i>y
fixe ou la suppression de loul droit, sont cependant projtres î» prévenir un grand
nonil)ro de fraudes.
Quant au droit lui-même, le 1)111 rencontre tous les adversaires des mesures de
conciliation, ceux qui prétendent tout enlever d'un seul coup, comme ceux qui
croient avoir le droit et la force de tout refuser. Le ministère est obligé de lutter
à la fois avec ses adversaires naturels et avec une partie de ses amis. Parmi ces ad-
versaires, les uns, sous la conduite de lord John Russel, lui opposent le principe du
droit fixe; les autres se proposent, dit-on, de demander, par l'organe de M. Villers,
la suppression de tout droit.
Dans l'état des esprits, ce dernier système n'a aucune chance de succès. La lutte
sérieuse s'élablira entre le système du droit fixe et le système du droit mobile,
entre le cabinet de lord Melbourne et le cabinet de sir Robert Peel. Il serait in-
juste de ne pas reconnaître que le bill proposé, tout en conservant le principe eu
vigueur, en adoucit d'une manière notable les conséquences au profit des consom-
mateurs. Le maximum du droit descend de 53 shellings à 20. C'est un dégrève-
ment de lo shellings par quartcr, d'environ S shellings (plus de G francs) i)ar hec-
tolitre. Le dégrèvement est de 10 à 12 shellings, lorsque le blé se trouve dans les
prix moyens.
Nous l'avons dit plus d'une fois, il était impossible de conserver plus longtemps
des lois qui n'avaient d'autre but que d'accroître la rente des propriétaires fon-
ciers, de lever à leur profit un impôt sur le pays. Sans doute ces lois permettaient
d'étendre en Angleterre la culture du blé, d'y appliquer des terres de qualité in-
férieure, des terres que la nature avait destinées aux pâturages, aux broussailles.
On n'a jamais nié qu'on ne puisse faire naître du blé partout. On obtient, dans les
serres anglaises, de magnifiques raisins; que dirait-on d'un bill qui, pour encou-
rager cette culture, défendrait l'importation en Angleterre des vins de Portugal, de
France et d'Espagne? Sir Robert Peel pense qu'il importe à l'Angleterre de pou-
voir, dans les années ordinaires, se suffire à elle-même pour la production du blé.
Si cela était vrai de l'Angleterre, il faudrait, à plus forte raison, l'affirmer de toutes
les autres parties du globe. Mais nous ne saurions prendre au sérieux sur ce point
la doctrine de l'illustre orateur. L'Angleterre, parvînt- on à supprimer tout droit,
produira toujours une quantité considérable de blé, parce que l'agriculture an-
glaise est très perfectionnée, que les capitaux abondent dans le pays, et que le
génie anglais devance tous les autres, je ne dis pas dans les découvertes, mais
dans les applications de la puissance scientifique à la production. Nulle part on
n'enlreprend tout ce qui est utile avec plus de moyens, avec plus de hardiesse et
de persévérance qu'en Angleterre. L'importation du blé ne peut donc jamais s'é-
lever au delà d'une quantité dont le maximum et le minimum seraient facilement
assignables. Or, certes, pour celte quantité, l'Angleterre, avec sa marine, son com-
merce, son influence politique et ses immenses possessions dans les cinq parties du
monde, ne peut pas concevoir de craintes sérieuses. Elle paiera, il est vrai, le blé
plus ou moins cher, selon les années et les circonstances générales du marché; mais
c'est là tout le risque auquel elle s'exposerait, même dans l'hypothèse de la sup-
pression de tout droit. Ajoutons que l'Angleterre y trouverait de nouvelles res-
sources pour son commerce manufacturier. Les pays à blé, ceux du moins qui peu-
vent en exporter de grandes quantités, sont des pays d'une civilisation arriérée,
des pays dont les besoins physiques comme les besoins moraux ne sont pas encore
développés. C'est par le commerce qu'ils peuvent s'animer, que le feu .sacré peut
TOME I . 1 ^
250 REVUE. — CHRONIQUE.
circuler dans leurs veines, et les appeler à une vie qui leur est encore inconnue.
Qu'ils puissent vendre à un prix raisonnable ce blé dont ils n'ont que faire, et les
acheteurs de blé pourront bientôt leur apporter, au lieu d'or, des étoffes, des meu-
bles, des denrées de toute espèce. A qui ce commerce appartiendrait- il, si ce n'est
à ceux qui iront acheter leur blé, à ceux avec lesquels ils auront l'habitude de
traiter? Ce sont là des conquêtes réelles, des conquêtes plus utiles peut-être, mais,
à coup sûr, moins coûteuses que celles qu'on peut faire dans l'Inde et à la Chine.
Ainsi qu'on adopte le bill proposé, ou qu'on préfère une mesure plus libérale en-
core, l'Angleterre n'a rien à craindre pour les approvisionnements de son marché.
D'un autre côté, nous ne sommes pas de ceux qui imaginent que la diminution
des taxes sur l'importation du blé, et la baisse du prix des céréales, qui en sera la
conséquence, fera disparaître à tout jamais toutes les misères du royaume-uni et
commencer l'âge d'or pour l'ouvrier anglais. Ce sont là les rêves de ces esprits su-
perûciels qui s'efforcent de mettre à la place de la science leurs folles utopies. Le
taux des salaires dépend du rapport de la population ouvrière avec la demande de
travail, avec la puissance du capital. On supprimerait demain tout droit sur le blé,
que si ce rapport ne s'améliorait pas, s'il y avait toujours beaucoup plus de travail
offert que de travail demandé, le dégrèvement, au lieu de profiter aux ouvriers, ne
profiterait qu'aux capitalistes. Entourés d'une population affamée et demandant h
tout prix un emploi de ses forces, les capitalistes obtiendraient la même quantité
de travail pour un salaire inférieur, parce qu'avec ce salaire inférieur le travailleur
pourrait se procurer la même quantité de nourriture. On a beau rêver, on n'empê-
chera jamais les choses de suivre leur cours naturel. Il y a toujours un maître sur
le marché. Lorsque le travail surabonde, c'est le capitaliste qui fait la loi; lorsque
le travail est rare, c'est l'ouvrier qui dicte les conditions du contrat. Voyez les co-
lonies où les esclaves ont été émancipés. Quelle est, au fait, la plainte des entrepre-
neurs, des colons ? Us se plaignent du haut prix des salaires, parce que la population
affranchie, pouvant, dans ces heureux climats, vivre de peu de chose, ne veut ac-
cepter le travail qu'autant qu'il est largement rétribué. L'offre de travail est infé-
rieure à la demande; le travailleur fait la loi : c'est tout simple. Quel est le remède
qu'ont imaginé les hommes qui ont été tout de suite au fond de la question, les co-
lons intelligents? un seul, l'introduction dans les colonies affranchies d'un surcroît
de travailleurs qu'ils vont enrôler en Afrique, en Asie, en Amérique, partout où ils
trouvent des hommes libres disposés à s'expatrier. Ils ont compris que le jour où
l'offre de travail sera proportionnée à la demande, les entrepreneurs ne seront plus
à la merci des travailleurs. Ce n'est donc pas dans le prix de telle ou telle denrée
qu'il faut chercher la cause intime et première de la misère des classes laborieuses.
Le haut prix de ces denrées ajoute sans doute à leur misère; la baisse du prix la
soulage momentanément, et c'est déjà, nous en convenons, un grand bien. Mais si
l'équilibre ne s'établit pas entre l'offre et la demande de travail, si la population
qui ne vit que de ses bras déborde de toutes parts, le bas prix des denrées n'est
plus une garantie suffisante de bien-être. Il ne fait qu'augmenter les bénéfices
de quelques producteurs, après avoir servi d'excitation à la population pauvre, après
avoir contribué à en augmenter le nombre en multipliant les familles.
Quoi qu'il en soit, la modification des lois des céréales est dans ce moment une
mesure utile et populaire. La génération actuelle eu éprouvera un soulagement
notable. Elle le comprend. Aussi voudrait-elle un changement plus radical que
celui que le ministère propose. Le bill de sir Robert Peela produit dans le pays une
REVUE . — CHRONIQUE . 251
certaine agitation. Les asseml)lées se multiplient, les rassemblements deviennent
(le plus en plus nombreux, les manifestations hostiles au bill sont de plus en plus
bruyantes. Il n'y a cependant lîi rien d'alarmant ni de sérieux. On sait que ces
démonstrations, quels qu'en soient le bruit et le retentissement, ne sortent guère,
en Angleterre, des limites de la légalité, et que, si elles agitent la surface de la
société, elles n'en touchent pas les bases.
Les Anglais s'élèvent vivement contre les opinions; ils respectent les personnes.
En Angleterre, il y a souvent du tapage; il n'y a pas de sédition, pas d'émeute.
Les classes supérieures sont sans crainte, et par cela même sans violence. Ceci
nous rappelle le fait d'un ministre anglais dont un rassemblement nombreux
entourait la maison et cassait les vitres. C'est là le nec plus ultra de la colère
populaire. Ce ministre quitta son domicile, et alla se placer dans la rue au milieu
du tumulte. Reconnu bientôt, on lui demanda pourquoi il venait en ce lieu, a La
raison est bien simple, dit-il; chez moi, une pierre aurait pu me frapper; ici, au
milieu des assaillants, je suis à l'abri, i Le raisonnement parut excellent, et on
applaudit à l'ingénieux expédient de l'homme d'État.
Le vrai combat ne se livrera pas dans les rues, mais dans le parlement. Nous ne
voulons rien afiirmer; nous disons seulement que, selon toute probabilité, cette
grande question se terminera comme toutes les grandes questions se terminent en
Angleterre, fort heureusement pour ce pays. Il y aura transaction, c'est-à-dire que
le bill sera adopté, soit tel qu'il a été proposé, soit avec des modiflcations qui n'en
altéreront pas le principe. Il suffît pour cela que le droit mobile soit maintenu dans
des limites qui ne le rendent pas illusoire.
A ces diûicultés s'ajoutent, pour le gouvernement anglais, d'autres faits d'une
haute importance et d'une grande gravité : nous voulons parler des nouvelles de
l'Inde. Elles paraissent avoir produit et dans l'Inde même et en Angleterre une
profonde sensation. On le conçoit : le domaine colonial est une partie si essentielle
de l'empire britannique, que tout ce qui pourrait le menacer de près ou de loin,
doit, à juste titre, exciter en Angleterre la plus vive sollicitude. On se tromperait,
du reste, si on voyait dans les faits qu'on nous a racontés, un péril sérieux pour la
domination anglaise dans l'Inde. Cette domination est trop fortement, trop habile-
ment établie, pour que quelques attaques partielles, quelques révoltes locales,
puissent l'ébranler. Sans doute ces attaques, ces révoltes, sont un exemple sédui-
sant pour les populations asservies, et seront pour l'Angleterre, qui doit à tout
prix réprimer ces mouvements, une cause de grandes dépenses. Sans doute encore,
aujourd'hui que l'Angleterre a voulu étendre de plus en plus son immense empire,
aujourd'hui qu'elle compte dans l'Inde plus de quatre-vingts millions de sujets et
plus de quarante millions d'alliés et de tributaires, il devient très-difficile de pré-
venir toute résistance. Les surprises ne sont pas impossibles, lorsque les forces
doivent se disséminer sur d'immenses territoires, franchir d'énormes distances,
affronter toutes les difficultés que peuvent offrir la diversité des climats, les hautes
montagnes, la haine des populations, les trahisons d'alliés perûdes ou mécon-
tents.
Ce senties difficultés qui accompagnent toute domination excessivement étendue.
II est impossible de la concilier avec une profonde tranquillité et une sûreté
durable. Ajoutez que ce vaste empire embrasse des races, des religions, des lan-
gues diverses. S'il en est, parmi ces populations, dont la douceur, la mansuétude,
ou, à mieux dire, la servilité, ne laissent rien à craindre, il en est aussi qui, par
252 REVUE. — CHRONIQUE.
leurs habitudes belliqueuses, par leur courage, par leur esprit d'indépendance,
renouvelleront plus d'une fois ces attaques contre la puissance anglaise, et ne lui
permettront pas d'exercer, hors de l'Indoustan, cette domination paisible qu'elle
exerce désormais dans le territoire de ses anciennes possessions. Tout cela est vrai,
certain, inévitable; mais il est également vrai que, tant que l'Angleterre ne ren-
contrera dans rinde que des indigènes, la lutte pourra être quelquefois sanglante,
difficile: le succès n'en sera pas douteux; la puissance européenne l'emportera.
On[)eut, cenous semble, faire de cette proposition une proposition générale, et dire
qu'une colonie européenne ne se soustrait guère à la mère-patrie que lorsqu'une
autre puissance européenne vient directement ou indirectement en aide à la colonie
qui s'insurge. Il a fallu les circonstances tout à fait extraordinaires qui ont complè-
tement paralysé les forces de l'Espagne, pour que ses colonies de l'Amérique du sud
pussent briser le joug de la mère-patrie. Il y a eu en réalité secours indirect.
Un mouvement a éclaté en Portugal. On ne sait, en vérité, quel nom lui donner.
Est-ce une révolution, ou une contre-révolution? ou ne serait-ce, h mieux dire,
qu'une intrigue, une manière un peu violente de changer le cabinet? L'afl"aire ne
paraît pas sérieuse. Cependant elle ne laisse pas d'exciter, par ses apparences con-
tre-révolutionnaires, la sollicitude du gouvernement espagnol. On dit que i\cs
troupes espagnoles s'acheminent vers la frontière portugaise.
DE
LA PHILOSOPHIE
DANS SES RAPPORTS
AVEC L'ÉTAT DE LA SOCIÉTÉ F8A1A1SE.'
Nous vivons dans un temps où l'étude de la société a le pas sur la science de
l'homme. L'histoire du monde, le spectacle des événements, l'examen des rapports,
soit des gouvernements avec les peuples, soit des individus entre eux, l'observation
des mœurs et des opinions, donnent chaque jour naissance à de nouveaux systèmes
sur la destinée de l'humanité, et ces systèmes ajoutent apparemment, ou doivent
ajouter quelque chose à ce que l'homme sait de lui-même. Mais si les spéculations
de cette nature peuvent être philosophiques, elles ne constituent pas la philosophie
proprement dite. Elles ne remplacent pas, et je ne sais si elles valent l'étude directe
de l'esprit humain. Or, cette étude est éminemment la philosophie. Celle-ci se com-
plète .sans doute par la science de la société, mais elle la précède, l'éclairé, la sou-
tient, et jamais elle n'est négligée ou méconnue sans péril pour le reste des connais-
sances humaines.
(1) M. de Rcmusat doit publier prochainement, chez Ladrangc, quai des Auguslins, un
ouvrage en deux volumes, sous le titre d'Essais de philosophie, et a bien voulu détacher
de son livre, pour la Revue, le morceau qu'on va lire, et qui formera l'introduction des
Essais.
TOME I. 16
254 LA riïiLOSorHïE
Cependant il semble que, laiidis qne la philosoplilc s'est relevée avec éclat dans
les écoles, elle soit loin d'exciter autant d'attention, d'exercer autant d'empire dans
la littérature et le monde qu'il le faudrait peut-être pour le salut et le progrès de
la raison. Depuis le siècle qui s'est appelé le siècle de la philosophie, elle a perdu
de son crédit et de sa popularité. On fait delà métaphysique sur beaucoup de choses,
excepté sur la mélapliysique même. On philosoi)he à tout propos, mais on délaisse
un peu la philosophie. Elle n'a même pas bien bonne renommée. Elle est suspecte
au sens commun comme inutile et douteuse ; les sciences positives lui reprochent
une témérité vague, une chimérique ambition; les théories historiques et sociales
la tiennent pour timide, étroite, stérile : accusations contradictoires qu'elle pourrait
rétorquer sans injustice. Où donc ne se rencontrent pas des idées exchisives, des
spéculations hasardées, des variations qui troublent l'esprit? Oîi sont les croyances
inébranlables et les systèmes incontestés? Quelle science contemporaine pourrait
jeter la première pierre à la philosophie ?
C'est pour elle que nous voudrions dérober au public quelques instants d'une
attention si partagée. Et cette entreprise n'est pas pour nous une pure satisfaction
de l'esprit; nous verrions un peu d'uliiité réelle dans le rappel des intelligences à
la philosophie. Mais avant d'cx|)liquer nos motifs, essayons de donner quelque idée
de ce que c'est que la philosophie.
Il ne s'agit pas de la définir. Cette définition, si elle est possible, exige une con-
naissance plus complète et plus approfondie de la science que nous ne pouvons la
supposer encore, que jamais peut-être nous n'oserons nous l'attribuer. Il importe
seulement d'établir quelle sorte de science est celle dont l'abandon nous semblerait
funeste à l'intelligence.
L'esprit humain a des facultés et des notions. Il agit par ces facultés ; il juge en
ofifel, il se souvient, il raisonne. En agissant, il trouve, il acquiert ou forme des no-
lions, celles, par exemple, de l'existence, de la durée, de l'action. Au moyen de ces
facultés et de ces notions dont il n'a point d'abord une conscience distincte, il con-
naît beaucoup de choses, il apprend tout ce qu'il sait. Ainsi il découvre que les
choses diverses existent, et que lui-même, ou du moins la personne qu'il se sent être,
existe au milieu d'elles. Il juge que les choses ont des qualités, qu'elles commencent
ou cessent, qu'elles agissent ou subissent l'action, qu'elles sont causes ou qu'elles
sont effets. Toutes ces connaissances supposent, on le voit, des notions de cause,
d'action, d'existence, et des facultés pour former ou employer ces notions. Ainsi,
dans l'homme intérieur s'aperçoivent au premier examen des connaissances géné-
rales sur les choses qui résultent de la plus simple expérience de la vie, et l'acqui-
sition de ces connaissances d'une part implique des notions plus générales encore,
<le l'autre exige des facultés actives. Ces trois choses, les facultés, les notions fon-
damentales, puis les connaissances qui s'y rapportent immédiatement, qui en dé-
rivent ou qui les supposent, voilà les premiers objets de la philosophie. Si elle se
borne à les constater comme des faits, à les compter et à les définir, elle est des-
criptive. Si elle va plus loin, si elle recherche l'autorité des facultés, la valeur des
notions, la certitude des connaissances, elle devient transcendante, elle met en ques-
tion la vérité de l'esprit humain. Ainsi que les facultés, les notions premières et les
connaissances qui en dérivent nécessairement, sont indispensables à toutes les au-
tres connaissances comme moyen ou comme fondement; la philosophie importe
donc à toutes les sciences. Si elle manque, toutes portent à faux; en les créant,
l'esprit humain construit en l'air.
UANS SES RAPrOUTS AVEC LA SOCIÉTÉ. • 2^)5
La philosophie descriptive peut porter le nom de psycholotpc. Si elle enlrci)ren(i
l'analyse de rinleiligence en action pour la régler et la conduire, elle s'appelle
logique. Si elle fait le même travail sur la volonté, elle s'appelle morale. Mais si
elle s'élève au-dessus des facultés et des notions pour les juger, pour les rapporter
à la réalité, pour les considérer absolument, comme donnant des vérités qui sont
les lois mêmes des choses, elle mérite alors le nom redouté de mclaphysir/ve.
La métaphysique suppose que nos connaissances ont droit à l'estime, et condui-
sent à une réelle science. Elle a donc pour antécédent nécessaire l'examen de la
vérité de nos connaissances ou de l'autorité de l'esprit humain. C'est l'objet de la
haute psychologie; c'est, si l'on veut, ou le point le plus élevé de la psychologie, ou
Je point de départ de la métaphysique. Celle-ci, admettant la vérité de nos conn.'jis-
sances, prétend nous faire connaître dans une certaine mesure les choses comme
elles sont. Elle comprend donc la science de l'être, et subit alors le nom pédan-
tesque û'ontolugie. De la nature des choses s'élevanl à celle de l'être des êtres, elle
a reçu de Leibnitz le nom de tlie'udicee (i).
La philosophie, c'est tout cela.
Dans ce peu de mots, on doit entrevoir comment nous avons pu dire, en com-
mençant, que la philosophie est éminemment l'étude de l'esprit humain. En elfel,
bien que l'esprit humain ne paraisse que l'instrument de nos connaissances, la des-
cription et l'examen de cet instrument sont nécessaires, non seulement pour les
classer et les ordonner, mais encore pour les vérifier ; l'étude du moyen est ici
inséparable de celle de l'objet, et, à rechercher comment nous savons les choses,
on découvre ce que nous savons des choses. Deux exemples montreront comment
la science de la pensée intéresse ainsi celle de l'être.
Il y a une faculté de l'esprit que l'on peut appeler la faculté d'abstraire. C'est
par elle que nous détachons certaines qualités des objets divers où nous les avons
observées, que nous formons de ces qualités des idées, et donnons à ces idées des
noms. Ces idées sont les idées abstraites de la logique ; ces noms, les noms abstraits
de la grammaire. Ainsi, une qualité remarquée dans tous les objets solides a pris
le nom de solidité: une qualité commune à tous les objets jblancs s'est appelée la
blancheur. La solidité et la blancheur sont des abstractions. Ces abstractions ne sont
pas des choses réelles, un enfant sait cela ; elles n'existent, comme on le dit, que
dans notre esprit. Ce point bien connu et bien établi, supposons que l'on s'occupe
de faire la revue de nos idées, ce qui n'est déjà, remarquez-le bien, qu'étudier
l'esprit humain; on rencontre une idée fort importante, l'idée d'espace, et, pour la
classer, on se demande à quelle .sorte d'idées elle appartient. Eh bien! s'il arrive
que l'on démontre, comme l'ont cru faire quelques philosophes, que l'idée d'es-
i)ace soit une abstraction du genre de celles que nous venons de citer, il en résulte
forcément que l'espace n'existe pas, car les abstractions, avons-nous dit, ne sont
pas des choses réelles.
L'espace n'existe pas; voilà une notion qui appartient à la science de l'être, à la
connaissance des choses, à l'ontologie. Et comment cette notion sur l'espace aurait-
(1) Ces dislincllons ne sont pas rigoureuses. Très-souvonl, sous le nom de mélaphysique,
on comprend la psj chologio, l'ontologie cl la Ihéodicéc, ou la philosophie entière, comme
on appelle quelquefois du nom de géométrie toute la science mathématique. Cependant on
ferait bien de réserver celui de métaphysique pour la science des choses en elles-mêmes,
la physique étant la science des choses telles qu'elles sont observées.
3ÔG LA riiiLOSoniiE
elle élé acquise? uniquement par l'élude de l'esprit Inimain. Ainsi, étudier les
idées, c'est souvent, sans qu'on le sache ou qu'on le veuille, étudier les choses, et,
dans ce que nous pensons, peut se découvrir ce qui est.
Il est vrai, je me hâte d'ajouter, que bien grande est l'erreur d'anéantir l'espace.
C'est que l'erreur est grande aussi de faire de l'espace une abstraction, comme la
dureté ou la blancheur. Or, celle dernière erreur qui engendre l'autre provient
d'une fausse observation sur la production de certaines idées, c'est-à-dire sur une
opération de l'esprit humain. Cette erreur résulte d'une étroite et vague théorie
de l'abstraction, qui confond les noms abstraits de la grammaire et les idées
innombrables qu'ils représentent au gré du caprice des langues, avec les idées
générales et fondamentales dont l'esprit humain ne peut se passer pour concevoir
l'existence des choses. Il importe donc à la science de la réalité de bien savoir
l'esprit humain. L'analyse de nos idées Influe sur la connaissance des choses, et se
tromper sur ce que nous pensons, c'est se tromper sur ce qui est. La science de
l'esprit humain est en abrégé la science de l'univers.
Un autre exemple manifestera la même vérité. A quelque point que vous poussiez
l'analyse des facultés intellectuelles, quelque différentes, quelque nombreuses que
vous parveniez à les faire, il vous est impossible de ne pas reconnaître qu'elles sont
simultanées. Elles se servent et se modifient mutuellement; elles se limitent et
s'unissent; dans leur action commune, elles se redressent et se complètent les unes
les autres. Dans la pratique, il faut de la sensibilité pour vouloir, de la mémoire
pour raisonner, de l'imagination pour réfléchir; les combinaisons sont infinies. 11
suit que non-seulement les facultés se meuvent dans un commun milieu, mais
encore qu'elles appartiennent à un seul et même être. En effet, ce n'est pas la mé-
moire qui se sert de la réflexion, ou le raisonnement qui emploie la volonté. Il y a
quelque chose qui use de la volonté, de la réflexion, du raisonnement, de la mé-
moire. Il y a quelque chose qui donne l'unité aux facultés diverses, qui fait leur
unité, qui est l'unité même. Nous avons conscience de cette unité qui veut et
l)ense, qui juge et imagine, qui agit enfin : c'est ce qu'on a appelé l'unité conscien-
cieuse du moi. Le moi est un ; le moi est indivisible. Cette unité est consciencieuse,
c'est-à-dire que le moi se sent un, et, dans le passé comme dans le présent, dans
la rêverie comme dans la passion, n'aperçoit en lui-même ni interruption ni dupli-
cité; il s'assure en son identité. Or, ce que la personne intérieure se sent être, aucun
objet extérieur ne nous le paraît être. L'unité ne se montre nulle part autour de
nous; tout le monde matériel est divisible. Ses parties se conçoivent encore, alors
même qu'elles ne s'aperçoivent plus. Si donc le sujet de nos facultés, si le moi est un
et indivisible, la substance du moi l'est également; elle est simple, une, immaté-
rielle; elle est l'âme, l'âme, seule et véritable unité qui subsiste et dure en nous
à travers tous les changements de la vie, centre invisible où se confondent tous les
sentiments et toutes les idées, force insaisissable que se disputent les passions les
plus vives, les affections les plus tendres, les vertus les plus pures; victime sainte
que dévoue tour à tour l'amour et l'héroïsme. Et comment avons-nous appris ce
»}u'elle est? en étudiant nos facultés intellectuelles.
Ces exem[>les simples montrent assez comment la science de l'esprit humain
touche immédiatement à la science des êtres; en d'autres termes, quel lien étroit
unit à la psychologie l'ontologie. L'utilité et le sérieux de la philosophie se témoi-
gnent également par ces deux applications de ses procédés les plus élémentaires.
Il n'y a rien de frivole apparemment à tenter de se faire une idée exacte de ce
DANS SES UAPPOUTS AVEC LA SOCIÉTÉ. iJ37
que peut èliv l'espace, obseiii'e recherche où succomba Newton, et (lue supposeiU
toutes les inatliéinatiques. C'est tout au uioins pour la science queUiue chose de
curieux. Kt, pour la science couune pour la morale, comme pour le bonheur, est-il
iudiirérenl de savoir si l'homme intérieur n'est que le centre des organes corporels,
ou s'il réside en lui un principe supérieur aux altérations de la matière, qm ne
souffre pas des mêmes atteintes, qui ne péril pas des mêmes coups?
Nous croyons, par ces analyses faciles, avoir fait tour à tour comprendre l'objet,
la méthode, la portée et la diguilé de la philosophie.
Voilà pourtant la science que néglii^e le public, c'est à-dire les gens de lettres et
les gens du monde. L'oubli, l'indifCérence, et parfois le dédain, tel est pourtant le
partage de ces recherches inj;énieuses ou profondes qui jadis ont captivé les plus
grandes intelligences dont l'iuimanilé ait gardé mémoire, qui plus récemment ont
distrait souvent les deux héros du xviii" siècle. Voltaire et Frédéric, et qui trouvaient
alors une place entre la poésie et la victoire.
Plusieurs causes ont amené ce détachement philosophique, et jusqu'à un certain
point le justifient. Mais il en est une qui domine les autres, et qui s'aperç^oit tout
d'abord. La philosophie est l'œuvre de la réflexion désintéressée sur l'humanité et
sur la nature; or, notre siècle n'est pas désintéressé, il a trop d'aflaires. Sans doute,
pour beaucoup agir, il ne renonce pas à raisonner; n'a-t-il pas des principes dont
il parle beaucoup? et dans le langage du temps n'a-t-on pas répété cent fois (lue
c'est une époque rationnelle? Mais cette époque est rationnelle avec un but; mais
ses principes cherchent l'application; mais l'esprit du siècle aspire à la puissance
et convoite les réalités. Il aime les idées, mais il entend qu'elles triomphent; il pense
pour régner. Dans l'état actuel des sociétés, grâce à ces moyens immenses de cir-
culation, grâce à cette liberté générale des intelligences que rien n'arrête ou n'in-
timide, la pensée passe dans les faits avec une rapidité inouïe. En peu de moments,
elle allume des passions, crée des inlérêls, recrute des partis, et promet ou menace
de convertir l'univers. Comment le temps ne lui manquerail-il pas pour se
recueillir? Elle est trop pressée pour méditer sans but apparent, pour chercher à
l'aventure la vérité qui ne sert pas; et devant nos contemporains, le beau ne trouve
grâce qu'à la faveur de l'utile. Ne nous plaignons pas cependant; jamais de fait
l'esprit humain n'a été plus puissant, jamais il n'a pris une part plus grande et
plus active au gouvernement du monde. Mais de ce qu'il est moins séquestré de
la pratique, il résulte qu'il abaisse un peu sou essor; que, dans ses recherches
spéculatives, il se préoccupe encore des intérêts positifs, et ne prise les théories
que dans leurs rapports avec l'histoire et par leur influence sur la société. Si l'esprit
philosophique est sorti des écoles et des académies; s'il i)rend les livres pour moyen
et non pour but; s'il .se meut dans une autre république que celle des lettres, les
affaires y ont gagné sans doute, mais peut-être y a-t il perdu quelque chose en
éclat, en pureté, en élévation. Les nations s'enrichissent de ce qu'il leur donne, il
les grandit en se penchant vers elles; les lumières générales profilent de ses perles,
et l'on peut dire que le génie de l'homme s'est dépouillé au profil du génie de
l'humanité.
La grande affaire du siècle porte un nom rclenlissant : elle s'appelle rcvuliition.
C'est ce mot, ce même mot flatteur ou terrible, qui partout se fait entendre. Et
ceux qui rêvent dans le sein de l'élude d'austères utopies, comme ceux (jui cher-
chent par des réformes graduelles à prévenir les crises et les déchirements dou-
loureux, et ceux qui s'efforcent de fonder l'ordre nouveau par la sagesse, el de ré-
238 LA PHILOSOPHIE
concilier l'esprit de conservation avec l'esprit de nouveauté, comme ceux qui,
prenant des haines pour des idées, complottent dans une orgie de folies insurrec-
tions; tous, suivant leur position et leur nature, selon leur pays et ses lumières,
répètent ce grand mot de révolution. Tous veulent la révolution extrême ou me-
surée, subite ou lente, violente ou pacifique. La révolution est partout, mais partout
elle n'est pas la même. Cet orage universel, qui passe sur la terre, ne porle point
en tous lieux les mêmes foudres, ni les mêmes torrents. Ici, il dévaste et creuse le
sol inondé; là. il s'éclaircit, il s'élève, et la terre qu'il a profondément sillonnée se
montre plus riante et plus fertile. Ailleurs, un tonnerre sourd n'annonce encore que
son approche; plus loin, de vifs éclairs seulement fendent sans hruit les nuages.
Sur ce sol aride pèse un temps obscur et lourd; sur ces plaines rafraîchies tombe
une pluie calme et féconde. Cependant tout le ciel est rempli du même météore,
et le bruit comme le silence, la clarté du jour comme les ténèbres, les bienfaits
comme les ravages, tout sort de la même cause, tout vient de la même tempête,
tout signale la même saison de l'humanité.
Pendant longtemps, la raison humaine, en élevant des problèmes, en débattant
des opinions, a cru n'agiter que des idées : aujourd'hui, avec les idées, elle remet
en question les conventions, les mœurs, les lois, les institutions. Toutes ces choses
sont à la fois ou successivement atteintes par l'esprit de révolution. La société tout
entière suit le cours des idées, et tous les événements que le temps improvise, tous
les accidents que le hasard amène, quand ils ne résultent pas directement du mou-
vement des opinions, sont bientôt repris, exploités par elles, et tournent à l'avan-
tage ou bien au détriment des causes nouvelles que plaide l'esprit humain.
Dans cet état général de l'Europe civilisée, notre de.ssein est de rechercher si
c'est à bon droit que les spéculations purement philosophiques seraient négligées,
et si, au contraire, elles ne pourraient pas trouver encore une digne place, un rôle
utile, une réelle influence.
Toute révolution change la société ou le gouvernement. Pour qu'un tel change-
ment s'opère, il faut que le principe qui domine la société, ou maintient le gouver-
nement, ait été d'abord ébranlé. Un tel principe est ébranlé, lorsque la foi qu'il
obtient, ou le respect qu'il inspire chancelle, et que l'examen a commencé à porter
la sape à ses fondements. En général, le principe d'une société ou d'un gouverne-
ment est une religion, une tradition (la religion elle-même en est une), ou quelque
grand et vieil intérêt que son antiquité a élevé au titre de droit, ou quelque habi-
tude nationale (jui est devenue une vertu publique. Il est rare qu'un gouvernement
ou une société ne soit pas tout à la fois défendue par ces quatre choses, la religion,
la tradition, l'habitude, l'intérêt. La religion peut être vraie, la tradition raison-
nable, l'habitude utile, l'intérêt légitime ; mais, quoi qu'il en soit, quand un de ces
principes conservateurs est attaqué, il l'est à coup sûr par le raisonnement. Les
croyances ou les convictions qui se groupent à l'entour sont discutées. Ce juge qui
flnit par juger tous les juges, cet inquisiteur qui, tôt ou tard, cite devant lui toutes
les inquisitions, cette puissance qui, à la longue, détrône toutes les puissances, l'o-
pinion, demande aux doctrines longtemps incontestées compte de leur existence et
de leur empire, et tente de substituer aux principes convenus un principe raisonné.
A la place de ce qui n'est pour elle qu'un fait, elle prétend édifier quelque chose
de rationnel, car il n'y a que la raison qui puisse prétendre à suppléer le temps.
Cela se passe sous nos yeux. L'esprit de révolution, à tort ou à droit, dès long-
temps a touché la religion; le principe de la liberté des cultes et les idées philoso-
DANS SES n APPORTS AVEC LA SOCIÉTÉ. 239
phiquos auxquelles il se rattache, sont assurément de grandes nouveautés, ctchaque
jour elles tendent, en s'écrivanl dans les lois, en s'incorporant aux institutions, à
changer b société chrétienne. Quant aux traditions qui partout règlent le pouvoir,
la législation, la hiérarchie, les mœurs même, et une partie de la vie civile, elles
sont hardiment remises à l'épreuve et rejetées au creuset ardent de l'examen. C'est
ce que proclamonl à haute voix, ici de populaires espérances, là d'augustes terreurs.
Quand le principe Iradilionnel, soit religieux, .soit politique, du gouvornement ou
de la société, est ébranlé, quand la loi se trouble, sera-ce l'intérêt seul qui proté-
gera ce qui existe, qui recréera ce qui doit rester, et suffira-t-il pour donner force
et durée à des institutions privées par leur date de la con.sécralion du temps?
Non sans doute, et vainement quelques écoles ont-elles essayé de rattacher tout,
la morale même, h l'intérêt. Ce n'est pas là le nom que les peuples écrivent sur
leurs étendards, lorsqu'ils marchent à la conquête de l'avenir. Les débats politiques
sont ceux où l'utililé joue le plus grand rôle, car l'utilité publique est souvent une
chose sacrée, et pourtant je n'ai pas ouï parler d'une nation qui eût gravé au fron-
tispice de sa constitution la déclaration des intérêts de l'homme. De toutes parts
on parle de droits, ce sont des droits qu'on réclame, et, pour les établir, c'est l'é-
lernelle raison qu'on invoque.
Qui peut, en eifet, tenir lieu de l'autorité religieuse, remplacer la tradition, de-
vancer les mœurs? qui peut consacrer les intérêts établis? La raison seule. Élevez
la raison, donnez-lui toute sa pureté avec toute .sa hauteur, elle sera la philo.sophie.
Sous la raison du siècle repose donc la philosophie. La théorie de toutes les opi-
nions qui luttent aujourd'hui, leur principe suprême ne peut être autre chose qu'une
idée philosophique. Il n'est donc pas vrai, pour qui n'arrête pas sa vue aux appa-
rences, que la philosophie soit une superiluité oiseuse, ni qu'elle n'ait aucune part
à prendre aux choses de ce temps. Elle est le principe secret de tout ce que le
temps appelle ses principes; elle est l'esprit même de l'esprit du temps, manifesté
par ses doctrines et ses œuvres, par ses renversements et ses créations.
Que ceux-là donc qui sont absorbés par la vie active et qui se mêlent aux affaires,
se gardent de nier la philosophie. Ils sont maîtres de l'ignorer; on peut suivre un
guide qu'on ne voit pas; sans la connaître, ou peut la servir et travailler au succès des
opinions qu'elle inspire ou qu'ellejustilie. Mais qu'ils se préservent du mépris qu'aflfecto
parfois pour elle rex[»érience vulgaire ; ils trahiraient peut-être, contre leur gré, la
cause politique qu'ils défendent, et qui au fond s'appuie, quelle qu'elle soit, sur une
pensée philosophique. En vain protesteraient-ils, la philosophie est un des ressorts
de la civilLsation. Ce n'est pas un rêveur oisif, c'est un grand homme d'affaires, qui,
après avoir gouverné le monde, disait, la main encore appuyée sur les faisceaux
consulaires : « 0 philosophie, ô guide de l'homme, ô loi qui cherches la vertu et
bannis les vices, que serions-nous sans loi? sans toi, que serait la vie humaine?
C'est toi qui as créé les villes; c'est toi qui as convoqué en société les mortels épars;
c'est toi qui les as réunis par le rapprochement des habitations, par les liens du
mariage, par la communauté du langage ei de l'écriture. C'est toi qui as inventé
les lois, formé les mœurs, réglé la société. Je me réfugie dans ton sein, j'imi)lore
ton secours; jusqu'ici je l'appartenais en partie, aujourd'hui je suis à toi tout en-
tier (1). »
Nous n'irons pas aussi loin que Cicéron : nous n'oserions faire de la philosophie
(l) Tuscuf.. V, 2.
240 Ï^A PHILOSOnUE
le génie lulélaire de la société, encore moins accuser de parricide ceux qui l'atta-
quent ou la négligent (1); mais nous nous bornerons à revendiquer sa valeur pra-
tique, et à la montrer présente et active dans toute révolulion.
Elle n'influe pas, il est vrai, immédiatement sur les masses. Pour être entendue
par elles, il faut qu'elle modifie et sa forme et son langage. Elle ne s'adresse en effet
qu'au petit nombre; elle a des initiés; mais, par l'entremise des esprits qu'elle
s'est consacrés, elle réagit sur la littérature, sur l'enseignement, sur la conversa-
tion, et bientôt sur les croyances et les mieurs nationales. Elle pénètre les esprits à
leur insu, et souvent, née des opinions communes, elle les appuie et les propagea
son tour. Elle rend au public ce qu'il lui a prêté et l'inspire en secret, quelque-
fois en se cachant de lui. Comme science de la raison même, n'est-elle pas la cau-
tion de toutes les sciences? Comme science de la pure pensée, ne contient-elle pas
toutes les pensées humaines? Sa couleur se reflète dans tous les systèmes, et teint
de ses nuances le verre changeant à travers lequel l'esprit observe tous les objets.
Souvent cette démocratie turbulente des opinions d'un temps n'est que l'aveugle
instrument d'une grande idée qu'elles ne savent pas.
Toute révolution, quelle que soit sa nature, s'annonce par le doute, et souvent
semble par le doute se terminer. Au début, le doute s'élève sur tout ce que la
révolution doit détruire. Il est critique, il est agressif; ainsi s'allume le bûcher où
les hommes brûleront ce qu'ils ont adoré. A la fin des révolutions, lorsque bien
des expériences ont échoué, lorsque, mis à l'épreuve des événements, le système
novateur, fatalité inévitable! s'est trouvé moins infaillible que ne l'avait d'abord
espéré la présomptueuse raison, l'incertitude gagne beaucoup d'esprits; avec les
mécomptes arrive le découragement : le scepticisme est la plante aride qui croît
sur les cendres qu'a laissées l'incendie.
La philosophie est bonne à ces deux sortes de doute. Au doute agressif elle
désigne des points d'attaque, livre des armes et dicte des cris de guerre; elle
fournit les idées qui remplaceront les croyances. L'expérience de notre pays l'a, je
pen.se, assez prouvé. Philosophie du xviii" siècle a été longtemps synonyme de
révolution française. Mais, au doute que développe la leçon mobile des événements,
au trouble d'esprit qui suit les revers et quelquefois les triomphes, ne faut-il pas
aussi des principes qui éclairent et des convictions qui rafl"ermissenl? Ne faut-il pas
rouvrir cette région élevée où la vérité est stible, où se réconcilient la théorie et
l'expérience, la nouveauté et la durée, la spéculation et la réalité? Ne faut-il pas
une philosophie?
C'est la plainte universelle de notre temps que l'incertitude universelle. Qui ne
s'est effrayé d'entendre ces mots funèbres, anarchie des intelligences, désordre
moral, mort des croyances? L'esprit humain, en efl'et, n'a jamais paru plus incer-
tain et plus actif à la fois. Impétueux et flottant, il passe et repasse rapidement
par l'incrédulité et le fanatisme. Il se dégoûte de ses œuvres avant de les avoir
finies, se désabuse de ses systèmes avant de les avoir éprouvés; il dénigre ce qu'il
crée, et pourtant s'acharne à détruire. Il n'admire que la grandeur des ruines qu'il
a faites, et regarde à peine le monument qui s'élève. L'architecte déprime ce qu'il
construit, car, en toutes choses, l'art ne se distingue plus de la critique. De là
cette stérilité et cette impuissance dont notre époque s'accuse avec une sorte d'or-
gueil ; de là ces dédains qu'elle adresse à la raison dont elle est si vaine, et la
(I) Tu.sciil., V, 2.
DANS SES RAPronTS AVEC LA SOCIÉTÉ. 211
déliance qu'elle témoigne envers elle-même. L'esprit humain se juge en s'exallant,
et le mal qu'il dit de lui ne l'empêclie pas d'abuser de ses forces, et de frapper
sans cesse en se déclarant incapable de réparer ce qu'il aura brisé. Témérité folle
ou folle humilité !
Longtemps celte disposition des esprits n'avait encouru la sévérité que des par-
tisans du passé. Aujourd'hui, les novateurs eux-mêmes se plaisent à l'accuser; et,
dans leurs plans régénérateurs, c'est contre elle qu'ils eu appellent à l'avenir et
qu'ils s'arment des ressources inconnues d'une perfectibilité dont on dirait qu'ils dis-
posent. Et peut-être, par leurs plaintes comme par leurs promesses, ne fout-ils
qu'ajouter le doute au doute, le désordre au désordre, et porter leur tribut
d'anarchie à l'anarchie que poursuivent leurs anaihèmes.
On exagère le mal, mais il existe. Bien que de nouveaux prophètes démontrent
journellement comme quoi la société se meurt, nous la voyons vivante, nous la
croyons durable; mais nous avouons qu'elle soulïre, et ne nions pas la maladie afin
de nous dispenser de chercher le remède. II en faut un sans doule, et le secret en
repose ignoré dans le sein silencieux du temps qui sait tout.
Mais quelle est cette maladie morale d'une rociété trop orgueilleuse pour rien
croire sur la foi de l'autorité, trop timide pour rien croire sur la foi de sa raison?
Elle porte le nom d'un système philosophique ; tout le monde l'appelle le
scepticisme.
S'il est vrai que l'esprit humain en soit atteint, qu'il unisse un excès d'activité à
un excès d'incertitude, recherchons si la philosophie, mieux inspirée, n'aurait rien
à oppo.ser à ces maux contradictoires. Elle voit, disons-nous, l'esprit humain actif
et incertain. Que fait-elle? elle va à lui, elle l'observe. El qu'aperçoit-elle? des
facultés essentielles et des vérités primitives. A l'aclivilé elle répond par le tableau
des facultés; à l'incertitude, par le tableau des vérités. Grâce à l'étude des unes,
elle établit la liberté de l'esprit humain ; grâce à l'étude des autres, elle lui
découvre une règle. Ici elle lui montre sa puissance, là ses lois. Ainsi elle l'en-
hardit et le contient, l'anime et le calme, le pousse et l'arrête. En général, ceux qui
ont rendu l'esprit de l'homme subversif et violent ne l'ont entretenu que de ses
facultés; ceux qui l'ont fait timide et servile ont cherché les vérités hors de lui.
Les uns et les autres n'ont pas su concilier la puissance des premières et l'autorité
des secondes, les principes d'action et les principes de foi, ce qu'on pourrait appeler
la liberté et l'ordre. La philosophie n'est complète et sûre que lorsqu'elle connaît
également et met d'accord ces deux éléments de notre nature intelligente, l'un
relatif, quoiqu'il agisse d'après des formes invariables, l'autre absolu, quoiqu'il
réside dans l'intelligence d'un individu mobile. Les facultés déréglées, capri-
cieuses, si elles s'isolent des vérités fondamentales de l'esprit humain, ne s'em-
ploient alors qu'à détruire; en toutes choses, elles constituent le génie révolu-
tionnaire et produisent d'abord le désordre, puis le dégoût et le doute. Les vérités
essentielles, axiomes naturels de l'intelligence qui pourtant ne les découvre que par
le temps, l'expérience et la réflexion, seraient, si l'on pouvait les séparer des
facultés actives qui les appliquent et les fécondent, des lois stériles, des formules
inflexibles et vaines; elles enchaîneraient l'esprit et ne lui serviraient pas. Entre
ses facultés et les vérités, l'homme flotte comme entre le relatif et l'absolu. Il
court alternativement le risque du dé.sordre ou de l'impuissance, de l'agitation ou
de l'immobilité. Ces deux écueils l'attendent, sur quelque mer qu'il navigue, et
souvent il s'y brise. Ainsi s'occupe- t-il de métaphysique; comme les philosophes
242 LA PHILOSOPHIE
du dernier siècle, il laisse à l'esprit toutes ses facultés en lui prenant toutes ses
croyances, ou, comme les théologiens, il sacrifie à la foi la liberté, et brise les ailes
de la raison pour la clouer à la tradition. S'adonne-l-il à la politique, il est toujours
sur la pente ou de l'anarchie, ou de l'absolutisme. Étudie-t-il la morale, il la place
dans le sentiment mobile ou d'invariables formalités, et tombe dans le relâchement
ou le rigorisme. Tous les genres de recherches offrent donc deux chances d'erreurs
correspondantes. Ce serait un travail utile que de les signaler et d'y soustraire, s'il
est possible, la faiblesse chancelante de l'humaine raison. C'est ainsi que nous con-
cevons que la philosophie, évitant pour elle-même deux périls qui l'ont constam-
ment menacée, puisse enseigner l'art d'en préserver toutes les sciences, dans la
pratique comme dans la théorie.
Justifions cette idée en l'appliquant à l'état de la société française, et en l'echer-
chant ce que la philosophie peut faire pour elle.
Dès le premier cou[) d'œil, on remarque, et les moins clairvoyants signalent
eux-mêmes la préoccupation politique qui agite notre société. Puis, derrière les
partis qui la divisent, on lui reconnaît un fonds d'opinions vagues et diverses sur
elle-même et sur sa destinée. En (dehors même de la politique, elle s'est mise,
depuis quelcpies années surtout, à .s'inquiéter de son sort, à s'enquérir de son
avenir, à se demander enfin si elle avait bien les conditions de l'existence et de la
durée. De là mille systèmes, ou plutôt mille avortements de systèmes, qui se
donnent pour des doctrines sociales, et qui ne tendent à rien moins qu'à refaire
d'ensemble et méthodiquement la religion, l'art, l'économie i)0lilique, la morale,
et, bien entendu, la législation et le gouvernement. Enfin, à côté de ce que les
esprits inquiets pensent ou imaginent, restent les mœurs de la société, les idées et
les conventions qui président à ces mœurs, tout ce qui règle enfin les démarches et
les relations des individus et des familles. Observons rapidement, et du point de
vue de la philosophie, les idées politiques, les idées sociales, les idées morales de la
France contemporaine.
Quoi que les passions aient fait, quoi que prétendent le découragement et la timi-
dité, la politique est l'honneur de la France. C'est par ses luttes intérieures qu'elle
attire et qu'elle mérite l'attention de l'Europe. C'est à son école que les nations
doivent apprendre à se mesurer tantôt contre le pouvoir, tantôt contre les factions, ;i
vaincre leurs ennemis de toutes sortes, à se vaincre elles-mêmes dans la bonne
fortune, à se modérer dans la victoire.
Notre temps manque de grands hommes, et l'humanité est accoutumée à ne
reconnaître la gloire que lorsqu'elle se personnifie. Il lui faut, pour admirer, voir
son propre type réalisé, pour ainsi dire, et agrandi tout ensemble dans un de ces
individus d'élite qui enorgueillissent notre nature. Certes, le sentiment qu'ils
inspirent est juste, et ce n'est pas nous qui voudrions contester au cœur humain
un seul de ses respects. Cependant il faut bien convenir qu'il y aurait quelque
chose de subalterne dans cette manie de s'incliner devant un seul, dans celle
admiration exclusive, dans cette aveugle préférence accordée à l'individu sur les
masses, à la vertu d'un jour sur les travaux d'une époque. Il est romanesque
d'exiger de l'histoire, pour en être ému, qu'elle ait un héros, et de porter au
spectacle des choses réelles les besoins critiques que nous portons au théâtre. Le
monde est un drame qui doit intére.ssei% émouvoir, passionner, lors même qu'il
n'a pas d'autres personnages que des chœurs.
Osons le dire à la France, elle n'est pas assez fière de ce qu'elle a fait, et comme
DANS SES n APPORTS AVEC LA SOCIETE. iiio
elle ne s'eslime pas tout ce qu'elle vaut, elle ne mesure pas tout ce qu'elle peut.
Pour nous, cette époque est belle; aucun autre moment de notre histoire ne nous
ferait envie, si la France, en jugeant comme nous, connaissait mieux ses droits h
la gloire.
N'attendez donc point de nous de déclamations pusillanimes, de plaintifs gémis-
sements contre la politiciue et même contre les passions qu'elle nourrit. Ces pas-
sions, quelque pervers que soient les cœurs qu'elles dévorent, à quelque funeste
école qu'elles aient pris leçon, conservent jusque dans leurs écarts je ne sais quel
élément de désintéressement, je ne sais quelle trace d'indépendance et de dévoue-
ment, qui n'empèclie pas d'être odieux, mais qui sauve d'être vil. Sous leur empire,
la nature humaine peut s'endurcir, se dépraver; il est rare qu'elle s'abaisse. Sa di-
gnité périt dans les calculs ignobles du courtisan, du satellite, du publicain : elle
subsiste encore dans le séditieux; elle réchappe des fureurs des partis, et quelques-
uns de ses caractères se retrouvent jusque sur le front cynique du sectaire qui se
relève de ses vices par son audace. L'esprit de faction, même avec ses iniquités et
ses perfidies, ne l'anéantit pas. Quels que soient les mobiles qui poussent à des
opinions dangereuses, c'est agir en homme que d'avoir une opinion, et lorsqu'une
opinion n'a point pour but unique la satisfaction d'un intérêt sordide et isolé, c'est
agir en homme (pie de la défendre. La prétention seule de penser au bien du pays
mérite une sorte d'estime, et, tout en détestant les factions, il est impossible de ne
pas voir, dans le fumier fangeux et sanglant où elles s'agitent, briller par fragments
deux des plus précieuses pierres du diadème de l'humanité, la fidélité et le courage.
Mais si je vais jusque-là que de reconnaître quelques nobles traits non encore
effacés sur la face des mauvaises factions, si je consens à déclarer que la politique
atténue l'odieux des passions et des crimes qu'elle fait naître, ai-je besoin de dire
quelle sympathie et quel respect doivent inspirer les simples partis, même avec
leurs principes extrêmes et leurs ambitions ardentes? S'unir dans un intérêt public,
s'entendre dans une pensée générale, concerter et subordonner entre soi des vues
diverses, des penchants personnels, devenir solitaires dans une entreprise qui doit
profiler même à ceux (pii n'y participent pas, faire au succès commun le sacrifice
de son repos, parfois de sa sûreté, parfois de son propre succès, avoir une cause
enfin, une cause qu'on est Oer d'avouer, quelle louable destinée ! quel noble emploi
"de la vie ! quelle' expiation des misères et des fautes de l'égoïsme individuel ! El
quand cette cause est vraiment la bonne, quand la conscience et la raison en oni
certitude, et que la conscience et la raison président à tout ce qui se fait pour la
servir, la bonne cause servie par les bons moyens, en un mot, quelle fortune de sa-
tisfaction et d'honneur pour le cœur d'un honnèle homme! Il nous a été donné de
voir plus d'une fois se réaliser, en de grandes circonstances, cette belle combinaison
des bons moyens et de la bonne cause. Soit en combattant le pouvoir absolu, soit
en résistant aux factions, la France a offert le spectacle rare de la vérité dignement
servie, de tous les bons principes du cœur humain mis aux ordres de la justice;
elle a bien fait le bien, et elle a donné un exemple dont profitera la liberté du
monde, c'est-à-dire la conquête de la politique par la philosophie. Et maintenant
qu'elle a fondé ses droits, qu'elle s'est assurée de sa sagesse, il ne lui reste plus qu'à
prendre confiance en elle-même et qu'à s'élever au sentiment de sa grandeur.
Cependant si, écartant les circonstances et les événements, les caractères et les ac-
tions des individus, on veut considérer les partis comme des systèmes et leurs luttes
comme des controverses, un moment suffira pour reconnaître que les fausses doc-
244 LA PIIILOSOrilIE
trines politiques ne peuvent trouver leur réfutation définitive que dans une critique
raisonnée, et que leurs mauvais principes ne se peuvent consumer qu'à la flamme
du flambeau de la philosophie. A caractériser rapidement les deux grandes erreurs
qui égarent les partis, on peut dire que l'une réduisant toute légitimité, tout droit
à une question de personne, tend à matérialiser les conditions du pouvoir, à en
supprimer toute la moralité, à soumettre l'esprit de la société à une tradition litté-
rale, et son existence au droit de propriété. Ainsi la vérité politique serait trans-
formée en un dogme supérieur à la raison, et par conséquent à la liberté de la
pensée. Dieu même ne s'est point placé si haut. L'autre doctrine, cherchant la sou-
veraineté absolue sur la terre, et la supposant dans la volonté populaire, tend à
substituer le fait au droit, et à nier également toute vérité rationnelle en politique ;
car les volontés ne sont que des accidents variables, et, ce qui est pire, des accidents
qu'on ne peut souvent constater, et qui se traduisent au gré de toutes les fantaisies
de l'intérêt et de la passion. On le voit, la politique révolutionnaire, préoccupée
seulement de la liberté due aux facultés humaines, leur décerne la toute-puissance,
quoi qu'elles veuillent d'ailleurs ou qu'elles fassent; et la politi(|ue contre-révolu-
tionnaire, au mépris de tous les droits de l'individu et de la société, et parlant, de
toutes les facultés de la nature humaine, ne sait leur opposer qu'une règle exté-
rieure, prenant pour l'immuable vérité l'hérédité qui n'est qu'un symbole, ou la
volonté d'un homme qui n'est qu'un fait. D'un côté, en principe une liberté illi-
mitée; de l'autre, un dogme oppressif. Là, point de règle; ici, point de liberté; là,
négation de la vérité politique; ici, culte du fait érigé en droit. C'est, pour ainsi
parler, l'athéisme d'un côté, et de l'autre l'idolâtrie.
Et comme s'il était dans la nature de toute erreur d'avoir tous les inconvéaients,
même ceux de l'erreur qui lui est opposée, le principe de la démocratie absolue
qui anéantit toute règle, et par conséquent toute limite de la liberté de l'individu,
mène dans la pratique à la tyrannie par l'anarchie : car si la souveraineté réside
dans la volonté du grand nombre, dans le fait et non dans le droit, un despotisme
brutal est légitimé par avance; et l'impossibilité d'interpréter et d'avérer cette
volonté de tous autrement que par l'entremise des factions ou par la voix de la
passion populaire, vient ajouter l'incertitude à la violence, et le mensonge à l'op-
pression. D'une autre part, si l'hérédité monarchique, au lieu d'être une haute
condition d'ordre et de durée, une représentation de la perpétuité nationale, est
la souveraineté incarnée et le droit fait homme, lorsque le coup des événements
atteint cette garantie exclusive, cette seule règle de l'unité sociale, toute barrière
s'abat, toute obligation s'évanouit; la morale politique est suspendue, de l'aveu de
ceux-là même qui prêchaient le plus haut la discipline monarchique, et les plus
crédules sectateurs de la royauté absolue sont alors les premiers à proclamer la
dissolution universelle et la nullité des pouvoirs et des lois. Ainsi qu'il arrive
quelquefois que la superstition mène à l'impiété, l'anarchie naît de l'absolutisme-
Les deux grandes opinions qui se sont disputé le sceptre en France depuis qua-
rante ans pourraient donc, si elles n'étaient ramenées à des principes d'éternelle
justice, conduire la société par des voies bien diver.ses au règne absolu de la force.
Serait-ce mériter le reproche de subtilité qui s'attache à tout rapprochement forcé,
que d'assimiler l'une et l'autre erreur à l'erreur philosophique que nous avons tout
à l'heure relevée? N'est il pas vrai que, d'un côté, on n'a vu dans l'homme que des
facultés, et l'on a méconnu l'existence des vérités politiques, règles de la société,
comme les vérités rationnelles sont les règles de l'homme? N'est-il pas vrai que, de
DANS SES n APPORTS AVEC LA SOCIETE, 21!')
l'autre oùlé, cherchant à tout prix la vérité immuable, cl ne sachant l'apercevoir
que dans un dogme en quelque sorte matériel, on a sacrifié à riuiniuahililé de
ce dogme le libre jeu, le droit des facultés humaines, et détrôné la raison de qui
elles relèvent? Aux uns comme aux autres, n'est-il pas vrai que ce qui manque en
principe c'est nne philosophie politique?
Le bon génie de la France lui a épargné le triomphe définitif d'aucune doctrine
violente. Dès que les partis menacent de s'abandonner à cette logique aveugle qui
asservit conscience et raison au joug des conséquences extrêmes, le bon sens public
s'émeut et prend sous sa garde l'ordre, la loi, la société. Il veille sur tous les
intérêts à la fois, et s'efforce incessamment de maintenir dans la juste mesure
les prétentions rivales et les doctrines opposées. La société jette pour ainsi dire
.son sceptre entre les combattants, et s'interpose à ses i)ropres périls entre les fureurs
publiques. L'expérience, l'instinct de conservation, la préservent des dangers
visibles; mais est-ce là une garantie suffisante contre l'action lente des faux prin-
cipes, ou l'invasion des passions victorieuses? Lorsque le temps est au calme,
lorsque la lutte n'est point un combat, et que les partis ne représentent que des
idées, les esprits, balançant entre les doctrines contendantes, ne savent ni prononcer
ni choisir, et tantôt acceptent des principes dont ils évitent le danger par l'incon-
séquence, tantôt tombent dans une incertitude politique, dans une incrédulité
sociale qui perdrait tout si l'intérêt commun ne prévalait contre les faiblesses du
.scepticisme. Mais l'intérêt est un mobile changeant, toujours il peut céder avec
une parfaite conséquence à l'instance d'un plus pressant intérêt; jamais une société
n'a été inspirée uniquement par la prudence qu'il dirige. La vertu, l'honneur, la
crainte, ont été par un grand esprit institués les principes de certaines formes de
gouvernement. Ni l'histoire ne présente, ni l'imagination ne conçoit un état de
société dont le principe serait l'intérêt, fût-il monté en grade et nommé l'intérêt
bien entendu. On sait des nations guerrières, patriotes, religieuses; on ne se figure
pas aisément une nation qui ne serait qu'intéressée. L'intérêt, après tout, ressemble
beaucoup à la crainte, ce honteux ressort du despotisme, et s'il est vrai qu'il ait
quelquefois enfanté des sacrifices, inspiré le dévouement, c'est qu'il empruntait
alors à la nature humaine des principes plus nobles que lui-même, des principes
désintéressés qui se mettaient passagèrement à son service. Le courage, la persé-
vérance, la fidélité, l'honneur, l'enthousiasme, se sont souvent, faute de mieux,
offerts comme instruments aux spéculations d'une prudence vulgaire; semblables à
ces guerriers sans cause et sans patrie, qui engagent leur bras à la solde d'un
drapeau qui n'a ni leur foi ni leur amour. On sait que des mercenaires peuvent se
conduire en héros.
Mais n'est-il pas et plus juste et plus sensé de mettre d'accord tous les bons
principes de notre nature, de concilier les convictions et les vertus, les intérêts et
les droits, les calculs et les croyances? Pourquoi les factions seules paraîtraient-
elles avoir des doctrines? Pourquoi les défenseurs de la bonne cause et des vrais
principes n'auraient- ils seuls ni cause ni principes, et verraient-ils leurs nobles
actions attribuées à l'inconséquence, ou imputées à l'énergie de l'égoïsme? Une telle
dissonance n'est pas naturelle; et certainement, mieux étudiée, mieux cherchée, la
sympathie du bien avec le bien, la concordance du bon, du vrai et de l'utile, doit
apparaître îi la raison satisfaite. Or, cette satisfaction de la raison, où la trouver,
hormis dans la recherche d'une philosophie politique qui s'élève au-dessus des
vues partielles, des intérêts accidentels, des passions transitoires, et qui établisse
246 LA PHiLOSorniE
quelque chose de réel, de général, de durable, c'est-à-dire quelque chose d'absolu
dans le sens favorable et légitime de l'expression, en un mot une vérité? Toute
vérité stable s'enchaîne aux vérités premières. Toute philosophie politique tient
donc de près à la philosophie proprement dite. Celle-ci, qui nous montre l'homme
pourvu de facultés et de vérités, comme un soldat qui a tout à la fois ses armes et
ses étendards, qui doit combattre et obéir, oser et craindre, aimer également le
péril et la discipline, la philosophie, dis-je, qui nous montre l'homme libie sous la
loi de sa raison, affranchi par elle, et par elle contenu et gouverné, ne serl-elle pas
d'exemple et de base à la philosophie politique qui constitue la société à l'image
de l'homme, et la veut libre aussi sons la loi de la raison? Le type de tout gouver
nement réside dans le gouvernement intérieur de l'âme humaine.
Je ne sais si ce langage est pour déplaire aux factions contemporaines; mais telles
ont été leurs illusions et leurs fautes, qu'elles ont réussi non-seulement à désabuser
d'elles, mais encore à dégoûter de la politique beaucoup d'esprits élevés auxquels
la fermeté manque, et que préoccupe le besoin chimérique d'un perfectionnement
supérieur à ce que nous ont valu nos révolutions. Le public a été plus d'une fois
entretenu, dans ces dernières années, de ces tentatives de doctrines sociales qu'on
a voulu substituer aux symboles surannés des partis. Si aucune de ces doctrines
n'a triomphé, toutes, en se retirant, en se dissipant comme un phénomène sans
réalité, ont laissé après elles des traces, une lueur, une fumée; toutes ont légué
à l'esprit humain quelques idées, quelques formules; toutes ont ébranlé quelques-
Tins des préjugés de l'époque, et semé quelques vagues idées de réforme et de
réorganisation, qui défraient en ce moment la plupart des écrivains sectateurs du
progrès, soit philosophes, soit historiens, soit romanciers. A les entendre, il sem-
blerait qu'un changement plus étendu et plus profond que la révolution même s'est
opéré dans les esprils, que tous les préjugés du siècle ont cédé, et que la pensée et
la société à sa suite est définitivement entrée dans une voie obscure et nouvelle,
qui conduit vers un grand but inaperçu et pressenti de tous. On peut soupçonner
quelque exagération, quelque présomption dans ces promesses que les livres font
chaque jour à la société. On ne saurait répondre que des calculs tout littéraires
n'entrent pour rien dans cet évangélisme tant soit peu vague, dans ces aspirations
d'une foi inaclive vers une régénération inconnue. Ces nouveaux dogmes, plus
annoncés qu'enseignés, pourraient bien se réduire à quelques vues critiques sur les
opinions que nous ont laissées la philosophie et la révolution du xvui" siècle. Peut-
être que le talent, en faisant comme aujourd'hui si grande consommation de para-
doxes, n'a fait que changer de lieux -communs, et rien ne garantit la réalité
éventuelle de cette réformation des affections primitives du cœur et des relations
fondamentales de la société. Ceux qui la prédisent n'ont guère acquis jusqu'ici par
leurs œuvres le droit de trosiver mesquines nos révolutions politiciues, et misérables
les changements de constitution ou de dynastie dont nous avons eu la modestie de
nous contenter.
Mais enfin il est certain qu'au delà des idées politiques propres aux partis réels
il existe des idées et des sectes qui, bien que diverses, composent un ensemble
qu'on peut appeler le socialisme. Quoi {ju'une raison sévère voulîil rabattre de ces
magnifiques anticipations d'un avenir qu'on prédit, mais qu'on ne prévoit pas, il y
aurait injustice ou légèreté à regarder comme non avenues ces nouvelles questions
sociales, ces nouvelles idées sociales, et surtout la direction intellectuelle qu'elles
indiquent. Tout état des esprits mérite attention; toute forme qu'ils affectent a sa
DANS SES RArrORTS AVEC LA SOCIETE. 'i-H
raison. Même leurs caprices ont droit h l'examen; et des opinions n'auraient aucune
valeur en elles-nièmes, qu'elles devraient être étudiées pour les dispositions qu'elles
attestent et les besoins qu'elles accusent. Ce que l'homme sait n'est .souvent pas
important; ce qu'il cherche l'est toujours.
Le saint-simonisme a été la première phase de ce mouvement des esprits, et
inalgré les vaiialions de cette doctrine, malgré les dissidences qui en séparent les
autres systèmes dont elle a été le signal, on peut en général rattacher au saint-
.simonisme toutes les théories de réforme sociale qui se retrouvent aujourd'hui par
lambeaux dans un lirand nombre d'écrivains. Les distinguer et les couqiter pour les
apprécier l'une après l'autre serait l'objet d'un travail curieux peut-être, mais
déplacé en ce moment. Il nous sullit de remarquer qu'elles sont toutes, comme le
saint-simonisme proprement dit, des doctrines historiques plutôt que philosophi-
ques. Leur point de départ à toutes est une vue générale de l'histoire des nations,
élevée à la conception d'une histoire de l'humanité, et dominée par une seule idée,
la perfectibilité. Ce fait de la perfectibilité, principe de la nouvelle science histo-
rique, se manifeste et se développe suivant certaines lois qui ne sont autres que
les caractères plus ou moins bien observés des différentes époques. De ce que
l'humanité a été, on conclut facilement qu'elle devait être ce ([u'elle a été; c'est
à peu près là toute la philosophie de l'histoire. Puis on fait un pas de plus, et
de ce qui fut et de ce qui est on déduit ce qui doit être. C'est ainsi que du passé
on infère l'avenir; tout ce dogmatisme tant annoncé .se réduit à quelques conjec-
tures logiques ; et voilà comme la réalité peut conduire à l'hypothèse et le fait
engendrer l'utopie.
Au fond, toutes les doctrines de socialisme sont essentiellement critiques.
Malgré des prétentions contraires, la première de toutes, le saint-simonisme, est
critique. Il a montré dans l'histoire de toute société deux époques déjà souvent
observées, celle où les hommes sont unis dans une croyance commune, celle où les
hommes se divisent sous l'empire d'opinions oi)posées. Il a appelé l'une organique
et l'autre critique; il y a longtemps que les théologiens avaient distingué l'âge de
l'autorité de l'âge de l'examen. Or, chaque époque critique doit aboutir à une
époque organique. Entre l'une et l'autre, la différence est celle de la recherche à
la découverte, de l'effort au succès, de la marche au but, de la poursuite de la
vérité à la possession de la vérité. Mais, par la loi de la perfectibilité, rien n'est,
en quelque sorte, que provisoirearent délinilif. Avec le temps, Voryanisme d'une
époque devient insuffisant, suranné, impuissant, et un nouveau crilkisme conduit
à un organisme nouveau. Quand l'esprit d'examen s'élève, il présage la foi.
Quel est le caractère de notre époque? Sans contredit elle est critique. De quelle
époque organique est-elle grosse, pour parler comme Leibnilz? La réponse à cette
question diffère un peu selon les sectes; mais généralement elle se rapproche
beaucoup de cette formule saint-simonienne,que la lutte doit faire place à la paix,
ou Vantctrjonismc à Vassocialiou. Tout cela veut dire que lût ou tard, aux temps où
l'on se dispute succèdent les temps où l'on est d'accord. Cette vérité un peu vague
est ce qui ressort de plus positif du saint simonisnie et des doctrines affiliées ou
rivales. Quant aux conditions de la paix, quant aux bases de l'association, c'est-à-
direquantà l'histoire de l'avenir, on a varié beaucoup,et celavenir a été plus promis
(jue décrit, plus caraclérisé que raconté. Cela est tout simple ; en pareille matière,
l'esprit de l'homme peut tout au plus prévoir le but, jamais les moyens. Si des
inductions générales il arrivait à des inductions positives, il s'élèverait de la con-
248 LA PDILOSOPHIE
jeciure à la prophétie, el la science passerait à l'état de religion. C'est pour celle
raison entre autres que le saint-simonisnie s'est efforcé d'être une religion ; mais
il a expiré dans ce grand effort.
Ainsi, il est resté critique, et dans sa critique a résidé toute sa force. Il a jugé
les systèmes contemporains, à savoir, la philosophie dite du xviii^ siècle, la poli-
tique constitutionnelle, l'économie politique, et ce qu'on a appelé l'éclectisme.
Dans ces quatre systèmes, il a cru trouver ou du faux ou du vide. Dans la guerre
engagée contre les opinions du passé, il a signalé un état forcé, douloureux, tran-
sitoire, qui trouble et paralyse l'humanité. Par l'examen de beaucoup d'opinions
légèrement reçues, il a fait un bien réel ; il a ébranlé quelques préjugés fraîche-
ment construits et vieilli quelques jeunes erreurs. Mais ce succès n'est qu'une
destruction de plus, et de nouveaux doutes sont peut-être les traces les plus dura
blés qu'il ait laissées après lui.
Lorsque en effet il a voulu fonder, lorsque les opinions .sociales ont prétendu
être dogmatiques, le faible a reparu. Quelques vues sur le passé et une polémique
subversive contre le présent ne suffisent pas pour constituer une science spécu-
lative ou une réforme organique. Dans les essais ou inventions qui devaient engen-
drer la société future, il a toujours été facile de reconnaître une imitation des
formes du catholicisme, un plagiat de son histoire, la singulière prétention de
refaire un moyeu âge avec la révolution française pour point de départ.
Aucun des plans de réorganisation sociale n'est encore en voie de réussir, et il
serait oiseux de discuter des idées qui ne vivent point. Une seule observation nous
importe, c'est que le saint-simonisme s'est toujours ressenti de l'inconvénient
d'avoir procédé exclusivement de considérations historiques. A ne juger l'humanité
que dans son ensemble, on risque de ne connaître que superficiellement la nature
hnmaine ; el les vues sur la société sont périlleuses si elles ne s'appuient sur
l'élude de l'homme. En d'autres termes, le saint-simonisme n'a pas été assez phi-
losophique. De l'humanité, en effet, que lui apprend l'histoire? Une seule chose,
la perfectibilité. Il la déduit a iwsteriori des progrès du bien-être des masses,
manifesté par le progrès de l'égalité. Ce progrès est réel assurément et digne de
tout le bien qu'on en dit; mais ce n'est qu'un fait, non un principe; c'est un
symptôme, non une cause, et la perfectibilité ainsi entendue ne peut être érigée
en loi. La perfectibilité est un terme relatif à un autre terme, le parfait; l'amé-
lioration suppose le bien; or, ce parfait, ce bien, il faut savoir ce que c'est. Si
vous prouvez, si vous déterminez la perfectibilité uniquement par ses conséquences
apparentes, par ses effets sensibles, comme l'a fait le saint-simonisme, vous vous
privez de toute règle pour fixer ce qui doit être, vous ne pouvez plus rien établir
de pur, d'immuable, de rigoureux. Aussi le saint-simonisme n'a-l-il pu trouver à
la société d'autre loi que le bonheur, à la morale d'autre principe que la sympa-
thie, el, voulant forcer les hommes au bonheur par l'organisation sociale, il a
méconnu tout à la fois la liberté et l'obligation. Le droit manque à sa morale
comme à sa politique, et toute sa philosophie est purement sentimentale, c'est-à-
dire qu'il n'a pas de philosophie ; car l'absolu ne se puise qu'à sa source, dans la
raison, et la raison n'apparaît qu'indirectement dans la vie des individus et des
peuples. Il faut la chercher en elle-même el non dans les manifestations chan-
geantes de l'humanité en action. La vérité ne se conclut pas des événements, elle
les juge, et la philosophie domine l'histoire au lieu de résulter de l'histoire. Le
procès n'est pas la loi.
DANS SES nAPrORT» AVEC LA SOCIÉTÉ. 2^li)
L'erreur commune de toutes les nouvelles doctrines est, h mes yeux, de sup-
primer ou d'affaiblir ensemble l'existence de la liberté humaine et celle d'une règle
absolue, deux éléments, deux faits dont l'antagonisme est la clef de notre destinée
morale. De cette double erreur naît le fatalisme dans l'histoire, l'arbitraire dans la
politique, le matérialisme dans la morale. De quelque mysticisme éloquent, de
<iuelque exaltation romanesque que tente de se parer toute l'école littéraire qui
exploite les idées hu)imintulres ou sociales, il est rare qu'elle échappe aux écueils
que nous venons de signaler, et nous ne doutons pas que, pour féconder et régu-
lariser ses doctrines, une chose surtout ne lui manque, l'étude philosophique de
l'homme.
Des systèmes passons maintenant aux faits, et voyons enfin si cette société, pour
qui l'imagination cherche des remèdes chimériques, est si malade que les ressources
connues de l'art soient épuisées. Quel est en effet son état moral, et la sollicitude
qu'elle inspire est-elle fondée? On peut hésiter; les réponses les plus contradic-
toires se font entendre. S'agit-il de la société passée, de celle de l'ancien régime, le
jugement n'est jamais assez sévère. Jamais on ne craint de trop insulter ce monu-
ment écroulé, le seul peut-être dont les ruines n'aient jamais été respectées. L'in-
dignation s'empare du plus froid historien dès qu'il parle de la société du xviii^ siècle,
et le moins religieux est prêt à voir une justice de la Providence dans les rigueurs
sanglantes de la révolution française. Le bien que celle-ci a fait est en revanche
complaisamment étalé, et les censeurs les plus sévères de nos gouvernements nous
feraient croire volontiers au retour d'un âge d'or social dont la pureté serait sans
alliage, si le pouvoir ne nous faisait vivre au siècle de fer. Un temps n'est pas loin
où, mise en présence d'une dynastie qui représentait la société passée, la France,
enthousiaste de ses propres vertus, se comparait avec un orgueil sans limites à ce
qu'elle avait été, et faisait de sa propre perfection une incompatibilité de plus avec
la restauration de l'ancien régime.
Mais lorsque la controverse politique cesse, et qu'il est question d'observer la
société en elle-même, si l'écrivain surtout a constaté douloureusement que ses opi-
nions politiques le rangent dans la minorité, l'optimisme moral s'évanouit, et la so-
ciété est à son tour condamnée au supplice de l'exposition publique. L'unité, la
constance, la foi, l'harmonie des actions et des croyances, la dignité des mœurs,
l'énergie du dévouement et la grandeur du caractère, tous les mérites sont à l'envi
décernés à ce qui n'est plus. Quant à nous, nous marchons à la dissolution, à la dé-
composition; nous sommes en poussière, c'est le mot consacré. L'individualisme
triomphant a tout desséché, et ce sable aride ne peut plus boire que le sang. Une
démocratie incrédule, revêtue de nos formes modernes de gouvernement, c'est
exactement le sépulcre blanchi de l'Évangile. Il faudrait le souille de vie d'une doc-
trine nouvelle pour ranimer ces cendres, et remettre debout ces ossements.
Quel est le portrait fidèle? où se montre la vérité? Bien téméraire qui voudrait
en quelques mots juger son temps et son pays. Une distinction cependant est né-
cessaire. C'est la société politique et civile qui vient de la révolution. Or, quoi
qu'on pense en matière de gouvernement, il paraît impossible de nier que cette
société, dans ses relations journalières avec ses autorités immédiates, voit régner
une équité, une modération, une régularité, qui sont les fruits de la civilisation
moderne. La morale publique, en ce qui concerne la gestion des intérêts ordi-
naires de la communauté, a, .sans contredit, fait d'évidents progrès. Les rapports
sociaux, renfermés dans le cercle où la législation les règle, où les tribunaux les
TOME I. 17
280 l'A ruiLOsopniE
jugent, ailmeltent également une sûreté, une facilité, une douceur, qui attestent
aussi un progrès réel ; et si l'on consent pour un moment à ne voir dans la société
qu'une multitude administrée, qui fravaille et produit, vend et achète, passe des
contrats, plaide des procès, conclut des transactions, on doit accorder que la société
française est la mieux faite qu'aucune époque ait présentée, et donner tort aux ré-
formateurs impatients qui prétendent substituer l'ouvrage de leurs mains à cette
œuvre des siècles et des événements. Mais si nos regards plongent plus avant, si
nous observons le fond de la société, ce qu'on pourrait appeler la société morale,
si nous jugeons les actions moins dans leurs apparences, dans leurs conséquences
visibles, que dans leurs principes, si nous osons enfin sonder les reins et les cœurs,
nous concevrons mieux la sévérité de certains jugements, et le moraliste qui pein-
drait les caractères et les mœurs de ce siècle ne nous paraîtra pas plus que La
Bruyère condamné à la monotonie du panégyrique.
Nous n'immolerons pas le présent au passé. Les mœurs anciennes de la France,
à toute époque, ne nous inspirent qu'une admiration fort médiocre et nulle sym-
pathie. Il y avait dans le passé un vice que rien pour nous ne rachète, l'inégalité
civile. Partout où elle existe, quelque grandeur qu'elle développe chez un petit
nombre à l'aide du privilège (et, en France, il y a longtemps que le privilège ne
développait plus rien de grand), elle entraîne une corruption qui lui est propre,
qui dépare les sociétés les plus belles, qui gâte les meilleures et les plus généreuses
natures. Le passé avec tous ses bienfaits, avec toutes ses gloires, doit apparemment
avoir mérité cette inimitié profonde et implacable que lui garde^ le cœur de la
nation. Pourtant, en elle-même et toute comparaison écartée, la société actuelle
peut déplaire par plus d'un côté. C'est une société sensée ; elle a, dans toutes les
significations du mot, ce que le christianisme appelle la sagesse du siècle. Elle
aime l'ordre, honore le travail, estime la morale qui protège le travail et l'ordre ;
mais pourquoi? parce qu'elle veut du bien-être. Elle ne s'en cache pas, et de ce
goût fort naturel elle tire assez de vanité pour vouloir qu'on l'en loue, et faire de
félicité vertu. Tout cela est bon assurément sans être fort beau, mais cela constitue
une société régulière encore plus qu'une société morale. L'intérêt y prévaut publi-
quement, et l'intérêt, quelque parfaitement qu'on l'entende, donne à toutes les
vertus l'air de la prudence, qui en est une aussi, mais qui n'est ni la première ni
la mère de toutes. Dieu seul est juge des intentions, et nul n'oserait prétendre
qu'il n'y en ait pas beaucoup de désintéressées, que la source vive des sentiments
élevés et des passions pures ait cessé de jaillir. Mais enfin, la première place dans
l'estime d'un certain monde semble aujourd'hui réservée à la sagesse utile. Le ca-
ractère général des actions et des affections est une certaine mesure qui interdit à
la fois l'excès du bien et celui du mal, l'abus et le sacrifice. Lors même, et les
exemples n'en sont pas trop rares, que le dévouement se montre, il se couvre, au-
tant qu'il le peut, des apparences du calcul; il a soin d'établir qu'il a bien placé sa
peine, et que la prévoyance ne lui a pas manqué. En général, l'opinion, le pouvoir,
les fondateurs d'institutions et les faiseurs de livres ne se sont -occupés que des
moyens de rendre le devoir profitable et d'intéresser la vertu. Si ce but est atteint,
la société sans doute y gagnera ; qui sait même si la masse des bonnes actions ne
s'en accroîtra pas? Mais qui peut douter aussi que les alfections n'en deviennent
moins profondes, les cœurs plus arides, les âmes moins grandes?
Se faire une position, améliorer celle qu'on s'est faite, voilà aujourd'hui le but et
la règle. Et comme les bons moyens sont en général les plus sûrs, la vertu est, ou
DANS SES R/irronxs avkc i.a société. i2!)l
peu s'en faut, considérée comme un capital reproductif, et la morale déchoit à
n'être qu'une partie de l'économie politique. Des philosophes sincères en sont à
peu près convenus. Qu'arrive-t-il alors? que cette opinion-là passe des esprits dans
les consciences. La niasse sociale, contenue par les lois et dirigée par l'intérêt,
semble en péril an premier vent qui dérange cette belle ordonnance, plus digne
d'une machine que d'une société. Dénuée de principes, sa conduite est à la merci
d'un faux calcul. La moindre erreur, la moindre variation dans son intérêt, peut
la bouleverser en un jour; au milieu du calme, la sécurité n'existe jamais. On sent
que, si les bras sont occupés, les esprits ne sont pas fixés; et que rien d'immuable
ne garantit la durée. On ne sait ce que le peuple croit, car soi-même on ne sait que
croire; les intérêts à leur tour s'alarment de n'avoir d'autre sauvegarde que l'in-
térêt. Et cependant où trouver mieux? Quel dieu invoquer? La tradition? elle
n'existe plus; tout est nouveau. La religion? on la veut en gros comme moyen /
d'ordre, mais en détail, dogmes et pratiques, on en sourit. La philosophie, c'est de
la métaphysique, et les arts et métiers n'en ont que faire. Reste la police, à la-
quelle ou s'en remet provisoirement du repos du monde.
Que devient alors l'élite de la société, cette aristocratie inévitable que la fortune
et l'éducation superposent partout à la multitude? Elle est intelligente apparem-
ment, elle est éclairée ; elle entend bien son intérêt, et connaît l'utilité des habitudes
régulières et de la bonne conduite. Ne doutez pas qu'elle ne soit bien sage, qu'elle ne
porte en tout une parfaite modération. Elle se préservera également des croyances
fortes et des passions vives, des austérités et des imprudences; ne craignez pas
qu'elle tombe dans le fanatisme, qu'elle s'exalte jusqu'au désordre et s'emporte
jusqu'au dévouement. Toutes ses habitudes seront douces, ses sentiments modérés,
ses mœurs rangées plutôt que pures; elle necroira rien de crainte de s'égarer, pensera
peu de crainte de se fatiguer en pure perte, dira que les idées sont des .systèmes,
les croyances des fanatismes, appellera folie tout ce qui l'inquiète, crime tout ce
qui la menace, blâmera même tout ce qui l'amuse, s'ennuiera de tout ce qu'elle
approuve, et enseignera au peuple la tiédeur en guise de sagesse. Elle ne se mon-
trera ni insolente, ni généreuse, ni oppressive, ni réformatrice ; laborieuse quelque-
fois, entreprenante jamais. Rien de trop sera sa devise, et ce qui lui donnera quelque
souci sera toujours de trop. Que désire-t-elle au fond ? être heureuse; et son bon-
heur est le repos. A cette condition seule, elle reconnaît la société et le règne de
la morale publique. Un égoïsme prudent, tel est son caractère; c'est la traduction
pratique de l'intérêt bien entendu des philosophes.
Et cependant, comme la nature humaine demeure tout entière au sein d'une
société d'hommes, comme il y a toujours telle chose que l'imagination, telle chose
que les passions, comme il n'est pas donné à la religion de l'utilité de subjuguer
ce cœur humain que n'a maîtrisé même aucune religion, pensez-vous que ce calme
apparent ne coure aucun risque de trouble, que cet ordre admirable soit respecté
comme celui d'un couvent? Sachez qu'il y a des esprits que tout cela ennuie. Vous
ne leur avez laissé rien à croire, rien à adorer; pour eux, ni traditions, ni principes.
Si par malheur l'intérêt, le vôtre du moins, ne leur impose pas, si même il les
dégoûte, si même au repos ils préfèrent l'émotion, si leur imagination les tour-
mente, où s'arrêleront-ils ? quelle barrière s'élèvera devant eux ? Les idées bizarres,
les sentiments forcés, les affections et les émotions excentriques, tous les monstres
que l'imagination enfante quand elle n'est gênée ni par la morale qui est au-dessus
d'elle, ni par le calcul qui est au-dessous, viendront inquiéter et scandaliser cette
2S52 LA pniLosoniiE
société de l)on sens et Je l)on goût. Que pourra-t-elle dire ? Qn'aura-t-cUo fait pour
occuper ou gouverner les facultés Jes plus entreprenantes et les plus périlleuses de
l'âme? N'est-il pas naturel qu'elles exigent plus qu'on ne leur donne? La raison
humaine n'est pas seulement une humble balance, un instrument qui pèse ou qui
mesure; elle est aussi cet objectif puissant qui nous admet au spectacle des astres.
Elle est faite non-seulement pour calculer l'utile, mais pour jouir du beau, ou tout
au moins pour se consacrer au vrai. Lorsqu'on lui refuse ces nobles plaisirs qui la
contentent et la modèrent, elle se corrompt, elle s'égare, et demande aux concep-
tions de l'imagination, aux émotions même des sens, un dangereux aliment, et se
prostitue aux fantaisies d'une sensibilité maladive. L'étrange, le bizarre, l'outré,
deviennent les caractères des ouvrages d'esprit, et la corruption du goût se montre
bientôt comme pour annoncer ou suivre celle des consciences. Et en effet, qu'at-
tendre de ceux qui n'écrivent point, mais qui rêvent, se passionnent et agissent? La
révolte ou le suicide. Ils s'en prendront nécessairement à la société telle que
l'homme, ou telle que Dieu l'a faite. Contre l'homme il y a un recours, c'est la force.
Contre Dieu il n'y a qu'un asile, le néant. Le néant vous délivre de Dieu, si vous
ne croyez pas que la mort vous cite devant lui.
Que la société s'étonne alors; qu'elle se plaigne, par exemple, que sa littérature
la menace et la corrompt, que les mauvaises pensées engendrent les mauvaises
actions. A ces cœurs qui souffrent ou qui haïssent, à ces imaginations qui
s'échauffent, à ces vices qui éclatent, à ces passions qui fermentent, elle ne sait
opposer que des raisons de ménage, que des considérations d'ordre, de prévoyance
et d'économie, fort propres à persuader les bourgeois des comédies de Molière.
Mais ce qui impose, ce qui fait hésiter l'audace, ce qui force à rougir le cynisme,
mais la beauté, la majesté, la grandeur, je les cherche vainement dans ses croyances,
dans ses actes, dans son langage. Elle rabaisse même ses bonnes actions, donne de
mesquins systèmes pour motifs h de nobles pensées, et traduit petitement les
grandes choses de son .siècle. Elle n'entend être louée que de sa prudence, et
serait fâchée d'être soupçonnée d'un faible pour la gloire. Le citoyen qui affronte
la mort, comme le Spartiate, pour obéir aux saintes lois de la patrie, aime qu'on
lui dise qu'il se dévoue pour la défense de sa boutique, et déguise l'héroïsme en
spéculation mercantile. Je serais dé.solé de justifier aucun sophisme, d'excuser
aucun crime; mais les défenseurs de la société ont souvent leur part dans les pré-
jugés de ses ennemis. L'intérêt, chacun le prend où il le trouve, et le trouve où il
veut. Si la morale, si la vérité n'est qu'utile, qui peut m'interdire de préférer le
l»laisir au profit? Et comment ne serais -je pas libre d'aimer mieux prodiguer qu'é-
conomiser ma force ? Il me plaît de détruire, il me plaît de sacrifier le présent à
l'avenir, de me divertir des émotions du désordre plus que des jouissances de
l'ordre; qu'avez-vous à m'objecter? Votre morale est une morale de code civil, et
la propriété, disent les jurisconsultes, est le droit d'user et d'abuser : n'est-ce pas
la définition de l'intérêt? User et abuser de la société et de la vie, voilà le privilège
de tous dans le monde de la civilisation matérielle. Les philosophes qui ont tra-
vaillé à ne point nous laisser d'autre monde, les derniers héritiers de la philosophie
du xviii*' siècle, seraient singuliers de s'indigner des paradoxes romanesques de
l'imagination révolutionnaire, ou des attentats absurdes de l'exaltation antisociale.
Je sais que tant de déraison les confond, et qu'ils ne peuvent absolument accorder
de tels égarements avec les lumières du siècle. Etrange surprise, en vérité! ils ont
établi avec soin, avec complaisance, avec orgueil, que les croyances de l'homme
nANS SES RAri'OnTS AVEC LA SOCIETE. iJ-io
sont l'ouvrage de ses sensations, que la morale n'est que le recueil des rooeltos les
plus oouiniunéuienl sùros pour être heureux, qu'il n'y a rien d'absolu dans nos
connaissances, par consé(iueiil nulle règle inmiuablc, que toutes les sciences sont
ainsi des sciences |)liysiques dont l'utilité individuelle ou sociale est a|)rès tout le
but suprême et la raison dernière. En un mot, une philosophie toute sensuelle, et
partant malérialisle ou scei)tique, et quelquefois l'une et l'autre, a tenté de
dépouiller l'àmc de toutes ses richesses, de rendre la vérité sèche, iroide, petite,
de donner à la raison je ne sais quoi de mesquin et de subalterne ; et puis
on est tout surpris que la raison ne se plaise pas dans la condition médiocre
qu'on lui a faite, et que cédant à des instincts qu'on a tout à la fois méconnus et
déchaînés, à des besoins qui se dépravent lorscju'on les néglige, elle se révolte et
s'emporte. Vous avez brisé l'entrave d'un généreux coursier. Où le mènerez-vous,
et que lui donnerez-vous? la course, la chasse, la guerre? Non, vous voulez l'atteler
à la charrette; prenez garde qu'il ne redevienne un cheval sauvage.
Ce tableau serait bien sombre s'il contenait toute la vérité, s'il ne représentait
pas exclusivement le mauvais côté de la société, et moins encore dans son état
moral que dans son état spirituel ; elle n'en est pas là assurément, bien que telle
soit la source des maux dont elle se plaint, bien que tel soit le terme vers lequel
elle marcherait à pas trop rapides, si d'autres causes ne la retenaient et ne la rele-
vaient, s'il n'y avait dans l'homme une raison pratique qui se joue des systèmes.
Les préoccupations politiques, l'amour naturel de l'ordre et du travail, l'excellente
constitution civile de la France, l'équité et la liberté qui président aux relations de
la famille et de l'individu, et par-dessus tout celle noble nature humaine que le
sophisme ne peut suborner tout entière, sauvent notre pays de l'empire absolu des
fausses doctrines, ou plutôt de l'effet désastreux de la nullité des doctrines et des
croyances. Il faut voir le mal et hardiment le signaler, mais non pas croire qu'il
domine tout et va tout détruire; il ne faut pas, comme tant de gens aujourd'hui,
désespérer à chaque instant du monde, et recommencer incessamment l'oraison
funèbre de la société.
Ce qui manque à une société dont les croyances ont fui, ce sont des princi[)es.
La science des principes en toutes choses, c'est, il faut bien me passer encore le
mot, la philosophie. Est-ce à dire qu'on doive faire de la nation fran(;aise une
société de philosophes? D'Alembert ou Condorcet n'auraient pas hésité à répondre :
oui. Nous dirons, nous, que lorsque tous les hommes qui rélléchissent s'accordent
dans une certaine manière de penser sur les grandes questions de la nature et de
la destinée, il en transpire quelque chose dans la littérature et dans l'éducation, et
qu'ainsi l'esprit des générations se modilie. Elles entendent la leçon sans être
entrées dans l'école. La pensée du livre vient à elles sans qu'elles aient lu le livre.
Cette pensée, dans sa pureté et sa généralité intellectuelles, est nécessairement
une pensée philosophique. Celle que nous voudrions voir devenir la régulatrice
secrète des opinions devrait, en maintenant les esprits dans l'airranchissement du
joug des conventions ou des traditions factices, régler leur liberté et leur essor,
leur apprendre qu'il y a en eux autre chose que des facultés actives, puissances
neutres, et qui n'ont en elles-mêmes ni leur règle ni leur but, mais qu'en regard
de ces forces il y a des principes immuables, un type absolu, auquel les facultés
se rapportent et s'assujettissent par l'ordre de la raison. La raison est plus qu'un
flambeau; un flambeau n'est précieux que par les choses qu'il éclaire. Or c'est la
vérité qui brille éclairée par la raison; la raison illumine ainsi tout homme venant
â!j4 LA PIULOSOPHIE
au monde. C'est la vérité qui mérite la recherche et la science, ranioiiv et la foi.
Vous n'auriez appris aux hommes qulune chose d'elle, h savoir qu'elle existe, le
service serait déjà grand ; car vous les auriez arrachés au principe du scepticisme,
et par là une première atteinte serait portée à l'incrédulité et à l'indifférence,
c'est-à-dire aux racines du mal qui trouble et humilie la société jusque dans la
joie de ses conquêtes et l'orgueil de ses progrès. Persuadez-lui qu'elle a quelque
chose à croire, et elle aura fait un grand pas.
Pour son bonheur et pour son honneur, à son grand dommage et à sa grande
honte, l'homme est inconséquent. Il n'est jamais ni aussi bon ni aussi mauvais que
ses opinions. La perfection suprême, ou la dépravation dernière qui serait le ré-
sultat logique de ses principes, trouve une prompte limite, soit dans la faiblesse de
sa nature, soit dans l'autorité de sa conscience. Toujours il subsiste en lui quelque
chose d'inexplicable et quelque chose d'incorru|)tible, et dans le mal même l'homme
n'est pas inGni. Bien plus, quelquefois ses convictions demeurent oisives et sté-
riles dans sa pensée, et n'exercent aucune puissance sur l'inertie de son âme ou
contre la violence de ses passions. Cependant on ne peut nier que des opinions, des
théories, si l'on veut, ne fournissent, soit à la conscience, soit aux passions, des ar-
guments et des prétextes. Tantôt elles colorent des faiblesses, absolvent des fautes;
tantôt elles empêchent cette subornation de la raison au profil des vices du cœur.
Elles enhardissent ou embarrassent, elles poussent ou détournent, et il faut craindre
celui chez lequel le caractère, la croyance, la passion et l'intérêt se coalisent pour
le mal. La prétention actuelle de la politique et même de la morale est de mettre
l'intérêt du côté du bien. Où serait l'inconvénient d'y mettre aussi la pensée, et
d'enlever à nos fautes la complicité éventuelle de la raison? Il ne restera à notre
cœur que trop d'amorces pour séduire notre esprit. Les passions ne sont jamais en
reste avec la raison, et celle-ci délègue trop aisément à ses flatteurs le droit de lui
commander.
Une même conclusion sort de tout ce qui précède. Si nous considérons autour de
nous les opinions politiques, les opinions sociales, les opinions morales, la société
paraît manquer de i)rincipes fixes et purs, placés dans une sphère assez haute pour
que la passion, le sophisme et le doute n'y pénètrent pas. Cependant cette société
est raisonnable; elle a en aversion les préjugés de tous genres, comme les hypo-
thèses de toutes sortes; elle a, on peut le dire, l'esprit libre. Des principes destinés
à une société raisonnable ne peuvent être que rationnels ; le langage le dit comme
le bon sens. Chercher un ensemble de principes rationnels ou une philosophie, ce
n'est donc pas tout à fait se jeter dans une spéculation sans but; ce n'est pas perdre
terre et oublier les choses de ce monde. Penser n'est pas rêver, et les mépris de
l'indifférence ou de la moquerie, qui attendent la philosophie, ne sont qu'un
symptôme de plus du mal qu'elle veut guérir. Une société sans traditions, sans
croyances, qui ne sait que raisonner, et qui analyse son malaise, aurait bon air, en
effet, de railler le raisonnement, de traiter de vision toute théorie. Elle a tant de
droits d'être dédaigneuse! elle est si si!ire de son fait! elle sait si bien que dire et
que penser ! ses opinions pratiques sont si stables, si assurées contre l'expérience,
si supérieures au doute! elle a toujours si heureusement réussi dans ses calculs, et
les systèmes industriels comme les sciences physiques ont à se prévaloir d'une durée,
d'une perpétuité, d'une infaillibilité si imposante! Gardez-vous, parce que l'esprit
philosophique marche en tâtonnant, hésite d'avancer, revient sur ses pas, d'in-
sulter à ses incertitudes. Parce qu'il pénètre en de grandes profondeurs ou .s'élève
DANS SES UAPl'OnTS AVIiC LA SOCIETE. 2bb
à do yirandos haïUours, gardez-vous do raccuscv d'ambition chiniérique, de téné-
breux ct^aronient. Dos i)rétonlions plus humbles en apparonee ne vous oui pas si
bien tourné. Des certitudes qui vous semblaient plus positives se sont fondues dans
vos mains. Vous n'en êtes pas moins tombés pour être tombés de moins haut, et
vous ne vous montrez pas plus habiles à prendre les moineaux dans les buissons,
que lui les aigles sur les rochers.
Pétrone raconte qu'un Romain fil graver sur son tombeau celte éi)ilaphe : « Sta-
berius repose ici... II est venu de peu. Il a laissé trois cents millions de sesterces.
Jamais il n'a voulu entendre les philosophes. Porte-toi bien, et imite-le (1)! » On
le voit, la sagesse du siècle n'est pas nouvelle. Fcnir de peu, gagner beaucoup, et
ne pas écouter les philosophes, voilà l'esprit d'égalité, l'iulérèt supérieurement en-
tendu, et l'indifférence en matière intellectuelle. Il y a mille ans et bien davantage
que le secret est connu ; a-l-il fait grand bien à ceux qui l'ont découvert? Je com-
prends Caton l'ancien proscrivant les philosophes. A l'âge des vertus rudes, des
croyances fermes et grossières, on peut assez sensément se passer de doctes études.
La charrue triomphale du vieux Romain suffisait à son activité et à son orgueil.
Mais quand on a des millions de sesterces, on ne peut mieux faire que d'écouter
les philosophes. Aux mœurs faibles, aux caractères amollis, il faut au moins l'élé-
vation de la pensée, et dans l'âge des Pélrones, c'est la philosophie seule qui fait
la piété des Anlonins.
Charles de Rémusat.
(1) Pelron., 71. — N'esl-co pas le même Slaberius dont Horace dit ((uo laul qu'il vécut,
il regarda la pauvreté comme un grand vice'.'
Quoad vixit, ciedidit iiigens
Pauperiem vitium
(11, Sal ni. v Dl.)
ANCIENS
POÈTES FRANÇAIS.
nu BAU'fi'AS.
La fin du xvi* siècle est en littérature, cumme en plusieurs autres choses, un
moment décisif et curieux à étudier de près. En poésie, c'est comme un défilé et un
détroit que plus d'un nom et d'une gloire ont peine à franchir. Une flottille de
poètes arrivait et se pressait à pleines voiles du côté de l'entrée; mais, à la sortie,
le seul Malherbe tient haut son pavillon et a sauvé sa nef toute neuve. Des autres,
il ne reste guère que des corps désemparés ou des débris.
A quel endroit du détroit, sur quel rocher, chacun a-t-il eu son temps d'arrêt
ou son naufrage? Quelle est la position respective et précise des divers points que
signalent ces noms de Bertaut, Desportes, Régnier, D'Aubigné, Du Bartas? C'est
une sorte de géographie assez délicate à relever; à moins d'extrême attention,
on court risque de confondre. Le détroit est en effet prolongé, fort sinueux et
tournant; il y a de faux aspects de perspective. Bertaut peut sembler plus voisin de
Malherbe qu'il ne l'est réellement. Du Bartas se peut rapprocher de la suite de
Ronsard plus qu'il ne conviendrait.
Je parlerai aujourd'hui de Du Bartas. Il ne m'a jamais paru un bon poète, et je
(1) Voir dans cette Revue l'article Joachim Du Bellay (1840 ), et l'article Jean Bertaut
(18-41); ces trois éludes se correspondent cl se complètent.
ANCIENS l'OETES FRANÇAIS. ''l'ô é
ne viens pas lui faire réparation à ce litre. Il ne faudrait pas croire, eu vertu de
rimpavtialilé et de l'intelligence historique appliquées à la littérature, que la poésie
est quelque chose de relatif, que ce qui a été véritablement bien et beau dans un
temps, cesse de l'être, et que, dans les réhabilitations à faire des poêles, il n'y ail
pas quelques règles fixes et toujours présentes à observer. Un poëte, qui n'a atteint
au beau ou au gracieux que par moments, a pu s'égarer et céder au mauvais goût
de sou temps dans le gros de ses œuvres; on retrouve du moins en lui des traces
brillantes de ce que son talent, mieux entouré, aurait su produire. Mais, s'il ne se
découvre pas de telles traces bien nettes, bien détachées et bien distinctes chez le
poëte, je commence à craindre qu'il n'eCil jamaisélé véritablement fin et distingué. Or,
Du Bartas, le Père Le Moyne et Thomas me paraissent tous trois dans ce cas. L'élé-
vation et d'assez hautes qualités ne manquent certes pas à leur veine; mais ils sont
pesants et auraient de tout temps mérité de commander dans la grosse cavalerie
des pégases.
Nul poète pourtant n'a peut-être eu, de son vivant et après sa mort, plus de
renom, en son pays et à l'étranger, que Du Bartas. Il a été le chantre et le repré-
sentant d'un grand mouvement des esprits à la date où il est venu. Il s'agit de bien
établir et d'expliquer son importance.
Guillaume de Saluste, seigneur Du Bartas, d'une famille noble, fils d'un trésorier
de France, naquit vers 1544, non pas tout à fait au Bartas, mais, comme Goujet
l'a montré, à quelques lieues de là, en la petite ville de Monlfort, non loin d'Auch,
au cœur de la Gascogne. Rien d'étonnant si ses phrases sentirent toujours un peu
ce que lui-même appelle son naturel ramage. Ses premières années se passèrent
dans les lieux de sa naissance, et furent employées à l'élude, aux lettres, à la poésie.
Il composa des vers presque au sortir de l'enfance. Son premier recueil, intitulé
l-a Musc chrétienne, parut à Bordeaux en 1574; dans une édition de 1579, que j'ai
sous les yeux, on lit en tête une dédicace à Madame Marguerite reine de Navarre,
qu'il s'est donnée, dit-il, pour marraine : choix très-naturel de la part d'un sujet,
mais qui ne laisse pas d'être piquant chez un poëte si religieux : on croirait, s'il
était malin, qu'il fait une épigramme. Le poëme de Judith, ajoute t-il, lui fut
commandé, il y a environ quatorze ans, par la feue reine Jeanne, et il prend à
témoin plusieurs gens d'honneur qui lui ont entendu réciter de ces vers, il y a
plus de douze ans. Tout ceci tend à nous le représenter en pleine verve dès 1563,
et il déclare d'ailleurs, dans sa pièce d'Uranie, que l'amour du docte laurier n'at-
tendit pas en lui l'avril de son âge.
Le caractère propre de sa vocation ne fut pas douteux un instant : Du Bartas,
du premier jour, se posa comme un poëte religieux. Ronsard et son école toute
païenne régnaient alors. Notre nouveau venu, au moins par le fond de l'inspiration,
s'en détache : il évoque Uranie, la muse des célestes et graves accords; elle lui
apparaît et l'endoctrine. Au moment où Desportes (1373) eifémine la lyre et où
toutes les jeunes voix répètent ses chansons, Du Bartas i^enfle l'accent et proteste
contre les mignardises. C'est à la Bible qu'il se prend, c'est aux sujets sacrés qu'il
demande une moralité élevée et salutaire. Il mérita en effet cet éloge qu'on lui
décerna depuis dans une épitaphe latine : « Qui Musas creptas profanœ lasciviœ
sacri's montibus reddidit ; sacris fontibus aspersit; sacris cantibus intonuit; il fut le
premier qui, délivrant les Muses de ces profanes folâtreries dontelles étaient comme
perdues, les rendit à leurs saintes montagnes, les replongea en leurs saintes fon-
taines, et ne leur fit ouïr que de pures et divines chansons. »
21i8 ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
Par malheur, les vers ne répondent pas tout à fait à l'intention. Les stances de
son Vranie manquent tout d'aboi-d à la loi de l'entrelacement des rimes féminines
et masculines. On y sent je ne sais quoi d'incorrect et d'arriéré en rudesse, si on
la compare aux jolis couplets de la même date qui se modulaient à la cour des
Valois. Nous sommes à Nérac, à Monfort en Armagnac. La Judith est une narration
assez soutenue, en six chants, et où se remue par accès un certain soulfle héroïque,
sans aucun idéal pourtant. Du Bartas gagnera beaucoup avec les années ; mais, en
obtenant le mérite, il n'aura jamais la grâce, — la grâce, ce don qui est comme
l'amour, qui vient on ne sait pourquoi, qui se pose où il lui plaît, qui va combler
le libertin ou le volage, et qui fuit l'honnête et le laborieux qui le pourchasse. C'est
une capricieuse et une femme, que la Muse.
La Semaine ou Création du Monde, qui répandit avec éclat la renommée de Du
Bartas, parut en 1579 (1) ou plutôt 1578. Les guerres de religion s'étaient rani-
mées, mais avec intermittences, de 1576 à 1580. Henri de Navarre, se dérobant
de la cour de France où on le gardait presque à vue, avait regagné sa Gascogne
et convié aux armes ses fidèles serviteurs. Du Bartas fut un de ceux-là. Lui qui, plus
jeune, en 1574-, se vantait par un sonnet de ne suivre le barreau ni le train guer-
rier, et de passer oisivement sa vie en son manoir de Bartas, il avait dû à son tour
endosser la cuirasse et ceindre le baudrier. On le voit, dans une préface de 1579,
se plaindre de sa destinée et de la calamité de son siècle, qui l'ont appelé à une
autre profession que celle des lettres. Calviniste comme D'Aubigné, mais moins
salyrique et moins amer, il se contenta, sans se prendre aux personnes, de travailler
et de faire valoir un fonds sérieux. Tandis que des abbés, bons catholiques, ne
chantaient qu'amourettes et agréables lascivetés, tandis que la cour et les mignons
fredonnaient sur tous les tons : 0 Nuit, jalouse Nuit, ou bien Rozette, pour un
peu d'absence, voilà un séculier et un soudard qui entonne là-bas le los divin, et
qui se fait, en vers sonores, prédicateur des choses saintes. De nos jours, nous avons
VH M. de Lamartine se trouver au début le poëte de ce qu'on appelait la réaction
catholique et religieuse, comme Déranger était celui de l'opinion frondeuse et
libérale. Eh bien, talent à part, le succès de la Semaine de Du Bartas s'explique
de même : il se trouva par là en un instant le poêle, non pas seulement de l'opi-
nion calviniste (il n'a rien qui sente particulièrement le sectaire), mais de l'opinion
religieuse grave, de la croyance chrétienne, si fervente alors dans toute une classe
de la société. Son œuvre, à peine lancée, fut portée dans le grand courant. Les
(jualre ou cinq années de trêve dont on jouit depuis ce qu'on appelait la Confé-
rence de Fleix jusqu'à la grande guerre de la Ligue (1580-1 585), firent suftisamment
d'espace pour une publicité immense. On peut dire qu'indépendamment presque
du mérite poétique plus ou moins distingué, la Semaine, venue à point, réussit
par son sujet comme l'eût fait la Bible traduite en français, comme plus tard on
vit réussir, même parmi les dames, le Nouveau Testament dcMons.
C'était à peu près le moment où D'Aubigné, forcé de garder le lit pour quelque
(1) A Paris, chez Jean Février, in-^". Le privilège du roi est de février 1578, ce qui
semble indiquer que c'est bien réellement dans le couranl de l'année que le livre parut.
Collelcl, dans sa Vie manuscrite de Du Dartas (Bibliothèque du Louvre), donne cette
date inexactement, et Goujel l'élude. Je ne le fais remarquer que pour demander
grâce moi-même de tant de petites inadvertances en pareille matière, où il a pu m'arriver
de tomber.
ANCIEISS rOÈTES FRANÇAIS. 'i'6'i)
blessure (1577), diclail les premières stances de ses Tragiques; si elles avaientparu
alors, Du Uarlas en partie était devancé, ou du moins il y avait balance dans le
même camp; mais' la publication n'en eut lieu que bien plus tard. C'était le mo-
ment encore où paraissait (coïncidence singulière!) la première édition des Essais
de Montaigne, ce compatriote et voisin bien différent. La Semaine de l'un, les
Essais de l'autre, ne pouvaient se faire concurrence; ces deux produits de Gascogne
se suivirent à un an d'intervalle (lo79-1580),et obtinrent, chacun à leur manière,
un succès de vogue. Il y a eu de tout temps des mets à la fois pour tous les goûts.
On ne peut nier que la Semaine ne justifiât ce premier enthousiasme par un
certain air de grandeur, par des tirades éloquentes, et aussi par la nouveauté bien
réelle du genre. La poésie dévote du moyen âge était dès longtemps oubliée ; la Re-
naissance avait tout envahi ; les seuls protestants en étaient encore aux maigres
j)saumes de Marot. Voici venir un poêle ardent et docte, qui célèbre l'œuvre de
Dieu, qui raconte la sagesse de l'Éternel, et qui déroule d'après Moïse la suite et
les beautés de la cosmogonie hébraïque et chrétienne. Ce que Parménide, Empé-
docle, Lucrèce et Ovide lui-même, ont tenté chez les anciens, il l'ose à son tour, et
en des détails scientifiques non moindres; mais toute cette phy.sique se relève d'un
sentiment moral animé, d'une teinte biblique et parfois prophétique qui passe
comme l'éclair à travers les éléments. J'en pourrais citer plus d'un exemple, la
menace de la fin du monde dans la première journée, ou à la fin de la quatrième
cette image vraiment belle et artistement exprimée de Josué arrêtant le soleil. Le
malheur de Du Bartas est qu'il gâte cette élévation naturelle de ses pensées, cette
noblesse de ses descriptions, par des traits burlesques, par des expressions dépla-
cées et de mauvais goût (même pour son temps), dont il ne sentait pas le léger ri-
dicule : nous verrons des railleurs le relever. Il nous parle toutd'uncoup, à propos
de sa Gascogne, des monts enfarinés d'une neige éternelle. Dans sa physique des
éléments, au second jour, il met en jeu V Antipéristase pour expliquer le duel du
chaud et du froid (1). Sa noblesse en un mot pèche tour à tour et déroge soit par
le trivial, soit par le pédantesque. Au moment de la création de l'homme, quand,
le monde étant formé et d'ailleurs peuplé, il ne s'agit plus que d'introduire l'hôle
principal, il dit assez agréablement :
Le sage ne conduit la personne invitée
Dans le lieu du festin, que la salle apprêtée
Ne brille de flambeaux, et que les plats chargés
Sur le linge flamand ne soient presque rangés :
Ainsi notre grand Dieu, ce grand Dieu qui sans cesse
Tient ici cour ouverte,
Ne voulut convier notre aïeul à sa table
Sans tapisser plus tôt sa maison délectable,
El ranger, libéral, sous les pôles astres,
La friande douceur de mille mets sucrés.
Eh bien ! ce linge flamand dont il parle en ce premier Éden, on le retrouve chez
lui en plus d'un endroit, et moins joliment. Mais je me reprocherais, avant d'en
venir plus en détail à l'examen de Du Bartas, de ne pas laisser parler sur lui tout
(1) Antipcristasc, en bon français, ne veut dire autre chose que concentration.
a60 ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
au long un juge, un avocat bienveillant et le plus inattendu; on ne le dovineiail
jamais, si je ne disais que c'est Goethe lui-même.
u La juste appréciation de ce qui doit plaire en tel pays ou à telle époque, d'a-
près l'état moral des esprits, voilà, écrit Goethe, ce qui constitue le goût. Cet état
moral varie tellement d'un siècle et d'un pays à un autre, qu'il en résulte les vicis-
situdes les plus étonnantes dans le sort des productions du génie. J'en vais citer un
exemple remarquable.
» Les Français ont eu, au xvi" siècle, un poète nommé Du Barlas, qui lut alors
l'objet de leur admiration. Sa gloire se répandit même en Europe, et on le tra-
duisit en plusieurs langues. Il a composé beaucoup d'ouvrages en vers héroïques.
C'était un homme d'une naissance illustre, de bonne société, distingué par son cou-
rage, plus instruit qu'il n'appartenait alors à un guerrier. Toutes ces qualités n'ont
pu le garantir de l'instabilité du goût et des outrages du temps. Il y a bien des
années qu'on ne le lit plus en France, et, si quelquefois on prononce encore son nom,
ce n'est guère que pour s'en moquer. Eh bien ! ce même auteur maintenant pro-
scrit et dédaigné parmi les siens, et tombé du mépris dans l'oubli, conserve en Alle-
magne son antique renommée; nous lui continuons notre estime, nous lui gardons
une admiration lidèle, et plusieurs de nos critiques lui ont décerné le litre de roi
des poêles français. Nous trouvons ses sujets vastes, ses descriptions riches, ses
pensées majestueuses. Son principal ouvrage est un poème en sept chants sur les
sept jours de la création. Il y étale successivement les merveilles de la nature; il
décrit tous les êtres et tous les objets de l'univers,;» mesure qu'ils sortentdes mains
de leur céleste Auteur. Nous sommes frappés de la grandeur et de la variété des
images que ses vers font passer sous nos yeux ; nous rendons justice à la force et à
la vivacité de ses peintures, à l'étendue de ses connaissances en physique, en his-
toire naturelle. En un mot, notre opinion est que les Français sont injustes de mé-
connaître son mérite, et qu'à l'exemple de cet électeur de Mayence, qui fit graver
autour delà roue de ses armes sept dessins représentant les œuvres de Dieu pen-
dant les sept jours de la création, les poètes français devraient aussi rendre des
hommages à leur ancien et illustre prédécesseur, attacher à leur cou son portrait,
et graver le chiffre de son nom dans leurs armes. Pour prouver à mes lecteurs que
je ne me joue point avec des idées paradoxales, pour les mettre à même d'apprécier
mon opinion et celle de nos littérateurs les plus recommandables sur ce poète, je
les invite à relire, entre autres passages, le commencement du septième chant de
sa Semaine. Je leur demande s'ils ne trouvent pas ces vers dignes de figurer dans
les bibliothèques à côté de ceux qui font le plus d'honneur aux muses françaises, et
supérieurs à des productions plus récentes et bien autrement vantées. Je suis per-
suadé qu'ils joindront leurs éloges à ceux que je me plais à donner ici à cet auteur,
l'un des premiers qui aient fait de beaux vers dans sa langue, et je suis également
convaincu que les lecteurs français persisteront dans leur dédain pour ces poésies
si chères à leurs ancêtres, tant le goût est local et instantané! tant il est vrai que
ce qu'on admire en-deçà du Rhin, souvent on le méprise au delà, et que les chefs-
d'œuvre d'un siècle sont le rapsodies d'un autre (1) ! »
Goethe n'a pas fini ; il continue et explique en général ce changement par le
progrès exclusivement classique qui s'est accompli sous Louis XIV, qui s'est même
(1) Des Hommes célèbres en France au dix-Jiiiuièmc siècle, traduit de Goethe par
MM., (le Saur et de Sainl-Geniès (Paris, Rcnouard, 1825), page 102.
ANCIEINS POÈTES FAAiSÇAIS. 2() 1
poursuivi au liolà, et dont l'oHot a Ole ilï'purortle plus en p\us,{\olainiscr la langue.
Mais c'est assez pour notre objet. Il faut citer ces vers qu'il trouve si beaux, et qui
sont en effet remarquables. Une ré.serve pourtant avant tout ; en fait de poètes et
d'écrivains, chaque nation est. ce semble, le premier juge des siens; si grand que
soit Goethe, cela ne le rend pas un arbitre plus sûr des vers français. On m'en a
montré de singuliers de lui qu'il écrivait à son ami Millier dans sa jeunesse. Je le
dirai en tout respect, la vendeuse d'herbes d'Athènes, ou, pour parler comme Paul-
Louis Courier, la moindre femmelette de la rue Cauchat en sait plus long sur de
certaines fautes indigènes que l'homme de génie élrunëer. Faites tous iws vers à
Paris, dit l'adage; or Du Bartas n'en lit aucun à Paris. Ce que je crois entrevoir,
ce que j'espère prouver, c'est que, même de son temps, malgré toute sa vogue et sa
gloire, il fut toujours un peu le poète des provinces et celui des réfugiés; qu'il n'a-
gréa jamais complètement à la cour; qu'il choqua ce goût fln des derniers Valois,
et que, n'en déplaise à l'électeur de Mayence ou au roi Jacques d'Ecosse, le spiri-
tuel Du Perron lui refusa toujours son brevet.
Et même à lire le morceau cité par Goethe, nous allons avoir la preuve que tout
n'est pas caprice dans ce goût. Il s'agit de Dieu qui, ayant fini son œuvre, s'y com-
plaît et la contemple (1) :
Le peintre qui, tirant un divers paysage,
A mis en œuvre l'arl, la nature et l'usage,
Et qui, d'un las pinceau, sur son docle pourtrail,
A, pour s'éterniser, donné le dernier irait.
Oublie ses travaux, ril d'aise en son courage.
Et tient toujours les yeux collés sur son ouvrage.
Il regarde lanlôt par un pré saulcler
Un agneau qui toujours, mucl, semble bêler;
Il contemple tantôt les arbres d'un bocage,
Ore le ventre creux d'une roche sauvage,
Ore un petit sentier, ore un chemin battu,
Ore un pin baise-nue, ore un chêne abattu.
Ici, par le pendant d'une roche couverte
D'un tapis damassé moitié de mousse verte.
Moitié de vcrd lierre, un argenté ruisseau
A flots entrecoupés précipite son eau ;
Et qui, courant après, or' sus, or' sous la terre,
Humecte, divisé, les carreaux d'un parterre.
Ici l'arquebusier, de derrière un buis vert,
Affûté, vise droit contre un chêne couvert
de bisets passagers. Le rouet se débande ;
L'amorce vole en haut : d'une vitesse grande,
(1) Entre le texte primitif de l'édition de 1579 et celui des éditions suivantes, je re-
marque dans ce morceau d'assez notables différences. L'auteur y a fait des corrections, et
en général heureuses. Sur un ou deux points, je me tiens pourtant au premier texte.
262 ANCIENS rOÈTES FRANÇAIS.
Un plomb environné de fumée et de feu.
Comme un foudre éclatant, court parle bois touffu (1).
Ici deux bcrgerols sur l'émaillé rivage
Font à qui mieux courir (2) pour le prix d'une cage.
Tin nuage poudreux s'émeut dessous leurs pas;
Ils marchent et de tête, et de pieds, et de bras;
Ils fondent tout en eau : une suivante presse
Semble rendre, en criant, plus vite leur vitesse.
Ici deux bœufs suans, de leurs cols harassés,
Le contre fend-guêrei traînent à pas forces,
Ici la pastourelle, à travers une plaine,
A l'ombre, d'un pas lent, son gras troupeau ramène (5) ;
Cheminant elle file, et, à voir sa façon,
On dirait qu'elle entonne une douce chanson.
Un fleuve coule ici, là naît une fontaine.
Ici s'élève un mont, là s'abaisse une plaine.
Ici fume un château, là fume une cité,
Et là flotte une nef sur Neptune irrité.
Bref, l'art si vivement exprime la nature,
Que le peintre se perd en sa propre peinture.
N'en pouvant tirer l'œil, d'autant que, plus avant
Il contemple son œuvre, il se voit plus savant.
On trouvera pourtant que Goethe n'avait pas si mal choisi, et qu'il n'avait pas eu
d'abord la main trop malheureuse. Cette première partie est assurément riche, gra-
cieuse même, riante; mais, si l'on arrive à l'autre terme de la comparaison, au
grand Ouvrier qui, au jour du repos, s'admire dans le grand Tout, outre que c'est
le rapetisser sans doute que d'en faire un paysagiste si flamand, la noblesse d'expres-
sion qui pouvait dissimuler fait défaut à chaque pas; l'élévation du ton a de singu-
lières chutes. Croirait-on bien que dans les vers suivants il s'agisse de rÉlernel?
( l) On se rappelle les vers de Delille dans l'Homme des Champs .
Aux habitants de l'air faut-il livrer la guerre?
Le chasseur prend son tube, image du tonnerre;
Il l'élève au niveau de l'œil qui le conduit :
Le coup part, l'éclair brille, et la foudre le suit.
Au temps de Du Bartas, le coup partait un peu moins vite, à cause du rond; mais son
descriptif ne le cède en rien.
(5) Font à qui mieux courra, dans les dernières éditions.
(5) Dans l'édition de 1579, il y avait :
Chez soi, d'un pic cjaillard, son gras troupeau ramène.
C'était plus rustique; la correction est plus jolie.
ANCIENS POÈTES FHANÇAIS. 2(i:i
Il œillade tantôt les champs passcmcnlés
Du coins ontorlillc'! dos fleuves ai'gentcs.
Or' son nez à longs traits odore une grande plaine
Où commence à flairer l'encens, la marjolaine.
Son oreille or' se paît de la niignarde noise
Que le peuple volant parles forêls dégoise...
Et bref rore?7/e, l'œil, le nez du Tout-Puissant,
En son crnvrc n'oit rien, rien ne voit, rien ne sent,
Qui ne proche son los
L'oreille, le liez du Tout-Puissant n'ont paru bons en aucun temps, qu'on le sache
bien. L'œil suffisait à tout rendre, mais l'œillade gâte tout. On lit dans le Perro-
niaîia ces paroles, d'ailleurs beaucoup trop sévères : « Du Bartas est un fort mé-
chant poète, et a toutes les conditions qu'un très-mauvais poète doit avoir en Vin-
vention, la disposition et l'élocution. Pour Yinvention, chacun sait qu'il ne l'a pas
et qu'il n'a rien à lui, et qu'il ne fait que raconter une histoire : ce qui est contre
la poésie qui doit envelopper les histoires de fables, et dire toutes choses que l'on
n'attend et n'espère point. Pour la disposition, il ne l'a pas non plus, car il va son
grand chemin et ne suit aucune règle établie par ceux des anciens qui en ont écrit.
pour Yclocution elle est très-mauvaise, impropre en ses façons de parler, imperti-
nente en ses métaphores qui, pour la plupart, ne se doivent prendre que des choses
universelles, oîi si communes qu'elles aient passé comme de l'espèce au genre;
mais lui, pour le soleil par exemple, au lieu de dire le Roi des lumières, il dira le
Duc des Chandelles; pour les vents, au lieu de dire les Courriers d'Eole, il dira ses
Postillons, et se servira de la plus sale et vilaine métaphore que l'on se puisse
imaginer, et descend toujours du genre à l'espèce, qui est une chose fort vi-
cieuse... "
Nous avons déjà de ce défaut assez de preuves dans le peu que j'ai cité. En ra-
battant ce qu'on voudra de la sévérité de Du Perron qui, en sa double qualité de ca-
tholique et de poète galant, pouvait être un peu piqué au jeu dans le succès de Du
Bartas, on ne saurait refuser à l'élégant et à l'éloquent cardinal, au disciple le plus
poli de Ronsard et à l'introducteur de Malherbe, d'être un juge très-compétent de
la bonne élocUtion en usage alors. J'ouvre le premier chant, le premier jour de ht
Semaine : qu'y vois-je, dès le début, et un peu après les Postillons d'Eole? Il s'agit
de répondre aux profanes qui demandent ce que faisait Dieu en son éternité avant
d'avoir créé le monde :
Quoi? le preux Scipion pourra dire à bon droit
Qu'il n'est jamais moins seul, que quand seul il se voit;
Et Dieu ne pourra point (ô ciel, quelle manie!)
Vivre qu'en loup-yarou, s'il vit sans compagnie !
Un peu plus loin. Moïse est un grand Due. A propos du désordre et du chaos des
quatre éléments, l'Archer du tonnerre, grand maréchal de camp, c'est-à-dire Dieu,
ne leur avait pas encore donné quartier à chacun ; le monde serait resté à jamais
confus, si la parole souveraine
264 ANCIEINS POÈTES FRANÇAIS.
N'eût.comme siringué dedans ces membres morts
Je ne sais quel esprit qui meut tout ce grand corps.
Voilà, ce me semble, Du Perron justifié quand il parle de ces vilaines et sales mé-
taphores qu'affectionne Du Bartas. Celui-ci n'eut jamais ce tact, ce sentiment du
ridicule qu'il faut avoir en français, même quand on écrit dans le genre sérieux ; il
ne l'avait pas plus que ce que j'appelle le léger de la muse.
On a raconté qu'un essaim d'abeilles, s'étant venu loger dans un endroit de la
muraille à son château du Bartas, n'en sortit jamais, et ne cessa point tous les ans
de produire du miel. On y vit un présage, et on ne manqua pas d'en faire des vers
français et latins sur tous les tons :
Non etenim sine mente deûm, sine numine quodam
Hue vestrum, aligcrœ, casus adegit iter...
Rien pourtant de plus mal placé que ces abeilles; Du Bartas, en ses vers, n'en a
pas une, tandis que bien d'autres de son temps, et même des secondaires, en pour-
raient offrir; Gilles Durant, Passerat, Vauquelin de la Fresnaye, quesais-je encore?
mais non pas lui. 11 a du souffle, de l'haleine, des poussées de grandeur, une cer-
taine fertilité grasse, tout ce qui se peut à toute force rencontrer en Béotie, jamais
l'abeille.
D'autres encore que Du Perron le savaient bien. A la suite delà Vie de Du Bartas,
par Guillaume Colletet (1), on lit une note très-curieuse de Colletet fils, le poëte
crotté : « Jean Baudouin, écrit-il, dont le nom a été si connu dans l'empire des
lettres, et duquel nous avons de si fidèles traductions, m'a dit autrefois que Ron-
sard, qui étoit fort adroit à jouer à la paume, et qui ne passoit guère de semaine
sans gagner partie aux plus grands de la cour, étant un jour au jeu de l'Aigle dans
notre faubourg Saint-Marcel, quelqu'un apporta la Semaine de Du Bartas, et qu'oyanl
dire que c'étoit un livre nouveau, il fut curieux, bien qu'engagé dans un jeu d'im
portance, de le voir et de l'ouvrir, et qu'aussitôt qu'il eut lu les vingt ou trente pre-
miers vers, ravi de ce début si noble et si pompeux, il laissa tomber sa raquette,
et oubliant sa partie, il s'écria ; « Oh ! que n'ai-je fait ce poème ! Il est temps que
» Ronsard descende du Parnasse et cède la place à Du Bartas, que le Ciel a fait
» naître un si grand poète. » Guillaume Colletet, mon père, m'a souvent assuré de
la même chose ; cependant je m'étonne qu'il ait omis cette particularité dans la vie
qu'il a écrite » Guillaume Colletet raconte en effet deuxou trois autres particu-
larités plutôt contraires. Mais rien de plus naturel à concilier. Au moment où la
Semaine parut, Ronsard, âgé de cinquante-cinq ans, et généreux comme un mon-
arque établi, put tenir, dans le jeu de paume de l'Aigle, le propos mémorable que
les témoins n'oublièrent pas. J'aimerais même à croire que les vers qu'il lut ainsi à
livre ouvert et qu'il admira ne furent point ceux du début, du premier chant, assez
peu nobles en effet, mais bien plutôt ce commencement du septième Joi/r, les mêmes
que Goethe admira depuis. Quoi qu'il en soit, son second mouvement ne tarda pas
à corriger, à rétracter le premier ; quand il vit que cette gloire de Du Bartas de-
venait sérieuse, il y regarda à deux fois et proclama ses réserves. Comme son propos
courait, qu'on lui prêtait même encore d'avoir envoyé à son rival une plume d'or
en s'avouant vaincu, et d'avoir dit que Du Bartas avait plus fait en une semaine
(1) Déjà citée (Bibliothèque du Louvre). J'en use perpétuellement.
ANCIENS rOÈTES PUAINÇAIS. 2(JJ>
que Ronsard en tonte sa vie, il lança un sonnet plein de lieité pour y répondre:
Ils oui mciili, Dorât, ceux qui le vculcni dire,
Que Ronsard, dont la Musc a conlculé les Rois,
Soit moins que Le Barlas, cl qu'il ait, par sa voix,
Rendu co. tciuoifinagc ennemi de sa Lyre.
Ils ont menti, Dorât; c'est une invention
Qui part, à mon avis, de trop d'ambition;
J'aurois menti moi-même en le faisant paroître.
Francus en rougiroil; cl les neuf belles Sœurs,
Qui trempèrent mes vers dans leurs graves douceurs.
Pour un de leurs enfants ne me voudroient connoîlre.
El à la suite de ce sonnet, dont Guillaume Colletât possédait le manuscrit original,
Ronsard avait ajouté de sa main ces six vers, qui exprimaient visiblement son opi-
nion littéraire, assez conforme à celle de Du Perron :
Je n'aime point ces vers qui rampent sur la terre,
Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre
S'envole outre les airs : les uns font mal au coeur
Des liseurs dégoûtés, les autres leur font peur :
Ni trop haut, ni trop bas, c'est le souverain style ;
Tel fut celui d'Homère et celui de Virgile.
Que vous en semble? voilà du bon goût exemplaire. Rien n'est capable d'en donner
aux poètes novateurs déjà sur le retour, comme de voir des rivaux survenants ou-
trer leurs défauts et réussir. Ce n'est qu'en littérature qu'on ne dit pas : Mes petits
sont mignons.
Mais ceci répond toutefois à ceux qui n'ont jamais daigné distinguer Du Bartas
de Ronsard, et qui continuent de les accoler. Du Bartas, venu le dernier, et le plus
en vue à certains égards, a fait payer à toute l'école de son devancier les frais de
sa pesanteur et de ses mots forgés; on a imputé à tous ce qui revenait principale-
ment à lui. Je lui en veux de celte disgrâce. Il a obstrué longtemps le retour de la
critique à celle jolie poésie des règnes de Henri II et de Henri III, à celle poésie
qui naquit et fleurit sous l'invocation des deux gracieuses princesses, jMarguerilo
de Savoie, l'idéal platonique de Du Bellay, et Marguerite de Navarre, aimée plus
au sérieux de Desportes; car c'était bien de celui-ci, et non du puritain, qu'elle était
la WAie marraine (1).
Quoique la Semaine de Du Barlas n'eût rien de particulièrement calviniste, et
que les docteurs de la Faculté de théologie de Paris l'eussent visitée avant l'impres-
sion, le parti calviniste s'en empara, la commenta, la traduisit, la répandit et la fit
réimprimer à foison par toutes les villes de France et d'Allemagne où la réforme
était maîtresse; ce poème en parut comme le trophée. Du Barlas, grâce à cette
* (1) Les trois Marguerites da xvi" siècle se pourraient ainsi désigner et distinguer littérai-
rement par les noms de leurs poètes, la Marguerite de Marot, la Jlarguerite de Du Bellay,
et la Marguerite de Desportes.
T0'!E I. 18
266 ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
circonstance, devint peut ôlre Texcniple, le type le plus curieux, en aucun temps,
lie la gloire poétique immense en province cl à l'étranger.
En moins de quatre ou cinq années, cette Semaine fut imprimée plus de vingt
fois, dit Collelet, en toutes sortes de marges et de caractères. Le fameux minisire
de Genève, Simon Goulart, de Senlis, s'en fit aussitôt le commentateur, comme pour
un Lycopliron : c'estson travail qui est demeuré attaché aux éditions ordinaires. Panta-
léon Thévenin, de Lorraine, renchérissant sur Goulart, composa d'autres commen-
taires très-scientifiques publiés en 1584; la création servait aisément de prétexte
à encyclopédie. Dès 1 TiTO, Jean Edouard Du Monin, poète philosophe, espèce de
savant allégorique et burlesque, avait traduit le poëme en vers latins (1). Gabriel
de Lerm, en 1585, en donnait une autre traduction latine, et, dans la dédicace
adressée à la reine d'Angleterre, il disait de l'auteur original, au milieu d'éloges
fabuleux : « Les pilastres et frontispices des boutiques allenuindeit , polaques, espo-
r/nnh's, se sont enorgueillis de son nom joint avec ces divins héros, Platon, Homère.
Virgile... « Le succès de la Semaine remettait en mémoire aux savants VOEiivre des
Six Jours, poëme grec sur le même sujet, par George Pisides, diacre byzantin du
vu" siècle : Frédéric Morel le traduisit en vers latins iambiqties, el le publia à la
fin de 1581. Gomme lecture analogue, je me pei'mettrai d'indiquer encore une
manière de commentaire indirect, qui serait assurément le plus cher aux gens de
goût, VExpUcalion de l'Ouvrage des Six Jours de Duguet (2).
Cependant, an lieu de prolonger son septième jour et de s'endormir dans sa
gloire. Du Bartas profitait du loisir de ces années un peu moins troublées pour
aborder sa seconde Semaine, c'est-à-dire YEden et la suite. S'il y avait réussi au-
tant qu'il y visa, ce serait notre Milton, comme Du Bellay, pour une certaine grâce
et fraîcheur savante, est un peu notre Spencer. Mais ces comparaisons pèchent trop
et nous font tort.
On lit dans les Mémoires de Du Plessis-Mornay la letlre suivante, qu'il écrivait
à Du Bartas, à la veille de cette publication. On y voit bien l'attente du parti, l'es
time qu'on faisait du poète à l'égal d'un théologien, et les relations mutuelles de
ces dignes hommes. Du Plessis-Mornay avait environ trente-cinq ans à cette date,
et Du Bartas quarante.
Du 15 janvier 1584. « Monsieur, je loue Dieu que soyez arrivé à la fin de votre
seconde Semaine. C'est un œuvre aussi avidement attendu que l'autre a été joyeuse-
ment reçu. De moi je ne fais rien que plaindre ma vie détournée des choses hautes
aux basses; et crains que mon esprit enfin n'en dégénère, encore qu'en cette espé-
(1) Sons ce lilre : Joannis Edoardi Du Monin Burgundionis Gyani (do Gy en Franche-
Comté) Beresithias (c'est le mot hébreu) sive Mundi Creatio.... Ce bizarre Du Blonin a dû
faire celte iradudion en quelques mois. Henri IV l'appelait, par plaisanterie, le pacte des
chcvau-léijers ; on ne pouvait dire la même chose de Du Bartas.
(2) Il semble que le succès chrétien de Du Bartas ail piqué d'honneur les catholiques, cl
qu'ils aient voulu prouver qu'eux aussi ils avaient nombre de i)ièces de vers religieuses et
morales. J'ai sons les yeux un volume intitulé In Muse chrélienne, ou recueil des poésies
chrétiennes Urées des piincipaux poètes français, publié à Paris en 1582. L'éditeur dit en
son avant-propos qu'il n'a tiré son dioix que des œuvres des six ■premiers et plus excellents
poêles que la France ait encore portés, trois desquels, ajonte-t-il, sont encore vivants
(Ronsard, Ba'if et Desportes), et trois morts (Du Bellay, Jodelle cl Bellcau) ; il n'est pas
question de Du Bartas, dont la Senuiine était pourtant alors on pleine vo^ne. Preuve encore
que le rôle en première ligne ne lui était pas iiu'onleslablemeul accordé.
ANCIENS POÈTES rnANÇAIS. 0(57
lance je lutte toujours vivement de ma nature contre la nature des affaires dont il
faut me mêler (1 ). Vous verrez ma traduction latine de mon livre De la Vérité, et en
jugerez, s'il vous plaît : j"ai des conceptions et presque m'en déplais, parce que je
ne me vois ni le loisir ni la saison de les éclore. Faisons étal que je suis à tirer une
galère pour quelques ans; au sortir de là peut-être aurai-je durci mes nerfs et mes
muscles pour quelque exercice plus agréable. Je me sens honoré d'avoir eu quelque
place en votre livre (2). La perle que j'ai mis en œuvre m'a acquis ce bien, et non
l'œuvre même. C'est le contentement que doivent attendre même les mauvais ou-
vriers, en maniant une bonne étoffe. Un faux monnoyeur y apporte plus d'art et
d'industrie, et toutefois sa monnoie n'a point grand' mise. Je vous prie que je voie
des premiers voire Semaine; car, entre ci et là, les semaines me seront ans, et les
jours semaines. Dès que j'aurai reçu quelques exemplaires de ma version, vous les
verrez aussi, Monsieur.... (Du Mont-de-Marsan). »
Ainsi le livre De la rérilê chrétienne de Mornay et l'œuvre de Du Bartas allaient
de pair dans l'attente et dans l'estime; c'étaient des livres de même ordre, servant
la même cause sainte. Et à ce propos, dans les Aventures du Baron de Fieneste,
vers la fin, quand D'Aubigné imagine ces burlesques triomphes allégoriques d'/jn-
piété, 6.' Ignorance, de Poltronnerie et de Gucuseric, il ligure le chariot d'Jynoraïuc
ayant pour pavé force livres polémiques, à commencer par V Institution de Calvin,
et il ajoute : '; De ce rang sont la Semaine de Du Bartas, les livres de Du Moulin
et l'histoire de D'Aubigné. »
La seconde Semaine dut paraître dans les premiers mois de lo8i. Les critiques
autant que les admirateurs étaient à l'affût, et il ne semble pas que le succès fut
aussi incontesté cette fois que la première. Rien de plus bizarre en effet et de plus
compliqué que l'ordonnance du poème, s'il mérite ce nom. L'auteur ne publie que
deux jours de cette seconde Semaine, division toute symbolique qui commence par
Adam (premier jour), qui continue par Noé (second jour), et va ainsi par époques
jusqu'à la fin du monde; à quoi il devait ajouter pour couronnement et pour sep-
tième jour celui du Sabbat éternel. Les deux premiers jours, les seuls que donne
d'abord l'auteur, se subdivisent eux-mêmes en quatre parties chacun; je fais grâce
des titres; on se perd dans ces compartiments. C'eût été la Bible tout entière pa-
raphrasée ; il aurait fini par l'Apocalypse. On retrouva après sa mort des portions
inédites, et on publia successivement ces suites de Du Bartas, qu'il est même assez
difficile de se procurer complètes. Rien n'est moins à regretter. Le dernier mor-
(1) Éternelle plainte de tous les gens de lettres mêlés aux affaires politiques, co qui ne
les empêche pas de faire tout au monde pour y arriver; et une fois entré, on n'en
sort plus.
(2) Du Bartas le lui avait dit à l'avance; en effet, au second jour de cette seconde Semaine,
dans le livre intitulé Babylone, le poète voit en songe, après Clément Marot, qu'il compare
un peu démesurément à un colysce, après Vigenère, qu'il place beaucoup trop près
d'Amyot, et enfin après Ronsard l'inévitable, qu'il n'a garde certainement d'omettre, — il
voit parmi les gloires de la France le controversisle Mornay :
Cet autre est De Mornay, qui combat l'Athéisme.
Le Paganisme vain, l'obstiné Judaïsme,
Avec leur propre glaive; et pressé, grave-saint,
Roidit si bien son style ensemble simple et peint.
Que ses vives raisons, de beaux mois empennées,
S'enfoncent comme traits dans les Ames bien nées.
268 ANCIENS rOÈTES FnANÇA.IS.
ceau, el qui a pour titre la Décadence, va jusqu'à la prise de Jérusalem sous Sé-
décias, el forme la quatrième Partie du quatrième Jour de la seconde Semaine :
lirez-vous de la supputation, si vous pouvez.
Un Barlas, en se fourvoyant de la sorte, donnait sa mesure el sa limite comme
poëte. Il se flattait de faire une grande composition non-seulement épique ou hé-
roïque, mais, comme il disait, en partie jmncyijriquc, en partie propliêlique, en
partie diduscalique : il ne faisait qu'une grosse compilation rimée. Ronsard, qui ne
mourut qu'en irj85, el qui vécut assez pour en avoir connaissance, dut se sentir
rassuré. Sans doute il était facile, et il le serait encore, de détacher d'assez beaux
fragments de celte Babel disproportionnée. La fameuse description du cheval semble
faire assaut à celle de Job, et faire appel à celle de M. de Buffon. Pourtant, le plus
sûr avec Du Barlas est de se rabattre à des rapprochements moins ambitieux, et de
ne lui opposer par moments que Racine fds dans le poëme de la Religion, ou
Delille dans les Trois Régîtes. Comme ce dernier, mais avec plus de chaleur de cœur,
il a été le poëte d'un parti; comme lui aussi, m;!is avec plus de sérieux, il a visé à
rimer tous les arts et tontes les sciences. Au xv!"" siècle comme au xyiii"^, l'Ency-
clopédie était la marotte; on retrouve le mot comme la chose en Du Bartas.
Regrettant le concert heureux qui précédait la confusion des langues, il dit :
El, montant d'art en art,
Nous parvenions bientôt au sommet du rempart,
Où l'Encyclopcdie en signe de victoire
CoLironno ses mignons d'une éternelle gloire (1).
Les critiques qui accueillirent la seconde Semaine furent assez vives d'abord pour
que Du Bartas jugeât à propos d'y répondre. On a de lui un Brief Jdvcrtissement
imprimé à Paris dans l'année même (décembre 158i); le libraire L'HuilIier prend
sur lui de le publier, dit-il, bien que l'auteur n'ait songé qu'à écrire à un ami.
Du Bartas cherche à se justifier en premier lieu sur le titre et l'argument de son
œuvre; il s'appuie et renvoie pour autorité au dernier chapitre de la Cité de Dieu
de saint Augustin, d'où il a pris cette idée de journées mystiques et de semaines
prophétiques. Quant à la disproportion des parties et à l'énormité des dimensions
où cela l'entraîne, il oppose qu'on ne voit encore que le frontispice du palais, el
qu'on ne peut juger de l'ensemble : a Qui vous eût montré la tête du grand Colosse
de Rhodes séparée du corps, n'eussiez-vous pas dit qu'elle étoil épouvantable,
monstrueuse et démesurée? » — « Mais quoi! eût pu lui répliquer un plaisant,
hon voisin Montaigne ou tout autre, quoi! ce n'est là que la tète que nous voyons;
que sera-ce donc quand viendront les épaules, la poitrine de cet Hercule el tous ses
membres?» — Mais c'est surtout en ce qu'il allègue pour la défense de son éloculion
que l'honnête poëte nous intéresse : t La grandeur de mon sujet, dit-il, désire une
(1) Dans le livre intitule Bahijlone. — Cette idée à^Enciiclopcdie se rallachait si naturel-
lement à l'œuvre de Du Barlas et aux commenlaiies qu'on ni avait faits, qu'au nombre
des traductions assez nombreuses publiées à son sujet en Angleterre, et donl je parlerai,
je note celle-ci : A learned Summarij vpon the fumons Pocm of William of Saltist lord of
Bartas, vjhereiu are discovcrcd ail the excellent secrets in metaphisical, phisical, moral
and historical knoirtedge (Londres, 1G21); le tout pour rafraîchir, esl-il dit, la mémoire
des savants, et pour aider et abréger 1rs éludes des jeunes gentilshommes : un vraj
manuel pour le baccalauréat du temps.
ANCIENS POÈTES 1-KANÇAIS. iJGU
diclioli inayiiiliqiio, une pli lasc haut levée, un vers qui marche d'un pas grave et plein
«le majesté; non errené {ércinlc), lâche, elTéininé, et qui coule lascivement, ainsi
qu'un vauileville ou une chansonnette amoureuse. » Ne senl-on pas le petit coup
donné en passant à l'école de Desportes? Kl arrivant aux critiques de détail (ju'on
lui avait faites, il indique ces vers tirés de la description du cheval; il s'agit d'ex
primer le galop :
Le champ plat bat, abat. i](ilrai)po, yrappe, attrape
Le vent qui va devant
On avait trouvé cela ridicule (1). « Mais, ô bon Dieu! s'écrie le poète, ne voient-ils
|)as que je les ai faits ainsi de propos délibéré, et que ce sont des hypufijiwscs? >•
Et il continue de se défendre, comme "il peut, sur l'afTeclation des mots nouveaux,
sur l'abus des épithètes composées : n Je ne suis point de l'opinion de ceux qui
estiment que notre langue soit, il y a déjà vingt ans, parvenue au comble de sa
perfection; ains, au contraire, je crois qu'elle ne fait que sortir presque de son
enfance. » Il a donc lâché de parer, par voie d'emprunt ou de fabrication, à la
disette (2) ; il parait s'applaudir beaucoup d'avoir aiguisé la signilicatiou de certains
(1) J'ai cité ailleurs tout en entier (Tableau de lu Poésie française au seizième Siècle)
ce morceau du cheval, et ce qu'en raconte Gabriel Naudé, que Du Bartas s'enfermait quel-
quefois dans une chambre, se metlait, dit-on, à quatre pattes, et soufflait, gambadait, galo-
pait, pour être plus plein de son sujet; en un mot, il ne récilait pas sa description, il la
jouait. Si l'anecdote n'est pas vraie, elle mérite de l'être. Tout ce procédé ou ce manég,e
part d'une fausse vue de l'imitation poétique, qui ne doit être ni une singerie, ni un lan-
gage de perroquet. C'est encore ce malheureux travers de poésie iraitative qui a fait dire
à Du Bartas, en parlant de l'alouette et de son gazouillement :
La gentille Alouette avec son tire-lire
Tire l'ire aux fâchés; et d'une tire tire
Vers le pôle brillant
On rougit de ces billevesées du talent. Au reste, pour revenir au galop du cheval, le vers
de Virgile : Quadrupedanteputrem..., à i>OTléma\heur à ceux qui s'en sont souvenus. Le
singulier personnage, Des Maresls de Saint-Sorlin, qui a voulu, en son temps, restaurer
aussi la poésie chrétienne, et qui, avec son poëmc héroïque de Clovis, est, plus qu'il ne s'en
doute, de la postérité de Du Bartas, a cru faire merveille d'exprimer en ces termes le galop
de la princesse Yoland et de ses deux compagnes :
Elle part aussitôt, le cheval taloimanl,
Qui du fer, pas à pas, bat le champ résonnant;
Les deux autres suivants en ardeur le secondent :
Les échos des vallons en cadence répondent.
Des Marests (dans sa Comparaison de la Langue et de la Poésie française avec la grecque
et la latine) préfère de beaucoup ces quatre vers de lui au vers unique de Virgile ; il blâme
les mois quadrupedanie puireni comme forces et faux; il traduit putrem par pourri, au lieu
de poudreux; dans sa propre version au contraire, il trouve, dit-il, tout ensemble et le bon
son et le bon sens. Il est joli, le bon son !
(2) Ceci va directement contre la prétention de l'école de Ronsard ; l'un des jeunes
adeptes, Jacques Tahureau, dans le premier feu de l'enthousiasme, s'était écrié : « Ja-
mais langue n'exprima mieux les conceptions de l'esprit que fait la nôtre, jamais langue
n'eut les termes plus propres que nous en avons en françois, et dirai davantage que jamais
270 ANCIENS rOETES PHANÇAIS.
mots el représenté la chose plus au vif, en répétant la première syllabe, par exemple:
pé-pétiller, ba-battre, au lieu de péliller tout simplement, et de battre. Ce sont
des mots à entrechats. Ainsi encore le flo-flottant Ncréc, au lieu àe flottant; et
dans son épisode très-admiré d'Arion, au moment où celui-ci tombe à la mer :
11 gagne du Dauphin la ba-branlante échine!
Quant à la composition des épithètes, l'auteur invoque l'exemple de la langue
grecque et de l'allemande : « Ah ! s'écrie-t-il, que les Italiens, qui plaident avec
nous le prix de l'éloquence, voudroient que notre langue se passât de ce riche
parement duquel la leur ne se peut accommoder avec grâce. Quoi' voulons-nous
céder aux Allemands (1)?... Mais, il les faut, diras-tu. semer (ces mots) avec la
main, non avec le sac ou la corbeille. Je confesse qu'en ma première Semaine ils
sont fort épais, et que bien souvent on en lit sept ou huit à la file... » Après ces
aveux candides, je n'ai guère rien à ajouter. Ainsi, de son temps, on doit en être
maintenant convaincu, toutes les critiques à peu près lui furent faites. Du Perron
et bien d'autres avaient dit de lui ce que nous dirions. Ceci montre qu'il faut être
irès-circonspecl avant d'accuser tous les contemporains de duperie à propos de
quelque renommée usurpée ou surfaite. Seulement il arrive qu'il se rédige par écrit
une sorte d'histoire littéraire fardée, qu'il se transmet des apparences de réputa-
tions officielles et factices. On croit de loin que tous les contemporains y étaient
pris, et ce n'est pas. Je commence à le craindre, les vivants (je parle de ceux qui
comptent) n'ont guère jamais été complètement dupes les uns des autres. Ceux
même qui contribueront peut-être, forcés par les égards, par les convenances, à
accréditer le plus une gloire écrite, faisaient, en causant, bien des fines critiques.
C'est pour nous un léger travail de palimpsestes, de retrouver sous ce qu'ils ont dit
ce qu'ils pensaient.
La renommée de Du Bartas, à la prendre en gros, ne cessa point pourtant de
croître. 11 y eut également émulation de commentateurs pour son second ouvrage.
Simon Goulart continua. Je trouve de plus que VÉden, c'est-à-dire le premier livre
seulement du second jour, parut avec commentaires et annotations contenant plu-
sieurs descriptions et déductions d'arbres, arbustes, plantes et herbes (Lyon, 1594);
l'auteur, Claude Durel, Bourbonnois, n'est probablement pas autre que l'anonyme
mentionné par Colletet. Il y eut aussi des traductions latines (2); enfin, tout le train
prolongé d'une gloire de poète ou de rabbin.
La guerre de la Ligue éclata ; Du Bartas fut arraché aux lettres, à la paix qu'il
aimait véritablement, et à ce manoir champêtre qu'il avait sincèrement chanté :
la langue grecque ni latine ne furent si riches ni si abondantes eu mois qu'est la nûlrc,cc qui
se pourroil prouver par dixniille choses invcnlécs...» (Oraison de Jacques Tahureau auRoi
(Henri II) stir la grandeur de son règne et l'excellence de la langue française, Paris, 1555).
Sans s'exprimer si merveilleusement que leur jeune ami, qui ne voyait an début par loule
la France qu'une infinité d'Homères, de Virgiles el de Ménandrcs, les poêles de !a Pléiade
étaient inléressés à être d'un avis si flalleur.
(1) Celte tendance de Du IJartus vers l'Allemagne par opposition à l'Italie est curieuse;
rAUemagnc le lui a payé en admiration et en long souvenir.
(2) En voici une : Domini Guillelmi Sallustii Bartasii Hebdomas sccunda, a Samuele
Denedicto (Samuel Benoît) latinitate donata (Lyon, 1609, el non pas 1619, comme on le
lit faulivemeni au tilro ; le privilège du roi est de 1609).
ANCIEINS l'OÈTKS 1- IlAIMÇjwilS. ii7 1
Puisso-je, ù Toul-Puissaul ! inconnu dos yiaiids Uois,
3U's solilaircs ans achever par los bois!
I^lon étang soit ma mer, mon i)os(int;t mon Ai'dèno,
La Gimone mon Nil, lo Sanampin ma Scino,
Mfs chantros ol mes luths les migiiarils oiselets ,
i\lon cher Uarlas mon Lonvro, cl ma Conr mes valets (1) !. .
Il dul servir les rois et les approcher. Il parait qu'il l'ut fort employé par Henri iV
en diverses ambassades ; sa grande illustration littéraire à l'étranger devenait une
heureuse condition lunir ces rôles de diplomatie. Il fut peul-clre au nombre des
envoyés que le roi de Navarre dépêcha en Allemagne, en 1586, (lour hâter la marche
des secours qui lui élaiont promis, et pour dissiper les bruits de trêve qu'on avait
fait courir. Goiijel dit ([u'il alla jusqu'en Danemark. Ce qui est certain, c'est qu'il
ligiira en Ecosse à la cour de Jacques VI; ce prince théologien et poëte reçut le
chantre biblique avec toute sorte de distinction, et le voulut même retenir. H
paraît qu'il poussa la galanterie envers son hôte jusqu'à traduire en anglais quel-
que chose de la seconde Semaine, et Du Bartas le lui rendit en traduisant à son
tour en français le cantique du roi sur la bataille de Lépante. Ronsard, docte et
galant, avait été le poëte de Marie Stuart; Du Bartas se trouva tout naturellement
celui de Jacques, comme il l'était du Navarrais, un poète loyal, généreux et assez
pédant (2).
Il n'y avait pas longtemps qu'il était de retour de sa mission d'Ecosse lorsque
De Thou, voyageant dans le midi, le visita (1589). C'est en quittant Montaigne
qu'il était allé chercher en son château de Montaigne en Périgord, que l'illustre
historien, avec ceux de ses amis qui l'accompagnaient, s'en vint par Bergerac à
Montfort dans l'Armagnac, où séjournait notre auteur. Écoutons ce qu'il en dit en
ses Mémoires: « Guillaume Du Bartas, encore fort jeune (il avait quarante-cinq ans),
et auteur des deux Semaines, les y vint trouver en armes avec ses vassaux, et leur
offrit ses services. Il étoit surprenant qu'à son âge (il semble vraiment qu'il sortit
de l'enfance) et dans son pays, sans autre secours que celui de la nature..., il eîit
composé un si bel ouvrage. Aussi il souhailoit avec passion de voir la fin de nos
guerres civiles pour le corriger, et pour venir à Paris le faire réimprimer, princi-
palement ssi première Semaine, qui avoitété reçue avec tant d'applaudissement (3).
Ce fut ce qu'il confirma plusieurs fois à De Thou pendant les trois jours qu'il les
accompagna; ce qu'on remarque exprès, afin que les critiques, comme il s'en trouve
toujours, sachent qu'il n'ignoroil pas qu'il y ei!it des fautes dans son poème, mais
qu'il étoit dans le dessein de les corriger par l'avis de ses amis. Sa mort ne lui
permit ni de voir la fin de nos malheureuses guerres, ni de mettre la dernière main
à ce merveilleux ouvrage. »
Je tire de ces paroles de De Thou la confirmation de plusieurs de nos inductions
précédentes. On voit combien ce judicieux ami tient à l'excuser, mais il en sent le
besoin à quelques égards; il est sur la défensive. Du Bartas lui-même, qui lui
(1) Première Semaine, fin du troisième jour.
(2) Au nombre des traductions en vers latins de Id première Semaine, je relève celle-ci,
publicic à Edimbourg en IGOO, par un Flamand, et dédiée au roi d'Ecosse, à qui en cela on
savait bien complaire : Uadriani Dammanis a Bijstérveldt de Fair-Hill Darlasias. Ce
Byslerveldl, d'abord député belge, était devenu professeur en Ecosse.
(r>) Ceci dénote incidemment que la secomle avait moins réussi.
272 ANCIENS POETES PHANÇAIS.
exprima plusieurs lois son regret durant ces trois jours, savait où était le côté
faible, le côté provincial et le plus attaqué de son œuvre; dans sa candeur, il ne
craignait pas de le laisser voir; ce qui lui avait manqué, même de son temps, c'é-
tait Paris.
DeThou,au livre XCIX de son Histoire, à l'année 1590, époque de la mort de
Du Bartas, revient avec détail sur lui, et complète son éloge, en réitérant toutefois
les mêmes excuses : «... Il mérita, dit-il, d'être regardé par bien des gens comme
tenant en ce genre la première place après Ronsard. Je sais que quelques critiques
trouvent son style trop figuré, ampoulé et rempli de gasconnades (stylam cjus tan-
miani nimis crebro pQuratwn, tumidum, et vasconice ampullatum, crilici quidam
reprchendunt). Pour moi qui ai connu sa candeur, et qui l'ai souvent entretenu
familièrement, tandis que, du temps des guerres civiles, je voyageois en Guyenne
avec lui, je puis affirmer que je n'ai jamais rien remarqué de semblable dans ses
manières. » Ainsi, par une sorte de contradiction qui n'est pas rare, ce poète, peu
simple dans ses vers, redevenait très-naturel dans la vie. Il avait des goûts purs,
honnêtes, débonnaires ; je l'ai comparé ailleurs à l'auteur de la Pétréïde, à Thomas.
Bon père de famille, resté veuf avec deux garçons, il trouve moyen de nous informer
de ses affaires et de ses embarras de ménage en quelque prologue de sa seconde
Semaine, entre son Adam et son Noé. Ce fameux capitaine Du Bartas, avec sa
sainte muse en bottes à l'écuyère, était de près bonhomme, sans éperons, sans
panache, et tout à fait modeste.
Il mourut un an après la visite de De Thou : « Comme il servoit actuellement,
continue celui-ci, à la tête d'une cornette de cavalerie, sous le maréchal de Mati-
gnon, gouverneur de la province, les chaleurs, les fatigues de la guerre, et outre
cela quelques blessures qui n'avoient pas été bien pansées, l'enlevèrent à la fleur
de son âge, au mois de juillet (1390), âgé de quarante-six ans.» C'était mourir plus
jeune que Thomas, et environ à l'âge de Schiller. Il avait eu le temps du moins,
homme de cœur, de voir les premiers succès d'Henri IV, roi de France, et de célé-
brer la victoire d'Ivry, remportée en mars ; il en a laissé un Cantique qui est son
chant de cygne. La description qu'il donne de la bataille offre assez de détails précis
pour compter et faire foi parmi les récits historiques. Un des continuateurs de
Jean de Millier, M. Vulliemin, en son Histoire de la Confédération suisse, s'appuie
de l'autorité de Du Bartas pour établir la belle conduite des régiments helvétiques
dans le combat. Palma Cayet le cite également pour assigner à Henri IV et à son
armée leur vraie couleur :
Bravache, il ne se pare
D'un clinquant enrichi de mainte perle rare;
11 s'arme tout à cru, et fer seulement
De sa forte valeur est le riche ornement.
Son berceau fut de fer; sous le l'cr il colonne
Son menton généreux; sous le fer il grisonne,
Et par le fer tranchant il reconqueste encor
Les sceptres, les bandeaux, et les perles et l'or (1).
(I) Petitot, dans son édition de Palma Cayet, rappelle à ce sujet les beaux vers on
Voltaire, décrivant la bataille de Coulras, semble s'être inspiré de ces souvenirs du
fhantre d'Ivry :
AiJCIEISS POETES FRANÇAIS, 275
Du Uarlas n'a garde non plus d'oublier le panache blanc qtii ombrage la salade du
roi; mais celte salade nuuKiue, par malheur, son efl'el, el l'accent détonne. Assez
(le détails. Qu'il nous sutlise, en tout ceci, d'achever de bien définir le rôle et la
destinée du poêle : Du Barlas est le représentant du mouvement religieux cal-
viniste et monarchique, comme Ronsard avait été celui de la renaissance païenne,
comme Malherbe fut celui du régime d'ordre el de restauration. Ronsard repré-
sentait la poésie en cour sous les Valois ; Du Bartas la représenta en province, sous
Henri de Navarre aspirant au trône et guerroyant, en ces années où le Béarnais
arpentait son royaume et usait, disait-on, plus de bottes que de souUers. Malherbe
arrive après la paix faite et après la messe entendue : c'est le poète d'Henri IV
installé en sa bonne ville de Paris et sur son Pont-Neuf.
Entre Malherbe et Du Bartas, il y a le succès de la Satyre mcnippée, c'est-à-dire
l'œuvre de ces bons citoyens, bourgeois de Paris, royalistes et assez peu dévots. Si
Du Bartas avait vécu, il se serait trouvé comme un poète de l'émigration, c'est-à-
dire dépassé et primé par les derniers venus et par ceux du dedans.
Ce fut le cas de D'Aubigné qui alla porter à Genève ses haines et ses rancunes,
et dont les œuvres poétiques et autres éclatèrent tardivement au lendemain de la
mort d'Henri IV, comme des représailles plus ou moins piquantes, mais déjà
surannées.
Desportes était trop vieux, et il avait été trop récemment compromis dans la
Ligue, pour retrouver à la nouvelle cour le crédit dont il avait joui sous Henri III ;
mais Bertaut, plus jeune, surtout plus prudent, se trouva précisément en mesure
pour profiter avec honneur des dernières années de répit que Malherbe accordait
à l'ancienne école. Bertaut, sage, tiède, élégant, me semble le modèle des poètes
ralliés, et il a une certaine teinte monarchique et religieuse, qui en fait un parfait
ornement de restauration. 11 semble qu'à voir de loin la plume calviniste de
Du Bartas se consacrer aux choses morales et saintes, Bertaut se soit dit de bonne
heure qu'il était peu séant à des abbés catholiques de rester si profanes, et qu'il
ait travaillé dès lors à ranger doucement sa muse au pas de la conversion nou-
velle. Du Bartas a bien pu avoir celte action indirecte sur lui.
Mais, chose remarquable! on ne voit pas que, durant les dernières années du
règne d'Henri IV, l'influence et l'autorité de Du Bartas soient le moins du monde
présentes au centre. Cette espèce de démembrement, ou d'embranchement
imprévu qu'il avait fait à l'école de Ronsard, n'a guère de suite; il peut encore
Accoutumés au sang et couverts de blessures,
Leur fer et leurs mousquets composaient leurs parures,
Gomme eux velu sans pompe, armé de fer comme eux,
Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux...
Mais l'usage redoublé que Du Barlas fait du mot /er oblige surtout de se souvenir de ce
passage de la chronique de Saint-Gall, qu'il n'avait cerlainemenl pas lue. C'est au moment
où Gharlemngne el son armée déboLichcnl sous les murs de Pavic : « L'empereur s'ap-
prochant un peu davantage, le jour devint plus noir que la nuit. Alors parut Charlemagne
lui-même, tout de fer, avec un casque de fer et des bracelels de fer. Une cuirasse de fer
protégeait sa poitrine de fer et ses épaules; sa main gauche tenait une lance de fer... Sou
visage intrépide jelait l'éclal du fer....» (Voir loul le passage traduit dans V Histoire littéraire
de M. Ampère, tome III, livre III, chap. vni.) Les mêmes situations ont produit les mêmes
images : rien ne se ressemble comme les batailles.
274 ANCIENS POÈTES FUAIVÇAIS.
partager les provinces ; mais la cour el le Louvre continuent de lui échapper.
Malherbe, qui rudoie Desportes, qui bille Ronsard et qui se chamaille avec
Régnier, peut négliger Du Rartas ; il ne le trouve pas sur son chemin.
Si, à l'intérieur et à y regarder de près, la gloire de Du Rarlas véritablement
diminue et ne s'enregistre pas définitivement, une certaine somme bruyante et
imposante de renom continue toujours. Je crois pouvoir noter sur une triple ligne
l'espèce de postérité qui se rattache à lui. 1° Poëte scientifique et théologique, il
trouve des sectateurs ou des contradicteurs; un écrivain bizarre, Christophe de
Gamon, publie, en 1609, sa Semaine ou Création du Monde contre celle du sieur
Du Burtas; au milieu de beaucoup de marques d'estime, il relève son prédéces-
seur sur divers points de cosmogonie ou de théologie. II se pique même d'être plus
exact que lui en physique, en histoire naturelle. En vient-il, par exemple, à cette
célèbre description du Phénix dont la mort et la résurrection, selon Du Bartas,
Nous montrent qu'il nous faut, ot de corps et d'esprit,
Mourir tous en Adam, pour puis renaître en Christ;
Gamon la reprend en sous-œuvre el en réfute en trois points toutes les bourdes,
comme il dit très-élégamment (1). Mais un ami de Guillaume Collelet, Alexandre
de Rivière, conseiller au parlement de Rennes, examine à son tour quelques
opinions de Gamon, et les réfute en vers également, dans son Zodiaque poétique
et philosophique de la Vie humaine (1619). C'est une triste et bien lourde posté-
rité pour un poëte que cette suite pédantesque et presque cabalistique qu'il traîne
après lui. 2° Chantre moral el chrétien, Du Bartas contribue à provoquer, à mettre
en honneur le genre des paraphrases bibliques et des poèmes sacrés ; ainsi on
rencontre Chassignet de Besançon, qui paraphrase les douze petits Prophètes en
vers français (1601); plus tard on a Godeau, d'Andilly, et les poèmes épiques sacrés
à la Des Marests. Je louerais très-volontiers Du Rartas de cette influence morale,
si cela faisait quelque chose à la poésie. On a dit que l'enfer est pave de bonnes in-
tentions; je ne sais trop ce qui en est pour l'enfer, et le mot me paraît dur; car,
moralement, les bonnes intentions méritent peut-être d'être comptées; ce quiestplus
sur du moins, l'enfer des mauvais poètes, le temple du mauvais goût reste ainsi
pavé. 5" C'est surtout à titre littéraire el pour le gofil, que je crois saisir une famille
très-réelle de Du Bartas, et qui, bien qu'elle ne l'avoue pas toujours, relève de lui
plus que d'aucun parmi les précédents. Si à Bertaut se rapportent plutôt les
affadis, à Du Bartas reviennent de droit les ampoulés. Il est bien le père ou le
grand-père de cette mauvaise lignée de poètes plus ou moins gascons et pesants,
(1) Ce Gamon a fait peut-être les vers les plus ridicules qu'on ait écrits en français ;
j'en cite (d'après Collelet) cet échantillon, tiré de son Printemps qui parut en 1600, dans
ses premiers Essais poétiques :
La nymphèle Printiène, en ce temps perruquet,
Muguette par les fleurs Priape aime-bouquel,
Qui, pour multiplier, libéral, recommence
Aux jardins ménagers d'impartir sa clémence ;
Aussi, qui çà, qui là, les courbes jardiniers
Vont semant les choux blancs, les humides pourpiers...
C'est de Targol. Il n'y a plus, après cela, que les petites maisons.
ANCIENS POÈTES FAANÇAIS. 27o
laiil iiHiciiiés jiar Boileau, Des Maresls déjà cité et son Cluvis, Saint-Amant et son
Moysc, Sciuléry et son Alaric, Chapelain et sa Pucellc, Brebetif et sa Pharsalc
aux provinces si cJiùre ; le plus tolérablement esliniahle serait encore le Père
Le Moyne avec son Saint Louis. Boileau a fait justice de tous sans aller jusqu'à
Du Bartas qu'il n'apercevait plus directement et qui était dès longtemps de côté.
Sorel, Colletet, eux mêmes, ces critiques retardataires, louent surtout l'auteur de
la Semaine pour la gravité de son sujet ; et ce n'est qu'avec une certaine réserve
qu'ils parlent de la vigueur de ses vers. La grande édition in folio de Du Bartas,
en 1611, peut être considérée comme son vrai tombeau (1).
Au dehors il n'en fut pas ainsi; sa renommée faisait son chemin ou mC'me con-
tinuait de grandir. Les plus honorables fortunes lui arrivaient. Traduit en vers
italiens (versi sciolti) par Ferrante Guisone en 1392, il suggérait cette année même
au Tasse l'idée du poème des Sept Journées que le noble infortuné commençait à
Naples et travaillait encore à Rome dans les derniers temps de sa vie. Les œuvres
complètes de Du Bartas paraissaient à Londres, en 1621, traduites en vers anglais
par Josué Sylvester. Quelques années plus tard, William L'Isle publiait, traduits
de nouveau en vers, quatre livres de la Seconde Semaine; il avait choisi ceux qui
célèbrent, par anticipation, l'Angleterre et le règne d'Elisabeth, Bacon, Morus,
Sydney, et aussi les grandeurs de la France. C'était, de la part du traducteur, une
manière de galanterie de circonstance pour l'union de Madame Henriette et de
Charles I"' et pour l'alliance des deux nations. On peut donc à peu près alllrmer,
d'après ces antécédents, que Du Bartas fut lu de Milton, comme il l'avait été du
Tasse. M. Marmier l'a trouvé traduit ou imité en danois par Arreboe qui florissait
au commencement du xvii" siècle, et en suédois par Spegel, vers le même temps
où Rosenhane imitait Ronsard. La gloire à l'étranger est un écho qui souvent
relarde. Du Bartas, déjà oublié et éliminé en France, faisait ainsi le tour de
l'Europe, et poursuivait, renouvelait en quelque sorte, ses succès de province. On
retrouve encore aujourd'hui sa réputation assez fraîchement conservée là-bas,
comme ces éléphants du Midi échoués on ne sait comment et conservés dans les
neiges du Nord. Mais la parole proférée par Goethe sur lui et sur ses mérites, si
inexacte même qu'elle puisse sembler, est bien certainement son dernier coup de
fortune, le dernier reflet inattendu après que le soleil est couché, et comme sa
suprême gloire. N'ya-t-il pas, dites-moi, dans toute celte destinée d'un poète qui
fut si célèbre, un utile enseignement de goût et une profonde leçon d'humilité?
S.UNTE -Beuve.
(1) Ou eu dccouvrivail bien encore des éditions postérieures; il m'en passe inic entre les
mains, de Rouen, 1625, mais mauvaise et sans les commentaires.
NAPLES
£:V iS4i.
Quand on arrive à Naples venant de Kome, le premier senlinienl dont on est
saisi en entrant dans cette nouvelle capitale, c'est une sorte d'étonnement de la
trouver si grande et si peuplée. Le calme profond qui règne à Rome, la solitude
grandiose de ses rues, ont donné à l'esprit d'autres pensées. On s'est habitué à
croire que l'Italie, autrefois si riche d'habitants, se dépeuple également sur toute
sa surface, et que toutes ses villes offrent le même aspect de décadence paisible et
majestueuse. Ce qu'on a entendu dire de Naples lutte bien contre ce préjugé, mais
en vain. Les connaissances acquises par ouï-dire ne sont pas suffisantes pour com-
battre les impressions qu'on reçoit par les jeux. Il y a d'ailleurs, dans cette tris-
tesse poétique de Rome, quelque chose qui pénètre l'âme profondément; on se
laisse aller, sans trop s'en rendre compte, à la langueur qu'elle inspire. Tout en
continuant de déplorer le silencieux repos qui a succédé à l'antique activité de l'I-
talie, on finit par s'y accoutumer, par le trouver doux, et on en vient à ne plus
concevoir un autre état possible pour ce peuple si abattu, mais si beau dans son
sommeil.
L'arrivée à Naples bouleverse toutes ces idées. A mesure qu'on approche, on est
frappé de la fertilité des campagnes et des riches cultures qui contrastent de
toutes parts avec la stérilité des environs de Rome. Peu à peu le mouvement de la
route s'accroît; on voit passer rapidement à ses côtés un grand nombre de ces
chars à trois places qui contiennent toujours sept ou huit personnes, juchées on ne
sait comment, sur le marche-pied, auprès du cocher, partout où il est possible de
s'accrocher avec le pied ou avec la main. En entrant dans la ville, on voit s'ouvrir
de tous côtés de longues rues, on traverse la place du marché où la foule est aussi
pressée que du temps de Masaniello, on débouche sur le port qui paraît plein de
navires, on passe devant le môle, le château neuf, les casernes, l'hôtel des minis-
ères, le théâtre de San Carlo, l'arsenal ; on aperçoit la rue de Tolède encombrée
LE ROYAUME DE NAPLES. 277
lie voitures dans une longueur d'une demi-lieue, on traverse la place du Palais, le
quai de Sainte- Lucie tout couvert de peuple, et on arrive au quartier des étrangers,
à tlhiaïa, c'esl-à-dire dans une rue magnifique, bordée d'un côté par de riches hô-
tels, et de l'autre par un jardin i)ul)lic qui s'étend le long de la mer, dans la plus
riante situation du monde. Il est dillicile de n'être pas étourdi de cette immensité,
de ce bruit, de celte multitude, de ces édiBces, de ces larges places, de cet ensemble
qui vous rappelle à la fois par tous les moyens que vous êtes dans une ville de
quatre cent mille âmes, la troisième de l'Europe.
Un second étonnemenl ne larde pas à s'emparer du voyageur qui arrive à Naples
avec les opinions reçues qu'on y apporte ordinairement. A peine installé, el après
avoir jeté un coup d'œil sur la baie dont le Pausilippe el le Yéâuve forment les
deux bouts, l'amateur de pittoresque se met à la recherche de ces fameux lazzaroni
dont il a tant entendu parler, el qui passent pour le type le plus accompli de la
misère insouciante el paresseuse. On lui montre bien sur le môle quelques mari-
niers, vêtus d'une chemise et d'un pantalon de toile blanche, qui écoulent, assis en
cercle, les récils d'un improvisateur, ou, sur le quai de Sainte-Lucie, quelques
pauvres diables, comme il y en a partout, qui jettent un œil d'envie sur les coquil-
lages ou fruits de mer étalés de tous côtés et sur les grandes chaudières de maca-
roni fumant; mais des lazzaroni proprement dits, de ces mendiants poétiques qu'il
espérait voir couchés par milliers sur le sol, il n'y en a plus. Dans ce pays du fnr
nicntc, tout le monde a l'air de faire quelque chose ; si l'on rencontre des oisifs, ils
ont plutôt l'altitude de gens aisés qui se délassent que celle de malheureux qui
cherchent leur dîner. Si le peuple de Naples est en général très-légèrement vêtu,
c'est qu'il n'a pas besoin de l'être davantage, et il ne porte pas plus de haillons
qu'aucun autre peuple du monde. On rencontre encore de temps en temps quel-
ques individus qui peuvent passer pour des lazzaroni, mais la classe n'existe plus.
Quand on parcourt l'intérieur de la ville, la première impression se fortifie.
Partout règne une activité industrieuse. Dans les beaux quartiers, on retrouve l'é-
clairage au gaz, les riches magasins, tout le luxe d'une capitale. D'élégantes voi-
tures de place stationnent de tous côtés, et à l'heure du corso les brillants équi-
pages se croisent en tout sens d'un bout à l'autre de Chiaïa. Dans les quartiers
populeux, c'est un autre aspect, mais qui ne décèle pas moins l'abondance. Des
milliers d'ouvriers travaillent au milieu de la rue; les forgerons battent le fer, les
menuisiers rabotent le bois, tous les métiers s'exercent en plein air. Les mar-
chandes d'eau glacée se montrent partout avec leur petit tonneau et leur comptoir
mobile ; de longues tables, chargées de fruits, de pastèques et d'autres comestibles
aux plus bas prix, paraissent Irès-fréquentées par les consommateurs. Les maisons,
dont toutes les fenêtres sont ornées de balcons à l'espagnole, ont un air d'élégance
el presque de propreté qui charme;, la plupart sont peintes de couleurs riantes,
surtout dans les environs du port. Le bien-être et la bonne humeur respirent sur
tous les visages. Les rues, parfaitement pavées de lave, sont aussi bien entretenues
que celles de nos premières villes de province. Sur plusieurs points, les maçons et
les terrassiers sont à l'œuvre pour construire des chaussées, niveler des terrains,
élargir des voies trop étroites, rendre la circulation plus facile. Partout enfin, on
sent, on touche en quelque sorte les preuves évidentes d'un progrès matériel très-
marqué, et l'on se demande si c'est bien là Naples, la cité de l'incurie traditionnelle
et proverbiale.
De la vieille réputation du pays, un seul point se trouve encore justifié : je veux
278 LE ROYAUME DE NAPLES.
parler des voleurs. Ce dernier trait de la physionomie locale paraît destiné, il est
vrai, à disparaître comme les autres ; mais, avant de s'effacer entièrement, il fait
une très-belle défense. De grands efforts ont été tentés depuis quelque temps par
le gouvernement pour organiser une répression efficace; un ministre de la police,
un préfet de police spécial pour la seule ville de Naples, un grand nombre d'agents
de tous les degrés, travaillent à établir la sécurité dans les rues de la capitale. Des
peines sévères sont infligées sans miséricorde aux délinquants; on parle de bas-
tonnades appliquées militairement sur le lieu même à ceux qui sont pris en flagrant
délit. Il en est résulté que le vol ne se pratique plus à Naples avec cette hardiesse
originale qui donnait une si grande réputation à la rue de Tolède dans les romans
espagnols; mais le Napolitain a un tel goût naturel pour le bien d'autrui, qu'il n'a
pu s'en guérir tout à fait : les filous, poursuivis et traqués de toutes parts, se sont
rabattus sur les mouchoirs qui leur sont en quelque sorte abandonnés jusqu'à
nouvel ordre par la tolérance du gouvernement, et ils exploitent avec acharnement
cette proie, la seule qui leur soit encore permise. En attendant, les attaques noc-
turnes ont déjà cessé presque complètement, grâce aux mesures énergiques qui
ont élé prises, et on peut espérer que, dans quelques années, si la décadence con-
tinue, un étranger pourra rentrer chez lui avec son mouchoir dans sa poche, après
s'être promené dans Naples, ce qui est sans exemple dans ce moment-ci.
Quand les voleurs auront disparu comme les lazzaroni, on pourra dire que l'an-
cienne cité aura définitivement fait place à la nouvelle. Regrette qui voudra ce que
la physionomie de Naples empruntait d'original et de caractéristique à sa popula-
tion vagabonde et à l'absence de toute police. Pour moi, je ne puis croire que le
spectacle de la dégradation humaine soit absolument nécessaire pour amuser
l'oisif en voyage, et je ne sais pas en quoi l'ordre et la prospérité peuvent être in-
compatibles avec le plaisir que donne l'aspect d'un pays nouveau. Sans doute on
y perd ces singularités grossières qui sautent aux yeux du premier abord et qui
constituent pour les moins clairvoyants des différences tranchées entre les peuples;
mais si celle extrême diversité ne peut être acquise qu'aux dépens de ceux qui la
donnent, elle a moins de valeur pour moi. Je ne crois pas d'ailleurs que les origi-
nalités nationales perdent beaucoup, au fond, dans les progrès des améliorations
communes ; l'apparence seule devient uniforme, c'est à l'observateur à retrouver
sous la ressemblance la variété réelle. Cette variété ne s'éteint jamais: elle se
transforme, elle se raffine, mais elle ne peut périr, parce qu'elle tient à la nature
même du sol et du climat, à la distinction des races et des origines. L'intérêt
qu'elle excite n'en est que plus vif quand il faut la rechercher, la deviner en
quelque sorte, et elle joint à son attrait naturel tout le charme d'une conquête,
quand on la force à se découvrir, toujours vivante et indélébile, sous le vêtement
qu'elle avait emprunté.
Naples sera toujours Naples, c'est-à-dire le pays d'Europe où la vie est le plus fa-
cile, le ciel le plus affable, le plaisir le plus naturel. Je ne vois pas que les mille
pêcheurs de sa baie soient moins pittoresques depuis qu'ils font de meilleures af-
faires, ni que ses délicieu.ses nuits aient moins de douceur depuis qu'on peut s'y
livrer tout entier sans craindre d'être arrêté par un malfaiteur au milieu de sa
rêverie. Les gens qui ne voyagent pas sont en général les plus grands partisans de
cette partie de la couleur locale qui tient à la barbarie, c'est qu'ils ne l'ont vue
qu'en imagination, et qu'ils ne savent pas combien elle perd à la pratique. Au
reste, que ceux qui trouvent prosaïque d'avoir sous les yeux le spectacle de l'ai-
LE ROYAUME DE NAPLES. «70
sance publique, et d'en j(Miir avec sécurité, se hasardent, s'ils veulent, dans les
nionta^Mies de la Calabre, pour y ciiercher la misère et le brigandage, que la civi-
lisation n'en a pas encore chassés. Pour nous, qui restons à Naples, nous ne man-
querons i)as d'études à faire, si nous voulons nous rendre compte de ce qui est
sans doute moins frappant et moins dramatifiue, mais qui n'est pas moins intéres-
sant peut-être, c'est-à-dire le mouvement qui s'accomplit dans le sein de cette so-
ciété napolitaine, et qui est, à notre sens, la véritable nouveauté, la singularité
actuelle du pays, tout autant que les bandits et les lazzaroni ont pu l'être dans
d'autres temps.
Ce mouvement peut être caractérisé par un mot. c'est le produit des idées et des
institutions françaises. Naples est la ville la plus française de l'Italie, peut-être
même n'avons-nons laissé nulle part en Europe d'aussi fortes traces de notre pas-
sage. Il y a eu toujours entre Naples et la France je ne sais quelles affinités mysté-
rieuses. Ce sont des Français, des Norn)ands, qui ont créé le royaume de Naples,
au XI'' siècle, et qui y ont porté la féodalité; c'est un Français, Charles d'Anjou,
qui en a fait, deux cents ans après, le siège d'une puissance et d'une politique qui
n'ont pas encore été justement appréciées. Au xV siècle, Charles VIII y passe
comme un éclair éblouissant; au xvii'', c'est le duc de Guise qui y ramène le nom
français; de nos jours, c'est la république parthénopéenne et le roi Joachim Jlurat.
Les influences qui ont combattu la nôtre, et qui ont dominé dans les inter-
valles de nos apparitions, ont été diverses. La plus puissante et la plus durable de
toutes a été l'influence espagnole. L'Espagne a gouverné Naples pendant deux siè-
cles entiers, et a fortement imprégné de son génie le génie national. Mais son ac-
tion n'a pas pénétré aussi profondément que l'action de la France; la France se
montreà la fois à Naples au commencement et à la fin, au xi*^ siècle et au xix"; elle
a le premier mot et le dernier.
Il y a cent ans, la ville de Naples avait une physionomie tout espagnole, quoi-
qu'elle eût été momentanément occupée par les impériaux. Les fanatiques de couleur
locale, s'il y en avait eu dans ce temps-là, n'y auraient pas plus trouvé leur compte
qu'aujourd'hui, en ce sens que l'aspect général de la ville, les mœurs de ses habitants,
le genre de vie qu'on y menait, n'étaient pas sensiblement différents de ce qu'ils
étaient à Madrid, à Séville ou à Barcelone. Il en a été de tout temps ainsi dans le
monde, soit dit en passant; presqu'à chaque époque, une influence générale se
répand, qui modifie à sa manière le caractère particulier de chaque pays. Au temps
dont il s'agit, c'était encore l'Espagne qui donnait le ton en Europe et en Amérique.
Seulement la décadence, qui devenait sensible dès lors dans toute la monarchie
espagnole, était plus marquée encore à Naples qu'ailleurs. L'administration des
vice-rois, assez habile dans l'origine, avait suivi la même loi de dépérissement que
le reste de l'immense empire de Philippe II ; et comme la nation asservie ne réagis-
sait pas dans l'intérêt de son propre salut, elle était livrée à une dissolution sans
limites. Les fautes des hommes semblaient être parvenues à tarir jusqu'aux sources
de la vitalité publique, dans le pays le plus riche et le plus fertile de l'Europe; il
n'y avait plus que misère, ignorance, anarchie et dépopulation.
Trois millions d'hommes tout au plus, décimés par les disettes, les épidémies et
les excursions des Turcs sur les côtes, habitaient le royaume de Naples en-deçà du
Phare, qui en compte aujourd'hui le double. La confusion des législations et des
jurisprudences avait donné naissance à une armée de gens de loi qui dévoraient
toutes les propriétés privées. Les prêtres et les moines formaient une autre armée
280 LE ROYAUME DE NAPLES.
qui vivait dans la richesse et dans l'oisiveté; on n'en comptait pas moins de cent
douze mille dans le royaume. La moitié des terres appartenait à l'Église, l'autre
moitié aux barons, restes dégénérés de l'ancienne féodalité normande. Des taxes
onéreuses épuisaient la production dans ses sources mêmes, pour obtenir les tributs
énormes qui étaient envoyés annuellement à Madrid, et qu'un écrivain napolitain
évalue à plus de deux milliards de francs en un siècle. Il n'y avait d'autre route
ouverte dans tout le pays que celle de Rome à Naples. Le peuple était réduit, an
milieu même de la capitale, à la condition des bêtes. Des bandes d'assassins et de
voleurs s'organisaient impunément sous les yeux de l'autorité et commettaient en
plein jour les plus grands crimes. Les trois quarts du sol restaient en friches.
L'armée, sans discipline et sans nationalité, n'était qu'un l'amas d'étrangers et de
gens sans aveu, contraints par tous les moyens à s'enrôler; la marine n'existait pas.
C'est de cette époque que date la mauvaise réputation de Naples, réputation
qui a été encore méritée longtemps après, car il faut des siècles pour détruire le
mal que des siècles ont fait.
La régénération du pays commença à l'avènement de l'infant don Carlos, depuis
Charles IIL Ce prince tenait de près à la maison royale de France, puisqu'il était
fils de Philippe V et arrière-petit-fils de Louis XIV. Ce fut avec l'épée que son père
tenait de son illustre aïeul qu'il entreprit de rendre d'abord l'indépendance, ce
premier des biens, au royaume de Naples. Il y réussit, et fut couronné, en 1735,
roi des Deux-Siciles. Quand il n'aurait apporté aux Napolitains que l'affranchisse -
ment de leur patrie, après deux cents ans de servitude, il aurait des droits éternels
à leur reconnaissance ; mais ce n'est pas là que se bornèrent ses bienfaits. C'était
alors le temps où les idées de la philosophie française commençaient à se répandre
dans le monde; sur plusieurs points de l'Europe et surtout en Italie, les princes se
mettaient à la tête des réformes provoquées par ces idées; à Milan, le comte Fir-
miani, pour l'empereur; à Parme, un Bourbon assisté d'un Français, M. Dutillot; à
Florence, l'archiduc Léopold, essayaient de réparer par une bonne administration
les suites funestes des régimes antérieurs, et transportaient les principes de la
philosophie moderne dans le gouvernement des États.
Le nouveau roi de Naples ne fut pas des derniers à suivre cette impulsion salutaire.
Secondé par un ministre intelligent, le marquis ïannucci, il entreprit l'application
du remède avec une vigueur proportionnée à l'étendue du mal. Cette tâche fut
poursuivie par le même ministre sous la minorité du fils de Charles III, et durant
plus d'un demi-siècle, de 1733 à 1789, la lutte fut constante entre les abus de
l'ancien régime, défendus par les habitudes, et l'esprit d'innovation, représenté
par l'autorité royale. On vit peu à peu les tribunaux réformés, le nombre des
couvents diminué, les plus mauvais impôts abolis, les droits féodaux restreints; de
nouvelles routes furent ouvertes, de grands édifices publics furent construits, des
encouragements furent donnés à l'agriculture, au commerce, à la navigation. Tout
l'antique édifice ne disparut pas à la fois,maisil reçut de violentes secousses; à l'appel
d'un gouvernement plus éclairé, le peuple napolitain se réveilla, et finit par croire un
peu plus à lui-même. La population s'accrut rapidement; en 1789, elle passait
déjà quatre millions et demi d'habitants. Plus tard, le royaume de Naples a eu
beaucoup à souffrir de ses rois, qui ont voulu comprimer le mouvement après l'avoir
provoqué; mais il ne devra jamais oublier que la famille des Bourbon l'a tiré en
quelque sorte de la mort pour le ramener à la vie.
Quand la révolution française vint révéler les dangers que les idées nouvelles
LE ROYAUME DE NAPLES. 281
uvaienl pour les trônes, la reine de Naples, Marie-Caroline, sœur de noire malheu-
reuse Marie-Antoinelle, sentit plus vivement que personne le coup qui venait de
frapper la royauté. Par rintluence de ses conseils, tout changea brusquement dans
les Etats de sou mari ; aux traditions de libéralisme laissées par Charles III succéda
un despotisme ombrageux. Les idées nouvelles avaient eu le temi)S de jeter de
profondes racines; elles résistèrent, et une seconde lutte s'engagea, plus violente,
plus passionnée que la première. On sait quelles ont été les péripéties de ce drame
terrible qui a ensanglanté Naples pendant trente ans; trois fois la révolution l'a
emporté, en 1799, en 1805 et en 1820, tantôt par l'aide de la France, tantôt par
ses propres forces, et a successivement fondé, sur le modèle de notre pays, une
république, une monarchie à l'impériale et une monarchie constitutionnelle; trois
fois la royauté absolue a repris l'avantage, une première fois ramenée i)3r les bandes
calabraises du cardinal Ruffo, «ne seconde fois soutenue par les Anglais, et une
troisième par les Autrichiens; et, dans cette succession de combats et de cata-
strophes, ce beau royaume a payé peut-être plus qu'un autre le fatal tribut de
sang et de larmes imposé à tous les peuples que travaille le génie des révolutions.
Mais si le royaume de Naples a vu toutes les horreurs qu'apportent d'ordinaire
avec elles de pareilles crises, il en a retiré aussi presque tous les avantages qu'elles
font payer si cher. La royauté a vaincu dans le gouvernement, la révolution a
vaincu dans la société. Les efforts des patriotes napolitains n'ont pas été tout à fait
perdus; rien n'a survécu de l'ancien régime que le roi. La république a commencé
par faire main-basse, à Naples comme en France, sur tout ce qui restait de l'or-
ganisation barbare du moyen âge; l'administration des rois Joseph et .loachim est
venue ensuite régulariser, comme chez nous, l'empire, cette transformation radicale
du pays. Les fidéi-commis, qui immobilisaient la propriété territoriale, ont été
supprimés ainsi que tous les privilèges de la noblesse; les biens immenses du
clergé ont été pour la plupart confisqués et vendus, pour éteindre la dette publi-
que. Les terres féodales dont la propriété était incertaine et contestée ont été
partagées entre la couronne, les seigneurs, les communes et les particuliers. Un
système judiciaire, administratif et financier, calqué sur le nôtre, a remplacé le
chaos informe des juridictions et des impositions antiques. Les nouveaux codes
français, promulgués sous le roi Joseph et maintenus presque dans leur entier par
le roi Ferdinand, ont substitué la précision de leurs dispositions et l'esprit vraiment
humain de leurs principes à l'inextricable labyrinthe des lois grecques, lombardes,
normandes, impériales, angevines, espagnoles, autrichiennes, ecclésiastiques, dont
l'incertitude n'était pas le plus grand défaut, et qui ne consacraient pour la plupart
que l'injustice et la violence.
Tant qu'a vécu le vieux roi Ferdinand, et même tant qu'a duré le règne de son
fils, qui avait été témoin, lui aussi, des luttes de la révolution contre la monarchie,
le progrès naturel qui devait être la conséquence de celte rénovation sociale a
marché lentement. Il n'a pris un essor marquéque depuis l'avènement du roi actuel,
en 1850. Ferdinand II a fait preuve à la fois de générosité et d'habileté. Son
aïeul et son père n'avaient accepté qu'avec défiance les faits accomplis; en même
temps qu'ils reconnaissaient la nécessité, ils entretenaient autour d'eux les vieux
abus, et persécutaient les partisans des idées nouvelles. Le roi actuel a compris,
au contraire, comme Charles III, que l'autorité royale ne pouvait désormais que
gagner en s'assimilant l'esprit civilisaleur de la société moderne. Venu après l'ère
des bouleversements, il a rétabli l'ancienne harmonie entre les deux ennemis qui
TOIE I. 19
282 LE noYArittE de naples.
ont lullé si longlcmps sans que l'un des deux ait pu abattre l'autre. En brisant
toutes les classes, en détruisant tous les privilèges, la révolution a travaillé à Naples
pour le pouvoir absolu, et le pouvoir absolu ne craint pas à son tour de montrer
quelque bienveillance pour la révolution. Tous deux se sont rencontrés face à
face sur les débris du pouvoir féodal, et ils se sont donné la main.
Naples est donc une société égalitaire comme la nôtre, gouvernée par le prince
le plus absolu qu'il y ait peut-être en Europe. Voilà son originalité actuelle. Un lel
étal de choses peut-il durer toujours, et la liberté civile ne doit-elle pas conduire
tôt ou tard à la liberté politique? C'est ce que je ne voudrais ni affirmer ni nier.
Tout ce que je sais, c'est que pour le moment il n'en est pas question. L'expérience
a prouvé que l'agitation naturelle au Napolitain le rendait peu propre à l'exercice
de la liberté. Les peu[)les méridionaux ont besoin d'un plus long noviciat (|ue les
autres pour arriver h se gouverner eux-mêmes, d'abord parce que la servitude y
est plus ancienne et y a été plus pesante que partout ailleurs, ensuite parce que la
mobilité de leurs sentiments et l'activité de leurs imaginations les poitent trop vile
à l'excès qui tue le princi[)e. Et ce qui est vrai des peuples méridionaux en général
l'est surtout du peuple napolitain en particulier. Son défaut de cohésion et son
amour du changement ont toujours été tels, qu'il n'a pas même su défendre à lui
seul son indépendance nationale. Tout lui est venu de l'étranger, la liberlé comme
l'oppression.
Aussi tout le monde paraît-il d'accord aujourd'hui pour écarter ou du moins
pour ajourner toute pensée immédiate d'affranchissement politique. Les journaux
ont parlé, il y a quelque temps, d'une conspiration découverte à Aquila. Je ne .sais
<iuelle a pu être la portée de cette conspiration, mais j'ai peine à croire qu'elle ail
eu de grandes ramifications dans la ville de Naples. Ce n'est pas que l'esprit de
conjuration ne soit en quelque sorte endémique dans le pays. Depuis Pythagore, on
a conspiré de tout temps à Naples, et, sans remonter aux temps primitifs, il suffit
de rappeler que le carbonarisme est sorti de là pour se répandre en Euro|)e.
Quelle que soit cependant la disposition naturelle des Napolitains pour les affilia-
tions et les machinations mystérieuses, je ne crois pas (jue ces sortes de trames
soient parmi eux aussi en faveur qu'autrefois. On commence à comprendre, à Na-
ples comme partout, que la société moderne, avec son goi!it pour la publicité, la
discussion, l'autorité du nombre, est incompatible avec les complots. On sait que,
si jamais la nation peut être appelée à prendre part à son gouvernement, c'est du
progrès pacifique des idées et des intérêts qu'il faut attendre celte conquête, non
d'un de ces coups de main audacieux qui n'ont presque jamais réussi et qui ne sont
d'ailleurs que des moyens surannés, empruntés à un état social en déclin. Chacun
donc, même parmi les hommes les plus dévoués à la cause de la liberté, se montre
disposé à développer patiemment les germes de perfectionnement matériel et moral
contenu dans la législation nouvelle, en se confiant pour le reste dans l'avenir.
De son côté, le roi s'applique à faire de son immense pouvoir le meilleur usage
possible. Quand il a pris le gouvernement, la violence des persécutions politiques
et le gaspillage des finances menaient droit à une nouvelle révolte et à la banque-
route. Il a amené avec lui la tolérance et l'économie, qui ont détourné ce double
danger. Les courtisans vont jusqu'à le taxer d'avarice, parce qu'il s'attache à main-
tenir l'équilibre entre les recettes et les dépenses et à améliorer par tous les moyens
le crédit public; c'est là une accusation ijui est bonne à entendre quand il s'agit
d'un roi absolu. Les prodigalités de l'ancienne cour ont cessé, voilà ce qui est vrai;
LE UOVAUMIÎ Ui: >API>E6. 2Hô
l'argent n'en esl que plus abondant pour les <lé[)enses utiles. Les piosciiplions ont
cessé en même temps. Vieux serviteurs de lu monarchie légitime et anciens défen-
seurs des ditlérenls essais révolutionnaires vivent ensemble sous la même |)rolec-
tion. Le roi a fait plus : au mois d'août dernier, il a api)elé dans son conseil deux
nouveaux ministres, MM. Nicolini et Forlunato, qui ont rempli tous deux des fonc-
tions publiques sous le roi Mural, et, ce qui est plus remarquable encore, M. Nico-
lini, qui était professeur de droit, ayant demandé à continuer son cours malgré
son entrée au ministère, Ferdinand II y a consenti. M. Nicolini esl un homme très-
res|)ectable, très-considéré, connu en Europe par des travaux estimés sur le droit
pénal. Un pareil choix est significatif, surtout avec la concession qui lui .sort de
commentaire.
Je sais ce qu'on peut reprocher à cette suspension d'armes (|ui semble éteindre
les anciens partis. La continuation de la lutte aurait développé des qualités péril-
leuses, mais fortes; la paix repose sur un amolli.ssement général des caractères et
sur le sommeil des nobles pa.ssions. Le mal est réel ; il n'y a pas de bien dans le
monde sans un mélange de mal. Un tel inconvénient était d'ailleurs à peu près iné-
vitable. Les fiers caractères et les passions héroïques sont naturellement rares à
Naples. Celle ville a produit de très-grands citoyens, et parmi ceux de ses enfants
qui sont morts victimes de leur amour pour la liberté, il en est qui ont montré
dans les supplices une fermeté sloïque, supérieure peut-être à ce que l'antiquité eut
jamais de plus admirable. Mais ce ne sont là que des exceptions. Il a toujours
manqué à Naples cette masse commune de convictions et de courages qui peut seule
servir de base à des institutions libres. Ce n'est p;is en un jour qu'un peuple se
relève de cet épuisement moral qui est le résultat d'un long esclavage. Le désar-
mement actuel n'a supprimé que ces protestations isolées de quelques âmes d'élite,
fort belles sans doute, mais inutiles; on n'y perd que de glorieux martyrs. Bien
plus, si quelque chose est propre à former un jour un esprit public vigoureux, c'est
précisément cette propagation des mœurs et des vertus moyennes qui s'étend à
l'ombre protectrice du pouvoir absolu, gagne au relâchement même des volontés
en rapprochant de tous ce qui n'était que l'apanage brillant de quelques-uns, et
substitue une nation à une multitude.
Aujourd'hui le royaume de Naples, en y comprenant la Sicile, est un État de
8 millions d'habitants, qui paie un budget d'environ 120 millions de francs, et
qui entrelient sur pied de paix une armée de quaranle à cinquante mille hommes.
On voit qu'il peut prétendre à l'un des premiers rangs parmi les États secondaires
de l'Europe. En retranchant la Sicile, et en effet la Sicile doit être mise à pari sous
tous les rapports, comme je le montrerai plus tard, les Étals de terre ferme ont à
eux seuls une population de plus de 6 millions d'âmes, et paient sans effort un
budget de plus de 100 millions. Celte situation, qui contraste si fort avec toute
leur histoire, est due à une réorganisation à peu près complète que le reste de
l'Europe paraît à peine soupçonner. Je vais passer en revue les faits principaux qui
se rattachent à cette réorganisation. Les chiffres que je citerai à l'appui de mes
observations sont aussi authentiques qu'ils peuvent l'èlre quand il s'agit d'un pays
où il n'y a pas de publicité. Les uns ont été recueillis par moi sur les lieux mèaie,
les autres .sont empruntés à l'excellent ouvrage publié en 1859 à Florence par M. te
colonel Serristori sur la statistique de l'Italie, et au volume non moins curieux que
M . Fulchiron vient de publier sur le royaume de Naples. Si ces chiffres ne sont pas
d'une exactitude mathématique, ils sont au moins très-approximatifs, et cela suffit.
284 LE ROYAUME DE NAPLES.
Voyons d'aborJ quoi est l'élal acUicl des trois anciens cléments do la société na-
liolilaine, la noblesse, le clergé et le peuple. Forcés par les lois nouvelles de nieltre
leurs biens en liquidation, les nobles n'ont plus, pour la plupart, cotte magnifique
apparence de fortune que donnait aux anciennes familles la permanence entre
leurs mains des propriétés les plus grevées de charges de tout genre. Us n'ont pas
conservé davantage cet esprit turbulent et dominateur qui avait rendu célèbres ati
moyen âge les barons napolitains, et qui n'a pas été une des moindres causes de
la désorganisation constante du pays. Franchement soumis à la législation com-
mune, ils en acceptent tous les devoirs, et ne sont distingués des autres citoyens
que par l'éclat qui s'attache à leurs noms. Les litres de ducs et de princes abondent
parmi eux; c'est un reste de l'ancienne manie nobiliaire, ce n'est pas un signe de
domination réelle. Quelques-uns remplissent auprès du roi des charges de cour,
coquine leur donne pas plus d'ascendant qu'à d'autres sur la marche du gouver-
nement. Un grand nombre tient à honneur de professer des opinions libérales.
Ceux-là forment une société aussi remarquable par l'intelligente urbanité des ma-
nières que par l'absence de tout préjugé. A la grâce ouverte de leur accueil, à l'in-
dépendance de leur langage, on se croirait au milieu de nos meilleurs salons fran-
çais, ceux où la bonne vieille politesse s'unit à la liberté des mœurs nouvelles. Les
premiers parmi eux ont pris une grande part à leurs trois révolutions.
Le nombre des diocèses était, il y a cent ans, de cent trente-un. 11 est aujour-
d'hui de quatre-vingt-six, dont vingt archevêchés et soixanle-six évèchés. Le
nombre dos prêtres a diminué dans une proportion plus forte; de cinquante-six
mille qu'ilsétaient en 1741, ils n'étaient déjà plus que quarante-sept mille en 1806,
el ils ne sont pas plus de vingt-six mille aujourd'hui. Il n'est pas à désirer que ce
nombre diminue encore, car il n'est pas au-dessus de ce qui est strictement né-
cessaire pour le service divin. C'est surtout sur les couvents que le coup a porté.
Deux cent treize couvents ont été supprimés à la fois par l'administration française.
Le roi, à son retour, n'en a rétabli que trente-six. Des trente-un mille moines et des
vingt-trois mille religieuses qui peuplaient autrefois ces couvents, il ne reste que
onze mille moines et neuf mille religieuses; la réduction a donc été de près des
deux tiers. Une amélioration sensible s'est manifestée en même temps dans la dis-
cipline du clergé, tant séculier que régulier; en perdant ses énormes revenus, il a
grandi en vertu et en piété. Quant à l'esprit, l'Église napolitaine a été de tout
temps très-indépendante du saint-siége, et, sous ce rapport, elle a peut-être plus
perdu que gagné dans la révolution. Mais aussi l'énergie de l'ancienne tradition
n'est plus aussi nécessaire depuis que l'autorité royale a pris sur le clergé, comme
sur le reste, un ascendant absolu. C'est au roi maintenant à se défendre contre
Rome, puisqu'il a tous les pouvoirs dans les mains; l'Église napolitaine ne peut
être pour lui ni un appui ni un embarras.
C'est surtout en ce qui concerne ces deux classes qu'on peut craindre que l'af
faibbssement n'aille trop loin. Je conviens moi-même que la réaction est là près de
l'excès. Il n'est pas sans inconvénient que le clergé napolitain ait si peu d'initiative;
je n'aime pas non plus que la noblesse soit tellement en dehors de la direction des
affaires publiques. Par la suppression des privilèges, on a cherché à produire l'é-
galité dans la liberté, el l'on n'a encore obtenu que l'égalité dans l'obéissance. Il
est utile que ces deux grands corps passent par cette épreuve pour se dégager com-
plètement de ce qu'ils avalent d'incompatible avec les exigences du présent. 11 se-
rait fâcheux néanmoins que tout pérît en eux, car tout n'était pas mauvais. On est
LE ROYAUME DE .-VAI'LES. 280
Irop géiicialointiil porlé en France à ne voir dans la noblesse el dans le clergé que
dos insliinncnls d'oppression : ils peuvent èlre aussi, et ils oui élé souvent à Naples
des instruments de résistance. Je regretterais même, au point de vue politique,
que les couvents achevassent de disparaître. Réduits à une juste mesure, les ordres
monastiques ne sont pas inutiles dans une société. Outre qu'on serait alUigé de voir
les célèbres abbayes de Montcassin et de la Cava vides de leurs habitants, je sais
qu'il se conserve dans ces antiques retraites un esprit plus indépendant (pfon ne
croit. C'est d'un couvent qu'est sorti Campauella pour organiser contre la domina-
tion espagnole sa mystérieuse conspiration de moines, de philosophes, de bandits
el de Turcs.
Le danger n'était pas le même pour le peuple, (jui ne pouvait que gagner en
changeant. Je ne parle pas du peuple des provinces, qui est resté à peu près le
même, mais du peuple de la capitale, si nombreux et jadis si avili. Sans doute, il
n'est plus aussi remuant, mais son goût pour les insurrections tumultueuses n'est
pas à regretter; ce n'était chez lui qu'un désordre de plus et non un signe de vi-
gueur réelle. Il réfléchit un peu maintenant, il compte surtout beaucoup mieux, et
il travaille tant qu'il peut. Il se sent à la fois contenu et protégé. Vous le voyez ré-
pandu en foule sur les quais, dans les rues, sur les places publiques, et partout
vous le trouvez actif, empressé, ingénieux à se rendre utile, quelquefois même fa-
tigant à force de bonne volonté; du reste, gai comme autrefois, mais d'une gaieté
douce et bienveillante. J'ai vu des enfants demander l'aumône d'un ton pleureur
et s'interrompre tout à coup au milieu de leur lamentation, pour rire eux-mêmes
de la comédie qu'ils jouaient. C'est qu'en effet, quand le peuple mendie à Naples,
c'est moins par besoin que par envie de faire un profit de plus ; ou veut voir si le
seigneur étranger se laissera tromper, et, si par hasard il résiste, on s'en moque.
La superstition aussi s'en va du même pied que le reste. Le Napolitain ne croit
plus autant à son cousin saint Janvier. Tous les ans, le fameux miracle s'opère avec
moins de solennité, et les démonstrations bruyantes usitées en pareil cas ne se font
guère plus que du bout des lèvres.
En même temps que les anciennes classes se modifiaient ou se détruisaient, il se
formait une classe moyenne, ce fonds commun des sociétés modernes. Dans ce pays
qui a été si longtemps un des plus féodaux du monde, l'action des nouvelles lois
a été déjà si sensible, que l'on y a compté deruièrement plus de treize cent mille
cotes foncières. Or, en supposant que le nombre des véritables contribuables ne
soit que d'un million, pour tenir compte des propriétaires qui possèdent des terres
dans plusieurs communes, ce serait encore un contribuable par six habitants. Si
nous évaluons chaque famille à quatre ou cinq têtes, et si nous admettons, ce qui
est généralement reconnu, que les chefs de famille paient à peu près seuls l'impôt,
on verra combien peu de familles resteront en dehors de la propriété foncière; il
y en aura tout au plus une sur cinq. Ce fait extraordinaire suffirait, à défaut de
tout autre, pour donner une idée du bouleversement total qui s'est opéré dans la
société napolitaine. La propriété y a passé en (jnelque sorte, en quarante ans, d'une
extrémité à l'autre. En France, le nombre des cotes foncières est égal au tiers du
chiffre total de la population; dans le royaume de Naples, il est d'un peu moins
du (juart. On voit que la différence n'est pas grande. Celte différence disparaît
même tout à fait quand on songe qu'il y a encore dans le royaume de vastes espaces
qui appartiennent au domaine, et que les cotes ne portent que sur le reste.
II suffit de parcourir l'almanach royal, publié tons les ans dans la forme du nôtre
286 LE ROYAUME OE NAPLES.
par rimpiimeiie royale napolitaine, pour voir combien l'organisation du pays est
semblable à celle de la France, moins la liberté. Le conseil d'Étal ou con^il privé
est le premier corps politique; il est présidé par le roi, ou, en son absence, par le
président du conseil. Les affaires se préparent seulement dans le conseil des mi-
nistres, et se décident dans le conseil privé, excepté les questions extérieures, qui
se traitent directement entre le ministre spécial et le roi. Celte combinaison a été
imaginée pour donner à chaque affaire au moins l'apparence d'un double degré d'in-
struction ; elle remplace tout le mécanisme compliqué de notre système politique.
Les ministères sont au nombre de huit : la présidence du conseil, les affaires exté-
rieures, la justice, les affaires ecclésiastiques, les finances, l'intérieur, la guerre et
la marine en un seul département, et la police générale Tous ces ministères sont
réunis, depuis 1825, en un seul hôtel, vaste édiDce qui sert en même temps de
Bourse, et qui a deux entrées sur les deux points les plus fréquentés de la ville, la
rue de Tolède et la place du Château. Les attributions des différents ministres sont
à peu près les mêmes que chez nous, excepté pour la présidence du conseil, qui a
des attributions spéciales, comme la garde du sceau royal, la direction de l'impri-
merie royale, le dépôt des lois et décrets, etc.
Du reste, les bureaux des ministères sont organisés comme à Paris, et la centra-
lisation est peut- èlre poussée encore plus loin qu'en France. Ce qu'on appelle la
Consulta générale n'est autre chose que notre conseil d'État; elle est partagée en
comités qui correspondent aux divers ministères, et présidée par un membre du
conseil privé. Dans l'ordre administratif, le royaume est divisé en quinze provinces
ou départements, divisées elles-mêmes en cinquante-deux districts ou arrondisse-
ments, et ceux-ci en raille sept cent quatre-vingt-dix communes. Chaque province
est administrée par un intendant ou préfet, chaque district par un sous-intendant
ou sous-préfet, chaque commune par un syndic ou maire. Auprès de chaque inten-
dant ou préfet est un conseil d'intendance ou de préfecture. Tous les ans, dans le
chef-lieu de chaque province, se rassemble un conseil provincial qui a les mêmes
attributions que notre conseil général, et dans chaque district un conseil de district
qui correspond à notre conseil d'arrondissement. Enfin, dans chaque commune, le
maire ou syndic préside un conseil municipal appelé décurionat, qui se réunit tous
les dimanches. Ces diverses assemblées servent à la répartition des impôts, volent
des centimes additionnels pour les dépenses locales, etc. Quoique nommés par le
roi, leurs membres ont montré, dans plusieurs circonslances, une indépendance
réelle, et la tendance de tous les bons esprits, h Naples, même dans le gouverne-
ment, est de rendre leur action plus libre encore.
Nous retrouvons la même ressemblance dans le système financier. Les diverses
contributions sont : la contribution foncière, les douanes, l'impôt sur le sel, le mo-
nopole du tabac, les droits d'enregistrement et de timbre, etc. La seule différence
essentielle, c'est que les impôts indirects, comme les douanes, le tabac, sont en
ferme au lieu d'être en régie. Il y a aussi quelques taxes particulières au royaume
de Naples, comme le droit sur la neige, qui est un objet de première nécessité dans
ce climat brûlant. Il est resté sans doute beaucoup d'imperfections de détail dans
la manière dont ces différents impôts sont perçus. On doit aussi regretter que le
roi de Naples, à l'exemple du pape, ait cru devoir conserver la loterie, qui a plus
de dangers encore dans les pays méridionaux qu'ailleurs, à cause de l'ardeur natu-
relle des imaginations. Il n'en faut pas moins reconnaître l'immense supériorité de
ce système-financier sur l'ancien. Les inégalités qu'il présente encore tiennent à la
LK nOYAlIMli l)K ^ATLKS. i2,S7
pi'écipilaliun do son otahlissomoiU ol ii l'absoiico do loulo rovisioii do la pari des
oiloyoïis; los l>ases soiil oxcollonlos, ol hioii dill'ôieiilos do co (jii'olail, sons l'adiiii-
uislralion ospagnolo, lo dé|il(>ral)lo inslriiinoiil de niiiio ooiinii sous lo nom d'ar-
rcnditiiu'iitl. [.a doUo publiquo, donl lo roi Iravaillo Ions los jours à allôgor lo jioids,
osl d'oiiviron 20 millions do IVancs do rcnlo. Kilo apparlonail |)ros(ino lonl onliore,
il y a quelques années, à des capitalisles étrangers; mainlenanl, une grande partie
est entre les mains de rentiers napolitains.
L'impôt revient environ à dix-huit ou vingt francs par tête. C'est la moitié do co
qu'il est en France. Je crois que le revenu moyen est égal aussi à la moitié do ce
qu'il est chez nous; le rapport de l'impôt au revenu serait donc à peu |»rès le
même. I-os dépenses publiques sont réparlics aussi d'une manière analogue, excepté
pour la liste civile, qui est proportionnolloment beaucoup plus forte que chez nous.
Les travaux publics sont exécutés par une direction générale des i)onts ot-chaus-
sées. Il y a encore beaucoup à l'aire sous ce rapport dans lo royaume de iN'aples. On
travaille cependant depuis plusieurs années plus qu'on n'a jamais travaillé. Aux
portes de Naples, on manquait de route pour aller à Sorrente; une voie magnifique
est maintenant ouverte le long de la courbure du golfe, et doit se prolonger jus-
qu'au cap qui regarde Capri. Une autre route, qui n'est pas encore achevée, fait le
tour du Pausilippe. Dans les provinces, d'autres moyens de communication et des
travaux de tout genre se terminent ou se préparent. Il résulte d'un livre publié en
1859 par le président actuel du conseil des ministres, qu'il a été exécuté depuis lo
1'"' juin 1815 jusqu'à la fin de 1857, tant par le trésor royal (|ue par les provinces
et les communes, pour 42 millions de ducats, ou 185 millions de francs, de tra-
vaux publics. Ce serait environ 8 millions de francs par an.
Avant l'avènement dii roi actuel, le gouvernement publiait annuellement un ta-
bleau abrégé du budget. Ferdinand II a supprimé celte publicité, quoique restreinte
qu'elle fût. Il est donc impossible de savoir avec précision quel est aujourd'hui le
véritable état des finances napolitaines. Il est cependant très-probable qu'elles sont
prospères. Le déficit qui existait tous les ans, avant 1850, entre les dépenses et los
recettes, était déjà, en 1855, considérablement diminué. On peut supposer qu'il
est aujourd'hui entièrement comblé. Cette suppression de publicité étonne de la
part d'un prince aussi bien intentionné que le roi. Son gouvernement ne peut que
gagner à faire connaître ce qu'il faiL II en est de même de la banque des Deux-
Siciles, qui ne publie rien de ses opérations, et qui en fait cependant de très-im-
portantes. M. Fulchiron dit que des évaluations approximatives portent à 110 mil-
lions de francs la quotité en circulation des reconnaissances de cette banque, somme
à peu près égale au chiffre total du budget. Quand une banque fonctionne avec
cette énergie, sans que son crédit en soit altéré, c'est la preuve d'une excellonle
constitution de la fortune publique; il est fâcheux qu'on ne puisse que soupçonner
un fait aussi décisif. La publicité est la condition nécessaire, la conséquence obligée
de tout bon système financier. Je ne doute pas qu'on ne fini.sse par y arriver à Na-
ples un Jour ou l'autre; on a déjà fait des progrès plus difficiles, et celui-là couron-
nera l'œuvre.
La justice est rendue par quatre grandes cours civiles ou cours d'appel, quinze
tribunaux de première instance, un par province, et des juges particuliers qui res-
semblent à nos juges de paix de canton, et qu'on appelle giudici di circondarii. I!
y a de plus dans chaque commune un concUialeiir choisi par le roi parmi les habi-
tants notables. L'organisation des cours d'appel et des tribunaux civils est la même
288 LE ROYAUME DE NAPLES.
que chez nous; le parquet est tenu par des procureurs-généraux et des procureurs
du roi. Une cour suprême de justice, résidant à Naples, remplit l'office de notre cour
de cassation. Il y a aussi une haute cour des comptes, qui ne diffère de la nôtre
qu'en ce qu'une de ses chambres est chargée du contentieux administratif. L'insti-
tution de nos tribunaux de commerce a été également adoptée. Quant à la justice
criminelle, son organisation est différente. Une commission spéciale est chargée du
jugement des criminels d'Étal. Pour les prévenus ordinaires, on compte une cour
criminelle par province et un juge d'instruction par district. Point de jury. Du reste,
les formes de la procédure sont assez bonnes, les débats sont publics, et la plupart
des modifications apportées au code pénal impérial, après la rentrée du roi Ferdi-
nand, ont été de véritables améliorations. La plus importante a été l'abolition de la
confiscation, qui était prononcée en même temps chez nous par la charte. Ajou-
tons que les exécutions capitales sont extrêmement rares.
L'absence du jury n'est pas le seul vice de la législation criminelle, il s'y trouve
encore une disposition mauvaise qui détruit la plus grande partie de ses avantages.
Dans tous les pays où les vrais principes sont reconnus, il n'y a pas de milieu entre
l'innocence et la culpabilité ; tout accusé qui n'est pas reconnu coupable est inno-
cent. A Naples, il n'en est pas ainsi . Quand la question de culpabilité est posée, il peut
être fait l'une de ces trois réponses : consta, il est prouvé que l'accusé est coupa-
ble; consta que no, il est prouvé que l'accusé n'est pas coupable; non consta, rien
n'est prouvé. Le malheureux pour qui a été faite cette fatale réponse, noti consta,
n'est pas condamné, mais il n'est pas non plus complètement absous. Pour lui, la
prévention dure encore ; il peut être retenu, et, s'il est relâché, il peut être repris.
On comprend combien une pareille disposition est favorable à l'arbitraire, ce fléau
des pays soumis au pouvoir absolu. Il serait digne du roi de mettre un terme à un
état de choses aussi vicieux. Je sais que la liaison est intime entre la liberté poli •
tique et la liberté individuelle, mais je sais aussi que les garanties contre l'abus de
la juridiction criminelle peuvent seules consoler les peuples de l'absence de liberté.
Les Napolitains n'ont pas encore obtenu ces précieuses garanties; leur propriété est
défendue, leur personne ne l'est pas. Il y a bien loin sans doute de la forme judi-
ciaire actuelle à l'ancien jugement du truylio, qui consistait h condamner sommai-
rement, sans instruction ni défense, dans le seul but de vider les pinsons; c'est
quelque chose que ce progrès, ce n'est pas assez.
.l'ai déjà parlé des soins que se donne le roi pour l'établissement d'une bonne
police. Le résultat obtenu pour la ville de Naples est à peu près complet. L'ordre
est parfaitement maintenu sur tous les points de cette ville immense, si pleine de
peuple, où il se commettait autrefois plusieurs assassinats par jour. L'admirable
organisation de la gendarmerie napolitaine, qui est encore un des bienfaits de l'ad-
ministration française, n'a pas peu contribué à ce résultat. S'il n'en est pas encore
de même dans les provinces reculées du royaume, c'est que les difficultés sont plus
grandes; mais tout permet d'espérer qu'on en viendra à bout avec le temps. Mal-
heureusement la police napolitaine mérite d'autres reproches Elle participe du ca-
ractère général des polices italiennes, qui est d'affecler en quelque sorte des pré-
cautions excessives. Le roi actuel a fait singulièrement tempérer dans la pratique ce
que les prescriptions avaient en elles-mêmes de dur. Les apparences n'en restent
pas moins ce qu'elles étaient sous les règnes précédents, et elles sont effrayantes.
Les journaux français sont plus complètement interdits à Naples qu'à Rome même;
il n'y a d'exception que pour le seul Moniteur. On se plaint aussi que la police se
LE IlOYAUME DE ?(APLES. iiS9
iiièle de tout, pénètre partout, et substitue souvent son action inquiète, capri-
cieuse et sans contrôle, à l'action régulière des autres agents de l'autorité pu-
blique.
On devine que la liberté de la presse n'existe pas à Naples. Les bureaux du seul
journal politique qui soit autorisé, le Journal des Dcux-Sicilcs, sonl h la préfecture
de police, à côté du bureau des passeports. On n'y met pas plus de mystère que cela.
Il faut reconnaître cependant que, même sous ce rapport, le roi actuel s'est départi
des traditions violentes du passé. Il a créé une publication sous le titre d'Jimales
civiles, rédigée aux frais de l'État, et destinée à discuter et h développer les amé-
liorations administratives. A côté de cette publication, en quelque ^orte oQicielle,
paraît une revue rédigée par une société libre, et qui a pris ce titre significatif :
la Progrès. Là sont exprimées des doctrines, économiques et autres, qui étonnent
quelquefois par la franche indépendance de leur allure, et qui ont, à plusieurs re-
prises, provoqué les censures des journaux absolutistes du reste de l'Italie. Il est
aussi une liberté qui s'est fait jour au travers de toutes les restrictions, et qu'il serait
désormais bien diûicile de réduire : c'est la liberté de la conversation. Cette liberté
est entière à Naples, qu'elle soit le produit inévitable de la force des choses ou le
fruit de la tolérance du roi; tout le monde en use largement, car le Napolitain a
l'esprit frondeur. C'est même là un des traits de la physionomie locale qui frappent
le plus quand on vient de Rome, par exemple, et qui montrent qu'on entre dans
un autre monde, dans un monde que l'esprit français anime, et dont la société mo-
derne a pris possession.
Il serait injuste de croire que la culture de l'esprit soit négligée à Naples. D'abord
l'instruction publique y est aussi bien organisée qu'en France. L'université de Na-
ples a cinq facultés, les mêmes que les nôtres, dont les cours sont suivis par quinze
cents étudiants, et qui confèrent les mêmes grades; après l'université viennent cinq
lycées et douze collèges roy^iux répartis entre les provinces, qui distribuent l'instruc-
tion secondaire à deux degrés; quarante-deux écoles de troisième ordre donnent
ce qu'on a appelé en France l'enseignement primaire supérieur, et il est de prin-
cipe qu'il y ail par commune au moins une école primaire proprement dite. Les
établissements particuliers sont plus facilement autorisés qu'en France. Les jé-
suites, qui avaient été expulsés par Charles III, sont rentrés et ont élevé plusieurs
maisons d'éducation. Le clergé n'a pas envahi pour cela l'enseignement, et, quoique
le président du conseil royal de l'instruction publique soit habituellement un ecclé-
siastique, le gouvernement n'en a pas moins conservé la haute main sur la direc-
tion des études. Il est vrai que le pouvoir absolu simplifie bien des choses. Quoi
(ju'il en soit, grâce à cette multiplicité de moyens, l'instruction se généralise dans
le royaume, le peuple surtout sort de son ignorance héréditaire, et il y paraît au
même signe qu'en France, c'est-à-dire au nombre des jeunes gens nés des classes
inférieures qui aspirent à entrer dans les carrières libérales.
Ensuite, il s'en faut bien que les hommes studieux et distingués soient aussi
rares à Naples que notre orgueil septentrional voudrait bien le croire. Parmi les
professeurs de l'université des Stiiclj, il en est plusieurs qui seraient remarqués
partout. J'ai déjà nommé M. Nicolini. J'en pourrais nommer bien d'autres dans les
différentes facultés; pour aller droit à ce qui a de tout temps caractérisé la ville de
Naples parmi les cités italiennes, je m'en tiens à la philosophie. Même aux jours les
plus désastreux de l'administration des vice-rois, les études philosophiques ont
fleuri à Naples. Il semble qu'il soit resté sur cette terre, si longtemps grecque,
290 LE ROYAUME DE ISAPLES.
quelque chose de l'esprit spéculatif des Hellènes, tandis que Rome el le nord de
l'Italie s'attachaient davantage au génie positif des anciens Romains : dans l'anti-
quité, Pythagore et Zenon d'Élée ; dans les temps modernes, saint Thomas, quand
la philosophie était tout entière dans la théologie; ïelesio, Giordano Bruno et Cam-
panella, quand le réveil de la pensée libre a amené les temps d'examen; enlin, au
commencement du xv!!!" siècle, un des hommes qui ont eu le plus la divination so-
litaire du génie, Vico. De nos jours, M. le baron Galuppi, correspondant de l'In-
stitut de France et professeur à l'université de Naples, n'est pas indigne d'être cité
après ces grands noms; il a publié un traité de la volonté, des leçons de logique et
de métaphysique, des lettres philosophiques dont la dernière édition est de 1839,
et prépare, dit-on, une histoire de la philosophie.
Autour de M. Galu[»pi se pressent quelques écrivains philosophiques. Le sujet le
plus habituel de leurs travaux est l'étude des anciens jihilosophes napolitains. On
remarque dans le nombre une très-bonne vie de Campanella, par M. Baldacchini,
et une traduction italienne du livre de Vico sur le droit universel, par M. Corcia.
Les publications historiques ne manquent pas non plus dans la patrie de Giannone.
L'immense ouvrage de M. Carlo Troya sur l'histoire d'Italie a donné prise à la cri-
tique; VHistuire du roi Manfrcd, de M. Giuseppe di Cesare, est mieux conçue el
moins indigeste. D'autres recherches se font en silence et verront bientôt le jour.
.\ Naples comme ailleurs, la curiosité se porte avec ardeur sur les monuments du
passé; les anciens historiens du pays sont réimprimés, les chroniques manuscrites
dépouillées avec soin. Par suite de cette tendance, la littérature proprement dite
devient elle-même historique. Un poète distingué, M. Campagna, fait des tragédies
à la manière d'AHieri sur des événements tirés des annales de Naples. L'auteur de
l'Histoire de Manfred a écrit aussi un roman historique. Je saisque dans ces œuvres
estimables il n'y a rien de bien neuf el qui promette au monde une révolution lit-
téraire; mais où Irouve-l-on du neuf aujourd'hui? El n'est-ce pas un spectacle in-
téressant par lui-même, indépendamment des fruits qu'il peut produire, que ce
mouvement intellectuel qui s'entretient à l'extrémité de la péninsule italique, quoi-
qu'il manque de ce qui fait la vie même des lettres, la publicité?
L'économie politique a partagé de tout temps avec la philosophie la prédilection
des Napolitains. Un contemporain de Campanella, Antoine Serra, Calabrais, peut
être considéré comme l'inventeur de cette science. C'était un de ces génies hardis
et féconds comme Vico, que leur extrême originalité rend en quelque sorte inintel-
ligibles pour leur siècle. Plus de cent ans après, un autre Napolitain, l'abbé Ge-
novesi, donna aux études que Serra avait pressenties la forme scientilique; ce fut
pour lui que fut fondée la première chaire d'économie politique qui ait existé en
Europe. Enlin, quand le moment des réformes arriva, il fut donné à Gaétan Filan-
gieride populariser à Naples les doctrines élaborées par ses deux illustres devanciers,
et à Joseph Palmieri de les appliquer en partie. Aucune nation, pas même l'Angle-
terre, n'a eu une pareille succes.sion d'esprits uminents dans la science de la bonne
administration. Il est remarquable que l'économie politique soit née et se soit
développée dans un pays qui a été longtemps si mal gouverné. Encore aujourd'hui,
c'est sur cet ordre d'idées que se portent le plus volontiers les esprits napolitains.
Le nombre des livres, des brochures, des articles publiés sur ces matières est consi-
dérable. J'ai déjà parlé des Annales civiles et du Progressa; je n'essaierai pas de
donner une idée même approximative de tout ce qui s'imprime à Naples sur les
linances, le droit, les travaux publics, la statistique, l'administration ; je me bor-
LE ROYAUME «E NAPLES. i29 1
lierai à citer MM. Biarichini, islanoh, Atan de Rivera, Pietra Catella, etc. ;• ce dernier
est le président dti conseil des ministres.
Les clablissenients académiques de Naples sont célèbres. L'académie Pontanienne,
une des plus anciennes de l'Europe, fondée au \v" siècle par Pontanus, Panormila et
Sanna/ar, est maintenant divisée en cinq classes, comme l'Institut de France. Une
autre académie, la société royale Borbonica, est divisée en trois classes, l'archéo-
logie, les sciences et les beaus-arts. Le roi protège et entretient ces établissements,
qui comptent un grand nombre de membres, parmi lesquels sont les personnages
les plus considérables de l'État. Une académie de médecine et un institut
royal d'encouragement pour l'agriculture et l'industrie qui correspond avec des
sociétés établies dans les provinces, complètent le système. Deux bibliothèques
royales sont ouvertes tous les jours au public. Quant au musée des Stiulj, je n'ai
pas besoin de dire que c'est une des plus curieuses collections qui existent. Toute
l'Europe connaît ce dépôt unique au monde des richesses que les fouilles d'Hercu-
lanum et de Pompéï ont mises au jour. Par une singularité étrange, l'archéologie
est peu cultivée à Naples, malgré les moyens admirables que cette science y aurait
en quelque sorte sous la main. Les savants et les artistes de tous les pays ont tiré
plus de parti que les Napolitains de ces découvertes. On a même remarqué que,
depuis l'administration française, les fouilles sont conduites avec une lenteur qui
a quelque chose de systématique. Quels que puissent être les motifs de cette
absence de zèle, le roi de Naples fait très-libéralement les honneurs de ce qu'il
possède, et le musée des StnJj est le plus accessible en même temps que le plus
intéressant des musées.
De toutes les grandes villes d'Italie, Naples est celle où les arts du dessin ont
jeté le moins d'éclat, quoiqu'elle ne soit pas dénuée de souvenirs sous ce rapport.
Les monuments d'architecture y sont peu nombreux; elle possède cependant quel-
ques palais et quelques églises qui attestent au moins le désir de bien faire, et il
n'y a rien en Italie de plus magnifique que la fameuse chartreuse royale de Saint-
Martin, où toutes les merveilles des arts ont été appelées à embellir encore une des
plus admirables situations de l'univers. L'arc de triomphe d'Alphonse d'Aragon au
château neuf est aussi un beau monument de la renaissance; le dessin original de
cette porte, et l'élégance des bas-reliefs qui la décorent, montrent quel était l'état
de la statuaire à Naples vers le milieu du xV siècle. Mais c'est surtout dans la
peinture que Naples a essayé de soutenir la rivalité avec ses sœurs privilégiées.
Dès le temps de Giotto, elle avait déjà des artistes. Plus tard, André de Salerne y
importa le goût et la manière de Raphaël, avec moins de perfection sans doute,
mais avec non moins de douceur et de pureté. Lors de l'invasion générale des
imitateurs de Michel-Ange en Italie, l'école napolitaine suivit le mouvement, et
produisit autant de peintres qu'une autre dans cette mauvaise voie.
Aujourd'hui encore le gouvernement napolitain fait tout ce qu'il peut pour déve-
lopper les arts. Il entretient à Rome six pensionnaires : deux peintres, deux sculp-
teurs et deux architectes, à la manière de la fameuse Académie de France fondée
par Louis XIV. Par un bonheur particulier, ces pensionnaires sont établis au palais
Farnèse, célèbre par la grande galerie d'Annibal Carrache, chef-d'œuvre de ce
maître, et à la Farnésine, délicieux casin plus célèbre encore par les belles fresques
exécutées sous la direction de Raphaël, et dont il peignit lui-même une partie. On
sait que toutes les propriétés de l'ancienne maison Farnèse sont dévolues par héri-
tage à la maison de Naples. Tout ce qui composait la belle galerie Farnèse, à Rome,
292 LE ROYAUME DE NAPLES.
a étô transporté au musée des Studj, et les palais que possédait celte illustre
famille dans la capitale de la chrétienté sont occupés par l'ambassade et par l'aca-
démie de Naples. Les artistes na|)olitains qui viennent à Rome chercher des modèles,
ont ainsi sous les yeux, dans leur propre habitation, d'admirables sujets d'étude.
La direction de cette école est confiée au chevalier Camuccini, qui passe pour le plus
grand peintre vivant de l'Italie, et rien n'est épargné pour que les pensionnaires
aient tous les moyens d'instruction possibles. Des expositions publiques pour les
beaux-arts ont lieu à Naples tous les deux ans et alternent avec des exiwsitions des
produits de l'industrie.
Le roi consacre, en outre, tous les ans, une portion de son revenu à des com-
mandes de tableaux et de statues. Le palais de la résidence royale, bâti au com-
mencement du xYii*" siècle, sur les dessins de l'architecte Fontana, ayant été en
partie détruit par un incendie, il y a quelques années, Ferdinand II a profité de
cette occasion pour le faire reconstruire et décorer à neuf presque tout entier. Il a
fait faire aussi de nombreuses réparations au palais de Caj)o di Monte, qui avait
été abandonné depuis longtemps, malgré le charme de sa position sur une colline
qui domine Naples et la mer. Ce qui peut donner l'idée la plus complète de l'état
des beaux-arts à Naples, c'^st l'église de Saint-François-de-Paule. Celte église
bâtie, pour l'extérieur, sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, et pour l'intérieur,
sur le modèle du Panthéon, a été commencée par le vieux roi Ferdinand, en
exécution d'un vœu qu'il avait fait dans l'exil, quand Murât occupait le trône. Le
roi actuel l'a fait orner de tableaux et de statues, non-seulement par les princi[)aux
artistes de Naples, mais par les peintres et les sculpteurs les plus estimés de toute
l'Italie. Malheureusement, cette décoration, qui a coûté des sommes considérables,
est d'un effet médiocre; mais la faute n'en est pas au prince qui l'a commandée.
Dans aucune autre partie de l'Italie, on n'obtient aujourd'hui de meilleurs résultats,
et la fameuse chapelle des Médicis, à Florence, qui coûte bien autrement cher
encore, n'est guère d'un effet plus satisfaisant que l'église de Saint-François-de-
Paule.
Ce qui a toujours manqué à l'école de Naples, ce qui lui mauque encore, c'est
l'originalité. Elle a produit, il est vrai, Ribera et Salvator Rosa; mais le premier a
un caractère plus espagnol qu'italien, et ce qu'il doit à l'Italie, jl l'a emprunté à
un Romain, Michel-Ange de Caravage; quant au second, sa manière est tellement
à part, que beaucoup de connaisseurs doutent encore que sa renommée soit bien
légitime, tant il a substitué la fantaisie à l'étude de la nature. Dans aucun de ces
deux artistes, il n'y a rien de proprement napolitain, rien qui puisse révéler à
Naples l'existence d'une véritable école rivale des écoles florentine, romaine, véni-
tienne, etc. L'originalité dans les arts n'est pas un don accordé au hasard; il faut,
pour la créer, des circonstances particulières et qui ne se sont jamais rencontrées à
Naples; il faut une situation nouvelle de l'esprit humain, une idée-mère qui se
dégage des faits généraux de la société, et dont un peuple soit dans le monde le
représentant spécial. Un pays ne peut produire des artistes originaux qu'à la con-
dition qu'il soit puissant et actif sous d'autres rapports : c'est la loi, loi mystérieuse,
mais certaine, et dont les preuves sont nombreuses. Jusqu'ici la nationalité même
a presque toujours manqué à Naples; cette nationalité n'a qu'un siècle de durée;
un jour viendra peut-être où elle fournira à ses artistes quelque chose d'original à
exprimer.
Il semble d'ailleurs que tout son effort depuis .sa renaissance se soit concentré sur
LE nOVAUME DE ISAPLES. 29"
«11 antro art, la musique. Les jours les plus néfastes de la période sanglante des
révolutions ont été ceux où le tiiéiUre royal de San Carlo a jeté le plus d'éclat.
Aujourd'hui, le tliéàlre italien de Paris et de Londres s'est enrichi des débris de cette
troupe incomparable, et il n'en est resté à peu i)rès rien à Naples. Sous ce .seul
rapport, il y a décadence. Peut-être le roi actuel y a t il contribué par les habitudes
d'ordre et de simplicité qu'il a introduites dans sa cour. Le goût effréné pour le
plaisir, le faste et le désordre, était plus favorable au luxe des représentations
théâtrales, je le reconnais sans peine. Cependant la décadence avait commencé
même avant son avènement, et il y aurait injustice h la lui attribuer tout entière.
San Carlo a subi la loi commune, qui veut qu'on ne puisse pas être à la fois et avoir
été. La concurrence des deux premières capitales de l'Europe lui a été mortelle.
Qui sait même si le siècle qui finit n'a pas été, pour la musique, une de ces époques
d'expansion complète qui épuisent un art pour longtemps et veulent après elles des
périodes de silence et de repos? Je serais tenté de croire que Ferdinand II a raison
de ne pas chercher à renouveler les merveilles d'un autre temps. Les choses ne se
recommencent pas. Si la musique a quelque jour un nouveau progrès à faire, la
patrie de Pergolèse, de Paësiello et de Cimarosa, n'aura pas besoin d'être excitée
pour produire. Eu attendant, à l'époque des jouissances raffinées et des luttes
ardentes paraît avoir succédé l'ère des améliorations paisibles et des travaux utiles.
A chaque jour son œuvre propre et son caractère distinctif.
Tout nous ramène donc à cette physionomie nouvelle de Naples, qui est si dif-
férente de celle d'autrefois. On n'y retrouve plus ni le même éclat, ni les mêmes
misères. Tout est changé. Je suis entré dans des détails peut-être fatigants, pour
montrer à quel point la métamorphose est complète dans la société et dans l'admi-
nistration. Nulle part en Europe, si ce n'est peut-être en Belgique, il n'existe rien
de pareil hors de France. Tous les jours des décrets nouveaux achèvent l'œuvre de
ces quarante ans. Une mesure récente vient d'établir un système uniformedes poids
et mesures. Des citoyens se sont réunis pour établir dans la capitale une salle d'asile.
Unesalled'asileà Naples ! Queldésespoir pour les partisans exclusifs du vieux pittores-
que! Une compagnie s'est formée pour établir un chemin de fer de Naples à Castella-
mare, et les pêcheurs du port voient tous les jours passer et repasser devant eux la
civilisation nouvelle sous sa forme la plus ardente et la plus neuve, une locomotive :
seul point de l'Italie où ce spectacle soit donné. De nombreux bateaux à vapeur,
autres messagers d'un avenir inconnu, rapprochent le monde entier de cette cité
qui restait si seule autrefois sur sa baie inutile, et c'est encore la France qui les
envoie pour la plupart. Que résultera-t-il de tout ce travail? Quels fruits nouveaux
portera sur cette terre presque vierge, sous ce ciel brillant, l'alliance des idées et
des procédés modernes avec le génie italique, si fécond et si spontané? La moisson
devra être belle un jour, car tout la favorise.
II y a cependant, dans la direction actuelle du gouvernement napolitain, deux
préoccupations dominantes qui ne me paraissent pas aussi bien entendues que les
autres pour le bien du pays. L'une est le goût passionné du roi pour un état mili-
taire considérable; l'autre est la protection exagérée dont il couvre certaines ma-
nufactures, aux dépens de l'agriculture, du commerce, de la navigation et de tout
l'ensemble de la richesse nationale.
La révolution française a introduit la conscription dans le royaume de Naples.
L'armée s'y recrute absolument comme chez nous. Son cfl'ectifesl, sur pied de paix,
d'environ quarante mille hommes, dont vingt-cinq mille d'infanterie, quatre mille
294 LE ROYAUME DE NAPLES.
de cavalerie, trois mille d'artillerie et de génie, et huit mille de gendarmerie. En
temps de guerre, elle peut être portée à soixante mille hommes, par l'adjonction
d'une réserve toujours prête à marcher. A ce chiffre il faut ajouter quatre régi-
ments suisses, formant un effectif d'environ cinq mille hommes. Le roi s'occupe en
personne, et avec un soin tout particulier, des levées, des équipements, de tout ce
qui touche à l'organisation militaire du pays. Son palais est placé au milieu d'un
appareil de guerre formidable; il vit au bruit des armes, et se plaît dans les re-
vues, les marches, les exercices de tout genre, comme s'il était toujours sur le point
de partir pour une expédition lointaine.
On sait que tous les ans, le 12 septembre, jour de la fête de la célèbre madone
de Noire-Dame de Piè di Grotta. l'armée napolitaine, réunie à Naples presque tout
entière, défile en armes sous le balcon du roi et se range en haie le long des rues
que doit traverser le cortège royal pour se rendre à l'église. L'année dernière, il
n'y avait pas moins de trente mille hommes sous les armes pour celte cérémonie,
avec quatre-vingts pièces de canon atlelées. L'année précédente, il y en avait davan-
tage, dit-on. Le défilé dans la rue de Tolède et sur la place du palais a duré plu-
sieurs heures. La garde royale, l'infanterie de ligne, la gendarmerie, les quatre ré-
giments suisses, la garde nationale de Naples, forte d'environ trois mille hommes,
car il y a aussi une garde nationale à Naples, les deux régiments de Sicile, environ
quatre mille hommes de cavalerie et toute l'artillerie de campagne, formaient celte
masse de baïonnettes, d'hommes, de chevaux et de canons. Il serait difficile de voir
de plus belles troupes et dans un plus bel ordre. Leur discipline est parfaite, ce
qui est rare et difficile pour des soldats méridionaux en général, et pour des Napo-
litains en particulier; leur tenue est irréprochable, leur inslruclion suffisante. Les
efforts persévérants du roi ont obtenu un résultat qu'il paraissait impossible d'at-
teindre, et qui n'est pas sans quelque valeur pour le progrès social du pays, car
l'enseignement de l'ordre sous le drapeau n'est pas indifférent pour l'éducation gé-
nérale des populations.
Toutefois, à l'aspect d'un état militaire si considérable et si coûteux, on ne peut
s'empêcher de se demander à quoi il peut être immédiatement utile. Placé à l'ex-
trémité de l'Italie, le royaume de Naples n'a d'autres frontières de terre que celles
qui touchent aux Étals du pape, et une agression militaire n'est guère redoutable
de la part d'un pareil voisin. D'un autre côté, il n'est pas à croire que le jeune roi
de Naj)les nourrisse des projets de conquêtes; il ne pourrait s'agrandir qu'aux dé-
pens du patrimoine de saint Pierre, et tout le monde sait combien il a été de tout
temps difficile de toucher à ce domaine temporel du saint-siége, que défend la chré-
tienté tout entière. Quant aux désordres intérieurs, aux soulèvements populaires,
tout annonce qu'ils ne sont plus à craindre; c'est d'ailleurs beaucoup que quarante
ou cinquante mille hommes pour faire respecter l'autorité dans un pays aussi peu
étendu. Avec ses huit mille hommes de gendarmerie et quelques régiments de
ligne, le gouvernement pourrait assurer le maintien de la tranquillité dans les Ca-
labres, en Sicile et dans la capilale : il épargnerait ainsi près de la moitié de ce que
lui coûte aujourd'hui l'armée, et qu'on peut évaluer à trente millions de francs en-
viron. C'est donc une douzaine de millions, ou le dixième au moins du budget, qui
pourraient rester libres pour d'autres services.
On conçoit que le Piémont, par exemple, fasse de grands sacriflces pour entre-
tenir un état militaire puissant et respectable. Le Piémont est placé entre la France
et l'Autriche, à l'entrée de l'Italie. Tout le désigne pour devenir un champ de ba-
LE ROYVLME DE NAPLES. 29:",
(aille, lie quelque cùlé que viennent lesévénemenls. Il a beaucoup à gagner et heau-
eoup î» perdre dans une guerre générale. Quel ([ue soit le parti (pi'il embrasse, il
est à l'avant-garde, soit de l'Aulrielie eonlre la France, soit de la France contre
l'Antriche, soit de l'Italie contre l'Autriche ou la France. Il peut espérer de gagner,
dans une conflagration européenne, le royaume Lombardo- Vénitien ou quelques-uns
des petits duchés qui le bornent au sud; il peut craindre de perdre la Savoie, le
comté de Nice, et même son existence comme nation indépendante. Le royaume de
Naples ne peut concevoir ni d'aussi hautes espérances ni d'aussi grandes craintes;
il n'est sur le chemin de personne, et il ne dépend pas de lui, comme du Piémont,
d'allumer quand il le voudra la guerre universelle. Encore s'il y avait une confédé-
ration italienne bien organisée, il pourrait espérer d'exercer d'autant plus d'in-
fluence dans les conseils de la confédération qu'il serait mieux armé; mais cela
même n'existe pas, et le roi de Naples n'est pas moins isolé, moins dépourvu d'ac-
tion, avec cette belle armée que sans elle.
Ferdinand II est un prince généreux et fier, qui se montre extrêmement jaloux
de l'indépendance de sa couronne. Il n'est pas de sentiment plus honorable et plus
digne d'un roi; peut-être cependant ne prend-il pas les plus sûrs moyens. Lejeune
roi se souvient de l'occupation autrichienne, et il veut éviter le retour d'une pa-
reille sujétion : il a raison. Dans la possibilité d'événements qui mettraient en armes
l'Europe et agiteraient l'Italie, il veut être en mesure d'y prendre la part qui lui
conviendra ; il a raison encore. Mais y a-t-il une si grande différence, même dans
ce but, entre une armée de vingt à vingt-cinq mille hommes en temps de paix, qui
pourrait toujours être portée à soixante mille en temps de guerre, et celle qu'il
entretient aujourd'hui? Quoi qu'il fasse, il ne sera jamais qu'une puissance mili-
taire du second ordre, condamnée à ne prendre parti qu'après tout le monde. S'il
veut sortir du rang que lui assigne la nature des choses, il sera tout aussi impuis-
sant avec son armée actuelle qu'avec une force bien moins considérable : Murât
avait quatre-vingt mille hommes, et il a été facilement réduit. Si au contraire il
veut se renfermer dans le rôle qui lui appartient, il n'a pas besoin de tant do
troupes; il est suflîsamment défendu avec moins par sa situation géographique.
Ce n'est pas que je partage les préjugés répandus en Europe sur les armées na-
politaines. Il y a ici une distinction k faire, et cette distinction confirme ce que je
viens de dire. Ce n'est pas précisément la bravoure qui manque au soldat napoli-
tain, c'est l'esprit militaire proprement dit. Les troupes napolitaines se sont montrées
aussi braves que d'autres dans des circonstances données; on les a vues partager
glorieusement les fatigues et les dangers de l'armée française en Russie et ailleurs.
Que leur a-t-il donc manqué jusqu'ici pour le développement de l'esprit militaire':'
Le sentiment d'un rôle guerrier à remplir dans le monde. Le lazzarone de la capi-
tale n'avait rien à perdre, partant rien à défendre. Le paysan des Calabres et des
Abruzzes était individuellement plus énergique; mais, quand ce paysan devenait
soldat, il n'avait pas cette confiance dans la puissance de son pays, qui fait l'esprit
militaire. L'auront-ils désormais ? Oui, pour un certain but ; non, pour un autre. Le
Napolitain a maintenant une patrie, et il la défendrait, j'en suis sûr, plus coura-
geusement qu'il ne l'a fait jusqu'ici, si elle était attaquée. Si on lui demande plus,
on ne l'obtiendra pas. La nature ne l'a pas fait pour être agressif, il ne le sera ja-
mais. Voilà pourquoi le roi fait bien d'avoir une armée; voilà aussi pourquoi il est
inutile qu'elle soit si forte.
Le roi de Naples me paraît avoir négligé, pour s'occuper uni(iuement de l'armée
296 LE ROYAUME DE NAPLES.
de terre, ce qui aurait pu garantir avec plus de certitude son indépendance et lui
donner un plus haut rang en Europe. Je veux parler de la marine. Ce n'est pas du
côté de terre que le royaume de Naples est vulnérable, c'est par mer. Autant il est
gardé contre les invasions continentales, autant il est livré aux insultes maritimes.
Tant que le royaume de Naples n'aura pas une marine, il ne sera rien, quelle que
soit la force de son armée de terre. On sait quelle est la situation de sa capitale, au
fond d'une baie ouverte oîi le premier venu peut pénétrer pour menacer la ville et
le palais. Le reste de son territoire n'est pas mieux défendu que la capitale contre
une agression de ce genre; la forme étroite et allongée de la double presqu'île dont
il se compose, toujours sans parler de la Sicile, fait qu'il offre un grand développe-
ment de côtes sur la mer la plus facile du monde. L'art n'a pris aucune mesure pour
remédier à cet inconvénient de la nature ; partout il suffit de quelques vaisseaux
pour débarquer des troupes sans être inquiété, pour enlever à volonté les petits bâ-
timents caboteurs et même les habitants des côtes dans leurs propres maisons, pour
interrompre les communications des provinces avec la capitale, et jeter dans tout
le pays le trouble et la terreur.
Les exemples de pareilles attaques abondent dans l'histoire de Naples. Ses rois
ont été forcés plusieurs fois de souscrire à des conditions dictées sous le canon
par un ennemi maître de la mer. Tout récemment encore, n'a-t-on pas vu le roi
actuel forcé de céder, malgré tout son courage, devant une insolente bravade de
l'Angleterre? Un tel exemple ne sufiit-il pas pour lui montrer de quel côté il doit
se protéger avant tout? Voilà soixante ans que Filangieri, avec un sentiment par-
faitement juste de la nature des choses, développait celle opinion que le royaume
de Naples devait avoir peu de troupes de terre, et une marine aussi forte que pos-
sible. On ne comprend pas qu'une idée aussi sage soit restée sans application. La
situation générale de l'Europe est aujourd'hui un nouvel argument en faveur de
l'opinion de Filangieri. De plus en plus, la mer paraît devoir être le champ de ba-
taille où s'agiteront les destinées futures de l'humanité, comme elle est le libre
théâtre où se déploie sur la plus grande échelle l'activité de la paix. Placé entre
l'Orient et l'Occident, au milieu de cette Méditerranée qui attire les regards du
monde, le royaume de Naples peut être appelé à tout moment à jouer un grand
rôle, s'il possède une marine. Ce ne sont pas les deux ou trois bâtiments que j'ai
vus dormir désarmés dans le port de Naples, qui le mettront en état de saisir
l'occasion.
Un tel abandon est d'autant plus étrange que la marine militaire napolitaine,
pendant les courts moments où elle a essayé d'être, n'a pas été sans gloire. Le
brave et malheureux amiral François Caracciolo était un marin aussi habile qu'in-
trépide. L'histoire n'a pas oublié non plus la belle action de ce capitaine napolitain
qui, avec deux faibles bâtiments, osa traverser toute la flotte anglaise, qui lui bar-
rait l'entrée de la baie de Naples, et parvint à entrer dans le port, après s'être battu
deux jours entiers un contre dix. On dit, il est vrai, que le roi a l'intention de s'oc-
cuper davantage de la marine à l'avenir. Mais, tant qu'il conservera son armée de
terre sur un pied si coûteux, il est à craindre qu'il ne puisse pas faire des sacri-
fices suffisants pour son escadre; ce n'est pas tout d'ailleurs que d'établir des chan-
tiers et de construire des bâtiments, il faut des marins, et les marins ne sont for-
més, comme on sait, pour la marine de guerre que par la marine marchande. Or,
la constitution économique du pays est très-défavorable aux échanges avec les na-
tions étrangères, et conséquemmenl au commerce maritime. El ceci me ramène à
LE KUYAUMK DE IVArLES. ^D7
la seconde observation que j'ai cru devoir faire sur la direction du gouvernement
napolitain. Les deux erreurs se tiennent, et pour toutes doux le remède est le même,
c'est l'adoption d'un meilleur système de douanes, qui aurait le double résultat
d'accroître dans une proportion considérable la richesse du pays, et de fonder sur
le développement de sa marine sa puissance extérieure.
Ce n'est pas que la navigation n'ait fait à Naples les mêmes progrès que les autres
branches de l'activité publique; elle a marché très-vile, au contraire, depuis qua-
rante ans. Avant la révolution, le pavillon sarde et le pavillon français avaient:»
peu près le mono[iole des transports pour Naples. La principale cause de cet anéan-
tissement de la marine napolitaine était dans la faiblesse du pays, qui n'avait
pas pu défendre son pavillon contre les courses des pirates barbaresques. Le roi
Ferdinand T"^ lit un traité avec les régences d'Afrique, et consentit à leur payer un
tribut annuel, traité honteux et qui n'est plus exécuté, mais qui eut du moins le
mérite de rendre la mer libre. D'autres mesures furent prises ensuite pour exclure
en quelque sorte les pavillons étrangers des porls napolitains, et réserver au pa-
villon national la totalité des transports. L'ensemble de ces dispositions a donné en
peu d'années un essor rapide à la navigation; elle s'est élevée progressivement au
décuple de ce qu'elle était il y a quarante ans, et les deux tiers au moins de son
mouvement total s'accomplissent dans le seul port de iSaples. Les pavillons étran-
gers ont en même temps h peu près disparu.
Mais le commerce extérieur entre pour peu de chose dans ce développement de
la marine. Sur quarante-cinq mille marins, M. Serristori estime que trente-six mille
sont employés à la pèche et au cabotage, et neuf mille seulement au commerce ex-
térieur. Or, on peut présumer que le cabotage a maintenant produit à peu près tout
ce qu'il peut produire, et si la marine napolitaine doit faire désormais de nouveaux
progrès, ce ne sera que par l'augmentation de ses relations avec les nations étran-
gères qu'elle pourra les obtenir. Quelque brillante que soit sa situation actuelle, elle
est encore loin d'être ce qu'elle devrait être. Il se fait dans le seul port de Mar-
seille un mouvement actuel de quinze cent mille tonneaux, dont un million sous
pavillon français. S'il n'est pas à espérer que le port de Naples arrive jamais à une
pareille prospérité, il peut du moins ambitionner d'atteindre d'autres ports de la
Méditerranée, celui de Trieste, par exemple, ou celui de Livourne. La navigation
napolitaine est, avec la navigation grecque, la plus économique du monde. Les fo-
rêts des Calabres et des x\bruzzes fournissent en abondance des bois de construc-
tion de bonne qualité; la configuration du pays est favorable à la formation d'une
immense population de marins, et le matelot napolitain est le plus sobre, le moins
exigeant de tous.
Ce sont là les conditions d'une grande prospérité maritime. Aussi le pavillon na-
politain commence t il à paraître avec avantage sur les mers. Mais il sera désormais
gêné et contenu dans son progrès, si l'importation et l'exportation, qtii peuvent
seules l'étendre à l'avenir, restent stationnaiies. Pour le moment, il profite de son
bon marché pour s'interpo.ser entre les autres peuples. Cette ressource est res-
treinte, précaire et disputée; elle ne suffit pas. Chaque nation cherche naturelle-
ment à défendre son pavillon contre la concurrence. Le gouvernement français vient
de décider, par exemple, que tous les transports qui avaient lieu entre la France
et l'Algérie par des bâtiments de diverses nations se feraient désormais uniquement
sous pavillon français. Voilà un débouché de moins pour la marine napolitaine.
Rien ne peut remplacer les échanges. Ce qui fait la fortune de Gênes, de Livourne,
TOKE I. 20
298 LE ROYAUME DE NAPLES.
lie Tricsie, c'est que ce sont des porls francs où les marchandises de tonles les na-
tions viennent aboutir. Pour naviguer, il faut avoir des transports, et pour avoir des
transports, il faut faire le commerce pour son propre compte. Les droils exorbi-
tants dont le gouvernement napolitain a frappé les pioduits étrangers dans l'in-
térêt de certaines industries, sont des obstacles invincibles à l'extension de la ma-
rine marchande. Ce n'est pas leur seul inconvénient. Jusqu'ici leur effet ne
s'est pas fait sentir sur la prospérité intérieure, dont le développement tenait
à des causes plus puissantes, mais le moment viendra où ils réagiront fortement
sur elle.
Depuis l'établissement de ces tarifs, les importations du royaume de Naples ont
diminué, et par suite ses exportations, car le contre-coup est inévitable. Or, le
commerce extérieur d'un pays fait partie essentielle de sa richesse générale, et
partout où cet intérêt est en souiTrance, le progrès intérieur en est ralenti. C'est
une pensée séduisante que celle de s'isoler, de se mettre en état de n'avoir besoin
de personne; mais cette pensée n'est ni vraiment politique, ni d'une bonne éco-
nomie. D'abord, elle n'est pas complètement réalisable, et quelle que soit l'énor-
mité des droits dont le gouvernement napolitain a grevé les produits étrangers, il
ne peut afifranchir entièrement de leur concurrence les produits indigènes. L'im-
portation continue malgré les entraves dont on l'accable, et quand les tarifs sont
exagérés, la prime à la contrebande devient si forte, que le commerce interlope se
substitue en grande partie au commerce régulier. Ensuite, quels que soient l'en-
couragement que donne -à certaines industries la protection dentelles sont cou-
vertes et l'accroissement qui en résulte pour ces branches de la production natio-
nale, cet accroissement ne peut être comparé à la perte qu'éprouvent d'autres
industries plus naturelles, plus abondantes, dont les produits sont repoussés à leur
tour par l'étranger. Enfin, la classe la plus nombreuse, la plus intéressante, celle
des consommateurs, est particulièrement sacrifiée, surtout quand il arrive, comme
dans le royaume de Naples, que les industries privilégiées n'occupent tout au plus
qu'un vingtième de la population.
Le royaume de Naples n'est pas un pays naturellement manufacturier; sa véritable
richesse est agricole. Les céréales, les huiles, les soies, les laines, les cotons, les
fruits, voilà les produits que le gouvernement doit s'attacher à multiplier, à per-
fectionner. La moitié des terres environ du royaume de Naples est cultivée aujour
d'hui, on peut évaluer à la moitié de ce qui reste ce qui peut encore être livré à la
culture. Si les efforts combinés de l'administration, des capitalistes et des travail-
leurs, pouvaient parvenir à tirer parti de cette plaine immense de la Pouille, ap-
pelée le Tavoliere, où le roi Alphonse d'Aragon a introduit, il y a quatre siècles, le
régime meurtrier de la mcsla aragonaise, ce serait un résultat infiniment plus pré-
cieux que l'établissement de quelques fabri(iucs qui n'ont rien de véritablement
national, puisque les chefs sont des spéculateurs anglais ou français, et qui ne four-
nissent que des produits médiocres. Et ce n'est pas seulement par l'acquisition de
nouveaux terrains que l'agriculture napolitaine peut accroître ses revenus, c'est
encore par l'application de meilleurs procédés à ses exploitations actuelles. Un seul
article, celui des cotons, pourrait devenir pour elle une source intarissable de ri-
chesses. Autrefois, nous tirions de Naples tout le coton nécessaire à nos manufac-
tures; aujourd'hui, cette fourniture est passée aux F^llats-Unis. Si les cotons de
Naples pouvaient jamais obtenir, par les soins apportés à leur culture, la qualité et
le bon marché des cotons américains, la fortune du pays serait faite. Ce qui est
Li: nOYAHME I)K NAPLES. "IW)
vriii (In coton l'est encore, qndique dans do moindres proportions, des liniles, des
soies, des laines, etc.
Je ne crois pas exagérer en eslinianl que la production agricole des Ëlats do terre
Terme du royaume de Napies peutêtre facilement doublée. La beaulédu climat et la
l'erlililé du sol autorisent à présumer que cette estimation est plutôt au-dessous
qu'au-dessus de la vérité. M. Fulchirou évalue le rendement actuel de l'hectare moyen
h 120 francs; il y a des points où ce rendement est déjà bien supérieur; il est do
260 francs dans la Cainpanie, et de 460 aux environs de Napies. Le total annuel
de la production agricole est maintenant d'environ 600 millions qui portent à peu
près exclusivement le fardeau de rinipôl; ce serait donc à 1200 millions qu'il
serait possible de le porter. De plus, un des grands avantages que l'industrie
agricole a sur toutes les autres, c'est qu'elle développe en même temps la popula-
tion. Je ne crois pas aux 20 millions d'habitants que le royaume de Napies aurait,
dit-on, nourris dans les temps antiques, mais je crois bien qu'il peut facilement
arriver à la moitié de ce chiffre. Qu'on mesure le surcroît de puissance que lui
donnerait cette augmentation de richesse et de force. Pour en venir là, il faut
vendre une portion considérable des produits du royaume aux nations étrangères,
car le pays récolte déjà au delà de ce qui lui est nécessaire pour .sa consommation,
et pour vendre il faut acheter. Il n'y a pas moyen de faire autrement. Quant à la
perle momentanée que ferait le trésor sur le produit actuel dos douanes, si les
droits étaient considérablement réduits, il ne faudrait pas s'en inquiéter ; l'augmen-
tation delà consommation et la suppression de la contrebande rétabliraient l'équi-
libre presque immédiatement.
Du reste, si ces changements .sont, comme je le crois, exigés par la nature des
choses, ils s'accompliront en (Quelque sorte d'eux-mêmes tôt ou tard, pourvu que le
royaume de Napies continue à jouir de sa condition actuelle. Déjà même l'opinion
se forme à Napies dans ce sefis, et, pour n'être [)as aussi immédiatement puissante
que dans les pays libres, l'opinion ne laisse pas d'avoir aussi son action sur les
gouvernements absolus. Ce qu'on doit donc désirer aujourd'hui pour ce pays inté-
ressant, c'est le maintien pur et simple de ses institutions, parce qu'elles renferment
tous les germes de progrès. Il ne s'agit plus que d'en tirer une à une toutes leurs
conséquences, d'introduire dans l'administration le même esprit de libéralisme
éclairé qui a présidé à la législation, de corriger les habitudes d'arbitraire et de
vénalité qu'une trop longue impunité a données aux fonctionnaires inférieur.s,
d'amener dans la pratique la même netteté que la loi a établie dans la division des
pouvoirs, de faire sortir enfin de la société nouvelle tout ce qu'elle renferme pour
l'amélioration physique et morale des populations. Ces bienfaits seront l'œuvre
infaillible du temps. L'affranchissement commercial, et, s'il le faut aussi, l'affran-
chissement politique, viendront à leur tour.
Reste la Sicile. La Sicile est attachée aux États de terre ferme, sans s'être encore
réunie de fait. Tout ce que je viens de dire de l'un des deux pays n'est pas vrai de
l'autre au même degré. Non-seulement leur histoire n'est pas la même, et leur
situation actuelle est très-différente, mais une vieille inimitié nationale les sépare.
Cette division amènera-t-elle un jour une rupture, ou le royaume des Deux-Siciles
finira-t-il par acquérir l'unité qui lui manque? C'est ce qui est encore douteux. Il
y a là un problème géographique que le passé n'a jamais pu résoudre, et qui ne
paraît pas s'éclaircir pour l'avenir. Même quand il était subjugué par des maîtres
étrangers, le royaume de Napies a toujours tendu à absorber la Sicile, et la Sicile
300 LE nOYAlIME DE IVAPLES.
a loiijotirs tondu à lui écliapppv. Pour moi, je ne connais rien de plus respectable
au monde que l'esprit do nationalité, et sous ce rapport je ne puis condamner les
prétentions de la Sicile à l'iiulépendance. Nulle part peut-être autant que dans la
forme d'une île, la Providence n'a écrit en caractères visibles le droit qui appar-
tient à toute nation de ne relever que d'elle-même. Si donc il arrivait quelque
jour qu'un cri d'indépendance retentît à Palerme, je ne crois pas qu'il fût légitime
de l'étouffer, d'autant plus que, dans l'état actuel des choses, la Sicile, toujours
frémissante, est beaucoup plus, pour le roi de Naples, une cause de faiblesse
qu'une cause de force.
Ceci posé, je dois dire que les plaintes de la Sicile contre le gouvernement
napolitain ne me paraissent pas fondées sous d'autres points de vue. La Sicile
souffre sans doute, mais ce n'est pas Naples qui en est la cause. Le mal est plus
ancien et plus invétéré. Elle compare son sort à celui de l'Irlande sous la domina-
tion anglaise; ce rapprochement n'est pas juste. Le gouvernement napolitain fait
au contraire ce qu'il peut pour améliorer sa condition. Elle ne paie qu'un quart
des charges communes, quoique sa population soit égale au tiers de celle des Étals
de terre ferme ; elle n'est soumise ni à l'impôt du timbre ni à la ferme des tabacs;
elle est affranchie de la conscription. Elle a d'ailleurs la même organisation judi-
ciaire et administrative et les mêmes lois civiles que les Etats en-deçà du Phare.
Il lui manque, il est vrai, des institutions politiques, mais Naples n'en a pas davan-
tage. A quoi les Siciliens répondent que Naples n'a eu rien à perdre sous ce rap-
port, tandis qu'eux ont eu une constitution politique qui leur a été enlevée par le
roi absolu. Cette objection n'a pas une valeur réelle, car c'est précisément sous
l'empire de cette constitution que la Sicile est tombée dans l'état de dépérisse-
ment dont elle se plaint. Que signifie une forme mensongère de liberté, quand le
privilège et l'oppres-sion constituent l'essence même de la société? ,
Ce qui rend les Siciliens injustes envers le gouvernement napolitain, c'est la dif-
férence qu'ils trouvent entre leur état présent et le temps où la cour bannie de
Naples s'était réfugiée à Palerme. Mais ce n'était pas seulement la présence du roi
qui leur donnait alors une opulence factice, c'était la siliiation générale de l'Europe.
La guerre régnait dans tout le continent; la Sicile seule était en paix. Les Anglais
avaient fait de cette île une de leurs principales bases d'opérations. Ils en liraient
les subsistances pour leurs troupes d'Espagne, et y entretenaient un corps d'armée
et une flotte considérable. Les sommes que le gouvernement britannique y envoyait
tous les ans, tant pour le subside qu'il accordait à la cour exilée que pour ses au-
tres dépenses, s'élevaient à 12 millions d'onces, ou 150 millions de francs environ.
Quand cette source énorme de profits s'est fermée, le changement a été grand et
subit. Les prix des denrées, qui avaient subi une hausse démesurée, sont retombés;
le rapport dos prix actuels aux prix courants d'alors est de un à dix. Est-ce la
réunion de la Sicile au royaume de Naples qu'il faut accuser de celle différence?
Ne peut-on pas dire au contraire aux Siciliens que, s'ils n'ont pas suflisamment pro-
fité de cette extraordinaire bonne fortune pour fonder leur richesse à venir, c'est
à eux surtout qu'ils doivent s'en prendre? Pendant le même temps, les États en-
deçà du Phare étaient le théâtre d'une guerre et d'une révolution, et ils sont sortis
de cette crise plus prospères que la Sicile, qui n'avait point eu de guerre à sou-
tenir, qui n'avait point souffert de réactions successives, et qui n'avait eu qu'à re-
cevoir l'or qu'on y versait à pleines mains.
Telle est en effet la véritable cause de rinfériorité actuelle de la Sicile à l'égard
Ll^ IIOVAUAIU DU NA1>LES. 501
dr raiiliv iiioilié du loyauiue. U ne s'y est pas fait de révoliilioii. C'est la dilléieiice
Liilre riMlluoiiee tVanraise et rinllueiice anglaise, ([ue, partout où la première do-
mine, elle laisse après elle les germes d'une régénération, et que, partout où règne
la seconde, elle ne fonde rien. En 1815, quand les Anglais ont (juitlé la Sicile, l'an-
cienne société y existait encore presque tout entière La féodalité, quoique sup-
l)riniée de nom parle parlement de 1812 (et cette concession elle-même était due
au voisinage des innovations napolitaines), pesait de tout son poids sur la propriété.
.Vu lieu de maudire le régime qm a commencé alors pour elle, la Sicile devrait le
bénir; si elle y a perdu sa cliaile à l'anglaise, elle y a gagné la vie réelle par l'in-
troduction des codes français. En atlranehissant le sol, ces codes féconds ont plus
fait pour la fortune du pays que tous les millions de Nelson. Seulement ils n'ont
pas encore eu le temps de porter tous leurs fruits, car ils ont en Sicile dix ans de
moins qu'à Naples, et d'ailleurs ils n'y ont pas été précédés, comme à Naples, d'un
bouleversement radical. Quand on n'a pas souffert les angoisses d'une révolution,
on ne peut pas en avoir les avantages.
La rénovation de la Sicile est donc plus tardive, mais elle n'est pas moins réelle.
Un des signes qui attestent le plus la permanence de l'ancienne société, c'est le
nombre encore beaucoup trop fort des couvents; on n'y compte pas moins de six
cent cinquante-huit couvents d'hommes et de sept mille six cents religieux. Le
nombre des couvents de femmes est inconnu; en admettant qu'il soit égal à celui
des hommes, il n'y aurait pas moins de quinze mille personnes vouées à la vie mo-
nastique, sur environ deux millions d'habitants. Mais, à côté de ce fait, il en est
d'autres qui révèlent la formation de la société nouvelle. Les décrets de 1818 et
de 1821, en abolissant les lidéi-commis et en autorisant les créanciers des seigneurs
à se payer en terres, ont commencé le mouvement. Le roi fait de sérieux ellorts
pour naturaliser dans le pays les formes de l'administration française. Les mœurs
viennent peu à peu en aide aux lois. L'agriculture et l'industrie annoncent par des
tâtonnements nombreux leur développement prochain. La population s'accroît; la
navigation s'étend; il n'y a pas jusqu'à l'élan de l'opinion vers l'indépendance qui
ne soit une preuve de vie. Dans quelques années, l'impulsion sera décidément la
plus forte ; la réforme se sera faite en détail, au lieu de s'accomplir en gros et d'un
seul coup. Ce sera peut-être mieux. L'ancien régime n'était pas tout à fait aussi
mauvais en Sicile qu'à Naples, et ne méritait pas d'être frappé aussi rudement. Le
pende liberté qui s'y trouvait a mamtenu chez le Sicilien une énergie personnelle
(jui manquait à l'habitant asservi de Naples.
Ainsi, partout où sont importés les principes sacrés que la France a proclamés il
y a cinquante ans, ils changent la face des États, et substituent l'entrainenient de
l'avenir à l'inerte langueur du passé. Leur action emprunte quelquefois la forme
terrible des révolutions subites; mais cette forme ne leur est pas essentielle, quoi
qu'on en dise. Ils peuvent aussi procéder par a.ssimilation lente et mesurée. Dans
l'un et l'autre cas, dès qu'ils ont paru quelque part, leur triomphe délinitif est iné-
vitable. Quand ils se sont répandus dans le monde comme un torrent, ils ont été
accueillis d'abord par un sentiment universel de reconnaissance et de joie. Puis le
mélange des passions humaines est venu leur ôter un moment leur noble carac-
tère, en les confondant avec l'esprit de subversion et de violence; la vieille Europe
s'est levée alors, et a paru les refouler avec emportement. Mais ce (lui a été vaincu,
c'est l'alliage qui les avait défigurés; pour eux, ils ont survécu tout entiers, et, dans
la chute même qui a brisé leur armure, ils se sont dégagés plus libres et plus forts.
ÔOii LE ROYAUMli «E NAPLES.
Depuis que la France a perdu ses conquêtes matérielles, ses conquêtes morales se
sont accrues, ou, pour mieux dire, son esprit est devenu celui de riuimanité elle-
même. En cessant d'être imposé par les armes, cet esprit, désormais immortel, s'est
incorporé au génie national des peuples les plus opposés. Livré à lui-même, il
lleurit partout, comme le produit spontané de chaque sol, et se propage insensible-
n^ent de proche en proche, semblable à ces semences que transportent les vents.
Regardez sur tous les points du monde, vous y verrez partout cette contagion
nouvelle, prenant toutes les formes et s'accommodant à toutes les exigences des
sociétés diverses. Eu Angleterre, c'est l'esprit français (lui, pénétrant dans la vieille
organisation aristocratique de l'Église et de l'Élat, a rendu nécessaire la grande me-
sure de la réforme du parlement, et attaché le radicalisme aux flancs de la société
privilégiée. En Allemagne, c'est encore l'esprit français qui a brisé les entraves
imposées au travail par les anciens gouvernements, et préparé ainsi le mouvement
agricole, industriel et commercial, dont toutes les populations teutoniques sont
aujourd'hui si occupées. C'est lui qui mainiient, après les avoir suscités, les petits
Etats constitutionnels; lui qui dirige les conseils des rois absolus eux-mêmes, et les
pousse à des améliorations administratives ; lui qui forme en Europe cette force des
choses, cette communion universelle de l'ojnnion, ce lien des habitudes, cette puis-
sance pacifique et irrésistible du libéralisme pratique que rien ne peut plus
comprimer. On le retrouve jusqu'en Orient, détruisant en Egypte l'aristocratie
des mameluks, appelant à la liberté les populations chrétiennes, et ne laissant à
l'héritier de Mahomet II d'autre moyen de sauver son trône que la reconnais-
sance de cette grande loi de l'égalité humaine que l'islamisme a si longtemps blas-
phémée.
Sous cette forme paisible et majestueuse, la propagande n'a rien que de légitime.
«_;e n'est plus, comme la guerre, l'attaque aux nationalités, c'est au contraire leur
réveil et leur expansion. Ce n'est plus, comme la révolte, la provocation au dés-
ordre, c'est l'union de l'ordre et de la paix avec la régénération sociale. Sur quel-
ques points, comme en Espagne et en Suisse, l'esprit nouveau procède encore pat
secousses; mais ce sont là peut-être les derniers retentissements de l'orage qui a
troublé le monde pendant un demi-siècle. Partout ailleurs, les peuples semblent
préférer aux luttes intestines, moyens extrêmes et chanceux, le travail plus long,
mais plus sûr, d'une transformation progressive. Le mouvement n'en est pas moins
général et continu. L'Italie, qui parait immobile, y participe comme les autres, et
nous venons de voir combien il est actif dans le royaume de Naples. Le temps des
combats est-il tout à fait passé? Je n'ose le croire. Il y a encore dans le monde trop
d'anomalies, la marque de la force est trop vivement empreinte sur la face des
États, pour qu'il soit possible d'espérer que tout s'arrange à l'amiable, il n'en est
que plus précieux de voir la bonne cause s'épurer, s'étendre dans la paix, acquérir
tous les jours plus de puissance, et gagner, par les moyens de conciliation et d'har
monie, tout ce qu'elle peut gagner.
LkOMCE de LAVliRGNE.
POÈTES
ET
ROMANCIERS MODERNES
DE LA FKAiNCE.
XLVII.
91. AI.PHOM'S£ KARH.
M. Alfred de Vigny a t'ait jadis un beau livre qu'il a appelé Servitude cl gran-
deur militaires. C'est une œuvre noblement pensée, écrite avec une tristesse
éloquente, où sont révélés les secrets d'une existence qui a été celle de toute une
génération. A présent les servitudes et les grandeurs ne sont plus dans l'arniéc. Ce
n'est plus là que les esprits enthousiastes et les cœurs chaleureux vont s'épuiser
dans une lutte de chaque jour contre des nécessités implacables. La vie pleine de
rayons et d'obscurité, de gloire fugitive et de déceptions amères, de labeur austère
et d'activité fanfaronne, d'abnégation courageuse et d'ambition insolente, enfin la
vie qui peut développer avec le plus de puissance dans les âmes tous les sentiments
généreux et toutes les passions mauvaises, s'est retirée d'un monde évanoui avec le
soleil qui l'éclairait, pour se traus|)orler là où sont à présent les séductions, les
périls, les chances et les aventures : dans le monde littéraire. Depuis que le sang
ne ternit plus les belles couleurs des uniformes, que font à la jeunesse ces belles
couleurs? Depuis que les fanfares ne coovrent plus des cris de mort, que fait à la
jeunesse le bruit des fanfares? La jeunesse aime le bruit et l'éclat, mais elle les
Ô04 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
veut pour des mêlées où il y ait des défaites et des triomphes. Si ceux qui se dis-
putent le Rhin sont des soldats, elle se jettera tout entière dans les rangs des
soldats; si ce sont des penseurs et des poètes, elle se jettera tout entière dans les
rangs des poètes et des penseurs. Ainsi donc, s'il y a toujours dissipation de force,
d'enthousiasme, de sève, ce n'est plus la vie militaire qu'il faut accuser, c'est la vie
littéraire. C'est dans la vie littéraire qu'il faut chercher, à côté des résignalions
héroïques, les impatiences blâmables entraînant pour le cœur ou pour l'esprit des
.sacrifices de dignité.
Ainsi, j'écrirais volontiers un livre que j'appellerais, à l'instar de M. de Vigny,
Servitude et grandeur littéraires, et en créant à la triste manière des hommes,
c'est-à-dire en ne tirant rien de moi, voici comment je m'y prendrais pour faire un
des épisodes de ce livre. Je choisirais un héros qui pût représenter à lui seul toute
une race d'écrivains : ce ne serait pas un grand poète ni un profond penseur, il y
aurait place dans une autre partie de mon ouvrage pour les profonds penseurs et
les grands poètes ; ce serait un de ces jeunes gens qui sentent la jeunesse chanter
à plein gosier au fond de leur âme, comme chante l'oiseau au milieu des bourgeons
et des fleurs d'un arbre caressé par un soleil de printemps: ce serait un de ces
jeunes gens qui ont toute la verve railleuse et toute la charmante mélancolie de
leur âge. Ce qui lui manquerait, c'est dans le caractère celte rigidité inflexible,
dans le talent cette élévation native qui peuvent seules vous éloigner des portes
qu'on franchit en se baissant. Aussi ne s'éloignerail-il pas de ces étroites et basses
entrées derrière lesquelles on espère toujours trouver des champs spacieux ; en un
mol, il ferait toutes les concessions auxquelles peuvent entraîner les débuts. Au
lieu de convertir, comme Joseph Delorme, en enthousiasme vertueux et en exalta-
tion austère la puissance expansive de son esprit, il la tournerait, pour amuser les
goi'its médisants et les curiosités frivoles, en épanchements indiscrets, semblables à
ceux de l'ivresse par le vide et l'épuisement qu'ils laissent après eux dans le cer-
veau. Venu au monde avec un pinceau qui n'aurait pu jeter sur un pan de mur
toutes les splendeurs vivantes d'une bataille, ou suspendre des figures radieuses
dans les profondeurs azurées d'une coupole, mais qui pouvait rendre l'aspect mé-
lancolique du toit de chaume, le regard distrait de la vache, la physionomie joyeuse
de l'hôtellerie, il consacrerait toute la fraîcheur de son coloris, toute la vigueur
de son dessin à des caricatures grossières, toujours inachevées. Destiné non pas à
faire entendre dans un livre les mugissements d'un fleuve ou le tumulte d'une ville,
mais à ajouter quelques pages entraînantes à l'histoire des sentiments intimes etdes
rêveries de notre cœur, il consacrerait tout ce qu'il y a en lui de grâce, de chaleur,
de vivacité, de caprice, à augmenter par ses divagations quotidiennes ce nombre
déjà si effrayant de phrases frivoles et babillardes que les hommes des petits jour-
naux répandent sur le public comme les nains malfaisants de la vieille Allemagne
répandent des poignées de mauvais grains dans les granges pleines d'épis. Ce gas-
pillage sans frein, cette prodigalité insensée, ce serait la première partie de sa vie.
Grâce à tant de concessions cruelles, 51 verrait venir des jours meilleurs, et il se
souviendrait de la poésie, sa première compagne, qui l'avait quitté, comme le bon
ange du chrétien quille l'âme qu'elle surveille, à la porte des lieux où elle ne pour-
rait pas entrer sans souiller ses ailes; il s'en souviendrait, il la rappellerait, et elle
reviendrait à lui : c'est alors que commencerait dans son existence cette action fa-
tale qui est la même pour tous les débauchés, quelle qu'ail été la nature de leur
débauche. Les filles de son imagination ressembleraient toutes sans exception à ces
DE LA FRANCE. ÔOi)
belles eoiirtisanes qui ont des joues d'enfant, des cheveux de loe, et, dans le coin
des lèvres ou dans le fond des yeux, un signe hideux, trace inellaçable de leur mé-
tier. Lui-même il ressenibierail h l'homme (lui a chassé avec le diable ou dansé
avec les lutins. Le feu a beau jeter dans le foyer ses lueurs réjouissantes, le livre
favori a beau lui sourire à la clarté amicale de la lampe, toute la sécurité domes-
tique, toute la tranquillité intérieure, ont beau l'envelopper tout entier d'un doux
et poétique bien être ; si l'heure de la chasse infernale ou de la ronde du sabbat
vient à sonner, il regrette les sentiers perdus qu'il suivait derrière la meute hale-
tante, il regrette les marais fangeux où des pieds fourchus se mêlaient aux siens
dans des tournoiements rapides. Aussi il y a encore quelquefois des nuits pendant
lesquelles il s'absente, et il arrive un instant où les séductions qui l'ont entraîné
jadis reprennent sur son imagination tant d'empire, qu'il abandonne de nouveau
pour elles toutes les calmes et honnêtes jouissances de son toit. C'est ce simple et
terrible drame qui remplirait la seconde partie de mon histoire. Mon héros subi-
rait dans ses -œuvres la peine de ses anciens excès; cette sagesse de conception,
cette vigueur de pensée, cette netteté de langage, enfin toutes ces qualités loua-
bles et sérieuses dont l'ensemble est à l'esprit ce que la santé est au corps, lui fe-
raient presque toujours défaut. Et au lieu de chercher à recouvrer les forces per-
dues, dont il aurait besoin pour sa vie nouvelle, il se laisserait entraîner aux
continuelles chutes d'un pécheur mal converti. Il serait délivré des exigences des
débuts, des inspirations funestes de l'ambition, des mauvais conseils de la pauvreté,
mais cette irrésistible attraction qui conduit le joueur aux lieux où il a perdu sa
fortune, le débauché aux lieux où il a perdu sa santé, s'exercerait toujours sur lui,
et l'enlèverait à chaque instant aux paisibles études. Enlin, ce serait la troisième
partie et le dénoûment de mon récit, un jour viendrait où il serait ramené à son
point de départ; il recommencerait avec une nouvelle fureur ses prodigalités, qui
auraient perdu le but excusable qu'elles avaient au commencement de sa carrière;
il gaspillerait pour gaspiller, il bourdonnerait pour bouillonner. Semblable à un
homme qui jette et les pièces d'or qu'il vient de gagner et celles qu'il a retrouvées
au fond de son tiroir, il répandrait également et ses anciennes pensées et ses pen-
sées nouvelles. Pour satisfaire à la fois et ses penchants et ceux de la foule, il ne
ferait grâce à rien de ce qui se présenterait à lui ; il donnerait tout, et ses lointains
souvenirs, et ses rêves de la veille, et ses fantaisies du moment. C'est sur ces ta-
bleaux que je m'arrêterais. Eh bien! cette histoire que je voudrais faire, peut-être
est-elle déjà faite; c'est à ce qui va suivre de le prouver.
M. Alphonse Karr a possédé toutes les qualités que je rêvais pour mon héros. Il
avait, à son entrée dans la vie littéraire, cette force, cette grâce et celte expansion
de jeunesse qu'il n'est pas donné de contenir à tous les fronts de vingt ans. Il était
poète par tempérament, non pas à la façon splendide de Dyron, mais à la manière
plus humble de Sterne. Le coursier écumant qui emportait l'auteur àeLara sur les
plages battues du vent ne pouvait convenir à ses modestes allures; mais je m'ima-
gine qu'assis commodément sur le bidet du bon Yorick, il eût pu trouver çà et là
quelques charmantes songeries, quelques dissertations spirituelles et touchantes,
tout en chevauchant d'un village à l'autre sur une route garnie de cerisiers. Il y a
de petits États aussi bien que de vastes empires dont les chefs ont Dieu seul pour
suzerain M. Karr était assez heureux pour avoir un de ces héritages dont le titre
n'est grevé d'aucune servitude.
La critique a d'ordinaire une grande prédilection pour les sciences physiques ;
506 POETES ET roma:nciers modernes
elle a produit plus d'un Linnée distinguant autant de familles d'écrivains ijuil y a
de familles de fleurs. Nous goûtons peu ces divisions savantes, nous n'aimons pas
plus h mettre des étiquettes sur les poètes que sur les roses. D'ailleurs, quand, au
lieu d'avoir cette aversion pour tout ce qui sent l'esprit laborieux de la science, nous
aurions l'amour des classifications, le talent de M. Karr déjouerait tous les eiforts
que nous ferions pour lui assigner une place dans les divisions et subdivisions d'une
flore poétique : il est original. Ce qui lui a manqué, c'est cette élévation salutaire
(jui peut seule remplacer chez l'écrivain l'austérité des principes. Il s'est accommodé
sans lutte, sans combat, sans effort, aux exigences les plus tyranniques des débuts,
au lieu de reculer devant elles avec une répulsion instinctive. Si par la nature de
son esprit M. Karr diffère des écrivains qui l'environnent, on voit que, par la façon
dont il a conduit sa vie, il rentre dans une classe nombreuse. Son existence litté-
raire n'est pas autre chose que ce drame éternel dont nous faisions tout à l'heure
l'esquisse à grands traits : la débauche intellectuelle acquérant sur le cerveau, où
elle est entrée grâce à une folle insouciance ou à des complaisances coupables, une
puissance fatale qui lutte contre des instincts généreux, et finit, sinon par les
étouffer, du moins par les asservir.
M. Alphonse Karr est né en 1808. Il est le fils d'un artiste, et je l'en félicite, car,
après répée, c'est le chevalet ou le clavecin que j'aime le mieux voir auprès du ber-
ceau. Au reste, voilà à peu près les seuls détails biographiques que j'ai voulu re-
cueillir sur son compte en dehors des actes de son existence littéraire. Ce n'est
point que je méprise la lumière dont la vie d'un homme éclaire ses écrits; c'est
plutôt que je pousse le respect de la vie privée jusqu'au dédain des interprétations
les plus faciles et des mystères les plus transparents. Je ne recherche pas le secret
du nom dont l'auteur lui-même trace les premières lettres en tête de ses livres;
libre à lui de faire servir ses romans au dénoùment des drames de son cœur; un
billet d'amour n'en est pas moins sacré parce qu'il est entr'ouvert. Tout ce qu'on a
le droit de prendre dans la vie de M. Karr pour expliquer ses romans et ses pam-
phlets, c'est ce qu'il nous donne lui-même, — peut-être avec une trop grande com-
plaisance, — de détails sur ses travaux et sur ses loisirs. Encore ferons-nous un
usage discret de ces confidences, que nous partageons avec tous ses lecteurs. Nous
sommes de ceux qui aimeraient autant que Montaigne ne se fût pas donné la peine
d'apprendre à la postérité quels étaient les mets les plus agréables à son palais et
les exercices les plus salutaires à son estomac. Au reste, c'est plus tard, lorsque nous
arriverons à l'instant où M, Karr entreprend de soutenir entre le public et lui un in-
terminable tête-à-tête, que ces réflexions prendront place. En ce moment, nous
sommes à ses débuts, débuts dont nous ne recherchons pas les secrètes angoisses,
mais que nous jugeons par les faits qui sont à la connaissance de tous. M. Gustave
Planche, avec cet impitoyable esprit qui le portait à faire pénétrer partout, chez
les vivants et chez les morts, une lumière cruelle, sans se soucier des voiles dont
la poésie comme la charité aime à couvrir certaines fautes, M. Planche nous a ap-
pris quel commencement avait eu la carrière de ce Chatterton dont M. de Vigny a
mis le nom sur le piédestal d'une statue mélancolique et grandiose, qui offre avec
le poète anglais une vague ressemblance. Chatterton ne prêtait aux moines des
vieilles abbayes la savante éloquence de sa poésie saxonne qu'après avoir infligé le
matin au ministre en place sa correction quotidienne. Il se faisait dans son cer-
veau un profane et continuel mélange des voix calmes du passé et des bruits que-
relleurs du jour. M. Karr a vécu de cette existence pendant plusieurs années, les
1)K LA l^RANCE. 507
lieriiières de la restauration et les premières de la révolution de juillet. Tout en
gardant au fond de son C(e»r quelques nobles élans et quelques précieuses larmes,
il répandait tous les trésors d'une verve de vingt ans dans ces écrits hardis, cyni-
ques et mo(iuours, où l'esprit lui même est étouUe par la licence du langage. L'au-
teur futur de Fa D'icze était un journaliste du Fujaro. El cependant un beau jour
cette vie de dissipation vint à perdre la seule excuse qui pftl la justifier. M. Karr
sembla délivré de la servitude des débuts. Il fit un ouvrage qui eut du succès et qui
méritait d'en avoir. En 1855, il publia son premier roman : Sous les Tilleuls.
On prétend que ce livre avait d'abord été écrit en vers. Je suis assez disposé à le
croire. Le langage des vers est le langage de la jeunesse tout comme celui du vieil
Olympe, et le roman de Sous les Tilleuls est essentiellement un livre de jeunesse.
On y sent cette fièvre du cœur dont on se guérit plus tard en avalant tant de po-
tions amères. Les sources de la tristesse et de la gaieté y sont abondantes et fraîches.
Le soleil de mai et les regards de jeunes filles y luisent sans cesse: il est certaines
pages d'où s'exhalent de vraies senteurs de printemps. Qui n'a pas erré, quand ce
ne serait que par la pensée, en l'apercevant du fond d'une voiture de voyage, au-
près d'une maison blanche qui fuyait, dans l'allée touffue des tilleuls ! Qui n'a point
placé sous ces voûtes vertes et parfumées quelques mystérieuses scènes d'amour
comme celles qui se jouent à toute heure au fond d'une âme de vingt ans! Dans ce
premier livre de M. Karr, ou trouve la poésie réelle, non pas celle dont le pied ne
s'est jamais posé que sur les cimes onduleuses des nuages, mais celle qui a si bien
erré sur la terre, qu'elle a laissé des lambeaux de robe et des gouttes de sang à
tous les buissons des sentiers. Nous avons tous, au fond de quelque tiroir, les lettres
de Madeleine; nous avons tous senti les mêmes déchirements que Stephen au pas-
sage où elle nous prie de sacrifier au bonheur et au repos de son existence tout ce
qui peut nous rester dans le cœur d'amour saignant et méconnu. Je ne dirai pas
que le roman de Sous les Tilleuls soit une œuvre irréprochable, révélant la main
d'un artiste expérimenté; je dirai que c'est une- œuvre faite d'une matière pré-
cieuse, car l'or peut aussi bien être jeté dans un moule informe que dans un moule
régulier, et ce qui tombait dans le moule plein d'aspérités et de défauts où M. Karr
jetait sa pensée, c'était quelque chose qui vaut mieux que l'or, c'étaient les élans,
les tristesses, les souffrances, le bonheur, enfin toute la vie et toute la sève de notre
âme dans nos jeunes ans.
Eh bien ! malgré tout le charme de ce roman, on sent pourtant, après l'avoir lu,
quels obstacles s'élèvent encore entre M. Karr et le but qu'il lui serait peut-être
permis d'atteindre. Ces obstacles, c'est lui-même qui se les est presque tous créés.
Sans donner à la France un Tristram Shandy, M. Karr aurait pu doter notre litté-
rature, assez pauvre dans le genre humoristique, d'un livre original plein d'amu-
santes digressions. Chez lui, le regard mélancolique des souvenirs aux yeux noirs,
pour me servir d'une expression allemande, se marie heureusement aux joyeux
sourires des pensées moqueuses. Tout le monde se souvient de maître Kreissler,
dont la grande âme d'artiste était si mal à l'aise à la petite cour du duc Irénéus.
Maître Kreissler, qui n'est autre que le divin Hoffmann lui-même, éveillait parfois,
quand il laissait son esprit parcourir en se jouant toutes les choses de ce monde,
des vibrations aussi sonores et aussi profondes que lorsqu'il lai.ssait ses doigts errer
à l'aventure sur les touches de son clavecin. Sans atteindre jamais à ces glorieuses
hauteurs, M. Karr aurait pu broder çà et là de fantaisies brillantes et légères le
thème de ses romans. Enfin, et c'était pour lui un moyen puissant de succès, il
508 POETES ET nOMANCIERS MODEUISES
possédait dans toute sa force un sentiment que le panthéisme de l'Allemagne in-
spire à tous les romanciers, mais qui est encore rare en France, je veux parler de
cet amour plein de mystérieux désirs et de vagues espérances qu'on ressent pour
la nature de l'autre côté du Rhin. Or, voici quelle a été rinfluencc du pamphlet sur
M. Rarr : les sentiments qui pouvaient s'épanouir en lui, le pamphlet les a d'abord
frappés dans leur forme extérieure, c'est-à-dire dans leur langage, puis il a fini
par les altérer dans leur essence. Quelques vers de Virgile retenus des leçons du
collège, quelques notions élémentaires de science, voilà d'ordinaire quel est le ba-
gage de tous ceux qui débutent dans la vie littéraire. Est-ce dans ces souvenirs à
demi eflacés que l'écrivain trouvera la matière dont il a besoin pour tisser le vête-
ment que sa pensée réclame? Non, ce vêlement rare et précieux qu'on appelle
le style se tisse lentement et avec de patients efforts. Sa trame, comme celle des
étoffes merveilleuses que préparent les fées, se compose de mille rayons divers tirés
de tous les objets lumineux de la nature. Je ne sais aucune étude qui ne puisse
servir au style, celle des arts, celle des sciences, celle des langues. Certainement il
y aurait folie à vouloir exiger de l'écrivain le travail que toutes ces études suppo-
sent, mais je crois qu'on peut sans injustice demander à sa jeunesse un travail qui
est incompatible avec le métier de journaliste. Encore si les occupations auxquelles
se livrait M. Karr eussent agi d'une façon négative sur sa njanière d'écrire ; mais
elles ont fait plus, elles l'ont gâtée. Ainsi, dans le roman qui nous inspire ces
réflexions, une expression empruntée à la langue intempérante du Figaro arrive
sans cesse là où il aurait fallu un mot puisé dans un langage expansif, mais contenu.
La grandeur manque aux instants où elle est le plus impérieusement réclamée
par le sujet. Lorsque arrive ce moment fatal de l'invocation à la débauche qui dans
les drames passionnés du cœur est presque toujours marqué par des notes écla-
tantes, comme l'appel au démon dans les tragédies musicales; quand Stephen, après
avoir joué le rôle de Claude Frollo dans une scène où la Esméralda était sa maî-
tresse et Phd'bus son ami, se décide à demander aux joies effrénées du plaisir la
guérison ou la mort de son âme, on s'attend à toutes ces splendides descriptions
du vice qui peuvent jeter de si belles lueurs dans la poésie et dans le roman; c'est
le moment de f.iire entendre, comme dans la Confession d'un enfant du siècle,
toutes les fanfares de l'orgie, interrompues çà et là par la vibration profonde de
quelques accords douloureux qui s'échappent d'une âme repentante ou combattue.
Mais, pour produire ces effets de grandiose harmonie, il aurait fallu se servir de
l'instrument sonore dont M. de Musset dispose. M. Karr a pris celui qu'il avait sous
sa main, l'instrument à la voix perçante et fêlée de ses charivaris quotidiens. Main-
tenant, pour voir la funeste influence du pamphlet passer du langage dans les
sentiments eux-mêmes, il faudrait se transporter aux Guêpes. Dieu merci, nous
avons encore plus d'un roman à examiner.
Avec de nouveaux personnages. Une Heure trop tard est la suite de Sous les Til-
leuls. Il n'y a même pas entre ces deux livres la différence qu'on trouve, dans les
tableaux de Léopold Robert, entre le ciel des Moissonneurs et le ciel des Marais
Pantins. Le même foyer de lumière jette sur le paysage les mêmes clartés et les
mêmes ombres, le même foyer d'amour jette sur les visages les mêmes expressions
de joie ou de mélancolie. C'est toujours une scène qui peut se passer dans le rayon
de l'université de Gœttingue. 11 y a partout le même mélange d'humeur vaillante
et d'humeur rêveuse. Pour être nourri, comme Stephen, de la lecture d'Uhland ,
de Burger et de Novalis, Maurice n'est pas moins fort que lui sur les règles du
nE LA. inANCE. .'00
lyyviwent, cette bible belliqueuse des enfants de Thor qui fait vivre an sein des
universités de la Germanie l'esiirit gneirier de ses vieilles lorêts. En un mot. c'est
toujours un livre jeune avec la préoccupation généreuse du duel et l'amour senti-
mental des fleurs.
Mais, si les qualités sont communes à ces devix livres, les défauts aussi leur sont
communs. Une Heure trop ^rd, ainsi que Sous les Tilleuls, présente des digressions
en grand nombre, où quelques traits d'une verve heureuse sont perdus au milieu
d'une profusion de plaisanteries banales, réminiscences déjà pins lointaines, quoique
toujours obstinées, de la première profession de l'auteur. Les situations et les ca-
ractères y sont compris souvent avec autant de vivacité et d'intelligence que dans
les œuvres de l'ordre le plus élevé ; le style manque toujours. Il existait clicz M. Karr
le sentiment d'une poétique raillerie qui, dans un petit monde à part, entre le che-
valet, les pots de fleurs, le clavecin, les fleurets et les grandes pipes, aurait pu
s'exercer d'une façon charmante sur tous les sujets sérieux et frivoles que soulève
dans son cours capricieux une conversation d'artistes. Peut-être aurait-il répandu
çà et là, sur des questions abordées par hasard, quelques-unes des lueurs philoso-
phiques dont le sourire de maître Kreissler éclairait bien des choses ; mais il fallait
qu'il comprît dans quel espace il devait toujours se renfermer. Le grillon ne doit
pas faire entendre ses chants hors de l'âlre où les enfants et les rêveurs cherchent
des mirages et des harmonies.
L'originalité est le meilleur bouclier dont un poêle puisse se servir pour défendre
ses œuvres. Telle tragédie dont les fondements occupent cinq grands actes de su-
perficie s'écroulera vers par vers quand chacun viendra reprendre la pensée ou
l'expression qu'on lui a dérobée; telle histoire du cœur renfermée dans d'étroites
limites bravera, sinon la lente dissolution du temps, du moins la violente destruction
de la critique, parce qu'il n'est personne au nom de qui l'on pui.sse réclamer les
éléments dont elle se compose. A ce point de vue , quelques-uns des ouvrages de
M. Karr ont leur existence indépendante qu'on est forcé de respecter. Son roman
de Fa Diczc, la troisième de ses productions dans l'ordre chronologique, est une
bulle si l'on veut, mais une bulle qui tire d'elle-même la fraîcheur et l'éclat des
nuances changeantes qu'elle fait briller aux yeux. C'est une sonycrie comme on
peut en avoir au fond d'une chaise de poste, tandis que les grelots des chevaux qui
vous entraînent et le roulement de la voilure rendent un son qui berce votre
pensée. Pendant ce rêve de quelques heures, le romancier se livre à une course
fantasque et désordonnée sur le clavier de l'âme humaine. Tout ce qui remplit
notre cœur d'accords, depuis le tintement argentin que font les bruits éloignés de
l'enfance jusqu'aux voix mélancoliques et désabusées de l'âge mùr, les accents
joyeux, les notes plaintives, s'interrompent ou se succèdent sans ordre, sans suite,
mais d'une façon qui trouble et qui séduit. Les livres de cette nature tiennent
plutôt à l'art sensuel de la musique qu'à l'art abstrait et sévère de l'écrivain. Ils rappel-
lent aussi le charme des essences, car ils ont la puissance enchanteresse, les exha-
laisons enivrantes, enfin toute la douce volupté du narguilé.
Il peut arriver dans une grande ville qu'on traverse un jardin public pour aller
d'un carrefour à un autre. Tout à l'heure on marchait sur le pavé boueux d'une rue
étroite, on était resserré entre deux haies de maisons moroses pleines de grince-
ments de scie et de bruits d'enclume, à présent on foule le sable fin d'une allée,
des arbres penchent sur votre front leurs feuilles d'où s'échappent mille chants
d'oiseaux. Pourtant les voix du dehors ne cessent jamais de vous poursuivre. Aux
310 rOÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
deux extrémités du jardin on entend retentir leurs glapissements, au milieu on
distingue encore leur confus murmure. Parcourir la carrière littéraire de M. Karr,
c'est faire ce trajet. En ce moment, je suis au milieu de ma course. Je cherche ii
ne plus rien entendre et à ralentir le pas. Quelle délicieuse fantaisie que les Révo-
lutions de Pirmasents! On retrouve presque la cour du duc Irénéus dans la cour
de ce petit prince toujours en querelle avec son bottier et son tailleur. Cette douce
ironie d'artiste dont je parlais tout à l'heure y est gracieuse et épanouie. Dernière-
ment, au milieu de tous les quolibets des Guêpes, j'ai rencontré celte riante bluette.
Elle brillait là, comme l'image d'un chaste amour au milieu des folles pensées
d'une fdie perdue. Vendredi soir, le recueil qui Ta d'abord renfermée et que j'ai à
présent sous les yeux, est un recueil rempli, comme Fa Diczc, de l'harmonie loin-
laine et confuse de mille souvenirs de jeunesse, un de ces livres (jui vous causent
un plaisir aussi incompatible avec toute idée de critique ou d'analyse que le plai-
sir dont notre âme peut être remplie par les jouissances de l'ouïe ou de l'odorat.
Le Chemin le plus court, qui fui publié en 1856, n'a plus cette parure de jeu-
nesse qui nous a semblé si allrayanle dans Une Heure trop tard et dans Sous les
Tilleuls. Quoiqu'il ne se soit écoulé qu'un intervalle de trois ans. le romancier est déjà
parvenu à l'époque où les mariages sans amour remplissent, dans les œuvres de l'i-
magination et dans la vie, le rôle du suicide, pour éteindre Itsbatlements du cœur
et amener d'irrévocables dénoûments. L'héroïne du Cltcniin le })his court ne se tue
pas comme Madeleine ; elle se marie. On a prétendu que l'auteur avait fait entrer
dans ce roman tous les détails d'une histoire douloureuse de son existence. Nous
l'avons dit en commençant, nous laissons toujours au fond des œuvres où ils se ca-
chent les mystères de celte nature. La critique doit obéira une curiosité plus noble
que celle qui porte sur les actes de la vie privée. La vérité qu'elle cherche dans un
livre, ce n'est pas celle dont on s'assure par une enquête indiscrète de faits incer-
tains et mal connus, c'est la vérité que chacun peut nier ou reconnaître en exami-
nant les règles éternelles du beau et les sentiments éternels du cœur. Ainsi donc
c'est aux caractères seuls que nous nous sommes attaché. Il en est un qui, tracé par
un grand écrivain aussi fortement qu'il a été conçu par M. Karr, aurait pu se graver
en traits ineffaçables, entre le caractère d'Obermann et celui de René, dans les es-
prits passionnés et rêveurs. Le rôle de Vilhelm Girl est d'un bout jusqu'à l'autre la
glorilication d'une paresse intelligente et poétique, dont bien des hommes de notre
génération commencent maintenant à s'éprendre. Ce Vilhelm Girl est un poète,
mais un poêle qui bisse ses vers dans la fumée de son tabac et dans le calice de
ses fleurs. Il est le fils de ceux à qui la gloire et la liberté ont menti, et il essaie
de l'oisiveté. Ce n'est pas un René, car, si René n'attend plus rien de l'activité hu-
maine, il interroge encore la nature avec inquiétude, il espère toujours du vent qui
chasse les nuages et qui souffle la tempête quelque pensée révélatrice, quelque in-
spiration soudaine et décisive; Vilhelm ne demande aux brises des mers que de se-
couer sur son front leurs parfums et leur fraîcheur. Ce n'est pas un Obermann, car,
en face des beautés gigantesques et des révolutions éternelles de la nature, Ober-
mann éprouve un sentiment d'oppression douloureuse plutôt que de pacifique ad-
miration. Le vide que son scepticisme fait dans les deux donne à l'air qui pénètre
dans sa poitrine une insupportable pesanteur. Vilhelm n'a pas au fond de son ûme
plus de croyances qu'Obermann, mais il a une imagination plus calme et plus heu-
reuse; la nature lui sourit de ce sourire païen dont elle souriait à Goethe.
Vilhelm entend l'existence à la façon royale des lis ; pourtant, comme l'homme
DE LA FRANCE. 311
i-st sonniis à tlos besoins qu'une puissance mystérieuse écarte des fleurs, comme il
ne iK'ul pas se vêtir avec les rayons du soleil et se nourrir avec la rosée, il faut bien
(|u'il se résigne (iiielquel'ois à reulrer dans cotte vie active qu'il a tant de bonheur
à fuir. Alors, ce quej'aiuie eu lui, quand il est réduit à ces nécessités cruelles, c'est
la manière calme et licre dont il s'y soumet. Quoi(iu'il soit poète, il ne paiera pas
d'un secret de son cœur chaque morceau du pain qu'il portera à sa bouche. Il n'é-
voquera pas les souvenirs sacrés et les chères ombres parce qu'il aura faim. Parce
qu'il aura faim, il ne cherchera pas à sentir de nouveau dans ses yeux les larmes
divines d'un premier amour, sur ses lèvres le dernier baiser d'une morte. Enfin,
quoiqu'il soit poète, ce n'est pas h la poésie qu'il dira de le faire vivre. Il ira au-
devant du voyageur pour porter sa malle, ou il prendra un fusil pour tirer les guil-
lemets sur le bord de la mer. Si, par hasard, c'est de la plume qu'il lui prend fan-
taisie de se servir comme gagne-pain, il s'en sert comme faisait Jean-Jacques quand
il n'écrivait ni pour son cœur, ni pour la gloire, c'est-à-dire qu'il l'emploie à une
œuvre manuelle et sans valeur. Au lieu de copier de la musique, il rédige les dis-
cours du maire et du commandant de la garde nationale d'Étretat, car Vilhelm ha-
bite Étretat, quoiqu'il soit d'origine allemande. C'est une pernicieuse manie que
celle de vouloir reconnaître à toute force dans les héros de la fiction les hommes
(ju'on a coudoyés. Il faut se défier d'interprétations que font d'ordinaire la mali-
gnité et la sottise. On peut affirmer cependant que Vilhelm existe. Vilhelm n'est
plus un homme de vingt ans; son âme a jadis servi d'écho à d'autres bruits que
ceux de la mer. Mais je voulais oublier sa vie et ne plus voir en lui qu'un hardi
compagnon et un noble paresseux. Hélas! c'est chose impossible; on m'apprend
que Vilhelm va quitter de nouveau ce glorieux repos dont il était si fier et qu'il in-
terrompait quelquefois seulement en traduisant à ses amis connus etinconnus quel-
ques-unes de ses rêveries, pour se livrer à une entreprise active et violente parmi
toutes les entreprises humaines. Vilhelm s'est mis dans l'esprit d'écrire à lui seul
un pamphlet périodique, et, pour concilier son amour de l'air, du ciel et de la pa-
resse avec cet amour de bruit et de mouvement qui vient de rentrer dans son cœur,
il a imaginé d'écrire sur Paris en restant le plus possible à Ëlretat. D'où il résulte
que le genre de pamphlet qu'il a créé est quelque chose de bizarre et d'inouï. Par-
fois je me dis : Peut-être, s'il a embrassé ce nouveau métier, c'est qu'il y a main-
lenant à Étretat un maire et un capitaine de la garde nationale qui rédigent eux-
mêmes leurs discours. C'est une industrie qui remplace celle qu'il a perdue. Si je
le croyais, je parlerais encore de Geneviève et de Clotilde, puis je finirais là mou
article.
Un critique que nous avons déjà nommé se plaignait avec amertume et presque
avec désespoir de ce que l'esprit d'analyse s'était emparé avec tant de violence de
toutes les facultés de son âme, qu'il lui gâtait la plupart de ses plaisirs. C'est lui
qui disait d'une femme : « La jambe est mauvaise, " et ne pouvait plus aimer cette
femme, quoique dans tout le reste de son corps les principes du beau fussent ob-
servés. 11 y a peut-être quelque ambition à se plaindre d'une souffrance que peu
d'hommes seraient en état de ressentir ; mais, en admettant que ces plaintes fus-
sent fondées, et je suis persuadé qu'elles l'étaient, celui qui les faisait entendre
souffrait d'un mal bien réel, quoique fort profitable à son métier. Loin d'avoir à
faire à notre organisation des reproches de cette nature, nous ne nous sentons au
contraire que trop disposé à un abandon complet des règles de l'esthétique en fa-
veur de tout ce qui nous charme et nous émeut. Un sourire qui ne grimace pas
312 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES
dore pour nous des pages entières. Pour nous, une larme efface plus de fautes,
dans le livre qui nous l'a fait verser, que les pleurs victorieux de la pénitence n'ef
facent de souillures devant le tribunal de Dieu. Voilà pourquoi l'expression de la
sympathie nous vient souvent là où l'on s'attendrait peut-être à trouver celle du
blâme, quand nous parlons des romans de M. Alphonse Karr. L'analyse, comme
chacun sait, n'est pas autre chose qu'un scalpel; comment voulez-vous que j'en-
fonce un scalpel là où il y a de la chaleur et de la vie? C'est ce que je me suis déjà
dit tout à rjieure, c'est ce que je me dis encore à côté de Geneviève et de Clotilde.
J'espérais que c'étaient deux corps inanimés, et qu'il serait facile d'y faire pénétrer
les instruments tranchants de la science ; mais voilà que de ces yeux et de ces lèvres
sur lesquels je me penchais comme sur des yeux éteints et des lèvres mortes, il
s'est échappé des regards qui m'ont séduit et une haleine qui m'a presque enivré.
Ainsi, par exemple, il y a dans Geneviève des chapitres en vers que j'ai commencé
à lire avec l'intention bien formelle d'y relever l'affectation de bizarrerie, les fai-
blesses de stylo, enfln tous les défauts littéraires dont ils abondent; puis, quand je
suis arrivé à cet endroit :
Oh! qu'il est beau l'amour tel qu'on le sent dans l'âme
Sous les saules, le soir !
quand je suis arrivé à cet endroit, je n'ai plus pensé à l'art, j'ai pensé à l'amour et
aux saules.
Pourtant je vais tâcher de faire trêve aux émotions et de dire quelques paroles
de vérité. Geneviève et Clotilde ont paru en 1839 ; or, en 1859, le nom de M. Karr
est écrit en toutes lettres en tète du Figaro. Quand l'auteur de Sous les Tilleuls ne
se bornait plus qu'à envoyer de temps en temps des articles sans signature à quel-
ques-uns des organes les plus infimes de la presse quotidienne, à peine si cela fai-
sait partie de sa vie littéraire. Il y a des hommes dont l'esprit aime parfois à s'é-
chapper pour aller sous le masque courir les aventures et se plonger dans les folles
joies. Libre à eux de faire ces excursions s'ils savent y mettre assez de prudence
pour que le scandale ne soit point trop bruyant. En lisant Fendredi soir, et même
le Chetnin le plus court, il y avait bien des instants où nous nous apercevions, soit
aux accès d'une gaieté intempestive, soit à des assoupissements passagers, que l'es-
prit du romancier se permettait plus d'une escapade et revenait souvent exalté par
l'ivresse ou appesanti par la fatigue ; mais nous avions la discrétion de ne faire part
' à personne de nos remarques. A présent, voilà que M. Karr avoue hautement ses
habitudes ; il nomme lui-même les lieux qu'il fréquente, il s'intitule rédacteur en
chef du Figaro. Ainsi donc, si l'on remarque dans Geneviève et dans Clotilde, plus
souvent encore que dans Sous les Tilleuls et Vue Heure trop tard, d'impardonna-
bles négligences de langage, des tours d'une familiarité choquante, enfin un ton de
plaisanterie vulgaire qui contraste avec une façon naturellement délicate de s'ex-
primer et de sentir, on saura que c'est au rédacteur en chef du Figaro qu'il faut
s'en prendre. Il y avait toujours eu chez M. Karr, à côté d'une originalité véritable,
un défaut qui pourtant ne s'accorde guère avec cette précieuse qualité, je veux
parler de ce besoin inquiet d'une singularité visible et matérielle dont les intelli-
gences d'élite ne sont pas ordinairement tourmentées. Eh bien! le Ft^/aro donna à
cette mauvaise tendance un incroyable développement. M. Karr allait jusqu'à cher-
I)E LA FRANCE. ."^I 5
cher la bizarrerie clans les découpures et dans la couleur du papier de son journal.
En même temps il transportait dans ses romans ces afTeclations d'ctrangcté desti-
nées à frapper les yeux do la foule. Je me souviens de certains chapitres qui Unis-
sent sur un mot inachevé dont la suite est au chapitre suivant. Ce sont là des
puérilités qu'on est presque honteux de relever, mais qui servent à bien faire com-
prendre le goût faux et ambitieux des longues et inopportunes digressions qu'on
trouve dans Gencvirve et dans Clotiklr. L'affectation est à l'originalité ce que la
fanfaronnade est au courage ; on ne peut pas affirmer qu'elle doive l'exclure, mais
il est certain qu'elle en fait douter.
Je ne veux point parler du roman (Vllortcnsc, qui nous ramènerait au sujet
épuisé de la littérature industrielle du feuilleton. Je l'ai dit, la carrière purement
littéraire de M. Karr se termine, en 1859, par la publication de Clolildc; mainte-
nant, avant de le suivre dans la nouvelle période où il est entré, je voudrais revenir
encore sur les tendances et sur la nature de son talent.
Je crois qu'avec la fureur des analogies, il n'est pas une seule originalité qu'on
laissât debout. Ainsi, de même qu'on pourrait combattre Heine avec Sterne, et
opposer le f'oyage sentimental aux Reiselyildcr , de même on pourrait combattre
M. Karr avec Heine, et opposer aux fantaisies les plus capricieuses du Fa Dièze les
rêveries vagabondes du tambour Legrand. C'est là une guerre que je n'aime pas,
car presque toujours on l'entreprend avec témérité et injustice. Il n'est pas de
combinaisons d'idées, si bizarres soient-elles, qui ne puissent s'offrir à deux esprits
d'une manière presque semblable à la même époque ou à des siècles d'intervalle.
Et puis les ressemblances qu'on croit saisir sont trompeuses, car la vanité de celui
qui veut les établir lui fait souvent de singulières illusions sur leur exactitude. Je
ne contesterai donc pas à M. Karr la qualité que je lui ai reconnue, je ne m'inter-
dirai pas non plus de lui comparer Henri Heine. Seulement je chercherai dans ce
parallèle non pas le fait d'une imitation fort incertaine, et qui n'intéresse d'ailleurs
que les deux écrivains qu'on met en cause, mais quelques-uns de ces principes gé-
néraux dont chacun peut faire l'application.
Henri Heine et M. Karr sont tous les deux des hommes d'imagination qui ont
pris pour une vocation de pamphlétaire cet instinct de combativité que la phréno-
logie reconnaît dans le cerveau des poètes. .\près avoir souhaité, l'un qu'on écrivît
ces seuls mots sur sa tombe : n II aima les fleurs de la Brenta; » l'autre, qu'il ne
restât pas d'autre souvenir de lui que son nom donné à une espèce d'œillets et de
roses, tous les deux se sont enfoncés au plus épais du tourbillon de l'activité hu-
maine. Lord Byron rêvait des combats dans la patrie de Tyrtée pour occu[)er cette
ardeur belliqueuse que ressentent presque toutes les natures poétiques. Les écri-
vains dont je parle ont cherché de plus sérieux dangers que ceux qu'on court sur
les champs de bataille. Par les blessures du corps, c'est le sang qui s'en va; par
celles de l'âme, c'est cette divine essence qui chez les uns est la vertu, chez les au-
tres la poésie.
Bien loin de regarder le bon sens comme au-dessus ou au-dessous de la poésie,
je pense, au contraire, que, chez les poètes comme chez tous les écrivains possibles,
c'est la première et la plus indispensable des qualités; seulement je distingue le
bon sens dont on a besoin pour les œuvres d'imagination de celui qu'exige la vie
réelle. Henri Heine et M. Karr conservent, au milieu des divagations les plus ex-
centriques de leur pensée, beaucoup de ce premier bon sens, qui régit au.ssi les
descriptions les plus fantastiques d'Hoffmann et les plus humoristiques digressions
T01IE I. 21
31 i POÈTES ET ROMANCIEKS MODERNES
de Sterne; mais raiilrebon sens, celui de tout le monde et de tons les jours, leur
fait souvent défaut, quoi(|u'ils aient la prélcnlion de le posséder aussi : je n'en
veux pas d'autre preuve que toutes les pages qu'ils s'amusent à écrire sur tant de
sujets arides et frivoles, quand ils pourraient faire de si jolies chansons du mois
de mai. Henri Heine et M. Karr ont tous les deux ce précieux sentiment de la na-
ture, qui fait de tous les paysages qu'on parcourt cette forêt enchantée où toutes
les fleurs vous regardent et où tons les oiseaux murmurent à vos oreilles des mots
mystérieux. Hs ne la comprennent pas à la façon vertueuse et pastorale d'Auguste
I^a Fontaine et de Gessner ; ils l'aiment d'une façon ardente et passionnée. Pour
eux, ce n'est pas une mère, c'est une maîtresse. Cependant les rêveries sous les
peupliers, les contemplations amoureuses des fleurs, enfin toute cette façon
extatique d'entendre la vie, n'étouffent pas chez eux une ardeur juvénile sem-
blable à celle des blonds enfants de l'université de Gceltingne. Les fleurets font
partie de leur bagage de poëte; ils ont quelque chose de pétulant et de querel-
leur, qui forme un contraste piquant avec leurs dispositions à la mélancolie. Tout
cet ensemble de qualités et d'habitudes, (|ui rend ces deux hommes deux poètes
propres à voijagcr dans le bleu et à y faire voyager les autres, ne les destinait en
aucune façon à la carrière qu'ils ont prise. Leur (aient à chanter le printemps est
fort inutile à des pamphlétaires, et leur pétulance d'écolier, qui allait fort bien avec
les excursions vagabondes de leur imagination, s'accorde fort mal avec la tâche
rude et sérieuse qu'ils veulent remplir aujourd'hui. Quand ils attaquent des hommes
d'État ou quand ils frondent un acte du pouvoir, ils ont toujours l'air de se croire
encore à Carlsruhe ou à Kœnigsberg, occupés à tourmenter les bourgeois ou à casser
les lanternes de la grande rue.
C'est que l'ardeur dont on a besoin pour un pamphlet n'est pas cette vivacité
irréfléchie d'un artiste qui s'exerce en se jouant sur tout ce qui offre un côté ri-
sible; c'est la flamme qui a son foyer dans les convictions les plus i)rofondes du
cœur. Ce qu'il faut, ce n'est pas une verve d'atelier, comme celle de M. Kafr; c'est
la verve de la tribune. Je suis si loin d'avoir sur le pamphlet l'opinion du libraire
juré qui venait de condamner Paul-Louis Courier, qu'au contraire je regarde la mis-
.sion du pamphlétaire comme la plus sérieuse de toutes. Parmi ceux qui se sont dis-
tingués dans cette rude et difficile carrière, je ne connais pas un seul homme qui
.soit sorti du pays des rêves; tous avaient d'abord trempé leurs Ames dans une vie
d'études positives et laborieuses. Les mathématiques, la science aride du droit, la
culture des langues, ont préoccupé trois intelligences bien inégales entre elles, mais ,
qui tontes les trois ont remué avec éclat et bonheur des questions vivantes, celle de
Pascal, celle de Montesquieu et celle de Courier.
Ce n'est pas le vent, ce n'est pas la fleur, ce n'est pas l'oiseau qui vous murmure
à l'oreille ce qu'on doit écrire pour obtenir la réforme d'une loi vicieu.se ou l'éta
blissement d'une loi utile; c'est la science, c'est l'histoire, l'histoire, qui n'est pas
si menteuse qu'on veut bien le dire pour se dispenser de l'étudier. H est des bi-
bliothèques de poètes qui se composent d'un Homère et d'une Bible ; dans la
bibliothèque du pamphlétaire, depuis les douze tables de la loi romaine jusqu'au
code impérial des Français, je voudrais tous tes recueils de législatiou ; je voudrais
aussi toute cette docte réunion d'historiens que Machiavel appelait ses compagnons
et ses maîtres. Dernièrement, en parcourant les admirables libelles de Camille Des-
moulins, j'en pris un qui, presque dans son entier, n'était pas autre chose qu'une
éloquente traduction de Tacite. Quelquefois Paul- Louis Courier substitue aussi à sa
DE LA l'IlANCE. ô I •'> '
pensée celle d'un historien qu'il commente, ou même laisse parler sans commen-
taire. C'est ainsi que le pamphlet doit s'écrire; ce n'est pas des entrailles de la
nature qu'il se tire, c'est de celles de l'humanité : ce n'est pas seulement une
(Kuvre d'improvisation, c'est aussi une œuvre de labeur. Du reste, l'improvisation
et le labeur sont loin de s'exclure. Il est bien des têtes à bonnets carrés, bien des
fronts jaunis et ridés par les veilles, d'où se sont échappés des essaims de pensées
plus bruyantes et plus meurtrières que celles de M. Karr. Je ne veux pour preuves
que les l'ameux pamphlets du xvi" siècle, entre autres ceux d'un docteur dont Heine
invoque souvent le glorieux patronage, de Martin Luther lui-même.
C'est à peine s'il est besoin de dire, après avoir cité un pareil nom, qu'enire les
mains de l'auteur de Fa Dièze la plume de ceux qui remuent le monde serait aussi
déplacée que l'eût été l'épée de Walstein ou de Gustave-Adolphe entre les mains
du duc de Richelieu. Les peintres font subir à leurs tableaux une épreuve qui est
décisive, en les plaçant devant une glace où se réfléchissent dans une reproduction
exagérée toutes les fautes contre la pureté des lignes et contre la correction du
dessin ; l'imitation est le miroir dont on peut se servir pour juger des talents origi-
naux. Chez les imitateurs, on trouve cette exagération des défauts que la glace
présente à l'œil de l'artiste. Ainsi les opuscules q.ui ont été créés en si grand
nombre à l'image des petits livres de M. Karr montrent tout ce qu'il y a dans les
Gi/cjjcs d'incomplet et d'impuissant. La disette de vues sérieuses et de réflexions pi-
quantes, le scandaleux abus des noms propres, la stérilité du fond, la vulgarité de
la forme, voilà ce que le goût et la conscience du public reprochent à toutes ces
publications infimes dont l'examen ne doit trouver place ni dans notre travail ni
dans ce recueil. Nous sommes loin de confondre M. Karr, on le pense bien, avec
tous les écrivains qui l'ont imité. Fût-il le dernier parmi les poètes, ce titre seul
de poète suffirait à le tirer de ces régions où ne s'est jamais égaré le plus mince
rayon de poésie; mais, fût-il le premier du chœur immortel que chaque siècle aug-
mente à peine d'une voix, cela ne le rendrait point plus propre à écrire le pam-
phlet. Le pamphlet, tel que je l'entends dans le sens le plus élevé et en même
temps le plus exact du mot, le pamphlet, qui apporte tout à coup sur une question
pendante une solution décisive, qui, dans une discussion religieuse ou dans un
débat politique, jette des lumières soudaines sans s'inquiéter des yeux qu'il blesse
et de ceux qu'il éblouit, le pamphlet, qui agit d'une façon prompte et efficace sur
les choses humaines, n'est pas l'œuvre d'un rêveur, mais l'œuvre de celui qui veille :
il ne naît pas aux rayons de la lune qui dorment sur le lac ou sur la prairie, mais
bien aux clartés que la himpe projette sur la feuille où court une plume infati-
gable; enfin, pour être pamphlétaire, il ne faut pas prêter une oreille paresseuse
au bruit que fait la nature sous les ondes ou dans le gazon : il faut prêter une
oreille vigilante au bruit que fait l'humanité vivante dans les villes, et l'humanité
morte dans les livres.
Maintenant je conçois un autre genre de pamphlet, d'un ordre tout différent
du premier, qui exige encore de l'activité, mais une activité d'une autre nature;
j'entends parler de ce pamphlet frivole et moqueur dont les travers passagers et
les ridicules du jour alimentent la malice. Pour celui-là, il faut se condamner à ne
plus voir briller la nuit que des candélabres et des lustres, à ne plus saluer la
campagne que les jours où il y a des chasses et des courses. Ou sait que Satan ne
dit ses secrets qu'à ceux qui lui ont vendu leur âme; le monde est comme le ten-
tateur, il ne se révèle à vous que si vous consentez à devenir sa proie. C'est ce qui
310 POÈTES ET ROMANCIEHS MODER^'ES
arriva à presque Ions les beaux esprils du xvin" siècle, l'époque du nunan de mœurs
par excellence; le monde dont ils pénétraient tous les mystères avec un coup d "œil
si certain s'était tellement emparé d'eux, que l'air du dehors ne leur arrivait plus,
(lomme l'a dit M. Villemain avec tant de vérité et de grâce, quand on voulait voir
la nature, on ouvrait les fenêtres qui donnaient sur les jardins. S'il était un poêle à
qui une pareille vie dût répugner, c'était certainement M. Karr. Un des sentiments
qu'il a le mieux expriuiés dans ses romans, c'est cet amer et impatient dédain qu'é-
prouvait aussi .Jean-.lacques pour mille usages blessants et mille conventions
puériles qu'on renconire partout où se réunissent les hommes. Eh bien! M. Karr a
imaginé pourtant d'écrire sur les mœurs de son éitoque tout aussi bien que Beau-
marchais ou Voltaire, et ne croyez pas qu'il se soit borné, comme Montesquieu dans
ses Lettres Persanes, à présenter des peintures générales de la .société. S'il s'était
tenu prudemment dans le vague de quelques observations d'un ordre élevé, l'auteur
des Gnêpes aurait pu suppléer à l'ignorance des détails par l'intelligenee de l'en-
semble, mais cela ne suflîsait pas à M. Karr. C'est dans ses plus secrètes particula-
rités qu'il a voulu nous faire connaître la vie mondaine, tout en prolestant de son
mépris pour elle. De là est résultée une chronique des plus étranges. Certes, je
trouve qu'il vaut mieux vivre à l'air et avec Dieu seul pour témoin, suivant une
belle expression antique, qu'au milieu d'une société qui s'arroge sur vous ou sur
laquelle vous vous arrogez le droit de contrôle. Seulement, quand on vil au fond
d'une vallée ou au bord de l'Océan, il ne faut pas se mettre à tenir un journal de
ce qui se passe dans les ruelles; car, outre le risque d'écrire un mauvais journal,
on court celui de faire perdre à sa retraite toute sa dignité. En parlant sans cesse
et avec une .sorte d'orgueil des loisirs et des méditations de sa solitude, on attire
sur soi cette belle et formidable sentence de Montaigne : >< C'est une lasche ambi-
tion de vouloir tirer gloyre de son oisiveté et de sa cachette. Il faut faire comme
les animaux qui ell'acent leur trace à la porte de leur lasnière. »
Ce qu'il y a d'exclusivement poétique dans le talent de M. Karr lui interdit le
pamphlet politique, ce qu'il y a de vagabond dans son humeur et d'agreste dans
son caractère lui interdit le pamphlet mondain. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que la
matière a manqué aux Guêpes. En voyant tous les objets sur lesquels il comptait,
pour exercer sa verve, devenir de plus en plus insaisissables et confus, puis lui
échapper tout à fait, M. Karr en est revenu aux seules choses qu'il eût dû étudier
toujours, à la nature et à son ca^ur. Mais le cœur et la nature se refusent à des
épanchemenls obligés, il n'y a pas moyen de les faire concourir au succès d'un
pamphlet périodique. Ces descriptions qui charmaient dans les romans de M. Karr,
ces rêveuses interprétations du langage des Heurs, ce goût mélancolique et hardi
pour la mer, tous ces sentiments et toutes ces peintures qui souriaient à l'esprit,
l'afTectent d'une façon pénible, maintenant qu'on sent en eux le résultat d'une pro-
duction hâtive et d'une laborieuse nécessité. Comprenez -vous ce qu'il doit y avoir
de fatigant pour le cerveau à chercher éternellement, ju.squ'au sein de la contem-
plation paisible des phénomènes qui nous environnent, une matière à longs discours '■
à se dire : 11 ne s'est passé aucun événement dans le mois qui vient de s'écouler;
je vais aller voir le soleil se lever sur les flots! Que devient la radieuse paresse de
Vilhelm ? Le navire qui passe, il faut le décrire, l'oiseau qui passe, il faut le décrire,
et la pensée qui traverse le cœur comme l'oiseau traverse le ciel, ailée et chantante,
il faut l'arrêter bien vite dans son vol, de peur qu'elle ne s'enfuie et disparaisse.
C'est là ce qui me parait le plus affreusement cruel, mais c'est ainsi. L'âme n'a
UE L.V rilANCE. ,">I7
plus uiio soûle impiossioii qui iio soil vendue d'avance el dont on ose jouir à soi
seul, .le me suis déjà servi d'un mol (jui rend eomplétemenl ma pensée sur la
pid)licaliou périodi(ine de M. Karr : c'est un interminable lète-à-lêle avec le publie.
Le public et M. Karr ressemblent à des gens las d'être continuellement enscndile,
qui n'ont plus rien à s'apprendre, ne se parlent plus que par habitude, ne s'écoutent
plus que par égard. Le public doit être d'autant plus l'aligné, que l'auteur des Guêpes
se rend continuellement coupable, envers lui, d'une faute qu'on commet bien
souvent envers sa maîtresse. Si le public n'avait pas forcément un rôle muet,
il dirait à M. Karr : « Entretenez-moi de mes qualités, ou, si vous le voulez, de mes
défauts, mais i)arlez moi toujours de moi-même. » El M. Karr se reprend sans cesse
à lui raconter ses pensées, ses rêves, ses loisirs, enfin tout ce que dans un lête-à-
tèle voire interlocuteur vous empêche d'achever pour commencer des confidences
que vous interrompez à votre tour. J'ai sous les yeux tout le recueil des Guêpes, et
j'ai peine à comprendre comment cette conversation de deu.\ années a pu se sou
tenir; que de patience elle a exigée d'une part, que d'efforts de l'autre! Il est vrai
qu'elle a été égayée par des personnalités, et c'est là le plus grand reproche (jne je lui
adresse, car je l'aime encore mieux traînante et monotone que railleuse d'une
raillerie agressive et offensante. M. Karr, en commençant sa longue série de petits
livres, avait promis qu'il n'attaquerait que les sots et les fripons. Si je n'avais pas
autant de répugnance qu'il semble avoir de plaisir à écrire des noms projtrcs, je
pourrais, parmi ceux qui ont eu à subir ses attaques, lui citer plus d'un homme
<iui n'est ni un fripon, ni un sot, de même que je pourrais citer plus d'un sol et
l)lus d'un fripon parmi ceux qu'il a constamment épargnés. Je ne lui reprocherai
pas cependant d'obéir à des haines systématiques, et d'être le partisan déguisé de
maintes coteries littéraires el politiques; il faut laisser le soin d'entasser les accu-
sations de celte nature à ceux qui lui font celle guerre houleuse de lellres anonymes
dont il a souvent fait justice. Pour moi, je me bornerai à lui rappeler une phrase
de Voltaire qui me revient à la mémoire : « On peut aujourd'hui diviser les habitants
de l'Europe en lecteurs el en auteurs, comme ils ont été divisés, pendant sept ou
huit siècles, en petits tyrans barbares qui portaient un oiseau sur le poing, et eu
esclaves qui manquaient de tout. '^
Celle phrase a été écrite en 1740, et, toute vieille qu'elle est de cent années,
on la dirait éclose d'hier. Oui, il n'y a plus aux portes de Paris, sur le faîte des
collines, ces tourelles crénelées d'où les seigneurs rel)elles el félonss'abattaieutstir
les voyageurs ; mais, au sein même de Paris, il y a telle mai.son à cinq étages de la
rue Richelieu ou de la rue Sainl-Honoré, où résident de petits tyrans portant sur
le poing des oiseaux de proie dont ils se servent pour faire la chasse aux passants.
Il faut bien que l'humeur querelleuse, les fantaisies despotiques et les allures pro-
voquantes se réfugient quelque part. Depuis que la plume fait l'oflice de l'épée
comme instrument de fortune et d'aventure, elle doit inspirera ceux qui s'en ser-
vent les conseils hardis et les caprices belliqueux qu'inspirait la rapière dont on
sentait la garde sur son flanc. M. Karr est un des représentants de celte race tur-
bulente et hautaine qui jugent le public corvéable à merci, lui inqiosent chaque
jour des tailles nouvelles, el foiulent sans cesse sur lui à main armée. Les chevaliers
qui guettaient les voyageurs du haut de leur château-fort, ne se donnaient guère la
peine de distinguer si rhomme qui passait dans le loiulain était un abbé Iroltaiit
doucement sur sa mule, ou un capitaine bardé de fer inonlé sur son cheval de ba-
taille, r.'csl encore une ressemblance de plus que M. Karr se trouve avoir avec eux.
318 POETES ET ROMArSCIEIlS niUUEUNES
Certainement il n'a jamais chercbé h éviter ceux qui montaient de vaillants cour-
siers et qui étaient suivis tle grosses escortes ; mais, parmi ceux qui ont eu le plus
souvent le malheur de le rencontrer au bord des chemins qu'ils étaient obligés de
suivre, je pourrais citer bien des docteurs en robes longues, bien des hommes qui
s'effraieraient à l'idée de vider une affaire d'honneur autre part que dans la bou-
tique de Barbin.
Peut-être que le public a encore quelques années à se laisser pressurer et ba-
fouer par ces despotes littéraires, comme il se laissait pressurer et bafouer par les
seigneurs d'autrefois; pourtant la phrase de Voltaire nous apprend qu'il y a cent
ans que ces abus existent; ils doivent toucher à leur fin, puisqu'ils sont si vieux.
Un jour, cette dernière tyrannie sera détruite comme les autres ; elle différera de
toutes les puissances qu'on renverse, en ce qu'elle ne laissera aucun monument de
son existence.
A présent, encore un reproche à adresser aux Guêpes, et nous en avons fini avec une
critique qui nous est pénible. Le pamphlet de M. Karr affecte une indifférence com-
plète pour toutes les formes de gouvernement; or, je crois le scepticisme politique
incompatible avec la nature du pamphlet. Qu'un poète ne soit d'aucun parti, je le
conçois ; qu'il dise des opinions, en se laissant prendre tour à tour à ce qu'il y a
de noble et de généreux dans chacune d'elles, ce que Henri Heine dit quelque pari
des religions : Je les ai toutes; rien de mieux : les poêles ne sont pas des soldats;
aucune nécessité ne les oblige à se mettre dans des rangs. Mais un pamphlétaire
combat. U peut se placer en avant ou sur les Oancs d'une armée; il ne peut pas
s'avancer seul. C'est pourtant ce que M. Karr a tenté. H y a bien longtemps que le
chimérique désir de s'élever au-dessus des partis, suivant l'expression consacrée,
remplit des intelligences nombreuses, dont quelques-unes sont grandes et fortes,
d'une stérile préoccupation. Le .seul moyen de s'isoler des partis, c'est de .s'éloigner
des lieux où se livrent leurs batailles. Tout ce qu'on peut faire en restant au mi-
lieu d'eux, c'est de rassembler de nouvelles phalanges qui augmentent le désordre
qu'on s'était flatté de réprimer. Autrement, les partis vous méprisent ou vous
broient. Pour combattre en dehors de leurs rangs, il faut se résigner à jouer un
rôle inutile, ou se décider à jouer un rôle dangereux. Enfin, lors même qu'on atla-
(luei'ait quelques principes sur lesquels les hommes varient suivant les points de vue
où ils se trouvent placés, il faudrait savoir respecter les sentiments qu'ils parta-
gent tous. Or, je trouve sans cesse dans M. Karr des railleries adressées à une an-
tique religion dont le symbole est un drapeau, à l'amour du pays. Voltaire, qui,
certes, s'entendait aussi bien que M. Karr à trouver le ridicule partout où il était,
Voltaire a consacré aux vaillants gentilshommes de Fontenoy les plus belles pages
qui soient jamais sorties de sa plume. Quand je pense à ces radieuses batailles où la
maison rouge faisait des merveilles, j'ai peine à croire que toutes ces bouches, ani-
mées d'un si spirituel sourire sous les fines moustaches qui les ombrageaient, aient
prononcé des cris sans valeur et des mots vides de sens ; quand je pense aux com-
bats meurtriers des plaines de la Champagne, j'ai peine à croire que toutes ces
robustes poitrines, qui s'opposaient nues aux coups des ennemis, n'aient renfermé
que des sentiments égoïstes et faux. L'exaltation chevaleresque a été chez M. de
Chateaubriand une source intarissable d'éloquence, le sentiment national a fait
toute la gloire de Déranger. Si j'insiste sur ces vérités dont la redite peut sembler
inutile, c'est que de notre temps quelques esprits ont imaginé de se servir du pa-
triotisme de vaudeville pour tourner le véritable patriotisme en ridicule. Dernière-
DE LA l-n.lNCE. 519
moiU un poi'le, ([u'oii n'accusera pas d'èlro un liuieur do lieux coaunuus el un l'ai-
seur de couplets, un des écrivains dont le iu)ni, au contraire, écarte le plus toute
idée de sentiment banal el de pensée vulgaire, a trouvé, dans un niouveinent de
colère et d'orgueil patriotique, une inspiration soudaine et brillante :
Nous lavons ou, volro Uliin allc;uiaiid.
J'avoue que les odes les plus pompeuses, les strophes les plus splendides, me t'ont
moins de plaisir que ce vers. S'il est des hommes qui croient pouvoir se passer du
plus noble mobile que nos actions aient jamais eu, quel que soit leur talent, je les
plains. Qu'ils soient poêles ou hommes d'Étal, qu'ils parlent le langage poétique
<lans toute sa magnificence sonore ou la langue parlementaire dans toute son aus-
tère el éloquente simplicité ; qu'ils rappellent, par la gravité de leur extérieur, quel-
(lues traits du caractère sérieux de SlraQ'ord, ou, par la douceur de leur parole el
les loyales utopies de leur intelligence, quelques traits de Ihumeur aimable de
Falkland, qu'ils se soient placés à la tète de nos conseils ou à celle de notre litté-
rature, s'ils ne font jamais entendre leur voix que pour étouffer de sublimes émo-
tions qu'on est trop heureux d'éprouver encore après tant d'élans comprimés el
tant d'espérances déçues, s'ils restent toujours en opposition avec des instincts
qu'ils ne pourront pas détruire sans exercer sur notre glorieuse nature de Français
une véritable mutilation, ces hommes se perdront dans des routes périlleuses el
fausses, et, je l'espère , ils se perdront seuls. Ils remplaceront le culte que tant
d'àmes fermes et généreuses pratiquent depuis si longtemps par de vagues croyances
ou par une indifférence coupable. En politique et en poésie, le vague et l'indiffé-
rence sont également pernicieux. L'indifférence frappe mortellement la pensée, le
vague frappe mortellement le style; l'indiiTérence blesse les gens de cœur, le vague
blesse les gens de goût. L'homme d'Étal fait des traités qu'on désapprouve, le poète
fait des odes qu'on ne comprend point.
Si ce sont là, comme nous le pensons, des faits et des principes incontestables,
avons-nous besoin d'ajouter que cette religion positive de la patrie, sans laquelle
lout débat est languissant, toute œuvre politique fatale ou stérile, que cette reli-
gion est indispensable à l'homme qui veut intervenir chaque jour dans les discus-
sions publiques? Oui, pour écrire un pamphlet, il faut obéir à une conviction ar-
dente. On n'animei'a pas l'œuvre d'Addison en mêlant quelques attaques malicieuses
à ses placides réflexions- sur la société et la morale. Le pamphlétaire a besoin d'un
sentiment passionné, et d'un sentiment passionné qui ait un but; car toute la rê-
veuse sensibilité d'Yorick, assez puissante pour remplir des volumes entiers d'inef-
fables épanchements, d'émotions mystérieuses, d'impressions bizarres et profondes,
n'aurait pas pu défrayer un libelle destiné à exercer une influence immédiate sur
la vie active. Les Gtiépcs de M. Karr échappent à toute espèce de classification,
mais ce n'est point, comme le talent de leur auteur, parce qu'elles ont (pielque
chose d'original el de distinctif : c'est parce (lu'elles sont formées d'un assemblage
de Iraits confus el discordants. M. Karr ressemble à un homme qui vide un sac d'où
tombent pêle-mêle des objets de toute espèce destinés à tous les usages, des ta-
blettes, des pinceaux, des fleurs fanées el des nœuds de rubans ; son âme laisse se
répandre en désordre des senlimenls et des pensées de toute nature; on voit se
succéder, dans les pages qu'il remplit tous les mois, les réflexions politiques, les
personnalités injurieuses, les rêveries et les caquetages.
320 POÈTES ET ROMANCIEKS MODERNES
Au reste, quand M. Karr serait né avec la verve satirique de Beaumarchais, je
crois qu'il ne serait pas secondé par l'époque au milieu de laquelle nous vivons.
Les rendez-vous dans les petites maisons, les soupers, les duels, tous les incidents
variés qui défrayaient la chronique du xviii'' siècle, ont disparu de nos mœurs. Il
est resté dans la jeunesse une brutale énergie pour le plaisir qui se dépense d'une
façon bruyante dans les mêlées homériques du carnaval; mais, pour peindre ces
saturnales, c'est le vers de Pétrone qu'il faudrait, non pas la phrase de Figaro. Ce
qui fait tout le charme des gazettes médisantes, c'est le mystère à moitié soulevé
des aventures que l'on raconte : ceux qui se souviennent de la Confession d'un en-
fant du siècle, un des plus beaux livres de ce temps -ci, savent quel caractère hardi
et vaillant a pris la débauche pour une génération toujours avide des dangers que
n'offre plus la carrière du soldat. La débauche n'est plus cette divinité musquée
dont les contes badins de Voltaire suffisaient à charnier les oreilles, c'est une virago
comme cette liberté que l'auteur de la Curée entrevit il y a douze ans ; elle a be-
soin, elle aussi, des cris bruyants et des [)uissantes étreintes. De petites nouvelles
sur son compte sont ce qu'auraient été de petits vers sur la déesse en bonnet
phrygien de 93. Puis le plus charmant élément de scandale, le libertinage élégant
des femmes, n'existe plus de nos jours. Les vertus conjugales fleurissent à côté de
la licence des mœurs. La race des femmes galantes, comme M™' de Jully et
M'"*^ d'Épinay, est maintenant aussi anéantie que la neiye d'autan. Les tendres pré-
sidentes, les audacieuses marquises, les sémillantes bourgeoises, ont disparu avec la
chaise à porteur et le loup de velours noir. Les femmes out encore des intrigues,
mais ces intrigues sont beaucoup plus rares, et d'ailleurs il n'est plus permis de les
dévoiler. On se met sous l'abri des grandes ailes qu'étend l'ange des romanesques
amours, et on ferme la porte aux petits cupidons indiscrets qui, dans les poésies
de Dorât, soulèvent les rideaux des alcôves. En un mot, toutes les femmes dont
i'inconduite serait piquante ont des maris ou des amants qui prennent au sérieux
leur métier. Quant à celles qui s'en vont, visage découvert, aux grandes rondes du
sabbat, elles peuvent inspirer des odes humanitaires, mais elles ne sont d'aucune
ressource pour le nouvelliste.
Le nouvelliste ! comment se fait-il que M. Karr ait jamais pu ambitionner ce tiire.
Eh ! mon Dieu ! c'est parce qu'il sent si bien lui-même ce qu'il y a de desséchant et
de mortel dans l'atmosphère où il s'est placé, qu'il se donne tant de peine pour y
faire pénétrer comme des bouffées d'air frais et matinal les vivifiantes émanations
de la poésie. Mais, hélas! ce sont des efforts perdus; dans l'air où il veut l'intro-
duire, la poésie est étouffée. Dernièrement je sentis un vif mouvement de curiosité
en rencontrant parmi ses petits livres un roman. Pour ne pas être Treize. Pour ne
pas être Treize confirme ce que je disais tout à l'heure de l'insurmontable difficulté
qu'éprouve l'auteur des Guêpes h renouveler l'air malsain dans lequel il vit. C'est
une églogue au milieu d'une série de pamphlets, jamais M. Karr n'a moins épargné
les peintures de paysages. On sent là un immense besoin des vents du ciel pour les
poumons, et pour l'âme des sentiments purs. C'est là un louable effort, mais qui
est impuissant. Le signe de cette impuissance est dans l'absence complète d'impres-
sions nouvelles que ce roman indique chez celui qui l'a écrit. Depuis deux ans,
M. Karr a usé dans son entreprise toutes les forces aspirantes de son intelligence;
le présent ne lui fournit plus rien; il lui est revenu du passé des lambeaux de sou-
venir dont il a essayé de faire une œuvre poétique. Eh bien! pourtant j'ai encore
ressenti quelques instants de plaisir en lisant ce livre, car ces lambeau.^i de souvenir
DE LA TRANCE. liJ I
ont réveillé en moi les émolions qui m'avaient charmé. Ainsi, [)ar exemple, dans les
premièros pages de ce roman, j'ai retrouvé des sentiments que M. Karr a toujours
exprimés avec dignité et avec grâce, ceux du courage et de la fierté dans la misère.
M. Karr possède ce rare mérite de savoir parler de la pauvreté d'une façon qu'on
ne peut accuser ni de bassesse, ni de niaiserie; la pauvreté qu'il nous montre n'est
jamais dégradante ni avilie ; elle est toujours éclairée par les espérances et l^s sou-
rires de la jeunesse, comme une vieille masure délabrée par les rayons d'un soleil
de mai. Plus je retrouvais dans le petit roman de M. Karr les traces de ce talent
poétique avec lequel il est né, plus je regrettais la route fatale qu'il a parcourue.
Mais ne serait-ce point se laisser égarer par une métaphore, que de le supposer
dans un cercle inflexible d'où il lui soit impossible de sortir? Récemment je visitais
un musée d'anatomie, où le spectacle de toutes les maladies humaines était étalé
aux yeux. Quelquefois le mal a fait des progrès si effrayants, que les hommes de la
science ont assez d'un seul coup d'œil pour s'assurer qu'il n'y a plus aucun remède
contre les ravages de cet hôte invisible du corps. Même quand il pourrait être donné
à la vue de saisir d'une façon aussi distincte les cas de maladie morale, d'épuisé -
menl de l'intelligence ou d'épuisement du cœur, je crois, à la gloire de l'esprit,
(|u'on ne pourrait pas appliquer à ses plaies cet horrible mol d'incurable, qui s'ap-
plique si souvent à celles de la matière. Si nous n'étions pas soutenu par ces con-
victions, nous n'aborderions pas la critique, car la critique pour nous n'a pas d'autre
but que d'efTrayer ceux qui sont malades sur leur état. On a distingué des critiques
de bien des espèces : il y a la critique de grammairien, la critique de poète, la cri-
tique d'ami, la critique d'ennemi. M. Planche a fait sur ce sujet un de ses meilleurs
articles; la seule critique que nous reconnaissons, nous, c'est la critique utile, ou
du moins celle qui a l'intention de l'être : que M. Alphonse Karr en .soit convaincu.
ÎN'ous n'espérons guère le miracle d'une conversion ; pourtant, c'est un espoir qu'il
nous serait permis de nourrir sans que la modestie pût s'en offenser, car, à la diffé-
rence des anciens convertisseurs, c'est nous qui avons le désir, c'est lui qui a la
grâce, c'est-à-dire la puissance du bien.
Je me souviens d'un admirable dialogue d'Hofl'mann. appelé Zacharias JFcrner.
Les frères Sérapion, cette immortelle société que je préfère, même pour sa loyauté
et sa franchise, à celle de l'Eldorado des Goethe et des Schlegel, les frères Séra-
pion sont rassemblés autour d'un bol de punch dans la chambre où se débitent
d'ordinaire les récits de Théodore, la chauve-souris spalanzannique. Ce soir-là, le
merveilleux piano sur lequel fut peut-être composée Ondinc est silencieux; nulle
main ne s'abandonne à une course capricieuse sur son clavier; on ne fait pas de
musique, on ne raconte pas d'histoire. On se livre à la critique, — oui, à la cri-
tique, — car on parle de Zacharias Werner, et on discute les qualités et les défauts
de ses œuvres; mais quelle bonne et excellente critique que celte critique de mu-
siciens et de poètes! Comme elle est loyale et généreuse! Si on y sent toute la recti-
tude du coup d'œil de l'artiste, toute la finesse de son jugement, on y sent aussi toute
la chaleur et tout l'enthousiasme de son âme. Quand chacun a déploré la voie
funeste où s'égare Werner, Hoffmann prend un verre plein de punch, et devant
tous ses amis qui l'entourent, les yeux brillants et humides, il boit à la santé du
poète qui s'égare, en lui souhaitant un heureux retour vers de saines régions. Les
souhaits que formait Théodore pour le poète allemand, nous les formons pour le
romancier français. Certes, nous n'oserions pas plus mettre M. Alphonse Karr en
parallèle arec Werner, que nous comparer nous-mème à Hofl'mann. Chez l'auleur
322 POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES DE LA TRANCE.
du drame gigantesque de la Croix à la Baltique, la poésie était un fleuve dont les
flots, après avoir toujours grossi, allaient se perdre dans un océan plein d'abîmes;
chez l'auteur de Sons les Tilleuls, c'est un ruisseau dont l'onde, après avoir tou-
jours diminué, va se perdre dans des sables arides. Mais il existe un rapport entre
Zacharias et M. Karr, c'est la déviation effrayante de leur talent ; il existe un rap-
port entre Hoffmann et nous, c'est la sincérité de nos regrets et la loyauté de nos
vœux.
G. 1)E MOLÈNES.
PIERRE.
Ce ne fiirenl ni la journée du 10 août, ni celle du 21 janvier qui firent éclater
la révolte en Vendée, ce fut la levée de 500,000 hommes, en mars 1795, qui y
excita une insurrection générale. La privation de leur clergé et surtout l'obligation
de se rendre aux armées révoltèrent les Vendéens. Obligés de quitter leur lieu
natal et de se soumettre à une loi qui les frappait tous, quels que fussent leurs goûts
personnels, ils aimèrent mieux se battre contre la république que de porter les
armes pour elle.
Le tirage fut donc l'occasion d'une révoll^i dans le haut Bocage et dans le Marais.
Le voiturier Cathelineau accourut à celte nouvelle, il se mit à la tète de l'insurrec-
tion, la rallia et l'organisa de la seule manière possible avec des paysans qui n'é-
taient bons qu'à faiie un coup de main, à tenir la campagne un jour ou deux et à
s'c'gaillcr dans leurs marais.
Au bout de quelques mois l'insurrection était générale; les Vendéens arrachè-
rent de leurs châteaux et mirent à leur tète trois hommes de mérite, MM. de Bon-
champs, d'Elbée et Larochejacquelin.
Le 28 juin, 00,000 Vendéens investirent Nantes. Le général Caudaux comman-
dait à Nantes 5,000 hommes de trmipes réglées et à peu près autant de gardes na
lionales ; il fit les meilleures dispositions et communiqua le plus grand courage à la
garnison. Charelle, maître de toute la basse Vendée, s'était joint à Cathelineau; ils
attaquèrent le 29 ; les Vendéens se répandirent derrière les jardins et serrèrent la
ville de très-près. La victoire fui longtemps indeci.se; au moment où Cathelineau
redoublait d'efforts et où déjà il avait pénétré dans un faubourg, une balle vint le
frapper mortellement. Ses soldats se retirèrent en l'emportant sur leurs épaules.
Alors l'attaque se ralentit. Après dix-huit heures de combat, les Vendéens se disper-
sèrent, et la place fut sauvée.
La légion nantaise se couvrit de gloire dans celte journée ; les .soldats qui la
composaient et qui en grande partie sortaient de la garde nationale de Nantes,
soutinrent le feu des Vendéens avec l'intrépidité de vieux grenadiers; parmi eux
on distingua un jeune sergent nommé Pierre, dont l'ardeur et le courage soutenu
contribuèrent au triomphe inespéré de dix mille hommes, en en dispersant soixante
mille.
3i24 riERUE.
— Pierre, lui disaienl ses camarades, tu seras nommé ollicier; Canclaux l'a dit.
— Oui, reprenait un soldat, Canclaux l'a vu au milieu du feu, et d'ailleurs
nous avons perdu beaucoup d'oûiciers; nous réclamerons pour loi l'épaulette; tu
l'as méritée.
C'était un temps où il n'y avait point encore de César, mais où on nommait
les chefs sur la foi des soldats. Pierre reçut l'ordre de prendre vingt Lommes et
d'aller s'établir avec eux, dans une petite maison, entourée d'un jardin et située
au bout du faubourg Saint-Jacques; un sentier aboutissait au jardin de celle
maison et venait en serpentant tourner autour d'une haie vive qui formait l'en-
clos du jardin. On craignait, avec raison, que durant la nuit quelques Vendéens
ralliés ne vinssent surprendre les vainqueurs endormis et ne vengea.ssent dans
le sang des patriotes leur défaite de la journée. Pierre comprit l'importance du
poste qu'on lui confiait, et plein encore de l'émotion guerrière du combat, il se
promit de se conduire avec autant de sang froid que de vigilance, et il partit suivi
de son escouade.
La nuit était venue; le canon se taisait depuis une demi-heure; la fusillade avait
cessé; Pierre suivait en silence les rues sanglantes et désertes de Nantes. Cette
jiremière bataille, ces louanges qu'il venait de recueillir de la bouche de ses com-
pagnons, tout lui élevait le cœur et agrandissait son ambition naissante. Il voyait
déjà sa jeune renommée croître avec la jeune république, et les premiers pas qu'il
allait faire vei's les honneurs militaires le menaient à d'autres. Son imagination,
fée complaisante, multipliait au gré de ses désirs les vingt hommes qui marchaient
sous ses ordres : ils devenaient une compagnie, un bataillon, une brigade, puis une
division tout entière; et à chaque développement nouveau de celle armée fantas-
tique, l'habit du .sergent se chamarrai^e broderies, et son tricorne se chargeait de
galons et de plumes tricolores.
Pierre arriva au lieu désigné au milieu de ces rôves ; il plaça ses sentinelles en
général consommé et s'empara de la maison. Elle était occupée par une jeune lille
seule, disait-elle, et le fait était vrai. C'était une fille d'un village voisin de Nantes,
appelé Saint-Sébastien, où Pierre était né lui-même ; il l'avait vue enfant, et il la
retrouvait maintenant fraîche, blonde, épanouie, et portant sur son joli visage je
ne sais quelle expression voluptueuse et quelle grâce agaçante qui plaisent aux
jeunes comme aux vieux soldats.
Dans une ville qui vient de subir un combat de dix- huit heures, les jeunes filles
ont du courage, et si la malheureuse guerre est une guerre civile, leur courage
et leur adresse s'augmentent encore. Marie raconta l'emploi de sa journée delà ma-
nière la plus simple et la plus naturelle. Son père, disait-elle, était parti pour aller
chercher des vivres qu'il avait dû amener à Nantes; elle était heureuse de voir sa
maison protégée par des soldats républicains et de rencontrer dans Pierre presqu'un
ami d'enfance. Cependant la sueur découlait du front du jeune soldat et ses com-
pagnons étaient aussi altérés que lui.
Marie courut chercher du vin à la cave, elle en distribua aux soldats, et Pierre,
seul avec elle sur la terrasse qui précédait la maison, eut la bouteille de vin ca-
cheté. Après une vive agitation, quand les artères battent avec rapidité et que le
sang afflue au cerveau, l'excitant le plus léger provoque l'ivre-sse, et il n'est pas
besoin d'un excès pour troubler la raison. Pierre ne supposa pas qu'il pouvait être
tombé entre les mains d'une amie des Philistins, ni qu'une jeune fille de son vil-
lage pût penser autrement que lui; jeune et aus.si peu habitué à songer aux dan-
riEUïiE. 32)
ijprs de rintcmpérance pour Ini-mêmo quo pour les autres, il laissa ses soldats
s'enivrer do la liqueur Iraitresse prodiguée par la Circé villageoise. Res|)iranl l'air
tiède dolanuil.éelairéparlalueur vacillante d'une lampe qui, suivant le caprice d'un
souHle d'air.lui donnaitoului relirait sa Unnière, et éclairait ou laissait dans l'ombre
le visage coquet de la jeune fille. IMerrc était sous le double emiure du vin et d'une
volupté encore inconnue : à ses rêves d'ambition s'ajoutèrent des rêves d'amour.
En même temps qu'un sentiment nouveau enllammail son cceur, un nuage s'é-
paississait sur ses yeux ; il ne voyait plus les objets réels qui l'entouraient, mais
ceux que créait son imagination exallée. Il n'y a qu'un âge dans la vie où l'on peut
passer ainsi des horreurs d'un combat aux douces agitations de l'amour; il faut
avoir vingt ans pour oublier le premier cri du blessé qui tombe couvert de sang
sur le champ de bataille et pour se laisser surprendre sans transition parle sourire
séducteur d'une femme.
Pierre, semblable à un homme qui passe subitement d'une zone glacée à une
zone brfdante, et h qui sa seconde sensation fait oublier la première, perdit tout
souvenir de sa gloire récente et de la responsabilité qui pesait sur lui. Marie fit
évanouir toute idée de devoir: elle le lit passer d'une passion à une autre ; ses yeux
appesantis se fermèrent, et il s'endormit la tête remplie de nuages confus. Il igno-
rait lui-même depuis combien de temps il était dans cet état, lorsqu'il en fut tiré
subitement par la voix sévère de son capitaine.
— Sergent, sergent, que signifie tout ceci? que faites vous donc? où sont vos
hommes?
Pierre, la tête en feu, les yeux troublés, ne reconnut pas son capitaine ; ce qu'il
vit seulement en revenant à lui, c'est que Marie n'était plus là; il la chercha du
regard, et se rappelant son dernier coup d'œil agaçant, il se persuada que cet of-
ficier qui l'interrogeait brutalement lui avait enlevé la jeune fille :
— Où est-elle ? s'écria t-il d'une voix tonnante, qu'en avez-vous fait? Vous m'en
répondez, malheureux!
En parlant ainsi il tira son sabre et en dirigea la pointe vers son capitaine.
Celui-ci se mit en défense et un combat s'engagea entre ces deux hommes, si l'on
peut appeler un combat la lutte insensée d'un malheureux hors de lui, contre un
adversaire calme et froid qui n'a besoin que de faire un mouvement pour i)arer des
coups mal assurés. Cependant le sabre de Pierre ne s'était pas levé en vain ; il
retomba sur le bras de son capitaine, et, sans le blesser, il coupa le drap de son
habit bleu.
Au même instant le cri particulier avec lequel les Vendéens s'excitaient au
combat se fit entendre, quelques coups de fusil éclatèrent derrière la haie du
jardin. A ces cris, à ce bruit Pierre parut sortir tout d'un coup d'un rêve funeste,
le nuage qu'il avait devant les yeux se dissipa. Il court à ses hommes, les réveille,
les arme , les excite , leur montre l'ennemi et le combat s'engage contre les Ven-
déens.
La légion nantaise accourt aux premiers coups de fusil, elle traverse le pont
qui la sépare du faubourg, elle vient en aide aux soldats que commandait Pierre,
et les Vendéens repoussés se retirent et s'enfuient une seconde fois. Quatre fusi-
liers s'emparent ensuite de Pierre, lui font traverser le faubourg Saint-Jacques et
le conduisent à une vieille tour, bâtie à la tête du pont et qui vient d'être aujour-
d'hui démolie pour faire place à un joli quai, que vient battre le flot de la Loire
Pierre se jette sur la paille humide et s'endort d'un profond sommeil.
326 PIERRE.
Quand il ouvrit les yeux le lendemain matin, les rayons du soleil passaient au
travers de sa prison. Il regarde, il s'étonne, il touche les murs de sa main ; quoique
Nantais, il n'avait jamais vu que les murs extérieurs de la cour ; il ne sait donc
pas où il est. Il s'élance vers la fenêtre grillée, il se cramponne aux barreaux; il
reconnaît la Loire, sa belle rivière, le faubourg, la ville, la côte Saint-Sébastien, où
il voit resplendir au loin sa maison paternelle ; il retombe alors dans sa prison, et
la tête cachée dans ses mains il se rappelle les événements de la veille.
Tout se reproduit à son souvenir avec une Odélilé singulière, le combat, la mis-
sion dont on l'a chargé, la jeune fille qui l'a séduit un moment, et, ce qui le comble
d'épouvante et de terreur, c'est la voix de son capitaine qui lui semble encore re-
tentir à ses oreilles ; il la reconnaît alors parfaitement, et il se souvient aussi de son
crime, de ce sabre qu'il a tourné contre la poitrine de son capitaine et que le digne
oftîcier a fait tomber de sa main ; et en effet, il cherche son arme criminelle : le
fourreau seul esta ses côtés '....Quelle a pu être la cause de ce délire? Sobre par tem-
pérament et par habitude, il sait qu'il n'a bu qu'un seul verre de vin, et il ne peut
pas se persuader que, dans l'état d'agitation où il était, cela seul ait suûi pour lui
ôter sa raison Mais il est coupable; il a levé le fer contre son supérieur; il a
fait un de ces actes que la discipline militaire ne pardonne jamais; pour lesquels il
n'y a ni grâce, ni merci.... Adieu la fortune qu'il avait rêvée! Adieu les bataillons
qui devaient obéir à sa voix et les nobles insignes qui devaient dorer ses habits....
Puis, jetant un regard mélancolique sur la côte Saint-Sébastien, il songea qu'il ne
la gravirait plus; il n'embrasserait plus sa mère : tout était fini
— Pierre, Pierre ! dit une voix qu'il crut reconnaître.
Il leva les yeux, et dans un coin obscur de sa prison il vit Marie.
— Pierre, lui dit la jeune fille, j'ai abusé de ta fatigue et de ton sommeil; je
t'ai trompé; j'ai enivré tes hommes et j'ai été prévenir les Vendéens.
Le premier mouvement du prisonnier fut tout à la rage; il se leva furieux contre
cette jeune fille, dont la trahison allait le faire mourir sans honneur d'une balle
patriote; puis s'arrêtant devant la faiblesse d'une femme, il la considéra quelque
temps avec attention; ses beaux yeux ne lui parurent plus que hardis, sa figure
qu'effrontée; il s'étonna de l'avoir trouvée belle ou seulement jolie.
— Écoute, lui dit la jeune fille, le conseil de guerre est assemblé, il s'occupe de
toi sans doute; ton manque de vigilance va être regardé comme un crime, et tu
sais que les bleus ne pardonnent pas!... Tu es perdu... et c'est moi qui cause ta
perte... Viens, suis-moi ! je puis te sauver!... Élevée dans cette tour, parente de
celui qui la garde, je puis te déguiser, te faire sortir avec moi. La Loire est notre
mère à tous; ce soir nous nous jetterons dans une barque et...
— ■ Et... et quoi? réjjondit Pierre qui ne comprenait pas.
— Et il n'y a pas loin d'ici aux échaliers.
— Aux échaliers! aux traîtres, aux rebelles! s'écria Pierre transporté de fureur,
et c'est à moi que tu fais une telle proposition..., moi, quitter mon drapeau! moi,
abandonner la cause sacrée de la liberté! ah ! j'ai fait une faute et on va la punir,
pour donner un exemple à l'armée, mais je tomberai comme un soldat et non
comme «n traître.
Le caractère astucieux de la jeune Vendéenne n'était pas assez élevé pour com-
prendre cet héroïsme d'honneur militaire, et quoiqu'elle ignorât la principale faute
de Pierre, sa rébellion contre son ofiicier, elle allait continuer lorsque la porte de
la prison s'ouvrit, et un militaire entra les bras ouverts et le visage joyeux : c'était
riERHE. 0^2 i
le capitaine de Pierre. A cet aspect inalteiulu, Marie, qui n'était pas sortie du coin
obscur qui la cacliait, se |,iissa coiunie une couleuvre contre les murailles et quitta
sans bruit la prison.
— Pierre, lui dit le capitaine, embrasse-moi, tu es lieutenant.
— Moi! moi! s'écria Pierre.
— Oui, toi ; lu viens de faire douze beiires de prison pour avoir perdu ton
.sabre; maintenant suis-moi sur la place d'Armes où Canclaux l'attend pour te
donner l'accolade.
— Et ceci, dit Pierre les yeux mouillés de larmes et en posant son doigt sur
l'ouverture faite la veille, par le sabre perdu, à l'habit de son capitaine.
— Tais-toi, tais-toi, personne n'a rien vu et ne sait rien; nous étions seuls....
Kl crois-tu que pour un moment d'ivresse j'irais priver la république d'un soldat
comme toi?... Non, non: mais, sur l'honneur, moi vivant, ne dis jamais rien...
D'ailleurs, il n'y a plus de sergent Pierre, il n'y a plus que le lieutenant.
Les deux officiers s'embrassèrent, et précisément parce que sou ivresse n'était la
suite d'aucun excès, Pierre se jura que jamais une goutte de vin n'approcherait plus
de ses lèvres. Pour un soldat que la fatigue des chemins, le froid pénétrant du
bivouac et l'ardeur des champs de bataille devaient assaillir toute sa vie, le ser-
ment était rude à tenir. Pierre y mit une obstination toute bretonne : il a parcouru
en vainqueur les bords du Rhin sans que le Johannisberg lui-même ait pu le tenter ;
il s'est assis à la table des rois sans que le nectar du Clos-Vougeot ait jamais teint
le cristal de son verre. Modeste autant que brave, il a offert le rare exemple d'un
soldat sans orgueil et sans ambition, qui, après la mort de Latour-d'Auvergne, a
refusé de ses camarades le titre de premier grenadier de France, qui n'a pas voulu
que l'empereur le créât comte, qui, à Waterloo, n'a pas pu mourir, mais ne s'est
pas rendu, et qui enfln, comme un autre Bayard, a toujours été sans reproche et
sans peur. Pierre vient de mourir dans la maison de la côte .'>aiiU- Sébastien où il
était né, et la ville de Nantes, fière d'un concitoyen pareil, va élever un monument
à sa mémoire. — Pierre, c''est Cambronne.
MAR^^ AYC.\Rt).
JOCRISSE.
Les Vendanges de Bourgorjnc n'ont point toujours été, comme à présent, un pom-
peux et vaste restaurant. En 1810, l'enseigne de cet établissement, aujourd'hui si
cher aux gourmets, se di'essait sur la façade délabrée d'un mauvais petit bouchon,
haut d'un seul étage. Pour arriver à la chambre du rez-de-chaussée, où le caba-
retier débitait son vin, il fallait traverser un de ces cloaques bourbeux, entouré de
haies de bois mort, et (jue l'on nomme à Paris : Jardins, sans qu'ils justifient au-
trement ce nom que par deux ou trois arbres verts, cyprès ou pins, plus propres à
orner un cimetière qu'à indiquer un lieu de récréation. Des tables rondes et fichées
dans le sol, des bancs également immobiles, et des cabinets à claire-voie, façonnés
en lattes, complétaient les dispositions et les agréments des Vendanges de Bour-
gogne.
C'est là que s'enivrait, le dimanche et le lundi, la foule grossière et bruyante
qui, maintenant, se porte comme un flot fougueux aux barrières, qu'elle inonde
de bruit et de querelles. Les autres jours de la semaine quelques habitués venaient
jouir, en liberté, des agréments du lieu, et prendre possession, sans concurrence,
des jeux de boule et de siam, établis dans une sorte de grange attenante au princi-
pal corps de logis.
Le plus assidu de ces habitués était un homme âgé de soixante ans environ,
petit, gros, court, au teint allumé, à la démarche lourde, et dont l'allure et les ma-
nières semblaient appartenir à un cocher de fiacre. Un vieux carrick délabré, un
chapeau sans forme qualitial)le,et une paire de souliers, chef-d'œuvre de rapiécetage,
complétaient son ajustement.
Or, un matin de février 1810, quoique le froid fût encore mordant et vif, cet
homme vint s'asseoir devant une des tables du jardin, ôta son chapeau qu'il laissa
tomber à terre, et passa ses mains dans les cheveux gris qui couvraient sa tête
plantureuse. Ces mains, par un contraste étrange avec la personne et la tournure du
vieillard, étaient blanches et délicates. Leurs doigts effilés et irréprochables se ter-
minaient par des ongles roses qui, malgré le manque de soin et de pi^opreté, eussent
été enviés par une jeune femme.
Dès que le vieillard fut entré, un des garçons du cabaret s'empressa d'accourir
et de poser devant lui une bouteille de vin.
JOCRISSE. 529
— Je n'ai besoin de rien aujourd'hui, dil-il; je me sens fatigué, el je neveux
que me reposer un instant.
— La meilleure manière de se reposer, c'est de boire un bon coup de vin, mon-
sieur, répartit gaiement le philosophe en tablier.
Il déboucha la bouteille, qui poussa un gloussement sonore; après quoi il
versa une partie du liquide qu'elle contenait et qui s'épancha avec un murmure
tentateur.
Le vieillard se leva pour s'en aller.
Le garçon, confus et embarrassé, lui laissa faire quelques pas, puis s'avançant
avec timidité :
— Il y a crédit pour vous aux Vendanges de Bourgogne, mon brave monsieur,
dit-il. Si vous avez oublié votre argent, il ne faut pas, pour cela, partir sans dé-
jeuner. Demain, plus tard, quand vous le voudrez, vous paierez votre écot.
Le vieillard, ému, regarda avec une émotion ineffable le garçon qui vit briller
quelques larmes dans les yeux du pauvre homme.
— Tu as raison, Jean, répondit-il enfin ; misère et honte sont deux sœurs qui
s'entendent mal. Allons, j'accepte ton déjeuner. C'est toi qui régales, mon ami.
Verse un autre verre pour loi et trinquons à ta santé.
— A votre santé, monsieur, répliqua le garçon, qui témoignait à son hôte plus
de déférence et de respect que n'en accordent d'ordinaire les cabareliers aux pra-
tiques qu'ils traitent gratis.
Il vida son verre et alla chercher du fromage, du pain, de la charcuterie et tout
ce qu'il fallait pour compléter un copieux et succulent déjeuner de cabaret; puis,
comme pour s'excuser de cette largesse et mettre à l'aise celui qu'il en gratifiait, il
balbutia :
— Quand on jouera une de vos pièces, vous me donnerez un billet?
— Tu en auras deux ce soir, deux excellents, mon ami. Brunet, j'en suis sûr,
voudra te donner des premières loges, quand il connaîtra ton excellent cœur et tes
soins pour un pauvre bonhomme comme moi. Je vais aller les chercher et je te les
apporterai.
— La course est trop longue pour que vous la fassiez exprès; vous me donnerez
les billets demain... un autre jour, quand vous viendrez du quartier des Variétés
dans celui-ci.
— Tu les auras aujourd'hui ; on joue une de mes pièces, le Désespoii- de Jo-
crisse, cela t'amusera peut-être.
— Je le crois bien. Ah ! que je vais donc rire!
— Oui, le pauvre vieillard à qui tu fais l'aumône, qui serait mort de faim sans
toi, fera rire aujourd'hui toute une nombreuse assemblée. On applaudira à ses plai-
santeries, on rira de ses bons mots... personne ne s'inquiétera de sa destinée.
— Mais vos pièces doivent vous rapporter de l'argent?
— La pauvreté n'est pas vice, mon ami ; mais c'est bien pis, comme disait Vol-
taire, dont je vois là-bas, sur la cheminée, le buste en plâtre. Pour vivre le mois
passé, il m'a fallu vendre toutes mes ressources de ce mois-ci. Ces ressources ne
consistent que dans mes pièces d'autrefois; car à présent l'âge et la misère ont
ôté à mon esprit toute sa force et toute sa valeur. Je ne présente plus de vaude-
villes aux directeurs des théâtres ; car ils les reçoivent, ils me les paient, mais ils ne
les font jamais jouer. J'ai compris que c'était par commisération qu'on les accep-
tait, et pour avoir un moyen honnête de me faire l'aumône. Or, mon ami, lu es le
TOME I. 22
330 JOCRISSE.
premier, cl tu seras le dernier dont je consente jamais à accepter des secours. Le
(ils de Louis XV a pu se résigner au rôle de bateleur d'esprit et danser sans balan-
cier sur la corde raide du vaudeville, mais il ne tombera jamais à la triste et hon-
teuse condition de mendiant; dût il, pour éviter cette extrémité, recourir au canal
que je vois là-bas.
Tu me regardes d'un air ébahi? tu crois que je deviens fou? hélas! non, mon
pauvre ami, je ne jouis que trop de toute ma raison.... Oui, Louis Dorvigny est
le fds d'un roi. Ma mère, pauvre jeune fille, orpheline du comte d'Archambaud,
fut séduite par Louis XV et mourut en me donnant la vie. Pendant ma jeunesse,
un protecteur invisible a veillé sur moi; il a dirigé mon éducation, il m'a fourni
l'argent nécessaire pour faire une figure honorable dans le monde, puis, tout à
coup, la main qui me guidait s'est retirée de moi; et il m'a fallu songer sérieuse-
ment à travailler pour vivre. Je l'ai fait jusqu'au moment où la force et le talent
m'ont manqué. Voilà toute mon histoire, mon ami, une origine royale, des succès,
de la réputation, presque de la gloire, et au bout de tout cela un déjeuner, l'au-
mône d'un garçon de cabaret! Allons! il faut savoir accepter son sort et ne pas
manquer de résignation. Adieu, et merci, je vais te chercher un billet de spectacle.
Il se leva pour partir, mais le bruit des tambours et la vue d'un grand nombre
de troupes qui se dirigeaient du côté des Fcndaiiges, en bat-rant le passage à Dor-
vigny, le forcèrent d'attendre que tonte cette masse de soldats eût défilé. Il se
mit donc à regarder les deux ou trois régiments qui venaient de passer une revue
de l'empereur et qui regagnaient les casernes du faubourg Saint-Antoine.
D'abord, vinrent les tambours, puis la musique militaire, puis enfin l'état-major.
Au milieu, à la place d'honneur, chevauchait, sur un magnifique étalon andaloux,
un général, vêtu de son riche uniforme brodé, la poitrine couverte de décorations
et au visage basané duquel seyait merveilleusement une large paire de moustaches
d'un roux vif. Il porta machinalement les yeux vers les Vendanges de Bourgogne.
A la vue de Dorvigny, il ne put réprimer un cri de surprise.
Sans s'inquiéter davantage des troupes qu'il commandait, il piqua des deux jus-
qu'au cabaret, sauta de cheval, se jeta dans les bras du vieillard et l'embrassa deux
ou trois fois avec la plus tendre et la plus vive aifection. Celui-ci recevait avec éton-
nement les caresses d'un officier supérieur dont il cherchait en vain à se rappeler
les traits, tout à fait étrangers pour lui.
— Vous ne me reconnaissez pas ! Vingt années d'absence m'ont-elles si fort
changé que M. Dorvigny, mon bon, mon excellent maître, ne se rappelle pas le
serviteur auquel il a tant de fois témoigné une indulgence sans bornes?
— .lean Dubois...
— Oui, Jean Dubois... Jocrisse, comme vous l'appeliez. C'est mal à vous de m'a-
voir oublié, car je vous ai servi de type pour les plus originales et les plus heu-
reuses de vos créations dramatiques.
— Quoi, mon pauvre garçon, quoi, monsieur, veux-je dire, tu es.... vous êtes
devenu général?
— Eh! mon Dieu, oui. A votre service, j'étais un maladroit Normand et un
grand cas.seur d'assiettes. Au service de la République et de l'Empereur, je suis
devenu un grand casseur d'ennemis. Ce qui me valait chez vous des réprimandes,
m'a valu, à l'armée, de l'avancement. Voilà tout le secret!.... Que je suis heureux
de vous rencontrer ! Depuis deux semaines que je suis arrivé à Paris, je vous ai fait
chercher partout, sans qu'on pût découvrir votre adresse....
jocnissE. ,'j.')]
— C'est que je n'ai plus d'adresse, mon ami. ... général, veux-je dire. Il faut que
vous m'excusiez, car je finis par m'iiabituer î> voir à la fois en vous un général et
mon ancien....
— Ami Ne voyez que ce dernier. Orçh, puisque vous n'avez plus d'adresse, vous
allez prendre la mienne et vous installer chez moi.
— Général!
— Un général est habitué à ce que ses volontés soient ponctuellement et mili-
tairement exécutées. Vous allez venir occuper chez moi un petit appartement voisin
du mien... je le veux.
— Mais...
— Vous résistez? alors je vous fais prisonnier.
— Allez me chercher un cabriolet, dil-il à l'ordonnance qui l'accompagnait.
Vous reconduirez ensuite mon cheval à la caserne avec le vôtre. Allons, monsieur
Dorvigny, montez en voiture.
Dorvigny, moitié riant, moitié résistant, finit par se laisser faire, et prit place dans
le cabriolet à côté du général.
— Il vous reste à savoir comment j'ai gagné le grade qui vous étonne tant. Je
vais vous le dire, dit alors l'officier supérieur.
Vous n'avez point oublié qu'un jour il me fallut quitter votre service, parce que,
me dites-vous, vous n'étiez plus assez riche pour garder un domestique.
Je me séparai en pleurant d'une personne si pleine d'indulgence pour moi, et
j'essayai d'entrer au service de nouveaux maîtres. Aucun ne voulut me garder, tant
j'avais la main malheureuse. Il ne me resta plus qu'un parti à prendre, celui d'entrer
au service de l'État. Je m'enrôlai, et mes camarades ne tardèrent pas à rire de la
maladres.se avec laquelle je maniais mon fusil. J'eus beau me fâcher et provoquer
en duel les railleurs, tout ce que j'y gagnai fut trois ou quatre coups de sabre et un
séjour de plusieurs mois à l'hôpital.
Enfin je guéris, et je pus rejoindre mon corps. Six semaines après ma rentrée
au régiment, nous nous trouvions à Bormio, dans la Valteline, en face d'une redoute
qui faisait sur nous un feu des plus meurtriers. Ordre est donné aux grenadiers
d'enlever ce point formidable ; nous courons à l'assaut; mais bientôt je vois mes ca-
marades décimés; ceux qui restent hésitent et reculent. Aussitôt, je me jette seul
dans la redoute, et je me mets à crier :
— A moi, grenadiers ! au conscrit!
Les Autrichiens effrayés, et qui me croient suivi de mon régiment, prennent la
fuite; les grenadiers. encouragés par mon exemple, reviennent sur leurs pas, et nous
nous emparons de douze pièces de canon.
Le jour même je fus nommé sergent, et les railleries, dont m'avaient taquiné
jusque-là mes camarades, cessèrent pour ne plus recommencer. Dès lors, aussi, la
carrière militaire s'ouvrit pour moi large et brillante. Je gagnai mes grades un à
un, sans autre protection que mon courage ; laissez-moi ajouter avec orgueil que
tous ont été le prix d'actions d'éclat. Aujourd'hui, me voici général. J'espère bien
toutefois n'en point rester là.
Dorvigny fut installé par le général dans une jolie petite chambre, où il trouva
tout le confortable de la vie. Après quelque temps de tranquillité, il apprit, avec
une douleur vive, l'ordre de départ pour la Russie, que venait de recevoir son pro-
tecteur.
Durant les trois premiers mois de la campagne, le général Dubois donna deux
332 JOCRISSE.
fois de ses nouvelles à son ancien maître. Hélas! aucune lettre de lui n'arriva en-
suite; et un matin, en lisant le Moniteur, Dorvigny apprit que son ami avait été tué
devant Moscou.
Il lui fallut donc quitter l'heureux petit nid que lui avait fait le général, et re-
tomber dans la misère! Il alla se loger dans un grenier, derrière la Porte-Saint-
Martin. Là, après avoir vendu jusqu'à sa dernière chemise, accablé par l'âge et at-
teint d'une maladie douloureuse, il s'adressa au théâtre des Variétés, dont il avait
fait si longtemps la fortune, et demanda une pension de trente francs.
On la lui refusa !
Il sourit tristement quand la Soselière-Gautrin, régisseur des Variétés, vint
lui annoncer ce refus ; dès lors ses amis cessèrent de le voir, comme autrefois,
venir s'asseoir à leur table et retrouver quelques éclairs de son ancienne gaieté.
Le plus fidèle et le plus dévoué de tous, le libraire Barba, conçut de graves in-
quiétudes sur le sort du pauvre vieillard et se mit à le chercher en vain dans tout
Paris.
Dorvigny avait quitté son logement de la rue de Bondy ; personne ne savait où il
s'était réfugié.
Peu de temps après cette disparition, Rubié, directeur de la Porte-Sl.-Martin,
apprit, par un de ses choristes, que, depuis quatre jours, il y avait, dans une maison
de la rue Grénétat, le cadavre d'un vieillard dont personne ne s'inquiétait et que
personne ne songeait à faire enlever. Il parla, le lendemain, de cette circonstance à
Barba qui, le cœur serré par un triste pressentiment, s'empressa de se rendre dans
la mansarde où gisait le corps. Hélas! ses pressentiments ne le trompaient point :
c'était bien Dorvigny, Dorvigny mort de froid et de faim ! Dorvigny, mort sans que
personne songeât à lui porter secours, et qui gisait là, depuis quatre jours, atten-
dant un suaire et un cercueil!
Ainsi, le fds du paysan, le valet, moitié loustic et moitié idiot, était devenu général
et mourut glorieusement en héros, au champ d'honneur.
Le fds du roi, le charmant poète, l'écrivain spirituel, le fécond romancier végéta
dans la misère et mourut en mendiant.
Toute l'histoire du dix-neuvième siècle peut se résumer dans la nature de ces
deux faits
FÉERIES.
LES NYMPHES ET LES FÉES.
Fille d'une Suissesse el d'uu père Ecossais,
Née en Plic-meûr au temps on, moi, je grandissais,
Nos trois pays rivaux, Suisse, Ecosse, Bretagne,
Ont souillé dans ton cœur l'air irais de la montagne,
l-orsipie tes grands yeux clairs brillent si doucement,
On pense à l'eau d'azur qui roule an lac Léman.
Il est près de la Clyde, il est sur la colline
Un bouleau, jeune aussi, que chaque brise incline.
Ton front prêt à rougir sitôt qu'on a parlé.
C'est la fleur rose au bord du fleuve Elle.
J'ai vu, j'ai vu passer les nymphes el les fées.
Blanches lilles de l'Ouest, brunes filles du Sud ;
Je compterais plutôt les vagues de Ker-Lud (1).
Ou les brises du soir dans Tibur élouflees.
H m'en .souvient, ce fut dans l'ile i»rocida
Qu'un soir je vis entrer Maria-Agalha,
i'our me faire admirer, fille encore enfantine,
Sur son corset doré sa robe levantine :
De peur de trop la voir, je détournais les yeux.
(I) Villo du roi Lud (Londres).
334 FÉERIES.
Mais quel air de chrétienne, oh ! quel air sérieux.
Quand, passant au milieu d'une belle jeunesse,
Le dimanche matin elle vint de la messe!
Ce charmant souvenir dans mon âme est resté,
Marie-Agathe, et mes vers l'ont chanté.
J'ai vu, j'ai vu passer les nymphes et les fées,
Blanches fdles de l'Ouest, brunes filles du Sud;
Je compterais plutôt les vagues de Ker-Lud,
Ou les brises du soir dans Tibur étouffées.
Comme je traversais le ruisseau de Ker-lorh.
Anna, sur un talus semé de boutons d'or.
Joyeuse et s'enivrant de la belle nature.
Chantait le mois d'avril et chantait la verdure.
Pour boire au clair ruisseau s'arrêta mon cheval.
Et j'aspirai la voix pure comme un cristal.
Je ne m'étonne plus, fille heureuse de vivre,
Si l'écolier Loïc s'ennuie avec son livre.
Et si, quand vous chantez seule parmi les fleurs.
Sur son cahier on voit tomber ses pleurs.
IL
MORGANA.
Ilalic.
« Debout, mes bons seigneurs ! c'est assez pour Morphée!
Allons voir Morgana la fée,
Sur un char de vapeurs avec l'aube arrivée (1).
(•1) Mor-gaua, yj//e delà mer. — C'est à celte fée armoricaine que le peuple attribue, en
Calabre, le curieux phénomène de réfraction qui se voit souvent dans le détroit de Mes-
sine.
FEERIES.
(^Iiatiuo Ole, pieiiaiil son essor,
Léj^jôro, olle s'en vient des brunies de l'Arvoi
Bàlir ici ses palais d'or.
Au paire de Uoggio si vous lardex à cioiie,
Gravissons le liaul promontoire :
Là nous verrons la fée et dans toute sa gloire.
Que de monde ! ouvrez bien les yeux :
Le prodige veut naître, et déjà «les flots bleus
S'étend le miroir onduleux.
Place au pâle étranger! car peut-être Morgane,
(Gomme au pasteur notre Diane)
Un soir, lui dévoila sa beauté diaphane ?
CN VOYAGEUR.
Non! — Pourtant d'aïeul en aïeul,
Comme un saint talisman que l'aîné portail seul,
Mon nom me faisait son filleul.
Enfant, j'errai longtemps aux féeriques royaumes,
M'enivrant de couleurs, d'arômes :
Hélas! je suis encore un chasseur de fantômes!
Oh! le caprice est mon vainqueur;
Sujet d'un bon Génie ou d'un Esprit moqueur,
Je cède aux rêves de mon cœur.
Regardez! regardez! docte magicienne,
Sur la vague sicilienne,
La fée a commencé son œuvre aérienne.
Ah! voyez sous les doigts divins
S'entasser les coteaux sillonnés de ravins.
J'entends frissonner les sapins !
536
UN AKTISTt.
L'amour grossier des champs, ô paire, te fascine !
OEuvre de Morgane ou d'Alcine,
Cet amas de châteaux splendides, c'est Messine.
LE VOYAGEUR.
Moi, je vous dis : c'est Bod-cador!
Val qu'Arthur remplissait des appels de son cor.
Où dans la nuit il chasse encor.
C'est la tour de Léon, c'est un pic de Cornouailles,
Elven couronné de broussailles :
Mon cœur, voici Carnac, le chanij) des funérailles!
0 bonne fée, à mon retour
Sur nos grèves à toi, dès le réveil du jour.
Une belle chanson d'amour!
Pour les fils d'Occident, ô toi qui recomposes
Un pays dans les vapeurs roses,
El sous l'ardent midi charmes leurs cœurs moroses ! »
Courbé par ses réflexions.
Un savant écoutait : « Ah ! dit-il, épargnons
Leur beau miroir d'illusions! »
FEERIES.
III.
LE MANOIR.
Dans un champ druidique et près d'un ravin noir
De la noble horilière on voyait le manoir;
Et goules et dragons tout cuirassés d'écaillés,
Salamandres en feu s'élançant des murailles,
Paladins l'arme au bras, défendaient ce castei
Digne du vieux Merlin et du bon prince Hoel.
Je vins, et, détachant la mousse jaune et morte,
J'écrivis ces deux vers au-dessus de la porte :
« La fée Urgèle en une nuit
» De sa quenouille m'a construit. »
0 féerique manoir ! A la source prochaine
Une fille chantait le soir au pied d'un chêne,
Et d'un gosier si clair qu'il semblait d'un oiseau
Soupirant ses amours sur le bord du ruisseau.
De retour à la source au lever de l'aurore,
J'ouis une voix douce et qui chantait encore ;
Je dis : a La belle enfant est là près du buisson.
Et, ses fuseaux eu main, répète sa chanson ! »
Eh non! ce n'était plus la fille jeune et blanche,
Mais un joyeux bouvreuil sautillant sur la branche.
— « Ah! me dit un berger, aux sentiers du manoir
Ne rôdez pas ainsi le matin et le soir !
Dans un cercle magique, ici, la châtelaine
File comme une fée et chante à perdre haleine,
Hélas ! ces froids cailloux autour d'elle rangés
Sont, dit-on, des amants que son art a changés !
Ne vous arrêtez pas près du Cercle-dc pierres (1),
Ou l'amour par degrés troublera vos paupières ;
La chanteuse prendra votre âme, et sans pitié
Près d'elle vous tiendra morne et pétrifié! »
A. Brizeux.
(I) Crom-lec'h, sanctuaire druidique
CHROIMQUE DE LA QUllNZAINE.
28 février 1842.
La conire-révolulion s'est accomplie en Portugal avec une lacililé merveilleuse
C'est une comédie qui a été jouée promplement et sans trop de bruit. Les specta-
teurs ont fini par se mêler aux acteurs. On ne savait plus quels étaient ceux qui
s'étaient chargés de donner au public cette représentation improvisée. Le public
proprement dit paraît au reste n'y avoir pris qu'un très-médiocre intérêt. Il semblait
dire à cette poignée d'hommes qui s'agitaient devant lui : Que m'importe que vous
vous appeliez constitutionnels ou chartistcs ? En effet, tous ces systèmes politiques
n'ont guère de racines dans le pays, pas plus les imitations de la constitution espa-
gnole que la charte que don Pedro imagina de prendre dans un livre qu'il serait
tacile de citer. L'éducation politique du pays n'est pas encore formée, mais à chaque
commotion elle fait quelques progrès. Ces crises ne donnent au pays ni force ni
bien-être; mais toute commotion fait jaillir la lumière et ouvre une issue à la pensée-
En attendant, les destinées politiques du Portugal dépendent de l'armée et de la
population de Lisbonne. Celui qui parvient à s'emparer de l'un ou de l'autre de ces
deux leviers renverse l'édifice récemment établi, mais il peut d'un jour à l'autre
voir renverser avec la même facilité l'édifice qu'il vient d'élever.
La contre-révolution portugaise est un sujet d'alarmes pour le gouvernement
espagnol. Nous n'en sommes pas surpris. Il a pu croire en efl'et que l'intrigue de
Lisbonne était comme le préliminaire d'une contre-révolution à Madrid. Les affinités
qui existent entre les deux peuples sont si nombreuses et si intimes, qu'un change-
ment politique ne peut se réaliser dans l'un sans que l'autre s'en ressente, sans
qu'il en conçoive des espérances et des craintes. D'ailleurs la situation du gouver-
nement espagnol est difficile, et toute nouvelle complication est pour lui une cause
légitime d'inquiétude. L'hostilité réciproque des partis devient tous les jours plus
acharnée et plus implacable en Espagne. Ils ne cherchent qu'à s'entre- détruire, et
c'est avec peine que le gouvernement parvient à maintenir l'ordre matériel dans
REVUE. — CIinONIQUE. ùôi)
un pays dont les finances sont délabrées, dont l'administration est affaiblie, et où
les assemblées politiques ne sont que des arènes toujours ouvertes à de violents
combats. Les partis s'at;itent, en Espagne, par le travail des sociétés secrètes, à
l'étranger par les conciliabules et les menées de l'éniigralion. Ajoutez les passions
ardentes et opposées de plus d'une province, en particulier des provinces basques
et de la Catalogne, le mécontentement des officiers licenciés et la toute-puissance
de l'armée dans un pays ainsi divisé, et vous conviendrez sans peine que le régent
se trouve chargé d'un lourd fardeau. Il le porte cependant avec une sorte d'ai-
sance; il fait preuve de courage et même d'habileté. Il est certain du moins qu'il
ne méconnaît pas les dangers divers dont l'Espagne est menacée par la violence
des partis qui la déchirent ; il ne se fait pas d'illusion sur la situation du pays; il
est intelligent et assez actif. Enfant de la révolution, il ne la répudie pas, il ne
refuse pas, il ne peut pas refuser de la suivre dans la carrière qu'elle lui a ouverte;
mais il s'efforce de ne pas précipiter sa course et d'en conserver la direction. II fait
ce qu'il peut pour que les rênes du gouvernement n'échappent pas de ses mains; à
l'intérieur et à l'extérieur, il surveille activement les menées des partis. Il insiste
auprès des gouvernements amis pour en obtenir cet appui moral et indirect qui
est dû en effet à tout gouvernement régulier et reconnu. Cet appui, il l'obtient. En
France, le gouvernement a fait interner les émigrés espagnols dont la présence aux
frontières pouvait être une cause légitime d'alarmes. Nous espérons que notre
ministère ne ralentira pas ces mesures de bon voisinage. Quels que soient les inci-
dents diplomatiques qui ont eu lieu entre le gouvernement espagnol et le nôtre, ils
ne sont pas de nature à altérer, pour le fond, les relations amicales des deux pays.
M. le ministre des affaires étrangères l'a dit à la tribune dans un discours dont il
serait difficile de perdre le souvenir. Nous ne demandons que la réalisation des
idées qu'il a émises à ce sujet; rien de plus, rien de moins.
En Angleterre, le ministère, par l'organe de sir Robert Peel, s'est empressé d'ôler
toute inquiétude au gouvernement espagnol. Le discours du ministre anglais a été
d'autant plus significatif et remarquable, qu'il est le fait d'un cabinet conservateur.
C'était dire au gouvernement espagnol, ail régent : — Rassurez-vous ; les événe-
ments du Portugal ne doivent pas vous alarmer; la contre-révolution de Lisbonne
n'est point le signal d'une croisade contre la révolution espagnole; la contre-révo-
lution sur les bords du Tage, la révolution sur les bords du Mançanarès, peuvent
coexister en paix. Si nous sommes les partisans de la contre-révolutiou en Portugal,
c'est de la révolution que nous sommes les amis, les alliés en Espagne.
C'est là la vérité, et cette conduite est habile; elle résume implicitement toute
la politique extérieure de l'Angleterre.
Que veut le gouvernement anglais à l'extérieur? Que dans tel ou tel pays le
j)OUvoir appartienne plutôt à un parti qu'à un autre, et cela pour y faire prévaloir
ses principes, ses doctrines, des systèmes analogues aux idées et aux institutions
de l'Angleterre? Nullement. L'Angleterre ne se préoccupe pas de ces spéculations,
aucun parti ne s'y intéresse. Les tories comme les radicaux trouvent que, pour les
étrangers, tous les gouvernements sont assez bons, pourvu qu'ils soient pleins d'é-
gards et de déférence pour les Anglais. Sur ce point, et c'est là un grand point, i!
n'y a pas de divisions de parti en Angleterre; sur ce sujet, les opinions sont una-
nimes. Ce que l'Angleterre veut à l'extérieur, ce qu'elle veut toujours, quel que soit
le parti qui gouverne chez elle, c'est de l'influence, et encore de l'influence, et
toujours de l'influence. Les amis de r.\ngleterre sont tous ceux qui acceptent l'in-
340 REVUE. — CUnOINIQUE.
fluence anglaise ; ses ennemis sont ceux qui la repoussent. Que lui importent la
forme de gouvernement, les tendances morales, les doctrines politiques des pays
étrangers? Là n'est pas pour elle la question. Renfermée dans son île, forte de ses
vieilles institutions, de ses profondes habitudes, de ses longues traditions, elle ne
redoute ni contagion ni contre-coups. Que des orages éclatent à l'étranger, ils se
brisent aux rivages britanniques, et, dans leur sécurité, les Anglais en perçoivent
à peine le bruit. Encore une fois, pour l'Angleterre, les révolutions et les contre-
révolutions, les monarchies et les républiques, l'aristocratie et la démocratie, sont,
à l'étranger, également bonnes, également légitimes et dignes d'intérêt, si l'An-
gleterre n'a rien à en craindre pour son commerce, si elle peut, au contraire, beau-
coup en attendre i)our son influence.
Certes, h ne considérer les choses qu'au point de vue politique, c'est là une
conduite dont le principe est aussi net que les résultats en sont admirables. Elle a
l'avantage d'être à la fois simple, claire pour tout le monde et toujours nationale.
Le pays, sur les questions étrangères, est toujours de l'avis de son gouvernement,
parce qu'il sait que le gouvernement n'a qu'un but, que ce but est toujours le
même pour toutes les administrations, quelles que soient d'ailleurs leurs nuances
politiques. Le pays sait que tout ministère a pour devise, à l'égard des gouvernements
étrangers, ces paroles : Quels que soient votre nom et votre forme, soyez Anglais,
et l'Angleterre est pour vous; si au contraire notre influence vous déplaît, si vos
tendances nous sont contraires, nous prendrons parti contre vous, et nous n'épar-
gnerons rien de ce qui peut vous nuire et vous renverser.
Répétons-le : c'est là une politique que le moraliste peut blâmer, mais qui n'est
pas moins simple, claire, toujours nationale, une politique qui a même le mérite de
la franchise, car en réalité elle ne peut tromper que des aveugles.
Notre politique est bien autrement variée dans ses éléments et compliquée dans
ses directions, car nous nous proposons toujours, au sujet de la politique étran-
gère, des questions complexes et des problèmes qui sont trop souvent impossibles
à résoudre. Nous voulons toujours mêler la question intérieure à la question
extérieure ; nous avons la prétention de vouloir toujours être conséquents ,
logiques et complets. Sommes-nous en révolution? nous n'inclinons à l'extérieur
que pour les révolutions. Sommes-nous au contraire appliqués chez nous à l'œuvre
delà résistance? toute révolution à l'extérieur nous déplaît; elle est suspecte à
notre politique et blesse nos idées ; tous les conservateurs des quatre parties du
monde ne tardent pas alors à s'apercevoir qu'ils peuvent compter sur nous, sur nos
sympathies du moins.
Celte politique complexe et par cela même embarrassée, faible souvent et in-
certaine, s'explique sans doute en partie et se justifie par notre situation continen-
tale, par un contact plus intime avec les pays qui nous entourent, par la vivacité
intelligente et mobile de la nation, et enfin par la jeunesse, si j'osais parler ainsi,
de nos institutions. Par toutes ces circonstances, nos hommes de gouvernement
sont facilement accessibles aux inquiétudes et aux soupçons : ils craignent ces
contre-coups que l'Angleterre ne redoute pas, ils redoutent la contagion de
l'exemple pour nos esprits toujours libres et toujours ouverts. Mais, quelle que
soit la valeur de ces causes, ce n'est pas à elles seulement qu'il faut attribuer le
caractère particulier de notre politique. La logique et l'esprit de système y entrent
aussi pour une bonne part. Nous tenons à être conséquents, à le paraître du moins.
L'unité, ce principe qui, appliqué à notre organisation sociale et politique, fait la
nEVUE.- CIinONIQUE. ôil
force et la gloire de la France, nous voudrions le retrouver dans toutes choses, l'ap-
pliquer h tous et iiour tout; il domine notre pensée, quels que soient d'ailleurs le
sujet de nos méditations et le but de nos efl'orls. Aussi, voulons-nous que notre ac-
tion politique ressemble en quelque sorte à nos actions dramatiques : nous vou-
lons être classiques partout. L'Angleterre se contente d'une politique à l'instar des
drames de Sliakspeare, d'une politique pleine de variétés, de disparates, de con-
tradictions apiiareutes, et qui ne manque cependant pas d'unité, car elle a l'unité
d'intérêt; tout lui est moyen pour la grandeur et la prospérité de l'Angleterre.
Chez nous, la logique peut sans doute être satisfaite : la politique l'esl-elle au
même degré? Nous sommes plus habiles en théorie; sommes-nous plus heureux
pour les résultats? La politique anglaise est toujours nationale; la nôtre l'a-t-elle
toujours été?
Voyez ce qui se passe en Angleterre et en France lors d'un changement de mi-
nistère. En Angleterre, le parti qui arrive aux affaires y a presque toujours été
porté par une victoire sur une question intérieure : en ce qui concerne la politique
extérieure, à peine peut-on s'apercevoir du changement. Lord Melbourne, lord
Aberdeen, lord Palmerston et sir Robert Peel, qu'importe ? Ces hommes d'État, en se
succédant les uns aux autres, ont-ils changé de conduite politique en Portugal, en
Espagne, en Grèce, à Constantinople? Nullement. Le langage et les formes ont pu
se modifier quelque peu ; la politique au fond est restée la même, et la conduite
aussi. Lord Aberdeen n'a aucune envie de mettre un abîme entre sa politique ex-
térieure et celle de ses prédécesseurs. Il veut, comme eux, une politique utile, pra-
tique, tout anglaise, une politique qui ne perd jamais de vue le but, c'est-à-dire
l'influence de l'Angleterre, et qui n'est pas difficile sur les moyens.
Chez nous, au contraire, il n'est pas de ministère qui, en prenant les affaires, ne
se croie appelé à sauver le pays à l'intérieur et à l'extérieur. Il est toujours con-
venu, à chaque crise ministérielle, que la France aurait été perdue, si elle fût
restée quinze jours encore sous la direction du ministère qui vient de tomber; et,
il faut le dire, il ne manque pas de bonnes gens qui le croient, et qui, dans leur
zèle, accourent tout haletants pour aider les ministres à sauver la patrie. A toute
rénovation ministérielle, on dit presque les mêmes choses, on énonce les mêmes
prétentions. Aussi, chaque cabinet, pour être d'accord avec lui-même, doit-il agir
ou paraître agir autrement que ne l'a fait le précédent cabinet, à l'extérieur comme
à l'intérieur. Que pourrions-nous faire, que pourrions-nous dire du moins (on se
paie quelquefois de mots), qui n'ait pas été fait, qui n'ait pas été dit par nos pré-
décesseurs? C'est là la question que s'adresse tout cabinet nouveau. Le mot est con-
sacré : il faut un programme.
Les conséquences de ces faits ne laissent pas d'être graves et sérieuses. Il est
aisé de les déduire. Pour en signaler une seule, c'est à cause de ces faits que la
tribune législative s'empare si souvent, chez nous, des discussions diplomatiques
les plus épineuses. Nous avons toujours sur chaque point deux ou trois systèmes à
défendre, à comparer. Les faits accomplis, comme les faits qui sont encore pendants,
deviennent également un sujet de discussion publique, et nos hommes d'Ëlat, jetés,
bon gré mal gré, dans cette arène, parviennent difficilement à garder la mesure
que commanderait l'intérêt du pays. Cette diplomatie de" tribune peut être sans
doute fort brillante; est-elle également habile dans sa conduite, utile par ses ré-
sultats? Il est permis d'en douter.
Quoi qu'il en soit, une question diplomatique des plus délicates a été traitée,
342 REVUE. — CUUOINIQUE.
aujourd'hui même, à la chambre des députés. M. Mauguin a interpellé le cabinet
sur le traité relatif au droit de visite. M. le ministre des affaires étrangères a
répété que le vœu de la chambre était un fait grave que le gouvernement devait
prendre en sérieuse considération. 11 a dit que la couronne, sur l'avis du cabinet
et en particulier sur celui du ministre des affaires étrangères, a donné l'ordre de
déclarer qu'elle ne ratifierait pas le traité dans ce moment ; que des modifications
avaient été demandées; que, sans témoigner de répugnance pour ces modifications,
on ne les avait cependant pas accueillies; que tout porte à croire que dans un
terme qu'on ne peut fixer, la question pourra être résolue d'une manière satisfai-
sante : qu'au surplus il ne pouvait entrer dans aucun détail sur une affaire pen-
dante et dont la négociation était suivie.
Nous avons jeté les yeux sur le traité; les journaux quotidiens en donnent le
texte, extrait du Times. Nous ne pouvons pas l'examiner en détail. Il est si long,
et, disons-le, la rédaction en est si peu nette, qu'il exigerait une lecture attentive,
un travail que nous n'avons pas le temps de faire aujourd'hui ; mais si une lecture
rapide ne nous a pas induits en erreur, il est, entre autres, deux dispositions dont
on a le droit d'être surpris, même en se plaçant au point de vue des négociateurs.
Ainsi l'article l''"' dit que l'Autriche, la Prusse et la Russie s'engagent à déclarer
piraterie la traite des noirs, et à retirer la protection du pavillon à tout navire qui
essaierait de faire la traite. Il est d'abord singulier que, dans un traité à cinq, trois
des parties contractantes prennent un engagement tout particulier. Mais d'ailleurs
l'article dit-il réellement ce que les parties voulaient dire?
Si la traite est déclarée piraterie, elle tombe sous le droit commun. La piraterie
est un délit du droit des gens, un délit de droit commun. On n'a pas besoin de
stipulations particulières pour saisir un pirate et pour le punir. Il fallait alors s'ar-
rêtera cet article i"; tout était dit.
Si c'est autre chose que les trois puissances ont voulu, si elles n'ont entendu
énoncer qu'une sorte d'assimilation, si le nom de piraterie n'est là que comme une
manifestation énergique de leur horreur pour la traite, sans entendre pour cela
faire entrer la traite des noirs sous l'empire du droit commun à l'égard des pirates,
pourquoi ajouter « et par ce seul fait le navire perdra tout droit à la protection
du pavillon? » S'il perd la protection du pavillon national, c'est que réellement
vous le regardez comme un pirate, passible des répressions du droit commun.
Ainsi, ou les mots ont conservé leur signification naturelle, et il fallait se borner,
pour les trois puissances, à l'article 1"; ou le mot de pirate n'est là que comme une
manière de parler, et il ne fallait pas ajouter la clause de la perte de la protection
nationale.
A l'article 9, on énumère certaines circonstances particulières comme pouvant
indiquer qu'un navire a fait la traite. Qu'on eût énuméré ces circonstances comme
des indices pouvant faire présutncr la culpabilité du navire et en autoriser la saisie
et la mise en jugement, cela peut à toute rigueur se concevoir; mais là ne s'arrête
pas la convention. Elle ajoute que, si un de ces faits est prouvé, le navire sera con-
damné et déclaré de bonne prise, à moins que les maîtres ou les propriétaires ne
prouvent jusqu'à la dernière évidenceque le navire faisait un trafic licite. Cetteclause
nous paraît exorbitante. C'est le rétablissement des preuves lécjales, des preuves
objectives ; c'est une dérogation formelle aux principes essentiels de notre instruc-
tion criminelle. Il y a longtemps. Dieu merci, que nous n'imposons plus aux juges
des preuves matérielles, ce qu'on appelait le tarif des preuves. Un de ces faits peut
REVUE. — CUnONIQLE. oi5
être prouvé, sans que raccusé |)iiisse prouver le contraire avec la dernière évidence,
et sans que loulet'ois la convicliou du juge soit formée ; il devrait donc condamner
sans conviction ? Tous les juges, chez nous, du moins pour les questions de fait, ne
sont que des jurés. Que l'Autriche ail accepté l'article, nous le concevons. Il n'est
pas directement contraire à ses lois. Mais nous!
Au reste, sans vouloir revenir ici sur ce que M. le ministre des affaires étrangères
vient de dire à la tribune, nous croyons que les modifications n'ont pas été admises,
plus encore par un sentiment de dignité ou de déplaisir que par des oiijections sé-
rieuses qu'on eût à leur opposer. Au fait, ces modifications n'ont pas été discutées.
On a ratifié, en laissant pour la France le protocole ouvert.
Si ces faits sont exacts, les conséquences en sont, ce nous semble, évidentes.
Le protocole pouvait être laissé ouvert à la demande de la France, ou par une ré-
solution que la France n'avait point provoquée.
Dans le premier cas, et ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées, la
France aurait, je ne dis pas pris l'engagement, mais donné l'espérance de ratifier
plus tard.
Dans le second cas, la ratification n'est-elle pas devenue moralement impos-
sible? Le traité se trouve parfait et ratifié à quatre. Que ferait la France en ve-
nant ratifier après coup? Quel rôle jouerait-elle? Le rôle d'une puissance secon-
daire, qui adhère post factmn aux conventions que les grandes puissances ont
conclues; le rôle de la Toscane, de la Sardaigne, du Danemark, adhérant aux stipu-
lations de 1835 !
Il n'y avait qu'un moyen de rendre possible la ratification de la France : c'était
de suspendre la conclusion de l'affaire et de faire subir au traité une révision
dont il est facile de voir qu'il a besoin, indépendamment de toute considération
politique.
Ajoutons que, sans la ratification de la France, le but du traité est manqué.
Que voulait-on avant tout? Se présenter aux États-Unis avec nn traité euro-
péen, leur montrer l'Europe réunie dans un faisceau, leur imposer en quel-
que sorte, par une contrainte morale, un arrêt de la civilisation européenne. C'est
uniquement dans ce but qu'on a mis de l'importance à obtenir la signature de
la Prusse et de l'Autriche. Le faisceau n'existe pas sans la France. Les Étals-Unis
ne sont plus dans la nécessité de refuser des mesures sanctionnées par l'Europe
entière.
La situation de nos colonies attire fortement l'attention de nos hommes d'État.
Les questions les plus graves à leur égard sont débattues dans ce moment. La ques-
tion des sucres est sur le point d'être résolue dans le conseil supérieur du com-
merce, et le gouvernement en saisira sous peu la chambre des députés. A la chambre
des pairs, on discutera bientôt un projet de loi ayant pour but d'introduire dans
nos colonies d'Amérique nos lois sur le régime hypothécaire et sur l'expropriation
forcée. L'absence de ces lois a jeté le désordre dans la propriété coloniale. L'action
des créanciers se trouve paralysée, et par cela même les colons manquent à la fois
de capitaux et de crédit. Tout languit, et les débiteurs ne profitent de la dange-
reuse sécurité qu'on leur a faite qu'au détriment des colons intelligents etsolvables,
de ceux qui trouveraient tous les capitaux qui leur sont nécessaires, si les prêteurs
n'étaient pas privés, dans les colonies, des garanties du droit commun et des moyens
d'exécution qu'il leur donne.
Si cette question et la question des sucres sont résolues dans celle session d'une
344 REVUE. — CHRONIQUE.
manière satisfaisante, on peut espérer de voir s'ouvrir pour nos colonies, pour ces
possessions si importantes pour notre commerce et pour notre marine, une ère
nouvelle. C'est ainsi qu'on préparera des cliangements plus considérables encore,
des mesures qui, sans nuire à leur prospérité, les rattacheront de plus en plus, les
incorporeront, pour ainsi dire, à la mère-patrie.
DES
SCIENCES OCCULTES
AU XIX^ SIECLE.
S2ii(asî3ï?aasiia ^isirasa^ia.
La science moderne a couliinie de placer en tête de ses plus beaux titres de
gloire sa constitution même comme science. Les anciens, à l'en croire, eurent des
connaissances, mais pas de véritables sciences; ils avaient la curiosité plutôt que
l'esprit scientifique. Aussi, ce que la science moderne vante par-dessus tout, c'est
sa législation. Elle y tient plus encore qu'à ses conquêtes. Après avoir purgé ses
domaines si longtemps usurpés, son principal souci est de veiller à ce que désor-
mais il ne s'y introduise rien de suspect; et, sur ce point, elle se flatte d'avoir per-
fectionné sa police intérieure, comme on a fait celle des villes.
On cite comme un des premiers et des plus heureux résultats de cette réforme,
l'abolition d'une classe entière de pseudo sciences et d'arts chiniériqi|es correspon-
dants qui occupèrent pendant des siècles dans l'arbre encyclopédique la place des
connaissances réelles et des arts utiles. Parmi ces sciences, il suftitde rappeler l'as-
trologie, la magie, la théurgie, l'alchimie, la cabale. Toutes ces doctrines, et d'autres
encore, licites ou illicites, sacrées ou profanes, portèrent longtemps le titre de
TOME 1 . 23
316 DU MAGNETISME AMMAL.
sciences occullcs, soil parce que leurs Ihéorieset leurs pralicuiesimpliqiiaienU'exis-
tence d'un monde surnaturel, soil parce qu'elles supposaient dans la matière, à
côté et en dehors des lois qui règlent les phénomènes naturels, des influences, des
qualités, des puissances (jccullcs dont l'étude constituait une science d'un ordre plus
relevé, soit parce que ces connaissances Iranscctuhiiiicx, très-difficiles à acquérir et
réservées par conséquent à quelques privilégiés, donnaient à celui qui en avait le
secret un empire mystérieux et redoutable sur la nature et sur les hommes. La
philosophie moderne fit justice de ces vains simulacres de science, et ouvrit de
nouvelles et meilleures roules dans la recherche de la vérité.
Que celte épuration ait été légitime et un immense bienfait, c'est ce que per-
sonne ne serait tenté de nier aujourd'hui. Le mouvement scientifique du xvi"" siècle
n'a de comparable en grandeur que le mouvement religieux et social du christia-
nisme. Cependant le spectacle de cette destruction en grand de tant d'idées amas
sées par le temps, de tant de systèmes si laborieusement construits, de toute cette
science de laquelle s'étaient nourries des centaines de générations, de tous ces pro-
digieux ouvrages de l'esprit humain, est à la fois triste et menaçant. Si en effet
celte destruelion fui juste et conforme à l'ordre, qui nous répond à nous, hommes
nouveaux, de la solidité de nos œuvres d'un jour? Si l'élite du genre humain et le
genre humain tout entier ont été livrés pendant des milliers d'années à une sorte
de folie scientifique, qui nous dit qu'en sortant de ce rêve nous ne souunes pas
entrés dans un autre peut-être plus long que le premier? Ce sont là des questions
qui ne peuvent jamais être résolues par l'époque qui les pose. Il en faut laisser la
solution aux générations pour qui notre présent sera le passé. Celles-là feront aussi
leur science, el leur science jugera la nôtre, de même que la nôtreajugél'ancienne.
Mais la nature, la forme el la date de la sentence sont des secrets.
Une question plus abordable, parce que nous avons sous la main les éléments de
sa solution, est celle de savoir si celte espèce d'illusion logique qui perpétua si
longtemps le règne des sciences dites occultes, et qui projeta son ombre sur toutes
les autres branches du savoir, a aussi conqilélemenl cessé qu'on le croit générale-
ment. Cette question, bien qu'assez peu respectueuse, n'a cependant rien d'absurde.
Elle n'est pas même paradoxale. On trouvera, à la réflexion, que la continuation de
l'illusion dont il s'agit est non-seulement possible, mais encore extrêmement pro-
bable.
Le premier fait à constater est l'étonnante durée et l'universalité d'empire des
doctrines occultes. Si on consent à retrancher les deux ou les trois derniers siècles,
on les verra, à partir de là, se prolonger sans interruption sur toute la terre, dans
tous les temps, el confondre leur origine avec celle de la société humaine. Cette
longue autorité est d'autant plus extraordinaire, que ces sciences, même les plus
fantastiques en apparence, tendaient toutes à la praticpie. C'était à leur décision
souveraine que jes individus el les gouvernements confiaient leurs intérêts les plus
chers et les plus positifs. C'est de la cage des poulets sacrés que sortirent les plus
importantes résolutions du sénat et des généraux de Rome. C'est la sentence d'une
magicienne, d'un chiromancien, d'un tireur d"horo.scopes, qui réglait les actes de
la vie publique et privée de la plupart des hommes. Au xv^ el au xv»"^ siècles, il n'y
avait pas de si petit prince en Europe qui n'eûl son astrologue, qu'on envoyait
chercher dans toutes les occasions importantes pour qu'il demandât aux astres sil
fallait partir ou rester, livrer bataille ou se retrancher. S'agissait-il d'accomplir une
vengeance, de nuire à son ennemi, de tuer ses troupeaux, de dévaster son champ,
DU MAGNETISME ANIMAL. 017
de gagner un cœur, c'était la magie qui fournissait les sorts, les formules d'exé-
cration, les philtres, et prescrivait les cérémonies appl^opriées au but. Enfin, c'est à
la médecine occulte, à la tliérarculique mystérieuse d'incantation, d'alloucliement,
d'insulHation, des amulettes, des talismans, des songes, qu'on confiait de préférence
les plus précieux des biens, la santé et la vie. Le rapport étroit et immédiat de ces
pseudo-sciences avec la vie, leur contact continuel avec l'expérience, auraient dû,
ce semble, en faire apercevoir plutôt la vanité. Que des recherches de simple cu-
riosité spéculative, telles que celles de ranticjue cosmologie ou de la dialectique
scolastique, puissent s'épuiser en ell'orts stériles, et n'enfanter que des systèmes
tout à fait arbitraires, c'est ce qui se conçoit sans peine, parce que dans ces ré-
gions désertes de la pensée, l'esprit peut l)àtir ce qui lui plaît; mais que des doc-
trines relatives à des objets placés dans la sphère de l'observation, incessamment
soumises dans de continuelles applications à l'épreuve de l'expérience, puissent,
quoique extravagantes jusqu'à l'absurde, forcer la conviction raisonnée des savants,
et servir de règle pratique dans le cercle même des réalités matérielles, c'est ce qui
.semble inexplicable. A priori, une pareille illusion paraît contradictoire et impos-
sible; toutefois l'histoire prouve qu'elle est non -seulement réelle, mais encore en
quelque sorte nécessaire. Sa perpétuité et son universalité ne permettent pas de la
regarder comme un phénomène accidentel; elle dépend donc d'une cause égale-
ment continue et universelle.
11 sert de peu d'alléguer les raisons banales de la faiblesse naturelle de l'esprit
humain, de l'influence de l'autorité, de la force des habitudes, de l'entraînement
de l'exemple, de l'amour du merveilleux, et autres semblables. Il reste toujours à
comprendre comment ces sources d'erreur peuvent indéfiniment prévaloir contre
les témoignages immédiats des sens, contre les enseignements de la plus grossière
expérience, contre les suggestions les plus spontanées du sens commun, enfin contre
la raison elle-même armée de règles et de méthodes logiques les plus compliquées.
On ne fait donc par là qu'analyser cet égarement de la raison dans ses éléments;
ce n'est pas l'expliquer, c'est seulement rexcu.ser, sinon l'absoudre.
Quoi qu'il en soit, le fait est constant. Il est avéré qu'une sorte de délire scien-
tifique, systématiquement et régulièrement constitué, a possédé pendant une longue
suite de siècles le monde intellectuel. On le voit se développer partout dans l'his-
toire comme un fruit naturel de l'esprit humain. Dès lors il devient diflicile de
croire à sa cessation subite et complète. Ainsi, tout en admettant un changement
de position et de direction depuis deux ou trois cents ans, il est à présumer, avant
toute vérification directe, que l'esprit scientifique du passé a dû se maintenir au
milieu de nous dans une proportion quelconque. Toutes les analogies sont contre
la possibilité d'une transformation soudaine. Ces sortes de saltus, comme disait
Leibnitz, sont inconnus dans la nature. La raison scientifique, considérée dans sa
manifestation dans le temps, a nécessairement des phases. Mais ce développement
ne procède pas par moments détachés; il faut plutôt se le représenter comme une
progression continue et sans intervalles. La science tend incessamment vers un
idéal logique qu'elle cherche à réaliser, mais elle ne le fait que peu à peu et tou-
jours imparfaitement; car, d'une part, cet idéal, tel qu'il se présente à un moment
donné, ne peut jamais être réalisé en même temps dans les différentes sphères du
savoir, et d'autre part ce but idéal ne reste pas fixe; il change lui-même aussitôt
qu'il est atteint ou près d'être atteint, et en changeant il se déplace, laissant tou-
jours ainsi un espace à combler à l'activité humaine. Cette évolution indéfiniment
548 DU MAGNÉTISME ANIMAL.
iransiloirc, quoique toujours uniforme clans sa marche, a pour résultais le perfec-
lionnement graduel de l'idée scienlitique et la conscience de plus en plus claire
des moyens de réaliser celle idée. Sa conséquence dernière, si elle pouvait être
atteinte, serait de faire disparaître toute différence entre ce qui est cru et ce qui est
su, c'est-à-dire d'égaler en toutes choses le domaine de la science à celui de la foi.
Si cette manière de concevoir le mouvement de la science est exacte, il est tout
simple qu'il y ait à tous les moments de cette évolution des disparates dans les di-
verses sciences ou branches de sciences, et en conséquence il n'y a pas lieu de
s'étonner ni de douter que la science actuelle conserve encore sur bien des points,
quoique à son insu, une forte empreinte du caractère logique delà science ancienne.
Du reste, nous n'en sommes pas réduits à raisonner sur des probabilités. Il est
facile de prouver par le fait, non-seulement que l'esprit scientiûque des anciens
Ages subsiste encore avec force dans plusieurs de nos sciences les plus accréditées,
dans la médecine par exemple, mais encore que des corps entiers de doctrines, dont
l'étroite parenté avec les connaissances occultes les plus décriées est d'une irrécu-
sable authenticité, s'établissent au milieu de nous, y vivent et s'y propagent sans
autorisation légale, et même y font une assez belle figure. Parmi ces intruses se place
en première ligne le magnétisme animal, objet spécial de notre élude dans ce travail.
Le mot médecine vient de nous échapper à l'occasion des sciences occultes. Nous
ne l'avons pas cherché ; nous l'avons involontairement rencontré. Nous ne serions
pas surpris que la médecine actuelle se crût blessée de cette rencontre, quoiqu'elle
soit un simple rapprochement, et non une assiuiilation. Mais la situation particu-
lière de cette science, considérée du point de vue logique, est si propre à éciaircir
et à justifier les considérations qui précèdent, que nous n'hésiterons pas à en faire
usage, au risque même de quelque scandale. Ce n'est pas que les médecins mo-
dernes soient tout à fait sans scrupule sur la valeur de leur science. 11 en est un
certain nombre qui sentent les côtés faibles de sa constitution, seulement il en est
très-peu qui se fassent nne idée bien nette de la nature et de l'élendue de ce dé-
ficit. Une comparaison directe de la science médicale avec les fausses sciences du
temps passé serait choquante, et, sous bien des rapports, peu équitable. Mais on
ne s'écartera pas beaucoup de la vérité en réduisant l'assertion à ceci, savoir :
que les propositions dogmatiques qui composent aujourd'hui la croyance du mé-
decin, et les préceptes pratiques qui dirigent sa conduite dans l'exercice de l'art,
sont en général, qu'il le sache ou l'ignore, des connaissances, logiquement parlant,
pseudo -scientifiques, c'est-à-dire des notions acquises et acceptées hors des condi-
tions indispensables de crédibilité que la critique philosophique impose aujourd'hui
à toute alfirmation dogmatique. Ce sont de simples croyances, en droit hors de la
science, mais qui la simulent. De là naît pour la médecine une illusion tout à fait
analogue dans son principe cl dans ses résultats h celle qui a signalé le règne des
doctrines occultes.
La démonstration développée de ce fait nous conduirait plus loin que nous no
voulons et ne pouvons aller. Nous nous bornerons à éciaircir notre pensée par un
seul exemple.
La médecine occulte du moyen âge avait un très-riche formulaire, comme on en
jugera par les recettes suivantes tirées de son Codex.
Pour le mal de tète, une plante de verveine appliquée sur la nuque (avct. Forestns).
Pour l'épilepsie, un brin de sureau suspendu au cou {mict. Anton. Hartmann et
Barlholin. )
ou MAGNÈTISMIi: AINIMAL. :)i9
l'oiii' lliypocoiuhic, un sachet <lo safran sur le cœur.
l'our faciliter la sortie des dents, les yeux d'écrevissc.
Pour arrêter le crachement de sanp;, applicpier sur l'estomac un crapaud lue
pendant (pie le soleil est dans le signe du lion {<iitct. lloUmann, Mcthod. niadcad.,
lih. 1, cap. 19), etc., etc.
Parmi les recettes ingénieuses de la tliérapeuli(iue, magnéliipje ou .sympathélicjue
de cette époque, une des plus remarquables est celle dont ou se .servait encore à
Uome au xvii" siècle pour la guérison de la lèpre et autres maladies cutanées.
C'est le père Kircher (De arte Magnelicâ, lib. IH, pars 7) qui en a donné la meil-
leure description comme témoin oculaire. Dans les montagnes des environs de
Bracciano, il y avait une caverne ; dans celte caverne, il y avait des serpents, el ce
sont ces serpents qui guérissaient la lèpre. Voici comment : « Le malade, dit le
docte jésuite, ayant été d'abord purgé, est transporté dans la grotte, dont la tem-
pérature est sensiblement plus élevée que celle de l'air extérieur; on le déshabille,
on retend tout nu par terre: la chaleur du lieu ne tarde pas à le faire suer, el dès
(juil sue, il s'endort. Pendant qu'il est ainsi endormi et sans mouvement, les ser-
pents des environs, alléchés par l'odeur de la sueur, sortent de leurs trous par cen-
taines, s'enroulent autour du corps du patient et se mettent à le lécher délicate-
ment sans lui faire aucun mal. Mais comme le moindre mouvement les mettrait
en fuite, il est important que le malade demeure immobile. Aussi, pour prévenir
de sa part les mouvements involontaires que la peur ou le dégoût des reptiles
l)ourrait provoquer, on lui administre quelquefois une dose d'opium. Au bout de
deux à quatre heures de sommeil ou le retire de la caverne, et on recommence les
jours suivants jusqu'à la parfaite guérison, qui ne se fait pas attendre, s
En fait de ridicule et d'extravagance, il serait difficile de trouver quelque chose
de plus satisfaisant. Le médecin moderne sourit en lisant cette recette, et se réjouit
en son cœur d'être né à une époque où les progrès de la méthode scientifique ont
purgé la médecine de ces pratiques superstitieuses. Il s'étonnera que de telles rê-
veries aient pu trouver crédit auprès des savants. Il prouvera admirablement, s'il
consent toutefois à discuter le fait, qu'aucune théorie suj)portable ne peut justifier
une médication de cette nature; il mettra en avant tout ce qu'on sait ou croit sa-
voir sur l'éléphanliasis d'une part, et de l'autre sur les seriients, el il démontrera
victorieusement qu'il n'y a aucun rapport imaginable entre cette maladie et ces
reptiles. Si on allègue les expériences, il demandera par qui, comment, dans quelles
conditions ont été faites ces prétendues expériences; il fera remarquer l'extrême
invraisemblance de celte convocation de serpents; il voudra qu'on lui donne détail
de chaque cas dans toutes ses circonstances, qu'on indique le nombre des malades
et celui des serpents, qu'on signale les précautions prises pour écarter toutes les
causes d'erreur, qu'on montre enfin que celte croyance est une conclusion lé-
gitimement déduite des faits observés. Et après avoir épuisé sou arsenal d'ob-
jections, il conclura lui-même que l'histoire de la caverne n"esl qu'un conte de
vieille femme, que l'ignorance el la crédulité les plus honteuses ont pu seules ac-
créditer.
Nous sommes tout à fait de l'avis de ce médecin. Cependant il importe à notre
but de remarquer que, dans la pensée des médecins de ce temps, cette médication
avait une signification toute différente. Elle y prenait une forme scientifique régu-
lière. Sa crédibilité se jiLjlifiait suffisamment par sa liaison avec des dogmes phy-
siologiques et pathologiques universellement reçus, par sa conformité avec d'autres
ÔïîO DU MAGîVÉTISME ANIMAL.
faits d'un genre analogue précédenimenl connus. Théoriquenienl elle était parfai-
tement explicable par les idées alors en vigueur, et son introduction dans la science
courante n'avait rien d'insolite ni d'extraordinaire. Comme simple observation, elle
était attestée par des témoignages auxquels la critique historique d'alors ne trou-
vait rien à redire. C'était un fait de notoriété publique, certifié par les médecins et
professeurs de Rome : on citait les noms, les lieux, les personnes; on racontait
comment cette découverte avait été faite par hasard par un lépreux qui, s'étant
égaré, et surpris par la pluie, s'était réfugié dans la caverne à moitié nu, et s'y était
endormi; qu'à son réveil il fut saisi d'horreur en se voyant couvert de serpents, et
s'enfuit précipitamment, mais qu'il s'aperçut bientôt qu'il était guéri. Le fait ayant
élé divulgué, d'autres malades allèrent alors se livrer aux bienfaisantes caresses
des serpents, et revinrent guéris comme le premier. Ainsi, historiquement, le fait
n'avait rien de fabuleux ni de suspect. Quant à la propriété curative des attouche-
ments des serpents, il n'y avait rien qui répugnât aux idées médicales de ce siècle.
Ce n'était qu'un exemple de plus des cures opérées /)«' translationem ou transplaii-
tutioncm, les serpents se chargeant des principes morbides exhalés sur la peau du
malade, de même que des chiens couchés avec un goutteux prenaient la goutte à
leur compte. La possibilité de cette transplantation et son mécanisme n'oifraienl
pas plus de dilïicullés. Les esprits vitaux ou autres effluves subtiles et éthérées,
attirés ou repoussés par des mouvements occultes de sympathie ou d'antipathie,
offraient immédiatement une explication très-sortable. L'existence de ces esprits
était mise elle-même hors de contestation; car ce n'est que par eux qu'on pouvait
se rendre compte des innombrables faits d'actions à dislance et de mouvements
invisibles offerts par la nature, et dont on donnait surtout pour exemple les phé-
nomènes de l'aimant. Ces esprits étaient alors des espèces de faclotnms dans la
science, comme les esprits familiers dans les ménages. La race n'en est pas éteinte,
et leurs enfants s'appellent aujourd'hui des fluides.
On voit donc que la médication par les serpents était rationnelle, comme on
parle à présent. Cette opinion n'était pas raisonnable, au sens absolu, mais parfai-
tement raisonnée. Fondée sur des expériences, plausiblement expliquée . consé-
quente dans toutes ses parties, elle était revêtue d'une forme logique régulière.
Son admission n'était pas le résultat d'une crédulité aveugle et passive, mais le pro-
duit d'une conviction acquise dans un but et par une méthode scientifiques. Ce-
pendant, dit-on, la méthode était fautive, les théories fantastiques, les expériences
illusoires! sans doute; mais il ne s'agit pas de cela. Nous ne voulons constater ici
autre chose sinon que cette opinion réunissait en sa faveur tout ce que la critique
scientifique du temps exigeait pour qu'un dogme médical quelconque fût reconnu
vrai, certain et fondé en raison.
Voyons maintenant si la philosophie médicale moderne a fait assez de progrès
pour rendre impossible celte sorte d'illusion.
Les termes de comparaison abondent. Il n'y a qu'à ouvrir un traité de méde-
cine pratique, un Codex, un dictionnaire ; on en trouve un à chaque page. Nous
prendrons le suivant non comme le plus convenable à notre but, mais comme un
des plus populaires et des plus connus.
Chacun a entendu parler de la gastrite, et même, il y a quelques années, chacun
croyait l'avoir. Sans faire ici de médecine, nous dirons qu'on désigne par ce mot
rinflammation de la membrane qui revêt intérieurement l'estomac. Quant à la
chose signifiée par le mot inflammation, la définition en serait infiniment plus diffi-
mi MAGIMiaiSME ANIMAL. 5i)l
cilo. Il siillit tlo (lire (luOii s'oii lorail mio idée siilfisainiiicnt clairo, (luoiqiic bien
grossièn;, on se repiésontant l'élal <le la peau tlii visage |)ri.se de llu\i(»n ou d'éry-
sipèle. La peau, dans ees cas, devient, comme on sait, rouge, chaude, gonlUie el
douloureuse. Placez tous ces caractères sur la peau interne <le reslomac, et vous
aurez à peu près Timage d'une gastrite. C'est du moins ce que disent les livres et
nos maîtres. Personne n'ignore non plus que, celle maladie étant constatée, la
première chose que fait le médecin est d'appliquer sur le creux de l'estomac un
certain nombre de sangsues (quinze, vingt, trente) qu'on y laisse se gorger de sang,
et dont on ne ferme ensuite les piqûres qu'après qu'elles ont coulé plus ou moins
longtemps. Celte soustraction de sang, opérée sur ce point déterminé, passe pour
agir puissamment el favorablement sur l'organe intérieur soulTrant. C'est parmi les
moyens imaginés pour le traitement de la gastrite le plus universellement employé.
Le médecin qui négligerait de l'appliquer serait taxé d'imprudence, sinon d'igno-
rance, et celui qui le prescrit se croit parfaitement en règle avec sa conscience el
avec sa science.
Celle confiance morale et celte quiétude logique reposent pourtant sur des
fondements si faibles, qu'on n'a plus le courage de faire le procès au P. Kircher, à
l'endroit de ses serpents. Si vous demandez au médecin la démonstration scientifique
de celle méthode, vous serez étonné de reconnaître qu'il est incapable de la
produire, et il sera probablement aussi étonné que vous de son impuissance à cet
égard. C'est qu'en eifet il ne .s'était jamais posé directement la question à lui-
même. Il est, sans s'en douter, dans l'illusion logique de ses confrères du
xvi" siècle. Forcé de répondre, il invoquera inévitablement et avant tout l'expé-
rience. Mais alors on lui demandera, comme à l'homme à la caverne, quelle
garantie il a que celte expérience a été véritablement faite, et qu'elle est con-
cluante? S'il cite des faits, on lui prouvera, avec une étonnante facilité, que ces
faits sont mal déterminés, variables, sujets à inlerprétalions multiples et diverses,
contradictoires, étrangers à la question, insignifiants, en somme inconcluants, el
par conséquent nuls el non avenus. Si, sortant du terrain de la pure observation
empirique, où il est déjà si mal à l'aise, il s'adresse à la théorie, il tombe dans un
abîme de difficultés et d'invraisemblances. Quelque notion qu'il se fasse de l'état
morbide de l'estomac appelé gastrite, il lui est tout à fait interdit d'établir un lien
de causalité, je ne dis pas évident, mais même plausible, entre la saignée locale
exécutée sur l'épigastre et la modification interne que cette opération est cen.sée
produire dans l'estomac même. Le seul but appréciable de cette pratique est eu
efl'el de dégorger la surface intérieure de l'estomac, d'en soutirer l'excès de sang
dont on la suppose pénétrée, et dont l'accumulation anormale dans son tissu est,
selon les idées reçues, un des éléments principaux de l'état intlammatoire. Jlais
comment prouvera-t-il que le moyen est ici approprié au but? Ces deux surfaces,
la saine el la malade, sont complètement séparées, non-seulement par d'épais
tissus, mais même par des espaces vides ; leurs vaisseaux capillaires sanguins sont
tout à fait indépendants. Comment dès lors supposer qu'en dégorgeant l'une, on
dégorgera l'autre? Ce résultai, loin d'être évident, n'est pas même probable, el dans
l'état actuel des connaissances anatomiques il est incompréhensible. La théorie ne
justifie donc en aucune façon la pratique. Si on se rejette sur l'efficacité de la perte de
sang, considérée comme une simple saignée, on change la question, et on eu po.se une
nouvelle, non moins problématique peut-être, celle de l'influence des émissions
sanguines. Si enfin on se réduit modestement à donner pour raison de celle médi-
35â DU MAGNÉTISME ANIMAL.
cation l'irritation révulsive produite par les morsures des sangsues, on aura à
prouver d'abord la vérité de la théorie de la révulsion en général, ce qui ne sera
pas aisé, et il faudra ensuite, dans le cas particulier de la gastrite, montrer que la
puissance de la cause est proportionnée à l'effet à produire.
La croyance moderne à l'efficacité des sangsues dans la gastrite n'a, on le voit,
au fond, pas plus de valeur scientifique que la croyance ancienne à l'efficacité des
serpents pour la lèpre. Elle est intrinsèquement frappée des mêmes vices logiques.
Cependant elle est, comme son aînée, acceptée à titre de vérité scientifiquement
acquise et scientifiquement démontrée ; elle fait partie intégrante de la doctrine
médicale généralement adoptée, enseignée, appliquée. Quoique absolument dénuée
des motifs de crédibilité exigés aujourd'hui dans tout ce qui prétend au nom de
science, elle s'établit sans difficulté aucune dans la foi du médecin et s'y place
honorablement à côté d'une foule d'autres qui, à la vérité, la valent bien ; elle
résiste bravement à l'épreuve indéfiniment répétée de la pratique. Si, passagère-
ment et par éclairs, quelque doute s'élève sur la légitimité d'une acquisition de
celte nature, il est immédiatement étouffé par la prodigieuse difficulté d'une vérifi-
cation personnelle, et par la réflexion tranquillisante que cette vérification a dû
«')tre faite quelque part par quelqu'un; et on continue non point à expérimenter
cette connaissance, mais seulement à l'appliquer. On s'en sert parce qu'il est admis
qu'il faut s'en servir. C'est une formalité.
S'il est vrai qu'on puisse ainsi, avec de l'attention, prendre notre science actuelle
en flagrant délit de lèse-logique dans une foule de cas où elle ne se doute pas
même de sa mauvaise position, on concevra moins difficilement comment un corps
de croyances pseudo-scientifiques peut se maintenir longtemps en présence et en
dépit des applications pratiques dont les mécomptes devraient, à ce qu'il semble,
on dévoiler bientôt la vanité. Si ce phénomène intellectuel nous étonne tant dans
l'histoire des doctrines astrologiques, magiques, spargyriques et théurgiques, c'est
cpie leurs dogmes positifs, étant tout à fait sortis de notre croyance sous leur
forme originaire, observés à la mesure de notre science actuelle, ils paraissent des
monstres. Ce sont ces dogmes qui nous effraient d'abord, et ce n'est, si on nous
|)asse le terme, que par ricochet que nous reportons notre surprise et notre inves
tigation critique sur l'étrange aberration d'espril qui les mit au monde et les y laissa
vivre. Si, à notre époque, nous sommes en général, et sur tant de points, très -peu
portés à suspecter les fondements de notre foi scientifique, c'est parce que les
dogmes dont elle se compose, fruits de nos propres œuvres, n'étonnent pas plus
notre intelligence que la forme de nos habits ne choque nos yeux. Il arrive de
là que, lorsqu'on accole brusquement, comme nous venons de le faire, telle ou
telle science du passé à telle ou telle science du présent, la médecine rationnelle
du xix' siècle et la médecine occulte du xvi", la méthode des serpents et la
inéthode des sangsues, on produit sur l'esprit l'effet blessant et insupportable
qu'une dissonance musicale produit sur l'oreille. Cependant de même que cette
dissonance peut, au moyen d'intermédiaires appropriés, être atténuée au point de
devenir insensible, de môme une assertion du caractère extérieur le plus paradoxal
peut, à l'aide de transitions convenables, se faire accepter par la raison.
Du reste, il ne faut prendre cette comparaison que pour ce qu'elle vaut. Assu-
rément nous ne prétendons pas que le second de ces exemples soit aussi ridicule
que le premier, ni qu'il implique des erreurs et des préjugés aussi grossiers. Mais
le degré de ridicule ne fait rien à l'affaire. Ce ridicule d'ailleurs tient en grande
DU MAGNETISME AMMAL. 5ci5
partie à dos circonstances accidcntollcs de Ii(Mi, de temps, de langage. Le seul point
important à constater par ce rapprochement, c'est nue, dans les deux cas, il y a le
même genre, sinon le même degré, d'illusion, et que la posilion logique des deux
médecins et des deux sciences qu'ils représentent, est, dans ces mêmes cas, à peu
près semblahle. Voilà tout ce qu'on a voulu prouver ; et prouver cela, c'est prouver
que le règne du vieil esprit de la fausse science dure encore assez sensiblement, et
que si son arrêt de bannissement a été légalement et solennellement prononcé il y
a deux, siècles et non rapporté depuis, il est certain que la sentence n'a pas été
partout exécutée.
Le magnc'tisme animal va nous offrir, sur une plus grande échelle et en traits
plus fra|)pants. la coniirmation de ce qui précède. Cette doctrine semble, après bien
des aventures, se trouver aujourd'hui dans une période d'ascendance. Sa littérature
abonde en livres qu'on achète; elle a à Paris des chaires publiques et privées, et
deux ou trois journaux. En Allemagne, elle est officiellement classée parmi les
branches de l'enseignement médical; elle se fait souvent écouter et quelquefois
presque accepter par nos académies. Elle renouvelle fréquemment ses appels à la
curiosité publique par des affiches, des prospectus, des annonces, et fournit à la
conversation un texte encore peu usé. Enfin, elle a créé dans la science une s/je'c/a-
Uté, et dans l'état deux professions, celle de magnétiseur et celle de somnambule. S.
tous ces titres elle constitue une très-respectable actualité.
Quelques mots d'abord sur son histoire.
C'est d'ordinaire au médecin allemand Mesmer qu'on attribue l'introduction du
magnétisme animal et l'établissement de ses dogmes fondamentaux : c'est une
erreur. Les idées qu'il fit entrer dans sa doctrine avaient subi, dans les deux siècles
précédents, une élaboration systématique, et pris la forme d'une doctrine arrêtée.
Les titres seuls de bon nombre de livres des xvi* et xvii^ siècles (1) prouvent
que le mot était déjà alors très-répandu, et la lecture de ces ouvrages et d'une
foule d'autres montre que la chose ne l'était pas moins. Mesmer n'en fut pas l'in-
venteur, mais le restaurateur. C'est là un point mis il y a longtemps hors de
question par Tbouret (2), et nos propres recherches nous ont convaincu qu'il y a
peu d'exemples d'un plagiat aussi complet. Néanmoins celte restauration était
assez imprévue, et se présentait d'ailleurs avec quelques dehors assez spécieux
pour faire l'effet d'une espèce de nouveauté scientifique en France, lorsque Mesmer
l'y apporta, en 1778.
Le système de Mesmer n'a, dans ses principes et dans sa pratique, presque rien
de commun que le nom avec celui des magnétistes modernes. En voici brièvement la
substance.
Il existe une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les êtres
animés. Cette influence s'exerce au moyen d'un fluide prodigieusement subtil, qui
remplit tout. L'action de ce fluide est soumise à des lois mécaniques détermina-
bles. La plus universelle de ces lois est un balancement alternatif, dont le flux et
(1) Particulièrement ceux de Tenlzel [de Mediciiia diastatica s. tnaijnetica) ; de Maxwel
{de Medicinn magnetica, 1679); de Nicolas do Loques (Traité des vertus magnétiques du
sang, 1664); de Van-Hclmonl (fie Magnetica vulnerum curalione); de Goclciiius (Trac-
lalus de magnetica vulnerum curatione) ; du P. Kircher {Magnes, sive de arle ma-
gnetica, 1654).
(2) Recherches et Doutes sur le magnétisme animal, 1784, Paris.
3S4 DU MAGNÉTISME ANIMAL.
reflux de la mer est un exemple visible, mais dont la répétition incessante au sein
de la matière est la cause de tous les phénomènes de l'univers sans exception, et
la source de toutes les propriétés des corps. Le corps humain jouit, en vertu du
principe universel, de propriétés analogues à celles de l'aimant ; il a deux pôles. Il a
donc une vertu magnétique, et celte vertu, quoiipie commune à tous les êtres, peut,
en tant qu'on la considère dans les corps animés, être appelée tncignélismc animal.
Cet agent magnétique est le principe de tous les actes vitaux; et comme il est sus-
ceptible d'être poussé, concentré, soutiré, accéléré, augmenté ou diminué par des
moyens artificiels, il acquiert, entre les mains du médecin, une puissante in-
fluence niédicatrice. 11 peut guérir immédiatement ou médiatemenl toutes les ma-
ladies.
Cette doctrine, où l'on voit, à travers les traces non équivoques de l'ancienne
médecine magnétique, des éléments empruntés aux récentes découvertes sur l'élec-
tricité, Mesmer oJTrail de la démontrer par des faits. Ces faits consistaient en des
phénomènes physiologiques produits sur le corps de l'homme et par des guérisons
de maladies. Les phénomènes physiologiques devaient prouver l'existence du principe
universel, les guérisons la puissance curativede ce principe. Ces phénomènes étaient
des mouvements nerveux du corps et des membres, des bâillements, des agitations
et des sensations intérieures extraordinaires, des impressions de chaleur ou de
froid, des sueurs, l'accélération du pouls, des pleurs, des rires involontaires, et
enfin des convulsions violentes qu'il appelait des crises. Pour déterminer ces effets,
Mesmer se servait d'appareils et d'instruments qui, par leur construction, leur ma-
tière, leur mode d'application, étaient analogues à ceux employés en phy.sique dans
les expériences sur l'électricité, la lumière, etc., et appropriés h la nature sup-
posée de son fluide universel. C'étaient des baquets remplis de limaille de fer pu
d'eau, des tiges de fer, des baguettes pointues. Les traitements avaient lieu en
commun.
.\près bien des vicissitudes inutiles à retracer ici, la commission mixte de l'Aca-
démie des Sciences et de la Faculté de Médecine, chargée par le roi d'examiner le
système de Mesmer, fit paraître, après cinq mois d'expériences, son fameux rapport,
rédigé par Bailly (H août 1784). Elle déclara, l"que l'agent annoncé par Mesmer
n'existe pas ; ^" que les eifels physiologiques observés dans les salles de traite-
ment avaient pour seules causes l'influence des attouchements, de l'imagination
et de l'imitation; 5" que ces effets étaient dangereux; 4° que les faits de guérison
allégués n'avaient aucune valeur. Ce rapport fut signé par B. Franklin, Bailly,
d'Arcet, Lavoisier, Sallin, deBory, Leroy, Majault et Guillotin. La société royale de
médecine fit aussi, d'après les ordres du roi, un rapport analogue dans ses con-
clusions.
Malgré ces décisions solennelles parties de si haut, Mesmer continua d'écrire, de
traiter des malades et de propager sa doctrine par tous les moyens à sa disposition.
N'ayant pu s'arranger avec le gouvernement pour la vente de ce qu'il appelait son
secret, il le céda à des souscripteurs volontaires dont il tira, dit-on, plus de 3 40,000 fr.
Des sociétés nombreuses, dites sociétés d'harmonie, s'établirent dans les principales
villes de France et du Nord. Celle de Strasbourg fut une des plus célèbres. Le ma-
gnétisme animal devint une mode, il en eut la voguO, l'entraînement et la popularité,
et ensuite le retour.
Dans l'année même où les premiers savants de la France condamnaient le mes-
mérisme h Paris, un jeune officier, M. Chasienel de Puységur, fit une découverte
DU MAGNETISME AMMAL. 35 J
qui devait complètement transformer la doctrine du médecin allemand, et com-
mencer une ère toute nouvelle pour le n)ai;nétisme animal. Celle découverte fut
celle du so»in(t))ihiilis)iie arliliciel, ou soninieil lucide. Ce fut un jeune paysan de
sa terre de Busancy, près Soissons, nommé Victor, qui lui offrit le premier exemple
de cet état singulier avec quelques-uns de ses merveilleux effets. M. de Puységur
ayant annoncé sa découverte, d'autres faits vinrent bientôt la confirmer. Toute
l'attention des magnétiseurs se porta, dès ce moment, sur cet étrange phénomène.
Les procédés de Mesmer, étant reconnus inutiles à sa production, furent bientôt
abandonnés, ainsi que les traitements en commun. Sa théorie toute empruntée à la
physique, parut également improiire à expliquer le fait nouveau, et se transforma
en une autre dont il sera bientôt parlé.
C'est de la découverte du somnambulisme que les historiens du magnétisme datent
le commencement de ce qu'ils appellent sa seconde époque, la première étant à peu
près remplie par le mesmérisme.
Une troisième et dernière époque est celle où nous sommes en ce moment. Elle
commence en 1 8 1 3 avec la publication de l'Histoire critique du Magnétisme animal de
M. Deleuze, lelivrele plus remarquable et même leseul véritablement remarquable,
à notre connaissance, de la littérature magnétique en France, ouvrage d'un esprit
droit, philosophique, ingénieux, sensé, instruit et honnête, écrit avec gofit et talent.
Le magnétisme animal eut dès lors une sorte de renaissance. Le docteur Bertrand,
M. Dupotet, donnèrent des leçons publiques. On fit dans plusieurs desgrands hôpi-
taux de Paris des expériences somnambuliques. Les écrits se multiplièrent; les plus
estimables sans contredit furent ceux du docteur Bertrand (1), qui essaya non
sans talent, mais avec peu de succès, ce nous semble, d'introduire la lumière de la
psychologie dans la théorie du somnambulisme, et celle de la critique philosophique
dans son histoire.
Les événements les plus intéressants de la carrière du magnétisme, dans les
dernières années, sont ses relations avec les corps savants (2). En 18:23. le ma-
gnétisme se crut assez fort pour frapper de nouveau à la porte des académies, où il
avait été jadis si mal reçu. Comme il s'était singulièrement transformé depuis, il
espéra qu'on ne le reconnaîtrait point. Un médecin, M. Foissac, invita simultané-
ment l'Académie des Sciences et l'Académie de Médecine à se livrer à un nouvel
examen du magnétisme animal. L'Académie des Sciences lui renvoya des remerci-
ments. L'Académie de Médecine, après bien des résistances, nomma une commis-
sion nombreuse composée de ses membres les plus considérables. Les travaux de
cette commission dui-èrent cinq années, et ce ne fut qu'en juillet 1851 qu'elle en
apporta le résultat à l'Académie par l'organe de son rapporteur, M. Husson. Son
rapport ne parut pas valoir celui de Bailly. Les conclusions étaient assez favo-
rables au magnétisme; la réalité de quelques-uns des phénomènes contestés du
somnambulisme y était reconnue. L'Académie ne permit pas l'impression de ce
travail, qui dès lors ne représente que l'opinion du rapporteur et non celle de la
compagnie.
Deux ans après (en 1853) un second appel fut fait à la même académie par le
(1) Traité du somnambulisme, 1822. Du magnétisme animal en France, etc., etc.,
Paris, 1826.
(2) On en trouvera le récit complet et détaille dans VHistoire académique du magné-
tisme animal dti M. Dubois (d'Amiens) et Burdin jeune.
ôoG DU MAGNÉTISME ANIMAL.
docleur Berna. On y répondit encore ; mais celle fois le niagnélisnie fui très -mal
irailé. Le rapporleur était M. Dubois (d'Amiens).
Ces derniers débats donnèrent lieu au fameux prix Burdin. Voici ce que c'est
(jue ce prix.
Le docteur Burdin, membre de l'Académie de médecine, fatigué de ces intermi-
nables disputes sur le magnétisme, résolut d'en finir par un coup d'éclat. Il prit la
résolution désespérée de constituer de ses deniers un prix de 3,000 francs, qu'il
déposa chez M"" Haylig notaire à Paris, et qu'il promit d'adjuger à celle ou celui
qui, magnétisé. ou non magnétisé, endormi ou éveillé, lirait sans le secours de
ses yeux en présence d'une commission académique. Ce concours devait rester
ouvert deux ans. Ce programme fut solennellement proclamé le 5 septembre -1837.
Plusieurs concurrents se présentèrent, et d'abord M"" Pigeaire, amenée tout
exprès pourcela de Montpellier. On annonçait qu'elledevait lire les yeux couverts
d'un large et épais bandeau de velours noir, et, en eifet, c'est avec ce bandeau
qu'elle a lu devant tous les journalistes de Paris, devant des députés, des pairs de
France, devant des savants, devant des ignorants, devant tout le monde. Mais cet
élégant bandeau ne convenant pas à l'académie, et M"'= Pigeaire assurant qu'elle ne
pourrait lire avec aucun autre, on s'en rapporta à elle sur ce point, et il n'y eut
rien de fait. Plusieurs autres propositions n'eurent également aucune suite. Le
dernier concurrent sérieux fut M"" Diana, qui vint tenter l'aventure sous les au.s-
pices du docteur Teste : elle devait, en moins de dix minutes de sommeil, lire des
mots écrits placés dans une boîte de carton opaque hermétiquement fermée et ca-
chetée. Au bout d'une heure, elle n'avait rien vu et ne vit rien. Son magnétiseur
assura que c'était extraordinaire; mais il fut le seul de son avis.
La clôture du concours Burdin ayant eu lieu le l" octobre 1840, cet honorable
académicien alla reprendre chez M" Haylig ses 3,000 fr., et la grande question de
la vision somnambulique reste encore pendante.
Passons maintenant aux dogmes magnétiques.
La doctrine communément reçue aujourd'hui par la majorité des magnétistes
peut se résumer brièvement comme il suit :
L'homme peut agir matériellement à distance, et sans l'intermédiaire d'aucun
moyen physique ou mécanique, sur les autres êtres de son espèce, et en général
sur tous les corps, par la seule force de sa volonté ou de certains gestes. La réalité
de cette faculté est un fait d'expérience.
Cette action s'exerce au moyen d'un fluide invisible, impalpable, d'une subtilité
extrême. Ce fluide ne paraît être ni l'électricité, ni le calorique, ni aucun des im-
pondérables connus. On peut le considérer soit comme une modification du fluide
universel qui pénètre tous les corps, soit comme un fluide particulier propre à l'or-
ganisation animale, et dans ce dernier cas, qui est le plus probable, il n'est autre
chose que le fluide nerveux. On l'appela magnétique parce que plusieurs de ses
effets ont de l'analogie avec ceux de l'aimant.
L'homme a la faculté de disposer de ce fluide, de lui imprimer des mouvements,
de le projeter au dehors avec une force et dans une direction déterminées, de l'ac-
cumuler et de le fixer dans des corps par sa seule volonté aidée de quelques mou-
vements.
L'action magnétique exercée par un homme sur un autre homme donne lieu à
des effets de diverse nature. Il peut produire simultanément, successivement, ou
isolément, i" des phénomènes physiologiques généraux, tels que des sensations de
nu MAGNETISME ANIMAL. 3')7
froid ou de chaud, dos nioiivemciits nerveux plus ou moins violenls, des variations
dans la ciieulalion et autres du niêiue ordre; 2" des modiliealions purement médi-
catrices; 3" un état pliysiologique et psjchologi(iue spécial qui est le sommeil
magnétique, le somnambulisme.
Jusqu'ici ce système ne parait pas au premier abord différer sensiblement de
celui de Mesmer; mais en réalité, il est tout autre. La théorie de Mesmer était en-
tièrement physique, colle-ci est physiologique. L'agent magnétique mesmérien était
soumis aux lois mécaniques et passives du mouvement; l'agent magnétique mo-
derneen est indépendant et paraît participer à la spontanéité delà vie organique et
de la vie spirituelle. Pour .se rendre maître du premier, il fallait des appareils, des
instruments physiques ; pour se faire obéir du second, il ne faut qu'une détermina-
tion libre de la volonté. Cette distinction, dont les magnétiseurs ne se sont pas
bien rendu compte, a jeté beaucoup d'embarras et de confusion dans leurs théo-
ries, car en cherchant à rattacher leur nouveau principe au principe de Mesmer, et
des deux n'en faire qu'un, il en est résulté que leur fluide actuel se trouve, comme
Arlequin, habillé de pièces et de morceaux, et doué de propriétés inconciliables.
Les pratiques employées par nos magnétiseurs sont assez conformes à leur
théorie. De simples mouvements des mains, appelés ^xfsscs, longtemps promenées à
petite distance, et en procédant toujours de haut en bas, soit sur le corps entier,
soit sur certaines parties, l'application des mains, soit sur la tête, soit sur l'épi-
gastre, forment à peu près, avec quelques variations, les seules manœuvres de la
magnétisation. Plusieurs même considèrent ces pratiques comme indifférentes par
elles-mêmes, mais utiles cependant pour fixer et régulariser l'attention de l'opéra-
teur. Le principe véritablement eflicace réside uniquement dans la disposition mo-
rale et dans la volonté du magnétiseur. M. Deleuze a résumé ainsi les conditions
psychologiques requises pour l'efficacité de l'action magnétique :
Volonté active vers le bien ;
Croyance ferme en sa puissance ;
Confiance entière en l'employant.
La croyance et la confiance ne sont ici que des conditions médiates, en tant
qu'elles influent sur l'énergie de la volonté. Puységur disait .' Croyez et veuillez;
d'autres disent seulement : Veuillez. C'est là tout le formulaire et tout le céré-
monial de la magnétisation. La secte des magnétiseurs spiritualistcs, fort répandue
dans le nord de l'Europe, y joint la prière et des actes religieux.
Quant aux effets magnétiques, quelques-uns, tels que l'action curative et un
certain nombre de modifications physiologiques, sont les mêmes que ceux signalés
par Mesmer, sauf les convulsions appelées crises, dont on ne voit presque plus
d'exemples. Mais il en est un tout à fait nouveau, c'est l'état somnambulique sur
lequel il importe de s'arrêter un peu plus en détail, car le magnétisme animal ac-
tuel roule presque exclusivement sur ce phénomène.
Voici ce qu'on en apprend, en écrivant sous la dictée des magnétistes.
Considéré dans sa réalisation parfaite, dans la totalité de ses manifestations, le
sommeil lucide est rare. En le supposant parfait, et il y en a plus d'un exemple, il
offre successivement ou simultanément les caractères suivants :
Le sujet soumis à la magnétisation éprouve d'abord quelques sensations inso-
lites ; bientôt on observe des bâillements, des inspirations longues et lentes, des
efforts répétés de déglutition; les paupières s'appesantissent et se ferment; la tête
s'incline légèrement en avant. Ces phénomènes sont les préliminaires, ou, comme
5^8 »U MAGNÉTISME ANIMAL.
on dit en médecine, les prodromes du somnambulisme. Dès qu'ils cessent et que le
sujet reste immobile, il est endormi du sommeil magnétique.
Arrivé à cet étal, le somnambule devient en quelque sorte un nouvel être.
1" Tous les organes des sens sont complètement engourdis. Il reste absolument
isolé et sans communication avec le monde extérieur. Sa peau est insensible aux
excitations les plus douloureuses.
2" Étant mis en rapport, au moyen d'un contact préalable, avec une ou plu-
sieurs personnes, il entend aussitôt leurs paroles, mais il n'entend aucun autre
bruit.
3" Il a les yeux fermés, et il voit mieux (jue l'homme éveillé.
Il voit non-seulement les choses voisines, mais encore les choses éloignées.
Aucune distance, aucun obstacle, aucune obscurité ne peut soustraire l'objet qu'il
regarde à sa vue.
4° Il sent ou comprend la volonté de son magnétiseur sans l'intermédiaire
d'aucun moyen d'expression sensible. Il lit dans sa pensée, il obéit à sa volonté.
Il peut, sur un ordre mental de celui-ci, acquérir ou perdre l'usage d'un sens, être
frappé d'insensibilité ou d'impuissance paralytique dans tel ou tel membre,
éprouver les sensations spéciales de chaque sens, sans la présence des objets qui
les provoquent dans l'état ordinaire.
H" Il voit le ftuide magnétique.
6° Il voit ou sent l'intérieur de son corps et de celui des autres; il voit surtout
ses maladies et celles des autres.
7° Il connaît instinctivement le remède qui convient à ses maux et aux maux
des personnes avec lesquelles il est mis en rapport.
8° Il prévoit l'avenir, et il a des pressensations de ce qui doit survenir dans son
propre organisme et dans celui des autres à des époques plus ou moins éloignées.
9° Ses facultés morales et intellectuelles sont exaltées et très-supérieures à celles
qu'il manifeste à l'état de veille. Il s'exprime avec plus de facilité et d'élévation, et
acquiert quelquefois le don des langues.
-JO" Dès qu'il est réveillé, il perd absolument tout souvenir de ce qu'il a senti,
vu, entendu ou pensé, pendant son sommeil; mais, lorsqu'il est remis en somnam-
bulisme, il a le souvenir très-distinct de ce qui s'est passé dans ses sommeils
antérieurs.
En récapitulant ces phénomènes, on trouve V insensibilité extérieure, Vaudition
sans le secours des oreilles, la vision sans le secours des yeux, et, à toute distance,
la communication des pensées, Yinstinct médical, la prévision et Voubli au réveil.
Tenons-nous-en là.
L'existence de tous ces phénomènes, suivant les magnétiseurs, est une vérité de
fait donnée par l'expérience. Ils déclarent en conséquence que la seule question à
élever à leur égard, c'est celle de savoir s'ils sont démontrables et vérifiables par
l'expérience, et que, s'ils sont trouvés tels, ils doivent être acceptés purement et
simplement à titre de fait, quelle que soit la ditïiculté ou même l'impossibilité de
les expliquer dans l'état actuel de nos connaissances.
Nous partageons tout à fait sur ce point la façon de voir des magnétiseurs.
Il s'en faut cependant que cette manière de poser la question soit généralement
acceptée. Les magnétiseurs exceptés, qui y tiennent naturellement beaucoup, il est
très-peu d'esprits, surtout parmi les hommes de science, qui puissent s'y faire. Ce
n'est pas qu'ils se refusent à admettre comme certains des faits décidément inexpli-
DU MAGNÉTISME ANIMAL. Z'M)
cables, ou, ce qui revient au niônie, inexpliqués, rexislence des aérolillios par
exemple. Ils prétendent qu'ils rejeltent les phénomènes soninanibuliques non point
parce qu'ils sont inexplicables, mais parce qu'ils sont impossibles. U est évident en
«'ft'et que, si ces faits sont impossibles, ils ne peuvent pas avoir lieu tels qu'on les
raconte, el dés lors toute tentative de vérification est nécessairement illusoire et du
temps perdu. Cette lin de nou-recevoir a l'avantage non-seulement de détruire
d'un seul coup tout l'édilice magnétique existant, mais encore de supprimer toute
recherche ultérieure. Mais qu'est-ce que l'impossible, et en quel sens un fait quel-
conque peut-il être à priori déclaré tel? C'est ce qu'on n'explique pas clairement.
Dans ce grand fait de l'univers, il n'y a d'impossible que ce qui n'est pas. La réalité
y est la seule mesure de la possibilité. Tout ce qui est réel est possible, et tout ce
qui est possible existe. La réalité pour l'homme n'étant pas cependant la réalité
existante, mais seulement la réalité connue, il fait un paralogisme lorsqu'il conclut
de celle-ci à celle-là. Or, le vice de l'objection pcr i)iipossibUc contre les faits
magnétiques est précisément ce paralogisme. La réalité et la possibilité coexistant
toujours inséparablement dans les choses, l'homme ne peut mesurer la dernière
([uesur la première, mais comme il ne peut savoir sur cette réalité, seule mesure
du possible, que ce qui lui est successivement révélé par l'expérience, il n'a, dans
aucun cas, le droit d'affirmer que telle ou telle expérience ne pourra jamais être
faite, ou, ce qui revient absolument an même, d'affirmer l'impossibilité d'un fait
quelconque.
Pour sortir de l'abstraction, énonçons l'objection comme on la pose vulgairement.
Un fait est impossible, dit-on, lorsqu'il est en opposition avec les lois de la nature.
Or, qu'est-ce qu'une loi de la nature? Si je l'entends bien, on veut désigner par là
l'ordre régulier et uniforme dans lequel se produisent et se rangent un certain
nombre de phénomènes. Nous appelons lois de la nature ce qui arrive constamment
de la même manière, dans un certain ordre et sous certaines conditions qu'il nous
est donné d'apercevoir. Mais comment a-t-on connu cet ordre et cet arrangement?
Par l'observation et l'expérience. Or, l'observation et l'expérience ne nous présentent
autre chose que des faits. Notre science n'est qu'un recueil de faits qui nous sont
donnés, et que nous sommes forcés d'accepter tels qu'ils se présentent. A mesure
que ces faits arrivent à notre connaissance, nous les comparons et les classons
suivant leurs analogies et leurs dilférences. Cet arrangement considéré dans notre
esprit est une théorie; considéré dans les choses mêmes, c'est ce que nous appelons
une loi. Mais cette loi n'étant et ne pouvant être que l'expression des faits mêmes
en tant qu'ils ont un ordre, et non leur principe, ou ne peut arguer de la loi contre
le fait, puisque la loi n'est que le fait même. Invoquer la loi, ce n'est donc qu'in-
voquer un faiL Et de quel droit alors un fait s'opposerait -il à un autre'? Il faudrait
pour cela qu'ils fussent contradictoires. Dans ce cas sans doute ils s'excluraient
réciproquement, et leur coexistence serait nécessairement impossible, car l'impos-
sible, pour la raison humaine, se résout dans le contradictoire. Un cercle ne peut
pas être un carré, car affirmer l'un c'est nier l'autre, et réciproquement. Dans la
nature il ne saurait y avoir de contradiction; un fait peut différer d'un autre, mais
non le contredire. C'est par exemple un fait général, c'est-à-dire une loi, certes des
mieux déterminées, que toutes les planètes tournent autour du soleil d'occident en
orient, à peu près dans le plan de son équateur ; il ne serait pas impossible pour
cela que d'autres planètes à découvrir eussent une marche inverse, et en fait on
n'a pas opposé celte loi aux comètes pour leur ôter le droit qu'elles exercent jour-
360 DU MAGNÉTISME AMMAL.
nellement de prendre, à tort et à travers, le chemin qu'il leur plail. De même,
puisqu'il s'agit de magnétisme, de ce qu'un homme parle tout éveillé, il ne s'ensuit
pas nécessairement que ce même homme ou un autre homme ne puisse pas parler
étant endormi. Le sommeil dit magnélique, s'il existe, ne contredit en rien le som-
meil dit nalurel, et on ne peut pas ailûrmer l'impossibilité du premier en vertu
seulement de la réalité constatée du dernier. Il y aurait en ce cas deux espèces de
sommeil au lieu d'une, ce qui ne déranger;iit aucune loi de la nature.
Disons donc que tout ce qu'on peut raisonnablement opposer à "priori à une
assertion concernant un fait extraordinaire , c'est-à-dire très-différent des faits
connus, se réduit à une simple improbabilité de tous les degrés.
On insiste, et on dit qu'avec ce système il faudra admettre les miracles de
Mahomet, et croire, par exemple, qu'il n'est pas absolument impossible qu'il ait mis
la lune dans sa poche. Nous aurions beaucoup à dire en général sur ces faits appelés
miracles par les chrétiens, prodiges par les païens, j^restiges par les partis ennemis,
jongleries par les philosophes, folies par les médecins, mythes par quelques Alle-
mands; mais nous n'entrerons pas incidemment dans cette vaste question de surna-
turalisme historique. Quant au miracle de Mahomet, nous répondrons que cet
événement est de ceux qui sont impossibles, parce qu'il renferme une véritable
contradiction intrinsèque. Il implique en effet qu'un corps de 782 lieues de diamètre
a trouvé place dans un espace de C pouces carrés, ou autrement que 6 pouces
= 782 lieues. Il faudrait, pour rendre le fait possible, que la lune fût assez petite pour
entrer dans la poche, ou la poche assez grande pour contenir la lune; mais alors il
n'y aurait plus de miracle, et partant plus de difficulté. EnQn, les esprits sévères
qui pourraient faire de ces questions et autres analogues se rassureraient immédia-
tement sur les inconvénients de notre opinion, s'ils réfléchissaient qu'on pourrait
très-bien la faire coïncider avec la leur dans le résultat, en s'accordant à dire de
part et d'autre indifféremment, ou bien qu'un fait prouvé est toujours possible, ou
bien qu'un fait est impossible tant qu'il n'est pas prouvé. Laquelle de ces formules
qu'on choisisse, on est en sûreté.
Tant que les magnétistes se tiennent sur ces hauteurs, ils ne s'exposent guère.
Forts de l'avantage des lieux, ils foudroient la petite philosophie de leurs adver-
saires. Aussi ils aiment en général à s'y tenir aussi longtemps qu'ils peuvent. Après
avoir établi d'une manière générale la possibilité métaphysique des faits magné-
tiques, ils cherchent à établir leur probabilité expérimentale à l'aide de toutes les
analogies que la physiologie, la pathologie, les sciences physiques et naturelles, la
psychologie, l'histoire sacrée et profane, peuvent leur fournir. Celle marche est
régulière et légitime. S'il se trouvait en effet que ces phénomènes, réputés si mon-
strueusement extraordinaires, se rattachent par des liens plus ou moins étroits à
d'autres phénomènes dont la réalité n'est pas contestée; si on pouvait les retirer
de leur isolement et les mettre pour ainsi dire en bonne compagnie, on aurait
moins de répugnance à faire connaissance avec eux. Tout l'extraordinaire d'une
chose tenant d'ailleurs à peu près uniquement à sa rareté (car sans cela il faudrait
passer sa vie à s'étonneri, la faire voir partout, c'est lui ôler son merveilleux. Gela
ne la rend pas au fond plus explicable, mais seulement plus croyable, et c'est tout
ce qu'on veut ici.
Les analogies alléguées par les magnétiseurs en faveur de l'action physique à
distance exercée par la magnétisation ne manquent pas. Les décharges foudroyantes
de la torpille, du gymnote, de l'anguille de Surinam, et autres poi.ssons électriques
DU MAGNETISME ANIMAL. ,161
qui, de loin, tuent ou engourdissent leurs ennemis; la fascinalioa de l'oiseau par
le regard du serpent, et de la perdrix par celui du chien, sont les exemples qu'ils
choisissent d'ordinaire. L'existence et les principales propriétés de leur tluide
trouvent aussi des appuis jilausibles dans les exemples des autres agents impon-
dérables admis en physique. Quant à l'eflicacité médicatrice des manœuvres ma-
gnétiques, l'histoire tout entière se lève pour leur venir en aide. Ils citent des
centaines de guérisonsde maladies opérées par l'imposition des mains, l'insulllation,
ou de simples paroles prononcées avec l'intention efficace de faire du bien. Pyrrhus
guérissait les malades, selon Plutarque, en les touchant du bout de son pied;
Vespasien {vîd. Suétone) guérit un aveugle et un paralytique en crachant sur l'œil
de l'un et en touchant le second de son pied. Les cures miraculeuses de l'ancien et
du nouveau Testament ont été faites aussi par le geste, la voix et l'attouchement.
Les rois de France guérissaient par privilège spécial les écrouelles, en faisant le
.signe de la croix sur le front des malades et disant : Le roi t'a touché. Dieu te
guérisse! Le gentilhomme irlandais Valentin Greatrakes, au xvii" siècle, opéra
publiquement à Londres, à Oxford, des centaines de cures de toutes sortes de
maux, par l'application de ses mains sur les parties malades. Gassner, curé de
Ratisbonne, eut les mêmes succès en Allemagne, da. s le xvni« siècle.
Mais c'est surtout pour le somnambulisme magnétique et les étonnantes facultés
des somnambules qu'on fait appel à toute la nature, à tous les témoignages. Et
d'abord il y a, dit-on, un somnambulisme natuiel, bien connu et non contesté, qui
par l'oubli au réveil et plusieurs autres circonstances, notamment la faculté de
marcher, d'écrire, de se livrer sans erreur à des occupations qui supposent une
sorte de vision, se rapproche beaucoup du sommeil magnétique. Le plus connu de
ces faits de somnambulisme naturel est celui d'un abbé qui se levait la nuit, et,
tout endormi, sans lumière, écrivait ses sermons, biffait et corrigeait des mots, des
lettres. C'est la fameuse histoire racontée dans Y Encyclopédie. Pourquoi donc un
état analogue ne pourrait-il pas être artiflciellement reproduit?
Après le somnambulisme spontané viennent certaines maladies nerveuses, et en
première ligne la catalepsie, qui a offert à divers médecins de tous les temps des
exemples d'insensibilité extérieure, et quelquefois de transport des sens, de prévi-
sion et de lucidité à distance. Ici se placent les fameuses cataleptiques de Petetin
de Lyon, l'histoire non moins remarquable de M"* de Slrombeck, les faits de
catalepsie avec vision, odoration, audition par l'épiga.stre, prophélisation, sens
médical, observés par M. Despine, directeur et médecin des eaux d'Aix, par Barrier,
médecin à Privas, par Dumas de Montpellier, — le cataleptique de l'hôpital Dt'?/a-
Vita à Bologne, en 1852 (1), et grand nombre d'autres observés en divers temps,
en divers lieux, par des hommes de l'art, comme de simples cas de maladies, hors
de toute préoccupation systématique et de toute relation avec le magnétisme
animal.
Parmi les analogies plus indirectes et plus ou moins éloignées, on rappelle les
facultés admirables des animaux, et particulièrement l'instinct médical, l'instinct
des voyages, des localités, en vertu desquels, sans instruction, ni expérience, ni
(1) Le célèbre professeur Orioli, pendant son séjour à Paris, nous a personnellement
aflirnié la vérité des faits relatifs à celle cataleptique. Entre autres prodiges, elle lut deux
vers latins qu'il avait écrits chez lui avant de sortir de sa chambre , sur un morceau de
papier, dont il n'avait fait part à personne, et reste ployé dans sa poche.
TOME
o-î
362 DU niAGIMÉTISME ANIMAL.
intervention possible des sens, ils s'administrent des remèdes d'un effet certain
dans leurs maladies, retournent, par exemple, d'un lieu où on les a transportés
pendant la nuit dans une voiture fermée, par le plus court chemin et sans bésita-
tion, à leur ancien domicile; les songes si pleins de mystères, les présages, les
pressentiments si souvent vérifiés des malades, et ces appétits bizarres subitement
développés, et dont la satisfaction immédiate a produit tant de fois des guérisons
inespérées. Quant à l'impressionnabilité extrême du somnambule pour tout ce qui
vient de son magnétiseur, sa soumission volontaire et comme irrésistible à ses
ordres, à ses simples désirs, l'exquise délicatesse de sens qui lui fait trouver une
saveur à l'eau magnétisée, et distinguer par le tact un corps magnétisé de celui
qui ne l'est i)as : toutes ces choses ont des points de contact avec les eflels des
passions en général, avec la domination morale qu'un caractère fort et un esprit
supérieur exercent sur une âme plus faible, avec ces impulsions spontanées de
sympathie ou d'antipathie, qui, parmi les hommes, déterminent l'amour et la haine,
avec la sagacité spéciale du chien pour tout ce qui concerne la personne de son
maître, et l'inconcevable (inesse d'odorat qui lui fait retrouver au fond de l'eau,
parmi un grand nombre de cailloux jetés en même temps, celui qu'a touché et
lancé son maître.
Enfin l'histoire est encore ici le champ le plus riche. Les magnélistes trouvent
déjà le somnambulisme dans les temples de l'Egypte, de l'Inde, de la Grèce. Selon
eux, les prophètes, les inspirés, les pylhonisses, les sibylles, les miraculés de tous
les temps, de toutes les religions, les possédés, les extatiques, les énergumènes, les
convulsionnaires, les visionnaires, les trembleurs, les voyants, les devineresses, etc.,
étaient des somnambules plus ou moins caractérisés.
Parmi tous ces exemples analogiques tirés de sources si différentes, il en est
quelques-uns d'une grande force et d'un grand poids. Ce sont ceux du somnam-
bulisme spontané et de la catalepsie. On y retrouve à peu près tous les caractères
attribués au sommeil magnétique, et leur authenticité historique n'est pas facile à
ébranler. La plupart des autres, empruntés à la physiologie générale, à la phy-
sique, à l'histoire naturelle, à la psychologie, sont tirés de trop loin pour faire à
part beaucoup d'impression; mais, réunis aux précédents, ils établissent en faveur
de la réalité de quelques phénomènes somnambuliques, et du somnambulisme lui-
même, une probabilité très-suffisante pour donner quelque embarras aux incrédu-
lités systématiques.
Quant aux témoignages prétendus historiques sur les effets du magnétisme animal
comme agent curalif et sur les faits de somnambulisme, l'usage qu'en font les
magnétistes est un paralogisme perpétuel. De la réalité, à eux démontrée expéri-
mentalement, disent-ils, des phénomènes magnétiques et somnambuliques, ils
concluent à la réalité des phénomènes plus ou moins semblables consignés dans
les récits de l'histoire, et puis ils donnent la vérité de ceux-ci en garantie de la
vérité de ceux-là. Pour que cette induction eût quelque ombre de valeur, il faudrait
d'abord établir que tous ces faits, plus ou moins merveilleux, racontés dans les
livres saints et profanes, ont une réalité historique positive et certaine, considérés
comme simples événements, et ensuite que ces événements, tels qu'ils se présentent
lorsqu'on les réduit à ce qui a pu être constaté par les sens des témoins, ne sont
pas susceptibles d'une autre explication que le magnétisme. Jusque-là tout se réduit
à des assertions d'une insigniliance presque puérile. Mais une investigation critique
de celle nature dépasse de beaucoup les forces des écrivains en magnétisme. Le
nu MAGNÉTISME ANIMAL. 7>(]Tt
problème du merveilleux historique est une question qui ne paraîtra facile qu'à
ceux qui sont incapables de la traiter et de la résoudre. Démêler d'une manière
précise, rigoureuse, dans ces sortes de faits, à quelque genre de merveilleux qu'ils
appartiennent, les éléments divers qui leur donnent la forme sous laquelle ils ont
apparu aux ycHx des contemporains, déterminer ce qui, dans un événement quel-
conque de cette nature, s'est réellement passé, soit matériellement dans les cir-
constances extérieures, soit psychologiquement dans l'esprit des acteurs, des spec-
tateurs et des narrateurs, c'est un des nœuds gordiens les plus embrouillés de la
philosophie de l'histoire. Prenons un exemple :
Nunia Pompilius, roi de Rome, retiré dans une grotte près de la ville, avait des
communications avec une nymphe qui lui apparaissait de temps en temps et lui
enseignait plusieurs choses importantes sur le gouvernement et sur le culte des
dieux. Voilà le récit orthodoxe. Que s'est-il passé? — Rien de plus simple, dit un
critique. C'est un conte fait à plaisir par Numa pour donner plus d'autorité à ses
réformes politiques. — Un second arrive et dit : — Ce n'est pas cela; la nymphe
Egérie est une simple allégorie, une expression métaphorique dont s'est servi Numa
pour dire que tout le bienfait de ses institutions devait être rapporté aux dieux.
Un troisième survient : — Numa était un mage, un habile thaumaturge; il avait
disposé dans sa grotte un mannequin habillé en nymphe, qui, adroitement montré
de temps à autre aux paysans qui passaient à quelque distance dans la campagne,
et soigneusement caché ensuite, jouait le personnage d'Égérie. A l'Opéra, on voit
tous les jours de ces prestiges (1). Un quatrième : — Vous calomniez Numa. Il aura
ou une rencontre avec une jeune fille dans un bosquet, et, comme on connaissait
la piété du roi, on aura dit que c'était une nymphe. Un cinquième : . — Numa a dit
voir et entendre une nymphe; c'était évidemment une hallucination de la vue et
de l'ouïe. Nos maisons de fous sont pleines de gens qui ont des apparitions de ce
genre. Un sixième: — Numa allait consulter une jeune fille nommée Égérie, qui
lui révélait des choses cachées; cette Égérie ne peut avoir été autre chose qu'une
somnambule. Vient enfinje mythologue, qui dit : — Vous cherchez à expliquer
un fait, c'est peine perdue. Il n'y a pas de fait, il n'y a pas de grotte, pas de
nymphe, peut-être pas de Numa; il n'y a qu'un récit sur Numa; c'est ce récit qu'il
faut expliquer, et non la chose racontée.
Voilà bien des clefs pour déchiffrer cette énigme, et on ne voit pas que celle du
magnétisme animal y réussisse mieux que les autres.
S'étanl ainsi introduit avec quelque succès comme fait probable, d'après les ana-
logies de la science et de l'histoire, le magnétisme animal n'a plus qu'à montrer
expérimentalement que ce qui est possible et probable est réel; mais, sur ce point
essentiel, il perd tout d'un coup ses avantages. Il annonce des expériences, des faits
décisifs qu'on ne pourra nier, dit il, qu'à condition de nier toute autorité en ma-
tière de témoignage, et on ne trouve dans le très-vaste répertoire de faits de som-
nambulisme accumulés depuis quarante ans, aucune observation capable de satis-
faire pleinement une critique rigoureuse. Loin que la quantité de ces relations
compense leur peu de valeur intrinsèque, la confiance décroît pour ainsi dire en
raison directe du nombre des témoins. Le ton enthousiaste des narrateurs, les
preuves de naïvetés de tout genre qu'ils donnent à chaque instant, leur inexpé-
(1) C'est le syslcme uniforme développé dans un livre, d'ailleurs curieux, ingénieux et
savant de M. Euscbo Salvorle. (Des Sciences occultes. Paris. 1829. iii-S".)
3G4 DU MAGNÉTISME ANIMAL.
rience presque enlaniine dans l'art irol)server, ne permettent pas de compler
beaucoup sur leur discernement critique ni sur leur impartialité scientifique.
On ne parle ici que de ceux qui écrivent avec conviction et dont les erreurs ne
sont pas des mensonges. Il y a des exceptions, nous en avons cité, mais elles sont
rares.
Montrer en détail l'insuffisance des preuves de foil apportées dans la discussion
par les magnétiseurs, sur toutes les parties de leur doctrine, ce serait faire un
livre. Prenons un seul phénomène, la vision. Il passe pour le plus merveilleux de
tous; c'est celui qu'on déclare particulièrement impossible à jiriori et indigue de
toute vérification. C'est donc celui sur lequel ont dû porter et ont porté en efl'et
les efforts des magnétiseurs ; c'est celui qui a figuré dans le programme de défi de
M. Burdin ; c'est celui dont la réalité une fois constatée rendrait immédiatement
croyables tous les-autres. Eh bien! ce phénomène dont tous les livres des magné-
tiseurs donnent des exemples, et de nombreux exemples, n'a jamais été constaté
dans aucune des expériences régulièrement instituées devant les commissions aca-
démiques pour sa vérification, ou, lorsqu'il s'est produit, il a été prouvé qu'il y
avait su])ercherie. Dès lors quelle garantie offrent des observations plus ou moins
nombreuses faites à huis-clos, en présence de témoins incapables de comprendre
ce que c'est qu'une expérience, par un expérimentateur incapable de l'instituer?
Pour noire part, nous avons vn tout ce que l'audace du mensonge peut attendre
en ce genre de la crédulité, non pas seulement de la multitude, qui voit tout ce
qu'on lui montre comme on le lui montre, mais encore de gens qui passent pour
savoir regarder. C'est bien ici le cas du mot de Pline : NuUiim lam impudctis mcn-
ilachtm est ni tente careat. Voici des exemples récents :
M"" Pigeaire a lu dans un livre devant tout Paris, pendant trois mois, les yeux
couverts d'un épais bandeau de velours noir. Les procès-verbaux de ces séances
ont été revêtus des noms les plus considérables de l'art, de la littérature, des
sciences. Que prouvent ces adhésions, ces convictions, déclarées et signées? Rien.
Ce fait n'avait certes rien qui méritât l'admiration et l'étonneraent. Ce n'est pas
merveille qu'une petite fille de douze ans sache lire assez couramment dans un
livre im[>rimé. Or, c'est là, en réalité, tout ce que M"'' Pigeaire faisait voir. Mais il
est iitipossible de lire avec un tel bandeau ! Le fait prouvait, au contraire, que rien
n'était plus possible, et même certain, puisqu'elle lisait. Tout le mystère consiste
en ce que le bandeau destiné à boucher les yeux ne les bouchait pas, quoiqu'il
parût les boucher.
On ne trouvera pas cette explication trop téméraire quand on aura lu ce qui
suit. Il s'agit de deux faits qui me sont propres. Je .serai court. En 18il, je fus
invité par le plus zélé et le plus brillant défenseur dont le magnétisme animal puisse
se vanter, par M. le docteur Frapparl, à venir vérifier par moi-même chez lui, sur
une jeune somnambule récemment arrivée de province, où elle avait fait merveille,
le fait de la vision magnétique. Cette somnambule était M"*^ Prudence, dont le nom
a beaucoup d'éclat dans le monde magnétique. Le fait dont j'allais, me disait-on,
être le témoin et le téuioin convaincu, était vu journellement tous les soirs, depuis
quelques semaines. On laissait les spectateurs libres d'instituer, de modifier, de
régler l'expérience à leur gré. On ne pouvait moins attendre de la loyauté de
M. FrapparL La jeune fille étant déclarée endormie par son magnétiseur, on mit
sur ses yeux un appareil composé, 1" de bandes de taffetas gommé étendues d'une
paupière à l'autre, et couvrant lotit le globe de l'œil; 2" une couche de terre
DU MAGNÉ nSME ANIMAL. "(î'-J
glaise (torre à modeler des seiilpteurs) épaisse de cinq ou six lignes, et loniiunt
une es|)èce de inas(iue (lui couvrait les yeux, le nez, le iront, les joues, jusque vers
la boiidie; 5" sur cette couche de terre un bandeau noir noué derrière la tète; i"sur
le bandeau noir une nouvelle couche de terre glaise. Cet a[»i)areil |)lacé, je fus
admis à l'examiner. Je le lis avec une extrême attention. Je ne pus y découvrir ni
même .soupçonner aucun défaut. On apporta des caries, des livres; la somnambule
lut, elle joua aux cartes, elle vit. J'y retournai le lendemain, le surlendemain, même
résultat. M. Frai)part me demanda ce que je pensais, et si j'étais convaincu. Avant
de répondre, je voulus expérimenter sur moi-même le degré d'etlicacité de cet
appareil d'occlusion. Je lis ces expériences conjointement avec M. le docteur De-
chambre. Je n'en dirai ici que le résultat. Elles nous prouvèrent que cet appareil
n'empêchait nullement de voir, et que la lumière pouvait facilement arriver à l'œil
dans plusieurs directions et de plusieurs manières. Nos expériences furent publiées.
M. Frappart les répéta sur lui et sur d'autres, et s'exécuta de bonne grâce.
Dans le second fait, il s'agit d'un jeune homme de vingt ans, nommé Calixle,
dont la renommée magnétique est européenne. Depuis plusieurs années, il donne
chaque lundi, rue Saint-Honoré, sous la direction de M. Ricard, professeur de
magnétisme, des soirées somnambuliques. On le regarde comme un des plus par-
faits somnambules qui aient existé. Sa lucidité surtout passe pour incomparable.
Pour la prouver, on applique sur ses deux yeux une poignée de coton cardé qu'on
fixe au moyen d'un mouchoir lié derrière la tête. Ce moyen d'occlusion, en usage
dans le colin-maillard, est plus simple que celui employé sur Prudence, mais non
moins infaillible. C'est avec ce bandeau sur les yeux que Calixte fait preuve d'une
clairvoyance qni excite les applaudissements du public et confond la science or-
gueilleuse du philosophe. 11 lit, joue aux caries, reconnaît, désigne et décrit les
objets qu'on lui présente; bref, il prouve parfaitement qu'il voit malgré son ban-
deau, et nous avons d'autant moins de raison d'en douter, que, nous étant appliqué
et fait appliquer, M. Dechambre et moi, un bandeau absolument semblable, abso-
lument de la même manière, avec la même quantité de colon, et avec; toutes les
précautions possibles, nous avons joui tout éveillés de la lucidité (pie cet intéres-
sant jeune homme n'acquiert qu'étant endormi. C'est une expérience que chacun
peut faire. Seulement, quelques exercices sont nécessaires pour apprendre à se
servir du bandeau et obtenir des résultats prompts et décisifs. Nous eîimes encore
cette fois le plaisir de convaincre M. Frappart qu'il possédait, lui aussi, sans s'en
douter, la même faculté que ce somnambule, qu'il appelait une des perles du ma-
gnétisme expérimental. La seconde perle était M"*^ Prudence.
On peut juger par là du degré de confiance que méritait le bandeau de M"" Pi-
geaire.
Le magnétisme animal, quoique si peu en mesure, comme on voit, de se donner
pour une science, ne laisse pas que d'en avoir la prétention. Étudié, pratiqué, ex-
ploité uniquement par des hommes peu capables d'en tirer ce qu'il peut avoir de
réel dans quelqu'une de ses parties, et qui ne cherchent dans son étude que la
satisfaction d'une curiosité crédule ou un instrument de charlatanisme, il est
devenu peu à peu, entre des mains si peu faites pour le régulariser scientifique-
ment, une sorte de rendez-vous où viennent se réunir une à une toutes les absur-
dités des anciens arts occultes. De même qu'il a trouvé dans l'histoire tous les faits
qu'il prétendait avoir constatés par l'expérience, il retrouve maintenant dans l'ex-
périence tout ce qui existait dans l'histoire. Il offre théoriquement et pratiquement
36G DU MAGNÉTISME ANIMAL.
une petite encyclopédie magique, théurgique et mystique, à l'usage de l'époque.
Les magnétiseurs ont assumé tous les pouvoirs des anciens mages et sorciers, les
somnambules toute la science des pythonisses et des devineresses.
Des magnétiseurs ont le pouvoir d'arrêter les nuages et de commander à la pluie,
comme les sorciers lapons et les mages babyloniens, de dessécher les plantes, de
faire des plaies, de mouvoir, de soulever certains corps par la seule force du regard
et de la volonté, de fasciner des animaux comme faisaient les psylles et les
marses de jeter des sorts, de guérir la flèvre à dix lieues de distance, de faire passer
instantanément par transplantationcm une maladie de leur corps dans celui d'un
autre, etc.
Il n'y a pas jusqu'aux amulettes et à leurs vertus et propriétés qui n'aient été
comprises dans cette restauration. Les bagues, les pièces de monnaie magnétisées,
en remplissent les fonctions.
Le somnambulisme a dû naturellement aussi entrer en possession de la petite
magie populaire. Beaucoup de tireuses de caries sont des somnambules et disent la
bonne aventure en dormant. Enfin les fous, qui jadis se disaient possédés par le
diable, se croient aujourd'hui persécutés par les magnétiseurs. On ne saurait avoir
plus de popularité.
Le magnétisme animal n'est pas la seule pseudo -science ni le seul art occulte
de notre époque; il y en a d'autres encore. Nous nommerons seulement la phré-
nologie, qui ne prospère pas autant que le magnétisme, quoiqu'elle le vaille bien.
Louis Peisse.
SUK
LES GOUVERNEMENTS
ABSOLUS
DE L'ALLEMAGNE.
NOTKS rilISKS, K'S iS'iO, PENDAiNT UN VOVAdT. A ( AULSItAI).
1. — L'AUTRICHE.
Niircmbcr!,', ir> août 18i0.
Celte ville est un Ponipéi du xv'' siècle, parfaileuient conservé, enrichi de tout
le bien-être et de toute l'aisance de la civilisation moJerne, et rempli d'une popu-
lation heureuse. Nuremberg tout entier est comme une de ces pièces de musée
qu'on garde sous verre. J'ai entendu dire à de bons juges qu'ils l'admiraient plus
que Munich. Sur la place du marché est une antique fontaine d'un goût exquis,
qu'on a récemment restaurée avec bonheur. Les églises, toutes envahies par le
culte réformé, sont restées telles qu'elles étaient lorsque Nuremberg était catho-
lique. Tableaux, statues, autels, tombes, rien n'y manque. L'église de Saint-
Laurent contient un tabernacle de Kraft, magnifique joujou de sculpture, de
quehjue soixante pieds de haut, qui semble achevé d'hier, tant il est frais, quoiqu'il
3G8 LA MOKARCflJE AUTRICHIENNE.
compte plusieurs siècles. Jamais on ne fit de plus jolis et de plus délicats festons
en pierre. La pierre n'avait pas été mise au monde pour celle destination là (1).
Le royaume de Bavière est, peut-être, le pays oîi l'on maçonne le plus. Le roi
Louis a entrepris et achève une belle capitale, à laquelle on peut appliquer ce qui
avait été dit de Versailles, que c'était un favori sans mérite. Il élève en outre à
Ingolstadt, sur le Danube, urfè forteresse qui coûtera, dit-on, cinquante millions de
francs. Ce sera une immense citadelle intérieure qui ne protégera aucune fron-
tière. Ériger de pareils ouvrages, de la part des grands Étals, je doute que ce soit
sagesse; mais incontestablement, de la part des petits, c'est de la déraison, les
petits Étals ne pouvant plus avoir de guerre pour leur compte. Cette construction
d'Ingolsladt est impopulaire en Bavière. Le xix"" siècle autorise le goût de la truelle,
mais il veut que ce soit pour l'utile; c'est à peine s'il tolère le beau.
Le roi de Bavière a commencé extra-constilutionnellement les fortifications
d'Ingolsladt; cela lui a réussi. Une fois la chose entamée, les chambres n'ont pas
cru pouvoir reculer. Il est vrai que les travaux avaient duré plusieurs années
quand elles furent saisies de la question.
Le roi Louis semble avoir pris Louis XIV pour modèle. Il bâtit, comme le grand
roi, de magnifiques monuments et de vastes citadelles. Il a voulu avoir aussi son
canal des deux mers, en joignant le Rhin au Danube, et par conséquent la mer du
Nord à la mer Noire; c'est plus grandiose encore que la pensée de Riquet. Le
canal Louis, c'est le nom qu'on lui donne, est un bel ouvrage, à peu près terminé
aujourd'hui par une compagnie qu'a puissamment aidée l'État. Il a cent soixante-
treize kilomètres de long. Ses dimensions sont presque les mêmes que celles de nos
canaux à grande section. Il va du Regnitz, affluent du Mein, chercher un affluent
du Danube, l'Altmuhl, qui apporte le tribut de ses eaux à ce roi des fleuves euro-
péens à Kelheim, un peu au-dessus de Ralisbonne. On le construit sur les plans de
M. de Pechmann, conseiller supérieur des travaux publics, qui, malgré son âge
avancé (il a près de soixante-dix ans), en surveille personnellement l'exécution
avec une ardeur juvénile. Il est toujours allant et venant, à pied, tout le long de la
ligne. Nous avons fait une assez longue course au bief de partage, et ses vieilles
jambes ont lassé les miennes. Durant le cours entier de sa longue vie, ce véné-
rable ingénieur a poursuivi l'exécution de ce canal; c'était le rêve de ses jours et
de ses nuits. Plusieurs engins remarquables ont été employés sur le canal Louis.
M. Beyschlag, conseiller des travaux publics,, adjoint à M. de Pechmann pour la
direction des travaux, m'a fait voir tout près d'ici, à Dulzendleieh, dans les ateliers
de M. Spœth, mécanicien habile, une machine qui doit servir à enlever les terres
dans une tranchée de quatre-vingt-huit pieds bavarois (vingt cinq mètres soixante-
dix centimètres) de profondeur. Au bief de partage où l'on creuse une tranchée
immense dans un terrain de sable blanc, une autre machine fort ingénieuse a été
mise en œuvre pour enlever les sables. Elle a fait la fortune de l'entrepreneur.
L'inventeur de ces mécanismes est M. Hartmann, l'un des sous-ingénieurs du
canal.
Il est fâcheux pour la France que celte communication du Rhin au Danube
s'opère sans qu'elle ait aussi la sienne. Le Danube esl le grand chemin conlinental
de l'Orient. Il nous faudrait un canal, à nous, entre ces deux puissantes artères,
(1) C'est du calcaire de Kelheim, blanc et à grain lin, scmblaLile aux pierres lithogra-
phiques, qui abondent, comme on sait, en Bavière.
LA MONAnCIIlE AUTRICHÏENNE. 569
au travers du lUicIié do Bade et du Wiirteinberg ou de la Suisse. Divers tracés ont
été proposés : l'un gravissant le plateau de la forêt Noire par le vallon de la
Kintzig, vis-à-vis de Strasbourg; l'autre, quittant le Rhin à Waldshut au-dessus de
Bâle; un troisième prenant son point de départ au lac de Constance. Un canal
français (ces trois-là le seraient), du Rhin au Danube, serait une consécration
matérielle de l'alliance de la France avec l'Allemagne, alliance bien désirable.
Le roi de Davière a une autre ressemblance avec Louis XIV : il est peu parle-
mentaire. Il ne s'est pas avisé d'aller exhorter les chambres au silence, en équi-
page de chasse et le fouet à la main; de nos jours, c'eût été trop féodal, même
pour l'Allemagne; mais il a trouvé le moyen de dépnilemcntnriscr le parlement,
je veux dire de le rendre infiniment sobre de discours. Un article de la constitu-
tion interdit l'entrée de la chambre des députés aux fonctionnaires, sauf l'autori-
sation du roi. Or, l'on a assimilé les avocats aux fonctionnaires, et, à l'égard de
MM. de l'ordre, le roi a systématiquement et sans exception fait usage de son veto.
Un gouvernement parlementaire sans avocats est un curieux phénomène. Il fallait
avoir, comme le roi Louis, la riche imagination d'un poète pour résoudre ce pro-
blème.
Carisbad, 20 août 1840.
DE LA BOHÈME ET DU GOUVERNEMENT AUTRICHIEN.
Je "ne sais quelle épithète caractéristique les géographes, grands dessinateurs de
silhouettes, ont l'habitude de décerner à la Bohême. Je m'imagine que, les uns,
préoccupés de l'aspect du sol, disent que c'est une contrée montueuse et boisée,
riche en mines de tout genre. D'autres, plus attentifs au personnel qu'au matériel,
doivent tracer à peu près ainsi son portrait : « La Bohême est un pays habité par
un peuple aux mœurs douces, ce qui n'empêche pas d'être spirituel, au tempéra-
ment soumis et docile sans bassesse. Les Bohèmes sont braves d'abord, tous les
Européens le sont, mais moins que d'autres ils sont enclins à la violence : ils sont
laborieux et appliqués plus que leurs voisins du midi, les Autrichiens, et cepen-
dant, à peu près autant qu'eux, sensibles aux joies de la consommation. » Un troi-
sième, ayant vu dans les moindres villages passer des enfants pieds nus, un violon
sous le bras on une clarinette à la main, pour se rendre à l'école, définira la
Bohême, la terre musicale par excellence. Les Anglais, qui sont disposés à juger
les nations par les auberges et les aubergistes, doivent inscrire dans leurs comptes-
rendus que la propreté n'est pas l'attribut dominant du pays. Sur ce point cepen-
dant, si l'on en jugeait d'après Carisbad, l'arrêt serait bien injuste; Carisbad est la
ville la plus coquettement proprette qui se puisse voir. Pour moi, si je me hasar-
dais à écrire une géographie sous le coup de l'impression que j'ai ressentie en
arrivant, je donnerais à ce pays l'épithèle de paisible. Ce calme de la vie dont je
trouve ici l'empreinte sur tous les visages et dont on se sent bientôt imprégné soi-
même, c'est si neuf et si bon pour un Français ! Quand on compare une physionomie
bohème aux nôtres, je parle des seules physionomies masculines, on est tenté de
croire que le Français est au lendemain d'une attaque de nerfs, au lendemain et à
la veille aussi. Il faut qu'ici, me disais-je, on passe de meilleures nuits qu'en France.
Eh non! ce sont de meilleurs jours.
La Bohème est un pays paisible. Dans cette atmosphère tranquille, les poumons
370 LA MOrS'AnCHIE AUTRICHIENNE.
s'épanouissent, et le sang circule plus doucement. Ce n'est pas un calme plat,
image de la mort, c'est une activité ordonnée et sans secousses qui dans sou
ensemble n'est point sans grandeur, car il y a même un caractère de majesté dans
toute masse considérable qui se déploie avec régularité. Pour cbacun en particu-
lier, c'est une vie modestement heureuse, où, autant qu'il est donné à notre nature,
il y a équilibre entre les jouissances et les désirs. Ce n'est pas le repos du cachot
ni celui du cloître; c'est un mouvement continu, exempt de soucis, celui de
l'homme qui voit un but devant lui et qui y chemine, sans que le sol tremble sous
ses pas, sans qu'au-dessus de sa tête la tempête gronde.
La Bohême est aussi un pays riche, le sol y est fertile. C'est une des contrées,
comme la France, heureusement situées dans une latitude moyenne, qui produi-
sent à peu près tout ce que réclament les besoins de l'homme, parce qu'elles tou-
chent à la fois au nord et au midi. Elle récolte du vin qu'on vante, quoique le cru
de Melnik ne soit pas propre à faire oublier les nôtres. Grâce à la betterave, elle
produit du sucre aussi bien que les Antilles. Les entrailles de la terre y recèlent
des richesses incomparables. La Dohème est adossée aux montagnes appelées
rErzgebirge, parce qu'elles sont métallifères par excellence. C'est au milieu de
rErzgcbirge qu'est le classique Freiberg, où tout ingénieur de mines doit faire un
pèlerinage, comme autrefois tout bachelier espagnol à Salamanque. On y trouve le
fer et le plomb, le cuivre et l'étain, l'argent lui-même. Les mines d'argent de
Joachimsthal, à deux pas de Carlsbad, ont une grande renommée; bien des mil-
lions en ont été retirés. C'est le nom de Joachimsthal qui a fait celui de thaler,
adopté aujourd'hui encore pour l'unité monétaire en Prusse, et, par corruption,
celui de dollar, quoique, il faut le dire, si le mot dollar vient de Joachimsthal, il
ne sera plus permis de rire avec le poète de ceux qui veulent qn'alfala vienne
{Vcqtms. La Bohême possède en abondance des mines de houille qui valent ou vau-
dront, quand on en tirera parti, mieux que des mines d'or. Ces trésors de la sur-
face et du fond sont presque tous exploités avec un succès croissant. Une personne
parfaitement digne de confiance m'a affirmé qu'il n'y avait pas de pays en Europe
qui, matériellement, eût fait, depuis trente ans, plus de progrès que la Bohême.
Ce caractère de quiétude qu'on retrouve dans toute la partie allemande de l'em-
pire, les populations bohèmes et autrichiennes le conserveront-elles? Je suis porté
à répondre par l'affirmative. Les révolutions ne paraissent pas devoir venir trou-
bler cette paisible ruche.
En fait de bouleversements et de revirements brusques, aujourd'hui rien ne
doit être jugé impossible. Les hommes de notre époque ont vu Louis XVI solide-
ment afTermi sur le trône après la paix de Paris, qui consacra l'indépendance des
Etats-Unis, et huit années plus tard ils l'ont revu gravissant les degrés de l'hor-
rible machine de Guillotin. ils étaient à l'Opéra lorsque Marie-Antoinette, y pa-
raissant pour la première fois, excita une admiration plus forte encore que le res
pect, et fut accueillie par l'explosion, impossible à étouffer, des hommages d'une
foule éblouie de tant de grâce et de majesté; puis ils l'ont rencontrée, les mains
liées derrière le dos, dans un tombereau ignominieux, traînée à une affreuse mort,
aux huées d'une multitude ivre de sang. Ils ont assisté aux grandes revues par les-
quelles le César moderne, à l'apogée de la puissance et de la gloire, préludait à la
campagne de Russie; dix-huit mois ensuite ils étaient les témoins des adieux de
Fontainebleau, et, après un autre intervalle de dix-huit mois, ils entendaient, de
Sainte-Hélène, le lion qui rugissait dans les tortures. Ils étaient encore assourdis
LA MOISAUCHIE AUTRICHIENNE. 371
des acclamalions dont fut salué Charles X on Alsace, quand ils l'ont rencontré sur
le chemin de Cherbourg. Il semble donc qu'en ce siècle tout renversement soit
possible. Mais, si l'on y regarde bien, on reconnaîtra qu'à toutes les calaslroplies
que je viens d'indiquer il y avait une cause préexistante. Avant la crise, tout sem-
blait tranquille et régulier, mais c'était un faux, semblant. Ici on trouve à la fois
l'être et le |)araUre. Dans la population bohème cl dans l'esprit actuel de son gou-
vernement, il n'y a aucun motif latent de désordre ; il n'y a que des raisons de sta-
bilité.
La population bohème offre les deux meilleures garanties d'ordre, l'obéissance
et la foi. Un peuple qui obéit et qui croit est à l'antipode des révolutions.
Le gouvernement autrichien, dont la Bohême est l'un des plus anciens do-
maines, s'y montre paternel. Il y est affectueux et affectionné. Il connaît ses devoirs
comme ses droits. Il a le sentiment de la direction nouvelle de la civilisation, car
il travaille avec persévérance à substituer la monarchie populaire à la monarchie
aristocratique. On pouri-ait même dire qu'il a commencé la révolution avant nous,
ou plutôt que, plaçant le progrès sous sa tulèle, il l'a empêché de prendre les al-
lures révolutionnaires. Joseph II était entré dans la carrière des réformes politi-
ques et .sociales avant qu'il en fût pratiquement question chez nous. Il est vrai que
nous pouvons revendiquer l'honneur des tentatives de Joseph II, car ce prince
agissait sous l'inspiration des idées françaises (I).
Gomme tous les novateurs, n'ayant pas pour se guider l'expérience d'autrui, Jo-
seph II commit des fautes. Son esprit se tenait trop en avant de ses contemporains.
Chez le penseur qui observe et médite, c'est une perspicacité glorieuse; chez un
roi qui a charge d'âmes et de corps, c'est une dangereuse précipitation. Le prince
qui veut rendre ses sujets heureux, au lieu de se jeter à l'avant-garde parmi les
tirailleurs et les pionniers, doit peu s'écarter du gros de l'armée. Persuadé qu'un
changement était indispensable dans la situation intérieure des peuples, et qu'ils
devaient cesser d'être parqués en castes distinctes, Joseph II, d'autorité, remania
dans un sens libéral les lois de son empire ; mais il ne vit pas que le génie propre
de ses peuples était particulièrement antipathique aux changements brusques et
aux déchirements. Il ne comprit pas assez qu'en eux il fallait ménager la foi, le
plus précieux trésor d'une nation. Il ne sentit pas qu'en heurtant les idées reli-
gieuses, il ébranlait le plus ferme boulevard des trônes. En France, où les
croyances étaient battues en brèche, où le caractère national est ardent, prompt à
s'exalter, impatient à l'excès, un roi tel que Joseph II aurait excité au début un dé-
bordement d'enthousiasme : j'ignore cependant ce qui se serait passé au dénoû-
ment. Chez des peuples d'un tempérament essentiellement doux et bon, opposé à
la précipitation, il fallait un guide plus temporiseur, même en temps de rénovation
politique et sociale.
Joseph II, pourtant, a bien mérité des rois et des peuples. Chez nous, à l'époque
où Joseph II, averti par un généreux instinct de l'orage qui s'amassait, opérait des
réformes, une cour frappée de vertige, méconnaissant les plus belles traditions de
(1) Sur une moindre échelle, M. de Hardcnberg, qui depuis s'est signalé en (pialilé
de premier ministre de Prusse, fil un pou plus lard, dans le gouvcrnemenl de la Franconie,
(les réformes libérales semblables à celles de Joseph [|. Il y mil plus de mesure et de pru-
dence, et il eutplusdesucccs.il agissait pareillemonl sous l'influcMicc des idées fran-
çaises.
372 LA M0NAUC5IIE AUTRICHIEINNE.
la monarchie française et riinmuabie tendance de la troisième race de nos rois à
affranchir le tiers-état, s'évertuait à restaurer les prétentions les plus surannées.
Turgot, qui voulait sauver la monarchie en adoptant, sauf amendement, la méthode
de Joseph II. était disgracié. Dans un accès de démence, on réglait l'avenir en or-
donnant que tous les grades de l'armée et tous les bénélices ecclésiastiques fussent
réservés aux privilégiés. L'avenir! il devait échapper à -la royauté, .du moment où
elle entendait en disposer de la sorte. Puisque des princes abusés et des ministres
présomptueux se refusaient à faire la révolution par en haut, elle devait s'accom-
plir par en bas, et l'on sait aujourd'hui avec quelles douleurs!
Sans l'avertissement donné aux rois par la révolution française, il est possible et
probable, je le crois, que l'entreprise de Joseph II, traitée comme la boutade d'un
utopiste, eût été abandonnée de ses successeurs; mais, à la faveur de cet enseigne-
ment terrible, les traditions de ce prince se sont maintenues; seulement on a ra-
lenti le pas qu'il avait trop hâté, eu égard aux allures des populations dont il avait
à se faire suivre, et l'on a moins sacrifié à la raison philosophique. Au lieu de ré-
volution, l'Autriche a une réforme royale qui s'accomplit par degrés. L'esprit
nouveau gagne du terrain à chaque instant, autant que les antiques mœurs le per-
mettent; le gouvernement le favorise de toutes .ses forces, car ici la pratique ad-
ministrative se tient constamment à l'avant des mœurs.
En droit, l'égalité devant l'administration subsiste à peu près complètement en
Autriche et en Bohème; les nobles paient l'impôt comme le reste des citoyens; tout
le monde est admissible aux emplois civils, religieux et militaires; les prérogatives
seigneuriales, et particulièrement l'autorité judiciaire des seigneurs, sont réduites
à de pures formes; seules les places de cour, auxquelles n'est d'ailleurs attachée
aucune fonction politique, sont réservées à la noblesse. Je dis en droit : si le fait
n'est pas exactement conforme au droit, si, par exemple, la majeure partie des em-
plois est donnée à des nobles, la faute en est aux mœurs, qui sont encore peu
traitables en Autriche quant au préjugé nobiliaire. La théorie du baron de Thuu-
dertentrunk est admise dans l'empire par la généralité des esprits. Elle fait loi
dans les salons, ce qui n'empêche pas ceux de Vienne d'être charmants. La loi
peut et doit préparer le remaniement des mœurs ; mais un gouvernement sage et
bienveillant, un gouvernement paternel, qui déteste la violence, prend le temps
comme il vient et le monde comme il est, sauf à utiliser le temps et à agir peu à
peu sur le monde. Il prend en considération les mœurs, même quand il aspire à
les changer. Il accepte provisoirement les idées dominantes, préjugés ou non, sauf
à les remanier graduellement. Il se garde d'y porter la hache, jiarce que ce serait
infliger de cruelles douleurs à la société tout entière, y compris ceux-là même
dont on voudrait servir la cause. Il a horreur des procédés de la convention ou de
ceux de Pierre-le-Grand. Cela, je le reconnais, n'est point ossianique, ni même
homérique, quoiqu'il s'y trouve une poésie qui ne monte pas au cerveau, mais qui
pénètre à l'âme; c'est au rebours des idées de l'école moderne, qui confond la force
avec la grandeur, la violence sur une grande échelle avec la majesté; mais c'est ce
qui assure une vie facile et douce aux populations, ce qui affermit les trônes, et
rend les dynasties impérissables. Qu'importe de sacrilier un peu de temps, lorsque
autrement il faudrait immoler le calme et le bonheur de ses sujets' Heureux le
prince de qui les populations sont persuadées, à bon droit, que leurs maux sont
ses souffrances, et leur prospérité sa félicité personnelle ! Si des causes extérieures
attirent sur lui un éclat de la foudre, combien il a lieu de s'applaudir de sa pa-
LA MONAnCIIIE AUTRICIJIENINE. 575
(ioiico cl ilo SCS niénagomonts! Alors la reconnaissance filiale des populations lui
assure un abri, et lui prodigue de tendres consolations. Quand l'empereur François
revint à Vienne, seul, sans gardes , dans sa modeste voiture , après la paix qui
suivit la rude leçon de Wagram, il tut accueilli comme un père exilé qui retourne
parmi ses enfants. On eût dit un triomphe, tant la joie était universelle. S'il eût
été de l'école de Pierre-le-Grand, 1805 et 1809 eussent fait crouler son trône.
Enfin h celte lenteur le progrès perd peu de chose; le fabuliste a raison :
Kion no sert de courir
50 août.
Carlsbad a été mille fois visité par des empereurs et des rois absolus, d'un ab-
solutisme, ceux-ci paternel, ceux-là insouciant, quelques-uns du despotisme le
plus progressif, d'autres, tels que le roi actuel de Hanovre, en l'honneur duquel
on a élevé une colonne dans le délicieux jardin des sources, du despotisme le
moins aimable et le moins intelligent. Des inscriptions rappellent la présence de la
plupart des princes modernes de la famille impériale de Russie. Le feu roi de
Prusse, honnête homme, dévoué au bien de ses sujets, y venait souvent. Derrière la
maison que j'habite, au penchant d'une colline couverte de sapins, est une toute
petite esplanade qui porte son nom, parce qu'il l'affectionnait, et d'où l'on a la plus
jolie vue sur la vallée de la Téple, sur Carlsbad, et sur les montagnes qui dominent
la ville de toutes parts.
Parmi tous ces potentats, le plus absolu, sans contredit, fut Pierre-le-Grand. 11
prit deux fois les eaux de Carlsbad. Il y vint entouré d'une cour nombreuse en 1 71 1 ,
et y revint l'année suivante, selon l'ordonnance des médecins, qui veulent qu'on
suive deux saisons, deux cures, comme ils disent, par une expression qui m'a paru
quelque peu gasconne. Pierre-le-Grand a laissé des souvenirs à Carlsbad. L'homme
qui a eu la puissance de pétrir entre ses mains une nombreuse population et de
mettre au monde le plus gigantesque des Ëtats modernes, ne pouvait paraître
quelque part sans y marquer sa trace. 11 montra ici ce corps de fer et ce caractère
de bronze qui firent de lui tour à tour le soldat du capitaine Lefort, le charpentier
de Saardam, le dominateur de l'aristocratie moscovite, le vainqueur de Charles XII,
l'exterminateur des strélitz, le jaloux et sévère époux de Catherine, le bourreau de
son propre fils, et enfin le créateur d'un colossal empire.
Un jour il s'avisa de grimper sur le Ilirsclicn Spmiir/ (Saut du Cerf). C'est un
rocher escarpé du haut duquel une tradition rapporte ([ue se précipita un cerf,
pour indiquer à Charles IV la célèbre source du Sprudel, jusqu'alors inconnue, dit
cette légende menteuse (1). Un autre l'eût gravi à pied, et eu ce temps où l'on no
trouvait pas autour de Carlsbad tous ces petits sentiers tracés par la politesse des
bourgeois de la ville, ou par des baigneurs reconnaissants, même à pied c'était diffi-
cile. Pour augmenter la difficulté, il jugea bon d'escalader le rocher sur un cheval
de paysan,, sans selle, harnaché pour la charrue. Curieux de voir travailler les ma-
^1) Suivant une autre tradition moins mythologique, Charles IV chassant un cerf, un
(les chiens do la meute tomba dans la source, dont la température est très-élovéc (75 do-
grés cenligradcs), et poussa dos cris qui allirèroni ratlention des go-ns do rcmpcreur, et
firent reconnaître le Sprudel.
574 LA MONARCHIE AUTmCHIENNE.
çons bohèmes, peut-être pour donner une leçon aux siens, il monta, un antre jour,
sur un échafaudage dressé pour recrépir une maison qui existe encore, à l'enseigne
du Paon. Un des maçons, dans son enchantement de se sentir près d'un aussi grand
souverain, s'étant pris à rire de bonheur, le czar lui jeta au visage une truelle de
mortier. La cour de Vienne lui ayant envoyé une provision de vin du Rhin, il ne
voulut pas l'accepter, parce qu'on ne l'avait pas qualifié d'empereur; mais il en
agréa des États de Bohème pour le donner à la compagnie des arquebusiers. Il fut
décidé que le cadeau du czar serait le prix d'un tir à la cible. Le czar voulut être
de la partie. Le marqueur, à la vue du coup de sa majesté, qui fut le meilleur de
tous, se mit à sauter de joie. Ne se souvenant pas de la danse de David devant l'arche,
le czar se tint pour offensé, et, aussitôt franchissant la barrière avec la rapidité de
l'éclair, il coucha en joue le malheureux, et il allait le tuer, lorsque l'interprète
intervint pour expliquer que les cabrioles du marqueur n'étaient pas plus irrévéren-
cieuses que le rire du maçon.
La colère du roi, comme dit Salomon,
Esl terrible
Marienbad, le 1" septembre 1840.
.le suis ici à une ou deux lieues du château de Kœnigswart, propriété de M. de
Metternich, qui l'habite en ce moment avec la plupart des ambassadeurs près la
cour d'Autriche. De toute la carrière, si riche en événements, de M. de Metternich,
une des choses qui me frappent le plus quand je songe à mon pays, c'est que depuis
trente-cinq ans il dirige la politique de l'Autriche.
Cette permanence des mêmes hommes au pouvoir n'est point rare sur la rive
droite du Rhin. Il faut dire aussi que, dans ces États, l'autorité est entre les mains
de personnages d'une capacité éprouvée. Les sommités de l'administration autri-
chienne en particulier sont occupées par des hommes réputés les plus capables de
la monarchie; ils sont parvenus à leurs postes par degrés, en passant par les grades
intermédiaires; ils savent commander à leurs inférieurs, parce qu'ils ont été à la
place de ceux qui reçoivent aujourd'hui leurs ordres.
Une des plus grandes lacunes du gouvernement parlementaire de la France, c'est
que la nécessité de préparer les hommes d'État à leur rude métier n'y esfe pas
prévue. Anomalie étrange! pour être médecin, procureur, marchand ou simple ar-
tisan, il est reconnu qu'il faut un apprentissage, et il est posé en principe qu'on
est, de plain-pied, gouvernant suprême, ministre enfin. C'est une science que
chacun a infuse. Nous sommes trente-cinq millions en France qui possédons ce don
du ciel.
Les choses en sont même à ce point qu'avoir fait un apprentissage est un titre
exprès d'exclusion pour les fonctions les plus hautes Qu'un homme figure dans
l'administration comme préfet ou comme directeur d'une division dans un minis-
tère, par cela même il est impossible d'en faire un ministre. Qu'il n'ait jamais touché
aux fonctions publiques, qu'il les ait évitées, qu'il ne sache pas l'a h c des affaires,
oh ! alors il est parfait pour gouverner. Ouvrez la porte à deux battants ! Quel porte-
feuille esl du goût de l'honorable membre? Lequel des grands portefeuilles, s'en-
tend; car pour le commerce, les travaux publics ou l'instruction publique, c'est-à-
dire pour les trois ministères desquels la France attend le plus, fi donc! on ne se
LA MONARCHIE AUTRICHIENNE. 3 7;;
dérange pas pour si peu. En acceptant un de ces trois postes, on s'expose à passer
pour une doublure.
C'est une ciiarniante expression que celle du vocabulaire aduiinislralit', qui dit
président-né, nieiubre né, juiur indiquer une attribution inliérenle de droit à telle
ou telle fonction. Cola se dit par métaphore, mais maintenant on est ministre-né,
sans figure de rhétorique et à la lettre.
Puisque la politique est comme une armée où l'on s'enrôlerait maréchal de
France, il serait à désirer qu'une loi créât une île Baralaria où les ministres expec-
tants feraient une certaine station. On y débuterait, non pas avec le titre de secré-
taire-général ou de sons-secrétaire d'État, mais avec celui de ministre, de ministre
à portefeuille. De bon bourgeois pérorant d'une façon diserte, on deviendrait, sans
transition, excellence pour les huissiers, monseigneur pour les pauvres hères qui
aspirent à devenir commis. On aurait 80,000 francs de traitement, et il y aurait
un président du conseil îi 120,000 francs. Cela ne coûterait pas plus d'un million ;
ce serait pour rien; les novices s'y feraient la main. On sauverait ainsi bien des
meurtrissures à cette pauvre France.
Si j'avais l'honueur d'être député, par amendement à ce projet de loi, je deman-
derais que tous les minisires en expectative, appartenant à l'opposition, fussent tenus
de mettre en pratique, dans cette île, pendant trois mois, les doctrines par eux pro
fessées durant leur carrière opposante. Quanta la population de l'Ile en terre ferme,
elle se formerait naturellement, pendant le même délai, des électeurs qui leur au-
raient donné leur voix.
Carlsbad.lO septembre.
DO GOUVERNEMENT AUTI5ICHIEN AU POINT DE VUE DU PROGRÈS.
Au nom du progrès à la cause duquel la France s'honore d'être dévouée, la po-
litique de l'Autriche a souvent été qualifiée sévèrement. Un sujet autrichien, homme
éclairé, qui connaît le gouvernement de son pays et qui ne déguise pas l'admiration
que ce gouvernement lui inspire, me disait à ce sujet que la politique autrichienne
ne s'écartait des idées de l'école moderne qu'en ce qu'elle limitait le domaine de
l'innovation. « En France, me disait-il, l'école de la révolution avait cru que tout
absolument était à changer du blanc au noir. Nous croyons ici qu'il y a dans la
société des points fixes auxquels il n'est pas permis de toucher. «
Beaucoup de choses changent sur la terre; les connaissances humaines s'agran-
dissent, leurs applications se multiplient, l'homme étend son empire sur le globe
qui lui a été assigné pour demeure; il apprend chaque jour à le mieux exploiter;
mais le petit monde, le cœur humain, faisons-nous des progrès indéfinis dans l'art
de le connaître et de le maîtriser?
Sans doute, à mesure que la civilisation s'avance, l'homme devient plus apte à
porter le poids de .sa propre personnalité ; et l'ordre social, ayant ainsi des garanties
individuelles de plus en plus fortes dans le for intérieur de chacun, semble avoir
moins besoin de garanties légales et publiques. Chacun étant plus habile en moyenne
dans le gouvernement de soi, on est tenté d'en conclure que la société peut se
gouverner elle-même. A cet égard pourtant il importe de faire une distinction.
L'homme se dépouille graduellement des habitudes grossières et des penchants
brutaux de la vie sauvage. Les passions qu'on pourrait appeler animales s'en vont.
576 LA MOMARCniE ALTKlClïIENrVE.
L'ordre public a commencé et conlinuera de plus en plus à se passer de rassistance
du glaive. En cela le progrès est manifeste, et la raison individuelle substitue
heureusement sa sanction volontaire aux prescriptions impéralives des pouvoirs
publics.
Bien plus, les sentiments généraux s'élargissent, le cercle de nos affections s'é-
tend, le noble sentiment de l'universelle fraternité des peuples gagne du terrain;
mais le fond du cœur humain reste le même. Parmi les passions primordiales qu'il
recèle dans ses plis, celles qui sont plus humaines, je veux dire plus spéciales à
l'homme, plus particulières à notre nature d'être raisonnable ou plutôt raisonneur,
celles qui sont les attributs, non de la bête, mais de l'autre, comme l'un des de
Maistre a appelé l'âme, il en est un grand nombre, et des principales, qui ne chan-
gent guère; elles se combinent dans un ordre différent, elles sont mobiles dans
leur objet, mais leur essence et leur énergie restent les mêmes. Si elles se sont
tempérées, c'est dans les formes extérieures; si elles se sont polies, c'est à la sur-
face. Chez les peuples modernes, la jalousie et l'ambition dévorent les âmes avec
la même ardeur que chez les Romains et les Grecs. Elles n'ont plus le poignard à
la main, elles ne versent plus le poison ; mais, pour ne plus recourir aux sicaires
,et à l'art de Locuste, elle* ne sont guère moins insatiables ni moins acharnées que
dans les temps anciens. Si elles n'assassinent plus le corps, elles s'attaquent à
l'honneur. La calomnie leur tient lieu de stylet, ou les sert tout aussi bien que le
suc des plantes vénéneuses. Elles sont plus remuantes que jamais; elles intriguent
autant qu'à toute autre époque et se soucient aussi peu de troubler la paix publique
et de bouleverser l'Etat; et, ce qui les rend plus formidables que dans le passé, elles
fermentent au fond d'un nombre infiniment plus grand de poitrines
A cette force dissolvante qui au lieu de diminuer augmente, il est indispensable
d'opposer une grande force de cohésion. De là, la nécessité, aussi flagrante de nos
jours que dans les temps anciens, d'une autorité politique et d'une autorité reli-
gieuse. Ainsi les sociétés modernes ne sauraient se passer ni de l'autel, ni du trône.
Toute société qu'on essaierait d'édifier sans recourir aux deux principes de l'obéis-
sance et de la foi ne durerait pas.
Il faut savoir obéir, ne fût-ce que pour apprendre à commander. Parmi ces
caractères inflexibles qui ne veulent point reconnaître de supérieurs, combien en
a-l-on vu qui ne fussent pas à la merci d'influences subalternes, méprisables
quelquefois? La foi est indispensable à chacun des membres de la famille humaine,
car pour tous, sans exception, la démonstration a ses limites. Ceux qui se piquent
de ne point avoir de croyance, sont de fait, le plus souvent, les plus crédules des
mortels. Ils ne croient pas en Dieu, mais ils croient en M"" Lenormand, ou en leur
propre étoile, ou à leurs songes. Ils se refusent à admettre, autrement que sur
une preuve purement rationnelle, qu'il faille honorer Dieu et aimer ses semblables;
ils acceptent de confiance et aveuglément ce que leur insinue leur envie ou leur
ambition, qu'il est permis de troubler les sociétés, de renverser l'autel et le foyer
domestique près desquels l'humanité est toujours venue chercher un abri.
A ce sujet, l'interlocuteur que je citais tout à l'heure, répétant une pensée que
je crois tirée de saint Augustin, me faisait remarquer que l'incrédulité était une
foi tout comme la croyance, mais une foi négative, une foi tournée à l'aigre. L'athée
croit, il croit de conviction non raisonnée tout aussi bien que le plus fervent
catholique, il croit le contraire du reste de ses semblables; mais il croit tout autant
et avec moins de preuves absurément : l'incrédulité, enfin, n'est que de la crédulité
LA. MON/inCIIIE AIITRÏCIIIENÎNK. 577
à rebours. II se poul que le raisonnement pur ne démontre pas niatliématifiucmeni
l'existence de Die» et les dogmes de la religion ; c'est que la foi n'est pas une affaire
de raisonnement. La faculté de raisonner qui a été départie à l'homme, est bornée.
An delà d'un certain point elle no suffît plus, et, pour établir la certitude, il faut
invoquer l'aide du sentiment. Vous dites qu'il n'est pas possible d'établir, avec
toute la rigueur d'une inilexible logiciue, qu'il est un Dieu, et que les préceptes
religieux admis par les peuples civilisés sont exacts : soit. Mais est-ce qu'il n'est
pas plus impossible encore de prouver contre le sentiment universel des hommes,
contre la clameur de notre propre conscience, qu'il n'y a pas de Dieu et que les
idées religieuses sont des duperies?
Voilà donc deux principes immuables du gouvernement des sociétés humaines :
l'obéissance et la foi. Les formules de ces principes peuvent varier selon les temps
et les lieux, mais vainement on tenterait de remplacer ces principes eux-mêmes
pour fonder un ordre social. Toute politique qui prétendrait faire abstraction de
ces deux principes serait fausse, et mériterait d'être énergiquement repoussée,
quand même elle se présenterait sous les séduisantes couleurs du progrès. Par ce
motif, on ne peut faire un crime à l'Autriche de ce qu'elle a repoussé les innova-
tions de l'Europe occidentale, qui consistaient à supprimer la foi, ou à retourner
l'obéissance sens de.ssus dessous, en faisant du gouvernant l'inférieur du gouverné.
Il y a un mot de l'empereur François qui flt sensation, et qu'on a interprété
comme une profession d'amour pour l'ignorance. Parlant aux professeurs de
Laybach,ce prince leur déclara qu'il n'aimait pas les savants (den gclehrten stand).
Il voulait dire qu'il n'aimait pas la littérature et les lettres. Comme l'a remarqué
M. Saint-Marc Girardin, dans son ouvrage sur V Instruction intermédiaire en Alle-
magne, " ainsi expliqué, le mot peut paraître encore impertinent, mais ce n'est plus
un blasphème contre toute la civilisation. L'empereur François préférait les sciences
aux lettres, les études qui se font en vue d'exercer un métier et un état aux études
dites libérales qui ornent et développent l'esprit. Il était un partisan de l'instruc-
tion usuelle, un des adversaires de l'instruction classique, voilà tout ce que veut
dire le mot de Laybach. » Ce qui prouve la parfaite exactitude du commentaire de
M. Saint-Jîarc Girardin, c'est qu'en Autriche l'instruction primaire est obligatoire.
La loi punit les parents qui n'envoient pas leurs enfants à l'école. L'instruction
pratique et professionnelle y est encouragée, u Le gouvernement autrichien, dit
M. Saint-Marc Girardin, s'efforce de donner au peuple cette instruction qui apprend
à l'homme à mieux se servir de ses forces et de celles de la nature, qui fait les
bons ouvriers, les bons laboureurs, et non cette instruction qui agace l'intelligence,
qui lui apprend à examiner, à raisonner, à douter. Voulez-vous être mécanicien,
manufacturier, agriculteur, architecte, vous trouverez à cet égard, en Autriche,
tout ce qu'il vous faut, écoles, collèges, professeurs, laboratoires, collections. Voulez-
vous être avocat, publiciste, homme de lettres, c'est-à-dire raisonner, discuter,
douter, allez ailleurs, allez bien loin, etc. "
C'est ainsi que se manifeste en Autriche cette sollicitude extrême pour l'obéis-
sance et pour la foi. Je fais ici non l'office d'apologiste, mais celui d'historien. Je ne
juge pas les faits, je les signale. Le Français est le peuple le plus raisonneur de la
terre. En France donc un pareil système serait détestable et détesté, mais en
Autriche la population paraît pleinement l'accepter; quant à présent, elle est
heureuse et contente. S'il fallait juger cette politique d'un mot, je ne dirais point
qu'elle est rétrograde; c'est une prudence ombrageuse qui, sans exclure le pro-
378 LA MONARCHIE AUTRïr.niENNE.
grès, le limite non -seulement dans la rapidité de ses allures, mais dans l'amplilndc
de son objet.
A côté des principes d'ordre qni sont éternels, que tout bon gouvernement doit
s'efforcer de préserver d'atteintes fâcbeuses, et au maintien desquels le gouverne-
ment autrichien se consacre avec une vigilance qui rappelle celle du dragon des
Hespérides, il y a des faits qui changent et vont se perfectionnant sans cesse. Dès
lors les règles du gouvernement, directement ou indirectement relatives à ces faits,
doivent successivement se modifier. Bien plus, les principes fondamentaux des so-
ciétés, tout en restant fixes dans leur essence, se transforment extérieurement pour
.s'adapter à ces faits mobiles. De là des causes actives et incessantes de mobilité et
de progrès dans les institutions politiques et sociales.
Le changement le plus visible qui s'opère dans le monde est celui qui provient
du perfectionnement du travail agricole, manufacturier et commercial, et de l'a-
grandissement des connaissances humaines; c'est ce qui répand le bien-être et les
lumières. Delà des transformations dans les institutions politiques et sociales, dan?
les règlements internationaux et dans les lois intérieures des Étals. Il en résulte
une modification de plus en plus profonde dans les rapports de peuple à peuple, et
dans ceux des diverses classes au sein de chaque nation. Le progrès de l'industrie,
qui est éminemment pacifique, et l'initiation d'un nombre d'hommes toujours
croissant aux mystères de la science, qui se plaît au sein de la paix, tendent à
abolir la guerre entre les peuples, et effacent chez chacun d'eux les mœurs, les ha-
bitudes et les lois militaires. Par cette même iniluence, et bien entendu sous l'in-
spiration sublime du sentiment religieux, la relation de supérieur à inférieur,
formule du principe d'obéissance, éprouve une continuelle métamorphose. C'est
ainsi que l'ouvrier d'esclave est devenu serf, de serf salarié, et qu'aujourd'hui dans
l'Europe occidentale, devant la loi, il est l'égal des descendants des plus illustres
familles et des plus grands dignitaires de l'État.
Tant que l'industrie et la science, sa sœur, qui l'éclairé, ont été dans l'enfance,
le but principal de l'activité des peuples a été la guerre. C'était par la guerre et la
conquête qu'on recherchait la richesse. La guerre seule procurait la distinction. La
tendance, naturelle aux chefs, de manifester leur supériorité par le luxe extérieur
ne pouvait se satisfaire que par l'asservissement du plus grand nombre, puisque le
travail d'un homme produisait infiniment peu. La noblesse militaire, qui, après
(ont, rendait aux serfs le service de les protéger contre les nobles des pays voi-
sins, se croyait en droit de leur prescrire, en échange, les plus rudes labeurs. Elle
vivait à leurs dépens, en leur imposant des dîmes, des droits seigneuriaux, mille
redevances .sous divers prétextes. Écrasées de fatigues et courbées sous le joug, les
masses étaient avilies moralement, privées de toute culture. Hors de l'industrie,
il n'y a pas de société possible sans une majorité de vihiins servant de marche-
pied et de matière taillable à une minorité dominatrice. Sans l'industrie, l'égalité
serait à jamais une chimère, la liberté un rêve mensonger.
Avec l'industrie, dont la science est inséparable (et, par l'industrie, j'entends
l'agriculture aussi bien que le commerce et les manufactures), tout peut, tout
doit prendre un nouvel aspect. L'intérêt bien compris d'un peuple est que ses voi-
sins soient riches, afin qu'avec eux il soit possible d'accomplir de vastes échanges.
Ces échanges, moyennant certaines conditions aisées à remplir, étant profitables
aux deux parties, il s'ensuit qu'un peuple s'enrichit alors en enrichissant les pe»i-
ples qui l'entourent. En un mot, sons le régime industriel, les rapports interna-
LA MONARCHIE AUTRICHIENNE. 579
tionaiix peuvent être basés sur l'idée de coinniunauté d'intérêt et d'association,
tandis que, dans le régime purement militaire, la politique internationale a la
spoliation pour but, l'oppression pour moyen. Avec l'industrie, la grande pensée
do l'unité de la famille humaine enseignée par le christianisme peut recevoir une
consécration terrestre, car les peuples deviennent frères; avec la guerre, étranger
est synonyme d'ennemi.
De même pour la politique intérieure. Quand l'industrie est la commune res-
source de la société, quand les esprits et les mains y sont dressés, quand une
grande quantité d'intelligences, consacrées h son avancement, reculent indéûni-
ment les limites de sa puissance productrice, les besoins de tous peuvent être mu-
tuellement satisfaits sans que nul éprouve de dommage. La société pouvant géné-
reusement rétribuer ses chefs sans se condamner à des privations et à des sacrifices .
le faste des grands n'est pas acheté par les larmes des inférieurs. Celui qui possède
de nombreux instruments de travail, — c'est la définition la plus vraie et la plus
profonde des capitaux, — peut s'enrichir sans exploiter son serviteur, en l'élevant
h l'aisance, au contraire. Chacun portant son activité sur les choses, l'homme cesse
d'être opprimé. C'est la nature qui est exploitée, ce n'est plus le genre humain.
L'homme n'asservit plus son semblable. Ce sont les éléments qui, asservis et tra-
vaillant à la place de l'homme, le dispensent des plus pénibles labeurs. La méca-
nique, la chimie et la physique se coalisent pour diminuer les fatigues de l'homme
et accroître le fruit de .ses efforts. Et, si l'organisation sociale est équitable, chacun
peut espérer quelque loisir pour se livrera la culture de son esprit et de son âme.
Alors s'ouvre un régime où l'homme, développant ses facultés et ses forces, peut
les faire servir à son bien-être, à sa dignité, au bonheur de ses semblables comme
au sien propre. C'est l'ère de la vraie liberté, de celle qui seule est digne d'ex-
citer l'amour et les transports de l'espèce humaine. Tel est l'avenir qui est au mo-
ment de commencer pour l'Europe, pourvu que le progrès moral suive le progrès
matériel ; doux et brillant avenir qui aura été enfanté au milieu de bien des dou-
leurs et des angoisses !
Ces idées générales de perfectibilité sociale par l'industrie et par la science sont
aujourd'hui pleinement admises par le gouvernement autrichien. Autant il s'est
montré adverse aux théories qui venaient, au nom du progrès, attaquer l'obéis-
sance et la foi, autant il est jaloux de modérer et de ralentir tout mouvement in-
tellectuel qui pourrait ébranler ces principes suprêmes, autant il est l'ami du pro-
grès à l'égard de l'industrie et de la science applicable.
J'arrive maintenant aux conséquences politiques pratiques de ces généralités.
La prééminence acquise à la science et à l'industrie sur la guerre entraînait né-
cessairement la suppression des privilèges qui dérivaient de la conquête ou qui se
motivaient par les nécessités absolues ou traditionnelles du système guerrier. A
cet égard j'ai déjà dit que le gouvernement autrichien était sagement progressif.
L'Autriche gravite évidemment vers la monarchie populaire, c'est-à-dire vers l'abo-
lition des privilèges et vers l'application franche de l'égalité devant la loi. Mais le
progrès et la diffusion de la science et les miraculeux perfectionnements de l'in-
dustrie provoquent d'autres conséquences encore. Non-seulement les rapports doi-
vent se modifier entre les classes privilégiées et le tiers-état; mais aussi, entre le
gouvernement et la population, les relations doivent devenir autres. La publicité
et le contrôle doivent être inaugurés. Le régime représentatif doit s'organiser.
Jusqu'à présent le gouvernement autrichien ne s'est pas montré favorable à ces
7iS0 LA MONARCUÏE AtTIlICIllEISISE.
tendances. A l'égard de la publicité, l'empire d'Autriche est à peu près comme si
rimprinierie n'avait pas été inventée. C'est un gouvernement de mystère; ses
finances, par exemple, sont un dédale où personne n'a encore pénétré ; il n'y a pas
en Europe un seul banquier qui en connaisse le secret. Ces traditions ténébreuses
ne sauraient durer davantage. De même le contrôle est nul, et la représentation
directe des divers intérêts aussi insignifiante que possible. Si sous tous ces rap-
ports le gouvernement autrichien n'a pris aucune part au mouvement général de
l'Europe, il faut l'attribuer à ce que la représentation, jointe à un certain degré
de publicité et de contrôle, lui a paru identique avec le régime parlementaire à
l'anglaise, que nous avons adopté. Or le gouvernenient impérial est franchement
hostile aux institutions parlementaires.
Il y a cependant une différence entre le régime représentatif et le gouvernement
parlementaire. J'insiste sur cette distinction entre le parlementaire et le représen-
tatif Il n'est pas possible à un gouvernement sensé de ne pas admettre des formes
représentatives dans le sens littéral de ce mot. On peut même dire que, dans le
passé, tous les gouvernements réguliers ont été jusqu'à un certain point représen-
tatifs, c'est-à-dire qu'ils ont reconnu des organes à tous les intérêts dignes d'être
pris en considération. L'essence du gouvernenient représentatif, c'est que les ci-
toyens soient groupés selon l'affinité de leurs intérêts, et que chaque intérêt ait sa
représentation distincte, ses organes, ses droits; chaque citoyen concourt alors,
non à diriger le gouvernail de l'État, non à tenir ou à renverser la balance de l'Eu-
rope, mais à administrer ou à contrôler les affaires spéciales du cercle dans lequel
sa vie est enfermée, et d'où il ne songe pas à sortir, quoiqu'il en ait la liberté.
Chacun alors est non pas un dix-millième ou un millionième de Richelieu, en sup-
posant que des milliers ou des millions de particules se rencontrant par hasard,
comme les atomes crochus d'Épicure, puissent faire un homme de génie, mais un
membre plus ou moins haut placé, plus ou moins actif, plus ou moms puissant,
d'une communauté englobée elle-même dans une autre plus vaste qu'englobent
successivement d'autres de plus en plus spacieuses jusqu'à la dernière qui est
l'État. Tous ces corps, s'enveloppant les uns les autres, réagissent les uns sur les
autres à la façon des sphères planétaires qui, entourées de satellites, sont elles-
mêmes groupées autour du soleil et composent avec lui une majestueuse unité.
Le système représentatif ainsi entendu se prête à bien des formes de gouverne-
ment, et le régime parlementaire proprement dit n'en est lui-même qu'une forme
particulière. Indissolublement lié à la loi d'égalité, inséparable de la publicité et
du contrôle, c'est-à-dire, 1° d'une liberté réglée, comme toute liberté doit l'être,
d'exprimer ses opinions, et 2° de l'intervention d'assemblées votant l'impôt et re-
cevant des comptes (ce qui ne signifie pas qu'elles dussent nécessairement être en
permanence et tracer le budget en détail, tous les ans), il doit servir de base un
jour, prochainement, à l'organisation politique du monde entier.
Le gouvernement autrichien viendra comme les autres au régime représentatif ;
mais il est infiniment peu aventureux, la précipitation est le moindre de ses pen-
chants. Quand le besoin s'en fera sentir dans l'empire, quand les populations le
réclameront, il prendra son parti de bonne grâce. Jusque-là, un peu par ménage-
ment pour les habitudes, les idées et les préjugés même de ses sujets, et beaucoup
par l'effet de ce sentiment gravé dans le cœur humain, en vertu duquel on
n'aime pas à se dessaisir des pouvoirs ([u'on possède, jusque-là, dis-je, il s'abs-
tiendra.
LA MOINAnCllHi; AtTUICIlIENiNE. 58 1
r.iirlsbad, 15 scplcnibrc.
Pour cilei' îles c\euiples piopros à luonlror tiue clioz le goiiveriieiiienl auliicliien
ramoiir clo l'ordre et l'espril de conservation ne paralysent pas le sentiment du
progrès et l'instinct de l'avenir, et de même qu'en lui la disposition aii\ ménage-
ments se concilie avec une décision ferme, je n'ai que l'embarras du choix. J'en
mentionnerai de préférence deux qui touchent à des questions fort intéressantes
pour la France.
En Bohème, la pensée dominante de l'autorité est d'améliorer la condition des
[laysans, qui, il y a un demi-siècle, était misérable. Tel fut le principal objet des
réformes de Joseph 11. Sa mère, Marie-Thérèse, y avait préludé par diverses mesures
de législation et par dillerenles créations, au nombre desquelles on remarque les
greniers, qui portent encore son nom. où l'on lient constamment en réserve ce qui
est nécessaire aux semailles. Le gouvernement actuel continue l'œuvre. Rien n'est
négligé pour constituer une sorte de gentry, comme diraient les Anglais. Dans le
but de fonder cette classe de propriétaires fonciers possédant une suflisante indé
pendance vis-à-vis des seigneurs, on a interdit à ceux-ci la faculté d'acheter les
terres des paysans; mais l'on ne s'est pas borné là. Il était probable que les
paysans voudraient diviser indéfiniment leurs terres entre leurs enfants. Ainsi, le sol
eût été morcelé, réduit en poudre. La population des campagnes, condamnée à vé-
géter, comme les Irlandais, sur un sol en lambeaux, fût restée à la merci des nobles.
Il fallait donc arrêter le morcellement du territoire au delà d'un certain point, et
c'est le parti que l'on a pris. Toute propriété dont la contenance n'est que de qua-
rante metzen (sept hectares et demi) est indivisible même par hérjtage (1). Au-
dessous de ce terme, pour qu'elle soit partagée exceptionnellement,' il faut un
ensemble de formalités et de consentements légaux qui ne sont accordés qu'à bon
escient.
Je n'affirme pas que cette solution autrichienne soit celle qui convienne à la
France ; mais je ne puis m'empêcher de déplorer que chez nous la division du sol
soit poussée à l'infini sans qu'on prenne aucune mesure pour la limiter. En France,
sous la législation actuelle, toutes les forces poussent au morcellement; aucune
mesure n'a été adoptée, ni même proposée pour encourager l'agglomération des
parcelles. La production absolue du sol a augmenté assurément sous l'influence d(!
la division ; mais, prise dans son ensemble, l'opération est, dans beaucoup de
cas, mauvaise, en ce sens que l'accroissement des produits n'est pas en rapport
avec l'immense quantité de travail dont le sol est devenu l'objet. Sur certains
points la division est déjà telle que l'emploi de la charrue n'est plus possible.
Les labeurs de l'homme se substituent à ceux des animaux et des machines.
Nous rétrogradons jusqu'au temps d'avant Triptolème (2). D'ailleurs, par l'elTet
(1) Cela ne veut pas dire que le père soit forcé de la léguer à un seul de ses enfants,
au détriment des autres. Celle rcslriclion relative à rexploilation n'a aucun rapport avec
le partage de la fortune palernelle.
(2) Dans quelques localités, et notamment dans les environs de Paris, on en est venu à
ce point, non-seulement que la culture à la charrue est abandonnée, et (ju'il faut, comme
il y a trois mille ans, cultiver à bras, mais aussi que la propriété ne peut plus supporter
les moindres opérations légales. Il y a bon nombre de parcelles qui ne valent pas la peine
de passer un acte, et dont, par conséquent, la propriété a cessé de se constater légalement.
38a I-A MONARCHIE ALTRICHIENNE,
de ce système, raliuienlalinn publique est mal pourvue à quelques égards (1).
Certainement l'une des plus heureuses conséquences de la révolution française a
été de rendre les ouvriers des campagnes propriétaires d'une grande partie du sol.
Les franchises nationales tendent ainsi à se fonder sur la base solide de l'aisance,
et la liberté par là fait cause commune avec l'ordte. Cependant il ne faut pas que
le résultat de l'émancipation soit d'attacher matériellement les cultivateurs à la
glèbe, et que le progrès de l'indépendance individuelle tourne au détriment de la
civilisation; or, c'est ce qui arriverait si la constitution de l'agriculture condam-
nait l'homme à effectuer de ses bras les travaux pénibles dont il était parvenu à se
décharger sur le bétail ou sur les machines. Le paysan deviendrait ainsi une bête
de somme. Il ne faut pas non plus que la société, sous prétexte de progrès, manque
des denrées qui sont le plus indispensables à l'hygiène publique. Au surplus, le
principe d'association permet de combiner la division de la propriété avec l'emploi
des moyens de culture les plus puissants, les plus féconds et les plus libéraux, je
veux dire les plus propres à soustraire l'homme à l'oppression de la matière, oppres-
sion qu'il subit toutes les fois qu'il accomplit des ouvrages de force.
Autre exemple : Rien ne mérite l'attention du pouvoir plus que rinstruclion
publique. C'est elle qui façonne les citoyens à la vie active. Un gouvernement qui
ne la surveille pas de près, qui ne .s'occupe pas de la tenir en harmonie parfaite
avec les besoins futurs de la société, par la nature de l'enseignement et par une
habile répartition des sujets entre les diverses carrières, ne mérite pas son nom,
car on cesse de gouverner quand on n'est plus le maître de l'avenir. Or, il y a
quelques années on s'aperçut, en Bohême, d'une disproportion de plus en plus
marquée entre ce que j'appellerai les produits de l'éducation et les besoins de la
société. Le nombre des jeunes gens qui se destinaient aux professions dites libé-
rales dépassait celui des places vides dans ces carrières. On était menacé d'une
nuée d'avocats sans causes, de médecins sans malades, d'aspirants fonctionnaires
sans fonctions; on était ainsi au moment d'avoir des mécontents, et par conséquent
des éléments de désordre. Pendant ce temps les arts utiles étaient négligés, et le
premier des arts, celui qui fait la force des empires, l'agriculture, restait particu-
II y a des parcelles imposées à 5 cenlimes, il y en a qui le sont à moins encore. On en
trouve dont le revenu est moindre que le coût d'un averlissement du percepteur des con-
tributions. Une parcelle taxée à 5 cenlimes vaut 15 .à 20 fr. Or, dans l'état actuel des
choses, pour opérer la purge , même incomplète , qui peut s'effectuer sous notre régime
hypothécaire , les frais s'élèvent à 80 francs environ : de sorte que, pour s'assurer, même
imparfaitement, la propriété d'une de ces parcelles, il faut encourir accessoirement une
dépense quadruple de ce qu'elle vaut. Ceci explique pourquoi il se reconstitue si peu, je
ne dis pas de grandes, mais de moyennes propriétés, d'une dimension suffisante pour que
l'on y applique les bonnes méthodes agricoles.
D'après un travail inséré dans la Revue des Deux Mondes (IV'= volume 1856), sur
l'étal de la propriété en France, M. Léon Faucher a cité la commune d'Argenteuil, près
de Paris, où il existe des parcelles de la contenance d'un demi-arc , d'un quart d'are
(2 mètres 50 centimètres sur 10 mètres), c'est-à-dire de la grandeur d'une chambre, et
dont le revenu est de 9 centimes, 6 cenlimes, 5 centimes, ce qui suppose un impôt d'un
centime. On voit souvent, sur les affiches de vente , autour de Paris el dans les départe-
ments, des parcelles dont la mise à prix est de 6 fr., 8 fr., 10 fr., et les frais indispeusables,
pour que l'acquisition soit régulière, sont de 110 fr. environ, y compris, je le répète, 80 fr.
de purge hypothécaire.
(1) Notamment à l'égard de la viande.
LA niuNAïu'.iiii: AtxnictimiN.^E. 385
lièrcnienl cii souirraiRO. Voici coiiiiiiciil on loinédiu à ce double mal : la Bohème
complail alors vingt-six élablisseiuenls conespoiidanl à nos collèges. On les
réduisit à dix-huit, et le prix de renseignement y fut augmenté, de manière cepen-
dant Il demeurer modique. En même temps on créa à Hakonilz et à Hcichenherg
des écoles industrielles (jui relèvent de l'école polytechnique de Prague, ou au
moins (jui peuvent y envoyer leurs élèves les plus avancés. Ki\ un mot, on restrei-
gnit l'instruction classi(iue et on développa l'instruction industrielle. On ôta aux
éludes littéraires qui ornent, mais qui excitent l'esprit, pour donner aux études
qui assurent à la jeunesse une existence honorable et tilile. Par ce moyen l'équi-
libre a été rétabli ; les germes de mécontentement ont disparu, il y a eu un
homme pour chaque place et une place pour chaque homme.
Dans nos idées de l'Europe occidentale, un acte pareil serait taxé de despo-
tisme; il faut convenir cependant que ce n'est pas ce despotisme que Montesquieu
a défini en disant que c'était le sauvage qui abat l'arbre pour avoir le fruit. Celte
réforme des écoles bohèmes avait, au contraire, pour ol)jel, que les fruits [)lacés à
la cime de l'arbre vinssent à maturité, qu'ils fussent cueillis à temps, et qu'il y
eût un fruit pour chaque estomac. Je ne dis pas que le procédé du gouvernement
autrichien puisse exactement s'appliquer chez nous. Il n'est pas libéral assurément
d'amoindrir, d'autorité, l'enseignement littéraire ou de l'enchérir. Chez un peuple
ami des lettres et raisonneur comme le Français, l'accès aux études littéraires ou
philosophiques doit rester plus facile qu'en Autriche; mais, chez nous comme
chez les Autrichiens, il faut qu'à la suite ou à côlé de l'enseignement classique, il
y ait des institutions qui préi»arenl les citoyens aux professions industrielles. Tous
les jeunes gens apprendront le grec et le latin, si tels sont leur inclinalion et le
bon plaisir de leurs familles; mais en même temps ou ensuite ils se muniront aussi
de connoissances positives qui les rendent propres à la pratique des arts utiles.
L'admission dans les professions libérales, telles que le barreau, la médecine et les
fonctions administratives, devra être entourée de formalités et de conditions telles
qu'il ne puisse s'y présenter plus de novices qu'il n'y a de vacances, en tenant
compte des besoins progressivement croissants de la société. Mais il faudra éviter
de susciter des difficultés d'argent, et on devra tenir plus de compte de l'aptitude
des lils et de leurs connaissances acquises que de la fortune d(^s pères. Au surplus
c'est ce qui se pratique scrupuleusement dans quelques États allemands et notam-
ment en Prusse.
Il n'y a pas de désordre plus grand que celui qu'oQ're un pays où, à côté d'un
nombre inlini de cases vides dans l'échiquier social, il y a une cohue de personnes
déclassées ou non classées. C'est une cause de perturbalion toujours renaissante,
une source inépuisable de souffrances privées et de malheurs publics. Il faut, à tout
prix, que l'instruction publique convie la jeunesse en masse et en détail vers des
régions où chacun trouvera un gîle, qu'elle prépare un homme pour chacune des
nécessités de la société. La raison d'état le veut, le bon sens le conseille, l'intérêt
bien entendu de tous et de chacun eu fait une loi. Tel est le but que le gouver-
nement autrichien a voulu atteindre et auquel il est parvenu. Tel est celui que
nous devons nous prescrire en France, sauf à adopter à cet effet les moyens les
mieux appropriés à notre tempérament national et à nos conditions sociales.
A l'égard de la partie négative de ce programme, celle qui consiste à restreindre
le nombre des aspirants aux professions libérales en réclamaui d'eux de nouvelles
garanties de capacité, nous avons fait des essais qui ont été heureux, particulière-
384
LA MONAUCUIE AUTRICHIENNE.
ment pour la médecine. Le baccalauréat ès-letlres a été exigé des étudiants en
médecine pour qu'ils fussent aptes à prendre la première inscription, le bacca-
lauréat ès-sciences pour la cinquième. Les examens ont été rendus plus sévères.
Le savant doyen de la faculté de médecine de Paris, M. Orfila, après avoir provoqué
ces sages mesures, en a d'une main ferme et habile dirigé l'exécution, et l'entre-
prise a complètement réussi sans froissement pénible (1). Le nombre des étudiants
s'est réduit dans une proportion remarquable. Dans l'année scolaire 183 1-53, il y
avait eu 913 élèves nouveaux; dans l'année 1839-40, il n'y en a plus eu que
266 (2). Pour les facultés de droit qui sont pourtant au nombre de neuf, tandis
qu'il n'y a que trois facultés de médecine, la réforme reste à faire encore (3}.
Quant aux carrières administratives, l'œuvre n'a été qu'ébauchée. Il n'y a guère
rien de réglé, si ce n'est pour quelques corps spéciaux qui se recrutent à l'école
polytechnique ou à l'école forestière.
(1) Tout récemment, M. Villemaiii vient de mettre le comble à la réforme de l'enseigne-
ment médical en décidant que le service des hôpiluux , en qualité d'interne ou d'externe,
serait une condition de rigueur pour le doclorat.
(2) Voici le tableau des élèves nouveaux el des docteurs reçus, année par année,
de 1830 à 1840 :
ÉLÈVES NOUVEAUX.
DOCTEURS REÇUS.
Années.
Élèves.
1830-31. -
- 664
1831-52. -
- 660
1832-35. -
- 790
1835-34.
- 907
1834-35. -
- 913
1835-36. -
- 776
1836-37. -
- 548
1837-38. -
- 345
1838-39. -
- 293
1859-40. -
- 266
1840-41. -
- 259
1841-42. -
- 203
Années.
Docteurs.
1850-31.
— 502
1851-32.
— 500
1832-53.
— 282
1855-54.
— 559
1834-55.
— 587
1855-36.
— 382
1836-37.
- 585
1837-38.
— 481
1838-59.
— 576
1839-40.
— 451
1840-41.
- 583
1841-42.
- 280
Le cours d'études se composant de quatre années, la population scolaire de la faculté de
médecine de Paris était, en 1836, d'environ ô,4G0 ou 3,500 élèves; en novembre 1840, ou
n'a inscrit que 918 élèves. L'année suivante, il n'y en avait plus que 6 à 700.
Si, en 1840, le chiffre des docteurs reçus a été encore de 585, c'est que les réceptions
portaient sur les élèves de 1835 el de 1836 ; mais, dès 1841, la diminution du nombre des
docteurs a été sensible, el on pense qu'en 1842 il n'y en aura que 150 environ. A Mont-
pellier el à Strasbourg, la diminution a clé plus considérable qu'à Paris. En 1840, Mont-
pellier ne comptait en toul que Ï95 élèves, au lieu de 1,000 à 1,200, el Strasbourg n'en
avait que 96.
Dans les 20 écoles secondaires, le chiffre est inférieur à ce qu'il était autrefois. Cepen-
dant la diminution a été moins forte que dans les facultés, toute proportion gardée.
Ces résultats assurent un brillant avenir à la profession médicale. Les médecins seront
plus instruits, plus honorés el mieux rétribués.
(5) Le tableau ci-joint montre pour la faculté de droit de Paris depuis 1850 : 1" le
nombre des inscriptions prises dans le premier trimestre de chaque année scolaire par
lous les étudiants sans distinction , ce qui représente à peu près le nombre total des élu-
LA niONAIlCIIIIi: AUTRICniEISNE. 38j
Miiis ]iour la partie positive du prograninie, c'est-à-dire pour la création d'éta-
hlissenienls où se distribuerait l'éducation professionnelle, nous sommes tout à l'ail
un arrière de rAllemagne. Pourtant les deux moitiés du plan sont inséparables; on
n'a le droit de fermer une carriC're à la jeunesse qu'en lui en ouvrant une autre.
D'excellentes idées ont été émises, et dans le nombre il faut distinguer celle qui
tendait à donner à l'instruction primaire, dans les campagnes au moins, un cachet
agricole, en annexant à chaque école normale primaire de département une ferme
modèle. Malheureusement elles sont restées sur le papier comme des provocations
non suivies d'ellel (1). L'université a même reculé plutôt qu'avancé dans la voie de
l'enseignement industriel, par les restrictions extrêmes apportées depuis un petit
nombre d'années à l'étude des sciences positives, et particulièrement à celle des
mathématiques.
Il est digne de remarque cependant que nous possédons trois établissements
d'instruction professionnelle, qui, en Europe, n'ont pas leurs pareils; mais ils sont
en dehors de l'université. Je veux parler de l'école centrale des arts et manufactures
de Paris, de l'école de la Martinière de Lyon, et de l'école des apprentis de Nantes,
destinées à former, l'une des chefs d'industrie, la deuxième des contremaîtres, la
troisième de simples ouvriers. L'école spéciale de commerce de M. Blanqui est
pareillement une institution de beaucoup de valeur, qu'on ne saurait trop encou-
rager; elle répond à un des besoins les plus urgents du pays, car le commerce est
un art difficile, et les habiles commerçants sont extrêmement rares en France,
bien plus rares que les habiles manufacturiers. Nous avons aussi des instituts agri-
coles d'une grande distinction. Il n'y aurait qu'à reproduire ces divers modèles sur
diants; 2» le nom bre des étudiants de première année; 3° le nombre des licenciés reçus,
et par conséquent celui des avocats nouveaux.
Mouvement de la population scolaire de la faculté de droit de Paris.
NOMBRE TOTAL NOMBRE NOMBRE
ANNÉES. des iuscriptions du des étudiants de des licencies
premier trimestre, première année. reçus.
1850-51.
—
2,456
—
..
— 459
1831-52.
—
2,621
—
>■
— 510
1852-3Ô.
—
2,752
—
«
— 5-28
18ÔÔ-34.
—
3,286
—
»
— 470
1834-53.
—
3,419
—
«
— 562
1853-56.
—
5,454
—
»
— 651
1856-57.
—
5.278
—
»
— 662
1857-58.
—
3,162
—
1,052
— 619
1858-59.
—
3,154
—
1,084
- 569
1859-40.
—
5,145
—
1,071
— 609
1840-41.
—
5,072
—
1,009
— 554
La permanence du nombre des élèves de première année est remar(piable.
(1) Depuis que ce qui précède est écrit, cl tout récemment, à la fin de novembre 1841,
M. Villemain a pris des mesures dont l'effet devra être de convenir une partie des collèges
communaux en collèges industriels. Si on lient la main à l'exéculion de celle ordonnance,
si par des encouragements suffisants et distribués à propos on engage les villes à opérer
celte utile transformation, ce sera un service signalé rendu à l'industrie nationale cl à la
patrie tout entière.
386 LA. 910NÀRCHIE AUTRICUIEINÎ^E.
d'autres points du territoire, sauf les nioditications commandées [)ar les causes
locales, pour que nous nous trouvassions tout d'un coup en avant de tous les autres
peuples.
Dresde, le 28 sepieiubrc 1840.
Voici un peuple éclairé, ami des arts, extrêmement habile dans l'industrie, hon-
nête et loyal, des mœurs les plus aimables, affectueux au plus haut degré. La na-
tion allemande, en général, est, plus que toutes les autres, douée de bienveillance,
qualité précieuse qui adoucit les frottements de la vie. Le Saxon surpasse encore les
autres Allemands sous ce rapport; il est bienveillant parmi les bienveillants. Au
contact d'hommes semblables, l'âme épanouie se délecte des plus douces sensa-
tions. La nature d'ailleurs est belle en Saxe. La vallée de l'Elbe est riche, parfaite-
ment cultivée, et parsemée de jolis villages. La Saxe abonde en sites pittoresques,
et, par exemple, la Suisse saxonne a une célébrité classique. Cependant je me suis
senti pris d'une insurmontable tristesse en mettant le pied sur le sol saxon. C'est
que ce peuple a souffert pour nous. Il a vu ses villes assiégées, saccagées, ses cam-
pagnes dévastées par nos guerres de 1815. Il a été coupé en deux, en punition de
sa fidélité à la fortune de la France. Il me semble qu'il porte l'empreinte des maux
que lui a valus son attachement à notre cause. Ce n'est plus la splendeur des an-
ciens électeurs de Saxe. Je sors, par exemple, de la galerie des tableaux; c'est la
plus riche de l'Allemagne, mais elle est logée comme le serait celle d'un grand
seigneur ruiné.
Je me sens attristé, et comment un Français ne le serait-il pas? Voilà Dresde,
où nous avons remporté une éclatante victoire; tout près de Dresde, Bautzen,
Lutzen, où nos conscrits égalèrent les vieux soldats; mais ces courts triomphes se
passaient le lendemain de Moscou et la veille de Leipzig, de Leipzig, bataille funeste,
boucherie de trois jours, à la suite de laquelle l'arrêt de notre destin fut prononcé.
Ainsi que le crièrent en chœur les souverains alliés, étonnés eux-mêmes de leur
victoire, » l'invincible avait été vaincu. » L'Alsace, la Lorraine, la Champagne,
allaient être envahies, et Paris conquis.
Comment se garantir d'une amère douleur, en songeant aux milliers de Français
qui ont engraissé celte terre de leur sang en attendant que leurs ossemenls, sacri-
lège épouvantable! allassent, pêle-mêle avec ceux de leurs vaincus et de leurs vain-
queurs, clarifier le sirop des raffineries anglaises ? Comment se garder d'un accès
de mélancolie en entendant prononcer le nom de Poniatowski, et celui de Bessières,
et celui de Duroc, et enfin celui de Moreau, qui est venu périr ici, comme le dit
pour sa honte l'inscription de son monument, à côté d' Alexandre ?
En allant à Prague, ou traverse le champ de bataille de Kulm, où vinrent se dis-
siper comme un songe les espérances de la victoire de Dresde.
Le pont de Dresde offre un pénible souvenir de ces temps néfastes. Il s'y trouve
un Christ que les Français, par un scrupule religieux qui ne leur était pas ordi-
naire, déplacèrent avec soin avant de taire sauter quelques arches. Les alliés le re-
mirent en place avec une inscription portant que les Français l'avaient renversé,
mais qu'eux l'avaient restauré. Cette inscription menteuse subsiste encore.
Assez du passé, il est consommé : un mol plutôt du présent, il console. La Saxe,
par son industrie, a réparé ses pertes. C'est la partie la plus industrieuse de l'Alle-
magne entière, ce qui ne l'empêche pas d'occuper un rang éminent sur l'échelle
LA MONAKCIIIE AU TIUCIIIENNE. 5<S7
inlellecluelle. Les colonnades de la Saxe sont supérieures à toutes celles des États
voisins. Il arrive même à la Saxe, pour quelques articles, tels que la bonneterie,
de battre l'Angleterre sur les marchés étrangers.
La Saxe ne néglige rien i»our maintenir sa supériorité dans les arts utiles, sans
ju-éjudice du culte des lettres et des beaux-arts, auquel toutes les principautés
saxonnes sont vouées. L'éducation industrielle est fort soignée dans l'Allemagne
entière, mais en Saxe elle est plus perfectionnée que dans les autres États. Sur un
budget de 400,000 Ihalers environ (1,500,000 fr.), la ville de Leipzig en consacre,
ni'a-t-on dit, 80,000 (500,000 fr.) à cet objet. Outre les écoles destinées à former
des cbefs et des contre -maîtres pour les manufactures et l'agriculture, Leipzig pos-
sède une école d'industrie commerciale qui est en première ligne parmi les établis-
sements analogues. A Leipzig, j'ai été frappé du soin qu'on a mis, dans l'organisa-
tion de l'instruction publique de la ville, à assimiler hiérarchiquement les divers
degrés de l'éducation industrielle à autant de degrés de l'éducation littéraire. Sur
tous les programmes publics, ce parallélisme est indiqué scrupuleusement. Ainsi,
dans ce pays de la modestie par excellence, on a jugé indispensable de faire la part
de l'amour-propre des familles. On a senti que, si l'enseignement professionnel
n'était pas honorifiquement au niveau de l'enseignement classique, les parents
n'en voudraient pas pour leurs enfants. En France, où la vanité occupe une si large
place, dans les faibles essais d'instruction industrielle qu'on a tentés, on n'a pas eu
l'idée de lui donner quelque satisfaction. N'est-ce pas comme si l'on se fût proposé
d'écarter de l'instruction industrielle les jeunes gens appartenant à des familles un
peu aisées?
Leipzig qui, à des titres différents, est une capitale aussi bien que Dresde, jouit
d'une grande prospérité. Peu de villes d'Europe ont accompli des progrès pareils
depuis la paix. A l'époque où s'y livra la terrible bataille qui lit verser des larmes
a tant de familles eu Europe et qui fut si cruelle pour nous, on y comptait 28,000
habitants; elle en a aujourd'hui 52,000. Cette population est beaucoup plus aisée
que celle des montagnes. Leipzig a toujours été un grand marché, un marché euro-
péen; sa foire a une célébrité universelle, c'est un rendez-vous général. De tout
temps, les produits du nord de l'Europe, les pelleteries, par exemple, s'y sont
échangés contre ceux dumidi. Les marchands orientaux venaient et viennent encore
s'y approvisionner des produits de l'industrie occidentale. Aujourd'hui Leipzig est
de plus la métropole commerciale de l'association des douanes prussiennes, c'est
l'entrepôt permanent des objets manufacturés que fabriquent 20,000,000 d'Alle-
mands. Leipzig est aussi le premier centre de librairie de l'univers entier; tous les
libraires allemands y ont un représentant, un domicile politique; tous les ans, ils
s'y assemblent et y tiennent une diète. La librairie allemande est constituée sur
d'excellentes bases; elle est centralisée et procède par voie de consignation ; le dé-
compte annuel se fait à Leipzig. Ce système, donnant à chaque éditeur un nombre
infini de correspondants chez lesquels le public lecteur se réunit, comme au temps
de Boileau les gens de lettres allaient deviser chez Barbin, est très-favorable à l'é-
coulement des livres. La librairie française, qui souffre et qui se plaint, aurait pro-
bablement de l'avantage à prendre modèle sur celle de Leipzig. Elle devrait aussi
être plus soucieuse du bon marché, c'est par là qu'elle mettra fin à la contrefaçon.
Parmi les maisons de librairie de Leipzig on cite celle de MM, Brockhaus, qui est
montée sur une échelle gigantesque.
La Saxe a une constitution parlementaire, mais les chambres ne se réunissent
388 L/i MOI«iARCmE AUTRICHIENNE.
que tous les trois ans. C'est assez pour un petit pays; ce serait peut-être sullisaril
pour de plus grands. Elle a pour premier ministre un astronome, M. de Lindenau,
que l'iiabitude d'observer les mouvements réguliers des vastes corps parsemés dans
les cieux, n'empêche pas de voir clair dans les événements agités et sans règle des
petits êtres dont se compose la gent humaine.
Malgré la supériorité industrielle delà Saxe, l'ouvrier des manufactures saxonnes
est très-pauvre. La prééminence de la Saxe sur les marchés lointains s'achète en
partie aux dépens du travailleur. Dans les districts montagneux où sont la plupart
des manufaclures, les salaires sont extrêmement modiques. Cette population porte
sa pauvreté avecun courage héroïque; elle lutte avec une énergique patience contre
la modicité de sa rétribution, et, à force de soin et d'ingénieuse activité, elle arrive
à se donner quelques uns des dehors de l'aisance; elle est propre et proprement
logée; elle a, tout comme le monde élégant de nos capitales, des plaisirs intel-
lectuels qu'elle savoure naïvement sans jamais s'en lasser, celui de la musique et
celui de la lecture, car en ce pays tous savent lire. Mais, matériellement, elle est
réduite à la plus chétive nourriture, elle vit de pommes de terre bouillies.
La Saxe a aussi donné un bel exemple en matière de chemins de fer. De part
en part elle est traversée par une ligne qui, de Dresde, va à Magdebourg par
Leipzig. C'est une longueur d'environ 250 kilomètres. Un chemin de fer, à peu
près achevé en ce moment entre Berlin et Kœthen, rattache celte artère saxonne à
Berlin (1). On procède activement à l'exécution de celui de Leipzig à Hof, qui va
dans la direction de Nuremberg. Il est question de prolonger l'artère de Magdebourg
à Dresde, le long de l'Elbe inférieur jusqu'à Hambourg, et le long .de l'Elbe supé-
rieur et de son affluent jusqu'à Prague en Bohème (2). Enfin, parmi les grandes
lignes projetées en Allemagne, on cite au premier rang celle qui unira Leipzig, ou
Magdebourg, ou un autre point de l'artère saxonne, à Cologne sur le Rhin, et par
suite à la Belgique, et puis à Paris, quand nous aurons pris le parti de nous occuper
de ces merveilleuses voies de communication autrement que pour en caqueter avec
un esprit infini et une profondeur de vues sans pareille.
Dresde et Leipzig étaient, il y a vingt ans, des villes fortifiées. Elles ont converti
leurs fortifications en promenades. A la place des fossés de Leipzig, il y a aujour-
d'hui un jardin ravissant; au lieu de mares peuplées de grenouilles, c'est pour la
ville une ceinture de fleurs.
Prague, le 10 oclobre 1840.
PRAGUE ET LA BOHÈME. DES IDÉES MONARCHIQUES.
Prague est l'une des villes les plus pittoresques du monde. Elle occupe le fond
et l'un des flancs de la belle vallée où se dessinent, entre de jolis coteaux séparés
par une plaine riante, les courbes de la Moldau. Le quartier de la rive droite
(1) Il est terminé aujourd'hui.
(2) Il y a peu de semaines, à la fin de décembre 1841, le gouvernemenl autrichien s'est
charge d'établir à ses frais le chemin de fer de Vienne à Dresde , et celui de Vienne à
Triesle. Ainsi va êlre opérée la jonction de la Méditerranée à la mer du Nord entre Triestc
et Hambourg. Quelle faute commcUrait la France si elle n'établissait sur son territoire la
double jonction entre les deux mêmes mers de Marseille à Calais et au Havre d'un cMé par
Paris, de Marseille à Rotterdam de l'autre.
LA MOIVARCIIIE AUTRICHIENKE. 38î)
(Klein Seitr) se développe en amphithéâtre, comme Alger, comme Constanlinople,
et celte ilisposilioii produit ici, comme partout, un efl'et enchanteur. Prague semble
une ville de palais, car nulle part ailleurs on n'en trouverait un pareil nombre. Jadis
construits par les plus riches familles, ils sont entretenus avec soin, ([uoique le
plus souvent ils soient inhabités. Ou dirait aussi une forêt de dômes ou de clochers.
Ces niasses arrondies, qui dominent les autres édifices, et ces pointes élancées
vers te ciel, donnent aux cités une grande élégance. On sait quel aspect magique
résulte de loin, pour les villes mahométanes, de leurs minarets effilés qui se dres-
sent au-dessus des habitations. Notre Lutèce serait plus belle à contempler, si une
demi-douzaine de ilèches hardies surgissaient ça et là du sein des maisons et des
édifices massifs, pour aller chercher les nuages. Tout autour de Prague, des forti-
fications et des murailles, dont les créneaux se projettent sur l'horizon, y tracent
une dentelure ondulée suivant les plis du terrain. Sur la rive droite, le sommet
d'une longue colline que baigne la Moldau, est occupé par l'immense palais du
Hradschin, véritable demeure royale, aussi vaste que les Tuileries, mais moins
noircie par le temps. Autour de cette magnifique résidence impériale sont distri-
bués l'antique cathédrale dont on aperçoit de loin les aiguilles, des couvents, plu-
sieurs palais appartenant à des particuliers, le musée, un beau pavillon appelé
l'observatoire de Tycho-Brahé. Au travers de la Moldau sont jetés deux ponts,
images l'un du passé, l'autre du présent; le premier avec de lourdes arches en
pierre pieusement garnies de statues, l'autre en fer, légèrement suspendu, dont les
chaînes tracent ou traceront (car il n'est pas encore terminé) d'une rive à l'autre
les amples contours de leurs courbes allongées (1). Au milieu de la rivière s'étend
une île couverte de beaux arbres (l'île des Tireurs). Sur les croupes de cette même
rive droite se déroulent de jolies et spacieuses promenades dues au comte Chotek,
qui occupe depuis plusieurs années avec une grande distinction le poste important
de grand-bourgrave (gouverneur-général de la Bohême). De toutes parts, ce sont
des souvenirs historiques, souvenirs guerriers pour la plupart, car la guerre a,
durant de longs siècles, dévasté la Bohême. Ici la fenêtre du haut de laquelle furent
précipités les deux conseillers d'Etat Martinilz et Slawata, ce qui donna le signal
de la guerre de Trente-Ans; ailleurs, des boulets lancés par-dessus les murailles
par les Prussiens du grand Frédéric; on en trouve un exposé à l'une des fenêtres
de la cathédrale, dans l'intérieur de laquelle il était entré. Sur plusieurs points
enfin, Prague offre des raretés qui feraient envie aux plus grandes capitales. Tel est
le tombeau de saint Jean Népomucène, dans la cathédrale; on y compte sept ou
(1) Ce pont est exécuté par une compagnie. Le comle Joseph Thun, d'une des plus
nobles familles de l'empire, et l'un des intéressés à celle entreprise, s'adonne à la survcil-
lancedes travaux avec un zèle admirable. Il paie de sa personne à tout instant. Je le trouvai
qui assistait à l'épreuve des chaînons. En citant cet exemple, je n'ai pas pour but seule-
ment de rendre hommage à un remarquable témoignage de sollicitude pour une œuvre
d'intérêt public. Je liens surtout à signaler, à propos de ccl acte isolé, l'ardeur avec la-
quelle la noblesse bohème se livre aux améliorations de tout genre. Non pas nominale-
ment, mais effectivement, par son inlervenlion personnelle et par ses capitaux , elle est à
la tète de tous les perfectionnements scientifiques et industriels, je devrais dire aussi so-
ciaux, car la grande majorité des seigneurs bohèmes est favorable au rachat des corvées
moyennant des conditions fort peu onéreuses pour le paysan. Par une conduite pareille, la
noblesse bohème; fait preuve à la fois d'humanilé, de patriotisme et d'habileié; c'est par
de tels efforts, en effet, qu'on peut justifier sa préémiuence et la conserver.
590 l'A MONARCHIE AUTRICHIENNE.
huit grandes statues en argent. Nous sommes fiers, b Paris, d'en avoir une, celle de
la Paix, aux Tuileries. A ce propos, du train dont vont les affaires européennes, ne
croyez-vous pas que bientôt nous devrons la fondre?
Il n'y a pas, en Europe, de pays où des iconoclastes pourraient se donner carrière
autant qu'en Bohème; il n'y en a point où l'on trouve autant d'images exposées à
l'adoration des fidèles. Au lieu des petites croix en fer ou en pierre que l'on ren-
contre dans les campagnes du midi de la France, ce sont de grandes croix de bois
élancées dans l'air et plantées sur les pointes des rochers. Au lieu des étroites niches
placées au détour d'une rue dans nos villages, et que suffit à remplir une statuette
en pierre de la Vierge ou d'un saint, ce sont des stations et des chapelles où le
paysan se repose un moment, agenouillé au pied d'une figure de Marie ou de son
fils. Sur les ponts et sur les places, autour des fontaines, ce sont des groupes de
sculpture que n'avoueraient sans doute ni Phidias, ni Canova, ni Thorwaldsen.
mais qui pourtant ont une certaine prétention d'art. Le soir, la piété des fidèles
allume des lampes devant les reposoirs les plus isolés au milieu des bois, devant
les chapelles et les croix le plus haut perchées sur les montagnes. Dans l'obscurité
des nuits, ces lumières aident le piéton à s'orienter, et font naître des idées reli-
gieuses dans l'esprit du passant le plus sceptique.
Cette Bohême, qui suit ainsi le catholicisme le plus romain, le plus sensible
(je veux dire celui qui tombe le plus sous les sens), a été pourtant, il y a deux
siècles, un pays de réformés. Ce fut la patrie de Jean Huss et de Jérôme de Prague,
patrie alors fière de ses enfants réformateurs, passionnée pour leurs idées et pour
leur mémoire. Avant la bataille de Weissenberg, qui rendit Ferdinand II maître
de Prague et de la Bohême, les réformés dominaient par le nombre et par l'in-
fluence. Peu d'années après, les efforts du gouvernement et les exhortations du
clergé, mêlés au surplus de mesures coercitives, avaient opéré un entier revirement,
une conversion générale. L'histoire ne fournit pas de fait qui mette mieux en relief
les traits par lesquels le caractère slave diffère du français ou mieux encore de
l'anglais. C'est une nature relativement obéissante, maniable et flexible. Je parle
de la masse; en tout pays, il y a des exceptions à la règle commune, et je les laisse
à l'écart. Le Slave n'a pas comme l'Anglais une barre d'acier dans la moelle épi-
nière. Il n'est pas comme le Français un infatigable raisonneur, un douteur obstiné,
un frondeur incorrigible. Moins que l'Allemand, il est porté à l'analyse philoso-
phique. En France, malgré un luxe de rigueurs, on n'a pu ramener au catholicisme
les Albigeois et les paysans des Cévennes. En Espagne, la proscription en masse,
l'auto-da-fé en permanence, l'extermination, ont pu seuls avoir raison des croyances
mauresques. En Angleterre, rien ne put dompter l'àpre conviclion des puritains.
Battus sur tous les points, ils se réfugièrent dans les défilés des montagnes, dans
les cavernes des bois, tenant la Bible et le Covenant d'une main, le glaive de
l'autre. Quand les antres des bêtes fauves leur eurent manqué, ils s'expatrièrent;
quand l'Europe leur refusa un asile où leur conscience fût libre, ils allèrent con-
quérir à leur foi un nouveau monde. Le catholique irlandais a gardé sa croyance
au milieu de la plus atroce misère. La Bohême, au contraire, s'est laissé refaire
catholique d'assez bonne grâce, sans qu'il ait fallu un long ensemble de persécu-
tions, un vaste système de terreur et de cruautés. Cela prouve au surplus que le
catholicisme, où le sentiment d'autorité domine et dont le culte étale avec éclat ses
formes extérieures, est en parfaite harmonie avec le tempérament bohème.
Dans cette seconde conversion des Bohèmes, les jésuites ont joué le plus grand
LA MONAnr.iiin AiiTnïr.isiENNE. 391
rôle. Généralement les jésuites ont eu du succès parmi les populations souples et
dociles. Ailleurs ils oui dû échouer. Tel est le secret de leur complète réussite
parmi les peuplades de l'Amérique du sud, de la répugnance invincible qu'au con-
traire ils inspirent h l'Anglais tout personnel et au Français tout plein de sponta-
néité. Les jésuites ont rendu la Bohême à la maison d'Autriche. La Bohème a été
le théâtre où ils ont le mieux déployé leur esprit insinuant et habile, leur assurance
grandissant tout h coup jusqu'à l'audace lorsque l'humeur facile, débonnaire et
croyante ou crédule des peuples laissait le champ libre à leurs fraudes pieuses.
L'apothéose de saint .lean Népomucène offre un Irait curieux de l'histoire de la
société de Jésus dans ses rapports avec la Bohême.
De fous les habitants du céleste séjour, nul n'est l'objet d'hommages pareils
à ceux que saint Jean Népomucène reçoit en Bohême. Le dénombrement de ses
statues est chose impossible. Les plus pompeuses cérémonies lui sont réservées..
Ce n'est pas de la dévotion, c'est de l'adoration, de l'idolâtrie. Il semble que, dans
l'opinion vulgaire, il soit plus que Dieu lui-même. Sur le pont de Prague, la popu-
lation s'incline et se découvre respeclueusemenl devant sa statue; en passant devant
le Christ qui est tout proche, elle reste la tête couverte et le front haut. Eh bien!
ce saint Jean Népomucène tant exalté, tant honoré, si je dois en croire ce que m'ont
raconté à peu près dans les mêmes termes plusieurs personnes que je tiens pour
véridiques, serait une pure invention des jésuites. Je rapporte ici, sans y rien
changer, le récit qui m'a été livré : suivant ce thème voltairien, les jésuites auraient
inventé saint Jean Népomucène, d'abord parce qu'il entrait dans leur système
d'inaugurer dans tous les pays où ils voulaient prendre jùed de nouveaux
objets de dévotion, témoin le Sacré-Cœur, et récemment sainte Philomène. En
cela ils pensaient, et humainement parlant ce n'était pas sans raison, qu'il était
bon de rajeunir la foi, tout immuable qu'elle est, en en rajeunissant les em-
blèmes. En second lieu, ils sentaient le besoin de créer un instrument de gou-
vernement religieux et politique qui leur servit à effacer des esprits les souvenirs
de la réforme et ceux de la nationalité bohème que la guerre des Hussites tendait
à reconstituer. La population bohème professait une sorte de culte pour la
mémoire de Jean Huss, héros et martyr de la réforme. Pour détrôner Jean Huss,
ils jugèrent qu'il valait mieux élever autel contre autel que de décrier purement
et simplement la victime du concile de Constance. A cet effet, ils avisèrent
que le nom de Jean serait bon à conserver cid nomen cnit Joatines . Ils imaginè-
rent donc une légende, fondée en partie sur la tradition du supplice d'un prêtre
que le roi Venceslas avait jadis fait jeter dans la Moldau. Ce prêtre n'avait été
qu'un brouillon politique, ils en firent un martyr, disant que Venceslas l'avait fait
périr parce que le saint homme avait refusé de dévoiler le secret de la confession de
la reine. Ils montrèrent la place d'où on l'avait précipité du pont dans la rivière.
Ils apitoyèrent les femmes et, par elles, les hommes sur sa discrétion et sa vertu.
Cette histoire, enseignée du haut de toutes les chaires, proclamée au milieu de
fêtes d'une grande magnificence, gravée dans le souvenir à l'aide d'un luxe in-
croyable de statues et d'images, eut bientôt pris de la consistance parmi des paysans
faciles à persuader et ignorants. Les nobles, plus clairvoyants, étaient contenus
par la menace et par l'étroite surveillance que le catholicisme rend aisée. Saint
Jean Népomucène ainsi historié était, en somme, un saint plus merveilleux que Jean
Huss, et il l'emporta snr lui. Son triomphe consacra celui du catholicisme et de
l'empereur et fit la fortune des jésuites.
392 LA MONARCHIE AUTBICHIENISE.
A tout prendre, celle légende esl aussi bien trouvée que celle de Romulus et do
Rémus avec leur louve, et que toutes celles dont on a repu, dans le passé, l'imagi-
nation populaire. Il y a deux ou trois mille ans, quand l'immense majorité des po-
pulations était nécessairement vouée à l'ignorance et à la superstition, de pareils
procédés de gouvernement politique et religieux pouvaient être légitimes. Il faut
prendre les peuples par où ils donnent prise, tout comme on saisit un vase par les
anses Mais de nos jours, depuis l'invention de l'imprimerie, depuis que la Iwnière
fut, ainsi qu'on l'a gravé sur la statue de Guttenberg, depuis que le christianisme
a mis la raison à une diète où elle s'est fortifiée, de pareils moyens sont réprouvés
et ne sauraient avoir qu'un succès passager. Les jésuites, en cette circonstance, ont
péché par où ils s'abusèrent souvent et par où ils ont péri. Cet ordre, éminent ce-
pendant par son intelligence, n'a jamais eu conscience des modifications qui devaient
s'introduire dans les méthodes de gouvernement par l'effet des changements in-
troduits dans la condition intellectuelle et matérielle des peuples, à la faveur même
du christianisme. Ils n'ont jamais paru soupçonner le relief que le dogme chrétien
donnait au libre arbitre et à la dignité de l'homme. Complices et peut-être insti-
gateurs d'une erreur à laquelle, en ces derniers siècles, la hiérarchie catholique a
semblé souvent s'abandonner presque tout entière, ils n'ont jamais aperçu du
dogme chrétien que l'inlUience acquise sous ses auspices au principe d'autorité,
influence immense et salutaire, qu'on ne saurait pourtant séparer de l'essor par lui
imprimé à la personnalité humaine, au principe de la liberté; ils ne distinguèrent
dans le christianisme qu'une loi de soumission ; ils voulurent de la foi faire la pro-
stration de l'âme, de l'humilité l'humiliation. Une fois hors de la voie, l'orgueil et
l'ambition s'en mêlèrent. Ils prirent l'espèce humaine en mépris; ils eurent la
pensée qu'on pouvait la conduire comme les enfants par des mensonges et la tenir
en laisse comme un esclave, qu'on le devait peut-être pour son bonheur, car la vanité
se fait sérieusement des illusions semblables. Ligués avec les cours, ils donnèrent
une interprétation monstrueuse du rendez à César, en supprimant le rendez à
Dieu, ajouté par le divin maître. On sait la fin. Malgré une capacité incontestable,
ils sont tombés dans le gouffre que la Providence vengeresse lient constamment
ouvert sous les pas des orgueilleux et des ambitieux. Grande leçon qu'il n'est pas
hors de propos de rappeler aux hommes du xix'^ siècle !
Peu de villes offrent autant de souvenirs de la France et particulièrement de la
royauté française. Je ne rappellerai pas ici Chevert. ni le maréchal de Belle-lsie,
avec sa retraite justement comparée à celle des dix mille, c'est h la royauté que je
pense ici. Sur ce sol monarchique, c'est vers elle naturellement que se porte la
pensée. Prague dut sa splendeur à Charles IV, dont tout ici, les monuments et les
hommes, répètent la louange, et Charles IV était le fils d'un roi, noble allié de la
France, qui se fil tuer pour elle dans la lamentable bataille de Crécy. Ce magnifique
palais, l'antique Hradschin. qui se déploie au sommet de la colline, dominant la
ville et la riante vallée de la Moldau, a été l'asile et la cour de Charles X. Là, pau-
vrement reléguée au deuxième étage et réduite à s'éloigner quand l'empereur d'Au-
triche venait visiter cette capitale, la branche aînée a tristement végété, entourée
de la respectueuse pitié qu'excitent d'aussi grandes infortunes chez les populations
disposées à vénérer les oints du Seigneur, mais escortée aussi des misérables in-
trigues qui avaient tant contribué à la précipiter de toute la hauteur d'une légiti-
mité de huit siècles. Vous sortez de ce palais, saisi de l'abaissement où, par leurs
fautes el pour l'exemple de tous les souverains, ont été réduits les fils et les héri-
LA MON.inCniE AUTRICHIENNE. 59^
tiers de Hugues Capet, do saint Louis, d'Henri IV, et vous entrez dans l'église mé
tropolitaine de Saint-Guy. Vous y apercevez, dans un coin, un autel modeste res-
tauré par la duchesse d'Angoulènie, ainsi que le consacre une inscription latine.
Sortez de la catiiédrale et continuez à gravir la colline, vous rencontrez le Strahow,
couvent des Prémonlrés. Pendant que vous en admirerez la bibliothèque, que
vantent les habitants de Prague, le frère bibliothécaire vous fera remarquer, au
milieu de l'une des salles, un antre souvenir d'une autre dynastie jetée à bas de
ce beau trône de France : ce sont les livres offerts par l'impératrice Marie-Louise,
la fille des antiques Césars de l'Allemagne, l'épouse du puissant César des Gaules
h qui l'on appliquait le mot de la Bible sur un autre conquérant : a La terre se tut
devant lui. i Singulier hasard! l'une des pièces principales de ce cadeau de l'ar-
chiduchesse Marie-Louise, c'est la collection des Lilincc'es de Redouté; ce sont les
lis qui devaient bientôt remplacer les aigles, les lis, emblème de la dynastie qui
devait lui ravir à elle-même la couronne. Mais au moins Marie-Louise a été traitée
comme la fille de la maison. Sur le casier qui abrite ses livres elle reste l'impéra-
trice des Français; et la duchesse d'Angoulème, sur l'autel réparé par ses soins, n'a
point de nom qui lui soit propre, point de titre pour son époux. Elle est qualifiée
seulement de Marie-Thérèse, fille de Louis XÏ'I ; soit que la princesse, en relevant
cet autel, ail uniquement voulu le consacrer à la mémoire de son père, et se faire
une place où elle pût venir verser ses intarissables larmes, soit que le gouvernement
autrichien, circonspect envers la révolution de juillet et la dynastie nouvelle, n'ait
point permis qu'un de ses temples offrît aux regards une inscription plus conforme
aux prétentions de la famille déchue ou même à ses regrets.
La Bohême a encore d'autres liens avec la royauté française. Par un concours de
circonstances bizarres, l'évangile, ou plutôt le livre réputé tel, sur lequel nos rois
prêtaient serment à Reims, venait de la Bohème. C'était un manuscrit tracé par un
saint bohème, saint Procope. abbé du monastère de Sasarva (cercle de Kaurzim),
vers Lan 1010 ou 1040. Le saint abbé avait passé une partie de sa vie à copier ces
feuillets. Quelques siècles plus tard, en 1595, l'empereur Charles IV, fondant le
couvent d'Emmaiis, à Prague, ne trouva rien de mieux, pour illustrer sa fondation
qu'il plaçait sous l'invocatioh de saint Jérôme, que de lui faire don de cette relique.
Un moine du nouveau couvent, qui avait une belle main, ajouta au manuscrit de
nouvelles pages.Le livre, ainsi grossi, fut relié en or, orné de pierreries, revêtu de
pieux restes des plus grands saints. Transporté hors de Prague, pendant les guerres
qui dévastèrent la Bohème, à l'époque des Hu.ssites et au temps de Gustave-Adolphe,
le riche manuscrit tomba au pouvoir des Turcs, qui, le trouvant de bonne prise et
le regardant comme un joyau, l'emportèrent à Constanlinople. Là il fut signalé au
cardinal de Lorraine comme un livre saint en captivité. Le cardinal, dans un mou-
vement de piélé, le fit racheter et l'ofi'rit à la cathédrale de Reims, où il fut accepté
comme un évangile orthodoxe, et appelé, comme tel, à jouer le premier rôle dans
la plus éclatante et la plus imposante des cérémonies de la monarchie française.
Quelques lettrés le disaient grec, d'autres le tenaient pour arménien. En 1717,
Pierre-le-Grand, passant à Reims, voulut voir ce texte sacré; il reconnut qu'il était
en langue slave. Le magnifique volume n'en figura pas moins comme un évangile
au sacre de Louis XVI. Au plus fort du vandalisme révolutionnaire, messieurs du
culte de la raison le dépouillèrent de sa splendide reliure. L'auguste parchemin fut
jeté au grenier et même égaré pour quelque temps. Au consulat, il passa dans la
bibliothèque de la ville de Reims. Depuis lors, il a été examiné, et le résultat de
TOME i. 2(5
394 LA niONARCIIIE AUTRICHIENNE.
celle sorte d'autopsio, a été qu'en effet c'était un livre religieux, écrit de la page 1
à la page 56 d'une première main, celle de saint Procope, en caractère cyrillien de
la langue slave, et de la page ô(i à la page 91 de la main du moine resté inconnu
du couvent d'Emmaiis, en caractère glagolite, ce qui sent l'hétérodoxie, car l'al-
phabet glagolite avait la préférence des fidèles du rit grec, qui affectaient de s'en
servir, par opposition à l'Ëglise romaine. H contient des homélies et des versets de
l'Évangile (1).
Il est naturel ici de s'entretenir de la royauté. L'atmosphère qu'on respire est
royaliste. Quand les nobles Hongrois s'écrièrent, à l'aspect de Marie -Thérèse : Mo-
riamiiT pro rrgc nostro, ils exprimèrent un sentiment qui est au fond du cœur de
tous les sujets allemands de l'empire d'Autriche. C'est ainsi qu'ils entendent le
patriotisme, c'est ainsi qu'ils le définissent. Il y a quelques jours, pendant que
j'étais à Carlsbad, l'archiduc François Charles, héritier du trône, y passa quarante-
huit heures. Mon hôtesse, me demandant la permission d'illuminer ma fenêtre,
me dit ingénument : « Toute la ville sera illuminée ce soir en l'honneur du
prince, » et elle ajouta, avec une expression de bonheur : » C'est du ^jo^rjo^iswe. "
A propos des fêtes données à l'archiduc, ce mot de patriotisme me revint trois ou
quatre fois. J'en fus surpris d'abord. C'est, en effet, étrange pour un Français; la
notion que nous nous sommes faite du patriotisme depuis cinquante ans, est toute
au rebours de celle-là. Chez nous le patriote à trente-six carats tient le gouverne-
ment pour un ulcère et le roi pour un ennemi naturel. Il répète volontiers le mot
de Grégoire, que l'histoire des rois est le martyrologe des nations. Un hommage
rendu à la royauté est réputé une bassesse. Tous tant que nous sommes en France,
nous partageons jusqu'à un certain point ces idées. Nos voisins du midi, qui sont
entrés à notre suite dans la lice de la politique moderne, les Espagnols, nos élèves,
qui ont l'air de vouloir en cela devenir nos maîtres, qualifient expressément de
scrviles les partisans du pouvoir royal. C'est que nous avons cessé d'être monar-
chiques. Je n'examine pas si c'est une transformation passagère ou une métamor-
phose définitive; je me borne ;\ constater le fait. Les Autrichiens, au contraire,
sont restés monarchiques jusqu'à la moelle des os.
Dans les sociétés profondément monarchiques, la grammaire politique sanctionne
le sens donné au mot patriotisme par les habitants de Carlsbad. L'amour du sou-
verain se confond alors avec l'amour de la patrie. Le prince est la patrie person-
nifiée. Le prince représentant la patrie, l'amour du prince est une vertu. Chaque
système de gouvernement a ses conventions. Le gouvernement véritablement mon-
archique repose sur celle-ci, que le prince est limage vivante de la patrie. A ce
titre, ses droits sont étendus, mais ses devoirs sont immenses. C'est ainsi que le
comprit Louis XIV, lorsqu'il prononça ces paroles célèbres : L'Etal, c'est moi. Les
magistrats de la chambre des requêtes et autres voulaient que l'Etat ce fût eux.
Le jeune roi, qui n'entendait pas abdiquer au profit des parlementaires, retira vi-
vement à lui les rênes du gouvernement qu'on voulait lui enlever, et ce fut heu-
reux pour la France. Sans cela, au lieu de cet admirable siècle de Louis XIV, le
(1) L'ancienne langue de l'Église slave avait deux alphabets différents, le cyrillien cl lo
glagoliie. On no sait lequel des deux est le plus ancien. Il est vraisemblable que les apô-
tres slaves, Cyrille cl Méthode, qui moururent à la fin du ix= siècle, furent les inventeurs
du caractère cyrillien, qu'ils avaietil trouve l'alphabet glagolite usité parmi leurs catéchu-
mènes, et qu'ils le transl'ormèrenl en y ajoutant des caractères imités du grec.
LA MUÎMARCIIIE AUTRICHIENNE. 59K>
plus glorieux de nos annales, nous aurions eu une queue de la fronde indéfiniment
prolongée. L'opinion que ces paroles de Louis XIV étaient le manifeste du despo-
tisme le plus edréné, ne s'est accréditée que par une confusion de langage. Elles
durent paraître au contraire parfaitement naturelles à cette épo(jue, parce qu'elles
exprimaient une des maximes fondamentales du régime monarchique, qui n'était
alors contesté par personne. L'esprit de nos aïeux, c'était alors le temps de Pascal,
de Bossuet, de Corneille et de Racine, n'en fut aucunement révolté, parce qu'ils
étaient monarchiques, c'est-à-dire qu'ils considéraient le roi comme personnifiant
en lui la patrie, comme étant le symbole animé des droits et des devoirs de chacun.
Voilà cequ'ils aimaient, ce qu'ils honoraient dans le roi, ce qui les rendait empressés
à rechercher en lui les moindres germes de vertu pour les développer, pour les
recommander à l'aifection et à la reconnaissance des populations. C'était une fic-
tion, soit; mais chaque régime a les siennes. La république a celle de la souverai-
neté populaire, à laquelle on croit sans bien savoir où elle réside, et devant laquelle
on se prosterne sans jamais la voir.
Puisque je suis à cette rectification d'un mot historique, de la réhabilitation du-
quel je n'entends d'ailleurs tirer ici aucune conséquence, je la compléterai par des
paroles de Napoléon.
Napoléon qui, au milieu de l'engouement universel du siècle pour les idées di-
rectement ou indirectement révolutionnaires, eut le mérite de dégager de tout
alliage les idées de gouvernement, Napoléon, qui aurait eu la gloire de clore l'a-
bîme des bouleversements et de réaliser une œuvre tout entière à accomplir au-
jourd'hui encore, celle de relever le principe d'autorité, s'il n'eût été entraîné par
les nécessités de la guerre. Napoléon envoya d'Espagne au Moniteur un article où
il exposait, en termes moins sommaires et plus explicites, une théorie qui est au
fond la même que celle de Louis XIV et de mon hôtesse de Carisbad. Cet article,
provoqué par des paroles échappées à Joséphine dans une réception officielle des
membres du corps législatif, commençait en ces termes :
« Plusieurs de nos journaux ont imprimé que sa majesté l'impératrice, dans sa
réponse à la députation du corps législatif, avait dit qu'elle était bien aise de voir
que le premier sentiment de l'empereur avait été pour le corps législatif, qui repré-
sente la nation.
" Sa majesté l'impératrice n'a point dit cela. Elle connaît trop bien nos consti-
tutions. Elle sait bien que le premier représentant de la nation, c'est l'empereur,
car tout pouvoir vient de Dieu et de la nation. «
Voici quelques-unes des paroles par lesquelles Napoléon motivait cette assertion :
« La convention, même l'assemblée législative, ont été représentanis. Telles
étaient nos constitutions alors. Aussi le président disputa-l -il le fauteuil au roi, se
fondant sur le principe que le président de l'assemblée de la nation était avant les
autorités de la nation. Nos malheurs sont venus en partie de cette exagération d'i-
dées. Ce serait une prétention chimérique et même criminelle que de vouloir re-
présenter la nation avant l'empereur. »
Et il concluait en ces termes, que maint pessimiste pourra qualifier de prophé-
tiques :
« Tout rentrerait dans le désordre si d'autres idées constitutionnelles venaient
pervertir les idées de nos constitutions monarchiques (1). »
(!) .le rrois devoir reproduire iri un passage du célèbre écrit de SieycS; Qu'est-ce que
396 LA MONARCHIE AUTmCIIIEINNE.
Au fait, élaiil donné le système monarcbiqiie, la formule de Napoléon, de
Louis XIV et des bourgeois de Caiishad est d'une exactitude niatjiémalique.
Michel Chevalier.
le tiers-étot? où lo grand puhlicisle de 89 exprime à peu près la même pensée que Na-
poléon :
« On dit on Angleterre que la chambre des communes représenie la nation. Cela n'est
pas exact. Peut-être l'ai-je déjà remarqué : en ce cas, je repèle , que si les communes
seules représentaient toute la volonté nationale, elles formeraient seules tout le corps lé-
gislatif. La constitution ayant déridé qu'elles n'en étaient qu'Mwe partie sur trois , il faut
bien que le roi et les lords soient regardés comme dos représentants de la nation. » (Qu'est-
ce que le tiers état? chapitre v.)
SOUVENIRS
LÀ JEUrVESSE DE Ni PO LÉO IV.
Si la vie des Loiuiucs qui surent s'illustrer pai' ieuis attious étoile ai»rés eux un
intérêt immortel, c'est surtout à leurs débuts que cet intérêt redouble et qu'on
aime à les ressaisir, lorsqu'aux prises avec la fortune, ils ne se sont pas fait encore
leur place dans le monde et n'ont pas brisé le cercle de fer où la destinée les en-
fermait d'abord. Cette lutte opiniâtre et première, nul n'en adonné le spectacle au
monde plus que Napoléon.
Les actes publics de la vie du grand capitaine sont écrits partout, et personne
ne les oubliera. Les transactions secrètes de sa politique se conservent dans les
chancelleries de toutes les cours de l'Europe, et tôt ou tard elles seront également
connues. Quant aux actes de sa vie privée, dans les mémoires publiés par diffé-
rentes personnes attachées à l'empereur, et surtout dans les ouvrages rédigés sous
ses yeux à Sainte-Hélène, on trouve une foule d'anecdotes plus ou moins authen-
tiques qui peuvent, jusqu'à un certain point, faire connaître ses .habitudes et son
caractère. Cependant ces souvenirs se rapportent aux époques les plus brillantes
de la vie de Napoléon. On nous le peint général, premier consul, empereur ; on nous
le montre tantôt revêtu de la pourpre impériale, tantôt encliahié sur un rocher ;
mais depuis le moment où il prit son essor à Toulon jusqu'au jour où il alla s'a-
battre au milieu de l'Océan, nous ne voyons en lui qu'un génie déjà développé,
sans que rien nous montre comment il s'est formé, ou nous fasse connaître ce que
furent ses premières années. Napoléon lui-même semble avoir été fort sobre de
communications à ce sujet, et excepté quelques anecdotes de collège et quelques
assertions vagues, nous avons été jusqu'ici dans une complète ignorance à l'égard
de ce qui précéda son élévation et de ce qui peut l'expliquer.
398 SOUVENIRS
Et cependant le grand problème est là : comment Napoléon s'est-il formé?
Comment a-t-11 employé les années où il est resté lieutenant d'artillerie ? Quels
sont les travaux par lesquels il se prépara à ses brillantes destinées? Par quels
moyens, en un mot, se sont développés ce caractère si extraordinaire, cette intel-
ligence si prodigieuse? Est-ce le hasard seul qui s'est plu à l'élever si haut? Son
génie s'est-il formé sans aucun secours, ou bien le talent a-t-il été dirigé chez lui
par une volonté de fer, et, suivant la condition ordinaire de l'humanité, a-t il été
fortifié par un travail opiniâtre? C'est là ce qu'il nous importe surtout de con-
naître dans le jeune ofQcier, dans le futur empereur ; c'est de là surtout que doi-
vent surgir de grands et utiles enseignements.
Que fait à l'histoire de Napoléon que dans sa jeunesse il ait aimé les renoncules ou
qu'il ait mangé des cerises avec M"''du Colombier? Dans la vie d'un homme illustre,
les anecdotes n'ont de l'importance que lorsqu'elles font pressentir des qualités
qui deviendront prédominantes; mais, si nous lisons avec délices le récit des pre-
mières émotions de l'écrivain qui plus tard devait nous donner la Nouvelle Héloïse,
nous cherchons autre chose qu'un sujet d'idylle dans, la jeunesse de Napoléon. Ce
n'est pas à l'épanouissement de l'âme d'un poète que nous voulons assister, ce
sont les progrès d'un caractère indomptable et d'une intelligence forte et hardie
que nous demandons à connaître, et, certes, le développement intérieur de Napo-
léon n'a pas été celui de Rousseau.
Mais qui nous dévoilera ce secret vingt ans après la mort de Napoléon, lorsque
les témoins de son enfance et de sa première jeunesse sont presque tous des-
cendus dans la tombe? Et, d'ailleurs, qui l'aura suivi partout? Qui connaîtra ses
premiers travaux, ses pensées cachées? Qui nous redira ses peines, ses succès, ses
moments de découragement, les impressions de sa jeunesse? Ce sont là autant de
questions qui paraissent insolubles, et que, cependant, on peut aborder aujour-
d'hui, grâce à la prévoyance de Napoléon lui-même, qui a voulu conserver tout ce
qu'il avait pensé et écrit alors, et grâce à un concours extraordinaire d'heureuses
circonstances qui ont préservé ces précieux documents de mille chances de des-
truction. Voici par quels moyens ils sont arrivés jusqu'à nous.
A l'époque du consulat. Napoléon qui se voyait déjà dans l'histoire, comme il
l'a dit plus lard à Sainte-Hélène, songea à mettre en sûreté tous les papiers de sa
première jeunesse. Il les plaça donc dans un grand carton de ministère, qui por-
tait cette étiquette : Correspondance avec le premier consul ; il la biffa, et il écrivit
de sa main : À remettre au cardinal Fesch seul. Cette boîte, ficelée et cachetée
aux armes du cardinal Fesch, traversa, sans être jamais ouverte, l'empire et la
restauration; ensuite, toujours cachetée, elle passa par différentes mains, et il y a
Irès-peu de temps qu'on a su ce qu'elle contenait. Rien n'a été distrait, et nous la
possédons actuellement avec toutes les pièces que primitivement Napoléon y avait
renfermées.
Ces papiers se partagent naturellement en deux classes: la première contient la
correspondance et les détails biographiques, et dans la seconde se trouvent les
ouvrages originaux de Napoléon, les pensées, les notes et les extraits tirés de diffé-
rents ouvrages.
Toutes ces pièces sont autographes, ou du moins ce sont des copies corrigées et
annotées par l'auteur. Pour donner une idée du nombre de ces documents, il
suffira de dire que, sans compter les copies, ni une foule de pièces détachées, il y
a dans ce carton trente-huit gros cahiers écrits entièrement de la main de Napo-
DE I.\ JEUiNESSE l>E NAl'OLEOiN. ,';S)i)
Icon. La pliiparl de ces ealiiers sont ilalés : c'est tout ce que Napoléon a écrit
depuis l'année 178G jusiiu'en 1790.
Si Ton voulait al)oi'dei' la bioi;iapliie de Napoléon, il serait lacile, à l'aide de ces
documents, du rétablir un grand nombre de faits (lui, jus(iu'à ce jour, ont été
indiquésd'une manière inexacte ou incomplète. Un seraitsurtoutaidé dans ce travail
par un cahier que Napoléon a intitulé : Epoques de ma vie, et où il a enregistré de
sa main une foule de dates et de faits relatifs à sa première jeunesse. Il sutlira d'en
citer un seul qui ne paraît pas avoir été connu des historiens : c'est qu'en 1791
Napoléon recevait une pension du roi. Nous ne voulons pas nous arrêter ici à ces
pièces anecdoliques : cependant il est impossible de ne pas mentionner le brevet
de capitaine de Napoléon signé par Louis XVI, et qui porte la date du 50 août mil
sept cent (juatre-vingl-ilonze (1)! Le roi, avant de tomber, semble avoir voulu
nommer son successeur.
La correspondance se compose d'un assez grand nombre de lettres adressées à
Napoléon par le général Paoli, par le père Dupuy, minime, par Saliceti, par le
ministre de la guerre Lajard. On connaît l'histoire de Paoli : devenu, en 1765,
premier magisirat et général en chef des Corses, non-seulement il résista pendant
(juinze ans aux Génois et aux troupes que Louis XV avait mises à leur disposition,
mais il sut captiver l'intérêt de toute l'Europe par la sagesse et la modération de
son administration. Paoli essaya de policer la Corse : il protégea le commerce, il
(it des traités avec les puissances barbaresiiues, il créa une marine; enfin, au milieu
d'une des luttes les plus acharnées dont l'histoire ait conservé le souvenir, il s'oc-
cupa de l'instruction publique, et créa une université. Son nom fut honoré partout,
et à une époque où les principes de liberté étaient prêches par tous les écrivains,
on se passionna pour un petit peuple qui, chose rare, savait à la fois défendre avec
énergie son indépendance et respecter ses lois. Ce fut alors que Rousseau fit sur la
Corse sa prophétie si connue et qui devait bientôt s'accomplir.
L'intérêt que les philosophes montraient pour un peuple si vaillant lui fut fatal,
-el l'on assure que ce fut là le principal motif qui porta Louis XV à vouloir l'as-
servir. Gènes, qui ne possédait pas la Corse, vendit celle île à la France. Paoli hési-
tait à continuer une lutte devenue si inégale; mais le peuple indigné courut aux
armes, et l'Europe vit avec admiration une poignée de montagnards résister coura-
geusement aux armées d'une grande nation. Le lieutenant-général Chauvelin, qui
avait débarqué dans l'île avec douze mille hommes, fut battu dans toutes les ren-
contres, efforcé de se renfermer dans les placesforles. La Corse, (jui devançait ainsi
la grande lutlede l'indépendance américaine, aurait été délivrée si, comme l'Amé-
rique, elle avait trouvé de puissants auxiliaires; mais l'on fit des vœux stériles, et
personne ne se montra. Le maréchal de Vaux, à la tête de trente mille hommes,
pénétra dans les cantons les plus inaccessibles de l'île, et Paoli, écrasé à Golo, dut
chercher un asile en Angleterre; il s'y rendit en traversant le continent, et fut
accueilli partout avec les égards dus à son grand courage, à son caractère et à ses mal-
heurs. L'un des plus chauds partisans de cet illustre chef était Charles Buonajorte,
qui n'avait cessé de combattre à ses côtés. Dans la campagne de 1769, qui fut la
dernière, il se rendait à cheval, avec sa femme Létilia, déjà enceinte, dans tous les
(1) Dans ce brevet, il est dit que la nomiiialiou de Napuléoii complora à partir du
6 février 1792 : c'est là ce qui a fait supposer à tort que le brevet devait 6lre daté du
même jour.
400 SOLVENIHS
poiuls aieuacés par reunemi, et c'est après ces courses d'amazone que Létitia mit
au monde Napoléon. Dans son enfance, le futur empereur n'entendait parler que
des exploits de Paoli, et ces souvenirs étaient ranimés par les cruautés que le
comte de Narbonne et le général Sionville exerçaient impitoyablement sur les
Corses. Nous verrons bientôt combien le cœur du jeune Napoléon était ému et ir-
rité par les malheurs de son pays (1). Ils le rendaient injuste envers la France, qui
n'était pas responsable des fautes commises par les ministres de Louis XV. Ce pre-
mier exil de Paoli dura vingt-un ans. Rappelé au commencement de la révolution,
il traversa la France, et fut accueilli avec honneur par l'assemblée constituante,
par la garde nationale et par le roi. Son retour en Corse fut un véritable triomphe.
Il devint de nouveau l'arbitre du pays. Napoléon, qui avait demandé qu'on élevât
des statues à Paoli abseut, sentit sou enthousiasme s'accroître à l'arrivée de son
îiéros. Les premiers travaux du jeune oilicier d'artillerie eurent pour objet la Corse;
il rédigea alors plusieurs projets pour la défense et l'organisation de celte île, qu'il
voulait rendre forte et indépendante. On voit que l'exemple de Paoli était sans
cesse devant les yeux d'un homme qui ne pouvait se contenter d'une destinée vul-
gaire, et à ce litre on ne saurait douter que le chef des montagnards corses n'ait
eu la plus grande inthience sur le développeEiient du futur empereur. Celteinfluence
s'était accrue au retour de Paoli, et Napoléon, dont il prédit les succès, s'attacha à
lui comme à un père, et lui voua une admiration sans bornes. Dans un temps de
troubles, Paoli ne pouvait jouir paisiblement de son ancienne autorité. Il fut at-
taqué par Bultafuoco, le même qui avait prié Rousseau d'être le législateur de la
Corse. Napoléon ne tarda pas à prendre la défense de Paoli, qui lui adressa à ce sujet
une lettre pleine de modération et de patriotisme. Il l'engage d'abord à mépriser
les calomnies de Ruttafuoco; et comme Buonaparte travaillait alors à une histoire
de Corse sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure, Paoli lui dit que l'histoire
ne doit pas s'écrire dans la jeunesse; il lui conseille de s'y préparer par de fortes
études, en assemblant les documents originaux, et de protiter des conseils que lui
donnera l'abbé Raynal. La lin de cette lettre est surtout remarquable par sa noble
simplicité :
(i Je n'ai aucun mérite (écrit Paoli à Napoléon] dans mon désintéressement; je
» savais que les sommes que je dépensais pour ma patrie, que l'argent que je re-
» fusais, étaient mieux employés pour ma réputation, que si je m'en étais servi
» pour bâtir des maisons ou pour augmenter mon petit patrimoine. Je suis cou-
» tent, car je n'ai pas de reproches à me faire. Dans peu d'années, l'envie et la
» malveillance cesseront de s'agiter contre moi, et mes amis me verront à l'abri
» des événements. Bientôt je devrai m'écrier : Que n'ai-je été moins connu aux
I) autres et plus connu à moi-même! Probe diu viximus! Je désire que nos descen-
» dants se conduisent de manière qu'on ne parle plus de moi que comme d'un homme
» qui a eu seulement de bonnes intentions. »
On a souvent accusé Napoléon de soumettre toutes ses actions au calcul, de
n'obéir qu'à l'intérêt personnel. Une démarche courageuse qu'il fit en faveur de
Paoli, et qui a toujours été ignorée, prouve la fausseté de cette accusation. On était
(1) Une Icllre que Napoléon adressa en 1789 à Paoli, alors en .Angleterre, et qui a élc
publiée , commence ainsi : « Général, je naquis quand la pairie périssait. Trente mille
» Français, vomis sur nos côtes, noyanl le irône de la liberté dans des flots de sang , tel
» fui le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. >■
DE LA JEUNESSE DE NArOI^ÉOiX. iOl
on plein 95. Paoli, qui, depuis son retour, avait toujours défendu les inlérèts de la
France, s'était indigné à la nouvelle de la mort du roi. La convention l'appela à sa
barre pour qu'il se disculpât, et l'on sait ce que cela signifiait alors. Malgré les
dangers auxquels il s'exposait, Napoléon n'hésita pas à adresser, à ce sujet, une
lettre à la convention. Le brouillon de cette lettre, dans laquelle il prenait haute-
ment la défense de son vieil ami, existe encore, écrit tout entier de sa main, dans
les papiers qu'il remit plus lard au cardinal Fesch. Nous croyons qu'on lira avec
plaisir cette pièce remarquable.
a Représentants,
i> Vous êtes les vrais organes de la souveraineté du peuple. Tous vos décrets
» sont dictés par la nation, ou immédiatement ratiliés par elle. Chacune de vos
i> lois est un bienfait et vous acquiert un nouveau titre à la reconnaissance de la
» postérité, qui vous doit la république, et à celle du monde, qui 'datera dç vous sa
0 liberté.
» Un seul de vos décrets a profondément affligé les citoyens de la ville d'Ajaccio ;
1 c'est celui qui ordonne à un vieillard septuagénaire, accablé d'infirmités, de se
> traîner à voire barre, confondu un instant avec le scélérat corrupteur ou le vil
)■ ambitieux.
» Paoli serait il donc corrupteur ou ambitieux?
» Corrupteur! et pourquoi? Est-ce pour se venger de la famille des Bourbons,
)i dont la perfidie politique accabla sa patrie de maux et l'obligea à l'exil ? Mais
» ne vient-elle pas de périr avec la tyrannie, et ne venez -vous pas d'assouvir son
- ressentiment, s'il en conserve encore, dans le sang de Louis?
0 Corrupteur! et pourquoi? Est-ce pour rétablir l'aristocratie nobiliaire et sa-
•I cerdotale? Lui qui, dès l'âge cie treize ans (1). . . . lui qui. à peine arrivé
Il à la tète des affaires, détruisit les fiefs qui existaient et ne connut d'autre distinc-
» lion que celle de citoyen? lui qui lutta, il y a trente ans, contre Rome, et fut
» excommunié, s'empara des biens des évèques, enfin qui donna, après Venise.
». . . en Italie
» Corrupteur! et pourquoi? Pour donner la Corse à l'Angleterre, lui qui ne l'a
> pas voulu donner à la France malgré les offres de Chauvelin, qui ne lui eût
I épargné ni titres ni faveurs!
n Livrer la Corse à l'Angleterre 1 Qu'y gagnerait-il, de vivre dans la fange de
» Londres? Que n'y reslait-il pas lorsqu'il y était exilé?
» Paoli serait-il ambitieux? Si Paoli est ambitieux, que peut-il désirer de plus?
II II est l'objet de l'amour de ses compatriotes, qui ne lui refusent rien ; il est à la
(1) Il y a ici plusieurs mots qu'on n'a pu lire. On sait que l'écriture de Napoléon était
presque indéchiffrable, et il ne l'ignorail pas lui-même. Dans les premiers jours de l'cm^
pire, un homme d'une mise fort modeste se prcscnla devant lui. « Qui êtes-vous? lui
» demanda Napoléon. — Sire , j'ai eu l'honneur de donner àBricnnc, pendant quinze
» mois, des leçons d'écriture à votre majesté. — Le bol élève que vous avez fait là ! ré-
» pliqua vivement l'empereur; je vous en fais mon compliment. » Et il lui fit donner une
pension. — Celte écriture, déjà si peu lisible alors, devint plus lard une véritable sténogra-
phie. C'est à peine si dans un mot il y avait la moitié des hitlrcs dont il se composait. On
assure que de la pari de l'empereur c'était à un calcul pour cacher son ignorance de l'or-
thographe, qu'il ne sul jamais.
402 SOUVEMUS
1) tète de l'armée et se -trouve^ à la veille de devoir défendre le pays contre une
» agression étrangère.
1) Si Paoli était ambitieux, il a tout gagné à la république, et, s'il se montre at-
» taché à lors de la constituante, que ne doil-il faire aujourd'hui
1) que le peuple est tout?
i> Paoli ambitieux! Représentants, lorsque les Français étaient gouvernés par
i une cour corrompue, lorsqu'on ne croyait ni à la vertu ni à l'jimour de la patrie,
i> l'on a dû sans doute dire que Paoli était ambitieux. Nous avons fait la guerre aux
» tyrans; cela n'a pas dû être pour l'amour de la patrie et de la liberté, mais par
» l'ambition des chefs! C'est donc à Coblentzque Paoli doit passer pour ambitieux;
» mais à Paris, dans le centre de la liberté française, Paoli, s'il est bien connu,
» sera le patriarche de la liberté, le précurseur de la république française ; ainsi
9 pensera la postérité, ainsi le croit le peuple. Rendez-vous h ma voix; faites taire
» la calomnie elles hommes profondément pervers qui l'emploient. Représentants!
« Paoli est plus que septuagénaire, il est infirme : sans quoi il serait allé à votre
1) barre pour confondre ses ennemis. Nous lui devons tout, jusqu'au bonheur d'être
» république française. Il jouit toujours de notre confiance; rapportez, en ce qui le
1' concerne, votre décret du 2 avril, et rendez à tout ce peuple la joie »
La convention nationale passa outre, et Paoli, pour sauver sa tête, insurgea la
Corse et traita avec les Anglais. Alors Napoléon, voyant que la France républicaine
offrait un vaste champ à son ambition, oublia sa rancune contre ceux qu'il appelait
autrefois les oppresseurs de la Corse, et se tourna contre Paoli. Cependant il ne
cessa jamais d'honorer un homme qui avait exercé sur lui une si belle influence,
et il dicta à Sainte-Hélène quelques pages où brillent à la fois sa vénération pour
ce chef célèbre et l'amour le plus vif pour leur commune patrie.
Un autre homme qui, dans un genre différent, a exercé une influence salutaire
sur l'esprit de Napoléon, c'est le père Dupuy, religieux minime auquel le jeune
officier soumettait tous ses travaux. Quittant la Corse à neuf ans. Napoléon était
arrivé en France (1) sans savoir un mol de français. Au collège d'Autun et à l'école
de Brienne, où il se rendit successivement, l'usage lui apprit à s'exprimer en fran-
çais; mais personne ne s'occupa de lui faire étudier la grammaire de la langue
qui devait devenir désormais la sienne, et, par une négligence impardonnable, on
ne lui donna aucune teinture d'orthographe. Il paraît même que son accent italien
persista longtemps : on en reconnaît les traces dans la manière dont Napoléon écri-
vait soupplicr, soupporter, etc. En un mot, il ignorait complètement les principes
des lettres.
Le père Dupuy, dont on trouve à peine le nom cité par Bourrienne, avait été
sous-principal à l'école de Brienne lorsque Napoléon y était. Il paraîtqu'il s'attacha
à son élève, et qu'il conserva pendant plusieurs années des relations avec lui. Ce
bon père, qui s'était retiré à Laon, donnait dans ses lettres d'excellents conseils à
Napoléon et réprimait ses écarts. Il ne laissait rien échapper; les pensées, le style,
(1) On a assuré qu'eu allant d'Ajaccio à Aulun Napoléon était passé par Florence et
qu'il avait été présenté au grand-duc. Cependant dans les iîpor/îfes de wajue, que nous avons
déjà citées, Napoléon disait : Parti pour la France le 15 décembre 1778. — Arrivé à
Antun le i" janvier 1779. » 11 semble difficile qu'en quinze jours il ail pu faire un si long
voyage. Le trajet direct est plus probable
DE LA JEUNESSE DE NArOLÉOIV. 105
la graiinuairo eljusiia'à l'orlhographe, étaient l'objet de ses observations, qui (on
le voit par cette correspondance) n'étaient pas toujours reçues avec docilité. Il ré-
sulte de ces lettres qu'en 178'J Napoléon avait rédigé un mémoire anonyme sur la
Corse, qu'il voulait adresser à Necker, alors rentré au ministère. Cet écrit fut en-
voyé au père Dupuy, qui en corrigea différentes parties avec sévérité. Afin que l'on
ait une idée de la liberté qui présidait à cette correspondance, nous allons citer le
commencement de la lettre que Dupuy écrivit à ce sujet à Napoléon :
« Laon, le 15 de juillet 1789.
>' Mo.N CHEU AMI,
» j'ai reçu le 10 de ce mois le paquet que vous m'avez adressé. J'ai lu et relu
avec attention l'écrit qu'il conlenoit : j'en ai trouvé le fond excellent; mais il y a
plusieurs mots impropres, mal assortis, répétés près l'un de l'autre, ou dissonnants,
des réflexions qui me paraissent inutiles, ou trop hardies, ou capables d'arrêter la
narration et de la faire languir; des retranchements, des additions et quelques chan-
gements à faire dans certains endroits. Vous en aurez aisément des exemples dans
les observations suivantes. «
Malgré les cinq pages de remarques du père Dupuy, Napoléon ne se tint pas pour
battu, et il dut répondre vivement. C'est ce qui résulte d'une seconde lettre écrite
par Dupuy le 1" août 1789, et qui commence ainsi :
a Pour me rendre à votre désir, je vais, mon cher ami, vous communiquer quel-
ques observations sur votre dernière lettre. Vous me dites que j'ai ôté tout le mé-
taphysique .. »
Il parait que, dans la lettre que Napoléon voulait adresser à Necker, et qui ne
semble avoir jamais vu le jour, l'auteur, caché sous le voile de l'anonyme, met-
tait dans la bouche d'un vieillard le récit le plus animé et le plus énergique des
malheurs de la Corse. Rien n'est plus comique que la frayeur dont fut saisi le père
Dupuy en lisant ces passages, qu'il voulait retrancher, et auxquels Buonaparte tenait
beaucoup :
<< Je vous ai conseillé (lui écrivait le bon minime) de supprimer les rois régnè-
rent..- fers tijrans de la terre.... Vous voulez que je le laisse; vous ajoutez qu'il y
(i dans votre ouvrage des choses jilus fortes encore. Ne trouvez pas mauvais, mon
cher ami, que je vous dise que je ne puis transcrire ces endroits: ce langage est
trop hardi dans une monarchie. Je le condamnerais dans un Français séculier; à
plus forte raison, un Français religieux et prêtre doit-il l'éviler, et ne pas y contri-
buer. Votre vieillard d'ailleurs ne pourrait par ces réflexions qu'irriter le roi et la
noblesse de France : ce ne serait pas assurément le moyen d'obtenir ce qu'il
souhaite. Vous dites que ces discours sont aujourd'hui communs même aux femmes.
Je vous assure que je ne les approuverai jamais. Je vous dirai encore que le vent
emporte les paroles, qu'il n'en reste aucune trace, mais qu'un ouvrage imprimé
demeure, se répand partout, et peut nuire à l'auteur convaincu par son écrit, s'il
n'a pas eu soin de tenir son nom bien secret. Vous répliquerez de nouseAw: la vérité',
la vérité! Je sais qu'il y a des vérités que l'on peut et même que l'on doit dire;
mais il en est aussi qu'il faut taire, ou tout au moins beaucoup adoucir. Dans ce
dernier cas, je ne cesserai de vous crier : de la discrétion ! de la discrétion! Ne vous
offensez pas, mon cher ami, de ma délicatesse : je la crois nécessaire. Soyez per-
i04 SOUVENIRS
suatléque mes observations n'ont pas pour principe l'envie de critiquer, mais
qu'elles partent de mon zèle et de mon amitié. Jo les continuerai, si vous l'avez
agréable, dans l'autre partie de votre ouvrage, lorsque vous me l'aurez envoyée. »
Ces réflexions étaient fort judicieuses; seulement le bon moine oubliait qu'on
était alors en 1789, et ne devinait pas qu'il écrivait à Napoléon.
Nous nous sommes arrêté à Paoli et à Dupuy à cause de l'influence que dans des
proportions diverses ils durent avoir tous les deux sur le développement de Napo-
léon. Il serait impossible d'analyser ici les autres pièces de celle correspondance.
Dans une lettre du 9 janvier 1 795, Saliceti, dé|)uté à la convention, rend compte
à Napoléon de ce qu'on faisait et de ce qu'on préparait à Paris dans ces jours
terribles, et il termine par ces mots, qui lui donnent bien l'air d'un protecteur :
« Vous pouvez ici compter entièrement sur moi, el peut être je ne vous serai pas
tout à fait inutile. >>
Une lettre adressée à Napoléon par Lajard, ministre de la guerre en 1792, nous
fait connaître une particularité assez curieuse, et sur laquelle on n'avait jusqu'ici
que des ouï-dire : il résulte de cette lettre que Buonaparte avait été destitué pour
avoir manqué :\ une revue de rigueur. Toutes les pièces relatives à cette affaire
existent encore : elles prouvent que Napoléon, qui était alors Corse jusqu'au fond
de l'âme (nous en aurons bientôt d'autres preuves), se trouvant dans sa famille vers
la fin de 1791 , avait accepté la place de lieulenant-colonel dans les gardes
nationales volontaires formées par le département de la Corse, et que, par suite,
il avait négligé de se rendre à la revue de rigueur du mois de décembre de la même
année. Cet oubli lui avait valu une destitution. Mais bientôt il fut réintégré, à la
sollicitation de différentes personnes. Les certificats qui lui furent délivrés à cette
occasion S3 trouvent entre nos mains. Il est curieux de voir la plupart de ces pièces,
favorables à Napoléon, signées par Pozzo di Borgo, qui depuis ne lui témoigna pas
certes le môme intérêt.
Ce n'est pas seulement par des influences extérieures que le caractère el l'esprit
de Napoléon devaient se former : Paoli et le père Dupuy ont concouru sans doute à
ce développement, mais c'est surtout par ses propres travaux, c'est par la lecture
assidue des ouvrages les plus profonds sur les sciences, sur la législation, sur l'his-
toire, que Napoléon se préparait à ses brillantes destinées. Il lisait toujours la plume
à la main, et non-seulement il faisait des extraits des ouvrages qu'il étudiait, ce
qui est un besoin de tout lecteur grave et réfléchi, mais souvent à la suite de ces
extraits il discutait ou critiquait les idées de l'auteur ; et quand son imagination ou
son esprit était vivement frappé d'un sujet, il s'en emparait et il en formait l'objet
d'un écrit spécial. De toutes les productions de la jeunesse de Napoléon, celle dont
on a parlé le plus est une histoire de Corse qu'il avait voulu faire imprimer à Dole et
qu'on croyait perdue. Dans ses mémoires, Lucien Buonaparte exprime en ces termes
ses regrets au sujet de la perte de cet ouvrage :
a Les noms (1) de Mirabeau et de Raynal me ramènent à Napoléon. Napoléon,
dans un de ses congés, qu'il venait passer à Ajaccio (c'était, je crois, en 1790),
avait composé une histoire de Corse dont j'écrivis deux copies, et dont J6 regrette
bien la perle. Un de ces deux manuscrits fut adressé à l'abbé Raynal, que mon
frère avait connu à son passage ;\ Marseille. Raynal trouva cet ouvrage tellement
remarquable, qu'il voulut le communiquer à Mirabeau. Celui-ci, renvoyant le
(1) Mémoires de Lucien Buonaparte. Paris, ISjK, in-8", p. 92.
DE LA JEUNESSE DE NATOLÉON. 40J)
manuscrit, écrivit à Raynal qno cette petite histoire lui semblait annoncer un génie
du premier ordre. La réponse de Raynal s'accordait avec l'opinion du yrand orateur,
et Napoléon en fut ravi. J'ai lait beaucoup de recherches vaines pour retrouver ces
pièces, qui furent détruites probablement dans l'incendie de notre maison par les
troupes de Paoli. »
Lucien s'est trompé; le manuscrit de cette histoire n'a pas péri : il se trouve
parmi les papiers qui avaient été remis au cardinal Fesch, et se compose de trois
gros cahiers (jui ne sont pas de la main de Napoléon, mais qu'il a corrigea et annotés.
Cette histoire, sous forme de lettres, est adressée à l'abbé Raynal : elle commence
aux temps les plus reculés et se termine au wiii*^ siècle, au pacte de Corte entre
les Génois et les Corses. Elle est rédigée avec chaleur, et décèle le plus vif amour
pour la Corse. Ce qu'on doit surtout y remarquer et qu'on ne s'attendrait pas à y
rencontrer, c'est que Napoléon ne s'est pas borné à écrire d'après des traditions
plus ou moins incertaines l'histoire de son pays. Il ne s'en est pas tenu aux croyances
vulgaires : dans un temps où l'érudition était presque proscrite, et où on la regar-
dait comme une vieillerie incompatible avec le progrès, Napoléon a su s'affranchir
de ce préjugé. Il a étudié les sources, il cite les ouvrages qu'il a consultés, et l'on
voit qu'il a eu soin de réunir les documents inédits qui pouvaient lui fournir des
lumières. Plusieurs de ces pièces sont encore annexées au manuscrit de Vflistoirt-
Je Corse. Cet homme extraordinaire ne pouvait rien faire d'incomplet; tous ses
travaux étaient sérieux. Au milieu de la révolution et malgré les idées qui régnaient
alors, il avait senti que l'histoire ne s'improvise pas, et que, pour la connaître, il
faut étudier les documents originaux.
Hâtons-nous cependant d'ajouter que, quoique Napoléon ait puisé aux sources,
ce n'est pas là une œuvre d'érudition ; c'est plutôt une histoire dramatique qu'il a
voulu tracer. Pour s'en convaincre, il sulïira de lire l'épisode de la mort de Vannina
Sampiero, qui fut la femme du plus énergique défenseur de l'indépendance de la Corse
au XVI'' siècle. Ce récit, empreint d'une certaine grandeur terrible et sauvage,
termine la seconde lettre de Napoléon sur l'histoire de son pays :
« Le roi d'Alger, Lazzaro, Corse de nation, qui avait conservé dans ce haut rang
ji le même amour pour sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeait en détruisant
y le commerce de l'OfBzio (1); mais rien ne pouvait adoucir le sort des Corses.
» Ils vivaient sans espérance lorsque Sampiero de Bastelica, couvert des lauriers
» qu'il avait conquis sous les drapeaux français, vint faire ressouvenir ses compa-
» triotes que leurs oppresseurs étaient ces mêmes Génois qu'ils avaient tant de
1) fois battus. Sa réputation, son éloquence les ébranlaient, et à l'arrivée de de
I Thermes, que le roi Henri II expédia avec dix-sept compagnies de troupes pour
» chasser l'OfQzio, les Corses s'armèrent du poignard de la \engcance, et, réduits
» à la seule ville de Calvi, les protecteurs de Saint-George reconnurent, mais troj)
1 tard, que, quelqu'accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires pouvaient
I mourir, mais non pas vivre esclaves.
■> Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'était tracé, avait sans cesse travaillé
s et contre l'Offizio et contre les Corses. Il voyait avec plaisir s'entr'égorgcr des
(1) VOffnio était à Gênes une puissante compagnie de commerce qui ('(iiiipait des flottes
cl possédait des provinces. C'était une association qiii,<'ii polit, ressemblai! à la compagnie
anglaise des Indes orientales.
406 SOUVENIRS
» peuples qu'il voulait soumettre, et s'affaiblir une compagnie qui lui donnait
» ombrage; mais, dans ces circonstances, il sentit qu'il fallait la secourir puissam-
» ment, ou se résoudre à voir recueillir par les Français le fruit de tant de peines et
» d'intrigues. Il oflYit donc ses galères et ses troupes, et sollicita l'empereur
.) Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt une armée et des vaisseaux
» Vains préparatifs! les Corses triomphèrent; le grand Andréa Doria vit périr dix
» mille hommes de ses troupes sous les murs de San-Fiorenzo. L'immortel Sam-
" piero battit les Génois sur les rives du Golo, à Petrela, mais, s'étant brouillé avec
» de Thermes, le roi de France l'appela à sa cour; dès ce moment, nos affaires
' déclinèrent, et ne furent plus rétablies que par son retour; après diverses vi-
« cissitudes, l'Ofllzio allait être expulsé à jamais, lorsque, par le traité de Château-
» Cambresis, les Français évacuèrent l'île. Les Corses firent leur paix, les pactes
» conventionnels de Lago Benedelto furent renouvelés de part et d'autre. L'Olfizio
» promit de gouverner conjointement avec la nation, et de gouverner avec justice.
» Gouverner avec justice n'était pas ce que voulait la politique du sénat, qui, voyant
1) les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier leur ressentiment
■> et de céder à la fatalité une portion de leur indépendance, voyait se renverser
» tous ses projets. La circonstance, d'ailleurs, était favorable, il obligea les protec-
i) teurs de Saint-George à lui céder la possession de l'Ile. Outré de ce changement
» qui s'était fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son
» libérateur Sampiero. Cet homme ardent avait juré dans son cœur la ruine des
« tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses promesses, il
» dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont mérités, et parcourt les
» différents cabinets pour susciter des ennemis aux oppresseurs et des amis aux
» siens.... Mais les rois de l'Europe ne connaissent de justice que leur intérêt,
)) d'amis que les instruments de la politique. I! s'embarque pour l'Afrique; il est
I) accueilli par le bey de Tunis, qui lui promet du secours ; il gagne la confiance de
» Soliman, qui lui promet assistance. Soliman avait l'ùrae noble et généreuse, il
■) devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout se dis-
» pose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans nos mers la croix
Il ligurienne! — Gênes cependant suit d'un œil inquiet les courses de son impla-
> cable ennemi, et, ne pouvant pas l'apaiser, elle cherche h lui lier les mains par
il l'amour de ses enfants et par l'amour de sa femme : douces affections qui maî-
I frisent l'âme par le cœur, comme le sentiment par la tendresse Sampiero
0 aime tendrement sa femme Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants,
)' ses papiers et quelques amis C'est Vannina que les Génois entreprennent de
» séduire par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse, et de
» faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari lui-même s'en trouvera satis-
II fait. Ainsi elle vivra tranquille sous leur gouvernement, elle vivra tranquille au
Il milieu de ses terres et de ses parents, contente de la considération de ses enfants,
i> et ne sera plus exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un
1 époux furibond. Mais pour cela il faut aller h Gênes, donner aux Corses l'exemple
» de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance dans le sénat.
' Vannina accepte : elle enlève tout, jusqu'aux papiers de son mari, et s'embarque
» avec ses enfants sur un navire génois. Ils étaient déjà arrivés à la hauteur d'An-
« tibes, lorsqu'ils sont atteints par un brigantin monté par les amis de Sampiero,
qui s'emparent du bâtiment où est la perfide, et la conduisent à Aix avec ses
I) enfants.
DE L.V JEUNESSE DE NAl'OLÉON. 407
» La noiivoUc du crinio do Vaiiuina élève dans le cœur de rimpélticux Sampieio
» la lempèle el riiuiigiialion. Il pari coimiie un trait de Constanlinople; les vents
» secondent son inipalionoe. 11 arrive enfin en présence de sa l'eninie. Un silence
1 farouche résiste obstinément à ses excuses et aux caresses de ses enfants. Le sen-
) liment aigre de l'horreur a pétrifié sans retour l'ànie de Sanipicro. Quatre jours
1) se passent dans cette immobilité, à la (in desquels ils arrivent dans leur maison
0 de Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un moment au
1' sommeil. A ses pieds sont ses enfants; vi.s-à-vis est son mari, cet homme que
' l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient de trahir. Ce tableau
f remue un instant Sampiero; le feu de la compassion et de la tendresse semble se
» ranimer en lui. Le sommeil est l'image de l'innocence! Vannina se réveille; elle
» croit voir de l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses
" pieds : elle est repoussée avec efl'roi... Madame, lui dit avec dureté Sampiero,
» entre le crime et V opprobre il n'est de milieu que la mort!.... L'infortunée et
" criminelle Vannina tombe sans connaissance. Les horreurs de la mort s'emparent,
" à son réveil, de son imagination : elle prend ses enfants dans ses bras. Soyez me.i
» intercesseurs ; je veux la vie pour votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que
» pour l'amour de vous!
» Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend par la
» main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, il les baigne de
» larmes et n'a que la force de lui montrer du geste Vannina, qui, tremblante,
» égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue de son mari, ellui dit avec courage :
» Sampiero, le jour où je m'unis à vous, vous jurâtes de protéger ma faiblesse et de
» guider mes jeunes années ; pourriez-vous souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
» souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort pour refuge
y> contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante que l'opprobre môme..-
» Oui, monsieur, je meurs avec joie. Vos enfants auront pour les élever l'exemple
a de votre vie et l'horrible catastrophe de leur mère ; mais J^annina qui ne vous fut
» pas toujours si odieuse, mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une
» grâce, c'est de mourir de votre main!.... La fermeté que Vannina mit dans ce dis-
n cours frappa Sampiero, sans aller jusqu'au cœur. La compassion et la tendresse
» qu'elle eîit dû exciter trouvèrent une âme fermée désormais à la vie de senti -
)' ment... Vannina mourut... elle mourut par les mains de Sampiero. <>
Outre VHistaire de Corse, Napoléon rédigea plusieurs autres écrits qui montrent
combien son pays natal l'occupait alors : des projets fort développés pour la défense
de Saint-Florent, de la Morlella et du golfe d'Ajaccio, un rapport sur la nécessité
de se rendre maître des îles de la Madeleine, un plan pour l'organisation des mi-
lices corses, et beaucoup d'autres pièces de la même nature. L'étendue et le nombre
de ces documents prouvent que Napoléon ne songeait alors qu'à la Corse, et qu'il
se préparait à y jouer un jour le rôle de Paoli. Il ne manque jamais, dans ses écrits,
de saisir l'occasion d'exprimer son ressentiment contre les Français. Ce ressenti-
ment se manifeste surtout dans un roman corse écrit tout entier de sa main, et où
le poignard joue un grand rôle. Une nouvelle anglaise intitulée le Comte d'Essex,
un petit conte oriental appelé le Masque prophète, prouvent que Napoléon aimait à
s'exercer en ce genre. Dans ce dernier écrit, qu'on va lire, on trouve déjà sa ma-
nière et son style, où dominèrent toujours le saccadé et l'imprévu. Nous reproduisons
fidèlement, en corrigeant seulement l'orthographe; on y verra que Napoléon voulait
408 SOUVENIRS
déjà tout plier au gré de sa volonté. C'est ainsi qu'au lieu d'étudier le français il
tranchait les difficultés grammaticales avec son sabre, et qu'il inventait le verbe
ret/rader par opposition à dégrader.
LE MASQtlE PROPHÈTE.
(1 L'an 160 de l'hégire, Mahadi régnait à Bagdad; ce prince, grand, généreux.
Il éclairé, magnanime, voyait prospérer l'empire arabe dans le sein de la paix.
» Craint et respecté de ses voisins, il s'occupait à faire fleurir les sciences et en
1' accélérait les progrès, lorsque la tranquillité fut troublée par Hakem, qui du fond
D du Korassan commençait à se faire des sectateurs dans toutes les parties de l'em-
I pire. Hakem, d'une haute stature, d'une éloquence mâle et emportée, se disait
y l'envoyé de Dieu ; il prêchait une morale pure qui plaisait à la multitude; l'égalité
T> des rangs, des fortunes, était le texte ordinaire de ses sermons. Le peuple se ran-
» geait sous ses enseignes. Hakem eut une armée.
» Le calife et les grands sentirent la nécessité d'étouffer dans sa naissance une
)> insurrection si dangereuse; mais leurs troupes furent plusieurs fois battues, et
» Hakem acquérait tous les jours une nouvelle prépondérance.
y> Cependant une maladie cruelle, suite des fatigues de la guerre, vint défigurer
1' le visage du prophète. Ce n'était plus le plus beau des Arabes. Ses traits nobles
« et sévères, ses yeux grands et pleins de feu, étaient défigurés; Hakem devint
II aveugle. Ce changement eût pu ralentir l'enthousiasme de ses partisans. H ima-
II gina de porter un masque d'argent.
Il H parut au milieu de ses sectateurs; Hakem n'avait rien perdu de son élo-
I quence. Son discours avait la même force; il leur parla, et les convainquit qu'il
« ne portait le masque que pour empêcher les hommes d'être éblouis par la lumière
» qui sortait de sa figure.
1) H espérait plus que jamais dans le délire des peuples qu'il avait exaltés, lorsque
II la perte d'une bataille vint ruiner ses afl'aires, diminuer ses partisans et affaiblir
Il leur croyance ; il est assiégé, sa garnison est peu nombreuse. Hakem, il faut
I périr, ou tes ennemis vont s'emparer de ta personne ! H assemble ses sectateurs
II et leur dit: Fidèles, vous que Dieu et Mahomet ont choisis pour restaurer l'em-
» pire et regrader notre nature, pourquoi le nombre de vos ennemis vous décou -
» rage-t-il? Écoutez: La nuit dernière, comme vous étiez tous plongés dans le
I sommeil, je me suis prosterné et ai dit à Dieu : Mon père, tu m'as protégé pen-
* dant tant d'années; moi ou les miens t'aurions-nous offensé, puisque tu nous
I abandonnes? Un moment après, j'ai entendu une voix qui me disait: Hakem,
1' ceux seuls qui ne t'ont pas abandonné sont tes vrais amis et seuls sont élus. Ils
» partageront avec toi les richesses de les superbes ennemis. Attends la nouvelle
II lune, fais creuser de larges fossés, et tes ennemis viendront s'y précipiter comme
des mouches étourdies par la fumée. Les fossés sont bientôt creusés, l'on en
» remplit un de chaux, l'on pose des cuves pleines de liqueurs spiritueuses sur
Il le bord.
« Tout cela fait, l'on .sert un repas en commun, l'on boit du même vin, et tous
' meurent avec les mêmes symptômes. Hakem traîne leurs corps dans la chaux qui
les consume, met le feu aux liqueurs et s'y précipite. Le lendemain, les troupes
)' du calife veulent avancer, mais s'arrêtent en voyant les portes ouvertes; l'on entre
DE LA JEUNESSE DE NAPOLÉON. 400
« avec précaulion el l'on ne trouve qu'une femme, maîtresse d'Ilakem, qui lui a
» survécu. Telle fui la fin de Hakem, surnommé Burkaï, que ses soclateurs croient
» avoir été enlevé au ciel avec les siens.
I. Cet exemple est incroyable. Jusqu'où peut porter la fureur de l'illustralion ! »
Hélas ! Napoléon oublia trop tôt la sentence qui termine ce petit conte; que de
regrets ne se sorail-il pas épargnés, s'il s'était toujours mis en garde contre la
fureur de l'illustration! Des discours aux sociétés populaires et aux représentants
du peuple, un projet de constitution pour la Calotte (qui était une espèce de so-
ciété secrète dans l'armée), des notes politiques de toute espèce, se trouvent dans
ces papiers. Napoléon se montre là républicain ardent et passionné : « On injurie
» les républicains (s'écrie-t-il dans un de ces discours), on les calomnie, et puis,
» pour toute réponse, on dit que la république est impossible en France! s Plus
loin, on lit le projet d'un ouvrage sur la royauté. On ne sera pas fâché de voir ce
que Napoléon, qui était à Auxonne, pensait de l'autorité royale le 25 octobre i 788.
« Dissertation sur Vauloritc royale. — Cet ouvrage commencera par des idées
3 générales sur l'origine et l'accroissement que prit, dans l'esprit des hommes, le
» nom de roi. Le gouvernement militaire lui est favorable. Cet ouvrage entrera
i> ensuite dans les détails de l'autorité usurpée dont les rois jouissent dans les
» douze royaumes de l'Europe. Il n'y a que fort peu de rois qui n'eussent mérité
» d'être détrônés, i
Ce qui donne un grand intérêt à ces manuscrits, c'est que nous y voyons à nu
le cœur de Napoléon, qui fixait sur le papier toutes ses impressions. Rencontrait-
il une femme dont la figure le frappait? il s'empressait, en rentrant, d'écrire ce
qu'ils s'étaient dit, en ayant soin de marquer le jour et l'heure. Taciturne avec ses
camarades, il avait besoin d'épancher son cœur dans la solitude; son humeur était
sombre, et l'on ne doit pas s'en étonner, car, dans une espèce de notice biogra-
phique et chronologique sur sa propre jeunesse, que nous avons déjà citée, il ra-
conte qu'ayant quitté à neuf ans la maison paternelle, il était resté jusqu'à l'âge de
dix-sept ans sans rentrer en Corse. Cet isolement, qui sans doute fortifia son ca-
ractère, dut contribuer à l'aigrir : aussi le voyons-nous à dix-sept ans être déjà las
de la vie et vouloir se suicider. Se sentait-il à l'étroit en France à une époque où
il ne suffisait pas d'avoir du mérite pour s'élever? Le dégoût de la vie lui venait-il,
comme il le dit lui-même, du spectacle d'une société dégradée et des malheurs de
la Corse? Il est probable que c'étaient toutes ces causes réunies qui lui avaient
donné l'idée de ce funeste projet. Quoi qu'il en soit, c'est là un fait digne d'être
noté; et l'on ne saurait s'empêcher de remarquer que le 3 mai, jour où Napoléon
disait que ses idées étaient tournées du côté de la mort, il devait, trente-cinq ans
plus tard, entrer en agonie à Sainte-Hélène. Voici ce que nous trouvons à l'égard
de ce projet de suicide dans une note autographe de Napoléon :
« Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et
:) me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée au-
« jourd'hui? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer
» de vivre longtemps. Je suis absent depuis six ou sept ans de ma patrie. Quel
i> plaisir ne goûterai je pas à revoir, dans quatre mois, et mes compatriotes et mes
51 parents? Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs
» de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet? etquelle
TO'iîIi 1. ^7
410 SOUVENIRS
» fureur me porte donc à vouloir ma destruction? Sans doute, que faire dans ce
» monde? puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé
» soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais
" patiemment que la nature eût achevé son cours ; mais, puisque je commence à
» éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
i> des jours où rien ne me prospère? Que les hommes sont éloignés de la naturel
» qu'ils sont lâches, vils, rampants! Quel spectacle verrai-je dans mon pays? Mes
» compatriotes chargés de chaînes embrassent en tremblant la main qui les opprime.
» Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros animait de ses vertus, ennemis des
i> tyrans, du luxe, des vils courtisans. Fier, plein du noble sentiment de son impor-
» tance particulière, un Corse vivait heureux. S'il avait employé le jour aux affaires
» publiques, la nuit s'écoulait dans les tendres bras d'une épouse chérie, la raison
» et son enthousiasme effaçaient toutes les peines du jour; la tendresse et la nature
» rendaient sa nuit comparable à celle des dieux. Mais avec la liberté ils se sont
» évanouis comme des songes, ces jours heureux ! Français, non contents de nous
3 avoir ravi tout ce que nous chérissions, vous avez encore corrompu nos mœurs!
» Le tableau actuel de ma patrie et l'impuissance de le changer sont une nouvelle
» raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je
» dois haïr par vertu. Quand j'arriverai dans ma patrie, quelle figure faire, quel
> langage tenir? Quand la patrie n'est plus, un bon citoyen doit mourir. Si je n'avais
» qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, je partirais au moment
» même; j'enfoncerais dans le sein du tyran le glaive vengeur de la patrie et des
» lois violées.... La vie m'est à charge parce que je ne goûte aucun plaisir, et que
» tout est peine pour moi : elle m'est à charge parce que les hommes avec qui je
» vis et vivrai probablement toujours, ont des mœurs aussi éloignées des miennes
fl que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la
)> seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie, d'où sensuit un
» dégoût pour tout. »
Malgré la vivacité du ressentiment qu'exprime ici Napoléon contre les Français,
nous avons cru ne rien devoir retrancher de cette note; car d'un côté le caractère
de Napoléon s'y montre tout entier, et, d'autre part, si ce passage semble contraire
aux sentiments de gloire et de grandeur nationale que l'empereur professa toute sa
vie, il ne rend que plus éclatant le triomphe de la France, qui a pu assujettir une
âme si ardente et animée de sentiments si hostiles. C'est en combattant dix ans
plus tard à la tète de cette immortelle armée d'Italie, que Napoléon apprit à aimer
et à admirer les Français. D'ailleurs, c'est à dessein que nous avons choisi ce frag-
ment, car il en surgit un grand enseignement pour la jeunesse. Supposons que, ren-
trant un soir plus triste que d'ordinaire. Napoléon ait eu la faiblesse de céder aux
idées qui l'assiégeaient, et qu'il ait presque machinalement lâché la détente d'un
pistolet! Il avait plus que d'autres le droit de s'appeler ttn (icnie incompris. Pauvre,
obscur, sans avenir, attristé par les maux de son pays natal, il commençait à
éprouver des malheurs, et il ne voyait pas les hommes en beau ! C'était donc le cas
de se suicider, s'il en fut jamais! El pourtant Napoléon ne succomba pas à cette
tentation. Il reprit courage et obéit à son devoir : acceptant le fardeau qui pesait
sur ses épaules, il profita des loLsirs de garnison, ordinairement si mal employés,
et pendant les six ans qu'il fut lieutenant d'artillerie, il travailla sans relâche à
étendre et à fortifier son esprit. Dans des villes comme Auxonne et Seurres, il
UE LA JEUNESSE DE NAPOLÉON. 111
liouva moyen de se procurer tous les livres dont il avait besoin. Il étudia son art,
il étudia l'Iiistoire; il voulut connaître les ressources de la France. Il se nourrit des
meilleurs ouvrages de l'antiquilé, et acquit ainsi cette science du gouvernement, que
dix ans plus lard il montra à un si haut degré. Napoléon doit apprendre à la jeu-
nesse qu'il ne faut jamais désespérer de la fortune, et que la meilleure manière de
se la rendre favorable, c'est de travailler avec ardeur et persévérance h son propre
perfectionnement. Après un tel exemple, nul n'osera se plaindre d'être méconnu
dans ce monde, ni dire que pour échapper à l'adversité, il faut se hûter de quitter
la vie. Sans doute il serait insensé de rêver une aussi prodigieuse carrière; mais
tout homme qui se raidit contre l'adversité, qui lutte avec courage contre la mau-
vaise fortune, se placera tôt ou tard là où ses talents et surtout son caractère mé-
ritent de le porter. Que doit-on vouloir de plus ?
Au reste, il n'est pas inutile de faire remarquer que même dans les moments de
découragement Napoléon conservait toute l'élévation de ses sentiments. Bien que
forcé de mettre son pot au feu lui-même pour suffire à l'éducation de son jeune
frère Louis qu'il avait alors avec lui, ce n'est pas de sa pauvreté qu'il se plaint,
c'est l'asservissement de sa patrie qu'il déplore, c'est là ce qui le porte au suicide.
C'est la mort de Caton qu'il rêve et non pas celle de Chatterton.
Un des morceaux les plus curieux qui soient sortis de la plume de Napoléon, c'est
un Dialogue sur l'amour, où l'auteur ne se montre pas très-galant. En général, le
futur empereur était peu sentimental. Ce qui dominait chez lui, c'était la force et
la raison. Dans des fragments de mémoires, il nous a conservé à la vérité le sou-
venir de quelques petites aventures de jeunesse; mais cela est bien fugitif, et il
n'y a pas là de sentiment. Ce dialogue a pour objet de proscrire absolument
l'amour. On y voit déjà l'aversion de l'empereur pour \es dé finitions métaphysiques.
Voici le commencement de cet écrit :
«■ D. Comment, monsieur! qu'est-ce que l'amour? Eh quoi! n'êtes-vous donc
5) pas comme les autres hommes?
« R. Je ne vous demande pas la définition de l'amour; je fus jadis amoureux, et
') il m'en est resté assez de souvenir pour que je n'aie pas besoin de ces définitions
1' métaphysiques qui ne font jamais qu'embrouiller les choses. Je fais plus que de
3 nier son existence, je le crois nuisible à la société, au bonheur individuel des
» hommes; enfin je crois que l'amourtait plus déniai que de bien, et que ce serait un
» bienfait d'une divinité prolectrice, que de nous en défaire et d'en délivrer les
D hommes. »
C'est surtout l'amour efféminé que Napoléon poursuit dans son dialogue. Il le
considère en législateur, et il craint ce qui peut énerver les hommes; quant à
l'amour qui exalte et qui ennoblit, c'est autre chose. En effet, en dépit de l'arrêt
sévère que nous venons de citer, nous trouvons dans ses manuscrits le brouillon
d'une lettre écrite par Napoléon à une demoiselle qu'il ne nomme pas, mais qui
certainement avait frappé son cœur. Cette longue lettre, qui a sept énormes pages,
a pour objet de prouver que l'amour de la gloire ne suffit pas pour enfanter les
grands hommes, et que la plus sublime des passions, c'est l'amour de la patrie.
Napoléon y parle de Léonidas, de Brutus, de Charlemagne, de la grandeur des
anciens, de l'affaiblissement de tous les sentiments chez les modernes. Il s'arrête
surtout avec complaisance sur les héros de la Corse. Dans cet écrit, où l'on peut
reprendre beaucoup d'incorrections et de défauts qu'il serait facile de faire dispa-
raître, Napoléon, inspiré par les plus nobles sentiments, déploie souvent une véri-
412 SOUVENIRS
lablc l'ioqiienco. d'esl un volcan qui vomit à la fois des flanuiics et de la fumée.
Son âme déborde : il ne parle que de gloire, de grandeur, de vertu. On n'écrit
comme cela, on n'ouvre son cœur sans réserve qu'à la femme que l'on aime. Cet
abandon, cette exaltation, c'est de l'amour, et du plus vif; seulement le mol n'est
pas prononcé. Cette lettre, qui, par son étendue, devient presque une dissertation,
est une pièce des plus intéressantes : elle montre clairement quel était l'amour que
Napoléon proscrivait.
On ne saurait donner ici une analyse complète de toutes les pièces que le pre-
mier consul avait remises au cardinal Fescb. Nous avons déjà dit qu'il y a là
trente-buit cahiers écrits entièrement de la main de Napoléon. Quelques ouvrages,
rédigés séparément, sont prêts à être livrés à l'impression, tels, par exemple, qu'un
Mémoire sur la munière de disposer les pièces de caiion pour le jet des bombes, le
roman sur la Corse dont nous avons parlé, son Essai sur l'Histoire de Corse, qui a
quatre-vingts pages, etc. Mais, dans le plus grand nombre de ces cahiers, tout est
mêlé : à la suite d'un extrait d'Hérodote ou de Platon, on trouve des souvenirs de
jeunesse ou des réflexions sur la religion. L'ordre cependant s'établit par les dates,
car, comme nous l'avons dit, le plus souvent Napoléon avait soin d'indiquer à la
marge l'année, le mois, le jour et même l'heure. On peut ainsi, jour par jour, assister
au développement de ce caractère extraordinaire, depuis le 26 avril 1786, date do
la plus ancienne note, jusiprau l\ mars 1793, qui est celle de la dernière pièce.
On le suit partout, à Auxonne, à Scurres, à Valence, à Ajaccio, à Paris (1), dans ses
courses, dans les villes de garnison où il s'arrête. Ce sont là des coiifessious d'au-
tant plus précieuses que rien n'y annonce le travail, et qu'il n'y a pas le moindre
indice de publication future. On y suit, dans sa candeur primitive, l'âme d'un homme
qui se parle à lui même, et qui ne pose pas encore devant l'Europe. Ce n'est pas une
des moindres singularités de Napoléon que d'avoir voulu déposer en des mains
sûres ces papiers : tout auti'e, dans sa position, les aurait probablement détruits.
Le choix des ouvrages qu'il a lus et dont il a fait des extraits mérite d'être
remarqué. D'abord, c'est une curiosité inquiète qui se porte vers tous les objets
sans but déterminé. Il lit Butfon, il s'occupe d'histoire naturelle, de physique, de
médecine. Il étudie la géographie, il cherche à cultiver son esprit, à acquérir des
connaissances. L'histoire ancienne et celle de la Grèce surtout l'occupent ensuite :
il cite Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile; mais, par une singularité bien remar-
quable, le nom de Plutarque, qui a été le précepteur de tant d'hommes illustres,
et qu'on a dit si souvent avoir été la lecture favorite de Napoléon, ne se trouve
()as une seule fois dans ces notes. L'histoire de la Chine, celle des Indes et des
Arabes l'occupent ensuite. Il lit l'histoire d'Angleterre et celle d'Allemagne; enfin
il s'applique à l'histoire de France, d'abord d'une manière générale, et puis dans
tous les détails. Il veut connaître les ressources, les revenus, la législation de la
France; il étudie soigneusement les libertés de l'Église gallicane. Il veut savoir
l'histoire de la Sorbonne et de la bulle Ihiigenitus, et les trois cahiers qu'il a écrits
sur cette matière, ainsi que les notes qu'il rédigea à dix-huit ans sur la religion de
l'État, font pressentir le concordat et l'expliquent. Il n'a aucun système en histoire,
il cherche surtout à connaître les faits; mais ses éludes le portent bientôt vers les
(1 ) Pour donner une idée des détails biographiques dans lesquels entre Napoléon, nous
dirons que parfois on trouve dans ces papiers môme son adresse. Ainsi on y voit quc>
I e 22 novombre 1787, il logeait à l'hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honorc, à Paris.
DE LA JEUNESSE DE i\,VÏ*OLÉa."V. 115
sciences morales. Il s'occupe d'économie politique et de législation : il lit les écrits
de Filangieri, de Mahly, de Necker, de Smith; il en fait des extraits souvent inter-
rompus par des réflexions critiques. L'indépendance de son caractère se montre la
comme partout ailleurs. A cet égard, il sullira de citer un seul exemple. On sait
combien il est dillicile, surtout dans la jeunesse, de se soustraire à l'ascendant
irrésistible de Rousseau. Cette dilliculté était bien autrement grande aux approches
de la révolution. Eh bien! malgré cet empire, malgré la conlornùté des opinions et
son admiration pour le citoyen de Genève, Napoléon était loin d'accepter toutes ses
doctrines. Dans un extrait (daté de Valence, août 1791) du Discours sur l'orifjinc
et les ('oiuloiu'itls de rinégalité ^Ic l'homme, le jeune Napoléon a écrit à la fin de
chaque paragraphe: Je ne crois pas celai... Je ne crois rien de tout cela! On
s'imagine le voir encore au moment oti, bondissant d'impatience, il traçait ces
mots. Enfin, ne pouvant plus supporter les magnifiques sophisnies de Rousseau, il
exprime ainsi à son tour ses opinions :
« Mes réilexions sur l'état de nature.
» Je pense que l'homme n'a jamais été errant, isolé, sans liaisons, sans éprouver
» le besoin de vivre avec ses semblables. Je crois an contraire que, sorti de l'en-
» fance, l'homme a senti le besoin de se trouver avec d'autres hommes, qu'il s'est
» uni à une femme, a choisi une caverne qui a dû être son magasin, le centre de
> ses courses, son refuge dans la tempête et pendant la nuit. Cette union .s'est
1) fortifiée par l'habitude et par les liens des enfants; elle a pu cependant être
1) rompue par le caprice. Je pense que dans leurs courses deux, sauvages se sont
Il rencontrés, qu'ils se sont reconnus à la seconde entrevue et ont eu le désir de
» rapprocher leurs demeures. Je pense qu'elTectivement ils se sont rapprochés, et
» que dans cet instant est née la peuplade naturelle. Je pense que cette peuplade
» a vécu heureuse parce qu'elle a eu une nourriture abondante, un abri contre les
» saisons, et parce qu'elle a joui de la raison et des sentiments naturels. Je pense
» que la terre a été un grand nombre de siècles partagée ainsi en peuplades éloi
» gnées, ennemies, peu nombreuses, et qu'enfin les peuplades s'étant multipliées.
Il elles ont dii avoir des relations entre elles. Dès lors la terre n'a pu les nourrir
I' sans culture; la propriété, les relations suivies sont nées, bientôt les gouverne-
» ments; il y a eu des échanges
« l'amour-propre, le penchant impétueux, l'orgueil. Il y a eu des ambitieux au
» teint pâle qui se sont emparés des affaires. . . . 3ia thèse n'est pas celle
» de constater cette série d'états par où ont passé les hommes avant d'arriver à
» l'état social, mais seulement de démontrer qu'ils n'ont jamais pu vivre errants,
» sans domicile, sans liaisons, sans autres besoins que ceux qu'éprouvaient le
» mâle et la femelle s'unissant furtivement selon la rencontre, l'occasion et le désir.
» Pourquoi suppose-ton que dans l'état de nature l'homme ait mangé? C'est que
■> l'on n'a pas d'exemples d'hommes qui aient existé autrement. Par une raison
n semblable, je pense que l'homme a eu, dans l'état de nature, la même faculté
« de sentir et de raisonner qu'il a actuellement. Il a dû en faire usage, car il n'y a
» point d'exemple que des hommes aient existé sans usager ces deux facultés.
" Sentir, c'est le besoin du cœur, coliime manger est celui du corps. Sentir, c'est
« s'attacher, c'est aimer; l'homme dut connaître la pitié, l'amitié et l'amour; dès
>' lors la reconnaissance, la vénération, le respect. S'il en eût été autrement, il
414 SOUVENIRS
» serait vrai de dire que le sentiment et la raison ne sont pas inhérents à riiouime,
« mais seulement des fruits de la société; il n'y aurait alors point de sentiments
» et de raisons naturels, point de devoirs, point de vertu, point de conscience.
» Point de vertu ! Ce ne sera pas le citoyen de Genève qui nous dira ceci. »
Dans cette réfutation, qui est incomplète à d'autres égards, le vice fondamental
du système de Rousseau est mis à nu avec beaucoup de sens et de logique. Il fallait
être Napoléon pour repousser si vigoureusement les idées d'un écrivain qui, en
1791, régnait en mai Ire sur l'opinion.
Toutes ces graves et sérieuses lectures avaient un but déterminé. Il paraît que
parmi les ouvrages d'imagination Napoléon ne distingua que l'Arioste, qui le séduisit,
et (chose bizarre!) dont il fit aussi un extrait. Bien qu'imparfaits, quelques essais
poétiques jetés çà et là dans ces cahiers intéressent vivement : ils sont empreints
d'une profonde mélancolie. Les recherches mathématiques y sont fort rares. Le
point le plus élevé est relatif à la cycloïde : le reste ne contient que des calculs
pour l'artillerie.
Ces citations sont prises un peu au hasard dans cette masse de papiers : nous ne
les multiplierons pas. Sans s'arrêter davantage aux détails, et considérant ces
documents dans leur ensemble, on en peut tirer des conséquences importantes.
On voit d'abord que Napoléon, comme Michel-Ange, comme Newton, comme tous
les plus sublimes génies, a dû obéir à cette loi de l'humanité qui veut qu'on ne
puisse rien faire de grand sans de grands efforts. Malgré sa supériorité, il a dû
longuement étudier les matières dans lesquelles il se montra maître plus tard.
Personne n'a plus travaillé que lui, et pendant plusieurs années il n'a cessé délire
et de méditer les ouvrages les plus profonds. S'il a eu des idées si nettes sur la
législation, sur les finances, sur l'organisation de la société, ces idées ne sont pas
sorties spontanément de son cerveau. Il a recueilli sur le trône les fruits des longs
travaux du pauvre lieutenant d'artillerie. Il s'est formé par les moyens les plus
propres au développement des hommes supérieurs, par le travail, par la solitude,
par la méditation et par le malheur : nourriture des âmes fortes et des grands
esprits. L'exemple de Paoli a jeté dans son cœur le germe d'une noble émulation :
plus tard la révolution lui a offert un champ vaste et brillant ; mais sans cette
révolution Napoléon se serait toujours distingué, car les caractères comme le sien
saisissent la fortune, et n'en sont pas les esclaves. Son esprit peu cultivé et le manque
d'éducation auraient pu l'arrêter, si le caractère, qui supplée à tout, ne l'avait
soutenu. On ne pourra plus dire que c'est le hasard qui l'a élevé. Lorsque après sept
ans de retraite. Napoléon parut pour la première fois sur la scène du monde, il
renfermait déjà tous les germes de sa future grandeur. Rien n'a été fortuit chez
lui; il a Au toujours lutter, et le succès n'a pas toujours couronné ses efforts. Ce
n'est pas le hasard qui l'a porté à Toulon, car Napoléon ne laissait échapper aucune
occasion de se faire connaître. Un ministre célèbre était-il rappelé au pouvoir, le
jeune officier lui adressait un mémoire sur les affaires de son île. Le gouvernement
voulait-il changer l'organisation militaire de la Corse, Napoléon accourait, au risque
de perdre sa place. Partout il donnait une haute idée de son caractère; et lorsque
ses tentatives étaient inutiles, il retournait à Sennes ou à Valence méditer dans la
retraite. Désormais on ne pourra plus, comme on l'a fait jusqu'ici, retrancher ces
sept années de la vie de Napoléon. Elles devront compter au contraire parmi les
plus belles et les plus fortes de cette vie de prodiges. Il ne sera plus permis d'altri-
DE LA JEUISKS.SE DE NArOLEO^X. 41»
buor à la fatalilc son élévation Et pourtant combien de fois, en parcourant ces
papiers, n'est-on pas frappé îles plus singulières coïncidences de dotes et de faits !
Dans un cahier de géographie écrit entièrement de la main de Napoléon, et qui
n'est pas achevé, on trouve à la lin ces mots, qui paraissent renfermer la plus extra-
ordinaire des prédictions !
Saillie- Hélène , petite île.
C'est là que l'empereur devait terminer sa géographie !
G. LiuRi.
QUESTION
ANGLO-CHINOISE
I.ETTRSS DE CHISTi:.
N" I.
Vous me priez, monsieur, de vous donner quelques détails sur celte grande
(juestion anglo-chinoise, et vous me reprochez de ne pas vous les avoir donnés plus
tôt. Quand vous aurez lu ces pages, vous excuserez facilement mes hésitations. Je
n'aime guère à parler que des choses que je connais, et, je l'avoue, les mystères
présents et futurs de la guerre que l'Angleterre fait, en ce moment, à la Chine,
sont encore impénétrables pour moi. Je ne suis pourtant pas resté spectateur inat-
tentif des événements; je les ai étudiés avec soin, à mesure qu'ils se sont déroulés
sous mes yeux, et les motifs de celte guerre n'ont pas tous échappé à ma pénétra-
tion ; toutefois, le voile qui enveloppe les derniers actes de ce grand drame est bien
loin d'être levé pour moi. Probablement ceux qui jouent les principaux rôles ne sont
pas plus avancés dans leurs prévisions que je ne le suis moi-même. Ils marchent en
aveugles, croyez-le bien, au milieu de ce labyrinthe de négociations commencées
et aussitôt rompues, de promesses faites sans la moindre bonne foi," de proclama-
tions à grand effet, et de combats sans résultats. Ils ne peuvent faire autrement;
pas de faits analogues, pas d'antécédents, moins encore de connaissances locales
pour les diriger.
LETTRES DE GUIIVE. 417
C'est, pour ainsi dire, un nouveau monde qu'on vient de découvrir et dont on
lente la conquête. Mais ce n'est plus, comme en Amérique, un monde de misé-
rables sauvages, à peine vêtus et offrant une facile proie à une poignée d'aventu-
riers. Ici, c'est une nation compacte, défendue par un système social qui résiste
puissamment, et dont l'industrie, stationnaire aujourd'hui après une paix de plu-
sieurs siècles, n'aurait, dans cette crise, qu'un pas à faire pour devenir terrible à
ses ennemis; c'est une immense population, unie de mœurs, de religion, d'intérêts,
de nationalité; c'est un peuple industriel, cultivateur, propriétaire, manufacturier,
régi par une loi uniforme, quelquefois cruelle, mais le plus souvent juste, par une
loi qu'il aime, parce que sous elle ont vécu ses pères, et qu'il a appris à la regarder
comme la seule parfaite, comme la seule vraie loi ; enfin, c'est une race qui a fait
de la fierté nationale une vertu, qui apprend par tous ses livres que la Chine, c'est
la terre, qu'en dehors de cette terre privilégiée il n'y a que barbarie, misère et
ignorance ; qui professe pour tout ce qui porte le nom d'étranger le plus profond
mépris, mépris égalé seulement par la haine dont la religion même lui fait un
devoir sacré.
Eh bien ! c'est cette nation-là que l'Angleterre prétend subjuguer avec ce que
j'appellerai, par comparaison, une poignée d'hommes ; ce sont ces mœurs qui
datent de plus loin que les traditions européennes les plus reculées qu'elle veut
changer ; c'est cette nationalité, si forte par son isolement et par son antiquité
même, qu'elle devra tenter de détruire, si elle n'est pas arrêtée bientôt par les
difficultés de l'entreprise.
Une des espérances du gouvernement britannique était, je le sais, qu'une fois la
guerre déchaînée avec toutes ses rigueurs sur la population chinoise, ce grand
corps, qu'on prétendait n'être tenu en équilibre que par la tension de tous les
ressorts d'un pouvoir arbitraire, se diviserait, et que l'Angleterre aurait un parti
au sein même du céleste empire. Cette opinion s'appuyait sur l'animosité qu'on
supposait exister entre les Chinois proprement dits et leurs conquérants tartares ;
on oubliait que la fusion est aujourd'hui complète. Les Tartares se sont laissé
séduire par les douceurs de la civilisation, ce ne sont plus aujourd'hui que des
Chinois; et, si quelques familles tartares jouissent encore de certains privilèges,
celte circonstance donnerait bien moins de moyens d'influence aux ennemis de la
Chine, que les ennemis de la Grande-Bretagne n'en acquerraient en cherchant à
raviver, au sein de la nation anglaise, le souvenir de la conquête des Normands,
rappelée chaque jour au peuple par les noms des familles conquérantes, et plus en-
core par tous les fiefs et droits territoriaux qui y sont attachés. On oublie toujours, en
parlant de la Chine et en préjugeant les événements dont elle doit être le théâtre,
l'isolement de sa politique, la différence qui existe entre les mœurs de ses habilants
et les mœurs européennes, et la haine du peuple pour toute innovation, et surtout
pour toute innovation étrangère.
Après ces observations, que vous trouverez peut-être un peu longues, mais qui
m'ont paru nécessaires pour vous faire comprendre ce qui me reste à dire, je vous
raconterai brièvement ce qui s'est passé depuis le mois de juin 18i0, époque de la
première expédition anglaise dans la rivière de Canton, jusqu'au moment où
j'écris.
On sait aujourd'hui quelles circonstances ont amené la rupture des relations
amicales, si je puis m'exprimer ainsi, qui existaient depuis si longtemps entre
l'Angleterre et la Chine. Ces relations consistaient en la permission, accordée par
418 LETTRES DE CHINE.
la céleste dynastie à la Grande-Bretagne comme h toutes les nations étrangères, de
commercer avec la Cliine. La Russie et une ou deux parties de l'Inde étaient
exceptées de cette faveur. Le motif de cette exception appliquée à la Russie était
les relations qu'elle entretient avec la Chine par la Tartarie. Vous savez que la
cour de Pékin tolère dans sa capitale la présence d'un archimandrite russe et
d'une légation ou plutôt d'une commission commerciale qui se renouvelle, je crois,
tous les dix ans. Probablement le gouvernement chinois a pensé qu'il y avait déjà
assez de danger à laisser une porte, quelciue bien gardée qu'elle fût d'ailleurs,
ouverte à l'inttuencc russe, et qu'il serait imprudent d'avoir à la surveiller à la fois
aux deux extrémités de l'État.
C'est sous l'empire de la même susceptibilité que les bases du commerce mari-
lime étranger ont été arrêtées. La politique chinoise n'a pas manqué d'entourer la
concession qu'elle faisait de toutes les précautions qui lui ont paru nécessaires
pour paralyser le mauvais effet qu'elle pouvait produire. Ainsi un seul port, Canton,
fut ouvert aux navires des nations lointaines. On accorda aux négociants barbares
la permission d'élever quelques factoreries sur un point très-resserré de la ville;
on leur permit d'y résider pendant six mois de l'année, temps jugé nécessaire pour
la vente et l'achat ; on leur défendit d'amener leurs familles avec eux, de crainte
que la vie ne leur parût trop douce sur cette terre privilégiée. Un réseau de restric-
tions de toute espèce les entoura dans cette sorte de lazaret, et, si parfois les auto-
rités chinoises semblèrent se relâcher un peu de leur rigide surveillance, elles
eurent soin de conserver intact l'esprit de la loi en la notiUant chaque année aux
étrangers. La ville intérieure leur fut fermée, on les obligea à prendre des compra-
dorex ou majordomes chinois, introduisant ainsi jusque dans la vie privée un
système de méfiance et d'espionnage.
Les précautions ne s'arrêtèrent pas là. On craignit la présence des navires étran-
gers dans le voisinage de Canton. On les fit arrêter à douze milles de la ville. On
(ixa leur ancrage auprès d'une petite île, Whampoa ; on défendit même aux négo-
ciants de se servir de leurs grandes embarcations pour transporter les marchan-
dises de Canton à bord de leurs navires. Ils durent faire usage de leurs bateaux
chinois et obtenir à l'avance la permi.ssion de l'autorité supérieure. La police chi-
noise suivit les étrangers jusque dans la cabine de leurs bâtiments. Chaque navire
fut obligé de prendre un comprador et un interprète et de payer leurs services im-
posés à des prix énormes. Les douze milles qui séparentWhampoa de Canton furent
garnis de bateaux mandarins ou de guerre, d'embarcations armées de la douane et de
postes de douaniers. Il en fut de même au haut de la rivière. Toutes les démarches
des étrangers furent surveillées ; partout ils rencontrèrent des espions intéressés à
découvrir les infractions aux lois du pays. Les préjugés de la nation chinoise contre
les barbares furent entretenus avec soin, et, malgré les relations qui auraient dû
naturellement se former entre les étrangers et les Chinois grâce à un commerce
qui durait depuis plusieurs siècles, l'antipathie de la population n'avait fait qu'aug-
menter jusqu'au moment où la guerre, portée par les étrangers au sein des villes,
est venue changer ces sentiments en haine nationale.
Le gouvernement chinois ne se borna pas à s'armer ainsi contre les envahisse-
ments des étrangers, il voulut leur faire sentir la supériorité qu'il prétendait garder
vis-à-vis d'eux. Ainsi un corps de marchands fut institué et chargé exclusivement
de la souillure du contact étranger. C'est cette corporation qui eut toute la respon-
sabilité, mais aussi tous les bénéfices du commerce. Les navires étrangers furent
LETTRES DE CHINE. 41!)
obligés, avant d'être admis à vendre et h acheter, d'offrir la garantie d'an hanistc,
c'est ainsi qu'on appelle ces marchands. Ce haniste devint responsable non-seule-
ment des droits à payer par le navire, mais encore de tous les délits commis par
le capitaine et les gens de son équipage. C'était appeler sur les étrangers la sur-
veillance de l'intérêt privé, plus active encore peut-être que celle de l'intérêt gou-
vernemental.
Toute communication directe avec l'autorité locale fut interdite aux étrangers ;
leurs demandes, leurs réclamations, durent passer par les mains des hanisles, qui
leur transmettaient les réponses. Cependant, par un sentiment de justice qu'on re-
trouve souvent dans les actes de l'autorité chinoise, le cas fut prévu où les mar-
chands intermédiaires pourraient devenir partie dans une question litigieuse, et
une des portes de Canton fut signalée pour que, le cas échéant, les étrangers y por-
tassent leurs réclamations. Ceux-ci ont usé plusieurs fois de ce privilège; mais,
pour arriver à cette porte, il fallait aller en nombre et armés ; car, soit antipathie
de la population, soit mouvement préparé par les hanistes, presque toujours les
étrangers étaient poursuivis, sur leur passage, de cris et de menaces. Arrivés à la
porte, un officier du vice-roi venait, après plusieurs heures d'attente, prendre leur
supplique, et les congédiait. Cette supplique, ainsi que tout document présenté
par un étranger à une autorité chinoise, devait être conçue en termes plus que
respectueux. Il fallait, pour ainsi dire, adorer d'abord la main qu'on implorait. Pro-
bablement, chez les Chinois, ces formules ne sont pas considérées comme humi-
liantes, de même que nous ne croyons pas nous abaisser en nous disant le très-
humble et très-obéissant serviteur de la personne à qui nous écrivons. Les autorités
étrangères furent elles-mêmes soumises à ce cérémonial. Du reste, le gouverne-
ment chinois n'avait jamais consenti à considérer les agents des nations barbares
autrement que comme des chefs de marchands, et ce fut là une des causes appa-
rentes qui ont amené la rupture entre la Chine et l'Angleterre. C'est à ces dures
conditions que le commerce étranger fut admis en Chine. Il fut, en outre, assu-
jetti à des droits de port et de tonnage très-élevés ; car, en s'écartant du système
d'exclusion, qui fait la base de leur politique, les Chinois avaient surtout en vne
l'intérêt du fisc et celui de leur industrie.
On ne peut dire qu'il ait jamais existé entre la Chine et les contrées européennes
aucune relation internationale. Si quelques ambassades ont été reçues à Pékin,
elles ne l'ont jamais été sur le pied de la réciprocité. On les considérait plutôt
comme un hommage rendu à h céleste dynastie, et comme une occasion d'offrir des
présents pour ainsi dire de vassciage. Jamais la dignité impériale ne s'est abaissée
jusqu'à recevoir personnellement ces envoyés européens.
Tant que dura le monopole de la compagnie des Indes, l'ordre parfait qui régnait
dans toutes les transactions de cette compagnie, l'unité de vues des directeurs et l'es-
pèce de discipline à laquelle le commerce était assujetti, la crainte de perdre les im-
menses avantages qu'elle retirait de ses relations avec la Chine, tout concourut à main-
tenir la bonne harmonie avec les autorités locales. On passait volontiers par-dessus
quelques contrariétés, afin de conserver un entrepôt et un débouché qui pouvaient
devenir les plus importants du globe. Mais, quand le privilège de la compagnie
expira, quand le commerce libre commença à se précipiter avec avidité sur cette
proie qu'il convoitait depuis si longtemps, quand mille spéculations diverses vin-
rent se contrarier en se heurtant sur le marché de Canton, l'ordre dut nécessaire-
ment se ressentir du conflit de tous ces intérêts opposés. La spéculation ne connut
420 LETTRES DK CHINE.
plus de bornes; le commerce d'opium, entre autres, prit un accroissement prodi-
gieux. Des navires fins voiliers allèrent porter cette drogue pernicieuse jusque sur
les points de la côte les plus voisins de la capitale. Le commerce sortit des limites
qui lui étaient assignées et déborda de tous côtés. C'était un bien, disait-on; la
liberté du commerce demandait qu'on levât toutes les entraves qui s'opposaient
au développement des relations de l'Angleterre avec la Chine ; le monopole ne pou-
vait subsister en présence des Américains, des Hollandais et des autres nations eu-
ropéennes, qui commençaient déjà à arriver sur le marché de Canton. Le prolonger
eût été porter un coup funeste à l'industrie anglaise, la sacrifier et sacrifier en
même temps les intérêts de la navigation et du commerce en général aux exigences
d'une société déjà trop riche. — On avait peut-être raison, et je répugnerais à le
nier, partisan que je suis de la liberté commerciale dans toute l'extension permise
par les exigences particulières à chaque nation; et cependant, à voir les résultats
qu'elle a produits en Chine, on serait tenté de déplorer que les hommes de restric-
tion et de prohibition semblent trouver là un argument en faveur de leurs idées.
Toutefois, 11 faut tenir compte de la situation particulière dans laquelle la Chine
est placée. Pour elle, l'extension du commerce étranger devait nécessairement
amener l'introduction et la propagation d'idées subversives de son système gou-
vernemental. Elle devait, si elle restait fidèle à sa politique, considérer comme un
danger l'accroissement de ses relations commerciales avec les nations étrangères.
L'expérience a dû prouver au gouvernement chinois combien ses prévisions, si tant
est qu'il les ait eues, étaient fondées. Je pense qu'on peut trouver dans cette sus-
ceptibilité un des motifs qui ont amené sur la Chine la tempête qui la menace.
D'un autre côté, les employés de la compagnie des Indes chargés de la police de
son commerce en Chine, furent nalurellement remplacés par des agents tenant di-
rectement leurs pouvoirs du gouvernement anglais. Ceux-ci montrèrent sans doute,
dans leurs relations avec les autorités locales, plus de sévérité que leurs prédéces-
seurs. Les formules obligées de la correspondance officielle, auxquelles les agents
de la compagnie se soumettaient comme à un usage établi de temps immémorial,
leur semblèrent humiliantes pour les délégués d'une grande nation. De là des pro-
testations et des réclamations qui motivèrent, en partie, l'ambassade de lord
Napier, ambassade qui, comme on sait, se termina si malheureusement. Cette
épreuve aurait dû servir de leçon à l'Angleterre. C'est pourtant alors que commen-
cèrent les démêlés entre l'Angleterre et la Chine. Cette situation violente, qui dura
de l85i à 1859, eut ses temps d'arrêt et ses recrudescences jusqu'au moment où
les mesures rigoureuses du commissaire impérial Lin, en rompant tout à fait le
lien commercial qui unissait les deux nations, amenèrent la crise actuelle.
J'ai toujours pensé que le gouvernement anglais ou ses agenis n'avaient pas com-
pris le véritable intérêt de leur pays ; du moins ils semblent avoir pris à tâche, par
des mesures inconsidérées, de ruiner leur immense commerce en Chine. Je ne
crois pas qu'on puisse admettre que la susceptibilité des autorités anglaises, sus-
ceptibilité provoquée, comme je viens de le dire, par le style obligé de la corres-
pondance officielle, fût fondée en raison. C'était une prétention exagérée, à mon
avis, que celle de vouloir imposer à un pays comme la Chine d'autres mœurs et
d'autres usages, de faire oublier au gouvernement chinois, par une simple lettre
ministérielle, toutes ses traditions politiques, voire môme sesdoctrines religieuses;
car on sait que l'empereur est la divinité médiatrice entre le ciel et la terre, et
que les rayons de son autorité divine se reflètent plus ou moins directement sur
LETTRES DE CHINE. 421
ses représentants. L'Angleterre avait-elle bonne grâce à venir dire aux Chinois :
Vous avez des lois qui vous régissent depuis des temps bien plus reculés que notre
existence connue; eh bien! ces lois ne valent rien : changez-les et prenez les
nôtres ? Vous nous méprisez, vous nous regardez comme des barbares, et cependant
adoptez nos usages, car les vôtres sont absurdes! — En vérité, on s'étonne qu'une
nation qui avait un commerce annuel de 400 millions avec la Chine, commerce
qui payait un grand dixième de son budget, et lui fournissait le thé, article devenu
aujourd'hui indis|)ensal)le chez elle; on s'étonne qu'une nation dont l'intérêt pre-
mier est l'intérêt commercial, puisque cet intérêt fait sa force, ait pu penser un
seul instant à compromettre de pareilles relations pour les exigences d'une futile
éti([uelte. On dira peut-être que l'honneur national le commandait. Qu'une telle
.susceptibilité s'exerce en Europe, aux Étals-Unis, partout enlin où il y a entre les
nations communauté de mœurs, où le droit international est le même, où on con-
naît la valeur d'une humiliation ou d'une insulte, rien de mieux; mais en Chine,
dans un pays dont la civilisation, le système gouvernemental, les mœurs, les idées,
les notions générales et particulières, où tout enfin s'est formé en dehors de ce que
nous connaissons, vouloir remuer une masse de 500 millions d'hommes, la faire
sortir tout d'un coup de son ornière pour la diriger dans le bon chemin; employer
pour cela quelques lettres rédigées en style ministériel et quelques milliers
d'hommes, vraiment il y a de quoi s'étonner. Non, l'Angleterre ne pouvait con-
server longtemps cette espérance; elle savait que le gouvernement chinois résiste-
rait à toutes les négociations, et qu'il faudrait employer bientôt la force des armes ;
elle savait jusqu'où pouvaient aller les conséquences de ses prétentions. Elle a été
poussée par la force des cho.ses vers un but qui s'est agrandi plus qu'elle ne s'y at-
tendait peut-être, et aujourd'hui elle est placée de manière à ne pouvoir plus re-
culer. L'Angleterre est trop sage pour avoir compromis son commerce avec la Chine
à propos de frivoles questions d'étiquette. Les besoins, les exigences de son indus-
trie, dont le développement doit l'eifrayer, l'ont, plus que toute autre cause,poussée
dans cette voie dangereuse. Elle joue là une terrible partie; les enjeux de part et
d'autre sont immenses. Dieu veuille pour elle quaprès deux ou trois années de
perles et de sacrifices incalculables en hommes et en argent, les choses en revien-
nent au point où elle les a prises. Elle pourrait encore dire qu'elle a gagné!
Le commerce d'opium est un des principaux motifs, si ce n'est le premier de la
crise actuelle. On sait que ce commerce s'était accru, depuis douze ans, d'une ma-
nière vraiment prodigieuse. L'introduction de l'opium en Chine s'éleva, pendant
l'année 18ô8, à 35,000 caisses, formant un poids de 4,575,000 livres, et une va-
leur, en estimant la caisse à 500 piastres, de 17,500,000, ou, au taux élevé du
change en Chine, de 105,000,000 de francs. Remarquez que presque tout l'opium
qui s'est vendu sur la côte de Chine ne l'a pas été à moins de 1,000 et quelquefois
1,200 piastres la caisse. Je pense donc être au-dessous de la réalité en affirmant
que l'extraction d'argent de la Chine pendant cette seule année, et pour la seule
consommation d'un poison dont on connaît l'action sûre, quoique lente, n'a pas été
moindre de 150,000,000 de francs. Vous remarquerez encore que toutes les ventes
d'opium, ventes qui doivent s'opérer promptement, afin d'échapper à l'active sur-
veillance des autorités, intéressées de manière ou d'autre à les découvrir, se font
toujours contre de l'argent comptant; que des transactions de cette espèce n'ad-
mettent pas toutes les lenteurs d'un commerce régulier d'échanges. Le trafic de
l'opium était donc, aux yeux du gouvernement chinois, coupable sur trois chefs,
422 LETTBES DE CHINE.
qui devaient provoquer toutes les sévérités de la justice D'abord, la vente en con-
trebande de l'opium amenait des navires européens sur la côte de Chine et dans
des lieux fermés aux étrangers, où la surveillance du gouvernement ne pouvait être
aussi active que sur le point consacré aux autres opérations commerciales; ensuite,
l'opium exerçoit une funeste intluence sur la population, en la ruinant et en la ren-
dant peu à peu impropre au travail; enfin, l'immense richesse qui, depuis tant de
siècles, s'était accumulée en Chine par un système commercial qui consistait à
acheter peu et à vendre beaucoup, s'écoulait rapidement par une voie contraire.
De nombreux édils, souvent publiés, interdisaient, sous les peines les plus sévères,
l'exportation de l'or et de l'argent monnayés ou en barres, et pourtant les mêmes
moyens qu'on employait à l'imporlalion frauduleuse de l'opium servaient également
à l'exportation clandestine de ces matières précieuses. C'est alors que se succédèrent
rapidement tous ces décrets impériaux contre le commerce d'opium, etqu'on voulut
remettre en vigueur les lois sur les étrangers, lois de la sévérité desquelles on s'é-
tait quelquefois un peu relâché.
Il y a, à une vingtaine de milles des forts qui défendent l'entrée de la rivière de
Canton et dans les eaux extérieures de la même rivière, une petite île déserte qu'on
appelle Lintin. C'est à l'abri de la muraille que forment les montagnes de celte île
que les navires dépositaires d'opium venaient élire domicile. Ces navires, au nombre
de cinq ou six, tous d'un fort tonnage, stationnaient à Lintin depuis plusieurs an-
nées; non-seulement ils y avaient jeté l'ancre, mais encore ils avaient enlevé leurs
mâts et s'étaient établis comme si la prohibition chinoise n'eût jamais existé. Ces
navires servaient d'entrepôt au commerce d'opium qui entrait en Chine par la ri-
vière de Canton ; c'est là que de petits bateaux européens, de nombreuses jonques
chinoises, venaient, pour ainsi dire, à la vue des bateaux mandarins placés en sur-
veillance, prendre leur chargement d'opium. Ces jonques chinoises sont des bateaux
très-légers qui étaient et sont encore probablement montés de cinquante à soixante
rameurs et armés de trois ou quatre mauvais canons. On assure que la plupart du
temps les commandants des bateaux mandarins étaient en connivence avec les frau-
deurs, et que la somme payée à ces fidèles gardiens de la morale publique était,
pour ainsi dire, fixée. Il arrivait cependant quelquefois que des embarcations se
livrant au commerce d'opium sans l'assentiment des mandarins étaient surprises
par les bateaux de la douane, qui les pourchassaient à outrance. Il s'ensuivait une
espèce de regatle qui eût mérité d'autres spectateurs. Ce bateau, tout noir, large
seulement de quelques pieds, long de soixante ou soixante-dix, avec une multitude
de rameurs pressés sur leurs avirons et faisant écumer l'eau autour d'eux; plus
loin, le bateau mandarin, peint de mille brillantes couleurs, couvert de pavillons,
volant sur la surface du fleuve avec la même rapidité que la proie qui cherche à
lui échapper; le grand prix qui, pour l'un et pour l'autre, était attaché à la vic-
toire, tout devait donner beaucoup d'intérêt à ce spectacle, qui se représentait .sou-
vent. Quelquefois le bateau smuggler échappait à son ennemi, quelquefois aussi sa
vites.se le trahissait. Alors les deux embarcations se couvraient de feu et de fumée;
les échos des montagnes retentissaient du bruit de l'artillerie, et un combat acharné
se livrait. Presque toujours le bateau mandarin s'en revenait honteux et ses cou-
leurs ternies, tandis que le smuggler, forçant de voiles et de rames, se préparait à
de nouvelles luttes et probablement à de nouveaux triomphes; car l'intérêt du con-
trebandier doit être bien plus puissant que celui du douanier.
C'est surtout contre les rcceiving ships (navires-entrepôts) que tonnaient les
LETTIIES DE CIIINK. 42.")
foudres (le Pékin. (Iliaque année arrivaient de nouveanx ordres de chasser ces na-
vires de la rivière de Canton. Ces ordres étaient lidèlenient transmis à l'amiral
eonimandant les forces navales de la Cliine dans ces parages ; mais, soit qu'il fut
lui-même presque toujours intéressé dans le commerce de contrebande, soit, et je
le croirais assez volontiers, (juc l'entreprise lui parût trop hasardeuse, il n'y eut ja-
mais, jusqu'en 1839, un commencement d'exécution. Chaque année, au revirement
de la mousson, quand les vents de sud-ouest rendaient l'ancrage de Lintin dange-
reux, les navires entreposeurs allaient mouiller à l'abri de l'île d'Hong-Kong. L'a-
miral chinois attendait que ce mouvement eût lieu, et il ne manquait pas d'annoncer
alors emphatiquement à sa cour que les barbares s'étaient enfuis devant la redou-
table bannière de l'empereur, et qu'il n'en restait plus un seul à Lintin.
Cependant la cour de Pékin commençait à s'impatienter. Les réclamations des
agents anglais l'avaient fatiguée, exaspérée Des rapports, vrais enfin, lui parve-
naient sur l'accroissement du commerce d'opium. Toutes les causes d'inquiétude
dont j'ai parlé plus haut agissaient avec plus de force sur l'esprit du gouvernement.
C'est alors que le haut commissaire Lin fut envoyé à Canton avec de pleins pouvoirs
et qu'arriva la catastrophe du mois de mars 1859.
Je vous dirai ici quelques mots des diverses opinions et des divers projets pro-
posés au gouvernement chinois par les différentes autorités de l'empire qui ont eu
à s'occuper de la question de l'opium. Ces documents prouvent combien est peu
fondée l'assertion des Anglais, lorsqu'ils disent que le commerce d'opium était to-
léré par le gouvernement chinois, et qu'après l'avoir encouragé, il avait mauvaise
grâce à vouloir le supprimer. Que quelques autorités subalternes aient été de con-
nivence avec les contrebandiers, je ne le nie pas, mais ces délits des agents du gou-
vernement chinois ne compromettent pas plus le gouvernement lui-même que l'ad-
ministration en France n'est compromise parce qu'un garde ou même un inspecteur
de la douane du Havre aura favorisé l'introduction d'une marchandise prohibée.
Je suis fâché de ne pouvoir mettre sous vos yeux tous les docuna-nis envoyés à la
cour de Pékin par les autorités chinoises qui se sont succédé dans le gouverne-
ment et dans les emplois administratifs de la province de Canton. Je vous assure
qu'il en est plusieurs qui exciteraient à juste titre, votre admiration, et vous ver-
riez que, quoique nos excellents ouvrages sur l'économie politique ne soient pas
connus des Chinois, ils ne sont pas cependant si ignorants des véritables principes
de cette utile science qu'on pourrait le penser à Paris et à Londres.
En 1856. Hen Nactse, vice-président de la cour des sacrifices, et, il y a quelques
années, grand-juge de la province de Canton, adressa un mémoire à l'empereur,
pour démontrer la nécessité de légaliser le commerce d'opium. Il s'appuyait sur
l'impossibilité reconnue de faire cesser ce commerce; il démontrait que plus les lois
sur l'opium avaient été sévères, plus l'introduction en avait été considérable. En
maintenant la législation actuelle, dit Nactse. on s'expose à voir disparaître de
Chine tout l'argent qui y était jadis si abondant. Autrefois les étrangers venaient à
Canton y acheter des thés, et ils donnaient en échange des piastres et peu de mar-
chandises. Aujourd'hui, non-seulement ils apportent plus de marchandises qu'ils
n'exportent de thés, mais encore, comme le commerce d'opium est obligé de se
cacher, il s'ensuit qu'il se fait contre de l'argent, et non plus par échange, a II est
prouvé, ajoute-t-il, que lors même que l'empereur fermerait le port de Canton,
l'introduction de l'opium trouverait d'autres débouchés. Les navires barbares, étant
en pleine mer, peuvent choisir pour entrepôt une des îles voisines de la côte, où
424 LETTHES DE CHINE.
les embarcations chinoises iront facilement les trouver. Dernièrement, ces navires
étrangers ont visité tous les ports de Fo-kun, Chekeand, Keangnan, Shantung; ils
sont même allés jusqu'à Teentsin (dans la rivière de Pékin) et à Mantcliouria, pour
y vendre de l'opium, et, quoiqu'ils aient été chassés par les autorités locales, il
n'en est pas moins certain que la quantité d'opium vendue est considérable. Ainsi,
lors même que le commerce du port de Canton serait interrompu, il ne serait pas
possible d'empêcher l'introduction clandestine des marchandises. »
Hen Nactse propose en conséquence d'établir des droits d'importation sur l'o-
pium, et de prohiber l'exportation de l'argent étranger (les piastres), comme celle
du sycce (argent chinois en petits lingots). Les hanistes seraient tenus de n'acheter
l'opium qu'en échange de marchandises. Il propose ensuite, après avoir régularisé
l'introduciion de l'opium, des peines infamantes contre tous ceux qui seront re-
connus coupables d'en faire usage.
« Ainsi, dit-il, le vice sera déraciné par degrés, le trésor ne perdra pas les droits
sur une marchandise qui s'importe à une aussi grande valeur ; l'argent ne sortira
plus du territoire de l'empire céleste. 11 est juste que l'or y soit commun comme la
poussière. Si on persévère dans le système actuel, si les réservoirs de la fontaine
centrale, réservoirs qui sont loin d'être inépuisables, vont chaque jour se vider dans
l'immense gouffre des mers extérieures, nous serons bientôt réduits, à un état dont
je n'ose parler. »
Hen Nactse termine son mémoire par une curieuse observation :
(1 Si quelque personne, dit-il, pensait qu'il serait dérogatoire à la dignité du
gouvernement de faire cesser les prohibitions existantes, je lui demanderais si elle
ne sait pas que les plaisirs de la table et du lit, pris avec excès, peuvent aussi nuire
à la santé : ces toniques puissants, le fvotzee et le wootoo, ne possèdent-ils pas
aussi des qualités vénéneuses? et cependant ont-ils jamais été prohibés? D'ailleurs,
l'abrogation de ces prohibitions ne regarde que le bas peuple, ceux qui n'ont pas
de devoirs ofliciels à remplir. Tant que les officiers de l'administration, les lettrés
et les militaires n'ont rien à faire avec ces changements, je ne vois pas que la di-
gnité du gouvernement soit compromise; et, en proposant l'introduction de l'opium
et l'échange de cette drogue contre d'autres marchandises, on empêchera annuel
lement plus de 10 millions de laëls (le taèl vaut environ 7 francs) de sortir de la
terre centrale. De quel côté est le gain ? de quel côté est la perte? »
Les autorités de Canton, auxquelles le mémoire d'Hen Nactse fut présenté pour
qu'elles donnassent au gouvernement leur opinion sur ces matières, recommandè-
rent d'adopter le plan proposé par lui, ajoutant que la loi qui autorise les étran-
gers à exporter, en monnaie étrangère, trois dixièmes de la valeur du chargement
importé, ne fût pas applicable à la réalisation de l'opium, qui devrait être échangé
seulement contre des marchandises; elles recommandèrent encore de ne pas prohi-
ber l'usage de l'opium parmi le peuple, mais de punir sévèrement tous les em-
ployés du gouvernement, civils ou militaires, qui contracteraient une habitude
aussi infâme.
En regard du mémoire de Hen Nactse, je voudrais pouvoir mettre tout entier
sous vos yeux un document précieux par les idées souvent lumineuses qu'il con-
tient. Ce document, publié avec plusieurs autres par l'habile rédacteur du Canton
licgister, est une réfutation, faite également en 1836, du mémoire de Hen Nactse,
par Choo-lsun. membre du conseil et du département des cérémonies religieuses.
Le travail de Choo-tsun, bien supérieur à celui de Hen Nactse, mérite d'être exa-
LETTRES DE CHINE. 42d
miné plus longuement. Jene serais pas surpris, quelles que dussent être les consé-
quences de cette décision, que le gouvernement chinois eût adopté les vues de
Choo-tsun, de préférence à celles des autres conseillers.
« On a prétendu, dit Choo-tsun, que la sévérité des lois contre l'opium sert
d'encouragement à des gens sans aveu et à des vagabonds qui en profitent pour
réaliser de grands bénéfices. N'est-il donc pas connu que, lorsque le gouvernement
fait une loi, il y aura nécessairement infraction à cette loi? Et parce que les lois
deviennent quelquefois moins actives et moins efficaces, est-ce une raison pour que
les lois soient annulées? Doit-on cesser de manger, parce que la gorge éprouve une
douleur passagère? Est-ce que la prostitution, le jeu, la trahison, le vol, et d'autres
infractions à la loi, n'ont pas souvent servi à des vagabonds de moyens pour s'en-
richir? Combien d'exemples n'en avons-nous pas sous les yeux ! Quand le crime est
découvert, le châtiment suit de près; mais soutiendra-t-on que, puisque la loi n'a
pu le prévenir, cette loi doit être abrogée? Les lois qui défendent au peuple de faire
le mal sont comme les digues opposées à l'inondation. Si quelqu'un prétendrait que
les digues sont vieilles et de peu de service, faudrait-il les renverser? «
Plus loin il ajoute :
» On voudrait soumettre l'importation de l'opium aux mêmes lois que l'impor-
tation des autres articles, et en astreindre l'introduction à un échange de mar-
chandises. Mais n'avons-nous pas chassé les vendeurs d'opium des eaux intérieures
delà rivière, et, après les avoir chassés, les rappellerons-nous etles inviterons-nous
à revenir? Ce serait alors vraiment qu'on dérogerait à la dignité de l'empire. »
Choo-tsun traite avec détail la question de savoir si la culture du pavot doit
être encouragée en Chine. Il prétend que ce serait une grave faute, que le pavot
demande les terrains les plus riches et les plus fertiles, et il fait sentir les fatales
conséquences qui résulteraient pour l'agriculture d'un pareil encouragement donné
à l'introduction d'une plante pernicieuse. Il représente la population s'afifaiblissant
chaque jour davantage sous l'influence de l'opium, la culture des autres branches
delà richesse publique négligée, les lois tombant en désuétude et méprisées.
w L'influence pernicieuse et envahissante de l'opium, considérée comme préju-
diciable à la propriété, est d'une importance secondaire; mais, quand on considère
le mal qu'elle fait au peuple, elle demande notre plus sérieuse attention, car le
peuple est la base de l'empire. La propriété est, il est vrai, la source de la subsis-
tance du peuple, mais les pertes qu'elle éprouve peuvent être réparées; la situation
d'un peuple appauvri peut devenir meilleure, tandis qu'il est au dessus du pouvoir
de l'homme de sauver, eu recourant à des moyens artificiels, un peuple énervé par
le luxe et la débauche.
» On veut qu'en abrogeant les dispositions qui prohibent l'opium, le peuple
seulement ait la permis.sion de vendre, d'acheter et de fumer cette drogue, et que
celte faculté ne soit donnée à aucun des officiers lettrés ou militaires. Cela me
rappelle le proverbe populaire : Bouche les oreilles d'une vieille femme avant de
voler ses boucles d'oreilles. C'est une absurdité. Les officiers du gouvernement, en
réunissant tous les employés militaires et civils, forment à peine un dixième de la
population de l'empire : les neuf autres dixièmes sont le peuple. La grande majorité
de ceux qui aujourd'hui fument l'opium, sont des parents et des gens dépendants
des oûiciers du gouvernement, dont l'exemple a été suivi par la classe mercantile; le
vice a souillé successivement les officiers inférieurs, les militaires et les lettrés.
Ceux qui ne fument pas l'opium sont la mas.se du peuple, qui habite les villages et
TOUE I. -S
42G LETTRES DE CIIIINE.
les hameaux. Si donc on défend seulement aux ofilciers du gouvernenicnl de fumer
l'opium, tandis qu'on le permcllra au peuple, ce sera autoriser le vice chez ceux
qui en sont souillés, et encourager ceux qui en sont restés purs jusqu'à présent à
acquérir cette infâme habitude; et, si on craint que les prohibitions soient actuel-
lement insuffisantes pour arrêter les fumeurs d'opium, peut-on espérer qu'ils
s'abstiendront lorsque le gouvernement lui-même les autorisera dans leur dé-
bauche?
)) En outre, si on laisse au peuple la lil)ertc de fumer l'opium, comment cmpè-
chera-t-on les lettrés et les militaires de le fumer aussi? Eh quoi ! parmi les officiers
militaires ou lettrés, en est-il un seul qui soit né dans ces rangs? Naît-on soldat
ou lettré? Tous sont choisis dans la classe du peuple. Je citerai un exemple : Qu'une
vacance ait lieu dans un corps de soldats, il faudra nécessairement la remplir par
des recrues prises parmi le peuple, et si, quand ces hommes faisaient partie du
peuple, ils étaient fumeurs d'opium, quelle loi sera assez forte pour leur en faire
perdre l'habitude, une fois devenus soldats, lorsque cette habitude sera pour eux
une seconde nature? »
Choo-tsun termine en disant que le seul remède aux maux existants est la
stricte et sévère application des lois, qu'il considère comme suffisantes si elles sont
observées.
Un autre conseil de la couronne. Heu Kew, sons-conseiller au département de
la guerre, recommande de même, au lieu d'abroger les lois existantes, de leur donner
une nouvelle vigueur, en obligeant les autorités qui en sont les dépo.sitaires à les
exécuter avec une impitoyable sévérité. « Après avoir, dit-il, sévi contre les cou-
pables de la terre centrale (empire chinois), il faudra tourner son attention sur la
conduite des étrangers qui résident à Canton, les examiner, les arrêter s'ils sont
coupables et les garder en prison, leur faire connaître ensuite les lois établies, et
les obliger, à une époque déterminée, à renvoyer dans leur pays tous les navires
entreposeurs (d'opium) qui sont à Lintin. Il faudrait aussi les engager à écrire une
lettre à leur roi pour lui dire que l'opium est un poison qui s'est répandu sur
toute la terre centrale au grand dommage du peuple, que la céleste dynastie a
infligé les châtiments les plus rigoureux aux traîtres chinois qui en ont fait le com-
merce; que, quant à eux, étrangers résidant en Chine, le gouvernement, prenant
en considération qu'ils sont étrangers et barbares, veut bien ne pas les condamner
à mort; qu'ils seront traités avec indulgence, et qu'on leur permettra de continuer
leur commerce comme à l'ordinaire, à la condition que les navires chargés d'opium
renoncent à venir en Chine, tandis que le commerce de thés, de soies, etc., qui
leur a été si gracieusement accordé, leur sera retiré, et que la peine capitale leur
sera impitoyablement appliquée, s'ils continuent à faire construire des navires et à
les envoyer sur les côtes de l'empire céleste pour séduire les naturels. Que le gou-
vernement donne des ordres d'un caractère aussi simple et aussi énergique, dans
un langage fort et dicté par la saine raison (quoique la nature des étrangers soit
extrêmement abjecte, celle d'un chien ou d'un mouton), et les étrangers, craignant
pour leur vie, auront soin de rechercher le profit et de fuir le danger.
» Quelques personnes pensent que cette manière d'agir serait trop sévère, et
craignent qu'elle ne donne lieu h une guerre sur nos frontières, .l'ai mûrement
réfléchi à ce sujet si important, et je me suis demandé pourquoi, tandis qu'on ne
fume pas l'opium dans leur propre pays, les barbares cherchent à empoisonner avec
cette drogue la (erre centrale des fleurs, et pourquoi, lorsqu'ils ne nous appor-
LETTRES DE CHINE. Î27
tent plus d'argent étranger, ils veulent nous enlever l'argent lie notre sol,
« Faut-il attendre que le peuple soil entièrement énervé pour repousser le
danger? n'esl-il pas préférable, pour éviter une ruine complète, de prendre des
mesures efficaces, tandis que le sentiment de notre droit nous donne encore assez
d'énergie et de force pour que les barbares n'osent pas dédaigner et mépriser notre
gouvernement? >'
Après la présentation de ces divers documents à la cour impériale, les décrets
contre le commerce d'ojiium se succédèrent sans interruption; les menaces devinrent
de plus en plus violentes, et, à la fin de 1858, tout annonçait que la tempête était
au moment d'éclater. Déjà, à la fin de 185", le capitaine Elliot avait amené son
pavillon, qui ne flottait que depuis huit mois à Canton, parce que le gouverneur
de la province avait refusé de recevoir directement ses communications officielles.
Plus tard, le pavillon anglais reparut de nouveau à Canton; le commerce reprit son
cours habituel; le trafic d'opium surtout acquit une extension qui dut devenir
alarmante pour le gouvernement chinois. Enfin, en janvier, le commissaire Lin,
qui a joué un si grand rôle dans cette immense affaire, partit de Pékin pour purger
la terre céleste du fléau qui la désole. Voici les termes de l'édit qui lui donne cette
importante mission.
« L'édit fulminant qui suit a été reçu du département de la guerre.
" Taoukwang, 1 8"" anniversaire, 11""^ lune, 16™* jour (51 décembre 1858). —
J'ordonne à Lin Tsihtseucn, gouverneur d'Hong-kwang, de se rendre en toute hâte
à Canton, d'examiner et de diriger les affaires des ports de mer de cette province.
Je lui confie le pouvoir et le sceau d'un envoyé impérial. L'amiral de ladite province
et les subordonnés se placeront sous ses ordres. «
Le même jour, une dépêche du conseil privé fut reçue par Tang, le gouverneur,
et par E, le sous-gouverneur; elle était conçue en ces termes :
« Le dix-huitième jour de la onzième lune, 5 janvier 1859, l'ordre impérial
suivant a été reçu :
» Moi, l'empereur, considérant l'accroissement journalier de cette drogue insi-
nuante, l'opium, et l'augmentation effrayante de l'exportation de l'argent sycee, j'ai
spécialement nommé Lin Tsihtseuen gouverneur d'Hong-kwang, pour qu'il ait à
se rendre en toute hâte à Canton, afin d'examiner et diriger les affaires des ports
de mer, etc.
» Ledit gouverneur (Tang), lorsqu'il aura reçu ces ordres, doit balayer et laver
celte ordure, et, en faisant des efforts réitérés, examiner et agir conformément aux
anciennes lois. Il ne faut pas qu'il espère qu'il pourra se décharger de cette affaire.
et qu'il se garde bien surtout de rester tranquille et de regarder.
» Cet abominable trafic doit cesser. Les affaires publiques et la paix de mon
esprit exigent son interruption. Ledit gouverneur administre les terres des deux
yue; les devoirs de son gouvernement sont multipliés, et je crains qu'il ne puisse
tourner tous les efforts de son esprit vers la question de l'opium. C'est pourquoi
j'ai spécialement et exclusivement député Lin à Canton pour la conduite de celte
affaire, afin qu'il puisse couper le mal dans sa racine, et faire disparaître les
souffrances qui affligent mon peuple, etc. »
Après avoir reçu cette dépêche, Tang publia une proclamation aux étrangers,
dans laquelle il leur rappelle toutes les faveurs passées de la céleste dynastie.
« Notre empire de Chine, dit-il, n'a pas le moindre besoin de commercer avec
vous; mais, vous, pourriez- vous exister un seul jour, s'il ne vous était plus permis
428 LETTBES DE CHINE.
de commercer avec nous ? Dans d'autres occasions, les édits se sont succédé sans
interruption. Nous, le gouverneur et le fooynen, nous vous avons trois fois et cinq fois,
de nouveau et de nouveau, avertis et exhortés; mais, parce que votre esprit est
absorbé par l'amour du gain, nos paroles ont été pour vous comme du vent. » Ici
le gouverneur de Canton cite les édits anciens, et appelle l'attention sur les édits
nouveaux; il énumère toutes les mesures prises; il fait une terrible peinture des
châtiments qui ont atteint les coupables et qui attendent ceux qui persévèrent dans
la voie du crime; il recommande, dans les termes les plus énergiques, aux
étrangers de ciianger de conduite, et de respecter les lois du pays qui leur donne
asile, enfin de se livrer en paix à un commerce légal et profitable.
« Mais, ajoute-t-il, si vous vous obstinez dans votre stupidité, si vous n'ouvrez
pas les yeux, si vous continuez à céder en esclaves à votre cupidité et à votre avarice,
alors ce sera par vos propres actes que vous vous serez placés en dehors de la pro-
tection des lois.
1) Lorsque le commerce, qui est pour vous une source d'avantages innombrables,
sera interrompu, lorsque votre approvisionnement de thé et de rhubarbe cessera,
alors les rois de vos contrées s'informeront des causes qui auront amené ce résultat,
et alors, oh! vous, étrangers, si vous échappez à la rigueur de nos lois, vous échap-
perez difficilement au châtiment des vôtres. »
Tang annonce alors la prochaine arrivée de Lin, et sa détermination d'employer
toutes ses forces, tout son pouvoir, pour couper le mal dans sa racine.
« Pourtant, ajoute-t-il, conservant encore un sentiment de compassion pour les
hommes venus de loin, il nous est impossible d'attendre patiemment sans vous
donner un tendre et énergique avertissement, afin que vous appreniez à vous pro-
téger et à sauver votre vie. (Janvier 1839.) »
Dans un mémoire adressé, à la même époque, à l'empereur par le fameux Keschen,
on trouve plusieurs passages très-estraordinaires, et un mélange incroyable d'ha-
bileté et de naïveté, pour ne pas me servir d'une expression plus forte. Après avoir
répété, en partie, les arguments de ses collègues du conseil en faveur de l'abolition
du commerce d'opium par tous les moyens possibles, il accuse indirectement les
étrangers de donner, en échange des marchandises qu'ils reçoivent de la Chine,
des pièces d'argent qui, si on les enveloppe et si on les conserve pendant quelques
années sans les toucher, se changent en insectes rongeurs ; leurs coupes d'argent,
dit-il, deviennent des plumes. Évidemment, il doit y avoir ici une mauvaise inter-
prétation du texte dans la traduction anglaise que j'ai sous les yeux; il estimpos-
.sible qu'un homme comme Keschen puisse dire h son souverain de pareilles absur-
dités. Pour prouver que les Européens ne peuvent se passcrdu thé et de la rhubarbe,
il prétend que le climat de leur pays est rude et rigoureux, qu'ils se nourrissent
journellement de bœuf et de mouton, que leur digestion est très-difficile, que leurs
intestins sont très-resserrés, et qu'ils meurent promptement. C'est pourquoi, dit-il,
chaque jour, après leurs repas, ils sont obligés de prendre ces divers ingrédients
afin de sauver leur vie.
Voici un passage remarquable du mémoire de Keschen :
« Il paraît que le ministre de votre majesté, Hwang-tseo-tsze, du temple de
Hung-loo, a supplié votre majesté, dans un mémoire qu'il lui a adressé, de prendre
sur elle de décider, dans sa propre sagesse, cette importante question; mais votre
majesté, plutôt que d'agir sous sa seule responsabilité, a préféré ordonner qu'une
enquête fût faite sur les diverses circonstances de celte affaire, et elle a enjoint
LETTntîS niî CIHIVE. l!20
aux vice-rois et gouverneurs de chaque province de lui Iransniellre leur opinion
dans des mémoires préparés avec soin. «
Le plan de Keschen est de fermer, pendant quelques années, la Chine au com-
merce étranger. « Ne vous embarrassez pas, dit-il, de l'opinion qui existe dans la
terre centrale; gardez avec soin toutes les entrées, toutes les passes, et, après un
court espace de temps, ceux qui font cet abominable commerce, sachant qu'ils ne
pourront plus recevoir d'opium, chercheront une autre manière i»!us honorable de
gagner leur vie, et les malheureux qui ont contracté la funeste habitude de fumer
l'opium n'auront bientôt plus d'aliments pour ce détestable vice. Vouloir l'extirper
par la violence, ce serait vouloir inonder de sang tout l'empire, et soulever, dans
certaines provinces, des mécontents qui, s'unissant aux étrangers, pourraient com-
promettre la sécurité du céleste empire. «
Vous le voyez, l'Angleterre n'a pas manqué d'avertissements. Je vous ai fait con-
naître, au risque de fatiguer votre attention, tous ces documents émanés des auto
rites chinoises, parce qu'ils révèlent, ce me semble, mieux que tout ce que je pour-
rais vous dire, comment la question de l'opium est entendue en Chine. Ils démontrent,
d'ailleurs, que le gouvernement chinois n'est pas un gouvernement aussi despotique,
aussi arbitraire qu'on veut bien le dire. Il n'y a pas, il est vrai, à Pékin une chambre
des pairs et une chambre des députés pour contrôler les actes du gouvernement;
mais l'empereur ne peut prendre aucune décision sur une question importante sans
demander préalablement l'avis des conseillers de la couronne. D'un autre côté, les
avertissements ne manquèrent pas aux Anglais de la part du surintendant EUiot.
Le 18 décembre 1838, dans une circulaire adressée aux négociants anglais, il or-
donne que toutes les goëlettes-cutlers et autres bâtiments occupés au commerce
d'opium, dans la rivière de Canton, aient à en sortir dans l'espace de trois jours;
il les prévient que le cabinet de sa majesté britannique n'interviendra pas si le
gouvernement chinois juge à propos de les saisir et de les confisquer, et il leur
déclare que la résistance aux autorités chinoises dans l'accomplissement de leurs
devoirs, et tout meurtre ou délit qui en serait la conséquence, seraient punis comme
s'ils avaient été commis dans la juridiction de la cour de Westminster.
Le 25 du même mois, dans une dépêche adressée au gouverneur de Canton par
M. Elliot, celui ci dégage l'Angleterre de toute responsabilité pour le conmierce
d'opium. Il le condamne en termes formels, il donne connaissance au gouverneur
Choo de sa circulaire du 18 décembre. Cette dépèche se termine ainsi :
« Le soussigné est persuadé que la continuation de ce trafic dans les eaux inté-
rieures entraînera pour toute la communauté étrangère de Canton de désastreuses
difficultés, et son auguste souveraine n'interviendrait pas pour protéger les pro-
priétés des sujets anglais qui continueraient à se livrer à ce commerce désordonné,
après que l'avis officiel de votre excellence leur aura été authentiquement notifié
par l'organe des officiers de leur nation, n
Le 26 décembre, le gouverneur fit répondre à M. Elliot, par le kwang-choo-foo
ou préfet de Canton, qu'il accédait à sa demande, et il donna des ordres en consé-
quence à ses subordonnés. Il s'étonnait seulement que le capitaine Elliot, qui disait
avoir reçu de son gouvernement la mission de diriger le commerce de son pays, fût
sans pouvoirs réels pour l'accomplir.
Depuis l'année 1857, jusqu'au moment de la caïastrophe de mars 1859, le capi-
taine Elliot ne laissa pas échapper une seule occasion de déclarer à ses nationaux
que le commerce d'opium était un commerce illégal et que les excès qui en étaient
450 I-ETTIIES OE CHIiNE.
la conséquence uiuaieiiL de funesles résullals; mais l'amour du gain fut plus fort
que la raison : les bénéfices du commerce d'opium étaient trop faciles et trop con-
sidérables, pour qu'on les abandonnât à la simple injonction d'un agent anglais
sans pouvoirs et peut-être sans instructions. La patience du gouvernement chinois,
qu'on croyait infatigable, ne devait-elle pas se lasser à la fin? L'orage grondait de-
puis si longtemps sur la communauté étrangère, qu'en vérité, quand il éclata, il n'a
dû surprendre personne.
Nous voici arrivés au moment critique où le gouvernement chinois, irrité de
l'obstination des étrangers, fatigué de publier des édits inutiles et de prodiguer des
avertissements sans résultat, prend le parti, dangereux sans doute, mais peut-être
inévitable, d'être maître chez lui. On peut dire que l'état d'hostilité ouverte entre
l'Angleterre et la Chine a commencé dès l'arrivée de Lin à Canton. De ce moment,
le commerce a été virtuellement interrompu, et la vie des Européens trop souvent
en danger. Cependant, avant de porter un jugement sur la conduite du gouverne-
ment chinois, je vous prie de vous rappeler que la Chine est la Chine, que nos no-
tions de politique internationale n'y ont pas pénétré, que la Chine a une civilisation
à part, qu'elle prétend avoir le droit d'être elle-même et de rester chez elle, qu'elle
déclare qu'elle n'a besoin de personne, et, enfin, qu'elle n'a jamais voulu ou daigné
contracter avec les puissances européennes un seul traité qu'on puisse aujourd'hui
invoquer contre elle.
Ici se présentent naturellement quelques considérations sur la guerre actuelle.
Cette guerre est-elle juste de la part de l'Angleterre? Y a-t-il eu chez elle un droit
froissé? Le gouvernement chinois a-t-il commis envers un de ses sujets ou envers
un de ses agents un acte arbitraire qui ne fût pas le résultat de leur conduite? Si
cet acte a été commis, était-il devenu nécessaire pour le gouvernement chinois
dans l'intérêt de sa conservation?
Toutes ces questions ont été traitées dans le parlement anglais et par la presse
anglaise avec tous les détails, toute l'attention qu'elles méritent. L'opinion pu-
blique est restée partagée, et dans le pays même où elles soulevaient le plus d'in-
térêts, et dans un débat solennel où la nation était appelée à se prononcer, il y eut
un moment où l'on fut près de blâmer la conduite du gouvernement anglais comme
injuste et irapolitique. Le ministère britannique ne dut le triomphe douteux qu'il
obtint alors qu'au désintéressement d'un bon et loyal citoyen. Le duc de Wel-
lington sentit que le gouvernement anglais était désormais trop avancé pour reculer,
(ju'il n'était plus temps, après tout ce qui avait été fait, de discuter si on avait
eu ou non raison de le faire; le gouvernement de la Grande-Bretagne était com-
promis, engagé; à tort ou à raison, la nation l'était avec lui, et dès ce moment
tout esprit de parti devait disparaître; il n'y avait plus qu'à se réunir pour l'aider
à sortir honorablement d'une fâcheuse position.
Il faut considérer la Chine comme un Étal indépendant. Cet État a-t-il le droit
de régler ses affaires intérieures comme il l'entend ? Peut-il permettre ou prohiber
l'introduction, par ses ports, de telle ou telle marchandise (je consens à regarder
l'opium comme une marchandise ordinaire), et en rendre la prohibition, s'il la juge
nécessaire ou convenable, obligatoire par tous les moyens en son pouvoir? Si les
voies de conciliation et do douceur ne produisent pas l'effet désiré, peut-il avoir
recours à la force et à la violence? Y a-t-il, en faveur de l'Angleterre, un droit
acquis, soit par un traité, soit par une convention, soil enfin par la prescription el
l'usage? Il me semble que la réponse à toutes ces questions est facile, et, en y
LETTRES DE CHINE. 451
iviioiulaiil coiiiino le cloiiiaïuienl toutes nos idées de droit souveiaiii et de droit
naturel, ou serait tenté d'alliriner sans iiésitation (pic l'Angleterre fait en ce
inonienl à la Chine une guerre injuste et cruelle ; que la Chine n'a eu qu'un seul
tort, celui de se départir un instant du système d'exclusion qui fait la base de sa
politique. En droit, la guerre que l'Angleterre fait avec la Chine me semble injuste;
l'est-elle également en principe ?
N'y a-t-il pas, dans la destinée des peuples, une force invincible, un sentiment
de leur intérêt et de leur conservation qui les fait quelquefois sortir violemment
des voies légitimes, et fouler aux pieds tout ce qui est reconnu obligatoire entre
nations ? C'est bien un peu le même instinct qvn pousse au crime le malheureux "qui
meurt de faim. Seulement la société sait atteindre et punir l'individu isolé; mais les
grandes fractions de la société elle-même, (jui les punira, (jui les arrêtera? Il y a,
il est vrai, entre les nations comme un pacte, une convention de respecter leurs
droits mutuels; il y a pour leurs relations tout un code de droit politique, elsi l'une
d'elles se trouve, comme je l'ai dit tout à l'heure, emportée par la force des circon-
stances hors des voies adoptées, si ses mouvements gênent la marche des autres ou
rompjint ce qu'on est convenu d'appeler l'équilibre politique, chacune des autres
nations a bientôt les yeux ouverts sur ses tendances, et elles se réunissent, toutes ou
eu force suûisante, pour la faire rentrer dans Tordre établi, ou par la persuasion
ou par la contrainte.
Jusqu'ici l'attention des nations qui forment la grande famille européenne ne
s'est pas sérieusement tournée vers ce qui se passe dans celle partie de l'Asie si
peu connue et cependant si intéressante, parce que la Chine se trouve en dehors
des intérêts directs de toutes, l'Angleterre exceptée. Les États-Unis, la Hollande,
la France, ont bien quelques relations commerciales avec la Chine ; mais ces rela-
tions sont de nouvelle date, ou elles n'ont pas encoi'e acquis une assez grande
importance pour (jue l'interruption puisse agir d'une manière très-sensible sur
l'économie intérieure de ces divers États. Au moment surtout où des questions
vitales ont été agitées en Europe, il n'est pas étonnant qu'on ait regardé, sinon
avec dédain, au moins avec une espèce d'indiQerence, un événement dont peu de
personnes avaient pu calculer les conséquences et dont rimporlance est encore au-
jourd'hui si peu connue.
La Chine, qui s'est jt'acée en dehors des principes con.ser valeurs des autres
nations, et qui fait aujourd'hui tous ses efforts pour rester dans son isolement,
qu'elle considère comme sa sauvegarde, a-t-elle le droit de réclamer la protection
d'un pacte qu'elle ne reconnaît pas ?
On ne peut nier que le gouvernement chinois n'a admis le commerce des
nations étrangères qu'à des conditions qu'elles n'étaient pas forcées d'accei)ter,
mais qui devenaient obligatoires pour elles dès le moment qu'elles les admettaient
en s'y soumettant. Ce droit de régler ses relations avec des États dont elle se
méfiait, personne ne peut assurément le refuser à la Chine ; mais en est-il de
même des mesures prises par elle pour le faire triompher ? Pouvait-elle, dans un
même arrêt de proscription, frapper les innocents et les coupables? car la menace
et la mesure s'appliquaient à tous. L'Angleterre ne devait-elle pas soutenir, au
moins, les droits de ceux de ses sujets qui faisaient en Chine un commerce légal,
autorisé par les lois du pays et sanctionné par deux cents ans d'existence ? Son
représentant, accouru pour partager le sort de ses compatriotes, ne fut-il
pas compris avec eux dans la même mesure de rigueur, et n'était-ce pas là
432 LETTRES DE CHINE.
un auUe acte qui devait appeler l'intervention du gouvernement anglais?
Indépendamment des devoirs contractés par celui qui donne l'hospitalité, n'estil
pas aussi un droit naturel qui protège l'étranger jusque sous le toit d'un ennemi ?
Et si ce sentiment si puissant dans le reste de l'Asie n'a pas encore pénétré en
Chine, on peut dire aux Chinois : Vous nous avez reçus chez vous, vous nous avez
promis, vous nous devez protection et justice, tant que nous sommes sur la terre
chinoise. Si vous ne voulez pas de nous, renvoyez-nous, mais il vous est défendu
de nous opprimer. — Ici les Chinois font une objection assez raisonnable ; lis
répondent : Nous vous avons admis chez nous et nous devons vous protéger, cela est
vrai; mais, en revanche, si nos lois vous protègent, nos lois doivent aussi vous
punir. Or, vous refusez de vous soumettre à notre législation, vous nous dites que
nos lois sont barbares, et si quelqu'un des vôtres commet un crime, même aux
dépens d'un Chinois, vous vous empressez de le soustraire à l'action de nos tribu-
naux. Souffririez-vous qu'une nation étrangère en agit ainsi chez vous? Si vous
réclamez la protection de nos lois, sachez d'abord les respecter.
Mais il y a des raisons plus puissantes que tout ce que je viens de dire et qui
peuvent peut-être, sinon justifier la guerre de l'Angleterre contre la Chine, du
moins en faire comprendre la nature et la portée. D'abord on conviendra que la
force des choses a, plus que tous les calculs possibles, amené la situation présente.
Que des projets ultérieurs soient nés des événements, que des espérances s'y soient
rattachées, je ne le nie pas; mais l'Angleterre a cédé avant tout à celte force irré-
sistible, à cette espèce de reflux qui pousse l'Occident en Orient, elle a été un
instrument entre les mains de la Providence, qui, certes, n'en pouvait choisir un
plus puissant pour l'accomplissement de cette immense œuvre de civilisation; car
je ne retournerai pas la question, je ne dirai pas que le résultat de cette grande
commotion doit être fatal à l'Angleterre, et que, triomphante partout, sa puissance
viendra se briser contre la muraille de la Chine. iN'on ; quelque violente que soit la
crise qu'elle éprouve, je crois à cette grande nation trop de vitalité encore pour
qu'elle puisse tomber sous l'effort d'un seul coup. Je parlerai plus tard des consé-
quences que pourrait avoir pour elle un échec, sinon probable, du moins possible;
jusqu'ici je ne veux voir dans ce choc de deux mondes que la marche de cette
œuvre de progrès qui, depuis dix siècles, par une puissante réaction, tend à faire
refluer la lumière vers les contrées qui nous l'ont donnée.
Il y a un autre point de vue sous lequel on peut envisager la situation de l'An-
gleterre relativement à la Chine. Comme je le disais, pour les nations, une loi plus
forte que toutes les autres lois, ou plutôt un intérêt qui les fait taire toutes, c'est
l'intérêt de l'existence et de la conservation. Si nous admettons cette vérité, peut-
être un peu controversible, nous trouverons dans son application la justification de
l'Angleterre. Vous connaissez bien mieux que moi, monsieur, la situation du peuple
anglais, et cependant, si, comme moi, vous aviez pour mission, pour devoir, d'é-
tudier les immenses efforts qu'il fait pour chercher, jusque dans les pays les plus
éloignés, les éléments de subsistance dont il a besoin; si vous le voyiez, comme
moi, tendre tous les ressorts de sa politique, de sa puissance, pour trouver de nou-
veaux débouchés à une activité qui le fatigue et le tourmente, pour faire déborder
sur d'autres contrées les produits d'une industrie dont l'accroissement doit l'ef-
frayer, vous ne vous étonneriez plus que l'Angleterre mette en jeu son existence,
afin de s'ouvrir un nouveau monde. Les causes principales de la situation actuelle
sont sous vos yeux; elles sont à Manchester, à Glasgow, à Birmingham; elles sont
LETTHES DE CIIIIVE, 453
dans les lois encore féodales de l'Anglelerre, et dans cette immense population des
villes induslriellos menacées de mourir de faim, si leur gouvernement ne va chercher
pour elles, aux extrémités du monde, une nourriture que leur terre natale ne peut
leur donner, et que l'ancien monde commence à leur refuser. La cause de la
guerre que l'Angleterre fait à la Chine est la crise même qui la travaille et qu'a-
perçoivent les yeux les moins clairvoyants. Oui, l'Angleterre est dans une situation
alarmante et dont elle ne pourra sortir que par des efforts surhumains. Les triom-
phes môme qu'elle a obtenus au commencement de ce siècle l'y ont amenée. Il y eut
un moment où le monde entier s'était ligué contre elle et où elle dut se faire
grande comme le monde. C'est alors que nos pères virent l'Angleterre déployer ses
immenses ressources (ju'on put croire un instant inépuisables : c'est alors que la
nation se montra tout entière soulevée par une volonté énergique et animée d'un
esprit national plus fort que la puissance matérielle. Sa dette elle-même fut un
nouveau moyen de puissance en rendant la nation responsable des actes du gou-
vernement; mais ces efTorts devaient l'affaiblir : elle chercha dans son immense
commerce une nouvelle source de richesse et de grandeur. Maîtresse de la mer,
elle profita de sa supériorité pour conquérir les nouveaux marchés du globe. La
nation devint tout entière commerçante.
Quand la paix vint la relever de son fardeau, les ressorts étaient trop tendus
pour qu'ils pussent se relâcher tout d'un coup. D'ailleurs, il fallait que les plaies
faites par la guerre se cicatrisassent, et puis la paix européenne ne fut jamais pour
l'Angleterre une paix complète. Son empire dans l'Inde s'étendit; elle fonda par-
tout de nouvelles colonies; ce fut un enchaînement de sacrifices et de conquêtes
qui devinrent tour à tour nécessaires : l'industrie grandit avec les besoins du com-
merce, et la classe industrielle avec elle. Une niasse énorme de capitaux, presque
toute la fortune mobilière de l'Angleterre, fut mise en réquisition : le budget,
grossi par les intérêts de la dette, obligea le gouvernement à chercher tous les
moyens possibles d'augmenter les ressources des contributions, qui pèsent moins
directement sur la propriété foncière, déjà surchargée d'impositions, et le com-
merce satisfit amplement à ces demandes. A cette époque, je parle des années qui
suivent 1815, il n'était pas un point du monde où le commerce britannique ne
régnât sans rivaux; les autres nations avaient perdu l'habitude des opérations de
long cours; la guerre leur en avait fermé les voies; les États-Unis n'avaient pas
encore couvert la mer de leurs navires et de leurs hardis spéculateurs. La France,
plus que toute autre nation, avait son éducation commerciale à refaire. Le monde,
hors d'Europe, était presque nouveau pour elle.
Mais vingt-sept années de paix ont déjà commencé à changer la face des choses;
les manufactures de la Grande-Bretagne ne sont plus aujourd'hui les seules à ap-
provisionner de leurs produits les marchés des quatre parties du monde. Quelques
nations ont payé et paient encore cher leurs premiers essais commerciaux; déjà
cependant leur industrie suit de près les progrès de l'industrie anglaise, et les de-
vance quelquefois. Nos navires connaissent aujourd'hui, aussi bien que les navires
anglais, la route des Indes et de l'Amérique. Le pavillon américain, le pavillon
français, flottent partout auprès du pavillon britannique, et, ce qui est plus alar-
mant pour l'Angleterre, les gouvernements commencent à sentir toute la force
que l'action commerciale peut donner à un État; ils voient dans l'accroissement
de leurs exportations non seulement un aliment pour l'industrie et une source de
revenus pour le trésor, mais encore et surtout les éléments d'une grande force
4a 4 LETTRES DE CHINE.
maritime, expérience acquise au prix de trente années de luttes, et qui commence
à porter ses fruits.
Malheureusement pour l'Angleterre, elle ne peut pas resserrer les limites de son
industrie à mesure que les débouchés lui manquent. Cette industrie, je parle de
celle qui est alimentée par le commerce d'exportation, a pris au contraire un dé-
veloppement vraiment prodigieux. Aujourd'hui même, les manufactures se multi-
plient chaque jour sur le sol anglais. C'est désormais un capital qui meurt si on ne
l'augmente. Presque toute la fortune mobilière de l'Angleterre, et elle est immense,
était livrée, je le répète, aux fluctuations d'un commerce lointain. Jusqu'ici le ca-
pital a produit de riches intérêts, il a payé une grande partie des dépenses de la
nation ; mais la source de ses profits s'épuise ou diminue : ce ne sera bientôt plus
ce grand fleuve dont toutes les eaux allaient enrichir le sol de l'Angleterre; il se
divisera, il se divise déjà en mille ruisseaux qui vont arroser d'autres terres. Chaque
nation veut en avoir sa part. Non-seulement le capital commercial n'a pas d'em-
ploi, en Angleterre, en dehors de l'industrie manufacturière, mais le gouvernement
a un besoin absolu des intérêts qu'il produit. Ce serait pour la nation anglaise un
immense malheur, si cet intérêt, au lieu d'augmenter, diminuait, et elle en est
véritablement menacée. Mais ce qui doit, plus que toute autre chose, exciter la
sollicitude du gouvernement anglais, c'est la situation de la classe industrielle qui
forme une partie si forte et si énergique de la nation. Il n'est pas de grande ville
en Angleterre, où cette classe, si laborieuse et si pauvre, n'inspire une pitié pro-
fonde, surtout quand on considère qu'elle ne tire pas sa subsistance delà terre na-
tale, et que sa vie, tout artificielle, peut lui échapper par des causes qu'il n'est pas
au ponvoir de l'homme de combattre.
Et c'est au moment où l'Angleterre se sent menacée dans le principe et la base
de son existence, dans son commerce maritime, qu'un des principaux marchés du
globe est près de lui échapper, un marché dont les produits, à leur entrée eu An-
gleterre, paient plus d'un dixième de son immense budget, un marché qui apporte
près de 100 millions de francs h la compagnie des Indes, qui alimente une naviga-
tion considérable; un marché, enfin, où le mouvement annuel du commerce anglais
était encore, il y a deux ans, de -400 millions.
Sans doute, l'Angleterre ne peut s'en prendre qu'à elle-même de cette situation;
elle a poussé trop loin l'application de ces idées de liberté commerciale illimitée,
en n'astreignant pas son commerce en Chine à certaines règles, et en laissant son
représentant à Canton avec la mission de diriger le commerce anglais sans aucuns
pouvoirs, sans aucune juridiction sur ses nationaux. Mais, le fait une fois accompli,
le gouvernement anglais n'aurait-il pas manqué à tous ses devoirs s'il n'avait pas
pris toutes les mesures qu'il a cru propres à épargner au commerce britannique le
malheur qui le menaçait? Devait- il s'arrêter devant toutes les considérations qu'on
pouvait faire valoir contre la justice de la cause anglaise? Ne se trouvait-il pas dans
une de ces situations anormales où le sentiment de ce qui est juste se tait? Ne de-
vait-il pas compte au peuple anglais de tous ses actes? ne lui devait-il pas compte
de son commerce en Chine ruiné, de ses revenus diminués d'un dixième, de son
industrie déjà si souffrante et gémissant sous ce nouveau coup? Fallait-il, parce
qu'il plaisait à la Chine, à tort ou à raison, de fermer ses ports au commerce étran-
ger, que l'Angleterre renonçât tout d'un coup aux avantages qu'elle était, depuis
si longtemps, habituée à y rencontrer? Évidemment, le devoir le plus sacré pour le
gouvernement anglais, dans cette circonstance critique, lui était dicté par sa si-
LETTIIES DE CHINE.
liiiition nit'ino. Il ne pouvait permettre que le commerce de la Cliine lui échappiit,
dût-il faire, pour arriver à ce but, une guerre dont la justice lïit douteuse.
Dans ma prochaine lettre, je discuterai l'opportunité et la sagesse des mesures
prises par le gouvernement anglais, et leur résultat probable.
Macao. 1^^^^ -^^ùI 1841.
CONQUÊTES
ET DÉSASTRES DES ANGLAIS
DANS L'ASIE CENTRALE.
L'Angleterre a trouvé son Moscou au cœur de l'Asie. C'est un des plus aflreux
désastres dont fasse mention l'histoire de sa domination dans les Indes. Son meil-
leur sang y a coulé; ses plus glorieux enfants sont ensevelis dans les neiges du
Caboul. Alexandre Burnes, le héros de l'Indus, est mort à trente-cinq ans, miséra-
blement assassiné par un barbare; le représentant anglais a été traîtreusement
massacré au moment où il était sous la foi du droit des gens; et toute une armée
anglaise, cinq raille hommes, après avoir résisté pendant deux mois à quarante
mille révoltés, sans vivres, sans feu, sans munitions, abandonnés au milieu des mon-
tagnes et des neiges, et ne pouvant attendre des secours qu'au printemps, ont été
exterminés presque jusqu'au dernier en faisant une trouée désespérée au milieu de
l'ennemi. L'Angleterre a perdu en un moment le fruit de trois années d'efiforts, le
prix de plusieurs centaines de millions; le prestige de sa puissance a reçu un coup
terrible qui retentira dans toute l'Asie, et, ce qu'il y a de plus désastreux pour
elle, c'est qu'il faudra qu'elle recommence, au prix de nouveaux trésors et de nou-
velles armées, l'œuvre ingrale et stérile de ses conquêtes au delà de l'Indus. Les
Anglais à Caboul, comme les Français à Moscou, s'étaient engagés au milieu de
populations qui se refermaient silencieusement sur eux en attendant l'heure de les
étouffer; à Caboul comme à Moscou, la révolte a été soudaine, unanime, impla-
cable, l'élan irrésistible de toute une nation se soulevant contre l'invasion étran-
gère ; et enfin, un dernier trait de similitude, c'est que l'ennemi que les Anglais
étaient allés chercher au cœur de l'Asie centrale était le même que les Français
allaient attaquer aux extrémités de l'Europe, c'était la Russie.
Il y a peu de jours encore, les représentants de la Russie et les ministres de
CONQUÊTES ET DÉSASTRES DES ANGLAIS DANS L'ASIE CENTRALE. 4,) 7
l'Angleterre fraternisaient ;\ Londres dans un banquet, et, pendant ce temps, les
deux peuples continuaient, dans les vastes espaces de l'Asie centrale, cette lutte
sourde, incessante, infatigable, qu'ils y ont engagée depuis des siècles et qui finira
un jour parles y mettre face à face. C'est l'Afghanistan qui est le principal théâtre de
cet antagonisme; c'est la grande route de l'Inde, le chemin qu'ont pris tous les
conquérants ; et c'a toujours été pour la puissance anglaise une question de vie et
de mort d'empêcher qu'aucune autre influence que la sienne prédominât dans cette
partie de l'Asie centrale. Elle n'y a jamais cherché des conquêtes de territoire, elle
n'est déjà que trop embarrassée de l'étendue de ses possessions indiennes; quand,
en 1858, elle se détermina à envoyer une expédition au delà de l'Indus pour réta-
blir le schah Soudja sur le trône des Afghans, elle ne le fit qu'après que les intri-
gues de la Russie, en poussant la Perse sur l'Afghanistan, lui eurent enlevé toute
alternative : car, ce qui rend l'influence russe d'autant plus dillicile à saisir et à
combattre, c'est que la Russie n'intervient jamais qu'indirectement, etqu'elle n'ap-
paraît que sous les couleurs de la Perse, qui est sous sa main. Dès 1836, nous
voyons M. Eilis, chargé d'affaires anglais à Téhéran, écrire à lord Palmerston :
a J'ai la conviction bien arrêtée que le gouvernement anglais ne peut permettre
l'extension de la monarchie persane dans la direction de l'Afghanistan, sans mettre
en danger la tranquillité intérieure de l'Inde, cette extension amènerait l'influence
russe au seuil même de notre empire; et comme la Perse ne veut pas, ou n'ose pas
entrer en alliance étroite avec la Grande-Bretagne, notre politique doit être de la
considérer non plus comme un ouvrage avancé pour la défense de l'Inde, mais
comme la première ligne d'où commencera l'attaque. "
Mais peut-être convient-il de donner un aperçu rapide de la situation du pays
au moment où l'expédition anglaise en changea la face. Le fondateur de l'empire
des Afghans, Ahmed-Schah, était mort en 1775, laissant sur le trône son fils,
Timour- Schah, qui régna vingt ans, et mourut en 95. Ses trois fils, Mahmoud,
Zehman et Soudja, se divisèrent, et, au milieu de leurs troubles domestiques,
une tribu rivale, celle des Barukzis, se partagea la monarchie des Afghans. Des
descendants de la famille légitime, un seul garda une portion de l'héritage pa-
ternel ; ce fut le fils de Mahmoud, Kamram, qui est aujourd'hui le souverain de
Hérat, capitale du Khoraçan afghan. Les quatre villes royales de l'Afghanistan
sont : Caboul, Candahar, Ghizni, Peschawer. Dost-Mohammed, le chef de la tribu
usurpatrice des Barukzis, avait établi son autorité à Caboul ; un de ses frères était
à Ghizni, et un autre à Candahar. Peschawer avait été distrait de la monarchie des
Afghans, et était tombé sous la suzeraineté du fameux roi de Lahore, Runjet-
Singh. Des trois descendants de la race légitime, un était mort, et les deux autres
s'étaient réfugiés à Loudianah, chez les Anglais, qui leur faisaient une pension. Le
premier, Zehman, était aveugle, son frère Mahmoud lui ayant fait crever les yeux ;
le second, schah Soudja, après avoir eu des aventures inouïes et tenté deux fois de
reconquérir son royaume, s'occupait philosophiquement à écrire ses mémoires,
quand les Anglais vinrent le prendre et le replacer sur son trône. Alexandre
Burnes, l'homme du monde qui connaissait le mieux l'Asie, regardait les deux
princes légitimes comme tout à fait incapables de relever la monarchie des Afghans.
Il avait toujours conseillé au gouvernement de l'Inde de soutenir la cause de Dost-
Mohammed, le conquérant de Caboul, et de l'aider à réunir sous sa domination
toutes les principautés dispersées pour en faire une barrière entre l'Inde et la
Russie. « Si nous pouvons, écrivait-il, rétablir l'union dans la famille des Barukzis.
458 CONQUÊTES ET DÉSASTRES DES ANGLAIS
ce que je regarde comme très-aisé, nous élèverons dans ce pays, au lieu d'États
divisés et ouverts à toutes les intrigues, une barrière qui préservera nos possessions. »
Dost-Moharamed passait en effet pour l'homme le plus habile et le plus brave
soldat des Afghans; peut-être ces qualités même ont-elles inquiété les Anglais;
toujours est il qu'ils ont préféré se faire de lui un ennemi. Plusieurs causes,
toutefois, tendaient déjà à jeter Dost-Mohammed dans les bras de la Russie.
Peschawer, qui était un des apanages du royaume de Caboul, était aux mains de
Runjet-Singh, l'allié fidèle de l'Angleterre, qui le resta jusqu'à sa mort. Fort de
cette protection redoutée, le roi de Lahore se riait de toutes les tentatives de Dost-
Mohammed pour recouvrer cette portion de ses États. De plus, Dost-Mohammed
était l'ennemi mortel, l'ennemi de caste de Ramram, prince de Hérat, le seul des-
cendant régnant de Tiuioui-, et'Kamram était encore le protégé de l'Angleterre.
Les destinées de l'Asie, et celles de l'Europe peut être, se sont longtemps agitées
et s'agiteront sans doute encore autour des murailles de cette ville ignorée. Hérat
est située à environ cent cinquante lieues entre Ispahan et Caboul. Le schah de
Perse prétend avoir des droits de suzeraineté sur l'Afghanistan, et, quand il les
oublie, la Russie se charge de les lui rappeler. C'est ainsi qu'en 1836, nous voyons
le schah commencer le siège de Hérat, et le continuer pendant plusieurs années au
milieu des plus curieuses vicissitudes. C'est un officier russe qui dirige les opéra-
tions du siège, pendant qu'un lieutenant anglais, EIdred Pottinger, se jette dans la
place et en dirige la défense. M. Mac-Neill, le représentant anglais à la cour de
Perse, écrivait à son gouvernement le 1" août 1858 : <. Si Hérat tombe, la Russie
devient la maîtresse sans partage des destinées politiques et commerciales de l'Asie
centrale; car, l'Angleterre se trouvant rejetée jusqu'à l'Indus, Khiva et Bockara
seront forcés de se soumettre si on les attaque, tandis que la Perse et l'Afghanistan
seront déjà entièrement à la disposition de la Russie. >
En même temps, des agents russes déguisés parcouraient toutes les contrées de
l'Asie, Balkh, Bockara, Caboul, Lahore, et l'Inde anglaise; ils cherchaient à nouer
des relations directes avec les indigènes, et lord Auckland, gouverneur des Indes,
écrivait au comité secret à Londres : « Je vous ai dit que je ne croyais pas à la
stabilité de la domination persane dans les contrées afghanes; mais il y a une
marche ouverte aux agents de la Russie dans les efforts qu'ils font pour étendre
l'influence de leur nation, et qu'ils paraissent devoir préférer à celle d'établir la
domination directe de la Perse sur l'Afghanistan. On peut induire, de leur langage
et de leurs démarches, qu'ils veulent, d'un côté paraître aider la Perse à établir sa
suprématie générale sur tous les chefs afghans, et de l'autre protéger ces chefs
contre toute attaque. Ceci peut bien servir les vues immédiates de la Perse, mais
cela peut avoir aussi pour effet définitif, dans l'état d'anarchie de l'Afghanistan, de
donner à la Russie l'arbitrage et le protectorat de tous les chefs de ces pays. Je n'ai
pas besoin de dire que nous aurions le droit et l'intérêt le plus clairs à réclamer
contre de pareils procédés, car la Russie ne peut avoir aucun motif légitime pour
étendre ses relations politiques à l'Afghanistan, tandis que nous sommes nécessai-
rement intéressés à la paix et à l'indépendance de ce pays par proximité et par
position. 1)
Le gouvernement anglais réclamait en effet, mais le gouvernement russe niait ou
désavouait ses agents, et continuait ses manœuvres. Cependant l'Angleterre eut
bientôt des preuves positives à donner de l'intervention russe dans les affaires de
l'Afghanistan. Dost-Mohammed, trouvant les Anglais fidèles à leur allié Runjet-
DANS ^'ASlli CENTHALK. AZU
Singh, ol 110 pouvant ohlonir d'eux qu'ils achelassent son alliance au prix de la
reslilution de Pescliawer, disait à Burnes : « Je n'ai pins d'espoir dans votre gou-
vernenient, je serai obligé d'avoir recours à d'autres. Je le ferai pour sauver l'Af-
ghanistan et pour mon propre honneur, et non par mauvais vouloir pour les Anglais, n
Alors il adressa à l'empereur de Russie une lettre dans laquelle il lui disait : « Le
gouvernement hrilanniciue me montre de mauvaises dispositions, et si votre impé-
riale majesté voulait arranger les alHiires dans le pays afghan et m'assisler, elle
forait de moi son (ihligé. J'espère que votre majesté impériale me fera la faveur de
me permettre d'èlre admis, comme les Persans, sous la protection du gouvernement
russe. Je puis rendre, avec mes Afghans, des services utiles. » L'empereur de Russie
répondit en promollant que, dès que le schah de Perse aurait pris Hérat, il enver-
rait de l'argent et des troupes à Dost-Mohammed contre Runjet-Singh, et qu'à son
défaut, le gouvernement russe donnerait tous les secours nécessaires. Ce fut alors
qu'un agent russe, appelé Vicovvich, qui joue dans ces affaires un très-grand rôle,
et qui eut depuis une aventure très-surprenante, arriva à Caboul, chez Dost-Mo-
liammed, avec un envoyé persan. Alexandre Burnes y était déjà, et ces deux hommes,
remarquables à juste titre, se trouvèrent en présence.
Ce ne fut pas sans répugnance et sans eûbrts que Dost-Mohammed se donna à
la Russie. Il siMitait que la force était, pour le moment du moins, du côté de l'An-
gleterre; que les Anglais seuls pouvaient l'aider à fonder et à maintenir une mon-
archie. L'influence de Burnes l'avait déterminé à faire une dernière tentative pour
s'assurer l'amitié de l'Angleterre. Il avait même renoncé à sa haine hér'éditaire contre
Kamram, et il disait à Burnes : « J'oublierai la querelle de sang qu'il y a entre
moi et Kamram, et j'irai avec mes meilleures troupes au secours de Hérat. Tout ce
que je demande, c'est d'être garanti contre la colère de la Perse dont j'aurai refusé
les offres, d'être protégé contre les agressions des Sikhs (Lahore) pendant mon
absence, d'être reconnu par vous comme émir de Caboul, et de recevoir une sub-
vention pour les troupes que j'emploierai à votre service. » 11 ajoutait même qu'il
ne parlerait pas jusqu'à nouvel ordre de la restitution de Peschawer. Burnes, se
croyant sûr de l'appui de son gouvernement, avait tout promis. Dost-Wohammed
voulait renvoyer l'agent russe Vicowich et l'envoyé persan sans les entendre, mais
Burnes l'engagea à les recevoir et à prendre leurs dépêches. L'habile Anglais en
prit des copies et les envoya à lord Auckland. Nous ne savons quelles furent les
causes qui dirigèrent la conduite du gouverneur-général ; mais il parait qu'il rompit
toutes les négociations que Burnes avait conclues avec tant de peine et de succès,
et lui enjoignit de déclarer à Dost-Mohammed qu'il avait agi sans instructions. La
colère du chef afghan fut égale au découragement de Burnes, qui dut céder la place
et la victoire aux agents de la Russie» et un traité fut signé entre les sirdars des
Afghans et le schah de Perse, traité garanti par le comte Simonich, ministre russe
à Téhéran, et qui établissait l'influence russe dans l'Afghanistan comme dans la
Perse. Burnes ne se retira pas sans donner un dernier avertissement à son gouver-
nement, et il lui écrivit : « Quant à la Russie, ses mano3uvres sont devenues si
évidentes, que je présume qu'il faut qu'elle désavoue M. VicoAvich et M. Goutte
pour ses émissaires, ou qu'on la rende responsable de leurs démarches. 11 ne me
reste qu'à exprimer de nouveau ma conviction profonde, fondée sur une longue
étude des événements de l'Asie centrale, que des conséquences de la nature la plus
sérieuse sortiront inévitablement de ces démarches, si le gouvernement anglais n'y
met pas l'opposition la plus prompte, la plus active et la plus décidée.
440 CONQUÊTES ET DÉSASTRES DES ANGLAIS
Ces sollicitations pressantes ne furent pas négligées. Le gouvernement anglais
adressa directement des plaintes au cabinet de Saint-Pétersbourg, et ce furent
sans aucun doute les copies faites par Burnes et envoyées à lord Auckland à
Simlah, qui servirent de teste à la dépêche que le marquis de Clanricarde remit
au gouvernement russe, et dans laquelle l'ambassadeur anglais, ne gardant plus
aucun ménagement, disait :
<i Le soussigné est chargé de déclarer au cabinet de Saint-Pétersbourg que le
gouvernement britannique a entre les mains une copie du traité conclu entre la
Perse et le souverain de la principauté de Candahar, qui fait partie de l'Afghanistan,
traité dont l'accomplissement est garanti par le comte Simonich, et dont les stipu-
lations blessent les intérêts de l'Angleterre. Ce traité attribue à la Russie le droit
d'obliger la Perse à s'emparer de Hérat, et à remettre cette ville au prince de Can-
dahar. Ce dernier réunira la principauté de Hérat à ses autres possessions, mais
sous la condition de payer tribut à la Perse. Ce traité stipule aussi le droit de la
Russie d'obliger la Perse à protéger le souverain de Candahar contre toute attaque,
de quelque côté qu'elle puisse venir. A la vérité, cette stipulation ne fait aucune al-
lusion formelle à l'Angleterre ; mais l'intention des diverses parties, figurant au
traité, est évidente dans le projet primitif du traité, dont le cabinet britannique
possède une copie. Dans cet original, les expressions sont moins circonspectes, et
il est fait mention expresse de l'Angleterre comme d'une des puissances contre les-
quelles la Russie, concurremment avec la Perse, doit soutenir les princes du Can-
dahar.
K Le soussigné est encore chargé de déclarer qu'un agent russe, nommé Vico-
wich, qui souvent se donne le nom d'Omar-Bey, et qui annonce qu'il est attaché h
l'état-major du commandant-général d'Orembourg, a porté des lettres de l'empereur
de Russie et du comte Simonich au prince de Caboul Des copies de ces lettres sont
entre les mains du gouvernement britannique. Le comte Simonich a toujours gardé
le plus profond silence sur la mission de cet agent avec le ministre anglais à Té-
héran. Cette réserve aurait sans doute semblé inutile, si cet agent n'avait été chargé
que de porter les lettres qui lui avaient été confiées, et si sa mission n'avait rien
eu qui pût blesser les intérêts de l'Angleterre. Mais le gouvernement britannique a
la preuve que le comte Simonich a annoncé au schah de Perse que cet agent russe
devait conseiller au prince de Caboul de rechercher l'appui et le secours du gou-
vernement persan dans la lutte qu'il soutientcontre le souverain de Lahore,Runjet-
Singh: et les rapports reçus par le cabinet anglais sur le langage qu'a tenu cet agent
à Candahar et à Caboul, indiquent clairement que le but de ses efforts était de
détourner les souverjdns des diverses principautés de l'Afghanistan de toute alliance
avec l'Angleterre, et de les déterminer à mettre toute leur confiance dans la Perse
et dans la Russie.
« Si le gouvernement britannique pouvait avoir quelques doutes sur l'exactitude
des rapports qu'il a reçus, tous ces doutes seraient dissipés par les propos malveil-
lants que le comte Simonich a tenus, sur le gouvernement anglais, aux agents en-
voyés à la cour de Perse par le sultan de Caboul, propos sur lesquels ces agents ont
adressé à leur maître un rapport spécial dont le gouvernement britannique a la
copie entre les mains. »
La Russie eut l'air de battre en retraite; elle désavoua tout, elle rappela le comte
Simonich et refusa de ratilier la sanction qu'il avait donnée au traité; elle décida
le schah de Perse à lever le siège de Hérat, et enfin elle rappela son agent Vico-
«AJNS L'ASIE CENTRALE. 441
wich. Cet homme était devenu compromettant, et un jour il se fit, dit-on, sauter la
cervelle d'un coup de pistolet, après avoir eu soin de brftler ses papiers. Sa mort
fut entourée d'un mystère qui est resté inexpliqué; il en est qui la regardent
comme une fable, et qui pensent qu'Oniar-Bcy n'a disparu que du monde poli-
tique.
Cependant, quoique la Russie parût céder sur tous les points et que lord Pal-
merston eût déclaré les explications de M. de Nesselrode parfaitement satisfai-
santes, l'Angleterre continuait ses préparatifs. Sérieusement alarmée, elle avait
résolu de frapper un grand coup et d'abattre la puissance menaçante de Dost-Mo-
hammed. Le 26 juin 1858, un traité fut conclu entre lord Auckland, gouverneur-
général des Indes, Runjet-Singh, roi de Laliore, et schah Soudja, un des princes
légitimes pensionnés à Loudianah, par lequel le gouvernement des Indes s'enga-
geait à rétablir sur son trône ce fils de Timour. Dans la proclamation que lord
Auckland publia alors, il disait que « la popularité du schah Soudja était prouvée
par les meilleures autorités, et que, d'après les rapports des officiers qui avaient
visité l'Afghanistan, la désunion et l'impopularité des chefs barukzis les rendaient
incapables d'être jamais d'utiles alliés de l'Angleterre. » Le gONvernement de l'Inde
s'abusait et abusait ses peuples. Tout au contraire, les officiers qui connaissaient
l'Asie, tous sans exception, se prononçaient contre cette expédition aventureuse.
Les hommes les plus expérimentés la condamnaient comme une grave et inutile
imprudence, et le vieux duc de Wellington éleva dans le parlement sa voix pro-
phétique et respectée pour déplorer l'égarement qui entraînait la puissance an-
glaise au delà de l'Indus.
Malgré tous ces avertissements, le gouvernement de l'Inde commença celte cam-
pagne qui devait un jour porter des fruits si funestes pour l'Angleterre. Il eût été
facile à l'armée expéditionnaire de prendre par les royaumes tributaires pour aller
rejoindre le Punjab et son allié Runjet-Singh; mais la compagnie des Indes avait
encore un autre but en faisant une campagne pour l'établir schah Spudja sur son
trône, c'était de s'assurer la possession du cours de l'Indus. L'infatigable Burnes,
le premier Européen qui, au milieu de fatigues fabuleuses, avait pu remonter le
cours de ce fleuve célèbre, Burnes avait fourni tous les plans nécessaires à l'expé-
dition. Une division partie de Bombay alla prendre l'Indus à son embouchure. Il y
eut là une première conquête à faire, celle du Sindy. Les Anglais prirent la capitale,
Hyderabad, occupèrent Kouratchi, l'entrepôt du commerce avec l'intérieur de l'Asie,
et conclurent avec les émirs du Sindy un traité qui abolissait les douanes sur l'Indus
et établissait le paiement d'un tribut. Pendant ce temps, l'autre division de l'armée,
partie du Bengale, avait remonté jusqu'au Punjab, et delà redescendait le Sulledge,
en recevant sur son passage la soumission de tous les princes du pays, pour aller
joindre l'autre division à Schikarpour, sur la limite du Sindy et de l'Afghanistan.
En arrivant sur les bords de l'Indus à Kairpour, elle y trouva Burnes, qui avait déjà
conclu un traité avec l'émir, et le 14 février 1859, elle passa l'Indus sur un pont
de bateaux, à Buckur. Toute l'armée anglaise se trouva réunie à Schikarpour dans
les premiers jours du mois de mars, et elle était déjà réduite de cinquante mille
hommes à trente mille.
Les Anglais n'avaient pourtant rencontré jusqu'alors que peu de résistance : la
nature devait leur en offrir encore plus que les hommes. Quand ils s'engagèrent
dans les montagnes et dans les gorges de Bolan, ils eurent à subir des fatigues
inouïes. Cinq cents hommes auraient pu les anéantir sans qu'ils pussent résister ;
TOJIE [. 29
442 CONQUÊTES ET DÉSASTRES DES ANGLAIS
les Barukzis avaionl fait, un appel au fanatisme religieux, mais la désunion régnait
parmi eux, et ce fut ce qui sauva l'expédition. A Dadur, en-deçà des montagnes, le
thermomètre marquait 102 degrés Fahrenheit, tandis que des ouragans de neige
])assaient sur la tête des soldats engagés dans les défilés. Au milieu de tontes ces
fatigues, l'armée anglaise arriva cependant le 24 avril à Candahar, et le 8 mai, le
schah Soudja y fut solennellement couronné. On sait que Candahar était une des
villes royales des Afghans. Le roi mannequin avait suivi toute la campagne avec son
indifférence habituelle; on l'avait confié comme un dépôt précieux au principal
corps d'armée, protégé par l'avant et par l'arrière-garde, et il était sous la surveil-
lance spéciale de Mac-Naghten, l'envoyé de la compagnie, et le même qui vient
d'être assassiné à Caboul par le fils de Dost-Mohammed.
AGandahar, l'armée anglaise s'était comptée; elle n'avait plus que onze mille Eu-
ropéens. Cependant elle continua sa marche, et elle arriva le 21 juillet devant une
autre des villes royales, Ghizni. La ville était forte et défendue par un des fils de
Dost-Mohammed. Les Anglais minèrent et firent sauter les portes, et après un ter-
rible assaut au sabre, au poignard et au pistolet, ils enlevèrent la place. Ce fait
d'armes produisit une grande impression chez les Afghans. Dost-Mohammed résolut
d'attendre des jours meilleurs; il abandonna sa capitale, et se sauva du côté de la
Perse. Schah Soudja entra dans Caboul le 7 août.
Ainsi fut achevée en quelques mois la conquête d'un vaste royaume par quelques
milliers d'hommes. La témérité avec laquelle l'Angleterre avait étendu ses opéra-
tions si loin de sa base, ne pouvait être justifiée que par la nécessité ; elle parut
l'être aussi par le succès. L'effet moral produit par la rapidité de la conquête fut
immense. La race qui venait d'être vaincue et qui paraissait soumise, était d'une
tout autre trempe que celles que les Anglais avaient eues à dompter jusqu'alors.
La défense de Ghizni avait donné la mesure de son courage, et il avait été reconnu
que les trois quarts des blessures avaient été faites à l'arme blanche. Toutes les
populations de l'Asie centrale regardaient les Afghans comme les premiers de leur
race, et leur chute les frappait toutes du même coup.
Nous avons vu la grandeur ; nous allons voir la décadence.
Près de trois ans se .sont écoulés depuis qu'une armée anglaise a replacé sur le
trône de ses pères ce souverain imbécile. On l'appelait alors schah Soudja le dé-
siré ; on disait que ses peuples opprimés ne soupiraient qu'après sa venue, et qu'une
fois installé dans sa capitale, ses puissants auxiliaires pourraient l'abandonner sans
crainte à l'amour de ses sujets. Ces illusions sont aujourd'hui détruites. Depuis
trois ans, ce trône factice ne s'appuie que sur les baïonnettes anglaises; le schah
est toujours aussi méprisé de ses sujets ; la domination étrangère est toujours aussi
abhorrée des indigènes. Le vieux Soudja a recommencé le cours de ses débauches
et de ses tyrannies, et a fait le dégoût de ceux même qui lui avaient rendu cette
puissance dont il abuse. L'Angleterre y a épuisé ses troupes et ses trésors, et l'on
peut dire de la domination des Anglais dans l'Afghanistan ce qu'un grand orateur
disait de notre établissement en Afrique, que « les fruits n'apparaissent pas même
en fleurs sur cet arbre arrosé de leur sang. »
Nous n'avons pas à raconter les vicissitudes de ce règne éphémère, et nous arri-
verons immédiatement aux événements plus graves qui viennent de s'accomplir. Les
tribus indomptées de l'Afghanistan n'attendaient qu'un signal pour se soulever et
commencer une guerre de religion, la plus sanglante de toutes ; elles surveillaient
attentivement les troupes anglaises, imprudemment disséminées dans de nombreuses
BANS L'ASIE CENTRALE. 4i5
garnisons, à Caboul, à Candaliar, à Ghizni, à Peschawer, à Jellalabad; elles savaient
que ces délachemenls isolés poiivaieiil êlre facilenienl coupés, et qu'ils ne pouvaient
recevoir de renforts de l'Inde avant le niuis d'avril, à cause des neiges (jui encom-
braient les passes des montagnes. Ce fut dans cette position critique que les Anglais
commirent deux fautes qui ont été depuis chèrement payées. La première fut un acte
de cruauté, et de cruauté inutile. Ce fut une de ces razzias dont la philanlbropie
anglaise fait un crime aux Français dans l'Afrique, mais que la politique anglaise
se permet sans scrupule en Asie. Un lieutenant Lynch, un des agents politiques
dans le Caboul, faisant une promenade militaire dans le pays, passa devant un fort
occupé par un des partisans du schah Soudja, l'allié de l'AnglcIerre, et le somma
d'ouvrir ses portes. Le chef répondit (ju'il irait lui même le lendemain présenter
sa soumission; sur (|uoi le lieutenant anglais, irrité de ce délai, fit sauter le fort
avec du canon, tua le chef, qui avait fait une résistance désespérée, et toute sa
troupe, sauf quatre hommes. Ces hommes étaient d'une tribu puissante, celle des
Chilzis, et le correspondant anglais qui donne ces détails ajoute : « La tribu, forte
de cinq mille hommes, se rassembla, et jura sur le Coran de venger le sang inno-
cent de son peuple. On ne fil aucune tentative pour les apaiser, et on eut recours à
la force. » Il paraît, en effet, que la révolte fut momentanément comprimée, mais
pour éclater ensuite plus sanglante et plus cruelle que jamais.
La seconde faute des Anglais eut pour cause l'état d'épuisement de leur trésor.
Le déficit de la compagnie des Indes s'agrandissait tellement, qu'il fallut songer à
restreindre les dépenses, et, par une préférence très-impolitique, M. Mac-Naghten
commença par réduire de quarante mille roupies la subvention accordée aux chefs
qui occupent les défilés des montagnes, et qui tiennent le passage ouvert entre Ca-
boul et Jellalabad. Les réclamations des chefs furent traitées avec mépris, et aussitôt
après l'insurrection s'organisa, les passages furent fermés, et toute communication
fut coupée entre les troupes de l'expédition et l'Indoustan.
Le général Elphinstone, qui commandait à Caboul, de concert avec sir William
Mac-Naghten. l'agent politique, détacha le général Sale avec sa brigade pour dé-
gager les défilés et rétablir le passage du Khourd-Caboul. La brigade partit de Ca-
boul le 12 octobre et entra dans le défilé le même jour, sans prévoir la ré.sislance
terrible qu'elle allait y rencontrer. Une fois engagés dans ces gorges impraticables,
les Anglais ne pouvaient plus songer à retourner sur leurs pas; pendant dix-huit
jours, ils furent pour ainsi dire étranglés dans des défilés où chaque pas était dis-
puté corps à corps; dès le premier jour, le général Sale fut blessé et obligé d'a-
bandonner son commandement, et le quart de la brigade fut exterminé. Uu 12 oc-
tobre au 2 novembre, les troupes ne purent faire que quatre milles par jour, et
arrivèrent enfin épuisées à Gundamuck, de l'autre côté de la gorge du Khourd-
Caboul. Elles se reposèrent quelques jours, puis partirent pour Jellalabad, toujours
harcelées par les tribus en insurrection. Entrées dans la ville, elles s'y trouvèrent
enfermées avec des provisions pour trois jours. Leur position était désespérée, lors-
qu'elles reçurent de Peschawer des secours inattenduset des vivres pour trois mois.
Ce fut alors, et au moment même où la garnison de Caboul était afl'aiblie par
cette diversion, qu'une insurrection formidable éclata dans la capitale. Il paraît
que les Anglais ignorèrent jusqu'à la fin l'existence de la conspiration. Des trente-
deux agents politiques répandus dans le royaume, pas un n'en surprit la trace. Le
malheureux Burnes était aveuglé par une confiance excessive dans les indigènes, et,
le premier de tous, il écrivait au gouvernement de l'Inde que les chefs afghans
144 CONQUETES ET DESASTRES DES ANGLAIS
étaient sincèrement ralliés au schah Soudja, et qu'on pouvait retirer les troupes
anglaises des garnisons. M. Mac-Naghlen envoyait aussi les rapports les plus con-
fiants, et s'apprêtait à quitter Caboul pour aller prendre le gouvernement de Bom-
bay. Tous dormaient; ils ne se réveillèrent qu'au milieu du massacre.
Le 2 novembre, jour des Morts, « jour qui sera mémorable dans nos annales
afghanes, » dit une relation anglaise, une insurrection terrible éclata dans Caboul.
Une troupe d'insurgés commença l'attaque en se jetant sur plusieurs officiers qui
traversaient la ville. L'héroïque Alexandre Burnes fut la première victime; il fut
tué à bout portant, comme il montait h cheval, par un Arménien qui avait été à son
service. Son frère, Charles Burnes, fut massacré à ses côtés; un autre oflicier fut
taillé en pièces sous les yeux même du schah Soudja. Toute la ville fut bientôt en
armes, les bazars furent pillés, les maisons forcées et saccagées, et l'attaque fut si
soudaine, que les insurgés prirent possession de la ville et des magasins d'appro-
visionnement, et forcèrent les Anglais à se réfugier dans la citadelle ou le Boula-
Hissar. Le schah Soudja s'y enferma, tandis que l'envoyé anglais, sir William Mac-
Naghten, se retranchait dans un camp situé à cinq milles de la ville, et que
commandait le général Elphinstone. Les Anglais avaient environ cinq mille cinq
cents hommes, et, ce qui prouve la gravité de l'insurrection, c'est que, pendant
deux mois qu'elle a duré, les assiégés se sont tenus constamment sur la défensive,
sans oser une seule fois sortir de leurs retranchements.
Cependant toute la campagne était en armes; les tribus se soulevaient de toutes
[)arts et venaient joindre les insurgés de Caboul. Le général Nott, qui tenait Can-
dahar avec une forte garnison, détacha trois régiments indigènes au secours de
Caboul; mais ils ne purent traverser les neiges, ils allèrent jusqu'auprès de Ghizni,
et, n'ayant plus ni bêtes de somme ni provisions, retournèrent à Candahar, laissant
Ghizni et Caboul sans espoir de secours jusqu'au printemps.
Le capitaine Woodburn, parti de Ghizni avec cent trente hommes, et harcelé sur
sa route par les insurgés, s'était réfugié dans un fort. Assiégé par quatre ou cinq
mille hommes, il fit une sortie avec deux divisions, l'une menée par lui, l'autre par
un officier indigène, et se jeta dans la mêlée. Il fut taillé en pièces, et toute sa
troupe exterminée; l'autre division chercha à se frayer sa route jusqu'à Ghizni,
mais il n'en échappa que cinq hommes pour raconter le sort de leurs compagnons.
Un autre officier anglais, le capitaine Ferris, assiégé avec deux cent cinquante
hommes dans un misérable fort qu'il défendait depuis plusieurs jours contre trois
ou quatre mille Afghans, et n'ayant plus que vingt-cinq cartouches, prit aussi la
résolution de passer au travers de l'ennemi. Il avait avec lui sa femme et sa sœur.
On attacha les deux dames en croupe derrière deux indigènes, elles furent placées
au milieu du carré, et, après une affreuse mêlée, la petite troupe arriva jusqu'à un
autre fort, d'où elle put gagner Peschawer avec des guides.
Ainsi, partout les Anglais étaient cernés, traqués comme des bêtes fauves. Dans
C-aboul, l'insurrection s'organisait ; on avait, dit-on, proclamé roi un fils de Zehman-
Schah, le frère aveugle de .schah Soudja. Les communications étaient coupées entre
les Anglais du fort et les Anglais du camp retranché, la ville était entre les deux,
et au pouvoir des Afghans. Les secours envoyés du Candahar avaient rétrogradé,
la brigade du général Sale, qui était à Jellalabad, avait été rappelée, mais il était
impossible qu'elle pût repasser le Khourd-Caboul sans y périr tout entière. Il n'y
avait donc pas de secours à espérer avant le printemps, et les assiégés n'avaient
plus de provisions.
DANS L'ASIE CENTRALE. 445
Ce fiironl ces lugubres nouvelles que ravant-dernier courrier de l'Inde apporta
en Angleterre. Elles y jetèrent la consternation. Les plus sinistres rumeurs se ré -
pandaient; le premier ministre les niait ruiblenient et avec tristesse dans le parle-
ment, en préparant le pays aux plus tristes révélations. Et en effet, depuis long-
temps la puissance anglaise n'avait reçu, dans aucune partie du monde, un cou[)
aussi grave.
Les dernières nouvelles ont justifié toutes les craintes. Le meilleur sang de l'An-
gleterre avait encore coulé, et, depuis le 2 novembre jusqu'au 2d décembre, la ré-
volte ne s'était pas ralentie un seul jour. Yingt-huit oCQciers anglais avaient été
tués ou assassinés, et les vindicatifs Afghans continuaient à traquer impitoyable-
ment leurs ennemis aux abois. Il y avait des combats tous les jours; dix mille ca-
davres d'hommes et d'animaux infectaient l'air et ajoutaient aux horreurs du siège.
Dans la citadelle, où se tenait le schah Soudja, affamé par ses fidèles sujets, il n'y
avait bientôt plus ni vivres ni poudre. Dans le camp du général Elphinstone, les
vivres étaient aussi rares. Le 2o novembre, Ackbar-Khan, le fils favori de Dost-
Mohammed, était venu joindre les insurgés et organiser leurs plans d'attaque. Le
9 décembre, il ne restait plus, dit-on, de vivres que pour trois jours dans le camp,
et, dans la citadelle, les assiégés vivaient depuis huit jours de viande de cheval.
Pris par la famine et par l'abandon, les Anglais demandèrent enfin à capituler.
Le 25 décembre, jour de Noël, sir William Mac-Naghten se rendit auprès des chefs
pour parlementer. Il avait avec lui quatre officiers et huit soldats. L'entrevue eut
lieu sur un pont situé entre la ville et le camp. Ackbar-Khan y vint avec peu
d'hommes; mais on a su depuis qu'il avait mis seize cavaliers en embuscade. On ne
sait pas encore bien exactement ce qui se passa dans cette entrevue, mais elle fut
extrêmement vive. Les chefs afghans savaient que les assiégés étaient à leur merci,
et ceux-ci avaient à maintenir leur dignité d'Européens et leur orgueil d'Anglais.
Ils ne faillirent ni à l'une ni à l'autre. Ils étaient seuls, loin de tout secours, enfouis
dans des solitudes fermées par les neiges, environnés par trente-cinq mille ennemis,
affamés et abandonnés jusqu'au printemps, et cependant le brave et orgueilleux
Anglais, en entendant les conditions que lui faisaient ses vainqueurs, se leva, et
s'écria avec colère : >< Plutôt la mort que le déshonneur ! Nous mettons notre con-
fiance dans le dieu des batailles, et en son nom nous défions nos ennemis! » Comme
l'envoyé se levait pour partir, le fils de Dosl-Mohammed lui tira un coup de pis-
tolet, et le manqua; puis, d'un second coup au milieu de la poitrine, il le renversa
mort. Un des officiers anglais tira son épée, et se jeta sur l'assassin; mais il fut mis
en pièces. Alors les cavaliers placés en embuscade se précipitèrent sur la malheu-
reuse troupe ; les trois officiers furent pris, mais les soldats purent s'échapper et
rentrer au camp, où ils portèrent la nouvelle de la mort de sir William Mac-Naghten.
Il paraît que son corps fut livré à des cruautés abominables. Les Afghans lui cou-
pèrent la tète, la mirent au bout d'une pique avec les lunettes vertes que portail le
malheureux envoyé anglais, enfoncèrent dans sa bouche des morceaux de son propre
corps, et, après avoir promené triomphalement ce trophée sanglant, l'exposèrent
sur une des portes de Caboul.
Après le meurtre de Burnes et de Mac-Naghten, le commandement échut au
major Eldred Pottinger, le même qui s'était rendu célèbre par la défense de Hérat.
Il parait que les Anglais restèrent encore huit jours dans leur camp, mourant de
faim et de froid. Le major Pottinger finit par conclure une convention avec Ackbar-
Khan. On ne sait ce qui fut promis aux insurgés, mais il fallut leur laisser en
546 CONQUÊTES ET DESASTRES DES ANGLAIS
Otages six officiers qui furent tirés au sort. A ce prix, les Afghans s'engagèrent à
ne pas inquiéter la retraite des Anglais, qui quittèrent ce lieu fatal le 3 janvier.
Pour gagner Jellalabad, ils avaient à faire quatre-vingt-dix milles dans les neiges
et les montagnes, et à traverser ces terribles gorges dans lesquelles le général Sale
avait failli être englouti. Il paraît qu'à dix-sept milles de Caboul il faut monter à
la hauteur de onze cents pieds avant d'entrer dans le Khourd-Caboul. Là, il y a un
défilé de six milles de longueur et de deux cents pas de largeur, et la route y passe
vingt-trois fois la rivière qui donne son nom au passage. Tout le reste du chemin
jusqu'à Jellalabad est une succession de montagnes et de rochers où quelques cen-
taines d'hommes peuvent anéantir une armée. Ce fut dans cette voie fatale que
s'engagea la malheureuse phalange anglaise. A peine fut-elle entrée dans les mon-
tagnes, qu'elle fut écrasée sans miséricorde par des ennemis presque invisibles. Les
soldats n'avaient pas vingt cartouches, et il paraît qu'il y eut trois jours d'un affreux
combat dans lequel il fallait charger à la baïonnette les rochers qui recelaient des
ennemis invulnérables. Les femmes furent abandonnées, et une escorte d'Afghans
les remmena à Caboul. Il y avait parmi elles quinze femmes d'officiers avec leur fa-
mille. On dit que la femme du capitaine Trevor avait avec elle sept beaux enfants
anglais. Le général Elphinstone fut fait prisonnier : c'était un de ceux qui avaient
été à Waterloo. Après la prise de leur chef, les soldats se débandèrent, se perdirent
dans les rochers, et furent tués au couteau. Les restes de l'armée anglaise, de l'armée
triomphante de l'Indus, furent égorgés comme des troupeaux; et des cinq mille
hommes qui avaient quitté Caboul, quelques-uns seulement parvinrent jusqu'à
Jellalabad, Pendant ce temps, les troupes envoyées de l'Inde à leur secours, re-
cueillant l'écho de leurs cris, attendaient en frémissant de l'autre côté des mon-
tagnes que le printemps leur ouvrît un passage à travers les neiges.
Les Anglais se souviendront de cette leçon. Ils n'ont pas encore vu dans l'Asie
une révolte aussi soudaine, aussi unanime, aussi nationale. Pour la première fois,
les Asiatiques se sont gardé leur foi ; il ne s'est pas rencontré un traître parmi eux.
L'exécration de l'Angleterre, la haine du roi qu'elle leur avait donné, les ont ralliés
en une seule nation. Dost-Mohammed est depuis deux ans prisonnier des Anglais à
Loudianah. Il y a un fort parti dans les conseils de l'Inde qui voudrait le voir à la
place de schah Soudja, et beaucoup pensent encore aujourd'hui que c'est le seul
moyen de terminer la guerre. Mais l'Angleterre est condamnée à persévérer dans
sa faute. Elle sait que sa force dans l'Asie ne repose que sur la terreur morale
qu'elle impose aux peuples. Pour elle, reculer c'est périr. Elle a passé l'Indus; si
elle recule, sa retraite sera considérée comme une fuite. Malgré les solennels aver-
tissements de ses hommes les plus habiles, elle a jeté son épée hors de la portée de
son bras; il faut qu'elle aille la reprendre si elle ne veut pas se trouver désarmée.
Nous devons donc nous attendre à la voir, au printemps prochain, recommencer la
campagne du Caboul ; nous la verrons triompher sans doute, mais ses triomphes
sont condamnés à la stérilité, et sa domination ne sera que celle de la peur. Les
Anglais tireront-ils vengeance du désastre mémorable qu'ils viennent de subir?
Mettront-ils à exécution ce système de pacification qu'un des officiers de leur armée
de l'Inde exprimait récemment avec une naïveté cruelle, en disant : « Je crois que
la maxime vœ victis est de toute nécessité dans l'Inde. Là, nous avons toujours
frappé nos voisins beaucoup plus par la peur qu'ils ont de notre colère que par
l'étendue de nos forces. La sévérité est non-seulement la politique la plus sage de
la part des forts à l'usage des faibles; c'est aussi la plus miséricordieuse, car, comme
DA!Vj» L'ASIE CENTItALE. ÎH
toiile attaque coiilie notre pouvoir a toujours invariablement été une cause de
meurtre et de vengeance et a toujours échoué, il est beaucoup plus humain de pré-
venir ce qui doit échouer que de le punir après la tentative. » Mais les Anglais auroui
beau ravager le Caboul, raser les villes el exterminer les populations, ils ne lon-
deront pas une domination stable dans le pays sans y tenir une armée d'occupation
qui les ruinera. Les Afghans, instruits par l'e^^périence, n'attendent plus les Anglais
en rase campagne. Ils s'eufermeul dans les montagnes avec leurs troupeaux, et
ravagent eux-mêmes le pays pour aflamer l'ennemi.
Les Anglais éprouvent aujourd'hui de tardil's el amers regrets de l'œuvre ingrate
qu'ils ont commencée : leurs conquêtes au delà de l'Indus sont un véritable boulet
qu'ils traînent au pied; mais tous les souverains indépendants de l'Inde ont l'œil
fixé sur leurs mouvements, ils les épient comme une proie, el attendent avec
anxiété le moment où ils les verront faiblir. L'Inde proprement dite n'est exposée à
aucune insurrection ; mais les princes indépendants qui l'enveloppent sur tous les
points sont comme autant d'épées de Damoclès suspendues sur la tête de l'Angle-
terre. Jusqu'à présent, les Sickhs du Punjab, ou royaume de Lahore, n'ont pas
remué, quoique l'influence anglaise ait considérablement diminué chez eux depuis
la mort de Runjel-Singh. Cet homme extraordinaire, l'hôte et le protecteur du
général Court, du général Ventura, el l'allié fidèle de l'Angleterre, est mort, comme
on le sait, en 1839. Le vaste empire qu'il avait fondé est tombé en ruines quand
la main puissante qui l'avait créé a. cessé de le soutenir. Son fils, Kurruch-Singh,
était tellement hostile à l'Angleterre, que lord Auckland envoyait contre lui vingt
mille hommes quand il fut empoisonné, et son fils, Nao-Nihil-Singh, fut écrasé par
une poutre en revenant des funérailles de son père. Il ne restait plus qu'un fils
supposé de Ruujet-Singh : l'intérêt de l'Angleterre était de le maintenir sur le
trône et de s'en faire un ami, l'empire de Runjet se démembrait rapidement, les
chefs se rendaient indépendants el levaient des armées particulières, el Shere-Singh
demandait le secours de lord Auckland; mais le Caboul et la Chine réclamaient
toutes les forces de l'Inde. Cependant, comme la sécurité des Anglais dans le Caboul
dépend de l'amitié du Punjaub, qui sert de passage, il est probable que le gouver-
nement de l'Inde interviendra.
Le Nepaul, qui est au nord-est de l'Inde et qui touche au Punjab el à la Chine,
est incessamment en révolte. Les Anglais, après la dernière guerre qu'ils ont portée
dans le pays, ont commis la faute de laisser debout toutes les forteresses : ils ont
permis par un traité au souverain du Nepaul d'entretenir une armée de quinze mille
hommes; mais celui-ci en entretient trois qui servent par rotation, ce qui lui fait
une armée de quarante-cinq mille hommes toujours prête pour l'invasion. Du côté
du vaste empire des Birmans, le gouvernement de l'Inde est en alarme perpétuelle.
On annonce toujours que l'empereur Tharavadie va descendre sur l'Inde avec des
armées fabuleuses, et, il y a peu de mois encore, l'Angleterre préparait une expé-
dition contre lui. Tous ces ennemis n'attendent qu'un signal pour éclater; les An-
glais vivent au milieu d'eux comme ces hommes qui vivent au milieu des bêtes
féroces el qui les domptent, dit-on, par la puissance el la fixité de leur regard.
Toutefois ce n'est pas là qu'est le plus grand danger de l'Angleterre; il est dans
cette fatalité qui semble la condamner à .s'étendre toujours. Elle s'épuise par une
dilatation sans but el sans limites ; de même qu'au dedans elle succombe sous la pro-
duction effrénée de son industrie, au dehors .ses bras fléchissent sous le poids de ces
conquêtes mortelles vers lesquelles elle est irrésistiblement entraînée. *"**.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE,
■14 mars 1842.
La situation politique ne s'est point modifiée dans la quinzaine qui vient de
s'écouler. A l'intérieur, tout sommeille, hommes et choses; on attend pour s'éveiller
les sons éclatants de la trompette électorale. A l'extérieur, la position est encore
la même; elle ne changera pas de longtemps; seulement elle est aujourd'hui plus
nettement dessinée, plus généralement connue.
Tout le monde sait aujourd'hui que notre rentrée dans le concert européen n'est
plus qu'une pensée sans réalité. C'était une conception spéculative, une conception
qui pouvait être louable en soi, ayant pour but de prévenir une union trop intime,
trop exclusive, trop prolongée, entre les puissances signataires du traité du 15 juillet,
mais aussi une conception qui devait avorter, comme tout ce qui est trop précoce
et qui n'a pas été suffisamment élaboré. En écrivant ces paroles, ce n'est pas aux
hommes que nous pensons, aux ministres, aux diplomates, à leurs démarches, à
leurs actes. Nullement; les hommes y ont fait de leur mieux, mais ils n'ont pu
amener un résultat pour lequel le pays n'était pas encore préparé. Ce brusque
passage du mécontentement^iux relations amicales, d'un isolement presque har-
gneux à un parfait accord, c'était plus que le pays ne pouvait faire. La diplomatie
avait trop compté sur la mobilité française; elle s'est trompée. La chambre a pris
soin de le lui prouver par le vote sur le droit de visite. La France oublie facilement,
trop facilement peut-être, ses malheurs et ses pertes; il lui est si aisé de les réparer!
Elle n'est point oublieuse de ce qui paraît toucher, ne fût-ce que légèrement, à la di-
gnité nationale. Si elle n'y trouve pas toujours une cause suffisante de vengeance à
main armée, elle n'en conserve pas moins le souvenir ; manet alla mente repostum.
Elle prend sa revanche et témoigne son mécontentement dès que l'occasion s'en pré-
.sente. Le concert européen, nous n'avons fait, pour ainsi dire, que le traverser.
Cette situation est devenue plus apparente encore par le dialogue que le cabinet
français a soutenu publiquement, à la tribune, avec le ministère anglais. Et ici loin
de blâmer, nous approuvons fort M. le ministre des affaires étrangères. Sa réponse
ferme et même quelque peu sèche aux distinctions par trop subtiles de lord Aber-
deen était nécessaire. En gardant le silence, le ministère aurait donné prise à de
fâcheuses suppositions; il se serait trop séparé de la chambre, des opinions et des
sentiments du pays à l'endroit de nos relations extérieures.
IlEVUE. — CimONIQUE. 419
De terribles récils viennent dans ce moment frapper les esprits en Angleterre,
et fixer toute leur attention sur l'Asie. Si les nouvelles sont positives, la retraite de
la garnison de Caboul rappelle, au nombre des victimes près, les désastres de la
retraite de Moscou. Loin de nous la pensée de nous réjouir de ces massacres. Le
bruit du canon de Beyrouth ne nous a pas rendus sourds à la voix de l'humanité.
Ces officiers lâchement assassinés au milieu d'une conférence, ces soldats sans
cartouches, sans pain, enfoncés dans la neige, qu'on a égorgés sans pitié, ces femmes
tombées au pouvoir d'hommes féroces, sont d'horribles événements, des événements
dont le récit vient en quelque sorte nous surprendre et nous effrayer au milieu de nos
occupations toutes pacifiques. La guerre d'Alger n'a rien offert de si cruel et de si révol-
tant. Abd-el-Kader ne tire pas à brûle-pourpoint des coups de pistolet sur les officiers
qui pénètrent sous sa tente. L'Angleterre a commencé une terrible lutte en voulant
pousser sa domination au delà de l'Indus. On croyait que ces entreprises gigantesques,
et qui paraissent aj^partenir à la poésie plus encore qu'à la politique, qui rappellent
plutôt les élans d'un génie extraordinaire que les combinaisons d'un esprit calcu-
lateur, on croyait, dis-je, que ces immenses pensées ne pouvaient naître que dans
le cerveau d'un grand homme, par le travail d'un de ces géants que la Providence
nous envoie lorsqu'il lui plaît de renouveler la face du monde. Apparaissent alors
Alexandre, César, Napoléon, et ils disparaissent aussitôt que leur mission provi-
dentielle est accomplie. Que feraient-ils ici-bas? Le monde tel qu'il est dans les
temps ordinaires, le monde régulier et pacifique, ne les comprend pas, et il ne leur
est pas donné de le comprendre. L'Angleterre n'est point sous la main d'un de ces
hommes puissants, irrésistibles, qui enivrent les peuples et les entraînent avec eux
dans une carrière sans limites. Mais l'Angleterre s'est faite homme; l'intérêt lui
tient lieu de génie; l'ambition de ses marchands est aussi illimitée, aussi audacieuse
que celle des plus téméraires conquérants. Après avoir acquis de vastes, d'immenses
possessions en Europe, en Afrique, en Amérique, dans l'Australasie, c'est l'Asie
tout entière qu'elle convoite aujourd'hui. Elle veut en faire, directement ou indi-
rectement, une dépendance de l'empire britannique. L'entreprise est pleine de
périls. Sans doute les ressources de l'Angleterre sont immenses; elle peut, avant de
s'épuiser, faire les plus redoutables efforts. Et si elle ne rencontre jamais devant elle
que des populations asiatiques, si elle n'a jamais à lutter qu'avec les armes et la
stratégie de leurs chefs, l'Angleterre ne peut pas douter du succès. Là est toute la
question. Nous verrons si, la lutte .se prolongeant, l'Angleterre trouvera, dans le
traité du lo juillet et dans les toasts d'un banquet récent, une garantie suffisante
contre toute intervention étrangère dans ses démêlés avec les peuples de l'Asie-
En attendant, le gouvernement anglais fait face à la mauvaise fortune avec une
vigueur qu'on ne saurait assez admirer. Sir Robert Peel n'a pas cherché à dissi-
muler ce que la position a de grave et d'impérieux ; il a en même temps demandé au
parlement tous les sacrifices nécessaires à l'honneur du pays et à la défense des
intérêts nationaux. Le discours du ministre a été accueilli par les applaudissements
unanimes de tous les partis. Évidemment on ne cherchera pas à rejeter sur un mi-
nistère ou sur un autre les événements de l'Inde. On n'emploiera pas des semaines
entières en dissertations historiques; on ne parlera pas pour parler, pour montrer
qu'on ne parle pas trop mal, et qu'en effet on mérite d'être ou de devenir ministre.
Le ministère obtiendra promptement, sans phrases, les ressources qu'il sollicite. C'est
une sorte A'income-taxe que le cabinet propose. Il compte en retirer de 100 à
120 millions de francs. Par cette augmentation de revenu, il comble le déficit actuel
450 HEVUE. — CimONIQUE.
et trouve en outre quarante et quelques millions, applicables aux dépenses nou-
velles qu'exige la situation. Il se propose en même temps demodiOer sur un grand
nombre de points le tarif des douanes. Le droit sera diminué sur sept cent cin-
quante articles. C'est là en effet le meilleur moyen d'animer la production inté-
rieure. Nous ne savons si l'Angleterre parviendra à conclure les traités de commerce
qu'elle désire, en particulier le traité qui a été négocié entre elle et la France;
mais il est démontré pour nous qu'aucun pays n'aurait le pouvoir, ou, à mieux dire,
ne pourrait faire la folie de résister à l'initiative de liberté commerciale que pren-
drait une des grandes nations industrielles. Le jour où nous serions libres de placer
une grande quantité de vins, de soieries, d'articles de mode en Angleterre, croit-
on sérieusement que nous pourrions empêcher, entraver ces échanges en prohibant
chez nous l'importation des produits qui sont, on peut dire, naturels à l'Angleterre?
Quoi qu'il en soit, il est un autre enseignement important dans le discours du
ministre anglais. Au milieu de circonstances aussi difficiles, l'Angleterre se trouve,
avec un budget en déficit, et ce déficit provient, en grande partie, d'une taxe im-
prudemment, légèrement abolie. La poste aux lettres, sous le régime actuel, ne
fournil pas le moindre revenu au trésor de l'Angleterre. C'est un service gratuit
qu'on a imposé à lEtat, et cependant quels sont ceux qui écrivent le plus de lettres?
Ce ne sont certes pas les pauvres. Il est facile de déclamer contre un impôt. Il n'y a
pas d'impôt dont on ne puisse, par des raisons spécieuses, en le considérant en lui-
même, isolément, demander la suppression. Cependant, s'il est facile de supprimer
un impôt, il est encore plus difficile de combler la lacune qui en résulte. Quand le
pays est accoutumé à un certain impôt, il faut, avant de le supprimer, s'assurer que
l'État peut se passer de cette branche de revenu. Ceci ne s'applique pas, il est vrai,
à des impôts évidemment funestes et immoraux, tels que la loterie. Mais peut-on
également applaudir au dégrèvement qui eut lieu sur l'impôt des boissons? N'au-
rait-il pas mieux valu ne pas toucher à cet impôt, et procurer en même temps plus
de moyens d'échange pour nos vins à l'étranger? Il y aurait eu double profit. Nous
avons, au contraire, appauvri le trésor et entravé le développement de notre com-
merce extérieur. Nous ne voulons certes pas en nier l'accroissement ; mais qu'est
cet accroissement comparé à celui qu'on aurait obtenu par une législation moins
illibérale, plus favorable aux échanges?
Le bill des céréales a fait un nouveau pas dans le parlement, et toujours à
l'aide d'une grande majorité. Décidément, le système du ministère l'emporte, et,
dans la situation du pays, ce système nous paraît en effet une transaction équi-
table.
La presse s'est occupée, ces jours derniers, d'une loi que le gouvernement prus-
sien préparait, dit-on, dans le but de régler l'état civil et politique des juifs. Si on
en croit quelques feuilles allemandes, il ne s'agirait de rien moins que de fZena-
a"on«/iser complètement les juifs de toutes les provinces de la monarchie prussienne,
de leur faire un état à part, de les organiser comme une bande de bohémiens ou
de la:zaroni. A la vérité, les juifs ne vivent pas de rapines, d'aumônes, de filou-
teries. Cependant ils seraient, comme les lazzaroni et les zingari, des parias dans
la société, des sujets du roi de Prusse qui ne seraient pas Prussiens, des hommes
de la Palestine que le roi de Prusse tolérerait chez lui pour l'instruction religieuse
de son peuple, afin qu'ils portent témoignage de la dispersion du peuple juif. Nous
ne pouvons pas croire que ce projet soit sérieux. Le gouvernement prussien est
trop éclairé et trop religieux pour penser que ses ordonnances soient nécessaires à
REVUE. — CIinONIQUE. 4'51
l'Éternel clans l'accomplissement de ses décrets. Nous aurions plutôt été tentés
de voir dans ce projet une application exagérée des principes de l'école historique,
de cette école qui a répandu on Allemagne tant de lumières sur la science du
droit. Mais nous avons également repoussé celle idée. Le chef illustre de l'école
historique, l'homme aux travaux duquel elle doit principalement l'influence qu'elle
exerce et la célébrité qui l'honore, est à Berlin, et occupe dans les conseils de la
couronne la haute placoqueluionl méritée ses rares talents etson noble caractère.
Ce n'est pas à lui, à son influence, à ses conseils, que pourrait remonter l'étrange
projet dont il a été question ces jours-ci.
Les États-Unis se trouvent toujours dans les plus graves embarras financiers.
Comme dans toutes les confédérations, le trésor fédéral ne sait imaginer d'autres
ressources que le produit des douanes. Ce système a peu d'inconvénients dans un
État comme la Suisse, où le pacte fédéral ne met que peu de dépenses à la charge
du trésor commun. Ajoutez que la neutralité reconnue de la Suisse la dispense de
tout armement permanent, et qu'elle n'a en réalité rien de sérieux à démêler avec
ses voisins. Les États-Unis se trouvent dans des conditions toutes différentes, et si
leurs querelles avec l'Angleterre ne se terminent pas, comme il faut l'espérer, par
une transaction honorable, ils peuvent, d'un jour à l'autre, se voir entraînés à
d'énormes dépenses. Dans cet état de choses, il peut facilement arriver que le gou-
vernement de l'Union, sollicité d'un côté par certains intérêts, par ces intérêts qui
ne sont pas seulement égoïstes en Europe, mais partout, et poussé de l'autre par le
besoin d'un plus large revenu, se détermine, sur l'exemple des États européens,
à quitter les principes de la liberté commerciale pour ceux du système mercan-
tile, du système protecteur. Déjà il est question d'imposer aux produits étrangers,
ou à quelques-uns de ces produits, un droit supérieur à 20 pour 100. Ce serait
évidemment un pas décisif dans la carrière prohibitive. Nous ne dirons pas que les
États-Unis n'aient point le droit de faire chez eux, en tant qu'aucun traité ne s'y
oppose, ce que font tous les jours les puissances européennes. Certes, si l'Union
veut se préparer les embarras, les difficultés, les catastrophes, auxquels sont ex-
posés les grands États de notre continent, nul n'a le droit de les retenir sur cette
pente funeste. Seulement il est permis de remarquer que les conséquences en se-
raient plus fâcheuses encore pour unÉtatfédératif quepour un État unitaire, les inté-
rêts rivaux ne s'y trouvant pas également contenus, l'autorité centrale y étant tou-
jours faible et livrée à toutes les agitations des partis. Le système protecteur a été,
il est encore en Europe la cause principale de grands désordres économiques et
moraux; il ne tarderait pas à devenir en Amérique une cause irrésistible de rup-
ture entre les diverses parties de l'Union. N'oublions pas que cette Union est d'hier,
et que, pour plusieurs des États qui la composent, le ciment historique qui seul
forme la véritable unité commence à peine à se former.
Nous ne pouvons qu'applaudir au projet de loi que M. le ministre de la marine
vient de présenter à la chambre des députés, et qui a pour but l'augmentation de
nos forces navales à la vapeur. Nous voyons avec plaisir le gouvernement ne pas
oublier que la marine militaire est aujourd'hui plus que jamais un élément essen-
tiel de notre puissance nationale. Les chambres entreront sans doute dans la pensée
du gouvernement et lui alloueront tous les fonds nécessaires. C'est là la meilleure
réponse qu'on puisse faire aux observations et aux objections, l'un ou l'autre, peu
importe.
Les discussions politiques paraissent avoir épuisé nos hommes parlementaires.
iSiJ nEVUE. — CHRONIQUE.
Un calme profond a succédé à vine agitation sans résultats. Après avoir consacré
une grande partie de la session à des débats plus éclatants qu'utiles, voudra-t-on
enfin discuter sérieusement les lois que réclament nos plus chers intérêts et qui
sont nécessaires au développement de la prospérité nationale? On peut le désirer,
mais à peine ose l-on l'espérer. La question électorale préoccupe vivement les es-
prits. On songe quelque peu aux affaires, beaucoup aux élections. On redoute tout
ce qui, de près ou de loin, pourrait venir déranger la situation du candidat vis-à-vis
de ses commettants. Au fait, si le budget était voté, on ne demanderait pas mieux
que de laisser toutes choses in statu quo ; car si un projet est discuté, par exemple
celui relatif aux chemins de fer, et que tel ou tel département n'obtienne pas le
tracé et le rameau qu'il souhaite, qui peut dire quels seront les effets du méconten-
tement des électeurs? Mais, d'un autre côté, que penserait la France loulenlièrede
l'insouciance des chambres et de la mollesse du gouvernement, si tous ces projets,
dont on fait tant de bruit, venaient à avorter, si les espérances qu'on a fait conce-
voir étaient encore une fois déjouées? Si l'action peut être embarrassante pour
quelques-uns, l'inaction serait nuisible à tout le monde; une grande responsabililé
morale pèserait sur les pouvoirs publics, et la chambre des députés achèverait sa
carrière sans avoir entièrement répondu à l'attente du pays.
Il faut donc surmonter tous les obstacles et accomplir dignement la tâche qu'on
s'est imposée.
Il n'est bruit que des efforts de l'intérêt particulier pour exercer sur la question
des chemins de fer une influence irrésistible. La commi.ssion de la chambre des
députés garde le secret de ses délibérations, et on ne peut assez applaudir à cette
résolution. Les chambres et l'administration ont un bel exemple, un grand ensei-
gnement à donner au pays, l'exemple d'une fermeté éclairée, l'enseignement d'une
appréciation courageuse des intérêts généraux de la France. S'ils descendent jus-
qu'aux intérêts particuliers, s'ils se flattent de pouvoir contenter tout le monde
par des transactions impossibles et par des expédients ruineux, le pays ne tardera
pas à reconnaître qu'on a mis en oubli ce qu'exigeaient imp(îrieusement la puis-
sance et la prospérité nationales. Que le gouvernement et la commission osent
mettre la question dans toute sa lumière, sans ménagements, sans faiblesse, et les
efforts de l'intérêt particulier ne parviendront pas à obscurcir la vérité ni à para-
lyser d'utiles projets. Si au contraire l'administration hésite, si elle ne prend pas
hautement l'initiative qui lui appartient, si elle se laisse entraîner d'un projet à un
autre projet, d'un plan à un plan tout opposé, .si chacun peut espérer de trouver en
elle un certain appui pour ses idées particulières, tout sera perdu, et nous verrons
peut-être adopter par voie de transaction des résolutions aussi singulières que celle
quia autorisé deux chemins de fer entre Versailles et Paris.
Ce serait une étrange pensée que de vouloir sillonner tout d'un coup la France
entière de chemins de fer. Comme si d'énormes capitaux étaient oisifs dans nos
coffres et ne cherchaient qu'un emploi! comme si cette surabondance de capital
était attestée chez nous par la baisse de l'intérêt, et que tout emprunteur solvable
pût obtenir des subventions à deux et trois pour cent! Le capital disponible est
limité. Que les travaux soient exécutés par le gouvernement ou par des compa-
gnies, que les salaires et les matières premières soient payés par le trésor ou par
des caisses particulières, qu'importe? Ils puisent tous à la même .source; sous
forme d'impôt, d'emprunt ou d'action, ils prennent les capitaux là où ils se trou-
vent ; tous cherchent à les attirer ; nul ne peut en enfanter. Le travail et l'économie
REVCE.— CUROiMQL'E. 4u3
peuvent seuls créer du capital, et cette création est lente et progressive. Sans doute
il est des hommes pour l'imagination des(|uels tout est possible. Ils font du capital
avec du papier, sous des noms divers, avec des combinaisons plus ou moins ingé-
nieuses. Ils prennent pour une création de richesse ce qui n'est qu'un mode plus
ou moins utile, plus ou moins dangereux, de distribution et de circulation. Ils ou-
blient qu'une promesse de payer n'est rien lorsqu'elle n'est pas garantie par une
richesse déjà produite ou du moins par une richesse prochaine et certaine. Hors de
là il n'y a que des chimères d'abord, et ensuite une effroyable réalité, la banque-
route, la banqueroute, qui engloutit dans son gouffre les ouvriers, les fournisseurs
de matières premières, tous les vrais producteurs en un mot qui ont fourni, eux,
non des paroles, non du papier, non des promesses, mais leur travail, mais leur
bien, le bien de leurs familles, le pain de leurs enfants! L'industrie et le commerce
n'ont déjà été que trop souvent victimes, dans les deux mondes, de ces déplorables
hallucinations ^ous n'avons du reste aucuue crainte de cette nature pour la France.
Le pays n'est nullement disposé à se jeter dans ces témérités. Il est plutôt timide
que hardi dans l'emploi des moyens de crédit, et on ne vaincra pas facilement la
répugnance qu'ils lui inspirent. Il se passera longtemps avant qu'il se prête, je ne
dis pas à l'abus, mais à un emploi raisonnable et courageux de ces moyens.
Quoi qu'il en soit, le capital disponible étant limité, il serait absurde de l'appeler
en même temps à un grand nombre d'entreprises colossales. Il est trois chemins
que l'intérêt stratégique comme l'intérêt commercial de la France nous impose avant
tout : le chemin de Paris à la frontière belge ou à la Manche, celui de Paris au
Rhin, et celui du Midi, car nous avons aussi un grand intérêt politique et commer-
cial à rapprocher de nous la frontière des Pyrénées, et une nation qui, quoi qu'on
fasse, sera toujours dans des rapports intimes avec nous; je veux^dire l'Espagne. Ce
sont là les trois grandes lignes qu'il faut s'efforcer d'établir d'abord. Ce sont là
les points qu'il faut chercher à atteindre aussi promptement que cela est pos-
sible. A-t-on jamais songé à couvrir d'un seul coup la surface de la France de
canaux et de grandes routes? Tout se fait, tout doit se faire successivement. A quoi
bon tout commencer pour ne rien finir? A quoi bon engager des capitaux qui,
l'œuvre restant inachevée, ne rapporteraient pas les profits qu'on a le droit d'en
attendre? C'est ainsi qu'on tarit les sources de la prospérité nationale, et que ce
qui aurait été, avec une meilleure direction, un élément de richesse, devient une
cause d'appauvrissement et de décadence.
La chambre des pairs a discuté et voté à une grande majorité, 92 suffrages afBr-
matifs contre 28 suffrages négatifs, l'important projet de loi qui a pour but d'ap-
pliquer à nos colonies d'Amérique le système hypothécaire et l'expropriation forcée.
Le projet, tel qu'il avait été modifié par la commission de la chambre, n'a subi,
dans le cours de la discussion, que deux modifications sans importance. Un autre
amendement, proposé par M. le vice-amiral de Mackau, et qui aurait fort affaibli
l'efficacité de la loi, a été rejeté à une grande majorité. Si la chambre des députés
adopte également le projet, on peut espérer de voir dans quelques années l'ordre
succéder au désordre dans la propriété coloniale, et alors le crédit et les capitaux
ne tarderont pas à ranimer ces importantes possessions.
Mais il est une autre loi que nos colonies attendent avec une juste impatience,
c'est la loi sur les sucres. Nous ne voulons pas revenir ici sur un projet que nous
avons déjà abordé plusieurs fois. Rappelons seulement qu'une loi favorable aux co-
lonies ne sera qu'un acte de la plus stricte justice. Certes, nous ne sommes pas et
454 REVUE. — CHRONIQUE.
nous ne serons jamais les défenseurs aveugles et passionnés de tous les intérêts
particuliers des colons; mais nous voulons la justice pour tous. Or, peut-on sérieu-
sement dire à une classe de producteurs : Vous ne pourrez vous approvisionner
que sur les marchés de la métropole; vous ne pourrez vendre vos produits qu'à la
métropole; ces produits, la métropole les frappera d'un droit énorme, et en même
temps elle laissera se développer chez elle une industrie qui vous enlèvera le pri-
vilège de ce marché forcé. Gela n'est ni juste ni sensé.
Et au profit de qui a-t on ainsi altéré les rapporta des colonies avec la mère-patrie?
Au profit d'une industrie tout artificiolle, d'une industrie qui ne serait pas même
née sans le droit qui pèse sur le sucre de cannes, d'une industrie dont tout le profit
consiste à soustraire au trésor une partie du revenu que les lois de douane lui as-
suraient. Si on voulait décidément faire un présent à un certain nombre de pro-
priétaires fonciers, car c'est à cela que se réduit en définitive la question, mieux
valait le leur faire en les dispensant en même temps du soin de cultiver des bette-
raves pour en extraire du sucre. Le trésor aurait fait les mêmes pertes, mais les
colons du moins n'auraient pas été victimes de cette étrange largesse. Appauvrir le
trésor et ruiner en même temps les colons, c'est trop. Ici encore espérons que le
gouvernement ne fléchira pas devant les clameurs de l'intérêt particulier, qu'il ne
se laissera pas entraîner à des demi-mesures qui ne feraient que compliquer de
plus en plus les diificultés de la situation. Qu'il ose demander aux chambres une
solution définitive; nous sommes convaincus qu'elle ne lui sera pas refusée. Le
trésor a plus que jamais besoin de tous les revenus que le législateur lui a assignés.
Il serait par trop singulier que les intérêts du trésor fussent oubliés dans un mo-
ment où nous paraissons décidés à ajouter à nos dépenses ordinaires une somme
considérable de dépenses extraordinaires, lorsque nous espérons voir doter le pays
des moyens puissants d'activité et de prospérité qu'il réclame. Il serait par trop
singulier de consommer la ruine de nos colonies dans un temps où tous les hommes
qui ont de l'avenir dans l'esprit reconnaissent que les colonies, que la navigation,
que la marine militaire et marchande sont aujourd'hui plus que jamais un élément
e.ssenliel de la puissance et la prospérité d'une grande nation.
Rien n'égale, cette année, l'activité du Théâtre-Italien. Aux Cantatrice Villanc,
bouffonnerie du bon vieux temps un peu monotone et surannée, mais qu'on a bien
fait de reprendre, à cause de Lablache, va succéder, dans quelques jours, la Saffo
de Pacini. Ainsi, si le programme se réalise, nous aurons eu dans cette saison trois
opéras nouveaux et le Stabat de Rossini, cet admirable Stabat, la seule préoccupa-
tion musicale, le seul enthousiasme de cet hiver, et qui semble ne devoir pas s'ar-
rêter de si tôt dans sa carrière de gloire et de fortune; tout cela sans préjudice du
répertoire courant, qu'on n'a pas cessé de produire dans ses combinaisons les plus
variées. A la dernière représentation des Puritani, M. de Candia s'est élevé aux
plus beaux effets, et, nous pouvons le dire, aux plus belles notes de sa voix trans-
cendante. Les progrès vraiment remarquables de ce jeune ténor, qui n'a pas craint
de s'aventurer dans le répertoire de Rubini, le plus inabordable des répertoires,
sans autre appui que sa valeur et l'enchantement de son organe, l'un des plus rares
et des plus merveilleux qui existent; les progrès toujours croissants de M. de Candia
REVUE. — CIinONIQUE. i'ôli
pendant les cinq mois qui vioiinonl de s'écoulor, iiiéritenl, à coup sftr, d'être con-
slalés. Dcsoiniais la partie est gagnée pour lui, le public l'adopte; M. de Candia
peut nous revenir tous les ans, revenir avec Lablaclie, Taniburini et la Persiani,
bien certain qu'on n'en demandera plus d'autre pour tenir l'emploi <|u'il occupe.
Les personnes qui assistaient à cette représentation ne nous démentiront pas, sur-
tout si elles ont entendu chanter au jeune ténor le pathétique adagio de la fin :
Ella trcmante, Ella spiraiitc. On ne saurait imaginer un organe plus sonore, plus
limpide, plus doué; jamais de ces notes forcées comme en tire péniblement Duprez
des profondeurs de sa poitrine, mais toujours le naturel et l'aisance. Le fnlzelto
de cette voix vous étonne surtout par l'éclat et la vibration presque enfantine de
son timbre d'or. Du côté du talent, il reste à M. de Candia beaucoup à faire, nous
le savons; le sentiment créateur, le souifle inspiré, manquent chez lui encore, mais
du moins peut-on dire du jeune ténor qu'il est en bon chemin, sur un chemin où
l'on ne court jamais grand risque de s'attarder aussi longtemps qu'on peut, car c'est
le chemin de la jeunesse et de l'ingénuité du talent. En pareil cas, les qualités du
maître viennent toujours assez tôt avec l'âge. Si l'étoile de M. de Candia semble
grandir, en revanche, l'astre de la Grisi décroit. Nous ignorons si les causes qui
ont influé cette année sur le talent de la belle prima donna seront accidentelles ou
définitives, s'il faut voir en ceci décadence prématurée ou lassitude. Ce qu'il y a de
certain, c'est que la Grisi ne tient plus, à cette heure, dans le répertoire, le rang
qu'elle y occupait naguère, et de jour en jour semble abdiquer. Ainsi sa voix perd
son éclat et devient paresseuse, ses gammes chromatiques s'ébrèchent, son trille se
fait incorrect, et le public du Théâtre-Italien, à qui rien n'échappe, ne laisse pas de
lui témoigner sa mauvaise humeur en ne l'applaudissantplus; ce que voyant, la belle
insouciante prend son malheur en patience, et ne tient compte de ce qui lui arrive
que pour se négliger davantage, au point que maintenant elle ne se donne même
plus la peine de changer de costume, et joue les trois actes des Puritani dans la
même robe. Cette expression si mélancolique, cette grâce languissante qu'elle avait
dans la belle scène de folie du second acte, qu'est-elle devenue? Et ce frais peignoir
blanc qui l'enveloppait comme un nuage au troisième acte, lorsqu'elle chantait son
duo avec Arthur d'une voix si juste, si sonore et si jeune, qu'est-il devenu?
— L'Opéra-Comique a repris cette semaine le Domino noir, qui se chargera
désormais de faire les frais du répertoire, lorsque le succès du Duc d'Olonne se
reposera. Aujourd'hui M. Auber avec M"" ïhillon, demain M. Auber avec 51"*= Rossi,
c'est un peu toujours la même chose, comme on voit. Mais à qui la faute, et qui
doit-on plaindre? Nous ne pensons pas que ce soit M. Auber, ni le public, puisqu'il
.s'en amuse, et d'ailleurs les goûts du public sont-ils si variés? Le Domino noir,
qu'on n'avait pas revu depuis M™*^ Damoreau, a retrouvé toute la faveur des ha-
bitués de rOpéra-Comique, clientèle encore assez nombreuse, quoi qu'on dise.
Du reste, on aimera toujours cette petite pièce animée et de bon goût, cette petite
intrigue menée avec tant d'esprit et d'invraisemblance entre un bal masqué et un
couvent, type éternel, pour la musique et le poërae et le succès, de tous les petits
chefs-d'œuvre que MM. Auber et Scribe ont produits ensuite, et où ni les bals ni les
couvents n'ont jamais manqué. Dieu merci! Le rôle d'Angèle, on s'en souvient, une
des plus charmantes créations de M™" Damoreau, se trouve celte fois échu en partage
à M"' Rossi, car, dans ce démembrement de l'empire, M""= Thillon ne s'est réservé
que les partitions nouvelles, et laisse les reprises à sa rivale, ce qui fait qu'il pourra
456 REVUE. CHRONIQUE.
bien arriver que les reprises réussissent plus que les nouveautés, et nous conseillons
à M. Auber d'y prendre garde. Dans l'Angèle du Domino noir, comme dans l'Hen-
riette de l'Ambassadrice, M"" Rossi a donné des preuves non équivoques de goût,
de zèle, et même d'un certain talent de comédienne; malheureusement, il s'agit ici
d'une musique à part, d'un dialogue et d'un rôle presque impossibles à reproduire
en dehors d'une certaine physionomie qui leur a servi de patron. M"*" Rossi, et c'est
là son tort, chante, comme elle chanterait un air d'opéra italien, une cavatine de
Donizetti ou de Bellini, tous ces jolis fredons que gazouillait si agréablement et du
bout des lèvres M™^ Damoreau. Ces trilles de rossignol, ces cadences d'oiseau sur
la branche, tout cet attirail de vocalisation dont l'habile cantatrice se faisait un si
curieux badinage. M"" Rossi s'en tire, mais avec tant de fatigue et de travail, que
vous la voyez presque suer à la tâche. La musique d'Auber ainsi prise au sérieux
en devient tout autre; vous avez toutes les peines du monde à vous y reconnaître,
et, tout en louant les efforts, vous refusez d'applaudir aux résultats. Le Domino noir
a toujours été à l'Opéra-Comique l'une des pièces jouées avec le plus d'ensemble;
M"" Damoreau, en devenant le centre de cette exécution, communiquait aux autres
chanteurs quelque chose de ce tact musical qu'elle avait en elle, et aujourd'hui même
que la virtuose n'est plus là, la tradition subsiste. Ainsi M. Couderc, dont la voix
ingrate et l'intonation équivoque irritent l'oreille presque partout ailleurs, chante
sans trop d'énormilés le rôle d'Horace. On en peut dire autant de M. Moreau-Sainti,
le seul (ombres gémissantes d'EUeviou et de Lemonnier, qui vous apaisera?), le
seul aujourd'hui à ce théâtre qui n'ait pas l'air d'un masque sous le frac. Qui jamais
aurait pu prévoir, au grand siècle de Feydeau, au beau temps de Gulnarc, AnMuri
garçon et de Maison à vendre, à l'âge fabuleux des dolmans écarlates et des bottes
à revers, où le premier ténor repoussait dédaigneusement un rôle dont le costume
avait oublié de mettre en relief tous les avantages, toutes les grâces de sa personne;
qui jamais aurait pu prévoir alors qu'un jour viendrait où M.Moreau-Sainli serait
leMoncade par excellence, le Richelieu de l'endroit? Et cependant rien n'est plus
vrai, après lui il faut tirer l'échelle, et si vous en doutiez, par hasard, allez voir un
peu M. Mocker dans le Duc d'Olonne.
DE
LA POÉSIE LYRIQUE
EN ALLEMAGNE."
I.E DOCTEUR JUSTI97US RERMTXR.
Heilbronn est le point central des vignobles du Wurtemberg. S'il vous arrive de
visiter ce pays vers le milieu d'octobre, vous assistez à la célébration des vendanges,
spectacle varié, bruyant, tumultueux, où se révèle dans son naturel cette bonne
vieille Souabe, terre de traditions et de croyances, et qui consacre le travail par
des fêtes ayant leur rituel, je dirais presque par des mystères. Dès le matin, à la
première aube, vous êtes éveillé par le bruit des vendangeurs qui se rendent au
travail. Tant que dure le jour, ce ne sont, sur les coteaux voisins, que joyeuses
fanfares et salves d'arquebuses; puis, au tomber du crépuscule, les fusées et les
artifices commencent leur danse lumineuse jusqu'à ce qu'enfin, à nuit close, les
chemins et les sentiers qui mènent à la ville se peuplent d'une cohorte animée et
nombreuse qui regagne ses toits à la lueur des torches, aux sons des instruments.
Cependant, dès l'après-midi, la vaste salle d'une tente dressée à cette occasion s'est
(I) Vojcz la livraison ilu 15 oclobre 1841.
TOME l. 30
'ÎS58 DE LA POÉSIE Ll'RlQUE
pinplie lie nionclc; bientôt la musique s'organise, et les danses vont leur train:
fête de tous les jours incessamment renouvelée, à laquelle prennent part, avec les
helles jeunes filles de la ville et de la contrée, les jeunes rnarcliands de l'industrieuse
Heilbronn, les officiers de la garnison, les étudiants en vacances, et bon nombre de
désœuvrés de tous les pays qui sont venus passer l'automne dans sa résidence de
prédilection.
Après vous être attardé quelque temps au sein de cette mêlée tumultueuse,
continuez votre chemin, aile/ jusqu'à Weinsberg. Weinsberg est situé à deux petites
lieues au-dessus de Heilbronn. Là encore, vous vous trouvez au milieu des ven-
danges, mais sur un théâtre moins étendu. La ville est beaucoup plus petite, le
nombre des riches propriétaires qui donnent des fêtes à celte époque de l'année
plus restreint, et partant le concours des étrangers peu remarquable. Traversez
une partie de la magnifique allée de marronniers qui embrasse Heilbronn du côté
du midi, longez une double haie d'agréables jardins plantés aux portes de la ville,
.saluez en passant le vieux cimetière dont les croix funèbres et les urnes sépulcrales
projettent leur ombre mélancolique sur toute cette végétation luxuriante, et vous
arrivez, après une demi heure de marche, dans la plus admirable plaine qui se puisse
voir, vous arrivez à un endroit où le chemin commence à monter entre deux co-
teaux. Au terme de cette route est un sentier de traverse unissant deux collines
qui se fondent l'une dans l'autre; de là vous apercevez la hauteur; encore quelques
pas, et vous embrassez du regard la délicieuse vallée de Weinsberg. Maintenant,
quelles mélodieuses bouffées s'élèvent de ce ravin à gauche! Écoutez ces mille
oiseaux jaseurs qui gazouillent dans les arbres, aux derniers rayons du soleil
couchant; aimable musique, salut précurseur, voix de l'hospitalité cordiale qui
vous attend en bas. De là vous plongez dans la Souabe; de là vous découvrez, .si le
ciel est clair, tout ce magnifique pays du Neckar et des Hohenstaufen, toute cette
noble terre de l'épopée et du lyrisme germanique. A. vos jneds, çà et là, se dérou-
lent bien quelques vertes prairies, ondulent quelques frais jardins; mais autour de
vous, sur les coteaux, aussi loin que votre regard perce, tout est vigne : des raisins,
puis des raisins encore. Le premier éblouissement du paysage une fois dissipé,
regardez devant vous, là, tout juste vis-à-vis, sur cette hauteur isolée, si couverte
de pampres que le sol s'en aperçoit à peine : distinguez-vous ces murailles crou-
lantes, ces vieux pans de granit en ruines, cette tour féodale vermoulue? C'est la
JFeibertreue . A ces mots, le lecteur m'arrête; qu'est-ce que la Weibertreue? Biirger
va nous l'apprendre. Lor.squ'il s'agit d'une tour allemande, qu'elle s'élève sur les
bords du Rhin ou du Neckar, soyez sûr qu'elle a sa légende généalogique; et, si
vous tenez à connaître les origines de son nom, adressez-vous à la i)oésie plutôt
qu'à l'histoire.
LES FEMMES DE \VEL\SBERG.
« Qui me dira où est Weinsberg? Une vaillante petite ville, ma foi, qui a dû pieusement
bercer bien des fillettes et des femmes. Si jamais je me fiance, je veux me fiancer à
Weinsberg.
» Un jour l'empereur Konraden voulait à la bonne ville, et, s'avancant en grand tumnilc,
l'assiégeait en poussant conlre elle ses hommes cl ses chevaux.
» Comme la citadelle (1) tenait bon malgré sa détresse, l'empereur, enflammé de culère,
(I) Depuis la Weibertreue (fidélité des femmes) .
EIN ALLEMAGNE. 41)9
fit publioi par le liéraul rctlo sentence : « DrAlcs! apprenez que, si j'enlre, chacun de vous
" sera pendu. »
» Sitôt que l'avis eut clé proclame à son de trompe, dos cris d'alarme cclalèrenl dans
les maisons et dans les nies. Le pain était rare dans la ville, un bon conseil le devint
encore davantage.
» — Malheur à moi , pauvre Corydon! malheur i\ moi l Kyrie eleison, s'écrièrent les
pasteurs; c'en est fait, c'en est fait de nous! Oh! malheur à moi, pauvre (Corydon! Il me
semble déjà que j'étrangle.
» Mais, lorsque nous sommes à bout de tout, eiïorls, prières <!t conseils, il reste encore
la ruse féminine pour nous tirer d'affaire ; car fourberie de moine et ruse de femme dé-
passent tout, comme vous savez.
» Une jeune femme, riancé(> de la veille, avise un projet ingénieux dont tout le peuple
s'édifie, et que vous, qui que vous soyez, applaudirez en souriant.
« A l'heure calme de minuit, la plus gracieuse ambassade de femmes se rend dans le
camp et demande grâce; elle prie doucement, elle implore, mais n'obtient rien que ce qui
suit :
» — Il est accordé aux femmes de sortir avec leurs plus précieux trésors; ce qui restera
sera passé au fil de l'épée et mis en pièces. — Avec cette capitulation, l'ambassade se relire
soucieuse.
1) Mais, dès que l'aube vient à poindre, attention! Qu'arrive-t-il? Voilà que la prochaine
porte s'ouvre, et que chaque femmedéloge, emportant sur son dos, vrai comme j'existe, son
petit mari dans un sac.
>' Maint courtisan pourtant travaille à faire avorter le stratagème , mais Konrad alors :
— Une parole impériale ne souffre interprétation ni commentaire. Ah ! bravo! s'écrie-t-il,
bravo! Plût à Dieu que notre femme en fît autant.
)> Le pardon suivii, puis un banquet qu'il donna en l'honneur des belles; on dansa au
bruit des fanfares , on dansa avec toutes, avec la dame châtelaine comme avec la plus
humble fille.
)' Eh ! dites-moi donc où est Weinsberg, la vaillante petite ville, la ville fidèle, avisée et
pieuse, qui berça tant de fillettes et de femmes? car, moi, si jamais je me fiance, je veux
me fiancer à Weinsberg.»
Celte tour, rendue populaire en Allemagne par Biirger, doit sa récente illustration
à la présence d'un autre poète de renom, au célèbre docteur Justin Kerner, qui
est venu avec sa famille élal)lir au pied son ermitage. Il s'agissait de restaurer celle
ruine nationale, et voici de quelle manière on s'y prit pour s'en procurer les
moyens. De petites pierres jaspées, provenant des murailles de la Weiberlreue. furent
montées en bagues el vendues partout dans le pays. Avec quel empressement les
dames et les jeunes liiles allemandes recherchèrent ces précieuses reliques, on le
devine. Il y avait émulation et fierté, dans chacune d'elles, à contribuer pour sa
part à relever ce monument dont le nom seul était un hommage rendu au sexe, à
intervenir pour la durée de ce compliment séculaire taillé dans le granit. En peu
de temps on eut rassemblé une assez forte somme dont la direction fut confiée à
Kerner, qui l'employa à rendre la ruine abordable par toute sorte de petits .sentiers
semés de gazons verts, à ménager d'agréables ombrages sous de fraîches et
odorantes plantations; que sais je? à augmenter encore le pittoresque des lieux, le
romantisme du paysage, par des jeux de harpes éoliennes.
Mais nous n'y sommes pas encore. A peine arrivons-nous au point d'où le regard
distingue pour la première fois la Weiberlreue. D'ici à la tour, il nous reste une
bonne distance à parcourir, d'abord en descendant, puis en suivant la plaine jus-
qu'à ce que nous découvrions à droite, au pied même de la ruine, la petite ville de
460 DE LA POESIE LYRIQUE
Weinsberg qui se icnait cachée tlerrièro la montagne. Weinsbcrg n'olTre rien qui
soit, digne d'tHre remarqué. Qu'on se figure des rues étroites et tortueuses serpentant
sur le dernier versant du coteau, une place en escarpement qui sert de marché, el
régnant sur le tout, au point culminant de cet amphithéâtre, l'église. Aujourd'hui,
jour de vendanges, les rues deviennent impraticables, grâce à l'encombrement des
cuves placées devant chaque maison pour recevoir les raisins qu'on foule, et parmi
lesquelles manœuvrent chariots el porteurs occupés sans relâche à voyager de la
vigneau pressoir. Des marchands étrangers circulent parmi les travailleurs; les
propriétaires, les intendants affairés vont et viennent, distribuant à qui de droit des
informations ou des ordres. Mais quel est donc cet homme robuste et grand qui
sort de la maison voisine, vêtu d'une ample redingote noire, un bambou solide à
la main? Tous se découvrent sur son passage, chacun le salue avec respect, et lui,
rendant le salut k tout le monde, traverse la rue et va frapper là-bas à la porte
d'une autre maison, où il entre et disparait. Il marche d'un pas ferme et sûr, la
tête inclinée et pensive; affable envers les gens qu'il rencontre, on voit au sérieux
paisible de son air que leur activité et leurs bourdonnements lui demeurent
étrangers. C'est Justin Kerner, le poète, le visionnaire, le médecin, qui dès cette
heure matinale fait sa tournée chez ses malades, accompagné, comme le docteur
Fausl, de son chieu noir qui le devance et court par les semailles, satellite ordi-
naire du médecin, que le poète a chanté plus d'une fois :
" Animal fidèle , lorsque tu bondis de joie et que ta petite queue frclille, lorsqu'ois
éveille du repos du sonuïieil ton maître vers minuit, et lorsque lu jappes devant la porte et
parais avoir hâte de partir, il me semble alors, généreux animal, que tu ressens plus pro-
fondément que moi-même la souffrance des hommes.
« Tel qu'un esprit léger et précurseur, tu trottes devant ton maître au corps pesanl. Il
mesure, lui, en soupirant, la carrière que toi tu poursuis volontiers d'un pied agile.
« En toi réside une seconde vue qui manque à la cervelle humaine, et souvent je pour-
rais le demander en toute confiance : Celui-ci mourra-t-il ou ne mourra-t-il pas?
" Mainte fois déjà, tel paraissait à mes yeux rose el bien portant dont toi, tu t'obstinais
à fuir l'approche, et la mort ensuite arrivait bientôt.
» Ecoute, ô fidèle animal ! lorsque tu liras déjà la mort sur mon visage, ne l'éloigné pas
de moi , n'abandonne pas celui qui doit bieniùt mourir.
» Toujours le long des rues de celte ville, toujours tu m'accompagneras; lorsque la
terre possédera le corps, toi seul apercevras encore l'esprit. »
Y pensez-vous? Kerner, cet homme robuste et corpulent? Impossible. Un vision-
naire, un homme qui passe son temps à converser avec les esprits ne saurait avoir
cet aspect. Nous en avons connu plus d'un, et ce n'est pas nous qu'on trompera
jamais sur ce chapitre. Une physionomie hâve et languissante, des joues creuses,
des yeux embrasés de lueurs mornes et fatales, d'épais cheveux blonds en désordre,
à la bonne heure ! Mais cette mâle figure, ce visage si plein et si rond, en vérité
vous vous moquez; ce ne peut être là Kerner.
— Le voilà qui sort de la maison ; je vais l'aborder el vous convaincre que c'est
bien lui. Peut-être, en y regardant de plus près, remarquerez- vous alors que cette
tète, devenue un peu épaisse, j'en conviens, n'en a pas moins gardé les traits les
plus délicats, les lignes les plus symplomatiques de l'esprit; que cette main qu'il
va me tendre est la plus blanche et la plus fine qu'on puisse voir, et (ju'enfin ces
yeux bruns qu'enchâssent de petites lunettes d'écaillé percent à travers avec une
vivacité singulière, moins pour énumérer de fantastiques visions, ce qui ne lui ar-
EN ALLUMAGMi, ÎOl
rive yiiére, à ma connaissance, que pour saisir dans ie lecueilieuicut et la médita-
tion du silence les pliénomèues mystérieux d'un spiritualisme transcendant.
Tout en causant ainsi, nous avions atteint l'auberge qu'on rencontre à l'autre
bout de la ville. De là au petit domaine de Kcrner il n'y a qu'un pas; et tandis
que nous admirions celle charmante retraite si délicieusement épanouie au milieu
du plus Irais paysage, nous vîmes le docteur qui s'en revenait gaiement de ses vi-
sites du matin. Kerner, m'apercevant à la fenêtre du rez-de-cliaussée, nve lendit
la main du dehors, et nous engagea, mes compagnons et moi. à le suivre chez lui.
1 Pardieu, docteur, je vous fais mon sincère compliment, vous êtes là comme un
scarabée dans un bouquet, d lui dit en l'apostrophant avec sa pétulance ordinaire
notre plus jeune compagnon, tout émerveillé du site de cette maison, placée au
centre d'un paradis terrestre, et comme noyée dans les arbres, les vignes et les
fleurs. ■ — La maison de Kerner est petite, mais agréable, commode, et semble faite
à souhait pour l'hospitalité qu'on y exerce. Vous auriez peine à vous imaginer de
quels soins alfectueux, de quelles prévenances sont entourés les étrangers qui vieu-
oent journellement visiter dans son ermitage le poêle de Weinsberg. Quant aux
amis, nous n'en parlerons pas; il ferait beau les voir s'installer autre part! Vous
passeriez là des mois et des années, heureux de vous sentir vivre dans cet isole-
ment pacifique, de vous attarder au sein de celte cordiale bienveillance, de vous
abandonner au cours de cette hospitalité douce qui ne se laisse pas .soupçonner,
et semble prendre à lâche d'aller au-devant des scrupules de la discrétion la plus
timorée. En effet, vous arrivez, et votre présence n'apporte aucun trouble, aucun
dérangement; vous restez, et l'on vit aujourd'hui comme on vivait hier, et les
choses continuent d'aller leur train honnête et régulier. D'abord c'est le docteur-
poële, c'est Kerner, assis gravement dans son fauteuil de bois, ou debout à la fe-
nêtre, les mains croisées derrière le dos, ou se promenant de long en large dans
son jardin; noble cœur, savoir immense, grand esprit, douce et candide physio-
nomie où se fondent dans le plus mélodieux accord des qualités qui, partout ail-
leurs, Novalis excepté, se contredisent d'habitude; fantaisie que l'empirisme tem-
père, empirisme qu'un rayon de fantaisie illumine. Puis vient sa femme, ré[)Ouse
et la mère, la ménagère dont parle Schiller, opposant l'économie traditionnelle à
l'enthousiasme, l'esprit de raison et d'ordre à l'imagination, et cependant, du côté
du sens littéraire, assez douée pour que rien de poétique ne lui échappe; enfin (car
je n'en veux nommer que trois sur cinq) la fille aînée, aimable enfant tout em-
baumée d'idéalisme, et qu'on prendrait pour une vaporeuse émanation de la plus
fraîche fantaisie du père. Vous trouveriez dillicilemenl. dans tout ce beau pays du
Neckar, une maison où se soient perpétuées avec plus de fidélité ces saintes mœurs
de l'antique Souabe. Aussi, c'est là, dans cette vie toute d'études, de dévouement,
de croyance, de spéculations métaphysiques, qu'un peu de fantaisie égaie à chaque
instant, là dans son intérieur, dans sa famille, qu'il faut surprendre le poète et le
médecin, le philosophe ami de l'humanité et le rêveur fantasque, le penseur et le
visionnaire, si l'on veut se faire de Kerner une idée juste et la rendre.
Kerner, en véritable propriétaire, ne se lasse pas de vous faire parcourir les
moindres recoins de son agréable ermitage ; vous verrez la maison et le double
jardin qui l'entoure;' grâce à l'humeur avenante et descriptive du maître, pas un
détail, pas une particularité mémorable ou curieuse ne vous échappera. Sur toute
chose, dans cette promenade, la tour fixera votre intérêt : ce morceau de vieille
architecture, ce fragment d'une antique forteresse germanique fait à ravir dans le
46à DE LA rOESIE LYRIQUE
jardin du poêle, qui, de son côté, u'a rien épargné pour en nugmenler le pitto-
resque et l'utile. Au premier étage, une salle gothique, véritable chambre d'étude
du docteur Faust, à laquelle il ne manque ni l'ogive, ni les vitraux bariolés d'en-
luminures, ni le bois sculpté; puis tout en haut, sur la plate-forme rendue acces-
sible et praticable, une vue magnifique, immense, qui plonge dans la vallée de
Weinsberg, et s'étend au loin jusqu'aux montagnes de Lôwenstein; voila pour les
avantages de cette ruine, dontKerner a su tirer un excellent parti. Cependant midi
sonne, l'heure du dîner pour la bourgeoisie allemande; alors, pour peu que le
tem|)s soit favorable, la table se dresse en plein air, devant le chalet bâti en am-
phithéâtre derrière la maison, ou sur la tour, à l'ombre du pommier. Puis, tandis
que le repas se prolonge, des hôtes nouveaux arrivent : le corbeau familier, qui
descend d'un arbre et vient réclamer sa nourriture, la cigogne qui mord sans pitié
la main généreuse dont elle reçoit le pain, ce qui faisait dire à Kerner que cet
oiseau a perdu son paradis comme l'homme, car il est ingrat comme lui.
La bibliothèque de la tour contient, entre autres monuments précieux, le ma-
nuscrit autographe des poésies d'UhIand, envoyées successivement et par lettres
aux jours de leur éclosion. Pais ce sont des volumes sans nombre renfermant des
actes scientifiques, d'épais in-folios remplis de pièces h l'appui de certains faits
magnétiques, la démonologie coudoyant la littérature. Fouillez ces archives
étranges, consultez ces annales d'un autre monde, ces parchemins presque cabalis-
tiques, et vous serez épouvanté en face des révélations qui en émanent; plus tard,
si vous en êtes digne, s'il vous juge suffisamment initié pour prendre à la chose un
intérêt sérieux, le secrétaire intime de la visionnaire de Prevorst vous conduira
dans quelque sanctuaire retiré, où languissent en charte privée, dans une vie in-
certaine et comme flottante entre l'extase et le sommeil, de ces êtres d'une sus-
ceptibilité nerveuse toujours voisine du délire, sensilives humaines qui se crispent
et rendent des oracles au souille du trépied. Là vous assisterez à des phénomènes
singuliers, effrayants parfois, souvent aussi plaisants et comiques. Il y a quelques
années, Kerner avait chez lui une possédée qu'il traitait. Cette femme, à l'état or-
dinaire parfaitement raisonnable, d'un naturel décent et réservé, donnait, pendant
la période de ses crises, les véritables symptômes de la convulsion démoniaque.
Contraction subite de "a face en horribles grimaces, évolutions spasmodiques,
jiropos tumultueux, menaçants, obscènes, eSfréués, où perçaient par moments une
.saillie drolatique, un bon mot : tels étaient les signes accoutumés par lesquels se
trahissaient ces attaques de catalepsie, qui la prenaient, du reste, à l'improviste,
au milieu des soins du ménage ou des travaux d'aiguille et de rouet. Kerner, esprit
religieux, chrétien, tout en gardant la conviction profonde qu'il réside chez les
gens de cette espèce un mauvais démon sur lequel on peut agir au nom du Christ,
n'en saisit pas moins le côté comique de ces hallucinations, et ne se fait pas faute
de s'en divertir. Avec la possédée se trouvait, dans la maison du docteur, un vieux
domestique, atteint autrefois de folie, et qu'une certaine exaltation cérébrale in-
quiétait toujours depuis. Cet homme savait la Bible par cœur, en récitait de longs
passages à la malade, et lui psalmodiait aussi toute sorte de musique et de plain-
chant, ce qui soulageait bien un peu la pauvre femme, mais agaçait et soulevait
extraordinairement le démon qu'elle avait en elle; et il n'était pas rare de voir
celui-ci, poussé à bout, interrompre la séance avec fureur, et se livrer aux empor-
tements les plus injurieux contre les saintes Écritures et leur malencontreux inter-
prète. Le digne serviteur, désespérant du salut de sa cliente, finit, en dernier res-
EN alliùmagise:. 463
sort, par lui conseiller d'essayer Je boire un peu au delà de su soif, aliu que le bon
osi)rit du vin s'eniiiaràl du mauvais démon. Un jour qu'il élail à itrescrire ses or-
donnances dans la chambre ik3 la malade, Kerner voidiit absolument nous y con-
duire, et lui demanda de chauler quelques fragmenls de sainte prose. Le bonhomme
obcMt, mais d'une voix si chevrotante, que le respectable démon, n'y tenant plus,
(init par éclater en invectives et se démener d'une orageuse façon.
Ludwigsburg, lieu de naissance de Justin Kerner. est une petite ville qui, sous
de prosaïques apparences, cache une poésie que notre élégiaque a su rendre mieux
que personne dans ses Rciscschnllcn, où elle ligure sous le nom de Grasburg. Ville
toute moderne, et qui ne date guère de plus de cent ans, Ludwigsburg doit à sa
position, médiocrement favorable au développement industriel, d'être restée ina-
chevée, inconvénient dont on n'a du reste pas trop à se plaindre, grâce à ces belles
allées de tilleuls qui remplissent l'espace demeuré libre dans l'enceinte des mu-
railles, à ces fraîches et vertes promenades semées çà et là de fragmenls d'archi-
tecture, d'ébauches de palais abandonnés au milieu de leur construction, ruines
anli(;ipées qui, tout en peuplant ces pittoresques solitudes, ne laissent pas d'en
augmenter la mélancolie. Mais laissons parler le poëte lui-mcMiie, écoutons la des-
cription qu'il va nous faire du pays natal, et voyons glisser devant nous les
silhouettes de certains originaux qui l'avaient frappé dans son enfance, et qu'il
s'est amusé depuis à crayonner d'un trait. Kerner appelle Ludwigsburg Grasburg
(ville du gazon), sans doute à cause de ses rues, où le gazon foisonne.
« Ou arrive à Grasburg par une allée ombreuse de châtaigniers et de tilleuls. Un silence
de mort régnait dans la ville, silence interrompu seulcmeal par le bourdonnement des
abeilles en maraude autour des branches qui bourgeonnaient. Des rues longues et larges
s'ouvraient devant nous, entre deux rangées de jolies maisons peintes en jaune. Au bout
d'une de ces rues, je vis comme flotter une figure blanche. — C'est le perruquier de la
ville, me dit mon compagnon.
» Le long des maisons croissait l'herbe ; des papillons, des oiseaux d'or, des hannetons
voltigeaient dans ces rues pleines de soleil, et tantôt se posaient sur le toit des maisons,
tantôt sur cette herbe qui croissait à terre et qui était merveilleuse à voir.
» — Pour peu que nous restions ici une heure, me dit mon compagnon, nous avons
chance d'apercevoir lui ciladm. Et tenez, là-bas, vers la dernière maison, il me semble
déjà voir poindre quelque chose.
)' .Je mis mes lunettes; le citadin approchait; c'était une étrange et épaisse machine,
dont le souffle pénible couchait les herbes à la ronde et chassait du plus loin les petits
oiseaux d'or de leurs tiges fleuries.
» — Vous voyez devant vous l'entrepreneur des puits, me dit mon compagnon.
» Notre homme s'arrêta un moment pour prendre haleine, lira de son sac un papier ipii
enveloppait une oie rôtie dont il dévora les deux ailes, puis se remit en mouvement.
„ __ Ci^l homme, car en réalité c'en est un, poursuivit mon compagnon, a l'habiludc de
fommander à dîner pour sept et d'arriver ensuite sans ses hôtes, de sorte qu'il engloutit à
lui seul huit portions. Mais tenez, en voici venir un autre. — El j'aperçus alors une espèce
d'escogriffe long et sec, avec une coiffure qu'on eùl dite de porcelaine, du reste élégam-
ment vêtu, et qui remonlail la rue ventre à terre, .le l'observai de plus près. Sa têle se
trouvait dans une telle position, qu'il avait le menton juste devant les yeux. Le bras droit
appuyé sur les reins, et la main armée d'un fouet, il arrondissait son bras gauche et sem-
blait suer sang et eau pour contenir une force invisible. Il avail des bottes et des éperons,
et, tout en agitant son fouet en arrière, s'écriait chemin faisant : En avant! Blaufuchs,
en avant!
»- Cet homme, reprit mon compagnon, eslle plus furieux amateur d'équilation que j'aie
464 DE LA POÉSIE LYRIQUE.
jamais vu. Là mani,e de chevaux lui a coulé son patrimoine; et, maintenant qu'il n'a plus
de quoi se fournir de monture, il chevauche à pied pour n'en point perdre l'habitude, et
parcourt ainsi tous les jours la ville au galop et du plus grand sang-lroid.
» Nous demeurâmes encore près d'une demi-heure, pendant laquelle âme qui vive ue
m'aborda; çà et là seulement je voyais par intervalles glisser et flotter au bout d'une
longue rue quelque apparition incertaine, à moitié perdue dans les vapeurs de l'horizon. »
A la mort de son père, contraint par l'enchaîneinenl des circonstances à se livrer
au commerce, Justin Kerner entra bien malgré lui, on le devine, dans une fabrique
de toiles à Ludwigsburg; pauvre poëte réservé comme tant d'autres aux tribula-
tions de la vie réelle, chaste et naïf amant de la plus élhérée des muses, jeté sitôt
l'enfance au milieu des machines et des calculs de l'industrie, isolé mortellement
dans cette vie de la fabrique, véritable cloître des temps nouveaux, affreux cloître
où Dieu manque. Pour échapper à ces occupations peu propres à développer le
génie poétique, à ces ingrates occupations du comptoir et de l'atelier auxquelles
il se livrait depuis deux ans, Justin Kerner n'eut de refuge qu'en lui même. Il des-
cendit à la fin dans son âme, cette âme mélancolique et profonde où fermentait tout
un printemps, comme dans ces enclos abandonnés que nul jardinier ne visite. 0
poète! il était temps. Et Kerner chanta, et tous ces fils de la quenouille du prin-
temps, fils de soie et d'or, rayons de la lune et du soleil, servirent désormais à son
œuvre; car Dieu l'avait fait tisserand, mais tisserand de toiles merveilleuses, de
ces tissus de fées que la reine Mab de Shakspeare aime tant. Des premiers lieds
que la muse de Kerner bégaya en s'éveillant, de tous ces lieds qui durent s'exhaler
comme autant de soupirs vers le ciel, il ne reste plus rien; le poète les a brûlés
depuis, effaçant de son cœur ainsi que de son livre ces souvenirs douloureux d'une
époque d'épreuves et de servitude. Ludwigsburg avait alors pour ministre protes-
tant le poète Conz. C'est à lui que Justin Kerner communiqua ses premiers essais
littéraires, à lui qu'il soumit ses traductions de poètes italiens. Conz ne tarda
pointa remarquer chez son élève de rares qualités de sentiment et d'imagination;
et, sans prédire encore au jeune lyrique la destinée d'un Pétrarque ou d'un Goethe,
comme on n'eût cerles pas manqué de le faire chez nous, il reconnut aisément
rincompatibililé de vocation. Le pasteur prit en amitié son disciple, l'aida de ses
conseils, et fil si bien que, dix mois après. Justin Kerner, secouant la poussière du
magasin, se rendit à Tùbingen afin d'y étudier la médecine. C'est là qu'il rencontra
pour la première fois LudwigUhland. Ces deux nobles âmes ne pouvaient demeurer
étrangères l'une à l'autre; le sens de la poésie, de la vieille poésie nationale, les
unissait d'avance irrésistiblement. Un troisième lyrique devenu célèbre depuis,
Schwab, ne tarda pas à se mettre de la partie.
Temps illustre et mémorable pour les lettres allemandes, que celui où les trois
poètes fondateurs de l'école souabe,Uhland, Kerner et Schwab, étudiaient ensemble
à Tiibingen, au plus fort des guerres de l'empire. Goethe et Schiller venaient de
trouver la forme classique de la poésie allemande, et l'école romantique, ayant Tieck
à sa tète, travaillait déjà à donner à l'idée un sens plus religieux, plus fervent, plus
essentiellement germanique, à la forme plus de mouvement, de passion, de simplicité
populaire d'une part, de l'autre plus d'indépendance et de liberté. Nos trois jeunes
Souabes, destinés par la vocation et le talent au culte de la poésie lyrique, rivali-
saient donc de leur mieux en toute sorte de lieds et de romances dont plusieurs
restent encore comme les plus charmanis modèles qu'on cite. Dès cette période se
EN ALLEMAGNE. 46»
laisse entrevoir la diflerence qui sépare Uhland de Kerner, et qui devait plus tard
décider de leurs tendances opposées. En général, Uhland passe pour avoir plus de
raison, de plasticité, Kerner de sentiment et de fantaisie. Sans nous en tenir à cette
formule, un peu vague et indéfinie, nous dirions volontiers, et d'une façon plus
caractéristique peut-être, que l'un cherche davantage l'accident humain et s'y com-
plaît, tandis que l'autre le dépasse. Les sensations que font naître dans le cœur de
l'homme le printemps, le voyage, et les mœurs poétiques du pâtre, du chevalier,
du barde, tels sont les sujets que Uhland affectionne et qu'il excelle à rendre sous
les couleurs même de la vie. Kerner procède tout autrement; il ne lui suffit pas
de passer de l'activité humaine dans la nature, de la plaine dans la montagne et la
forêt; il va de l'exil terrestre à la patrie supérieure, il oublie l'existence pour la
mort. Dans l'empire romantique, où tous les deux s'agitent, et qu'ils se partagent,
Uhland aura le côté classique, si je puis m'exprimer ainsi , Kerner le côté plus
spécialement romantique. La muse d'Uhland , bien qu'elle s'égare parfois dans
l'infini, n'en a pas moins pour habitude, et cela dans ses meilleures manifestations,
de savoir se contenir dans le fini et d'y trouver son infini. La muse de Kerner, au
contraire, quelque effort qu'elle fasse dans certains lieds et certaines ballades pour
trouver son entier apaisement dans les limites de la sphère terrestre, ne se montre
avec son caractère original et sa véritable physionomie que lorsqu'il lui arrive de
dépouiller l'humanité qui l'enveloppe et de s'abimer au sein de l'océan de l'être,
dans les vapeurs insaisissables de la Schnsucht allemande.
Ses éludes une fois terminées, Kerner se mit à visiter une partie de l'Allemagne,
et les lettres qu'il écrivit pendant ce voyage à ses amis devinrent plus tard le texte
d'un livre excellent, source de poésie éternellement fraîche et pure, de saine et dé-
licieuse poésie, l'une des œuvres qui caractérisent peut-être le mieux ce charmant
génie; je veux parler des Rciseschaltcn, publiées vers 1811. Pour l'indépendance
de la forme, la variété du mouvement, le mélange rapide, bigarré, du sentimental
avec le fantastique et le comique, on pourrait comparer ce livre aux plus capri-
cieuses imaginations de Jean-Paul, n'était l'éclair romantique qui le traverse, la
vague tendance vers le moyen âge qui, tout en précisant davantage le sentimental,
en gêne un peu l'essor et le restreint. Le comique des Rciseschatten est aussi plus
simple, plus populaire, elle caractère général de l'œuvre plus immédiat en quelque
sorte, plus essentiellement naïf. Kerner, dans les Rcisatchatlcn, manipule et tra-
vaille à fondre ensemble deux éléments. D'un côté, c'est l'élément romantique en
ce qu'il a de négatif et de positif, avec son ironie plaisante, son amer dédain de
toute vérité prosaïque, son enthousiasme pour le moyen âge et la nature, son effu-
sion sublime dans le recueillement religieux et l'amour; de l'autre, ce sont les sou-
venirs du poète : impressions de personnes et de lieux, vicissitudes de l'existence,
toutes choses qui ont pu Taffecter, et que tantôt il adapte aux côtés négatif ou po-
sitif de l'élément romantique, et tantôt éparpille entre les deux, sans dessein, au
hasard, dans un laisser-aller humoristique. Et, lé croira-t-on ? cette verve originale
que Justin Kerner a de commun avec Jean-Paul, cette tendance vers le burlesque et
le baroque, loin de porter atteinte au sérieux du poète, à son élégiaque gravité,
comme il semblerait au premier abord, s'y coordonne à merveille, grâce au spiri-
tualisme dominant, à une métaphysique propre à cette intelligence de visionnaire
un peu cousine de Jacob Bôhm. Interrogez les idées de Kerner, suivez la théorie
d'où relève chez lui toute inspiration : que trouvez-vous, sinon un détachement ab-
solu des choses de la terre, une manière d'envisager l'existence qui se rapproche de
iQQ DE LA roiisiE LYRIQUE
l'ironie du moyen âge, de l'esprit qui anime la danse macabre? La vie par elle-
même n'est rien, on n'en saurait tenir compte; le véritable but n'est pas en elle,
mais au delà. Ses travaux, ses eûorts, ses œuvres, son va-et-vient tumultueux, pour
quiconque y regarde de près, ne sont qu'une éternelle mascarade, qu'un jeu de
marionnettes ridicules dont le sage s'amuse, quitte à se mêler, lui aussi, à la bande
des fous, lorsqu'à la fin le poids du sérieux l'écrase.
Le premier chapitre des Rciscschattcn nous introduit par «ne belle soirée d'au-
tomne dans la vieille cité de Reichstadt. Les honnêtes bourgeois sont assis devant
leurs portes, l'homme, la femme, la jeune fdle, les voisins, la servante; une de ces
paisibles assemblées en plein air comme on en voit encore dans les petites villes
de la Thuringe. L'enclume ne bat plus, nul chariot n'agite le quartier. Çà et là une
voix s'élève, quelque fdeuse qui chante au rouet ; mélancolique voix qui porte l'ànie
au recueillement. Peu à peu les bruits diminuent, le passant attardé fredonne en-
core, la rue devient déserte, et l'on n'entend plus que le chucholtement des amou-
reux sous la porte des maisons et le murmure du puits.
« Je m'acheminai vers la cathédrale gothique, sépulcre immense que la lune n'éclairait
pas encore. De longs soupirs s'exhalaient de son sein, les pulsations de l'horloge, et de.
plus en plus autourd'elle s'étendaient l'épouvante et la solennité des ténèbres et du silence.
Tout à coup une voix sourde et caverneuse sortit comme des profondeurs du sanctuaire,
et se mit à chanter; c'était l'esprit de l'église. »
L'esprit de la cathédrale se lamente et gémit sur l'indiû'érence et le froid scep-
ticisme des générations nouvelles.
« Malheur à la race contemporaine, race énervée et b.îlarde! Dans les soupirs et les
sanglots, que de milliers d'heures n'ai-je pas attendu! Hélas! attachée au cercueil, nulle
main ne se lèvera pour ma délivrance.
» Ceux qui pour moi ont souffert la mort, l'infamie et la torture, gisent autour de moi
dans leurs fosses. Alerte donc, esprits qui flottez dans les airs; debout, vous qui dormez
sous la pierre du sépulcre! Venez tous errer aux clartés des étoiles, dans mes vastes salles
désertes; venez, que les chants sacrés retentissent encore sous mes voûtes! »
Dans celte plainte de la cathédrale éplorée est le point de vue sérieux du livre.
Abordons maintenant le côté comique ; aussi bien il ne tarde guère à nous appa-
raître et se laisse surprendre sitôt que notre voyageur met le pied dans le coche,
"race à l'étrange compagnie qui s'y rencontre. C'est d'abord le poète Holder avec
ses extravagances par moment sillonnées d'un éclair de génie, maniaque dont le type
existe aussi parmi nous, et qui représente, dans l'idée de l'auteur, le romantisme
bizarre, désordonné, tel que tant de gens s'obstinent encore à le vouloir com-
prendre. Un chimiste, à force d'entendre notre poète discourir, finit par déclarer
que sa folie provient d'un excès d'oxygène amassé dans son âme. Sur quoi le pas-
teur s'effarouche, trouvant l'opinion singulièrement matérialiste, et travaille à ra-
mener, par l'exposition de doctrines plus saines, cette noble intelligence aliénée.
Le pasteur, ainsi qu'un menuisier qui fait partie de la caravane, appartient à la ré-
daction d'une revue anti- romantique. Les têtes s'échauffent; entre le poète Holder
et le chimiste d'une part, le pasteur et le menuisier de l'autre, l'orage menace
d'éclater, lorsque le poète antiquaire Haselhuhn s'avise par bonheur d'intervenir.
Si, au dire de Kerner lui-même, ce petit livre n'est partout qu'allusions, si les
h.7i ALLEMAGNE. 407
types ont vécu et vivent encore, de ces silhouettes qui détilent derrière le rideau
poétique à la manière des ombres chinoises, je soupçonne fort ce maître Hasel-
luihn, qu'on fait asseoir, à cause de sa corpulence énorme, sur le siège du cocher,
alin qu'il serve de conlre-pôids aux bagages, je le soupçonne d'avoir certaine pa-
renté avec un digne écrivain du nom de Conz, qui donna, comme nous l'avons vu,
à Justin Kerner les premiers conseils littéraires, et joua enire les classiques et les
romantiques de l'Allemagne le rôle un peu niais du conciliateur de la voiture.
Chose étrange, dans ces ébauches singulières où le comique touche parfois au
burlesque, jamais le sentiment n'abdique. C'est la physionomie .originale de Kerner
d'avoir en soi la poésie inhérente, infuse, de ne pouvoir s'en départir un seul instant;
même lorsqu'il côtoie la réalité du plus près, lorsqu'il s'attache à reproduire des
personnages, des événements non plus imaginaires, mais véritables, existant d'une
authenticité pour ainsi dire quotidienne, Kerner idéalise; sérieux ou comique,
rêveur ou bouffon, il idéalise toujours. Par un secret merveilleux tju'il possède seul
peut-être avec Novalis parmi les Allemands, au moment où l'on s'y attend le moins,
il perd la pesanteur terrestre, et vous le voyez, essence éthérée et poétique, flotter
librement dans l'azur. Quels que soient les personnages réels qu'il adopte, les eiit-
il encore plus connus et pratiqués, il sait leur inoculer dans les veines, au lieu de
sang, un baume surnaturel qui répand sur leur front une sérénité divine, une
jeunesse inaltérable, comme fait pour Mignon le médecin de If ilheJm Melster.
Voyons maintenant la fantaisie de Kerner, le motif élégiaque et vaporeux du
livre; suivons le poète dans ce voyage nocturne qu'il fait sur le lleuve, en société
d'une jeune harpiste aveugle, de compagnons et de jeunes filles qui se rendent à la
foire prochaine ; rêverie mélodieuse où sont esquissés h traits rapides la plupart des
personnages familiers au lied du moyen âge; fond romantique d'où se détachent
yà et là de mélancoliques et sentimentales figures, entre autres cette singulière
jeune ûlle de la mer du Nord, et ce pauvre garçon meunier appelé à la guerre et
qui s'est séparé de sa bien-aimée avec le pressentiment qu'il tomberait le premier
sur le champ de bataille.
« Eu ce moment les rochers gigantesques reparurent. — Dieu te garde! Dieu le garde 1
vociférèrent les mariniers, et l'écho répondit : Dieu te garde!
Écho, écho du vallon et des bois,
Va saluer mon irésor mille fois!
s'écria le garçon meunier, que nous avions pris avec nous, et l'ccho répéta « mille fois >-
intelligiblement. — Or çà! ne perdons pas à dormir cette belle nuit; debout, jeunes fdies,
debout! dit un chasseur de la compagnie ; il s'agit mainlcnanl de chanter. — Et les jeunes
filles, déjà presque assoupies, se levèrent, moitié souriant, moitié boudant. La virtuose
aveugle accorda sa harpe. — Bravo! reprit le garçon meunier, entonnons tous un lied
de voyage.
» — Non, plutôt des lieds qui parlent de la nuit, des fleuves et de la mer, de vrais lieds
à chanter sur un bateau, dit le marinier. El nous commençâmes ainsi qu'il suil, au batte-
ment des rames, aux sons de la harpe qui nous accorapaguait -.
C'était au mois de mai : les belles jeunes filles
De Tiibingen dansaient sous les vertes charmilles ;
Elles dansaient, dansaient en leur croissante ardeur,
Autour d'un frais tilleul, dans la vallée en fleur.
468 DE liA POESIE LYRIQUE
Un jeune homme étranger, de superbe apparence.
Vers la plus belle vierge en souriant s'avance.
Lui présente la main, et couvre ses bandeaux
D'une verte couronne à la couleur des flots.
— Jeune homme, la pâleur de la main, d'où vient-elle?
— Dans le fond du Neckar il fait si froid, ma belle !
— 0 jeune homme ! d'où vient qu'il est glacé, ton bras?
— La chaleur du soleil sous l'eau ne plonge pas.
Loin, bien loin du tilleul, il l'entraîne, il l'entraîne.
— Jeune homme, laisse-moi ; quelle angoisse est la mienne !
Par sa taille élancée il la saisit soudain.
— Te voilà, belle enfant, la femme de l'Ondin.
Toujours dansant, il plonge au sein des eaux profondes.
— 0 mon père ! ô ma mère, ô mes compagnes blondes! — •
Et lui donne pour chambre un palais de cristal.
— Adieu, mes blanches sœurs dans le vallon natal !
» Maintenant laissez, que je chante un lied d'amour cl d'adieux, dit la jeune fille à la
harpe. Elle accorda sa harpe, puis elle et le garçon chantèrent :
» — Qui te rend, bien-aimé de mon cœur, la joue ainsi pâle? Qui le mouille ainsi les
» yeux de larmes ?
» — '0 chérie, chérie de mon cœur! j'ai tant de peine; il me faut aller loin d'ici, bien loin,
» au delà de la mer!
'^ — Etsi tu t'éloignes ainsi, là-bas, au delà de la mer, tu trouveras une autre bien-aimée.
>' Chéri de mon cœur, adieu !
''> — Des milliers d'étoiles étincellent au pavillon céleste; mais nulle d'entre elles ne plaît
» comme la lune.
» — Bon ; prends seulement cet iuineau , cet anneau d'or , et , s'il te devient trop étroit,
» jelle-le dans la mer.
>> — Mets encore celte fleurette sur ton cœur palpitant, et, quand elle ne s'exhalera plus,
>' ta douleur aussi sera passée.
» Le lied convint aux jeunes filles, et, dès la troisième strophe, elles se mirent à chanter
en chœur.
«Maintenant, dit le garçon meunier, entonnons tous ensemble le lied du sire de
Haide (t) : la mélodie a quelque chose d'étrange, et c'est aussi un lied de matelots.
» La jeune fille accorda de nouveau sa harpe , et lous , d'une voix grave , aux battements
monotones des rames, chantèrent en chœur le lied qui suit :
Dites, sire de Haide, dites.
Pourquoi ce long vêtement blanc ?
— Là haut, sur ces hauteurs maudites,
La roue, hélas! déjà m'attend. — •
Et la femme, où donc, capitaine.
Est-elle quand tu vas mourir?
— Sur la mer, sur la mer lointaine.
Elle vogue pour son plaisir. —
(I] llcrr von dcr llaide ; le mot à mol voudrait : Sire de la Bnujère.
EN ALLEMAGNE. 4(59
Vers la haulour patibulaire
IjC coiivt)i il('lil(; ou rlianlanl;
Deux corbeaux volent par dorrièrc,
Deux autres volent par devant.
— Sombres messagers de l'espace!
Une fois r('])us de ma chair,
Allez tout raconter, de grâce,
A ma tcnime errante sur mer. —
La lune éclaire, l'air est tiède.
Le vaisseau glisse doucement;
La femme du sire de Haide
Prend le frais avec son galant.
— Voyez-vous , au feu des étoiles ,
Voyez-vous ces sombres oiseaux''
Ils vont s'abattre sur les voiles.
J'ai peur; arrêtez, matelots!
— Hurrah! hu ! hu ! funèbre race!
Délogez, hôtes de malheur!
— Mais eux ne bougent pas de place.
— Arrêtez , matelots, je meurs ! —
Le premier laisse choir la jambe,
Le second un doigt tout sanglant,
Le troisième un œil noir qui flambe
Et le quatrième une dent.
La lune éclaire, l'air est tiède ,
Le vaisseau glisse doucement;
La femme du sire de Haide
Gît morte aux bras de son galant!
Immédiatement après son voyage, Kerner s'établit pour quelque temps à Wiidhail
en qualité de médecin des eaux, puis de là se rendit à Welzheim. Au milieu des
travaux scientiûques, des observations médicales, qu'il publia pendant son séjour
en ces deux petites villes, remarquons déjà certaines poésies lyriques imprimées,
tant avec Uhland dans le Dichterwald qu'en d'autres recueils littéraires de l'époque.
De Wildbad et de Welzheim, Kerner se transplanta d'abord à Gaildorf, plus tard
à Weinsberg, non sans quelque regret de ces grands bois de sapins, de ces lacs
solitaires et bleus perdus dans les crevasses du granit, de tout ce beau pays roman-
tique dont il s'éloignait (1); ce qui ne l'empêcha pas cependant de plonger, avant
peu, dans ce sol nouveau des racines plus profondes qu'il n'avait fait partout ailleurs.
Il bâtit au pied de la fVeibertreue sa maisonnette hospitalière sous do verts om-
brages; ptiis, ayant pris pour femme une jeune lille qu'il adorait, trois beaux enfants
lui vinrent, qu'il voyait avec amour s'cbattre eà et là joyeusement (2). La Weiber-
treue fut mise en honneur et restaurée; une ère lyrique s'ouvrit, ère de légendes
et de bons vieux récils où ne manquaient jamais de figurer les exploits glorieux de
(1) Gedichie, p. 67.
(5) Gedichie, Zuei(jiiimij.
470 DE LA POÉSIE LYRIQUE
Weinsherg pendant la guerre des paysans, tout cela sans préjudice d'excellenis
écrits scientifiques aujourd'hui encore estimés; car, avec Kerner, le poëte elle
docteur marchent de front, et il n'est pas rare de les voir écrire sous la dictée l'un
de l'autre, dans ces expériences magnétiques surtout auxquelles notre docteur ou
notre poëte, comme on voudra, commença à se livrer de corps et d'âme peu après
son installation dans le pays de la célèbre héroïne du drame de Henri de Kieist (l).
De l'observation des cas simples, tels qu'il les décrit lui-même dans son Ilisloirc; de
deux somnambules, il en vint à des spéculations plus hautes, et finit, grâce à la
visionnaire de Prevorst, par s'élever à l'apogée des expériences magnétiques et
traverser librement, à la suite de sa cataleptique, les plaines où s'agitent Vagatho-
demon et le kakodemon.
A propos de la Weibertreue, nous citerons en passant une douce et touchante
anecdote qui se rattache à ses annales contemporaines. Il ne s'agit, cette fois, ni
du comte Éberhard ni d'un margrave du Rhin, mais d'un poëte mort à la fleur de
l'âge, du chantre élégiaque de la Belle Meunière, et l'anecdote, pour sa mélancolie,
vaut la plus ancienne légende. — Wilhelm Millier, déjà épuisé par cette maladie
de langueur et de consomption qui le mit au tombeau, devait, en revenant d'une
promenade sur les bords du Rhin, visiter dans son ermitage le solitaire de Weins-
berg. L'entrevue avait lieu le lendemain, et Justin Kerner, voulant rendre un
hommage triomphal à son mélodieux confrère, dont les Poésies yrecqucs faisaient
alors grand bruit en Allemagne, imagina de hisser l'étendard hellénique sur le plus
haut point de la Weibertreue. On arrache un jeune arbre du jardin, une toile est
bientôt trouvée, il ne reste plus qu'à la badigeonner aux couleurs nationales du pays
de Tyrlée et de Botzaris; grand embarras pour notre poëte, qui n'a jamais ouvert
un livre de blason, et qui, si on excepte le drapesu de Wurtemberg, n'en connaît
pas d'autre sur la terre. N'importe, en pareil cas l'intention est tout. A défaut du
véritable on compose un pavillon de fantaisie, champ d'azur et d'argent, croix de
sable brochant sur le tout; les hôtes qu'on attend n'en demanderont pas davantage.
On était alors au commencement de l'automne. Vers le soir le vent du sud se leva,
et la pluie en tombant à flots lava tellement sur le pic du donjon l'étendard impro-
visé, qu'à l'aube naissante toute espèce d'azur avait disparu de ses plis; et, dans la
matinée, lorsque Wilhelm Millier arriva, la première chose qu'il aperçut fut, ô lu-
gubre étendard ! cette croix noire sur un linceul blanc qui flollait à son intention
au sommet de la tour. Du drapeau grec, tel que Justin Kerner l'avait imaginé la
veille, les caprices du ciel venaient de faire le pavillon de la mort, la bannière des
funérailles, triste présage qui, du reste, ne tarda pas à s'accomplir! Wilhelm Millier
quitta Weinsberg l'âme frappée. Il avait voulu, malgré toutes les représentations
qu'on lui adressa, consulter la visionnaire de Prevorst que Justin Kerner traitait
en ce moment. Ce qui se passa entre la cataleptique et le poëte languissant, on ne
(1) Katchen von Heilbronn : Ileilbronn, à deux lieues de Weinsberg. En cette partie du
sud de l'AIlcujagne, le magnétisme nage dans l'air. A défaut de cet inslinct irrésistible qui
l'entraîne à leeherclier surtout dans la science le transcendant, le mystique, le surnaturel,
avec une imagination comme la sienne, Justin Kerner devait en être amené là par les phé-
nomènes singuliers qui frappèrent ses yeux des les premiers jours. Il semljle, en effet, que
celte contrée de Ileilbronn ait reçu le don du ciel de produire des sujets magnétiques; les
exemples qu'on pourrait citer s'offrent en foule. Privilège bizarre pour un pays , et qui du
reste ne date pas d'hier , puisqu'à trois siècles de distance la célèbre Katchen, l'héroïne
cataleptique de Kleisl, et la visionnaire de Kerner s'y rencontrent.
EN ALLEMAGNE. 471
l'a jamais su. Le fait est que la f.ninie de Wilhelm Miiller remarqua chez lui,
après l'entrevue, une exaltation inusitée el qui la surprit douloureusement. Comme
on s'en retournait, tout le long du chemin, le pauvre poêle ne lit que parler de la
somnambule, et, lorsqu'il rentra dans sa maisonnette de Dessau, ses amis sentirent
s'évanouir leur dernier éclair d'espérance. Il avait cette résignation douce et
mélancolique, cette sérénité souffrante que respirent les âmes pures au moment
de s'envoler à Dieu. « Maintenant, disait-il un jour la veille de sa mort au baron de
Simolinn, dont il avait combattu autrefois les idées sur le magnétisme, maintenant
je suis entièrement de ton avis, mais je t'ai dépassé; il te manque, à toi, l'initiation :
pour l'avoir complète, il faut le rendre à Weinsberg, là tu l'entretiendras avec les
esprits qui sont au-dessus de nous. « Savait -il donc, lorsqu'il parlait de la sorte,
qu'il touchait déjà de si près au seuil du monde invisible'? Citons ici le sonnet que
Justin Keruer a consacré depuis à la mémoire de cette visite :
« Tu vins à moi, étoile dans la nuit calme, pour disparaître au retour du soleil; ni les
douces chansons , ni les blessures d'Hcllas n'occupèrent alors notre causerie ou notre
muette pensée.
>' Non; les heures rapides du terrestre songe, le jour du réveil intérieur, le jour où l'on
se reverra dans la gloire d'un meilleur monde , voilà ce que nos esprits se dirent l'un à
l'autre en leur élroil commerce.
» Le matin se leva, et dans le voile du brouillard je vis ton image pâle flotter; je vis, du
haut de l'antique tour, se balancer l'étendard funèbre.
» Les cloches tintaient la fêle du dimanche; mais, moi, dans mon âme , j'entendais vi-
brer une voix qui me disait : Adieu ! adieu! au revoir dans une autre vie! »
Revenons à la visionnaire de Prevorst.
Le livre de Kerner est l'histoire d'une de ces malheureuses créatures chez les-
quelles la maladie, les souffrances morales, ou bien (et c'est ici le cas) une dispo-
sition héréditaire, innée, ont tué le corps. L'équilibre rompu, on devine ce qui en
résulte : plus l'élément charnel disparaît et s'efface, plus le spirituel grandit, plus
rayonne et flamboie, dans le globe chaque jour moins opaque, la mystique clarté
de Van Helmont et de Jacob Bôhm. Qu'arrive-t-il? Les nerfs finissent par devenir
le principe unique de l'existence, Kerner dirait l'esprit des nerfs. Le merveilleux
abonde dans ce livre, le merveilleux en tant que révélation des secrets de cette vie
intérieure, en tant que recherches et vues nouvelles sur un monde d'esprits en rap-
port continuel avec le nôtre. Cette vie intérieure, dont parle Kerner, s'agite en
nous non -seulement durant le sommeil magnétique, mais dans l'activité réelle de
l'existence; si nous ne la sentons plus guère, si nous sommes désormais inhabiles
à déchiffrer ses nombres substantiels et profonds, c'est que le tumulte du monde
extérieur nous en empêche jusqu'au jour où, le monde extérieur s'effaçant, l'esprit
se sent irrésistiblement attiré vers le cercle intérieur, et contemple, souvent tro[)
tard, ce qui s'y passe.
« Seriez-vous perdu encore davantage dans le tourbillon de la vie extérieure, vous appli-
queriez-vous mille fois à ne chasser que les phénomènes du dehors, il viendra une heure,
et fasse le ciel que ce ne soit pas la dornière de votre existence! une heure de désespoir el
de larmes, où, précipité tout à coup du faîte du bonheur terrestre, vous resterez seul dans
l'abîme, seul dans l'abattement et le repentir. Alors vous chercherez en vous cette vie
intérieure, celte vie oubliée peut-être depuis votre enfance , et qu'il vous arrivait d'en-
trevoir çà et là dans vos songes nocturnes, mais sans en comprendre le sens. Combien ont
472 DE LA POÉSIE LYRIQUE
eu cette destinée, et combien l'auront encore, qui se promènent au soleil, le visage épanoui,
et mettent tout leur fond dans les vanités de ce monde ! Et naguère n'entendais-je pas l'un
d'eux s'écrier, dans le râle de la mort : a La vie a déserté le cerveau, elle est tonte dans
» l'épigastre ; je ne sens plus rien de mon cerveau, je ne sens ni mes pieds ni mes bras ,
» mais je vois des choses inénarrables auxquelles je n'ai jamais cru! C'est une autre vie, >•
Et, disant ces mots, il expira (1). »
Dans le Wurtemberg, non loin de Lôwenslein, sur le plus haut pic du Slocks-
berg, à dix-huit cent soixante-dix-neuf pieds d'élévation au-dessus de la mer, est
situé, au milieu d'une ceinture de bois et de forêts, dans le plus romantique isole-
ment, le petit village de Prevorst. Là naquit, vers 1801, une femme chez laquelle
se manifesta dès la première enfance une sorte de vie intérieure, étrange, singu-
lière, et dont les phénomènes forment le sujet du livre de Kerner. Frédérique
Hauffe, la fille du forestier de la contrée, fut élevée selon les conditions du lieu et
de sa position, c'est-à-dire avec simplicité et sans nulle recherche. Accoutumée a
l'air vif de la montagne, au froid rude et tenace de ces pays escarpés, elle semblait,
heureuse enfant, ne demander qu'à vivre et à s'épanouir sur le rocher ou dans la
forêt, au milieu de ses sœurs, lorsqu'on remarqua chez elle les premiers symptômes
d'une force surnaturelle, d'une puissance de pressentiment qui se révélait la plu-
part du temps par des songes prophétiques. Un déplaisir, une réprimande amère-
ment endurée, suflîsaient pour mettre en mouvement cette vie de l'âme, qui dès
lors n'attendait plus que le repos nocturne pour entraîner la pauvre enfant en ses
abîmes les plus profonds, où passaient et repassaient à ses yeux des spectres, des
images pleines de leçons et d'avertissements, des ombres presque toujours fatidi-
ques. Les influences sidérales agissaient au.ssi déjà sur elle irrésistiblement; l'onde
et les métaux l'impressionnaient. On conçoitquelle épouvante sacrée,quelle terreur
superstitieuse dut s'emparer de cette honnête famille de montagnards, au spec-
tacle d'une affection semblable, de ce sens intérieur, spirituel, qui se développait
de jour en jour, aussi normal désormais, aussi peu facile à retenir en son élan, que
la croissance du corps. Cependant, comme il fallait pourvoir à l'éducation re-
ligieuse de Frédérique, on l'envoya à deux lieues de là, à Lôwenstein, où demeu-
rait son grand-père.
Le vieillard avait coutume d'emmener Frédérique en ses promenades, et bientôt
il s'aperçut que cette enfant si éveillée au grand air, si heureuse de courir dans les
bois et le pré, lorsqu'elle arrivait à certaines places, s'arrêtait tout à coup, deve-
nait pâle et frissonnait. Le bonhomme commença par ne rien comprendre à la chose,
jusqu'au jour où il observa que les mêmes sensations se renouvelaient chaque fois
que sa petite-fille entrait dans une église où se trouvaient des sépultures. En pa-
reil cas, la pauvre enfant n'y pouvait tenir, et se réfugiait en toute hâte sous le por-
tail. Inutile de dire que des répugnances non moins invincibles la soulevaient dans
les environs d'un cimetière, le champ des morts eût-il été du reste encore éloigné
de quelque distance, et si bien caché par les toufl'es d'arbres ou les accidents du
terrain que les yeux n'en pouvaient découvrir vestiges.
Cette malheureuse disposition à voir sans cesse et partout des esprits ne fit
qu'empirer par le mariage. La médecine ne comprenait plus rien à cet état contre
lequel tous les traitements avaient échoué. Elle, cependant, languissait et dépéris-
sait de jour en jour; plus de sommeil, ses longues nuits se passaient dans les san-
(1) Die Seheriun von Prevorst, 1'° partie, p. 4.
E.N ALLEMAOE. 473
glols et les extases. Une faiblesse mortelle l'accablait, et l'approche d'un être
humain la jetait dans l'épouvante et la convulsion. Elle allait mourir, lorsque après
avoir tout essayé, jusqu'aux expériences magiques, sympathiques, jusqu'aux exor-
cisnies (un moment on l'avait crue sous une influence démoniaque), sa famille la
conduisit à Weinsberg, et, tentant une dernière chance de salut, la remit entre les
mains du docteur Kerner, déjà célèbre dans le pays par ses recherches sur le som-
nambulisme et ses spéculations magnétiques.
l'ne fois Kerner en possession de sa cataleptique, il ne la quitte plus d'un seul
instant; il la surveille, il l'observe, il l'étudié, il écrit presque sous la dictée de cette
organisation de sensitive; pas un mot, pas un geste, pas une divagation de la vision-
naire, dont il ne prenne note pour la recueillir ensuite et la commenter dans son
livre, résumé curieux de tous les rêves, de tous les pressentiments, de toutes les
émotions surnaturelles qui ont agité jusqu'à sa mort cette malheureuse créature;
tristes annales, en vérité, quand on songe à la condition cruelle que fait la société
moderne aux infortunés de cette espèce! Encore l'antiquité avait pour eux une
sorte de vénération mystique ; et ce culte sacerdotal dont ils étaient l'objet, s'il ne
pouvait s'appeler une compensation aux douloureuses conséquences d'une suscep-
tibilité maladive incessamment éveillée, du moins les aidait à prendre leur sort en
patience, et, si j'ose le dire, abondait dans le sens de leur infirmité, en les tenant à
l'écart d'un monde où l'état magnélfque les empêchait de vivre. L'état magnéti-
que, devenu désormais une expérimentation presque banale, une science en règle
ayant ses adeptes et ses détracteurs, une chose que les incrédules peuvent toucher
du doigt et dont les charlatans trafiquent, était alors un mystère sacré dans le
sanctuaire des dieux, un délire sublime que le prêtre irritait aux fumigations du
laurier de Castalie et qu'il exploitait au profit de sa politique. On élevait alors les
somnambules dans les cellules du temple, au fond du tabernacle, oîi ils vivaient
en reclus solitaires, dans un demi-jour favorable à l'extase, dans le solennel re-
cueillement de la majesté divine. Dans l'antiquité, le somnambulisme porte avec
lui un caractère grandiose ; il est politique, il est social et sacré, il préside aux
conquêtes des peuples, au progrès de la civilisation ; au camp de Saiil,au sanctuaire
de Délos, partout il s'interpose entre l'homme et les dieux, partout il intervient
dans les affaires humaines comme une voix intelligente, inspirée, comme une voix
d'en haut. L'observation moderne, en ôtant à l'état magnétique son illuminisme
révélateur, son appareil mystique et sacerdotal, ne s'est guère préoccupée, on le
pense, de la condition misérable qu'elle créait à ces organisations à part, errantes
désormais, sans abri, sans asile, au milieu d'une société qui ne les comprend plus.
Du moment que le fait social devient un fait individuel, isolé, un simple cas cri-
tique, il n'y a de refuge pour la pythie chassée du temple que la maison des fous.
Je me trompe, une dernière ressource, un moyen suprême restait encore, que la
cupidité de notre temps ne pouvait manquer d'employer. L'état magnétique, de-
venu, comme nous disions, un fait individuel, isolé, en dehors de la conservation
commune, fut mis en demeure de pourvoira ses propres besoins; le somnambu-
lisme fut érigé en industrie, on en trafiqua, et nous eûmes ces malheureuses filles
que l'esprit visite à jour et heure fixe, ces cataleptiques de contrebande toujours
prêles à dépenser leur inspiration en menue monnaie d'ordonnances et de recetle.s.
Cependant, jiarmi les sujets excentriques dont nous parlons, il s'en est rencontré
plus d'une fois de sincères, d'honnêtes, et qui descendent, sans trop de bâtardise,
de la sibylle antique; témoin la Frédérique de Kerner, cette malheureuse créature
T011E I. Z 1
474 1>E LA POÉSIE LYRIQUE
coiulamnéo, du berceau à la tombe, h vivre entre deux éléments qu'elle finit par ne
plus dislingucr l'un de l'autre, les pieds dans la réalité humaine, l'esprit dans la
contemplation et l'extase, épouse à la fois et visionnaire. Quel sort que celui d'une
organisation pareille ayant à se développer dans les conditions de la vie commune,
le sort d'une chrysalide poursuivant son éclosion au milieu d'une troupe d'éco-
liers turbulents! L'un lui souffle dessus, l'autre la remue avec force, vm troisième
la perce d'une aiguille, et la pauvre larve périt lentement sans pouvoir aboutir.
J'extrais de ce livre quelques particularités singulières, quelques observations
caractéristiques sur ce sujet longtemps soumis à l'analyse du poète-docteur, ot
qu'on ne lira peut-être pas ici sans intérêt.
« Elle avait dans les yeux une lueur étrange, spiriluelle, qui vous frappait dès l'abord,
cl, dans tous les rapporis de l'cxislcnce, elle était plus esprit que femme. Qu'on se figure
l'instant de la morl devenu un clat permanent, prcs(]ue normal ; un être suspendu par une
fixation mystérieuse entre la mort et la vie, et plongeant déjà plus dans le monde (pU
s'ouvre devant lui que dans l'autre , et l'on aura peut-être une idée assez juste de la vision-
naire en tant qu'appartenant à la nature humaine. El qu'on ne prenne pas ce que j'avance
pour une imagination de poète. Combien d'hommes ne voil-on pas auxquels un monde
nouveau se révèle à l'iustanl de la mort , un monde dont ils racontent aux assistants les
apparitions surnaturelles! Eh bien ! prolongez pour un être humain ce moment qui chez
les mourants n'est qu'un éclair, et vous aurez l'image de celle visionnaire; mais , je le ré-
pète, ce que je dis est l'absolue vérité, la vérité pure et sans alliage j)oétiquc
» En l'ait de culture intellectuelle , Frédthiquc n'eu avait reçu aucune; elle en était
restée là-dessus aux simples dons de la nature, n'avait point appris de langue étrangère,
et, comme on le devine, ne savait pas un mol d'histoire, de géographie, de physique, et de
toutes les sciences qu'on ignore d'ordinaire dans celte condition. La Bible et uu livre de
cautiques faisaient, pendant ses longues années de souffrance, son unique lecture. Quant à
sa moralité, elle était sans reproche. Pieuse , mais sans affectation , elle avail coutume de ,
rendre grâce à Dieu de la résignation qu'il lui donnait dans la douleur, ainsi qu'on peut le
voir par les vers suivants qu'elle écrivait dans son sommeil :
« Dieu puissant, que ta miséricorde est grande! Tu m'as envoyé la foi et l'amour , mes
» seules forces dans l'excès de mes maux. Dans Kmuil de mes angoisses, je m'étais laissée
» aller jusqu'à souhaiter le repos dans une mort prochaine, lorsque la foi est venue, éner-
» gique et profonde, lorsque l'espérance est venue et l'amour éternel . pour clore mes
1- paupières terrestres. 0 volupté! mes membres gisent morts, et dans mon être intérieur
)■ une lumière flambe, une lumière que nul dans la vie réelle ne connaît. Une lumière?
» Non, une illumination divine! >>
>' Il lui arrivait aussi, mais cela seulement lorsque les soufirances devenaient plus
cruelles et dans le paroxysme de l'état magnétique, de composer des prières en vers. En
voici une qui m'a paru digne d'être citée :
« Père, exauce-moi. exauce ma prière ardente ! Père, je t'invoque, ne laisse pas mourir
» ton enfant! Vois ma douleur, mes larmes; souûle-moi l'espérance dans le cœur, apaise
» mon désir languissant. Père, je ne le laisse pas. bien que la maladie et la douleur me
» consument, et que la lumière du |)rintcmps ne l)rille plus pour moi qu'à travers un nuage
1' de larmes.»
)■ Comme à celle époque je m'occupais déjà de i)oésie, la première idée qui dut naître
fut que la visionnaire avait reçu de mon influence magnétique l'inoculation de ce talent,
opinion du reste assez vraisemblable , et de la(]uelle je me serais rangé, si un fait plus
puissant que toutes les inductions n'était venu la contredire. Frcdérique avail en elle le
EIS ALLEMAGINE. 47ï>
(ion pocliquo :ivanl ni<'mo de m'avoir jamais rcncoiilrc. L'état magnétique développo dans
l'être intérieur la force de rimer (1), de voir et de guérir.
» Longtemps avant qu'on l'eût amenée ici, la terre avec ses habitants n'était déjà plus
rien pour elle. Pauvre femme! il lui fallait ce que nul mortel ne pouvait lui donner, d'au-
tres cieux , une autre atmosphère, d'autres substances ; elle appartenait à un monde invi-
sible elle- même à moitié esprit, elle appartenait à cet état qui succède à la mort et qui dès
ce monde était le sien.
» Si l'affection eût été prise à temps, peut-être aurait-on pu rendre celte malheureuse
créature aux conditions de la vie humaine ; mais, lorsqu'elle me tomba dans les mains, cinq
ans avaient déjà passé sur son organisation maladive et brisée, cinq ans d'épreuves dou-
loureuses, d'émotions incessantes, d'ébranlements surnaturels, et la vie magnétique avait
pris son pli. Cependant, à force de soins assidus et de ménagements, j'étais parvenu à ra-
mener au plus haut degré , dans son être intérieur, l'harmonie et la lucidité. Elle vécut
à Weinsberg, ainsi qu'elle avait coutume de le dire, les jours les plus heureux de sa vie
spirituelle, et la trace lumineuse de son apparition parmi nous ne s'effacera jamais.
« Son corps n'était guère pour elle qu'un voile transparent jeté autour de son esprit.
Elle était petite, elle avait les traits du visage orientaux, et ses yeux, à travers de longs cils
épais et noirs, dardaient le regard perçant des visionnaires. Fleur du soleil qui ne vivait
que de rayons!
» Frédérique avait dans le monde invisible un gardien mystérieux, chose du reste assez
commune à tous les somnambules ainsi qu'aux êtres qui vivent beaucoup de la vie inté-
rieure. Socrate, Plotin, Hiéron, Cardan. Paracelse et tant d'autres dont le nom m'échappe,
entretenaient commerce avec un esprit familier. « On en viendra un jour à démontrer,
« dit Kant dans ses Béues d'un Visionnaire , que l'âme humaine vit, dès cette existence,
» en une communauté étroite, indissoluble , avec les natures immatérielles du monde des
•' esprits, que ce monde agit sur le nôtre et lui communique des impressions profondes
>• dont l'homme n'a point conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui. » J'avais
dans ma maison une servante auprès de laquelle Frédérique voyait toujours flotter le
spectre lumineux d'un enfant de douze ans environ ; j'interrogeai cette fdle pour savoir si
elle avait jamais eu quelqu'un de cet âge dans sa parenté, elle me répondit que non, et quel-
ques jours après m'avoua qu'en y réfléchissant, elle s'était souvenue d'un petit frère mort à
trois ans et qui tout juste en aurait eu douze alors. »
Plus loin, dans le second volume, la visionnaire de Kerner explique ainsi cette
singulière croissance û'outrc-tomhe :
" J'interrogeai une fois l'esprit et lui demandai si véritablement on pouvait grandir
>' encore après la mort, (^omme semblaient l'indiquer différentes apparitions d'êtres enlevés
» à la vie dès leur première enfance et que je retrouvais avec la taille et le développement
•' d'un âge plus avancé. Et l'esprit me répondit : Oui, lorsqu'il arrive à un être de quitter
» la terre avant d'avoir atteint sa croissance complémentaire. L'âme se forme alors peu à
» peu une enveloppe qui grandit ensuite jusqu'au volume qu'elle aurait eu ici-bas. Celle
« enveloppe est, d'ordinaire, chez les enfants d'une transparence lumineuse et semblable
» au corps des saints. «
Suivent les théories inystiqucs de la visionnaire sur cette croissance uUcrieurc :
•i L'âme d'un enfant, arrêtée avant sa croissance, doit nécessairement se développer
an delà de celle vie, d'abord parce qu'elle est en état de pureté, ensuite parce que la force
(l) Rimer dans le sens de dichlen, avec plus d'extension créatrice que notre langue n'en
accorde au mot. Avant Kerner, le symbolisme aniiquen'a-t-il pas fait d'Apollon le dieu des
poètes, des visionnaires cl des médecins?
iîTG DE LA POESIE LYRIQUE
plastique de l'esprit des nerfs n'a pu encore, dans un enfant, atteindre son type qui est
d'être parallèle à l'âme.
» Celte faculté de converser avec les esprits était commune à la plupart des membres
de la famille de Frédérique; son frère surtout l'avait, bien qu'à un moindre degré et sans
qu'on pût remarquer chez lui les phénomènes cataleptiques qui se manifestaient chez la
visionnaire. Ainsi je l'ai souvent entendu raconter plusieurs apparitions simultanées qui
l'avaient frappé avec sa sœur. Un jour, comme nous causions, il s'interrompit tout à coup
en s'écriant : « Silence! un esprit vient de traverser cette chambre pour se rendre chez ma
» sœur. » Et presque au même instant, nous entendîmes Frédérique qui s'entretenait avec
le fantôme.
n Les personnes qui veillaient dans la chambre de Frédérique, lorsqu'une apparition
survenait, en avaient le sentiment par des rêves étranges, dont elles parlaient le lendemain.
Chez d'autres, la venue des esprits excitait un malaise général, une suffocation, parfois des
tiraillements dans l'épigastre qui allaient jusqu'à d'effrayantes syncopes. — Frédérique pré-
tendait aussi qu'aux organisations nerveuses qui recherchent le commerce des esprits
l'hiver est un temps plus favorable que l'été, l'homme vivant davantage en lui-même pen-
dant l'hiver, et concentrant dans le foyer intérieur des facultés qu'il dissémine aux beaux
jours. Une chose certaine, c'est que la vie tellurique domine alors, et que l'époque des
apparitions date surtout du solstice d'hiver, solstitimn hiemale. De là, dans les livres saints,
le sens mystique de l'A vent, et de ces douze nuits, à partir de Noël jusqu'au 6 janvier,
qu'on désigne comme la période que les esprits affectionnent.
» La plupart du temps, ces esprits menaient avec eux des bruits appréciables aux
oreilles des personnes qui se trouvaient là par hasard. C'étaient d'ordinaire comme de
petits coups secs frappés sur la muraille, les tables ou le bois du lit. Tantôt on croyait
entendre des pas sur le carreau, tantôt vous eussiez dit le tâtonnement d'un animal, le
])ruissement d'une feuille de papier, le roulement d'une boule. Par instants c'était comme
un bruit de sable qu'on tamise ou de cailloux qu'on jette, bruit qui ne laissait point d'être
accompagné d'effet ; une fois entre autres, d'énormes plâtras se détachèrent du plafond
et tombèrent à mes pieds. Il est à remarquer que ces bruits ne s'entendaient pas seule-
ment dans la chambre de la visionnaire, mais dans toute la maison, et principalement dans
mon appartement, qui se trouvait juste à l'étage au-dessus. Tant que durait la rumeur,
Frédérique, d'ordinaire, ne voyait rien; l'apparition ne commençait pour elle qu'un
moment après. Moi-même, je me souviens parfaitement d'avoir vu un esprit à la place
que Frédérique m'indiquait. Je ne dirai pas que j'en aurais pu, comme elle, définir la
figure et les moindres traits ; c'était plutôt pour moi une forme grise et incertaine, une
colonne vaporeuse de la grandeur d'un homme, debout au pied du lit de la visionnaire, et
lui parlant tout bas. .l'appris ensuite par Frédérique que cet esprit la visitait ce jour-là
pour la troisième fois. Consultez les récits des autres visionnaires, et vous serez étonnés
de les voir tous s'accorder avec ce que rapporte la cataleptique de Prevorsl touchant ces
bruits qui d'ordinaire accompagnent les apparitions surnaturelles, et qu'il faut prendre
peut-être pour de malicieuses espiègleries de ces esprits, qui, fort bornés du reste dans
leur manière d'agir sur le monde sensible, s'évertuent à marquer leur présence par
quelque phénomène singulier, chaque fois qu'il leur arrive de forcer les limites de notre
cercle solaire. Frédérique prétendait aussi que plus un esprit est sombre et ténébreux,
plus il possède en lui la faculté de se manifester par le tagage et ces manœuvres fantas-
tiques; car, disait-elle, ils ne peuvent atteindre que par l'esprit des nerfs à des résultats
semblables, et c'est surtout chez les esprits encore peu avancés dans la purification qu'il
domine. Cet esprit des nerfs, invisible aux yeux comme l'air, appartient, en tant que
substance éthérée, aux forces de la nature, à ses forces organiques plutôt que physiques.
L'esprit des nerfscomprend en lui le principe énergique, intense, de l'activité que nous nous
sentons. Nos muscles ne seraient qu'une chair inerte, si la puissance organique de l'esprit
des nerfs ne les poussait à la contraction. La force de résistance que nous développons
lorsqu'il nous arrive de gravir une montagne ou de soulever un fardeau vient en droite
ligne, non pas des muscles, mais de l'esprit des nerfs, qui leur communique son énergie,
EIH ALLEMAGNE, 477
car l'aptiiiido Jes libres à se coiilraclor ne saurait on aucune façon passer pour une force.
A l'instant seulement où l'esprit imprime aux libres la volonté, la force de contraction se
manifeste. Or, tant que nous n'entrons en rapport avec robjcctivit('! que par l'intfîrmédiaire
d'un corps, il est tout simple que l'énergie de cet esprit des nerfs n'éclate que par lui.
(Cependant il pourrait se faire (et c'était la théorie de la visionnaire) qu'à la chute du corps
cette puissance organique supérieure, essentielle, s'unît dans l'air à un principe spirituel,
et parvînt de la sorte à agir sur le monde sensible et la matière, cl par conséquent à pro-
duire des phénomènes ])hysiques du genre de ceux dont nous avons parlé.
j) Voilà par quels arguments je voudraisc'ombaltre les incrédules qui s'étonnent et vous
demandent, le sourire sur les lèvres, comment il peut arriver qu'un esprit ouvre une porte,
soulève un poids et le laisse tomber? Mais j'oubliais que tout ceci n'est qu'illusion, raillerie
et mensonge, que Frédérique n'était qu'une aventurière, et que je ne suis, moi, qu'un
imposleiM'! .l'ai visité Frédérique plus de trois mille fois, j'ai passé des heures, des jours
entiers à son chevet, j'ai connu ses parents, ses amis, toutes ses relations dans ce monde,
elle a vécu sous mes yeux les trois dernières années de sa malheureuse existence, elle est
morte dans mes bras, et des gens qui ne l'ont jamais ni visitée, ni vue, des gens qui parlent
d'elle comme l'aveugle des couleurs, vont crier ensuite au mensonge, à l'imposture !
» Frédérique ne parlait jamais de ces apparitions sans y avoir été poussée; il fallait la
supplier, insister vivement. Quand elle cédait, c'était plutôt par grâce pour moi et les per-
sonnes que je lui amenais, et je dois dire qu'elle le faisait alors avec une simplicité, une
persuasion intérieure, auxquelles ne résistaient pas les plus incrédules. Elle se sentait sou-
vent si affligée de ce don surnaturel (à cause des bruits calomnieux qu'il éveillait de toutes
parts), qu'elle ne se lassait pas de prier Dieu de le lui retirer. Dans une lettre qu'elle écri-
vait à un ami se trouve ce passage ; « Hélas! que ne suis-je en état d'empêcher que ces
esprits s'occupent de moi et me visitent! Mon état s'allégerait de beaucoup si je pouvais les
éloigner, ou seulement savoir que d'autres en ont la révélation, ce que je ne souhaite à
persoime. Dieu m'en garde! Il y a des moments où je me sens si seule, si abandonnée, si
méconnue de tous les côtés, que je voudrais mourir; cependant je me dis que c'est la
volonté du Seigneur, et je me tais. »
« Si l'on pesait les avantages et les préjudices qui peuvent résulter d'une organisation
» douée de la faculté double de vivre à la l'ois dans ce monde visible et dans l'autre, dit
» Kant à peu près dans le même sens (1), on verrait que c'est là un présent du ciel qui
» ressemble assez à celui dont Junon voulut doter le vieux Tirésias qu'elle rendit aveugle
» afin de lui octroyer le don de prophétie ! »
« Quiconque s'approchait de Frédérique trouvait en elle une conscience religieuse el
pure. Le merveilleux s'exhalait de sa bouche avec simplicité, naïveté, candeur, sans qu'elle ail
jamais cherché à éveiller le moins du monde l'intérêt ou la curiosité. Elle disait ce qu'elle
voyait, ce qu'elle entendait; on allait au fond de la chose, el la chose était vraie. .le ne citerai
ni deux ni vingt témoins à l'appui de ce que j'avance, mais tous ceux qui l'ont connue
'ici (2).
(1) Kant, Traumcn eines Geistersehers.
(2) Rappelons ici les paroles de Strauss, l'auteur de la Vie de Jésus : « Kcrner me reçut,
selon son habitude, avec une bonté paternelle, et ne larda pas à me présenter à la visionnaire,
qui reposait dans une chambre au rez-de-chaussée de sa maison. Peu après, la visionnaire
tomba dans un sommeil magnétique. J'eus ainsi pour la première fois le spectacle de cet
état merveilleux, et, je puis le dire, dans sa plus pure et sa plus belle manifestation.
C'était un visage d'une expression soutfraïue, mais élevée et tendre, et comme inondé d'un
rayonnement céleste; une langue pure, mesurée, solennelle, musicale, une sorte de réci-
tatif; une abondance de sentiments qui débordaient, et qu'on aurait pu comparer à des
bandes de nuées, tantôt lumineuses, tantôt sombres, glissant au-dessus de l'âme, ou bien
encore à des brises mélancoliques ou sereines s'engoullranldans les cordes d'une merveilleuse
harpe éolienne. A cet appareil surnaturel, aussi bien qu'à ces longs entretiens poursuivis
avec des esprits invisibles, bienheureux ou réprouvés, il n'y avait point à en douter, nous
478 I>E LA POESIE LYRIQUE
» Jamais je n'ai surpris eu elle aucun désir de convaincre les gens de la réalité de ses
apparitions. « Une semblable croyance, disait-elle souvent, n'importe nullement à la reli-
» gion, et l'homme n'en a pas besoin pour croire en Dieu. Il me suffit de garder pour moi
>' cette conviction profonde, je n'ai que faire d'y vouloir convertir les hommes, et quand
» ils appellent hallucination, illusion, délire, celte vie spirituelle à laquelle j'assiste, je me
» soumets et les laisse dire. Par malheur, ma vie a été faite ainsi, que je plonge dans ce
» monde invisible, et que lui plonge en moi, et que je suis seule à prendre part à cette
» existence surnaturelle à laquelle nul ne veut croire, car rien ne s'efface plus vite du
» cerveau de l'homme que l'idée de ces sortes d'apparitions et de fantômes. Je le sais par
» ma propre expérience, car il m'arrivait ainsi dans le commencement. »
Il n'est pas en effet d'impression que le tumulte de la vie dissipe plus rapide-
ment. « Ces impressions, dit Novalis, provoquent, au moment même où elles nous
affectent, une inspiration soudaine, une sorte d'état magnétique qui, une fois éva-
noui, le rapport ayant cessé, laisse le cerveau, instantanément ébranlé, rentrer dans
ses anciens droits et reprendre son miroir analytique au point que nous finissons
par nous persuader que nous avons été les jouets d'une illusion. «
Nous ne suivrons pas le docteur dans l'appréciation des diiTérents eûets produits
par les substances physiques sur le sujet soumis à ses observations, non plus que
dans les définitions du cercle solaire et du cercle vital. Nous aimons mieux ren-
voyer le lecteur à ce livre singulier, un des plus étranges, et, nous pouvons le dire,
des plus consciencieusement élaborés qu'on ait jamais produits en pareille matière.
Mais qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant à cette langue mystérieuse à
laquelle, au dire de Kerner, la cataleptique de Prevorst revenait sans cesse dans
ses extases, et dont presque tous les êtres qui ont vécu de la seconde vie, Jacob
Bôhm, par exemple, et tant d'autres inspirés et visionnaires, ont toujours paru si
puissamment préoccupés.
« Frédérique parlait, dans son demi-sommeil, une langue bizarre qui semblait avoir
quelque rapport avec les langues orientales. Elle disait que cette langue était en elle de
nature, que tout homme en avait, au plus intime de son être, la tradition innée , et
«lu'elle se rapprochait de celle qu'on parlait au temps de Jacob. Celte langue avait son
foyer dans les nombres intérieurs de l'homme, et chez elle les verbes fondamentaux de
l'existence tanl intérieure qu'extérieure consistaient dans leschiffres 10 et 17. Celte langue
était en outre sonore, et dans ses expressions très-conséquente, de sorte qu'en s'y appli-
quant un peu, on arrivait insensiblement à la comprendre. Frédérique disait souvent que
cette langue était la seule qui rendît ses sensations les plus intimes, et qu'elle ne pouvait
exprimer quoi que ce soit en allemand sans l'avoir d'avance traduit de celte langue inté-
rieure. Elle pensait dans cette langue, mais pas avec la tète, car cette langue semblait
monter des profondeurs d'elle-même. Aussi, lorsqu'il se présentait des noms , des qualités
(]ui manquaient dans celte langue, éprouvait-elle les plus grandes difficultés, au point de
renoncer souvent à les rendre. Elle ne parlait et n'écrivait dans cette langue qu'à l'étal de
(lemi-soinmeil : pendant la veille, il n'en restait plus trace; mais aussi, chaque fois qu'elle
étions en présence d'une véritable visionnaire, nous avions devant nous un être ayant com-
merce avec un monde supérieur. Cependant Kerner me proposa de me mettre en rapport
magnétique avec elle; je ne me souviens pas d'avoir jamais senti une impression sem-
blable depuis que j'existe. Persuadé comme je l'étais qu'aussitôt que ma main se poserait
tians la sienne, toute ma pensée, tout mon êlre lui seraient ouverts, et cela sans retour,
lors même qu'il y aurait en moi quelque chose qu'il m'importerait de dérober, il me
sembla, lorsque je lui tendis la main, qu'on m'ôtait la planche de dessous les pieds et que
j 'allais m'abîmer dans le vide. >•
EN yiLLEMAGNE. 479
('crivail, lo sens des mois lui redeveiiail clair, el jamais clh; ne scdéinculaitdaiis son style.
Voiilait-ori lui enlondro noniiucr une chose dans celle langue, sans qu'elle lut disposée à le
l'aire de son i)ropre niouvenieul, il sullisait alors d(! la lui j)résenler, cl le mol se dégageait
de. son sein. « Ce mol, disail-ello ensuile, a C(!l avanlage sur le nom vulgaire, (|u'il conlienl
" en lui l'expression des |)ro|)riélés el de la valeur de la chose. » Ainsi, les noms (|u'(!llo
donnait aux gens dans celUî langue intérieure résumaient prc^sipie toujours leur nature. Les
philologueslrouvaientdans cette langue des rai)ports non é(iuivoques avec le cophte, l'hébreu,
l'arabe el l'égjplien. Les caractères de cette langue; s'alliaient toujours pour Krédéri(|ue à
des nombres. « Si je nu; sers de celle langue intérieure, disait-elle, sans que ce soit poui'
» exprimer qu('l(|ueclK)sc de profond et qiû m'affecte sensiblement, je me passe de chillres,
>> niaisalorsilmcfaul plus de mots el de. crochets . Le mot qu(!Jen'alTermis pas d'un chiffre
-> est pour moi (Finie médiocre importance, il exprime bien ce que je veux dire, mais sans
» aucune signilication profonde. Le nom de Dieu, par exemple, me paraît incomplel, à
" moins cpie les chilVres ne l'accompagnent, car alors seulement il me représente Dieu dans
» tout son être, il semble que les chiffres illuminent le verbe el vous conduisent dans ses
» profondeurs. Les nombres sans caractères me sont au fond plus sacrés que les mots.
» Dans les circonstances insignifiantes, on n'emploie pas les nombres, mais je sens que je
» n'aurai jamais d'inie chose une idée complète, harmonieuse, si je ne les associe aux
» caractères. » Niera-t-on mainlenant qu'il y ait dans ces vagues ressentiments de la vision-
naire, de cette humble lille qui n'a jamais rien appris, rien étudié, rien lu, une analogie
mystérieuse avec les systèmes numériques des temps primitifs, avec ces nombres sacrés
qu'on rencontre si souvent au livre de Moïse, 3, 7, 40, par exemple, et dont les prophètes
se servent dans leurs combinaisons faliditjues, Daniel, entre autres, dans son ère mystique
des soixaute-dix semaines? Et sans parler ici des traditions génésiaques, toutes pleines
de celle langue intérieure, algébrique, qui se retrouve en partie chez les visionnaires,
comment ne pas être frappé des rapports presque immédiats qui existent entre celte
mystique el les systèmes de Pythagore cl de Platon? « L'âme est immortelle, dit Platon,
» el elle a un principe arithmétique, de même que le corps un principe géométrique. »
Ainsi, il'après Platon, la connaissance des nombres est indispensable à la recherche du bon
el du beau. Heureux, selon lui, l'homme (jui comprend les nombres et reconnaîl l'inlluence
lonte puissante du pair et de l'impair sur la production el les forces des êtres! — Sans ce
présent de la Divinité, dit-il, on ne connaît ni la nature humaine, ni ce qu'elle a de divin
el de périssable, ni la vraie religion. Les nombres sont les causes de l'harmonie du monde
el de la production de toutes choses. Celui que son nombre abandonne perd toute commu-
nauté avec le bien el devient la proie des anomalies. — • Et voilà pres(|ue mot pour mot le
texte de notre visionnaire, qui n'a pas même de sa vie entendu prononcer le nom du philo-
sophe grec. La doctrine pythagoricicmie donne les nombres pour aliments à toute chose,
à toute science; Pythagore applique les noudjres au monde invisible el dcnoue par là plus
d'une énigme impénéirable à l'arithmétique moderne. Qu'on essaie aussi de comparer à
SCS théories les révélations de Frédérique. «
La plupart des ilkuninés ont pressonli celle loi iny.sliqne des nombres dans la
nature. Les nombres, dit Saint-Martin, ne sont que la Iraducliou des vérités donl
le texte fondamental repose en Dieu dans rhoniiue et dans la nature. El Novalis :
« Il est plus que vraisemblable qu'il y a dans la nalure une mystique des nombres ;
» tout n'est-il pas rempli d'ordre, de symétrie, de rapport et de connexion? »
Autre part Kerner voit dans ce travail de l'état magnétique un ell'ort [tour re-
trouver la langue primitive, cette langue dont notre àme aurait désormais perdu le
secret :
« L'Orient est le berceau de l'humanité; les langues (pi'on y parle sont h-s restes plus
ou moins corrompus cl tronqués de la langue origintille de l'homme déchu. Quelle aulie
explication donnera ces mots hébreux et chaldéens balbutiés par la visionnaire en extase?
480 DE LA POÉSIE LYRIQUE EN ALLEMAGNE.
« Notre langage moderne, sonore, mais de peu d'expression, disait une autre somnambule,
» est impuissant à traduire les sensations de l'être intérieur. » Ainsi, jamais vous ne verrez
un individu, en étal de catalepsie, se servir de titres conventionnels et de certaines formules
en usage dans le monde , dire vous, par exemple , à qui que ce soit. « J'aimerais mieux
« mourir, s'écriait un jour Frédérique dans son sommeil, que d'apostropher quelqu'un
» autrement qu'en lui disant tu. »
Nous nous sommes égaré bien longtemps sur les traces de la visionnaire de
Kerner ; peut-être nous pardonnerail-on ces éludes si l'on savait par quelles grada-
tions nous y avons été amené. En sortant des steppes arides de Kant, on aime par-
fois h côtoyer les plaines quelque peu luxuriantes de la philosophie de la nature, à
se perdre, ne fûl-ce que pour un temps, à travers les grands bois mystérieux de
Jacob Bohui. Il arrive un moment alors où, la contemplation intellectuelle ne suf-
fisant plus, on en vient à recourir au regard surnaturel du visionnaire, à ce coup
d'œil qui plonge au sein de la Divinité et dans les profondeurs de la nature ; on
mettrait volontiers Jacob Bohm au-dessus de Schelling, et pour Kant, peu s'en faut
(ju'on ne le prenne en pitié, tant on a de peine à comprendre, dans cette passion
pour la philosophie du sentiment, comment il se fait qu'on ait besoin de tant d'ar-
tifices et de détours méticuleux pour arriver à la connaissance des choses, lorsqu'il
est si facile d'entrer en rapport immédiat avec la vérité. Qui de nous n'a traversé
une semblable crise? Je ne terminerai pas cependant sans reprocher à Kerner le
formalisme philosophique adopté par lui dans ce livre, ce ton de sectaire qui trop
souvent tourne à l'aigreur. On aimerait plus de laisser-aller et d'abandon dans
ces transcendantes hypothèses, plus de cet illuminisme poétique, de cette sérénité
d'âme qu'on respire dans un ouvrage antérieur et par lequel il préludait à la Vi-
sionnaire, je veux parler de son Histoire de deux somnambules, divagation char-
mante où sont touchés, mais avec une grâce tout aimable et non prétentieuse, ces
mystères d'un monde invisible érigés depuis en articles de foi, où l'hypothèse de-
venue dogmatique flotte encore dans celte vapeur rose et nébuleuse de l'étoile du
matin et de la poésie. D'ailleurs, sans révoquer en doute le moins du monde la sin-
cérité de la visionnaire de Prevorst, sans mettre en cause l'autorité de la parole de
Kerner, n'y aura-t-il pas toujours, contre ces phénomènes d'un monde surnaturel
envahissant le nôtre, un argument bien fort dans le fait éternellement contestable
de l'objectivité des apparitions?
Nous avons étudié Kerner le visionnaire, le spiritualiste transcendant, le mj-s-
tique un peu disciple de Van Helmont et de Swedenborg ; il nous reste maintenant
à connaître à fond le poète. C'est de quoi nous nous occuperons dans un prochain
article. Revenons au véritable sujet de ces études, rentrons à pleines voiles dans
la poésie; en sommes-nous donc sorti?
Henri Bi.aze.
QUESTION
ANGLO-CHINOISE
Î.£TTRES DE CHINE.
N" IL
Je vous ai dit, monsieur, dans ma première lettre, quelle est mon opinion sur la
portée morale et politique de la guerre anglo-chinoise. J'entrerai aujourd'hui dans
quelques détails sur les événements qui se sont passés depuis le commencement de
la crise. Quelques-uns de ces détails vous ont été donnés par les journaux ; mais,
en revenant sur des faits déjà connus, j'ai pris soin de les coordonner, de les ras-
sembler dans une narration rapide.
Le 10 mars 1839, le commissaire impérial Lin arriva à Canton. Avant même
de se rendre dans cette ville, il avait donné l'ordre d'arrêter un certain nombre
d'officiers, de soldats et d'agents de police. Il voulait dès lors faire pressentir quelle
serait la ligne de conduite qu'il se proposait de suivre. Peu après son arrivée, les
hanistes demandaient aux étrangers un état de leurs armes offensives et défensives.
Le 18 mars parut la première proclamation de Lin; elle était telle qu'elle dut
alarmer singulièrement la population étrangère de Canton : c'était la première
fois que la menace était aussi directe et aussi formelle. On sentit que le gouverne-
ment chinois abandonnait à la fin son système de temporisation et de dédaigneuse
bonté. Dans cette proclamation. Lin fait une pompeuse énumération des faveurs
48^ LETTRES ne CUI^E.
prodiguées par la céleste dynastie aux étrangers; il leur reproche leur ingralilude,
il annonce qu'il est revêtu de pouvoirs irresponsables. « Mais, dit-il, je me rappelle
que vous êtes des hommes venus de contrées lointaines, et que jusqu'à présent vous
n'avez pas connu toute la sévérité de nos lois. Aujourd'hui je vous les explique clai-
rement, ne voulant pas vous égorger sans vous avoir préalablement bien el dûment
avertis. » Il somme alors les étrangers de délivrer aux officiers du gouvernement
tout l'opium qu'ils ont en leur possession :ou n'en doit pas soustraire un seul atome.
Ensuite, les étrangers devront signer un document par lequel ils s'obligeront à dé-
fendre à leurs navires d'ap[)orter de l'opium en Chine, sous peine de voir tout leur
chargement conGsqué et l'équipage mis à mort. « Mais, ajoute Lin, si vous ne vous
corrigez pas, et si vous ne vous repentez pas, si le gain continue à être votre seul
objet, alors ce n'est pas seulement par la majestueuse présence de nos troupes et
de nos immenses forces de terre et d'eau que nous pourrons vous faire disparaître
de la surface de la terre; nous n'aurons qu'à dire au bas peuple de se lever, et le
bas peuple suffira pour vous exterminer. »
C'était là, il faut l'avouer, une menace atroce et dont on chercherait en vain un
exemple dans les annales des nations civilisées; mais nous sommes en Chine, dans
un pays dont tontes les idées sont opposées aux nôtres. Ne croyez pas, d'ailleurs,
que l'intention de Lin fût de pousser les choses jusqu'à une aussi cruelle ex-
trémité.
Toujours est-il que la proclamation du commissaire impérial produisit l'effet qu'il
en attendait. De fréquentes réunions d'étrangers eurent lieu; on y discuta le pour
et le contre sur la livraison de l'opium avec toute l'attention que méritait un sujet
si important.
Le 19 mars parut un éditdu Jioppo (directeur delà douane) défendant aux étran-
gers de quitter Canton pour descendre à Macao pendant le séjour du commissaire
impérial à Canton, et jusqu'à ce que l'affaire de l'opium fût terminée. Lin voulait
ainsi retenir tous les étrangers sous le coup de sa menace; il craignait qu'ils n'a-
bandonnassent leurs propriétés de Canton entre ses mains pour sauver leur opium,
dont il savait que la plus grande partie étaità bord des navires entreposeurs mouillés
à Linlin.
Les négociations qui précédèrent la livraison de l'opium durèrent plusieurs jours,
pendant lesquels on vit se succéder de nombreux incidents. Howqua, le chef des
hanistes, et un autre de ses confrères se présentèrent devant la chambre de com-
merce une chaîne au cou, et annonçant que, si l'opium n'était pas livré le lendemain
malin, ils seraient décapités sans miséricorde. En même temps, un officier du com-
missaire impérial vint signifier à M. L. Dent, un des principaux et des plus hono-
rables négociants anglais, l'ordre de paraître devant son excellence. M. Dent, après
avoir pris l'opinion des autorités étrangères et de ses compatriotes, dut trouver plus
d'un motif à faire valoir pour ne pas se rendre à l'injonction du commissaire im-
périal.
Le 2i mars, M. Elliot, apprenant le danger qui menaçait ses compatriotes, vint
de Macao à Canton, poursuivi jusqu'au seuil du consulat anglais par les bateaux du
gouvernement chinois. Le pavillon britannique fut immédiatement arboré, et les
étrangers se réunirent de nouveau dans la salle du consulat d'Angleterre. Là,
M. Elliot énuméra les diverses raisons par lesquelles il cessait d'avoir confiance dans
la justice et la modération du gouvernement chinois. Ces raisons étaient évidentes
depuis longtemps. L'exécution d'un vendeur d'o[>ium devant les factoreries avait été
LETTUES DE CHINE. iQô
un aveilisseiuent assez direct. Los nouvelles mesures et les uienaces de Lin de-
vaient suffire d'ailleurs pour asseoir les convictions de tous à cet égard. M. Elliot
termina son allocution en suppliant les étrangers, de quelque nation qu'ils fussent,
de se considérer comme ne formant plus qu'une seule famille. Il leur dit que dé-
sormais ils ne devaient plus avoir qu'une seule volonté, celle de résister avec mo-
dération et sagesse aux mesures d'intimidation par lesquelles le commissaire im-
périal voulait les obliger à faire des concessions inadmissibles.
Le soir du même jour, les domestiques chinois reçurent l'ordre de quitter les
factoreries, et il fut défendu aux habitants de vendre des provisions aux étrangers,
de quelque nature qu'elles fussent. Les hommes de peine des divers Iwihjs (maga-
sins chinois), armés de boucliers, d'épées, de lances et de massues, et un détache-
ment de troupes occupèrent la place devant les factoreries. Une ligne formidable de
bateaux s'amarra le long du quai.
Le 23 et le 20, les Chinois s'emparèrent de toutes les embarcations étrangères
et les Irainèrent jusqu'au milieu de la place. Le commissaire Lin prenait ses me-
sures en homme qui ne veut pas laisser échapper sa proie. Les étrangers (et, avec
eux, le surintendant anglais et le consul américain) furent dès lors prisonniers à
Canton. Les mesures adoptées par Lin étant considérées aujourd'hui comme le prin-
cipal motif de la guerre, il est nécessaire que j'entre à ce sujet dans quelques détails.
Lin publia, le 26 mars, une curieuse proclamation pour recommander aux étran-
gers la livraison de l'opium. Cette proclamation est divisée en quatre points, dont
chacun est traité très-longuement :
u 1" Vous devez vous hâter de livrer l'opium, en vertu de la raison que le ciel a
donnée à chacun de nous.
1. 2" Vous devez livrer l'opium immédiatement, en vertu de l'obéissance que vous
devez aux lois du pays.
1 3" Vous devez livrer l'opium immédiatement, en vertu de vos sentiments comme
hommes.
3 4° Vous devez livrer l'opium immédiatement, parce que vous ne pouvez faire
autrement. »
Le 27 mars au malin parut une circulaire de M. Elliot aux sujets anglais rési-
dant ou plutôt emprisonnés à Canton. Les journées précédentes avaient porté con-
seil; on sentait que l'obéissance était devenue une nécessité. Celte circulaire élanl
la pièce principale à l'appui des réclamations des négociants qui, à la requête du
plénipotentiaire anglais, délivrèrent leur opium, je vais en donner une traduction
complète :
CIRCULAIKE AUX SUJETS ANGLAIS.
« Nous, Charles Elliot, surintendant en chef du commerce et des sujets anglais
en Chine, aujourd'hui forcément retenu par le gouvernement de cette province,
conjointement avec les négociants de ma nation et ceux des autres nations qui ont
ici des établissements, manquant de toute nourriture, privés de nos domestiques
et sans communication avec nos pays respectifs (malgré ma demande officielle d'être
mis en liberté pour pouvoir agir sans contrainte), avons actuellement reçu l'ordre
du haut commissaire, transmis directement à nous, sous le sceau des honorables
officiers de la ville, de livrer entre ses mains tout l'opium possédé par mes com-
patriotes.
484 LETTRES DE CIIIISE.
» En conséquence, nous, ledit surintendant en chef, ainsi forcé par des raisons
importantes et qui intéressent la vie et la liberté de tous les étrangers qui sont
aujourd'hui présents à Canton, et par d'autres causes non moins graves, nous ordon-
nons à tous les sujets de sa majesté actuellement à Canton, et les requérons, au
nom du gouvernement de sa majesté britannique, de livrer entre nos mains, pour
le service du gouvernement de sa majesté, pour être remis au gouvernement chi-
nois, tout l'opium qui leur appartient, et tout l'opium, propriété anglaise, qui est
sous leur contrôle respectif, de placer sous ma direction immédiate toutes les
embarcations et tous les navires anglais engagés dans le commerce d'opium, et de
m'adresser, sans délai, une note cachetée de tout l'opium, propriété anglaise, qu'ils
possèdent respectivement; et nous, surintendant en chef, nous nous rendons
actuellement, sans réserve et de la manière la plus absolue, responsable nous-
même et au nom du gouvernement de sa majesté britannique, envers tons sujets de
sa majesté et chacun d'ctix, pour la livraison entre nos mains de tout l'opiumpro-
priété anglaise, pour être remis au gouvernement chinois ; et nous, ledit surinten-
dant en chef, prévenons en outre spécialement tous les sujets de sa majesté aujour-
d'hui à Canton, propriétaires d'opium ou chargés de la réalisation d'opium,
propriété de sujets anglais, que s'ils manquent à livrer ledit opium à six heures, ce
jour ou auparavant, nous, ledit surintendant en chef, les prévenons et leur décla-
rons, par les présentes, que le gouvernement de sa majesté sera entièrement libre
de toute espèce de sujétion ou de responsabilité relativement audit opium, pro-
priété anglaise.
» Et il doit être spécialement entendu que la preuve que l'opium est propriété
anglaise, et l'évaluation dudit opium qui me sera livré en vertu de cet avis, seront
déterminées d'après des règles et de la manière qui seront ultérieurement fixées
par le gouvernement de sa majesté.
» Donné, sous notre signature et notre sceau officiel, à Canton, en Chine, le vingt-
septième jour de mars 1859, à six heures du matin.
s L. S. — Signé, Charles Elliot,
» Surintendant en chef du commerce et das sujets anglais en Chine.
" Pour copie conforme,
" Edward Elmslie,
" Secrétaire et trésorier de la surintendance. »
Je ne pousserai pas plus loin cet examen des documents publiés de part et
d'autre pendant les quelques jours qui s'écoulèrent entre l'arrivée de Lin et la
livraison entre ses mains des 20,285 caisses d'opium. La circulaire du capitaine
Elliot exprime l'opinion d'un seul homme. Nous aurons à discuter jusqu'à quel
point le gouvernement anglais peut être engagé par l'acte de son agent.
On a beaucoup blâmé M. Elliot, en Chine et en Angleterre, d'avoir cédé aux
exigences du commissaire impérial, tandis que d'autres personnes ont approuvé
sa conduite. Probablement, une fois le danger passé, et surtout quand la décision
du gouvernement anglais de ne pas faire payer au trésor les traites émises par son
représentant fut connue, on se livra à plus d'une réflexion qui, le 27 mars, eût
paru tout à fait intempestive. Peut-être y a-t-il eu panique, mais il faut avouer que
rarement une panique a été plus justifiable.
LETTRES DE CHINE. 48 i»
Le 20 mars, avant la livraison de ro|)iuni et quand les pourparlers continuaient
encore, l.in, en réponse à une adresse de M. Klliol, dans laquelle celui-ci se plai-
gnait de son eniprisonnenient et de celui des étrangers, semble vouloir se justifier
de cette mesure.
(1 Cette pétition, dit-il, parle d'une vigilance sévère comme d'un véritable em-
prisonnement, ce qui est encore plus risible. Je trouve que, depuis le 18 mars,
jour auquel mes ordres lurent donnés aux étrangers, jusqu'au 2i, époque à laquelle
vous êtes venu à Canton dans un bateau, et, cette même nuit, avez tenté d'enlever
Dent et de vous cacher avec lui, chaque chose est restée comme à l'ordinaire. Ce;
ne lut qu'après votre arrivée que des croiseurs stationnèrent pour examiner et
observer tous ceux qui entraient et sortaient. Quant aux compradorcs (majordomes),
ils sont, de lait, des Chinois traîtres, qui vous auraient suggéré les moyens de vous
cacher et de fuir. Pouvait-on s'abstenir de vous les enlever? Et hier, quand vous
m'avez déclaré quel est le montant de l'opium, je vous ai accordé une récompense
consistant en divers articles de nourriture. Est-ce ainsi qu'on traite jamais des pri-
sonniers? n
Lin montra, pendant tout le temps que dura cette transaction, une énergie,
une fermeté qui eussent fait honneur à un administrateur européen. En vain plu-
.sieurs étrangers réclamèrent-ils leur liberté en représentant qu'ils n'avaient jamais
été engagés dans le commerce de l'opium; il leur répondit qu'il reconnaissait la
justice de leur réclamation, mais qu'il ne pouvait, pour une ou deux exceptions,
compromettre le résultat d'une mesure générale aussi importante ; que ceux qui
n'étaient pas coupables devaient employer tous leurs efforts pour persuader aux
autres que l'obéissance était devenue un devoir.
En même temps que le gouvernement chinois châtiait avec tant de sévérité les
trafiquants d'opium, il cherchait à assurer dans l'avenir la cessation de ce commerce;
il exigeait que les étrangers signassent le contrat dont j'ai parlé, et par lequel ils
s'engageaient, sous des peines sévères, à empêcher l'importation de l'opium en
Chine. Les consuls américain et hollandais furent appelés devant le kwmtfi-choo-foo
(préfet de Canton), qui mit en œuvre toutes les ruses que peut fournir le langage
(et Dieu sait que les Chinois pratiquent ces ruses avec une supériorité rare) pour
obtenir qu'ils signassent l'engagement, au nom de leurs concitoyens; mais les
consuls résistèrent courageusement aux insinuations comme aux menaces, alléguant
qu'il n'était pas en leur pouvoir d'engager à un aussi haut degré la responsabilité
de leurs concitoyens.
Déjà, le 27 mars, la corporation anglaise avait fait connaître au commissaire
impérial sa résolution de se conformer aux ordres du gouvernement chinois; elle
s'était solennellement engagée à ne plus faire le commerce d'opium et à renoncer
à toute tentative pour l'introduire en Chine.
Enfin, M. Johnston, second surintendant du commerce anglais en Chine, reçut
la permission de quitter Canton pour aller à Macao et à Linlin, dans le but de
forcer les capitaines des navires stationnant dans ces parages à livrer la quantité
d'opium nécessaire pour compléter les 20,283 caisses promises par M. Elliot. Ce
fut la colombe de l'arche, et les prisonniers, encore sous l'impression de leurs
terreurs passées, attendirent avec impaiience les résultats de son voyage.
Il était douteux que les capitaines des navires stationnés dans les eaux extérieures
de la rivière, à Lintin, à Macao, et complètement à l'abri du danger qui menaçait
leurs compatriotes, voulussent se soumettre à des perles pour lesquelles ils pou-
486 LETTRES DE CHINE.
vaient, en quelque sorte, se considérer comme responsables. Toutefois les ordres
de leurs consignataires, tous emprisonnés à Canton, l'ordre collectif de M. EUiot,
et, plus que tout le reste, un sentiment d'humanité qu'on ne peut assez louer, firent
taire tous les scrupules et toutes les craintes.
Le 5 mai, une grande partie de l'opium ayant été livrée, la permission fut
donnée aux étrangers de quitter Canton, à l'exception de seize d'entre eux qui,
dans l'opinion des autorités chinoises, étaient plus coupables que les autres, quoi-
que plusieurs des prisonniers inscrits sur cette liste de proscription fussent purs
de toute participation au commerce d'opium.
Peu à peu les Chinois se relâchèrent de la rigueur qu'ils avaient déployée contre
les étrangers; ils leur rendirent leurs domestiques, ils leur laissèrent un peu plus
de liberté; enfin, le 12 mai, la permission de s'éloigner du théâtre de leurs souf-
frances fut accordée aux seize prisonniers, avec l'injonction formelle de quitter la
Chine immédiatement.
Le 19 mai, M. Elliot, qui, du reste, n'avait pas voulu quitter Canton avant, que
le dernier de ses compatriotes s'en fût éloigné, publia une proclamation par laquelle
il enjoignait à tous navires anglais, destinés pour Canton, de ne pas s'approcher de
ce port ; il recommandait à tous les capitaines, subrécargues, pilotes et autres,
d'obéir à cet ordre. En y manquant, ils mettraient, disait-il, en danger la vie, la
liberté et la propriété des sujets anglais, ainsi que les intérêts de la couronne, et
compromettraient la justice de leurs réclamations à venir. M. Elliot prévenait, en
outre, les capitaines, subrécargues et pilotes, que toutes réclamations faites pour
dommages soufferts en désobéissance à son ordre seraient repoussées par le gou-
vernement de sa majesté britannique. M. Elliot pensait, sans doute, que, dans la
situation actuelle des affaires, toute relation commerciale ou politique avec le gou-
vernement chinois devait cesser, jusqu'à réception d'ordres ultérieurs du gouver-
nement anglais. Il ne songeait pas que le premier intérêt de l'Angleterre est son
commerce, et que cette mesure, toute justifiable qu'elle fût dans la circonstance où
elle était prise, allait porter à ce grand intérêt national un coup sensible, en met-
tant, pour un temps plus ou moins long, entre les mains des Américains et des
autres nations neutres, l'immense mouvement d'affaires anglaises qui, dans cette
saison surtout, se portent vers la Chine.
Enfin, le 25 mai, M. Elliot annonça publiquement qu'il quitterait Canton le len-
demain, à H heures du matin, engageant à partir avec lui les personnes qui avaient
été retenues jusqu'alors par les ordres du gouvernement chinois.
Avant de s'éloigner, les marchands anglais rédigèrent une adresse qui fut en-
voyée à lord Palmerston; ils rendaient compte au ministre des affaires étrangères
des événements qui venaient d'avoir lieu, demandant, pour le commerce anglais
en Chine, la haute protection du gouvernement. Cette adresse se terminait ainsi :
0 En résumé, il ne nous reste qu'à faire sentir à votre excellence et au gouverne-
ment de sa majesté combien il est important que la justice de nos réclamations
au sujet de l'opium que nous avons livré pour le service de sa majesté, soit immé-
diatement reconnue, et la nécessité absolue et pressante d'asseoir le commerce gé-
néral des sujets anglais en Chine sur des bases sûres et permanentes. »
Le A juin, les 20,283 caisses d'opium, livrées par le surintendant anglais, furent
vidées dans une immense fosse et mêlées avec de la chaux vive, sous les yeux de Lin.
du gouverneur et du sous-gouverneur de Canton et des principales autorités. En ce
jour fut consumée une valeur de 12 à 15 millions de francs de propriété anglaise.
LETTRES DE CHINE. 487
La condiiito île l.iii lui Iiautenienl approuvée à Pékin : il fut nommé gouverneur
tJes deux itrovinces (llioekeang et Keang-lce, le gouvernement le plus important d(ï
l'empire après celui de Peehele, dans la circonscription duquel est Pékin. Ainsi
finit le premier acte d'un drame dont personne, jusqu'à ce jour, ne peut deviner le
dénoûmcnt.
Avant d'aller plus loin.il n'est peut-être pas inutile de placer ici quelques observa-
lions sur le refus du gouvernement anglais de ralilier les dispositions prises par le ca-
pitaine Elliol, lors de la livraison faite à cet agent des 20.283 caisses d'opium. La
(piestion peut être considérée sous deux points de vue. Le gouvernement anglais csl-il
responsable des actes do son agent? M. Elliot tenait son autorité directement du gou-
vernement anglais; il était surintendant du commerce britannique en Chine, ce qui
équivalait à peu près au titre de consul-général. Les sujets anglais lui devaient ils
obéissance dans une circonstance qui intéressait si hautement toute la communauté?
En répondant affirmativement à ces deux questions, on pourrait regarder la respon-
sabilité du gouvernement anglais comme compromise ; le capitaine Elliot avait exigé
la livraison de tout l'opium existant à Canton, il avait demandé cet opium pour le
service de sa majesté britannique, etcomme devant être remis au gouvernement
chinois. L'honneur du gouvernement anglais paraîtrait intéressé au paiement de la
dette contractée en son nom par le surintendant anglais. Mais, si l'on considère
que le commerce d'opium est un commerce de contrebande, toujours exposé à
mille dangers, dont le plus imminent est la saisie de la marchandise ; que, dans un
trafic de cette nature, toutes les chances doivent être habilement calculées; qu'en
payant les traites émises par le capitaine Elliot, le gouvernement anglais semble-
rait admettre qu'il considère le commerce d'opium comme un commerce légal, et
qu'en suivant une pareille marche, il serait difficile de calculer jusqu'où pourrait
s'étendre la responsabilité qu'il assumerait; si on considère, en outre, que chacun,
dans cette occasion, a dû faire un sacrifice pour sauver sa vie, qu'il croyait menacée;
que, si la perle a été plus forte pour quelques négociants anglaisque pour d'autres,
c'est qu'ils étaient engagés plus avant dans un commerce condamné par les lois du
céleste empire, alors on retombe dans le doute. Les propriétaires de l'opium saisi
objectent, pour leur défense, que celte marchandise leur avait été livrée par la
compagnie des Indes, qui en a le monopole; que la compagnie connaît parfaitement
la nature du commerce de l'opium, et l'usage auquel l'opium vendu par elle est
destiné, que ce commerce a été sanctionné par des discussions au parlement. 11 reste
à décider d'abord jusqu'à quel point la compagnie est responsable des marchandises
vendues et livrées par elle à Calcutta et à Bombay, si sa responsabilité ne s'arrête
pas à la livraison, et ensuite si le gouvernement anglais est réellement engagé par
les actes commerciaux de la compagnie des Indes.
Le commerce de l'opium présente un autre argument en sa faveur, et prétend
que le gouvernement anglais, ayant approuvé la conduite du capitaine Elliot, ne
peut refuser .sa sanction aux billets tirés par cet agent. Pour moi, je pense que le
cabinet britannique peut avoir donné son approbation à la conduite politique du
capitaine Elliot, et qu'il peut même avoir reconnu bonne la mesure par laquelle le
surintendant a exigé la livraison de tout l'opium arrivé dans la rivière de Canton,
afin de sauver à la fois la vie des délenteurs de celle marchandi.sc prohibée, et
celle des autres négociants anglais, parmi lesquels plusieurs n'avaient jamais pris
part à ce trafic. Mais de celte api)robalion des actes du ca[)ilaine Elliol, il ne .s'en-
suivrait pas que le cabinet britannique ail dil regarder le paiement des lettres de
488 LETTRES DE CHINE.
change tirées par cet agent comme obligatoire. C'est sous ce point de vue que ce
cabinet a sans doute considéré la question, car il s'est refusé jusqu'à présent à
donner des ordres pour le paiement, par la trésorerie, des dispositions du capitaine
Elliot.
Quant à la légalité des mesures prises par le gouvernement chinois pour protéger
la nation contre l'envahissement d'une drogue pernicieuse, c'est un point que j'ai
déjà traité dans ma première lettre, et je n'y reviendrai pas. Le tableau suivant,
que j'extrais d'un ouvrage anglais de M. Slade sur les événements dont je viens de
parler, ouvrage qui m'a fourni des renseignements précieux, vous fera voir com-
bien cette question devenait importante pour le gouvernement chinois, et com-
bien, d'un autre côté, le commerce d'opium devait offrir d'avantage aux personnes
qui s'y livraient, el même à la compagnie des Indes. Après avoir jeté les yeux sur
ce tableau abrégé, vous ne vous étonnerez plus de la sévérité déployée d'une part,
et de l'obstination si longtemps manifestée de l'autre.
ANNÉES. CAISSES. VALEUR EN FRANCS.
179S. — — 1.070 — — 2,059,750
1800. — — 3,22-i — — 6,206,200
1805. — — 2.131 — — 4,102,175
1810. — — 3.592 — — 6,914,600
1815. — — 2,723 — — 5,241,775
1820. — — 3,.^J91 — — 6,912,675
1825. — — 8,690 — — 18,928,250
1826. — — 10,916 — — 24,123,200
1827. _ __ H. 845 — — 26,059,000
1829. — — 15.542 — — 54,192,400
1832. — — 21.605 — — 53,472,575
1834. _ _ 21,785 — — 53,917,850
1857. — — 31.836 — — 106,170,000
1859. — — 44.000 — — 112,750,000
En 1821, l'opium de Mahva commence à figurer dans les importations en Chine;
les caisses de Malwa importées en 1837 s'élevaient à plus de 18.000, c'est-à-dire
à plus de la moitié de l'importation totale de l'opium.
En 1837, les revenus que la compagnie des Indes, qui a le monopole de la cul-
ture du pavot, retira de la venle de l'opium, s'élevèrent, en augmentant de 30
pour 100 l'évaluation du prix de revient, à 66,425,779 fr., et, en adoptant pour
base l'évaluation ordinaire, à 89,252,512 fr.
Ce revenu est calculé sur la vente de 16,916 cai.sses d'opium vendues en 1837
par la compagnie, et provenant des provinces de Patna et Bénarès. Il faut y ajouter
environ 6.000,000 de fr. produits par un droit de 125 roupies par caisse, prélevé
sur chaque cais.se d'opium de Malwa qui est embarquée à Bombay.
Je n'ai parlé que du bénéfice fait par la compagnie. Il est assez grand pour
justifier la répugnance qu'elle montre à abandonner une branche aussi riche de
revenus. Ce sacrifice deviendrait d'ailleurs inutile, car l'opium de Malwa se trans-
porterait à Damaun et dans les autres comptoirs portugais, d'où il était embarqué
lorsque la compagnie, en élevant les droits de transit, cherchait à monopoliser dans
le port de Bombay comme à CalcuUa les avantages de l'exporlation de la denrée
LETTRES DE CHINE. 489
prohibée. La piochiclion do l'opium de Mahva augmenterait à mesure que dimi-
nuerait celle de l'opium du Hengale. En 1837, l'opium de Malwa introduit en Chine
s'éleva, comme je viens de le dire, à plus de 18,000 caisses : cette quantité dou-
blerait facilement des qu'elle aurait un marché assuré. Il y a bien d'autres terres
encore sous le ciel de l'Inde qui seraient favorables à la culture du pavot. La com-
pagnie peut-elle d'ailleurs se passer de ce revenu? Je ne le crois pas. Or, toutes les
autres raisons se taisent devant celle-là.
Je vous ai parlé, dans ma première lettre, de tous les avantages que le commerce
anglais retire du trafic de l'opium; ils égalent au moins ceux de la compagnie des
Indes. L'abandon du commerce d'opium serait donc pour l'Angleterre une perte
annuelle de 120 ou 130 millions de fr. Ajoutez à celte perte toutes celles qui en
seraient la conséquence, car les diverses branches d'un commerce spécial sont, pour
ainsi dire, solidaires l'une de l'autre; elles se prêtent un mutuel appui, et si l'une
d'elles vient à manquer, toutes les autres doivent presque toujours s'en ressentir.
Ainsi, la vente de l'opium couvre à peu près l'achat des thés que l'Angleterre
exporte annuellement de Chine. Les colons de Bombay et les produits des manu-
factures anglaises, dont la vente réunie s'élève à 70 millions de fr. environ, servent
à payer les autres demandes que l'Angleterre fait à la Chine; mais il reste toujours
un excédant des ventes sur les achats que les navires anglais exportent en argent
sycce. Cet excédant s'élève annuellement à 25 ou 50 millions de fr. Or, il est évident
que, si l'Angleterre n'introduisait plus d'opium en Chine, elle serait obligée, au
lieu d'exporter de l'argent chinois, d'y importer 90 millions d'argent anglais, ou
elle réduirait son commerce d'exportation au niveau de son importation en mar-
chandises, ce qui diminuerait son mouvement commercial annuel de 3o0 à 140
millions. Cette diflérence de 210 millions serait une alternative plus funeste peut-
être que la première.
Vous voyez qu'en pesant bien toutes ces considérations, ni la compagnie des
Indes, ni le commerce britannique, ne peuvent consentir à l'abandon du trafic de
l'opium. Ceux qui leur conseillent d'en venir à cette extrémité obéissent à un zèle
philanthropique très-loui.ble,mais ils ne calculent pas assez toutes les conséquences
qu'un tel acte entraînerait infailliblement.
Je reviens, après cette digression nécessaire, au récit des événements. Nous avons
laissé les deux cents négociants étrangers au moment où la liberté leur fut rendue
après cinquante jours d'une rigoureuse captivité Le danger passé, toute leur atten-
tion se porta bientôt sur les immenses pertes qui devaient être pour eux la consé-
quence de la reddition de l'opium; les négociants anglais surtout sentirent que leur
commerce en Chine était arrivé à un moment de crise qui devait lui être funeste.
L'inquiétude était d'aiitant plus grande, qu'on n'entrevoyait pas dans l'avenir une
solution satisfaisante des questions que les mesures du commissaire impérial Lin
avaient soulevées. Un comité des principaux marchands avait décidé qu'il était
urgent d'obéir aux injonctions de M. Elliot, qui, on le sait, avait ordonné au com-
merce anglais, ou du moins aux navires sous pavillon anglais, de s'éloigner de Canton
pour n'y revenir que lorsqu'on aurait obtenu la réparation des insultes et des
dommages qu'on avait éprouvés; le sentiment de ce qu'on avait souffert était trop
vif encore peut-être pour céder tout d'un coup la place à la voix de l'intérêt. Les
mois d'honneur national, de dignité, invoqués par M. Elliot, n'étaient pas non plus
sans quelque puissance. On craignait aussi, en refusant d'obéir aux ordres du surin-
tendant, de compromellre la force ou la validilé des réclamations qu'on avait déjà
TOViE I. 32
490 LETTRES DE CHINE .
adressées au gouvernemenl britaiiniqiie. A celte époque, personne n'avait encore
songé à désapprouver la conduite de M. Elliot. Il avait fait son devoir en homme
de cœnr, et on lui rendait justice.
Mais quand on vit les navires anglais s'entasser dans la rivière de Canton, quand
des masses énormes de marchandises, arrivant de tous les points de l'empire bri-
tannique, et cherchant leurs débouchés habituels, furent arrêtées par les disposi-
tions du capitaine Elliot, lorsque surtout on songea aux réclamations que feraient
entendre les armateurs et les manufacturiers, aux pertes éprouvées chaque jour
par suite de l'interruption du commerce, et à celles qu'auraient à supporter les
correspondants d'Europe, on commença à blâmer le surintendant. On trouva qu'il
s'était exagéré les dangers de la position commune à Canton; on dit hautement
que Lin avait fait des menaces sans avoir rinteniion de les exécuter. On reprocha
à M. Elliot d'avoir pris les dispositions qu'on venait tout récemment d'adopter d'un
commun accord ; on nia qu'il eût le pouvoir et le droit d'arrêter le commerce anglais
et de fixer la limite de son action. Le capitaine Elliot cependant avait été poussé à
prendre celte mesure par des raisons dont l'importance devait être suftisamment
démontrée aux négociants qui venaient de sortir de prison. Au moment même où
Lin tenait les étrangers renfermés à Canton sous le coup d'une all'reuse menace, le
commerce d'opium, dans les petites îles qui sont situées à l'embouchure de la
rivière de Canton et sur presque tous les points de la côte, se faisait par de hardis
contrebandiers chinois et européens, avec une activité qui redoublait en raison
même de la persécution. N'eût-il pas été imprudent, dans de telles circonstances,
de mettre de nouveau en danger la vie et la fortune des citoyens anglais? N'étail-il
pas probable que Lin, instruit par l'expérience de son succès récent, se servirait
encore, dans le même cas, des moyens de contrainte qui lui avaient si bien réussi,
pour obliger le plénipotentiaire anglais à obtenir des contrebandiers de la côte la
reddition de la marchandise prohibée, comme il avait su l'obtenir des contreban-
diers de Lintin et de Macao? Le capitaine Elliot sentit que tous les raisonnements
seraient inutiles vis-à-vis d'un grand nombre de ses compatriotes, et que l'appât
du gain serait pour eux plus fort que la crainte du danger. La majorité des négo-
ciants l'avaient senti comme lui ; mais il n'est pas dans la nature humaine d'assumer
sur soi la responsabilité des fautes commises, on cherche toujours à les faire peser
sur d'autres. Aussi, dès le moment où le commerce anglais en Chine commença à
voir clairement sa position et ses pertes, M. Elliot ne compta-t-il que bien peu
d'amis parmi ces mêmes hommes qui naguère le regardaient comme un sau-
veur.
Il paraîtrait, à en croire les documents que j'ai sous les yeux, qu'après la livraison
de l'opium, le commissaire impérial donna à entendre qu'il n'était pas éloigné de
permettre la reprise des affaires. La pièce où Lin fait part de cette condescendance
est conçue, comme tous les documents des autorités chinoises, en termes très-
pompeux ; il est ému de compassion, dit-il, pour les hommes qui sont venus de si
loin et dont les pertes sont si considérables; il parle de l'inépuisable bienveillance
de la céleste dynastie. Il ne fait qu'effleurer l'objet principal de cette proclama-
tion, il semble qu'il n'y prenne qu'un médiocre intérêt; mais les personnes qui
connaissent le langage officiel de l'empire sont habituées à discerner le véritable
esprit des documents sous cet amas de phrases dont les Chinois ne sont jamais si
prodigues que quand il s'agit d'obtenir une chose avantageuse. Du reste, vous
aurez pu vous assurer, par les divers documents ciiinois que les journaux vous ont
LETTRES DE CUINE. 4i)i
fait connailio, ([ii'il csl rare (iii'iin édit ou décret ne soit pas accompagne de sa jns-
tificalion.
J-es négocianls anglais repoussèrent les ouvertures de Lin, quoique plusieurs
d'entre eux doutassent, ainsi que je l'ai dit, de l'étendue des pouvoirs du capitaine
Elliot. Le surintendant anglais, dans les explications qui lui furent demandées,
tint le seul langage qui lui fût permis. Il déclara qu'il n'y avait pas embargo de la
rivière de Canton, car un embargo ne pouvait être qu'un acte de gouvernement,
et qu'il n'était pas autorisé à prendre sur lui une aussi grande responsabilité; mais
il prévenait les commerçants anglais que l'entrée do leurs navires en dedans du
Boca-Tigris pourrait avoir les conséquences les plus funestes, et il enjoignait de la
manière la plus emphatique (cnjoining in the niost emphatic manner) à tous arma-
teurs, capitaines, subrécargues ou consignataires, de ne pas permettre qu'aucun
navire anglais franchit la limite désignée jusqu'à ce que les résolutions du gou-
vernement de sa majesté britannique fussent connues.
La situation des négociants anglais était donc très-ditTicile. L'immense mouve-
ment commercial qui avait son débouché à Canton ne pouvait s'arrêter, s;ms qu'il
en résultât pour eux et pour leurs constituants de l'Europe et de l'Inde des pertes
considérables. Le gouvernement chinois leur ouvrait les portes de Canton et les
appelait; aucun ordre positif de leur gouvernement ou de ses agents ne les arrê-
tait; des motifs déduits des circonstances passées pouvaient seuls les retenir, et
ces motifs étaient d'une gravité fort contestable pour beaucoup d'entre eux. Ce-
pendant la crainte de compromettre leurs réclamations pour l'opium livré, et d'ex-
poser à des dangers dont la déclaration du capitaine Elliot les rendait seuls res-
ponsables des intérêts de leurs mandataires, les engagea à se soumettre aux
injonctions du surintendant, et à résister à toutes les avances des autorités chi-
noises. Il résulta de celte décision une situation commerciale, pour ainsi dire, sans
exemple.
C'est à cette époque que commença le scission entre les négociants anglais et
les négociants américains. Ces derniers avaient, pour la plupart, signé l'engage-
ment exigé par les autorités chinoises. Ils étaient retournés à Canton et y faisaient
des affaires d'autant plus avantageuses qu'ils y étaient sans concurrents. Les jour-
naux de Canton furent bientôt les organes d'une polémique qui ne fut pas toujours
inspirée par l'esprit de modération et de dignité qu'on aurait pu s'attendre à voir
régner dans ce débat.
Sur ces entrefaites, le 7 juillet 1839, arriva un accident qui compliqua de nou-
veau la situation des Anglais en Chine, et qui eut de très-graves conséquences.
Dans une querelle entre des matelots anglais et américains et des Chinois, un de
ces derniers fut tué. La loi chinoise, qui demande vie pour vie, était bien connue :
on s'efforça d'en paralyser l'action en achetant le silence des parties intéressées;
mais l'accident et les transactions qui en avaient été la suite parvinrent bientôt à
la connaissance des autorités supérieures. Les édits se succédèrent aussitôt. Les
autorités chinoises exigeaient qu'on leur livrât le meurtrier, afin qu'il fût jugé d'a-
près leurs lois. Elles allèrent plus loin : à défaut du meurtrier, elles demandèrent
qu'on leur livrât un Européen quelconque, afin, disaient-elles, que le sang fiit vengé
par le sang. M. Elliot se refusa avec raison h cette étrange prétention ; d'ailleurs,
le coupable n'était pas connu.
M. Elliot prit, à cette époque, une détermination peut-être trop hardie; il in-
stitua à Hong-lvong une cour d'assises qu'il appela cour de justice avec juridiction
4î)i LETTRES DE CHINE.
ciiminellc et d'aniiraulé, pour le jugenieiil des ollenses commises \Uf les sujets
de sa majesté biitannique dans les pays sous la domination de l'empereur de Chine,
dans les ports el liàvres de l'empire et dans les mers qui s'étendent à cent milles
des côtes de la Chine.
La première séance de cette cour eut lieu le 12 aolit, el devant elle furent tra-
duits les marins dénoncés comme ayant pris part aux désordres du 7 juillet. Un
grand jury et un peliljury furent formés; on entendit les dépositions el la défense ;
l'accusation de meurtre fut écartée, mais cincj marins furent déclarés coupables
d'avoir commis de très graves désordres à Ilong-kong, d'avoir frappé, battu cl
blessé plusieurs Chinois, hommes, femmes et enfants, etc. M. Elliot prononça lui-
même la sentence par laquelle ces cinq hommes furent condamnés à 500 francs
d'amende el à subir la peine des travaux forcés pondant six mois dans telle prison
du royaume-uni qu'il plairait à sa majesté de désigner, à dater du jour de leur
écrou dans ladite prison.
Le gouvernement anglais annula toute celle procédure, el ce ne fut pas sans
raison, car M. Elliot avait évidemment outrepassé ses pouvoirs; le code militaire a
bien déterminé les cas où des conseils de guerre peuvent être convoqués, mais il a
fixé en même temps les classes de personnes qui peuvent y être soumises. Quant à
des cours judiciaires ayant pour mission de juger et de punir les crimes el délits
commis par les citoyens, les hauts pouvoirs de l'Étal ont seuls la faculté de les insti-
tuer. La décision de M. Elliot était un dangereux précédent; il devait se borner
à faire office de juge d'instruction, et, l'aflaire instruite, il devait remettre les
pièces el l'accusé à son gouvernement, pour que la justice de son pays lui fût ap-
pliquée.
Cependant le gouvernement de Canton, irrité parje refus de M. Elliot de livrer
le meurtrier, se préparait à prendre de sévères mesures : le 7 août, une proclama-
tion ordonna à tous les domestiques chinois de quitter immédiatement la résidence
des Anglais à Macao; ordre fut donné aux marchands de comestibles de cesser d'ap-
porler des provisions aux ennemis de la Chine, soit qu'ils restassent à Macao. soit qu'ils
s'embarquassent à bord de leurs navires. Le 1 5, toutes ces mesures furent rigoureuse-
ment exécutées. Pendant quelques jours, les domestiques des maisons portugaises
fournirent des provisionsaux Anglais; maislesprix detousles comestibles s'élevèrent
considérablement, et les classes pauvresde la ville commencèrentà souffrir beaucoup.
La situation des autorités portugaises de Macao était très-délicate, le moment ne
pouvait tarder où la justice chinoise les confondrait dans un même arrêt avec les
coupables qu'elle voulait punir. Aussi, le 21 août, M. Elliot annonça- t-il publique-
ment aux sujets anglais qu'il lui était impossible de livrer un sujet de sa majesté
britannique aux autorités chinoises, et que, ne voulant pas que les habitants de
Macao fussent compromis plus qu'ils ne l'étaient déjà dans les différends de l'An-
gleterre avec la Chine, il prévenait ses compatriotes qu'il s'embarquerait le jour
même avec sa famille. Ce jour-là, plusieurs familles anglaises quittèrent Macao avec
le surintendant.
Le 24, un crime commis, dit-on , à l'instigation des autorités chinoises, vinl
prouver aux résidents anglais que le moment de la modération était passé. Une
goélette anglaise, faisant roule de Macao pour Hong-kong, fut attaquée par des
bateaux chinois, el presque tout l'équipage fui massacré.
Entin, le 26 août eut lieu l'embarquement de la communauté anglaise. Ce fut un
triste spectacle. On avait à peine eu le temps de faire les préparatifs les plus ne-
LETTRES DE CHIINE. 493
ccssaircs. Des femmes, au dernier terme de leur grossesse, furent obligées de cher-
eher un asile sur le ponl mobile dos navires. La rareté des provisions était déjà
alarmante, el l'avenir se |irésentail sous de lugubres couleurs; mais ce l'ut unedure
nécessité h laquelle on eiil en vain tenté d'écha|)per. Le gouverneur de Macao se
conduisit, dans cette circonstance, avec toute riiumaiiilé que les Anglais avaient le
droit d'attendre de lui; pourtant, que pouvait-il faire? Un simple ordre du vice-
roi, en empccliant los provisions do l'intéiieur d'arriver h Macao, aiïiimait la ville
Il fallut bien céder.
Le 27 août M. Klliot annonça qu'en l'absence de tout agent militaire porlour
d'une commission de sa majesté, et en conséquence de la situation cntique dans
laquelle se trouvaient les sujets de sa majesté britannique en Chine, hommes, femmes
et enfants, et aussi afin de prendre les précautions nécessaires pour empêcher que
la flotte marchande, à Hong-kong, ne fût surprise par les Chinois, il assumait sur
lui la surintendance militaire et la surintendance civile.
A cette époque, il n'y avait pas un seul navire de guerre anglais dans les eaux
de la rivière de Canton. Cela paraît incroyable quand on songe que cette situation
durait depuis huit mois, et que le gouvernement du Bengale aurait eu plus (jue le
temps nécessaire pour envoyer quelques-uns des bâtiments qu'il avait sous ses
ordres au secours de ses compatriotes. Du reste, on trouvera, dans la suite de ces
tristes événements, plus d'un exemple de l'indiûerence coupable ou du moins de
l'incroyable négligence qui a présidé à toutes les mesures prises par le gouver-
nement général de l'Inde dans cette affaire, dont les résultats actuels et futurs de-
vaient cependant avoir pour l'Angleterre et pour l'Inde anglaise une si grande im-
portance.
Le capitaine Douglas, du navire de commerce la Cambridge, qui avait eu la pa-
triotique p.'écaution d'armer son navire en guerre à Singapour, se mit avec empres-
sement à la disposition de M. Elliot, et jusqu'à l'arrivée de la corvette la folarje, on.
ne peut nier qu'il n'ait rendu de grands services à la communauté. Le dévouement
du capitaine Douglas a été récompensé dernièrement par le gouvernement anglais,
la reine l'a fait chevalier.
Cependant les provisions qu'on avait transportées à bord des navires s'épuisaieul;
la disette et les maladies qu'elle traîne avec elle commençaient à se faire .sentir.
C'était sur le territoire chinois seulement qu'on pouvait trouver les secours néces-
saires, et M. Elliot se décida à employer la force pour .se les procurer, si la prière
était inutile. Le 4 septembre. M. Elliot et le capitaine Smith, de la corvette la f'oluyc,
qui venait d'arriver, se rendirent dans le cutter la Louise, accompagné de la goé-
lette la Perle et de quelques embarcations du Cambridge, au village de Kovvloon,
afin de s'y procurer des provisions. Les propositions amicales du capitaine Elliot
furent repoussées, et il fut obligé d'attaquer les jonques de guerre qui étaient à
l'ancre près du village. L'affaire devint bientôt très-vive, et la Volage fut obligée
de venir au secours de la petite flottille, (lui avait épuisé ses munitions. Le ré-
sultat de ce combat fut tout à fait nul. Le but qu'on se proposait ne fut pas
atteint, et les autorités chinoises apportèrent plus de vigueur que jamais à l'exécu-
tion des décrets qui défendaient de porter des provisions à bord des bâtiments
anglais.
Le 15 septembre, un brick espagnol, le Bilbaino, à l'ancre dans la rade exté-
rieure de Macao, fut brûlé par les Chinois, sous prétexte qu'il était anglais, et(iu'il
avait de l'opium à bord. Cet attentat éveilla la susceptibilité des autorités portu-
494 LETTRES DE CUIIXE.
gaises, qui, dès ce moment, firent garder le port deMacao par des bateaux armés.
Le gouvernement de Manille, aussitôt qu'il eut connaissance de la destination du
Bllbumo, envoya un agent à Macao pour réclamer des dommages-intérêts.
Le 11 septembre, le premier des nombreux blocus auxquels le port de Canlon
a été assujetti fut proclamé par le capitaine Smilh, de la corvette la Volaye. Ce
blocus fut levé le 10 du même mois, en raison des négociations qui venaient, di-
sait-on, de commencer entre le capitaine EUiot et les autorités chinoises.
Ce blocus, déclaré par le capitaine d'une corvette anglaise, sans aucun pouvoir
de son gouvernement, était-il valide? Je ne le crois pas. Le capitaine Smith, en
déclarant, de son autorité privée, le blocus de la rivière de Canton, nous semble
avoir assumé sur lui une responsabilité plus grande que celle encourue par M. Elliot
pour la formation de sa cour de justice, car ici des intérêts étrangers pouvaient se
trouver compromis. Il aurait pu arriver que des navires de nations neutres, ne re-
connaissant pas le droit du capitaine Smith, eussent voulu forcer le passage, ce
qui eût placé le gouvernement anglais dans des circonstances fâcheuses, ou qu'ils
eussent respecté le blocus en protestant contre sa validité et en élevant de fortes
réclamations de dommages-intérêts. Un blocus, à mon avis, ne peut être déclaré que
par un souverain ou par son agent revêtu de ses pleins pouvoirs à cet elfet. Un
système contraire aurait les plus graves inconvénients.
Vers la même époque, et en raison du blocus dont je viens de parler, les négo-
ciants américains adressèrent une pétition à Lin, le suppliant de permettre que leurs
navires, au lieu de s'arrêter dans les eaux extérieures, suivant l'usage, pour être
visités, pussent aller directement jusqu'au Boca-Tigris. Le commissaire impérial
leur accorda leur demande en manifestant son étonnement de l'audace d'Elliot,
qui se permettait de fermer une des entrées de l'empire céleste.
Le 20 octobre, le capitaine Elliot annonça, par une circulaire, aux sujets anglais,
qu'en vertu d'un arrangement entre le haut commissaire, le gouverneur de Canton
et lui, le commerce .serait ouvert en dehors du Boca-Tigris. L'ancrage des navires
fut fixé entre les forts de Chuen-pee et d'Anong-hoy (deux des forts qui défendent
le Boca-Tigris). Le Boca-Tigris est un point où la rivière de Canton se resserre; ce
passage est situé à vingt -cinq ou trente milles de Macao et à soixante ou soixante-
dix de Canton. Avant d'y arriver, la rivière de Canton forme un immense bras de
mer parsemé d'îles, dont quelques-unes sont très-considérables; en dedans du
Boca-Tigris, la rivière a de un à trois milles de largeur; devant Canton, sa largeur
est à peine d'un quart de raille. Ce lieu de station fut choisi par M. Elliot comme
étant en dehors de l'action immédiate du commissaire impérial. Après toutes les
iuanifestations du surintendant, après toutes ses injonctions aux sujets anglais, il
eût été difficile de rétablir le commerce sur l'ancien pied. Ce fut le commencement
de ce système de résistance et de conces.sions que vous remarquerez dans toutes les
transactions qui ont eu lieu depuis deux ans, système imposé par les nécessités du
commerce. Les navires devaient payer à Chuen-pee les mêmes droits qu'à Whampoa.
Ainsi, deux intérêts d'égale nature, quoique opposés, tendaien! à rétablir des re-
lations en quelque sorte amicales entre les sujets des deux nations qui avaient l'une
contre l'autre tant de griefs.
ici, le capitaine Elliot exerce de nouveau un droit que ses compatriotes ne lui
reconnaissent pas. D'après les termes de la convention, tout navire arrivant à
Chuen-pee devait être visité par les autorités chinoises, et si de l'opium était trouvé
a bord, le navire et la cargaison devaient être confisqués. C'était peut-être consa-
LETTHES DE CHINE. 49a
crer iiiio doctrine Jangoreuse. Un navire de 800 tonneaux peut contenir de l'opium
sans que le eapitainc en ait connaissance. Sur uu équipat^e de quatre-vingts ou
cent personnes, il peut s'en rencontrer une chez qui l'auiour du g;iin soit plus fort
que toutes les reconuuandations. Nous en avons tous les jours rexeniplc chez nous.
Combien de l'ois n'arrive-t-il pas (|ue, malgré tous les avertissements des capi-
taines, la douane saisisse du tabac dans les collres des passagers de nos navires!
Cette contravention à la loi est punie de la conliscalion de la marchandise saisie
et d'une amende. La convention entre le commissaire impérial et M. Elliot ne sti-
pulait pas la quantité qui devait entraîner la conliscalion ; une seule boule d'opium
mise par malveillance à bord d'un navire pouvait compromettre des intérêts de plu-
sieurs millions et la vie d'un grand nombre de sujets anglais. Ensuite, M. Elliot
consentait à ce qu'aucun navire ne fût admis à commercer, à moins (lue le capi-
taine ou le consignataire n'eût préalablement déclaré que le navire ne contenait pas
d'opium et qu'il n'en recevrait pas à bord. Je ne sais jusqu'à quel point les instruc-
tions de M. Elliot lui donnaient le droit de soumettre à des règles aussi positives
le commerce anglais en Chine. N'était-ce pas se départir du système de liberté qui
fait en grande partie la force du commerce anglais? Cependant on ne peut nier
qu'indépendamment du droit contesté, la mesure ne fût opportune. Elle ouvrait à
cent navires anglais et à une immense valeur de produits un marché qui leur était
fermé depuis plusieurs mois; elle ne frappait qu'un commerce illégal en Chine et
violemment poursuivi par les lois du pays. Elle donnait en même temps au
gouvernement anglais une position avantageuse en le mettant tout à fait en dehors
de ces transactions clandestines, objet de l'animadversion des autorités chinoises.
Il faut l'avouer d'ailleurs, il est souvent des positions où le devoir laisse une cer-
taine latitude, et dans lesquelles les agents d'un gouvernement, mus par de
graves considérations, doivent savoir prendre sur eux de sortir de la ligne exacte
qui leur est tracée. Il me semble que M. Elliot se trouvait dans une de ces situa-
tions-là.
Malheureusement tous les négociants anglais ne furent pas de la même oiùniou.
Deux navires, le Thomas Coots et \e Royal Saxon passèrent le Boca-Tigris, eudépit
des injonctions du surintendant, signèrent l'engagement de se soumettre à toute la
pénalité des lois chinoises, et furent admis par les autorités à commercer. Cet acte
isolé d'insubordination eut des conséquences fatales pour le reste de la commu-
nauté. Le commissaire impérial pensa qu'il pouvait désormais exiger l'accomplisse-
ment des conditions qu'il avait d'abord proposées, la remise du matelot qui avait
commis le meurtre du 7 juillet, l'entrée des navires à Whampoa, et la signature de
l'engagement ou le départ des navires dans l'espace de trois jours, sous peine de
destruction.
Le 20 octobre, M. Elliot annonça à ses compatriotes que, la convention ayant été
violée par les autorités chinoises, il était urgent ipie tous les navires anglais se ren-
dissent à l'ancrage de Tong-koo (également dans les eaux extérieures de la rivière
de Canton), l'ancrage d'Hong-kong étant exposé à une surprise.
Le 28 octobre, la scène changea de nouveau. Les négociations firent place à des
hostilités ouvertes. Vous remarquerez, monsieur, tous ces changements à vue sans
résultat, ces négociations qui ne produisent aucun effet, ces combats sans autre
prolit que le massacre de quelques Chinois, et, (juand on songe que cet étal de
choses dure depuis plus de deux ans, on est tenté de se demander ce qu'est de-
venue la grande puissance de l'Angleterre. Les événements, en se déroulant, vous
41)0 LETTRES DE CHIISE.
donneront la clef de cette énigme. Vous verrez que plus d'une fois l'intérêt com-
mercial a dCi faire taire des considérations moins vitales.
Depuis longtemps le commissaire Lin menaçait d'une destruction totale la flotte
marchande à l'ancre dans la baie d'Hong-kong. De nombreuses jonques de guerre
avaient été réunies au Boca-Tigris, qui n'en est éloigné que de quelques milles, et
tout faisait craindre qu'une attaque par les Chinois ne fiii prochainement tentée.
Le capitaine Smith, de lu Volage, et M. Elliot crurent qu'il était de leur devoir de
forcer le commissaire impérial à s'expliquer. La Volage, de 28, et la Ilgacinthe,
de 18 canons, les deux seuls navires de guerre que l'Angleterre eût à cette époque
dans la rivière de Canton, mirent à la voile et s'approchèrent de la ligne ennemie.
La sommation faite par le capitaine Smith à l'amiral chinois de déclarer quelles
étaient ses intentions, fut renvoyée sans réponse. Le 3 novembre, on vit la Hotte
chinoise, composée de vingt-neuf jonques de guerre, s'avancer vers les deux navires
anglais. Le capitaine Smith fit prévenir l'amiral que, s'il approchait davantage, lise
verrait dans la nécessité de faire feu. L'amiral répondit qu'il avancerait comme bon
lui semblerait. Un coup de canon tiré par lu Volage fut rendu par quatre coups de
canon partis de la Hotte chinoise. Le combat s'engagea alors. Au bout d'une heure,
il était terminé. Trois jonques chinoises avaient coulé, une quatrième avait sauté,
plusieurs autres s'étaient jetées sur le rivage. On estime à quatre ou cinq cents
hommes la perte des Chinois; un seul homme du côté des Anglais fut légèrement
blessé : facile triomphe, mais qui rendit la confiance aux navires marchands an-
glais. L'amiral chinois combattit, dit-on, avec la plus grande bravoure; mais que
ne peut la supériorité de la tactique européenne contre la plus complète ignorance
des principes les jjIus simples de stratégie ! Attendez-vous, monsieur, dans la suite
de cette narration, à de nombreux combats offrant tous le même résultat : un af-
freux massacre d'une part et fort peu de danger de l'autre. Dans le cas dont je viens
de parler, les circonstances motivaient en quelque sorte l'emploi delà force, quoique
peut-être il eût été plus politique et plus humain de se tenir sur ses gardes el d'at-
tendre une attaque qui, probablement, n'eût pas eu lieu. L'arrivée des deux na-
vires anglais dans le voisinage des forts du Boca-Tigris devait naturellement in-
quiéter les autorités chinoises, et le combat que je viens de raconter en fut la
conséquence.
A la suite de cette affaire, les Anglais qui étaient retournés à Macao furent obligés
de se rembarquer avec leurs familles ; on craignait avec raison que Lin ne cherchât
à venger la défaite de sa flotte par une attaque sur Macao ou par la famine, qui,
sur un seul signe de lui, eût désolé toute la population.
Du reste, le résultat du combat de Chuen-pee ne fut pas exactement porté à la
connaissance de l'empereur. Lin prélendit que les navires barbares avaient été
chassés du Boca-Tigris après avoir perdu un grand nombre d'hommes, tandis que
quelques Chinois seulement avaient été tués à bord de la flotte par l'explosion d'un
canon. L'amiral chinois et plusieurs capitaines de la flotte furent promus à des
grades supérieurs.
L'ordre donné le 28 octobre par M. Elliot à tous les navires de quitter l'ancrage
d'Hong-kong pour se rendre à celui de Tong-koo, fut discuté par les capitaines el
les consignataires des navires. Une polémique s'engagea entre eux et le surinten-
dant. L'accord entre l'agent du gouvernement et les sujets anglais était déjà rompu,
et cet esprit d'opposition que M. Elliot rencontra depuis, chaque fois qu'il prit une
nouvelle mesure, se manifestait déjà hautement. Cependant les navires de guerre
LETTRES DE CHINE. 497
anglais ayant changé leur mouillage, force fut aux bâtiments de commerce de les
suivre, aliii de rester sous leur proleclion. Ce changement fui coniplélemenl effeclué
le 1-i novembre. L'artillerie dos batteries chinoises qui, après le départ des navires
de guerre, commença à inquiéter les bâtiments restés au mouillage d'Hong-kong,
eut probablement une grande influence sur la détermination des capitaines.
Le 20 novembre, le capitaine du navire anglais Abercrombie, Robinson, écrivit
au surintendant anglais que, ne regardant pas les injonctions faites par lui aux na-
vires anglais de ne pas franchir le Boca-Tigris, comme obligatoires, son intention
était de tenter le passage. Il terminait en demandant à M. Elliot s'il était dans l'in-
tention de s'opposer, par la force, à ce voyage. M. Elliot répondit qu'après de
mûres réflexions, il avait regardé comme étant de son devoir de requérir le com-
mandant des forces navales de sa majesté pour qu'il s'opposât, même par la force,
à l'entrée de navires anglais dans le Boca-Tigris. qu'il avait reçu de cet oCBcier
l'assurance qu'il se conformerait à cette disposition, et qu'il engageait le capitaine
de V Abercrombie à ne pas avancer plus loin.
La lettre du capitaine anglais décida donc une importante question. L'injonction
du surintendant anglais devint un ordre positif, et assura l'irresponsabilité des ca-
pitaines de navires, qui pouvaient douter que leurs constituants les approuvassent
de s'être soumis à une disposition qui, jusque-là, n'avait rien d'absolument otliciel.
Un peu avant cette époque commença le commerce de transbordement des Amé-
ricains. J'ai déjà dit que les négociants de cette nation, s'étant soumis aux condi-
tions exigées par le gouvernement de Canton, étaient retournés aux factoreries; le
blocus de Canton, promulgué par le commandant de la corvette la Volage, n'ayant
pas eu de suites, les navires neutres avaient conservé toute la liberté de leurs
mouvements. D'un autre côté, les navires anglais, retenus depuis plusieurs mois
avec leurs riches cargaisons en dehors du Boca-Tigris, durent saisir avec empres-
sement l'occasion qui leur était offerte de se défaire de leurs marchandises. Il s'é-
tablit donc une espèce de commerce de va-et-vient entre les navires anglais sta-
tionnés à Hong-kong ou Tong-koo et Canton, auquel les bàlimenls américains
servirent d'intermédiaires. Mais les négociants de cette nation firent payer cher
les services qu'ils rendaient. Le fret d'une .seule balle de coton prise par les bâti-
ments américains à Lintin et portée par eux à Wharapoa (1) fut payé jusqu'à
9 piastres (près de 50 francs). Aussi, tous les navires qui furent employés à ce trans
port flrentils de brillantes affaires ; quelques navires américains gagnèrent, dans
l'espace de peu de mois, plusieurs fois leur valeur; un seul navire français, l'Asie
dé Bordeaux, put se livrer à ce genre d'opérations, et gagna, en deux ou trois
petits voyages de sept à huit jours, plus qu'il n'avait fait dans son voyage d'Euro^DS
en Chine.
C'est alors qu'éclatèrent les sentiments d'animosité qui germaient depuis si
longtemps entre les Anglais et les Américains; les premiers ne sont guère habi-
tués à céder à d'autres le profit de leur commerce, et ils reprochèrent amèrement
aux Américains ce qu'ils appelaient, dans les journaux de Canton, leur cupidité;
ils les accusaient de profiter des difficultés de la situation des négociants anglais,
comme si, en pareille circonstance, ceux-ci n'eussent pas agi de même. Le com-
merce n'a pas deux allures. Gagner le plus possible et par des moyens qu'on peut
avouer, voilà sa maxime. Or, les négociants américains n'étaient probablement
(1) La dislance entre ces deux points est de soixante milles.
498 LETTRES DE CHIINE.
pas plus coupables, en faisant payer leur intervention à très-haut prix, que les né-
gociants anglais qui achetaient l'opium à 2S0 fr. à Calcutta et allaient le vendre
12 ou IdOO piastres sur la côte de Chine. Du reste, toutes les réclauialions aux-
quelles les exigences des Américains donnèrent lieu n'empêchèrent pas ceux-ci de
naviguer librement entre Linlin et Whampoa; d'un autre côté, les Anglais, retenus
dans les eaux extérieures de la rivière de Canton par une disposition du surinten-
dant dont les conséquences commençaient à peser lourdement sur eux, durent s'es-
timer heureux de trouver, même à si haut prix, le moyen d'opérer, après un aussi
long retard, la vente de leurs cargaisons et de se procurer des chargements de thés
qui, en raison de la hausse des prix en Angleterre, devaient les indemniser de leurs
pertes et même de la surcharge de frais qui leur était imposée.
La situation amenée par ces diverses circonstances était des plus étranges. Les
sujets d'une nation se croyant insultés par les autorités d'une autre nation, faisant
taire la voix d'un intérêt immense et pres.sant, obéissant aux injonctions d'un agent
dont ils niaient chaque jour les pouvoirs, résistant aux avances de ceux qu'ils con-
sidéraient comme leurs ennemis et préférant laisser entre les mains d'une nation
rivale les bénéfices d'un commerce dont, jusque-là, ils avaient pour ainsi dire le
monopole; les agents du gouvernement insulté autorisant ces transactions, les ren-
dant même nécessaires parleurs dispositions, et, à défaut d'un blocus formel, pre-
nant des mesures dont la conséquence devait être une perte immense pour le com-
merce de leur pays et une nouvelle activité dans les débouchés commerciaux du
pays ennemi : telle était celte situation sans exemple peut-être dans l'histoire com-
merciale du monde. On est tenté de se demander si les agents anglais, qui ne
croyaient pas avoir le droit de déclarer le blocus de la rivière de Canton, avaient
celui d'en fermer le port à leur nation en le laissant ouvert aux pavillons neutres.
J'ai déjà expliqué les raisons que M. Elliot j)Ouvait avoir pour prendre cette déter-
mination, et celles qui engagèrent, sauf deux exceptions, le commerce anglais à s'y
conformer.
Nous devons dire, cependant, que le plénipotentiaire anglais sentit tout ce que
cette situation avait de funeste pour les intérêts de son pays, et qu'il ne négligea
rien pour y porter remède. Le 16 décembre, il adressa une requête au commissaire
impérial, afin d'obtenir de lui que les Anglais pussent retourner à Macao avec
leurs familles, el qu'en attendant le règlement à l'amiable des différends élevés
entre les deux États, le commerce reprît son cours habituel. M. Elliot aurait dû,
sans doute, s'épargner celte démarche dont il pouvait deviner à l'avance le résultat ;
le commissaire impérial, fidèle à la ligne de conduite qu'il s'était tracée, avait plus
d'une rai-son à faire valoir pour motiver son refus L'opposition de M. Elliot à l'en-
trée en rivière des navires anglais, malgré l'invitation du commissaire impérial, le
refus de livrer un Anglais pour venger le meurtre d'un Chinois, les canonnades
de Kowloon et de Chuen-pee étaient, pour le commissaire, des arguments sans
réplique, et il ne manqua pas de les mettre en avant. Loin de se relScher de sa
sévérité, il multiplia à l'infini, vers la fin de l'année 1839, les édits contre le
commerce anglais et même contre l'importation des marchandises anglaises sous
pavillon neutre. Les Américains n'en continuèrent pas moins leur rôle d'inter-
médiaires.
Ainsi se termina l'année 1839. Une autre année l'a suivie, série non inter-
rompue de négociations et de conibots, et on verra qu'elle a bissé les aflaires an-
glaises, en Chine, dans une condition plus déplorable encore. Nous touchons au-
LETTRES DE CHINE. 199
joiird'luii à la lin de la troisième année; une nouvelle expédition est annoncée, de
nouveaux acteurs vont, de part et d'autre, paraître sur la scène, le débat va s'a-
grandir; on parle de marcher sur la capitale de la Chine, d'aller imposer des con-
ditions à l'empereur jusque sur son trône, et cependant l'avenir ne s'olTre pas sous
un aspect plus rassurant. L'infériorité évidente des agents anglais dans l'art des
négociations, infériorité qu'on ne saurait leur reprocher, car leur seul tort est d'a-
voir cru à un peu de bonne foi chez les négociateurs chinois, les victoires de l'An-
gleterre restées à peu près sans résultat jusqu'à présent, la niorlalilé qui décime
ses troupes, les progrès lents et imparfaits, mais réels après tout, que les Chinois
ont faits dans l'art de la guerre, tout devra concourir à rendre la résistance de
l'empereur plus énergique, et l'issue de la lutte plus douteuse.
Au commencement de l'année 18i0, le commerce d'opium avait pris un accrois-
sement prodigieux. Quelques maisons anglaises réalisèrent en quelques mois des
fortunes immenses. Les capitaux que l'interruption du commerce légal rendait
inactifs, se portaient avidement sur les seules transactions qui fussent permises.
Ainsi, il arriva en Chine ce qui arrive partout où il y a persécution; les habitants
du céleste empire recherchèrent l'opium avec plus d'ardeur que jamais; les prix
élevés obtenus sur toute la côte enlevèrent de la Chine, pendant les six derniers
mois de 1839 et le premier semestre de 1840, plus d'argent qu'il n'en élait sorti
pendant l'année qui avait précédé cette époque. Le gouvernement impérial eut
sans doute connaissance des nombreux navires contrebandiers qui sillonnaient
les eaux du littoral de la Chine, et il dut se demander s'il n'avait pas plus perdu
que gagné en sévissant avec tant de rigueur, à Canton, contre les détenteurs
d'opium.
Dans les premiers jours de janvier 1840, le capitaine d'un navire anglais fut
arrêté dans la rivière de Canton par un bateau mandarin, et conduit à Canton.
La détention momentanée de ce sujet anglais donna lieu ;i une nouvelle menace de
blocus qui resta sans effet, par suite de la mise en liberté du capitaine.
Au commencement de février, le taou-tou (maire de Macao) publia une procla-
mation par ordre du commissaire impérial. Il annonçait son intention de chasser
de Macao les Anglais qui, fatigués de leur séjour à bord des navires, commençaient
à revenir dans la ville. On prélendit, à cette époque, qu'à la suite de cette procla-
mation SI. Elliot demanda au gouverneur de Macao une garde pour la protection
de sa personne, et que, sur le refus de cet agent, il menaça de faire débarquer une
compagnie de soldats de marine. Cette assertion était complètement fausse. M. Elliot
est un homme de réflexion et de beaucoup de sens, et il n'eût pu commettre une
semblable erreur; la presse anglaise de Canton a souvent mal jugé les intentions et
les actes de ce diplomate; elle a été l'écho des intérêts froissés. M. Elliot connais-
sait trop bien la situation tout à fait équivoque dans laquelle se trouvaient les au-
torités portugaises de Macao pour leur imposer des devoirs d'hospitalité qu'il n'était
pas en leur pouvoir de remplir. La garde que M. Elliot eût pu demander aux na-
vires anglais, l'aurait d'ailleurs probablement protégé contre un coup de main,
mais elle n'aurait pas sauvé toute la population portugaise de la famine, fléau au
moyen duquel les autorités chinoises pouvaient, en moins de trois jours, désoler
la ville.
La proclamation du taou-tou annonçait que des troupes allaient arrivera Macao,
alin de saisir tous les Anglais qui y seraient encore. Dans ces circonstances, le ca-
pitaine Smith, de la corvette In Volarfe, crut devoir faire entrer dans le port inté-
oOO LETTRES DE CIIIIVE.
rieur de Macao la corvelle la Hyacinthe. Celait violer la neulralilé de rétablisse-
ment portugais, c'était s'exposer en même temps à des dangers très-graves;
l'établissement de Macao n'appartient pas de droit au Portugal, qui le tient de la
Chine par une espèce de bail qui a ses exceptions et ses conditions; ainsi le port
intérieur de Macao est fermé à tous les pavillons étrangers. Les navires portugais
seuls, et les navires espagnols de Manille, ont le droit d'y entrer; d'un autre côté,
la population et les autorités y sont mixtes; les Chinois de Macao sont gouvernés
par leurs propres mandarins. C'est à eux qu'appartient le sol, et cette possession
est aussi peu équivoque que possible, car ce sont eux qui nourrissent la population
de Macao. Les deux ou trois milles qui forment le territoire de l'établissement por-
tugais ne produisent absolument rien ; toutes les provisions viennent de l'intérieur,
et il suffirait d'un mot du vice-roi de la province pour que la porte de la barrière
chinoise qui sert de limite infranchissable aux promenades des Européens fiit à
jamais fermée.
Le gouverneur de Macao sentit toutes les conséquences que l'entrée d'un navire
ennemi de la Chine pouvait avoir; il revendiqua avec énergie et dignité les droits
de sa nation; il protesta contre la mesure prise par le capitaine Smith. Cette pro-
testation fut rédigée par le sénat en séance solennelle. Le lendemain, la Hyacinthe
sorlitdu port de Macao, et le capitaine Smith écrivit au gouverneur qu'il espérait
que, si la vie des Anglais était menacée par l'approche des troupes chinoises, le
représentant de sa majesté très-fidèle saurait déployer, pour les arrêter, autant
d'énergie qu'il en avait montré contre l'entrée dans le port d'une corvelle an-
glaise.
A la fin de février, quelques brûlots furent lancés par les Chinois contre la
flotte de navires marchands anglais, dans la baie de Tong-koo; mais ces essais,
mal dirigés, ne produisirent d'autre résultat que d'éveiller la vigilance des capi-
taines et de rendre le succès d'une nouvelle tentative plus improbable encore. La
ville de Macao était en même temps infestée d'une foule de Chinois vagabonds;
des vols nombreux étaient commis chaque jour. L'attitude des troupes chinoises
devint aussi plus hostile; plusieurs jonques de guerre, remplies de troupes, je-
tèrent l'ancre dans le port intérieur de Macao, et tout fit craindre une attaque pro-
chaine.
En mars, le commerce de Macao, qui avait été arrêté par ordre du gouverne-
ment chinois, parce que quelques négociants anglais avaient reçu asile dans cette
ville, fut rouvert, le procurador de Macao ayant manifesté le repentir des autorités
portugaises et leur ferme résolution de ne plus permettre aux Anglais d'entrer et
de résider à Macao.
Dans le même mois, on apprit h Macao la mort de l'impératrice de la Chine. Un
décret impérial ordonna aux olficiers du gouvernement de se réunir dans les salles
publiques et d'y pleurer pendant trois jours la perte que l'empire venait de faire.
Pendant ces trois jours, toute affaire dut être suspendue. Ils durent, pendant
vingt-sept jours, s'abstenir de porter certaines parties de leur vêtement, de con-
tracter mariage et de faire de la musique; défense leur fut faite de se raser pen-
dant cent jours. Vous remarquerez que toutes ces cérémonies ou privations ne sont
obligatoires que pour les officiers du gouvernement. Dans le décret qui les impose
aux fonctionnaires chinois, il n'est pas même fait mention du peuple. Le peuple est
trop peu de chose en Chine pour qu'on le fasse participer, en quoi que ce soit, à
ce qui n'est censé intéresser que le gouvernement. Le peuple est fait pour produire,
LETTRES DE CHINE. oOl
payer l'impul, être itrcssiiit', mais il ne doit pas élever les yeux, pas niêine ses re-
grets, jusqu'à ceux qui le gouvernent.
A cette épocpie arriva intlireclenient la première nouvelle du refus du gouverne-
ment anglais de faire honneur aux traites émises par le capitaine Klliot, pour le
j)aiemenl de l'opium livré entre ses mains par le commerce anglais. Il est inutile
de dire qu'elle produisit une pénible impression sur toute la communauté com-
merciale. Les récriminations devinrent |)lus violentes que jamais. Je lis dans un
journal de Canton, le Canton Reylster, du 21 mars, journal rédigé d'ailleurs par
M. Slade avec infiniment de talent et d'esprit, et souvent même avec une grande
profondeur de vues, le paragraphe suivant : « Mais si le montant de l'indemnité
n'est pas payé, le peuple anglais peut effacer de ses airs nationaux le refrain sui-
vant : Molli/, put (lie kcltlc on, etc. Il peut vendre des sophas, car il ne les roulera
plusanprès de la table du salon pour entendre le son bruyant de l'urne qui bout
en sifflant, et puisque quarante millions de livres de thés ne pouvaient l'arracher
aux séductions du genièvre, qu'arrivera-t-il lorsque le genièvre sera devenu sa seule
pensée? » Il est certain que le protêt des lettres de change, en rendant probable pour
le commerce anglais la perte totale des valeurs qu'elles représentaient, dut singu-
lièrement l'alarmer sur les résultats ultérieurs du différend qui venait de s'élever
entre l'Angleterre et la Chine. C'étaient GO ou 70 millions enlevés d'un trait de
plume aux opérations d'uue seule place de commerce, et cette place avait perdu
beaucoup plus que cette somme depuis l'émission des traites, par suite de l'inter-
ruption du commerce. On pouvait évaluer les pertes du marché anglais de Canton,
depuis mars 1859 jusqu'en mars 1840, à près de 200 millions de francs. Un s'éton-
nera peut-être qu'une crise aussi grave, et que nos places les plus fortes d'Europe
eussent violemment ressentie, n'ait pas été suivie de très-grands désastres parmi
les négociants anglais en Chine. Je répondrai que la grande niasse d'affaires qui
constitue le commerce de l'Angleterre avec Canton se fait par commission. La perte
pour les négociants commissionnaires était donc limitée. Mais c'est â Bombay, c'est
à Calcutta, c'est en Angleterre qu'il faut chercher les terribles conséquences de
cette catastrophe. A Bombay, plusieurs riches négociants parsccs furent obligés de
faire faillite, et leur suicide passa inaperçu au milieu des plaintes que le commerce
élevait de toutes parts. Les journaux de Canton de la fin de mars et du commen-
cement d'avril sont remplis de longs articles discutant de nouveau le pour et le
contre de la question; mais les arguments en faveur du paiement des traites de
M. Elliot sont bien autrement violents que lorsqu'il s'agissait de revendiquer un
droit qui n'était pas encore contesté.
Je vous fais grâce, monsieur, des nombreux édits qui furent publiés par les au-
torités chinoises de Canton et de Macao pendant les mois d'avril et de mai; ils se
ressemblent tous ; ce sont toujours pour ainsi dire les mêmes phrases, pleines d'une
absurde vanité et renfermant cependant quelque peu de bon sens noyé dans une
multitude de mots. Les agents chinois se réfèrent à des mesures de police par
terre et par eau, à des concessions en faveur du commerce de Macao, à des pré-
cautions à prendre contre le commerce clandestin des Anglais. Puis viennent des
bravades, des mémoires pour la suppression de l'opium. Pendant ces deux mois,
il ne se passa aucun événement digne de remarque. Les colonnes des journaux
de Canton sont à cette époque remplies par des discussions d'éditeurs, par des
réflexions sur les articles des journaux anglais; c'est le calme qui précède la
tempête.
;j02 lettres de chIi^îe.
On reçut alors la nouvelle qu'une expédition anglaise allait arriver de Calcutta
et de Bombay sur la côte de Chine, qui serait indubitablement bloquée. Le consul
des États-Unis crut devoir pi'endre ses mesures avant même que cette nouvelle
devînt officielle. Il adressa une requête au vice-roi de Canton pour le prier, vu le
blocus imminent de la rivière de Canton par les forces anglaises, de permettre que
les délais qui accompagnaient ordinairement la permission de conduire les navires
à Whampoa fussent abrégés, et qu'ils pussent y aller directement. La réponse de
Lin caractérise admirablement l'orgueil chinois. En lisant la requête, il était aisé
de deviner le parti que prendrait cet agent. Lin refusa d'accéder à la requête du
consul d'Amérique, et il appuya son refus sur la connaissance qu'il avait des trans-
actions clandestines auxquelles les navires américains étaient employés en servant
d'intermédiaires aux négociants anglais. « Il faut donc, dit-il, prendre tout le temps
nécessaire pour distinguer les bons des mauvais. » Puis il ajoute : « Mais, dans
cette pétition, il est faussement dit que, vers le l"'^ du mois de juin, les Anglais blo-
queront ce fleuve et qu'ils ne permettront aux navires d'aucune nation de venir
faire le commerce en Chine. En vérité, cette assertion a de l'analogie avec un odieux
mensonge; c'est au moins une excessive erreur. Songez que les ports et les havres
sont les ports et les havres de la céleste dynastie. Comment l'Angleterre peut-elle
vous bloquer, vous Américains? L'Amérique n'est pas une nation tributaire de l'An-
gleterre. Comment donc pouvez-vous obéir à ces barbares, s'ils vous défendent,
comme vous le dites, de conduire vos navires ici? » On voit que Lin discutait à sa
manière cette question si ardue du blocus, question où, on peut le dire, les droits
des neutres sont encore complètement indéfinis. Lin ne concevait pas qu'une nation
qui n'était pas en guerre avec la Chine pût obéir à une autre nation, et perdre,
par celte obéissance, les profits qu'elle obtenait grâce à son commerce, et on avouera
que son étonnement n'était pas sans quelque raison. Mais Lin ne connaissait pas
les relations des nations européennes entre elles. Il ne savait pas que le blocus est
un acte de force plutôt que de justice, et qu'il n'est respecté par les nations neutres
que parce qu'il y aurait plus de danger à y faire infraction qu'il n'y a de dommage
à s"y soumettre.
.\u commencement de juin, les Chinois firent une nouvelle tentative pour brûler
les navires marchands à l'ancre à Cani sing-moon; mais cette tentative, comme
toutes les autres, se borna à de grandes dépenses en poudre et en embarcations, et
ne causa aucun dommage aux navires anglais.
Nous voici arrivés, monsieur, à une des plus importantes péripéties de la grande
question qui nous occupe. Dorénavant nous n'aurons plus à discuter des actes isolés
dont la responsabilité ne retombe que sur un ou deux individus. Le gouvernement
anglais et la cour céleste vont se trouver en présence. La première expédition
anglaise, préparée, depuis quatre mois, à Calcutta, à Bombay et dans les autres ports
de l'Inde, arriva successivement à Macao du 18 au 25 juin. Dès le 2-2 juin, sir Gordon
Bremer annonça officiellement que le blocus de la rivière de Canton, dans toutes
ses entrées, commencerait le 26 juin. Désormais l'attente des négociations qui vont
s'ouvrir, le bruit du canon et des forts qui s'écroulent, vont étoulfer la voix de tous
ces intérêts particuliers dont je vous ai péniblement retracé dans cette lettre les
exigences et les susceptibilités, La scène va s'agrandir. Nous allons voir la civili-
sation européenne aux prises avec la civilisation chinoise, et luttant avec elle
d'habileté et de forces. Ce sera, je vous l'assure, un curieux spectacle, et quand
vous vous serez bien convaincu de la nullité des résultats obtenus en Chine par
LETTUE8 DE CU1?(E. JjOj
l'Angleterre penchuU raiinoo qui vient de s'écouler, vous comprendrez com-
bien il est clilHciic de trouver un dénoùment à la question anglo-chinoise et
de lixer des limites au\ conséquences commerciales et i>olili(iues qu'elle doit
amener.
Macao, 10 septembre 18-41.
ANCIENS
POÈTES FRANÇAIS.
FHIX.XFFI: BESFOIITIIS.
Je n'ai pas fini avec ces poètes du xvi" siècle; plus on considère un sujet, pour
peu qu'il ait quelque valeur, et plus on y découvre une diversité de points de vue
et de ressources; bien loin de s'épuiser, il se féconde. J'ai montré en Du Bartas (1)
le plus grand exemple peut-être de la célébrité viagère ou même posthume, hors
du centre et à l'étranger; je montrerai aujourd'hui en Desportes le plus grand
exemple de la fortune et de la condition, même politique, d'un poète à la cour.
On a beaucoup écrit de Desportes, et j'en ai souvent parlé moi-même : je tâcherai
ici de ne pas me répéter et de ne pas trop copier les autres, du moins les récents.
Mais il m'a semblé curieux de le traiter à part, sous un certain asjject. On a bientôt
dit qu'il avait 10,000 écus de bénéfices et que c'était le mieux rente des beaux-
esprits de son temps; mais rien ne saurait rendre l'idée exacte de cette grande
existence, si on n'en rassemble tous les détails et si on ne la déroule dans son entier.
Philippe Desportes (ou plutôt Des Portes, comme on l'écrivait au xvi" siècle)
naquit à Chartres, en 1516, de Philippe Desportes, bourgeois de cette ville, et de
Marie Édcline. Dreux du Radier, dans un intéressant article que je citerai souvent(2),
(1) Voir précédcnimcnt Revue du 15 février.
(2) Il faut l'aller chercher dans le Conservateur , ou Collection de morceaux rares...
(septembre 1757). Il vient un moment où ces morceaux enterrés ainsi en d'anciens recueils
sont prestpie introuvables.
ANC.IE?ÎS roÈTES FRANÇAIS. S05
s'allaclie fort à prouver qiio Uesportcs ne fut pas enfant naturel coinnie les savants
auteurs du Gallia chrisliana l'avaient dit en un endroit par niégarde (tome VIII,
p. 1268), et comme le furent très-honorablenienl d'ailleurs, en leur temps, Baïf et
3Iellin de Sainl-Gelais. Il démontre la légitimité de naissance du poëte avec un
grand surcroit de preuves et en lui rendant tout le cortège nombreux de sa parenté
authentique. Thibaut Desportes, sieur de lîevilliers, grand audiencier de France,
était son frère et devint son héritier. Mathurin Régnier était son neveu avéré du
côté maternel, et il res.semblait à son oncle, dit- on, non-seulement d'esprit, mais
aussi de visage. Dans une assez belle élégie latine de Nicolas Rapin, où celui-ci
contemple en songe et nous représente les funérailles idéales de Desportes, on voit
ce frère et ce neveu menant le deuil et fondant en larmes à la tête des proches qui
suivent à pas lents :
Timi procedcbanl agnali cl sanguine juncti.
Il n'y a rien en tout cela qui sente le bâtard. Desportes en eut. mais il ne l'était
pas (1).
Tallemant des Réaux, dans un autre curieux aiV\.\c\(i(Histuriettes, tome I), et qu'il
faut croiser avec celui de Du Radier, donne quelques détails, trop peu certains,
sur les premières années et les aventures du jeune Philippe. D'abord clerc de pro-
cureur, puis secrétaire d'évèque, il va de Paris en Avignon, il voyage en Italie : il
rapporta de ce pays, à coup sûr, toute sorte de butin poétique et de matière à
imitations gracieuses. On l'aperçoit en pied à la cour de France vers 1 370 ; il débute,
il est amoureux et célèbre ses martyres avec une douceur qui parait nouvelle, même
après tant d'amours de Du Bellay, de Ronsard et de Baïf. Ces deux derniers, vivants
et régnants, l'accueillent et le célèbrent à leur tour dans des pièces de vers pleines
de louanges. Desportes n'a que vingt-cinq ans, et déjà son heureuse étoile a chassé
tous les nuages. Sa fortune marche devant, il n'a plus qu'à la suivre.
La situation n'avait jamais été meilleure en haut lieu pour les poètes; Charles IX
régnait, et il portait dans la protection des arts, dans le goût des vers en particu-
lier, cette même impétuosité qu'il mettait à tout. L'habitude des poètes est de se
plaindre des choses, et il n'est que trop vrai que de tout temps plusieurs, et des
plus dignes, ont encouru d'amères rigueurs de la destinée. Pourtant l'âge des
Mécènes ou de ceux qui y visent ne se trouve pas non plus si rare qu'on voudrait
bien le dire, et, à prendre les diverses époques de notre histoire, les règnes favo-
rables aux lettres et aux rimeurs n'ont pas manqué. Sans remonter beaucoup plus
haut que le moment où nous sommes, il y avait eu de belles fortunes littéraires à
la cour : le renom d'Alain Chartier résonnait encore ; les abbayes et les prélatures
de Mellin de Saint-Gelais et de Hugues Salel étaient d'hier, et le bon Amyot cumu-
(1) Dreux du Radier, au moment où il redresse l'inadverlance des auteurs du Gallia
christiana, en a commis lui-même une assez piquante et singulière. Dans l'clcgie laline de
Rapin, le frère de Desporlcs est ainsi désigné :
Primus ibi fraler lenlè Deuterius ibal ..
Du Radier découvre là un second frère de Desportes , qu'il appelle M. de Beutiére. Mais
Niceron et Goujet disent positivement que Desportes n'eut qu'un frère unique, M. de Be-
vilhers; et si en effet, au lieu de lieuierius, on lit Beulerius, on retrouve ce Bevillieis en
personne. Une faute d'impression avait déguisé l'identité.
TOME I. 5.1
SOO ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
lail loiiles sortes d'honnonrs à son corps défendant. Je crois pourtant qu'il faut
distinguer entre la première faveur dont François I"^ environna les poètes et savants,
et celle dont ses successeurs continuèrent de les couvrir : celle-ci fut, à certains
égards, beaucoup moins importante pour l'objet, mais, pour l'effet, beaucoup plus
réelle et plus libérale que l'autre. François I" avait bien commencé, mais la fin se
soutint mal, et la dernière moitié de son règne coupa court au gracieux et libre
essor du début. Ceux qu'il avait tant excités et favorisés d'abord, il se crut obligé
de les réprimer ou du moins de les laisser poursuivre. Une assez grande obscurité
entoure la plupart de ces vies, de Marot, de Des Periers, de Dolet (1); mais il
paraît trop bien que sur la fin de François l" tout se gâta. C'est qu'aussi, dans ce
premier mouvement de nouveauté qu'avait si fort aidé l'enthousiasme du roi cheva-
leresque et qui fut toute une révolution, de grandes questions étaient en jeu, et que
les idées, une fois lancées, ne s'arrêtèrent pas sur la pente ; ces gracieux et plaisants
esprits de Marot, de Marguerite de Navarre, de Rabelais, étaient aisément suspects
d'héré.sie ou de pis encore. Plus tard on se le tint pour dit et on prit ses précau-
tions : le bel esprit et le sérieux se séparèrent.
L'école de Ronsard n'eut pas même grand effort ni calcul à faire pour ne pas se
compromettre dans les graves questions du jour, dans ces disputes de politique, de
théologie et de libre examen. Naturellement païens de forme et d'images, les poêles
de cette génération restèrent bons catholiques en pratique et purement courti-
sans. On n'en trouverait que deux ou trois au plus qui firent exception, comme
Théodore de Bèze ou Florent Chrestien. Quant à D'Aubigné et à Du Bartas, ils ap-
partiennent déjà à une troisième génération, et ils essayèrent précisément à leur
manière de se lever en opposants contre ce genre de poésie mythologique, artifi-
cielle et courtisanesquc, qui les offensait.
Elle atteignit à son plus grand éclat et à sa perfection la plus polie avec Des-
portes, et c'est vers 1572 qu'elle se produisit dans celte seconde fleur. Je suis bien
fâché de le dire, mais cette année 1572, celle même de la Saint-liarthélemy, fut
une assez belle année poétique et littéraire. En 1572, dans un recueil intitulé :
Imitations de quelques Chants de l'Ariosle par divers Poètes français, le libraire
Lucas Breyer offrait au public la primeur des poésies inédites de Desportes, qui
paraissaient plus au complet l'année suivante (2). Dans le même temps, les œuvres
revues de Ronsard étaient recueillies chez Gabriel Buon. Frédéric Morel mettait en
vente celles de Jacques et Jean de La Taille (1 572-1 57 i) . Abel L'AngeUer préparait
une réimpression de Jacques Tahureau; et enfin le même Lucas Breyer donnait
une édition entière d'Antoine de Baïf, Amours, Jeux, Passelems et Poèmes (1572-
1571). Or, dans le volume des Vussetems, on lisait cet exécrable sonnet sur le
rorps de Gaspard de Coliymj gisant sur le pave :
Gaspar, lu dors ici, qui soulois en ta vie
Veiller pour endormir de les ruses mon Roy;
Mais lui, non endormi, l'a pris en désarroy,
Prévenant ton dessein cl ta maudite envie.
Ton ame misérable an dépourvu ravie. .
(1) La biographie de nos poètes français ne devient guère possible au coinplol et avec
une entière précision qu'à dater du milieu du xvi'= siècle, cl à partir de l'école de Ronsard.
(2) Les premières OEuvres de Philippe Des Portes, dédiées au roi de Pologne, Paris,
Robert le Mangnier, 1575, in-4".
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. ;')07
Je fais grâce du reste de cette horreur. El voilà ce qu'un honnête poêle écrivait en
manière de passetems, tout à côté d'agréables idylles traduites de Bion ou de Mos-
chus (1). Ce Baïf, l'aîné de Desportes, était devenu son intime ami et, avec bien
moins d'esprit, mais un goût passionné pour les lettres, il s'était fait une grande et
singulière existence : il nous la faut bien connaître pour mieux apprécier ensuite
celle de Desportes, la plus considérable de toutes.
Nul parmi les condisciples et les émules de Ronsard n'avait poussé si loin l'ar-
deur de l'étude et de l'imitation antique que Jean-Antoine de Baïf. Né en Italie, à
Venise, vers 1532, fils naturel de l'ambassadeur français Lazare de Baïf, et d'une
jeune demoiselle du pays, il semblait avoir apporté de celle patrie de la renaissance
la superstition et l'idolâtrie d'un néophyte. Après avoir chanté ses amours comme
tous les poètes du temps, il s'était rais sans trêve à traduire les petites et moyennes
pièces des anciens, et, au milieu du fatras laborieux qu'il entassait, il rencontrait
parfois de charmants hasards et dignes d'une muse plus choisie. On en aura bientôt
la preuve. Mais, riche et prodigue, c'était avant tout un patron littéraire et un
centre. Écoulons le bon CoUetet en parler avec abondance de cœur et comme si, à
remémorer cet âge d'or des rimes, l'eau vraiment lui en venait à la bouche : « Le
roi Charles IX, dit-il, qui aimoit Baïf comme un excellent homme de lettres, parmi
d'autres gratitications qu'il lui lit, l'honora de la qualité de secrétaire ordinaire de
sa chambre. Le roi Henri III voulut qu'à son exemple toute sa cour l'eût eu véné-
ration, et souvent même Sa Majesté ne dédaiguoit pas de l'honorer de ses visites
jusques en sa maison du faubourg Saint-Marcel, où il le trouvoit toujours en la
compagnie des Muses, et parmi les doux concerts des enfanls de la musique qu'il
aimoit et qu'il entendoit à merveille (2). Et comme ce prince libéral et magnifique
lui donnoit de bons gages, il lui octroya encore de temps en temps quelques offices
de nouvelle création et de certaines confiscations qui procuroient à Baïf le moyen
d'entretenir aux études quelques gens de lettres, de régaler chez lui tous les savants
de son siècle et de tenir bonne table. Dans cette faveur insigne, celui ci s'avisa
d'établir en sa maison une Académie des bons poètes et des meilleurs esprits d'alors
avec lesquels il en dressa les loix, qui furent approuvées du roi jusques au point
qu'il en voulut être et obliger ses principaux favoris d'en augmenter le nombre.
J'en ai vu autrefois rinslitution écrite sur un beau vélin signé de la main propre
du roi Henri III, de Catherine de Médicis sa mère, du duc de Joyeuse et de quel-
ques autres, qui tous s'obligeoient par le même acte de donner une certaine
(1) Il convient, en jugeant à froid, de raodérer sa propre rigueur et de faire la part do
la fièvre du temps. Le Tasse jeune, qui était à Paris en 1571, à la veille de la Saint-Bar-
thélémy, ne paraît pas avoir pensé autrement que Balf ; l'excès de son zèle catholique dé-
passait celui du cardinal d'Esté, et un mémoire de lui sur les troubles de France, retrouvé
en 1817, le doit l'aire regarder, on rougit de le dire, comme un approbateur et un apolo-
giste de la Saint Barthélémy. On peut lire là-dessus Tintéressant chapitre intitulé Le Tasse
en Frawce, que M. Valéry vient de donner dans ses Curiosités et Anecdotes italiennes;
on y trouvera rassemblées de piquantes particularités sur les mœurs et le ton de cette
cour.
(2) On cite, en effet, de fameux musiciens de ce siècle qui mettaient des airs aux pa-
roles des poêles : Orlande le jeune avait noté en rauslqu(! un certain sonnet d'Olivier d(!
Magny, un petit dialogue entre un amant cl -le nocher Caron, qui avait tenu longtemps on
émoi toute la cour; Thibault de Courville et Jacques Maudtiit comluisaicnt les concerts de
Baïf; Guedron et Du Caurov l'aisaient les airs des chansons de Du Perron.
.^08 ANCIENS rOÈTES FRANÇAIS,
pension annuelle pour l'enlrelien de cette fameuse Académie. Mais liélas!... (1). i
El Colletet arrive aux circonstances funestes ([ui la ruinèrent. J'ai moi-même
parlé ailleurs avec quelque détail de ce projet d'Académie, et j'en ai indiqué les
analogies anticipées avec l'Académie française. Lorsque la reine Christine fit visite
à celle-ci, en 1658, l'illustre compagnie, surprise à l'improviste, n'avait pas résolu
la question de savoir si on resterait assis ou debout devant la reine. Un académi-
cien présent, M. de La Mesnardière, rappela à ce sujet que, » du lemps de Ronsard,
il se tint une assemblée de gens de lettres et de beaux-esprits à Saint-Victor, où
Charles IX alla plusieurs fois, et que tout le monde éloit assis devant lui. " Ce pré-
cédent fit loi (2).
Sur ce chapitre des libéralités des Valois, nous apprenons encore qu'en 1.581 le
roi donna à Ilonsard et à Baïf la somme de (hmzc mille livres comptant (5) pour
les vers (nia.scarades, combats et tournois) qu'ils avaient composés aux noces du
duc de Joyeuse, outre les livrées et les étofiTes de soie dont cet illustre seigneur leur
avait fait présent à chacun. Cet argent comptant avait alors un très-grand prix;
car trop souvent, à ces époques de comptabilité irrégulière, les autres libéralités
octroyées demeuraient un peu sur le papier. On cite l'exemple d'Henri Estienne à
qui le roi (1585) avait donné mille écus pour son traité de la PrcceUcncc du Latt-
f/arjc franrois ; mais le trésorier ne lui voulut délivrer sur son brevet que six cents
écus comptant. Et comme Henri refusait, le trésorier lui dit en se moquant : « Je
vois bien que vous ne savez ce que c'est que finances; vous reviendrez à l'offre cl
ne la retrouverez pas. » Ce qui se vérifia en effet ; aucun autre trésorier n'offrit
mieux ; un édit contre les protestants survint à la traverse, et Henri Estienne dut
s'en retourner à Genève en toute hâte, le brevet en poche et les mains vides.
Sous Louis XIV même, sous Colbert, on sait l'éclat que firent à un certain moment
ces fastueuses pensions accordées à tous les hommes de lettres et savants illustres
en France et à l'étranger. l\ alla de ces pensions, dit Perrault (Mémoires), en Italie,
en Allemagne, en Danemarck et jusqu'en Suède; elles y arrivaient par lettres de
change. Quant à celles de Paris, on les distribua la première année à domicile,
dans des bourses de soie d'or; la seconde année, dans des bourses de cuir. Puis il
fallut les aller toucher soi-mêmç; puis les années eurent quinze et seize mois, et,
quand vint la guerre avec l'Espagne, on ne les toucha plus du tout. Aujourd'hui, il
faut tout dire, si on est par trop rogné au budget, on est très-sûrement payé au trésor.
Les poètes favoris et bons catholiques savaient sans doute profiter des créations
d'ofiices et des petites confiscations en leur faveur, mieux que le calviniste Henri
Estienne ne faisait de son brevet. On voit pourtant, à de certaines plaintes de Baïf,
(pie lui aussi il eut un jour bien de la peine à se défaire de deux offices de nouvelle
création, dont Charles IX l'avait gratifié, et l'honnête donataire s'en i)rend tout
haut à la prodigieuse malice d'un petit secrétaire fripon. Quoi qu'il en soit, dans
sa retraite de Saint-Victor, où tous les illustres du temps vinrent s'asseoir, et où
(1) Vie de Baif, manuscrit de Collelei.
(2) L'Académie dos Valois ne tenait pas toujours ses séances à Saint-Victor. D'Aubigné,
<|ui dut à son talent de bel esprit agréable d'y être admis par le roi, dans le temps où il
était attaché au Déarnais captif et à la veille de révasiou de 1576, D'Aubignc nous apprend
( Histoire >nni<erselle ) qu'alors celte Académie s'assemblait dans le cabinet même du roi,
deux fois par semaine, cl qu'on y entendait toutes sortes d'hommes doctes, et même des
dames qui avalent étudié : on y posait des problèmes de bel esprit et de métapliysiqiie.
(5) Deux mille écus à chacun.
ANCIEIMS roÙTKS TRANÇAIS. S09
nous voirons Dcsporlos eu un inoiuenldo iloiilciir se leliior, IJaïf coiiliiui;» de vivre
lieiireiix ol rredonuaul, ineiuiiil imisiqties ol aubades, même au Itruil des arque-
biisades du Louvre, et chamarrant sa t'arade de toutes sortes d'inscri[tlions j^recques
bucoliques et pindariques, jusqu'à l'heure où les guerres civiles t»rireiil décidément
le dessus et où tout s'y abiuia. Ses dernières années furent gênées et chagrines; il
mourut du moins assez à propos (1389) pour ne pas voir sa maison chérie mise au
pillage (1).
Mais revenons; nous ne sommes guère qu'au début de Desportes, à ce lende-
main de la Saint-Barthéicmy où Bèze et les autres poètes huguenots comparent
Cbarles IX à Hévode, et où noire nouveau venu lui dédie son liohind furieux imité
de l'Ariosle. Son Hvdomovt, autre imitation, qui n'a guère (jue sept cents vers, lui
était payé 800 écus d'or, de ces écus dits à la coarortiir; plus d'un écu par vers.
Demandez à D'Aubigiié et même à Malherbe: le Béarnais, avant ou après la messe,
et ne l'ùt-ce que d'intention, fit-il mine jamais d'être si généreux?
Dreux, du Radier a très-bien remarqué le tact de Desportes au début, dans les
moindres choses : à Charles IX, prince bouillant et impétueux, il s'adresse avec les
fureurs de Roland en main et avec les fiertés de Rodomont; au duc d'Anjou, plutôt
galant et tendre, il dédie dans le même temps les beautés (VJitgcliquc et les dou-
leurs de ses amants. Courtisan délicat, il savait avant tout consulter les goûts de ses
patrons et assortir ses offrandes.
Mais je ne suivrai pas Du Radier dans sa discussion des amours et des maî-
tresses de Desportes. Celui-ci a successivement célébré trois dames, sans préjudice
des amours diverses. La première, Diane, était-elle en effet cette Diane de Cossé-
Brissac qui devint comtesse de Mansfeld et eut une fin tragique, surprise et tuée
par son mari dans un adultère? La seconde maîtresse, Hippolyte, et la troisième,
Cléonice, étaient-elles d'autres dames que nous puissions nommer de cette cour?
Du Radier s'y perd, et Tallemant le contredit. Ce qui i)arail certain, c'est que Des-
porles aimait en effet très-haut, et que son noble coitraye, comme ou disait, aspi-
rait aux plus belles fortunes; si ses sonnets furent très-pIaloni(iues, sa pratique
passait outre et allait plus effectivement au réel. Un jour qu'il était vieux, Henri IV
lui dit en riant devant la princesse de Conti : «Monsieur de ïirou, il faut que vous
aimiez ma nièce ,• cela vous réchauffera et vous fera faire encore de belles choses. »
La princesse répondit assez vivement : « Je n'en serois pas fâchée, il en a aimé
de meilleure maison que moi. i> Elle faisait allusion à la reine Marguerite, femme
d'Henri IV; on avait jasé d'elle autrefois et du poète.
(1) Morori cl Goujcl rclanlcul cette morl jusqu'en lîJ'JI. — CoUcIol fds a ajouté la ui)li;
suivante au manuscrit de son père : « Il me souvient, ctanl jeune enfant, d'avoir vu la
maison de cet excellent homme que l'on monlroit comme une marque précieuse de l'anli-
quilé; elle ctoit située (sur la paroisse de Saint- Nicolas-du-Chardonncl) à l'endroil même
où l'on a depuis bâti la maison des religieuses angloises de l'ordre de saint Augustin , et
sous chaque fenêtre de chambre on lisoit de belles inscriptions grecques en gros carac-
tères, tirées du poète Anacréon, de Pindare, d'Homère et de plusieurs autres, qui atliroient
agréablement les yeux des doctes passants. » Une de ces ins('rii)lionvS , j'imagine, et non
certes la moins appropriée, aurait été celle-ci , tirée de Thcocritc : « La cigale est chère à
la cigale, la fourmi à la fourmi, ctTépervier auxéperviers; mais à moi la Muse et le chant.
Que ma maison tout entière en soit pleine! car ni h; sommeil, ni l'édal premicrdu renou-
veau n'est aussi doux, ni les fleurs ne plaisent aux abeilles autant (pi'à moi les Muses me
sont chères... »
510 ANCIENS POETES FRANÇAIS.
Desporles ne célébrait pas moins les amours de ses patrons que les siens, et on
peut deviner que cela l'avançait encore mieux. On a des stances de lui pour le roi
Charles IX à Callirée ; était-ce la belle Marie Touchet d'Orléans, la seule maîtresse
connue de Charles IX? Il y a dans la pièce un assez beau portrait de ce jeune et
sauvage chasseur, qui eut le malheur de tourner au féroce :
.l'ai mille jours entiers, au chaud, à la gelée,
Erré, la trompe au col, par mont et par vallée,
Ardent, impatient. . . ■
Dans d'autres stances pour le duc d'Anjou allant assiéger La Rochelle (1572).
on entend des accents plus doux; le guerrier élégiaque se lamente pour la demoi-
selle de Chateauneuf, la plus belle blonde de la cour, qu'il laissa bientôt pour la
princesse de Condé, et à laquelle il revint après la mort de celle-ci. Le ton est tout
différent pour les deux frères; Charles IX résistait et se cabrait contre l'amour; le
duc d'Anjou y cède et s'y abandonne languissamment.
La pièce qui suit, ou Conqiluinte pour M. le duc d'Anjou élu roi de Pologne
(1575), et l'autre Complainte pour le même étant en Polotjne (157-4). regardent la
princesse de Condé (1), à ce que Du Radier assure. Nous assistons aux moyens et
aux progrès de la faveur de Desportes. 11 accompagna le prince dans son royaume
lointain, et, après neuf mois de séjour maudit, il quitta cette contrée pour lui trop
barbare avec un Jdicu de colère. Dans le siècle suivant, Marie de Gonzague appe-
lait à elle en Pologne le poète Saint-Amant, qui ne s'y tint pas davantage. Ber-
nardin de Saint-Pierre, plus tard, a réparé ces injures, et, tout comblé d'une faveur
charmante, il a laissé à ces forêts du Nord des adieux attendris.
Mais rien n'explique mieux le degré de familiarité et l'insinuation intime de Des-
portes que deux élégies sur lesquelles Du Radier a fixé son attention, et dont nous
lui devons la clef. V Aventure première a pour sujet le premier rendez-vous heu-
reux aCEurylas (Henri III, encore duc d'Anjou) avec la belle Olympe (la princes.se
de Condé). Olympe était d'abord toute cruelle et rigoureuse, ignorant les effets de
famour, et son amie la jeune Fleur-de-Lys (Marguerite de Valois) l'en reprenait et
lui disait d'une voix flatteuse :
Que faites-vous, mon cœur? quelle erreur vous transporte
De fermer aux Amours de vos penscrs la porte ?
Quel plaisir aurez-vous vivant toujours ainsi ?
Amour rend de nos jours le malheur adouci;
11 nous élève au ciel, il chasse nos tristesses.
Et, au lieu de servir, nous fait être maîtresses.
L'air, la terre et les eaux révèrent son pouvoir;
Il sait, comme il lui plaît, les étoiles mouvoir ;
Tout le reconnaît Dieu. Que pensez-vous donc faire
D'irriter contre vous un si fort adversaire ?
Par lui votre jeunesse en honneur fleurira ;
Sans lui celte beauté rien ne vous servira,
Non plus que le trésor qu'un usurier enserre,
Ou qu'un beau diamant caché dessous la terre.
On ne doit sans Amour une Dame estimer ;
Car nous naissons ici seulement pour aimer!
(1) Marie de Clèves, fdle du duc de Nevers, morte en couches le 50 octuhre 1574.
ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. gll
A ces doux propos, pareils i» ceux d'Anna -à sa sueur bidon, la sévère Olympe
résiste encon.'; mais son heure a sonné, elle a vu le bel et indiU'érent liurylas; leurs
yeux se rencontrent,
El, sans savoir CDiiiinL'iil,
Leurs deux (•<viirs sont navrés par un Irail sciilcnionl.
Le mari jaloux s'en mêle et enferme Olympe : l'imprudent! rien ne mûrit une ar-
deur amoureuse comme de se sentir sous les verrons. 01ymi)e ne pense plus à autre
chose qu'à en sortir et qu'à oser. Le sommeil et Vénus en songe lui viennent en
aide. Au fond du vieux palais (de Fontainebleau peut être) est un lieu propice, un
sanctuaire réservé aux amants fortunés : Vénus le lui indique dans le songe, en y
joignant l'heure de midi et Ions les renseignements désirables :
Vénus, ce lui scmbloil, à ces mois l'a baisée,
Laissant d'un chaud désir sa poitrine embraséi;,
Puis disparut légère. Ainsi qu'elle parloil.
Le- Ciel tout réjoui ses louanges clianloil;
Les Venls à son regard Icnoienl leurs bouches closes,
El les pclils Amours faisoicul pleuvoir des roses.
Olympe s'éveille et n'a plus qu'à obéir. Vénus lui a également permis de conduire
avec elle Camille, sa compagne, qui doit combler les vo^ux d'un certain Flori-
dant; mais Olympe va plus loin, elle songe de son propre conseil à mettre la jeune
Fleur de-Lijs de la partie, et sans le lui dire; car Flcur-dc-Lijs est éprise du gra
cieux Nirec, et Olympe, en ce jour de fête, veut faire le bonheur de son amie comme
le sien.
Tout se passe à ravir, et au gré de la déesse ; les couples heureux se rencontrent ;
maisseule la jeune FIcur-dc-Lijs s'étonne et résiste ; elle blâme la téméraire Olympe,
laquelle sait bien alors lui rappeler les anciens conseils, et lui rendre malicieuse-
ment la leçon à son tour :
lié quoi, lui disoil-elle, où esl voire assurance?
Où seul tous ces propos si pleins de véhémence
Que vous me soûliez dire afin de m'enflainmcr.
Avant que deux beaux yeux m'eussent forcé d'aimer''
Comme un soldai craintif, qui, bien loin du danger,
Ne bruit que de combats, de forcer, d'assiéger.
Parle hanl des couards, leur lûch(!lé reproche.
Puis fuil honteusement quand l'ennemi s'approche;
Vous fuyez tout ainsi, d'un cœur lâche et peureux,
Bien que votre ennemi ne soit pas rigoureux.
Si l'on n'était en matière si profane, j'allais dire que c'est en petit la situation de
Polyeucte et de Néarque quand celui-ci, après avoir poussé son ami, recule. Mais
la s^^e Fleur-dc-Lijs tient bon jusqu'à la lin. On se demande, à voir cette discré-
tion extrême et ce demi-voile jeté sur un coin du tableau, quel peut être ce gra-
cieux et timide Nii'éc, compagnon d'Eurylas. Est-ce le duc de Guise, se dit Du
Piadier? est-ce Du Guast? est-ce Chanvallon? Et moi je demande bien bas : Ne se-
r>lâ ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
rait-ce pas Desporles lui-même, le discret poêle, qui fait ici le modeste et n'a garde
de trahir l'honneur de sa dame ?
Cette élégie finit par quelques traits charmants pour peindre les délices mu-
tuelles dans cette rencontre :
0 jeune enl'anl Amour, le seul dieu des liesses,
Toi seul pourrois conter leurs mignardes caresses... ;
el après une éiiuuiéralion assez vive:
Tu les peux bien conter, car lu y fus toujours !
11 me semble que l'on comprend mieux maintenant le talent, le rôle amolli et la
grâce chatouilleuse de Desportes (1).
La seconde élégie ou Aventure, intitulée Cléophon, nous fait pénétrer encore
plus curieusement dans ces mœurs d'alors et dans cette fonction aussi séduisante
que peu grandiose du poète. Il s'agit en cette pièce de déplorer l'issue funeste du
duel qui eut lieu le 27 avril 1578, près de la Bastille (là où est aujourd'hui la Place
Royale), entre Quelus, Maugiron et Livarol d'une part, d'Antragues, Riberac et
Schomberg de l'autre. Des six combattants quatre finalement périrent, dont sur-
tout les deux mignons d'Henri III, Quelus et Maugiron. Celui- ci fut tué sur la place;
Quelus, auteur de la querelle, ne mourut de ses blessures que trente-trois jours
après. Le poète raconte donc le malheur, le dévouement des deux amis, Damon
(Quelus) et Lycidas (Maugiron), et l'inconsolable douleur de l'autre ami Cléophon,
c'est-à-dire d'Henri 111, qui ne quitte pas le chevet du survivant, tant qu'il res-
pire,
El de sa blanche main le l'ail boire el manger.
Les souvenirs de Nisus et d'Euryale animent et épurent assez heureusement celte
complainte. On y retrouve un écho de ces accents étrangement sensibles que
Théocrile a presque consacrés dans l'idylle intitulée Aïtès; el le poète français ne
lait guère que retourner et paraphraser en tous sens ces vers de Bion : « Heureux
ceux qui aiment, quand ils sont payés d'un égal amour! Heureux était Thésée dans
la présence de Pirithoiis, même quand il fut descendu dans l'affreux Ténare. Heu-
reux élaitOreste parmi les durs Axéniens, pui.sque Pilade avait entrepris le voyage
de moitié avec lui. Bienheureux était l'Eacide Achille, tant que son compagnon
Patrocle vivait; heureux il était en mourant, parce qu'il avait vengé sa morl(2)! »
(1) Il y a une sotte histoire sur son compte, et qui le ferait poète beaucoup plus na'if
vraiment qu'il n'était; nous en savons déjà assez pour la démentir. On raconte qu'il parut
un jour en habit négligé devant Henri III, tant, ajoute-t-on, il était homme d' élude et adonné
à sa poésie! el Henri IIÎ lut aurait dit : « J'augmente votre pension de tant, pour que vous
vous présentiez désormais devant moi avec un habit plus propre. » De telles distractions
seraient bonnes chez La Fonlanie; mais Desporles avait à la cour l'esprit un peu plus pré-
sent. S'il parut un jour en tel négligé, après quelque élégie, ce ne fut, de la part du galant
limeur, qu'une manière adroite et muette de postuler un bénéfice de plus.
(2) Il faudrait ici, en contraste immédiat et pour représailles sanglantes, opposer des
passages de D'Aubigné en ses Tragiques; style sauvage, inculte, hérissé, indignation morale
qui ne se contient plus, injure ardente, continuelle, forcenée, rien n'y manque comme
châtiment de l'élégie ; mais, la plupart du temps aussi, cette trop grossière éloquence ne se
ANCIENS rOETES TRANÇAIS. K 1 ,■>
Nous sommes tout préparés maintenant à bien admettre la faveur de Desportes,
le crédit immense dont il disposa, et sa part active dans les allaires. Prenons-le
donc de ce côté et voyons-le h l'œuvre.
Il ne faut plus que savoir encore que notre abbé, si chargé de bénéfices et de
titres ecclésiastiques, n'en omettait pourtant pas tout à fait les fonctions. On lit
dans le Journal d'Henri III, à la date de 1585, et parmi les anecdotes burlesques
de ces années de puérilité et de scandale : « Le dernier jour du mois (octobre), le
Roi s'en alla à Vincennes pour passer les fêtes de la Toussaint et faire les pénitences
et prières accoutumées avec ses confrères les Hiéronimites, auxquels, ledit jour du
mois de septembre précédent, il avoit fait lui-même, et de sa bouche, le prêche ou
exhortation; et, quelques jours auparavant, il leur avoit fait faire pareille exhorta-
lion par Philippe Des Portes, abbé de Tiron, de Josaphateld'Aurillac(l), son bien-
aimé et favori poète. « Ainsi tour à tour, ce roi à bilboquets et à chapelets em-
ployait le bel esprit accommodant à prêcher ses confrères comme à pleurer ses
mignons (2) .
Si bien qu'il se sentit de longue main auprès d'Henri III, Desportes avait cru
devoir s'attacher très-immédiatement au duc de Joyeuse, le plus brillant et le plus
actif des favoris d'alors ; il était son conseil en tout et comme son premier ministre.
On en a un piquant exemple raconté par De Thou en ses Mémoires. Celui ci, âgé
de trente-trois aus, n'était encore que maître des requêtes; il avait passé sa jeu-
nesse aux voyages. Le président De Thou, son oncle, le voulait pourvoir de sa sur-
vivance, et il se plaignait de la négligence de .son neveu à s'y pousser. Il en parlait
un jour sur ce ton à François Choesne, lieutenant-général de Chartres, qui courut
raconter à l'autre De Thou les regrets du vieil oncle, et le presser de se mettre en
saurait citer, et, des deux poètes, le moins moral est encore le plus facile ù transcrire.
Dans la satire intitulée les Princes, on sent à tout moment l'allusion à Desportes ;
Des ordures des grands le poëte se rend sale,
Quand il peint en César un ord Sarclanapale...
Leurs poètes volages
Nous chantent ces douceurs comme amoureuses rages...
Qu'ils recherchent le los des affétés poètes... etc.
(1) Desportes eut bien encore d'autres titres et qualités : il fut chanoine de la Sainte-
Chapelle, abbé de Bonport, de Vaux-de-Ccrnai ; celle dernière abbaye ne lui vint pourtant
(ju'en échange de celle d'Aurillac, qu'il permuta. Le Gallia christiatia est tout marqué, à
chaque volume, de son nom et de ses louanges. Nous lui découvrirons en avançant d'autres
abbayes encore; c'a été sa vocation d'être le mieux crosse des élégiaques.
(2) D'Aubigné y pensait évidemment quand il s'écriail :
Si, depuis quelque temps, vos rimeurs hypocrites,
Déguisés, ont changé tant de phrases écrites
Aux profanes amours, et de mêmes couleurs
Dont ils servoicnt Satan, infâmes bateleurs,
S'ils colorent encor leurs pompeuses prières
De fleurs des vieux pa'iens et fables mensongères.
Ces écoliers d'erreur n'ont pas le style appris.
Que l'Esprit de lumière apprend à nos esprits.
De quelle oreille Dieu prend les phrases flatrcsses
Desquelles ces pipeurs fléchissoicnt leurs maîtresses?
(Satire des Princes.)
?514 ANCIENS POETES FRANÇAIS.
mesure. Mais le futur historien allégua que le moment n'était pas venu, que les sol-
licitations n'allaient pas à son humeur, qu'il en faudrait d'infinies dans l'affaire en
question; enfin toutes sortes de défaites et d'excuses comme en sait trouver le mé-
rite indépendant et peu ambitieux. Mais Choesne l'arrêta court : < Rien de plus
simple, lui dit-il; si vous croyez votre dignité intéressée, abstenez-vous, laissez-moi
faire; je me charge de tout. Vous connaissez Philippe Desportes, et vous n'ignorez
pas qu'il est de mes parents et de mes amis. Il peut tout près du duc de Joyeuse,
lequel fait tout près du roi. Ce sera, j'en réponds, leur faire plaisir, à Desportes et
au duc, que de les employer pour vous. "
Et tout d'un trait, Choesne court chez Desportes qu'il trouve près de sortir et le
portefeuille sous le bras, un portefeuille vert de ministre : oui, en vérité, notre gra-
cieux poëte en était là. Desportes allait chez le duc de Joyeuse travailler, comme
on dit. En deux mots Choesne le met au fait ; c'était le malin : < Revenez dîner
aujourd'hui, lui dit Desportes, et je vous rendrai bon compte (1). » A l'heure du
dîner, Choesne trouve l'affaire faite et De Thon président à mortier en survivance;
il court l'annoncer à celui-ci qui, tout surpris d'une telle facilité et d'une telle di-
ligence, est confondu de se voir si en retard de civilité, et qui se rend lui-même au
plus vite chez Desportes, entamant dès l'entrée toutes sortes d'excuses. Mais Des-
portes ne souffrit pas qu'il lui en dît davantage, et lui répondit noblement :
0 Je sais que vous êtes de ceux à qui il convient mieux de témoigner leur recon-
naissance des bons offices, que de prendre la peine de les solliciter. Quand vous
m'avez employé pour vous auprès du duc de Joyeuse, comptez que vous nous avez
obligés l'un et l'autre ; c'est en pareille occasion qu'on peut dire qu'on se fait hon-
neur, quand on rend service à un homme de mérite. «
Certes Desportes, on le sait trop, n'avait pas un sentiment moral très-profond ni
très-rigide; ce qu'on appelle dignité de conscience et principes ne doivent guère se
chercher en lui ; mais, tout l'attesle, il avait une certaine libéralité et générosité
de cœur, un charme et une séduction sociale qui font beaucoup pardonner, un tour,
une représentation aisée, pleine de magnificence et d'honneur, enfin ce qu'on peut
appeler du moins des i)arties de l'honnête bomme.
De Thon reconnaissant le priait de l'introduire sur-le-champ chez le duc de
Joyeuse pour offrir ses remercîments confus. Mais Desportes, qui savait combien
les grands sont légers et peu soucieux, même de la reconnaissance pour le bien
qu'ils ont fait sans y songer autrement, éluda cette louable effusion, et lui dit qu'ils
ne trouveraient pas le duc à cette heure; qu'un remercîiuent si précipité le pour-
rait même importuner dans l'embarras d'affaires où l'on était, et qu'il se chargeait
du compliment et des excuses. Cependant Joyeuse paulit pour son commandement
de Normandie; la visite fut remise au retour. Quelque temps après (1387), survint
la défaite de Coutras, où périt ce jeune seigneur, et le long enchaînement des ca-
lamités civiles recommença.
Ce fut un coup affreux pour Desporles, et qui semblait briser sa fortune au mo-
ment où elle touchait au faîte. L'affection pourtant, on aime à le penser, eut une
grande part à ses regrets. Dans l'accablement où il tomba à la première nouvelle
de cette mort, fuyant la société des hommes, il se relira chez Baïf à Saint- Victor,
(1) A prupos de dîner, ceux de Desporles ciaicnl célèbres el lui faisaient grand hon-
neur : « Nullus enim eum vel hospitalii mensœ liberalibns epulis, vcl ornnidenique civilis
vitœ splendore superavit, » a dil Scévolc de Sainte-Marlhc.
ANCIEINS rOÈTEa FUANÇAIS. î) l 'j
en ce monastère même des muses que nous avons décrit précédemment. C'est De
Thou encore qui nous apprend cela, et qui alla l'y voir pour le consoler.
La poésie dut alors lui revenir en aide; tout en suivant l'ambition, il l'avait mau-
dite souvent. 11 aimait la nature, il la sentait avec une sorte de vivacité tendre; il
put, durant ces quelques mois de retraite, se reprendre avec regret aux beaux
jours envolés, et se redire ce sonnet de lui, déjà ancien, qu'il adressait au vieux
Dorât :
Quel destin favorable, ennuyé de mes peines, ,
Rompra les forts liens dont mon col est pressé?
Par quel veut reviendr»i-jc au port que j'ai laissé,
Suivant trop follement des espérances vaines ?
Verrai-je plus le temps qu'au doux bruit des fontaines,
Dans un bocage épais mollement tapissé.
Nous récitions nos vers, moi d'amour offensé.
Toi bruyant de nos Rois les victoires hautaines ?
Si j'échappe d'ici, Dorât, je te promets
Qu'Apollon et Cypris je siùvrai désormais.
Sans que l'ambition mon repos importune.
Les venteuses faveurs ne me pourront tenter,
Et de peu je saurai mes désirs contenter.
Prenant congé de vous, Espérance et Fortune.
C'était également, si l'on s'en souvient, le vœu final de Cil Blas, mais qui, plus
sage, paraît s'y être réellement tenu.
Convient-il de placer déjà à ce moment plusieurs des retours chrétiens de Des-
portes, de ces sonnets spirituels et de ces prières qui, dans une âme mobile, ne
semblent pas avoir été sans émotion et sans sincérité? Les Psaumes ne vinrent que
plus tard, et furent l'œuvre de sa vieillesse. Mais, dès l'époque oîi nous sommes, il
avait composé des pièces contrites, dont plusieurs datent certainement d'une grande
maladie qu'il avait faite en 1570. On a cité souvent ce sonnet, assez pathétique,
qui paraît bien avoir été l'original dont s'est inspiré Des Barreaux pour le sien de-
venu fameux :
Hélas! si tu prends garde aux erreurs que j'ai faites.
Je l'avoue, ô Seigneur! mon martyre est bien doux ;
Mais, si le sang de Christ a satisfait pour nous.
Tu décoches sur moi trop d'ardentes sagettes.
<Jue me demandes-tu? Mes œuvres imparfaites,
Au lieu de l'adoucir, aigriront ton courroux ;
Sois-moi donc pitoyable, 6 Dieu! père de tous ;
Car où pourrai-je aller, si plus tu me rejettes?
D'esprit triste et confus, de misère accablé.
En horreur à moi-même, angoisseux et troublé,
.le me jette à les pieds, sois- moi doux et propice !
Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers.
Ou, si lu les veux voir, vois-les teints et couverts
51 G ANCIENS POÈTES FRANÇAIS.
Du beau sang de ion Fils, ma grâce et ma justice (1).
Il est probable que, durant les semaines d'affliction, ces pensées graves lui repas-
sèrent au moins par l'esprit, de même que plus tard, après la Ligue, et vieillissant,
il fut peut-être plus sincèrement repentant par accès qu'on ne l'a cru. Ces natures
sensibles, même raffinées, sont ainsi.
Dans tous les cas cette variation, pour le moment, dura peu, et l'ambition le re-
prit de plus belle. Henri III mort (ce qu'il faut noter pour sa décharge), on retrouve
Desportes ligueur, bien que sentant un peu le fagot, et attaché à l'amiral de Villars,
cousin de Joyeuse : il l'avait probablement connu dans cette maison. Du Havre-de-
Grâce, où l'avait placé Joyeuse, Villars s'était jeté dans Rouen et y concentrait en
lui tous les pouvoirs. C'était un caractère violent et fougueux, un capitaine plein
d'ambition et d'ailleurs capable. Desportes s'est insinué près de lui ; il le conduit
et le domine ; il se fait l'àme de son conseil et le bras droit de ses négociations ; il
devient le véritable premier ministre enfin de ce rot d'Vvetot : la Satire Ménippc'c
appelle ainsi Villars, qui était mieux que cela, et une espèce de roi en effet dans
cette anarchie de la France. Quant à Desportes, le poêle ingrat de V Amirauté,
comme la Meinppde dit encore, sa fortune en ces années désastreuses (1591 1591)
se trouve autant réparée qu'elle peut l'être; ses bénéfices sont saisis, il est vrai;
mais il a en main de quoi se les faire rendre, et avec usure. Dans toutes les négo-
ciations oïl il figure, il ne s'oublie pas.
Palma Cayet raconte que, dans le temps môme où Villars se cantonnait à Rouen
et préparait son indépendance, ce capitaine, très-prudent et avisé à travers ses
fougues, négociait secrètement avec le cardinal de Bourbon, qui présidait alors le
Conseil du roi, tantôt à Chartres, tantôt à Mantes, >■ et ce par le moyen de Des Portes,
et qu'en furent les paroles si avant qu'il fut parlé au dit conseil de donner main
levée des abbayes et bénéfices dudit sieur Des Portes occupés par les royaux. »
L'affaire rompit par le refus des détenteurs, et le poële-diplomate se vengea, mon-
trant bientôt ce que peut un homme de conseil, quand il rencontre un homme d'exé-
cution (2).
Mais Sully, en ses Economies royales, est celui qui nous en apprend le plus sur
(t) Le dernier tercet a été ainsi rcproduil et agrandi par Des Barreaux :
J'adore en périssant la raison qui l'aigrit :
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Dans les dernières éditions de Desport<^s, au lieu du beau sang de ton Fils, on lit du clair
sang, que j'aime moins. Ce qui dénote, à coup sûr, que Des Barreaux connaissait le
sonnet de Dcsportcs, c'est moins la ressemblance du sentiment, et même du dernier trait,
que quelques mots insignifiants, comme propice, aigrir, qui se trouvent avoir passé dans
son sonnet. Du Radier lut le premier, dans l'arlicle du Conservateur, à dénoncer celte imi-
tation, et il en revendique la découverte avec une certaine vivacité, au tome L"' de ses
Récréalions historiques et critiques. Dans l'intervalle, eu etfcl, un M. de La Blaquicre avait
écrit de Verdun une lettre à Fréron (Année littéraire, mars 1758). pour annoncer la même
trouvaille. On pourrait soutenir également que Desportes a inspiré à Racan sa belle pièce
de la Helraile ; il l'y a du moins aidé.
(2) Et notez comme Desporles sait bien choisir ceux à qui il s'attache : d'abord, c'était
Joyeuse, le plus politique des favoris, et qui tendait même à se substituer à Guise en tête de
la Ligue; aujourd'hui, c'est Villars, le plus valeureux et le plus capable du parti.
ANCIENS POÈTES mANÇAIS. îî 1 7
la situation et l'importance du conseiller de Yillars. Après des pourparlers prélimi
naires et des tentatives avortées (pii avaient eu lieu durant le siét^c; même de Rouen,
le princi|>al serviteur d'Henri IV y revient en titre, muni de pleins pouvoirs pour
traiter (1594). Les affaires de la Ligue allaient fort mal; Paris était à la veille de
se rendre à son roi ; mais Rouen tenait bon, et c'était un embarras considérable.
Sully, à peine arrivé dans la ville rebelle, y trouve La Font, son ancien maître
d'hôtel, et qui l'était do M. de Villars; ce La Font servait d'entremetteur secondaire.
Dès le premier moment, Sully envoie Du Perat, un de ses officiers, visiter de sa
part M. de Villars. M""' de Simiers et M. de Tiron, les trois grands personnages.
Qu'était-ce que M""^ de Simiers? Demandez à Tallemant : M""^ de Simiers (M"" de
Vitry), ancienne iille d'honneur de Catherine de Médicis, avait passé comme mal-
tresse de Desportes à Villars, et dans ce moment elle s'arrangeait comme elle l'en-
tendait entre tous deux (1). M. de Tiron et elle font aussitôt répondre à Sully,
qui leur demandait comment il avait à se conduire, de se reposer ce jour là, et que
le lendemain matin ils lui feraient savoir de leurs nouvelles. Mais M. de Tiron ne
s'en tient pas là, et, dès que la nuit est venue, il arrive en personne; c'est ici que
toute sa diplomatie se déploie.
Après les compliments ordinaires et extraordinaires, il commence par regretter
le retard de l'arrivée de M. de Rosny; il explique au long, en les exagérant peut-
être, quelques incidents qui ont passé à la traverse, et les changements d'humeur
de l'homme (M. de Villars). Deux envoyés en effet, l'un, dom Simon Antoine, de la
part du roi d'Espagne, l'autre. La Chapelle-Marteau, de la part de la Ligue, venaient
d'apporter des propositions au gouverneur. Desportes développe tout cela; il étale
les difficultés : il n'est pas fâché de se rendre nécessaire. Plusieurs catholiques des
principaux de la cour du roi avaient de plus écrit à Villars de se méfier, de ne
pas trop accorder sa confiance à un négociateur hérétique comme M. de Rosny.
Desportes a eu soin de se munir de ces lettres; mais il ne les montre qu'avec dis-
crétion. Puis il montre sans aucune réserve trois autres lettres d'un ton tout diffé-
rent : l'une du cardinal de Bourbon à M. de Villars pour l'enhardir à traiter,
l'autre de M. de Vitry à M*"" de Simiers sa sœur dans le même sens, et la troisième
enfin de l'évêque d'Évreux, Du Perron, à Desportes lui-même. Celle-ci nous est
très-curieuse en ce qu'elle témoigne du singulier respect et de la déférence avec
laquelle ce prélat éminent s'adresse à son ancien patron, se dit son obligé, et con-
fesse ne devoir qu'à lui d'avoir pu connaître la cour. Après avoir communiqué ces
pièces, Desportes donne son avis sur la marche à suivre, sur les écueils à tourner;
il promet son assistance : « Mais qu'on laisse seulement passer à M. de Villars toutes
ses fougues... Et peu à peu nous le rangerons, dit-il, à ce qui sera juste et raison-
nable. " Sully, bien qu'il jugeât qti'il pouvait bien y avoir de l'artifice en tout ce
langage, ne laissa pas d'en demeurer d'accord, et, sur cette première conversation,
on se donna le bonsoir.
Je ne dirai pas la suite avec détail; on peut recourir à Sully lui-même; il suffit
qu'on ait le ton. Dans les conditions sine qua non que posait Villars, et à côté de
(1) « Mme de Simiers prioit souvent Dcsporlcs de lui linier des élégies qu'elle avoil faites
en prose : elle appeloit cela envoiier ses pensées au rimeur: » (Coslar, suite de la Défense
de M. de Voiture.) — Le poète La Uoque, en ses Mclanrjes, adresse un sonnet à M""* de
Simiers, non loin d'un autre sonnet à Desportes ; il parle du bel-esprit dp relie dame : Votre
beauté des Muscs le séjour. Elle avait dû être de l'Académie dTIenri III.
SIS ANCIENS POETES FRANÇAIS.
Yamirauté exigée pour lui, il se trouvait les abbayes de Jumièges, Tiron, Bonporl,
Vallasse et Saint-Taurin, stipulées comme appartenant à de ses serviteurs. Nous
savons quel serviteur, du moins le principal : il ne se perd pas de vue (1). L'abbé
de Tiron d'ailleurs aida bien réellement et eiîicacement à la solution; il s'employa
avec toute sa finesse à adoucir Villars et à le déterminer. Il faisait son pont à lui
même, pi'ès d'Henri IV, et ce prince pouvait répondre à ceux des fidèles et ultrù
qui auraient trouvé à redire ensuite sur l'abbé ligueur : >< 31. de Tiron a rendu des
services. »
Ceci obtenu, Desportes n'eut plus qu'à vieillir riche et honoré. Il traduisit les
Psaumes, sans doute pour réparer un peu et satisfaire enfin aux convenances de sa
situation ecclésiastique. Le succès, à le bien voir, fut contesté (1603); Malherbe
lui en dit grossièrement en face ce que Du Perron pensait et disait plus bas. Mais
ces sortes de vérités se voilent toujours d'assez d'éloges aux oreilles des vivants
puissants, et Desportes put se faire illusion sur sa décadence (2). Il se continuait
avec harmonie par Bertaut; il rajeunissait surtout avec éclat et bonheur dans son
neveu, l'illustre Mathurin Régnier. Tout comblé de biens d'église qu'il était,
ayant refusé vers la fin l'archevêché de Bordeaux, il sut encore passer pour mo-
deste, et son épitaphe en l'abbaye de Bonport célébra son désintéressement. C'est
dans celte dernière abbaye qu'il coula le plus volontiers ses dernières années, au
sein d'une magnifique bibliothèque dont il faisait les honneurs aux curieux avec
une obligeance infinie, et qu'après lui son fils naturel laissa presque dilapider ;
elle ne fut sauvée en partie que par la diligence du Père Sirmond (3). On parle
aussi d'une belle maison de lui à Vanves, où il allait recueillir ses rêves, et dont
le poète La Roque a célébré la fontaine. Il mourut à Bonport en octobre 1606, âgé
d'environ soixante et un ans. L'Estoile lui a prêté d'être mort assez impénitent et
de n'avoir cru au purgatoire non plus que M. de Bourges {Renaud de Beaune) ; on
allègue comme preuve qu'il aurait enjoint expressément, à sa fin, de chanter seule-
ment les deux Psaumes : 0 quam dilccta tahcrnacula, et Lœtatus sum. Peu avant
de mourir, il aurait dit en soupirant : .. J'ai trente mille livres de rente, et je
meurs! >
Mais tout cela m'a l'air de propos sans conséquence, et tels qu'il en dut cir-
culer : on a prêté à Rabelais le rieur d'être mort en riant ; on a supposé que le
riche abbé de Tiron ne pouvait faire autrement que de regretter ses richesses (i).
Ce qu'il faut redire après les contemporains, à la louange de Desportes, c'est
qu'il n'eut pas d'ennemis, et que. dans sa haute fortune, il fit constamment le plus
de bien qu'il put aux personnes. D'Aubigné seul paraît l'avoir détesté dans ses
écrits, et la Confession de Sancf est envenimée d'injures à ce nom de Tiron. Mais
(1) Toutes CCS abbayes furent-elles siipulées pour lui seul ? Ce serait plus qu'on ne lui
en cdunaîl. Quand on regarde le ciel par une belle nuit, on y découvre étoiles sur étoiles;
plus ou regarde dans la vie de Desportes, et plus on y découvre d'abbayes.
(2) Ses Psaumes survécurent même, dans la circulalion, à ses Premières OEuvres, les-
quelles ne passent guère en réimpression l'année 161t. Dom Liron (Bibliothèque char-
traitie) nous ajjprend que Thibaut Desporles, sieur de Bevilliers, frère du nôtre, fil faire,
en 1624, une très-belle édition de ces Psaumes avec des chants de musique.
(3) Voir le Père .lacob. Traité des Bibliothèques.
(i) On rite encore de lui ce mol assez vif cl plus vraisemblable, quand il refusa l'arche-
vêché de lîordeaux, ne voulant pas, disait-il, avoir charge d'âmes : « — Mais vos moines?
lui répondil-on. — Oh! bien, eux, ils n'en ont pas. »
ANCIENS POETES TRANÇAIS. ol9
les auteurs de la Mcnvppce eux-mêmes ne gardèrent pas rancune à Desportes, ni
lui à eux; Passerai, Gillol, Rapin, on les retrouve tout à fait réconciliés, et ce der-
nier a célébré la mort de son ami dans une pompeuse et affectueuse élégie latine.
Malherbe, à sa manière, lut cruel; on sait l'exemplaire de Desporles annoté par
lui. M. (-liaslos en a rendu un compte judicieux et piquant (1); moi-même j'y ai
appelé rallention aulrclois. et j'en ai signalé les chicanes. Il y a de ces hommes
prépondérants qui ont de singuliers privilèges : ils prennent le droit de se faire
injustes ou du moins justes à l'excès envers les autres, et ils imposent leurs ri-
gueurs, tandis qu'avec eux, quoiqu'ils fassent, on reste juste et déférent : ainsi de
Malherbe. Censeur impitoyable et brutal pour Ronsard, pour Desportes, lise main-
tient lui-même respecté : dans quelques jours, il paraîtra une édition de lui an-
notée par André Chénier, et qui est tout à sa gloire (2).
'Je ne voulais ici que développer l'existence sociale de Desportes, son influence
prolongée et cette singularité de fortune qui en a fait alors le plus grand seigneur
et comme le D'Épernon des poètes. Il serait fastidieux d'en venir, après tant de
pages, à apprécier des œuvres et un talent suffisamment jugés. Un mot seulement,
avant de clore, sur sa célèbre chanson : 0 indl! jafouscnuil, qui se chantait encore
sous la minorité de Louis XIV. Elle est imitée de l'Arioste, du Capifolo VII des
poésies diverses : 0 ne' mîci danni (3)... Dans le Capitolo précédent, l'aimable poète
adressait une hymne de félicitatlon à la nuit et à tout ce qu'elle lui avait amené
de furtif et d'enivré; ici, au contraire, il lui lance l'invective pour sa malencon-
treuse lumière. Il faut dire à l'honneur de Desportes que plusieurs des traits les
plus heureux de sa chanson ne se rencontrent pas dans l'italien, et que, s'il n'est
pas original, il est peut-être plus délicat :
.le ne crains pas pour moi, j'ouvrirais une armée,
Pour entrer au séjour qui recèle mon bien,
n'appartient qu'à lui. aussi bien que ce délicieux vers :
Les beaux yeux d'un berger de long sommeil touchés.
Cette jolie chanson de Desportes rappelle aussi une invocation antique attribuée à
Bien, et qu'un amoureux adresse à l'étoile du soir, à Vesper. Je m'étais donné le
plaisir de la traduire, lorsque je me suis aperçu qu'elle était traduite déjà ou imitée
par nos vieux poètes, par Ronsard, au iv'' livre de ses Odes, et surtout par le bon
Raïf en ses amours. Yoici la charmante version de celui-ci, je n'y ai changé qu'un
petit mot :
De l'aimable Cypris ô lumière dorée!
Hcsper, de la nuit noire ô la gloire sacrée,
Qui excelles d'autant sur les astres des cicux
Que moindre que la lune est ton feu radieux,
(1) Rcrue de Paris, '-10 décembre 1840.
(2) Dans la Bibllothèque-Charpenlicr , et par les bous soins de M. Aiiioiue de La Tour,
à qui on en doit la découverte.
(5) Je dois à l'obligeance de M. Aroux, traducteur récent de l'Arioste ol du Dante, l'in-
dication précise de celle imilalion, qui n'avait été jusqu'ici que vaguement dénoncée.
JJ20 ANCIENS POETES FRANÇAIS.
Je le salue, Ami. Conduis-moi par la brune
Droit où sont mes amours, au défaut de la lune
Qui cache sa clarté. Je ne vas dérober ,
Ni pour d'un pèlerin le voyage troubler ;
Mais je suis amoureux! Vraiment c'est chose belle
Aider au doux désir d'un amoureux fidèle.
Oserai-je ajouter à côlé ma propre imitation comme variante?
Chère Étoile du soir, belle lumière d'or
De l'aimable Aphrodite, ornement et trésor
Du noir raanteaii des nuits, et qui, dans ses longs voiles.
Luis moins que le croissant et plus que les étoiles,
O cher Astre, salut ! Et comme, de ce pas,
Je vais chanter ma plainte au balcon de là-bas,
Prête-moi ton rayon ; car la lune nouvelle
S'est trop vite couchée. Ah! lorsque je t'appelle,
Ce n'est pas en larron, pour guetter méchamment;
Mais j'aime, et c'est honneur d être en aide à l'amant!
Et dans des vers à celte même étoile, un poète moderne, M. Alfred de Musset, a
dit, comme s'il eût mêlé au pur ressouvenir de Bion un sentiment ému de Byron :
Pâle Etoile du soir, messagère lointaine.
Dont le Iront sort brillant des voiles du couchant.
De ton palais d'azur, au sein du firmament.
Que regardes-tu dans la plaine?
La tempête s'éloigne, et les vents sont calmés...
et dans tout ce qui suit, une teinte d'Ossian continue de voiler légèrement la sé-
rénité antique :
Tu fuis en souriant, mélancolique amie....
Triste larme d'argent du manteau de la nuit....
Ce n'est plus simplement l'astre d'or; elle dernier trait enfin, le dernier cri s'élance
et se prolonge dans l'infini comme un soupir du cœur :
Etoile de l'amour, ne descends pas des cieux !
Je renvoie au volume que chacun a lu ; mais j'avais besoin, en terminant, de ra-
mener un parfum de vraie poésie après ces anecdotes des Valois et celle vie diplo-
matique du plus courtisan et du plus abbé des poètes.
Sainte-Beuve.
L'ART MODERNE
EN ALLEMAGNE.
î. — G. M. Dl'rsch. — Aslfietik aufdem Chrisllichen siandpunkt
dargestellt (l'Esthétique envisagée au point de vue chrétien).
Stuttgard, 1859.
II. — Ch.\ules Meyer. — Uber das Verkallniss der Kunst
zum Cultus (Sur les Rapports de l'art au culte).
Zurich, 1857.
III. — MuSTER. — Sinnebilder der Allen Christen
(Symboles des anciens chrétiens).
IV. — G. 0. MuLLER. — Handhuch der Archaologie der Kunst
(Manuel de l'Archéologie de l'art).
Léipsig, 1841.
. — Comte k. Raczynski — Histoire de l'Art moderne en Allemagne ,
1856-1841.
VI. — De l'Art en Allemagne, par M. H Forloui.
2 vol., 1842.
Vers la fin du dernier siècle, les nouvelles doctrines littéraires venaient de
triompher en Allemagne, et rien ne faisait encore pressentir dans les arts une ré-
volution analogue. Tandis que les poètes et les philosophes proclamaient haute-
ment la restauration du génie national, les peintres et les statuaires se traînaient
encore à la suite de l'école française ou de l'école italienne modifiée par Mengs.
Imitateurs serviles, ils se vouaient volontairement à l'oubli. A peine attiraient-ils
TOME I. 51
S522 l'art moderne
sur leurs œuvres raltenlioii du petit cercle qui les environnait. L'obscurité qui les
cachait aux yeux du monde s'étendait presque jusqu'à leurs devanciers. Les ar-
tistes de la France et de l'Italie ne parlaient de ces vieux maîtres de l'Allemagne
qu'avec ce mépris confiant qu'inspire une incontestable supériorité. Quand les chefs
de l'école gallo-grecque, alors de mode, voulaient donner à leurs élèves des exem-
ples de pauvreté de slyle, de sécheresse de dessin, de raideur et de dureté, ils les
cherchaient au delà du Rhin ; les tal)leaux d'Albert Diirer, de Lucas Cranach et
d'Holbein, les seuls artistes de ces vieilles écoles qu'ils connussent, les leur four-
nissaient. Goethe et les critiques allemands, qui presque tous avaient adopté les
idées de Winckelmann, ne différaient pas essentiellement d'opinion avec les criti-
ques étrangers. L'admiration des monuments de l'art antique les rendait insensibles
a tout autre genre de beauté. Quant aux artistes de l'Allemagne moderne, qui, vers
1800, végétaient dans les cinq ou six capitales du pays, leij Koch, les Wâchter, les
Schick (1), et qui mettaient en pratique les doctrines des arbitres du goût, je ne
pense pas qu'au delà du Rhin on soupçonnât même leur existence. Leurs noms
n'étaient guère plus connus par-delà Mayence et Cologne que ceux de ces peintres
qui, sur les bords du fleuve Jaune, décorent les pagodes du céleste empire. Quel-
(lues années plus tard, M""^ de Staël, visitant les musées de l'Allemagne, s'était ar-
rêtée de préférence devant les tableaux des grands maîtres de l'Italie, et nous avait
décrit pour la millième fois la Nuit du Corrége ou la Madone de Raphaël qu'on
voit à Dresde. Parmi les divers tableaux des peintres modernes, elle se rappelait
seulement une tête du Dante qui avait un peu le caractère de la figure de l'Ossian
de Gérard; et pourquoi se la rappelait-elle? parce que l'analogie lui semblait heu-
reuse, <( le Dante et le Gis de Fingal pouvant se donner la main à travers les siècles
et les nuages. » Les seuls noms dont elle se souvînt encore étaient ceux de Hart-
mann et de Schick.
Cependant, par une sorte de divination plus digne de son génie que ces concctH
dont nous venons de citer un exemple, cette femme illustre semblait pressentir la
révolution qui devait suivre. Quoique fécole allemande manquât essentiellement de
ce caractère d'originalité et de mysticisme que depuis elle a surtout alTecté, quoique
ses artistes imitassent docilement les artistes en vogue de Paris et de Rome, David
ou Camuccini, elle prévoyait qu'une réaction était prochaine, elle devinait le ca-
ractère de cette réaction, et cherchait à prévenir ses excès. Comme elle avait blâmé
Goethe, apôtre de l'art antique, déclarant impossible le succès des tentatives my-
thologiques qu'il provoquait, elle condamnait les écrivains qui proclamaient dès
lors le christianisme comme la source unique du génie des modernes. « Peut-cire
ne sommes-nous capables, en fait de beaux-arts, ni d'être chrétiens ni d'être païens,
.s'écriait-elle; ni l'art ni la nature ne se répètent. Ce qu'il importe seulement, dans
le silence actuel du talent, c'est de détruire le mépris qu'on a voulu jeter sur toutes
les conceptions du moyen âge. »
An Ueu d'écouter ces conseils, dictés tout à la fois par le bon sens et par le
génie, l'école nouvelle qui allait succéder à l'école grecque ne devait pas tarder à
(1) A Schick cependant commence, mais fort obscurément, la réaction de la peinture
religieuse, que MM. Hess, Owerbcck et les peintres de leur école ont continuée. Schick,
avant de s'étabUr à Rome et de peindre d<'s sujets bibliques, avait étudié dans l'atelier de
David. Sa couleur cl son dessin se sont toujours ressentis de celle promièrc dircriion. Ce
peintre était originaire de Sluttgard.
EN ALLEMAGISE. ;>;25
substiluer à ce respect éclairé pour le génie du moyen âge l'iuiilation aveugle des
merveilleux montimenls qu'il nous a laissés. Tout s'accordait, il est vrai, pour pré-
cipiter cette révolution et pour appeler sous les drapeaux de la réaction une nou-
velle génération d'artistes. Le triomphe définitir de l'école littéraire romantique,
l'influence irrésistible de ses doctrines, qui devait nécessairement s'étendre jusque
sur les beaux-arts, le goût des anciens tableaux provoqué par de nouvelles éludes,
qui se réveillait d'une façon si imprévue, et qui, dans les premières années de la
paix, s'était répandu dans toute rAllemagne, l'abus même que venait de faire l'é-
cole précédente du style des écoles italiennes postérieures aux Carraches et du style
mythologique de l'école française, alors dominante, toutes ces causes se réunis-
saient pour déterminer une jeunesse naturellement enthousiaste, opposée de sen-
timents et d'intérêt à tout ce qui venait du dehors, et que l'esprit de nationalité
exalté jusqu'au fanatisme soulevait d'ailleurs contre la France impériale, à s'ouvrir
un chemin, qu'elle croyait nouveau, vers des régions de l'art qui, depuis des siècles,
n'avaient pas été explorées.
Malheureusement cette révolution, dont le but était glorieux et légitime (il s'a-
gissait de secouer le joug de l'imitation et l'autorité des écoles étrangères), cette
révolution se laissa détourner de son objet par les influences qui l'avaient provo-
quée, mais qu'elle aurait dû dominer. Les artistes de l'école qui se proclamait nou-
velle manquaient sans doute de celte imagination puissante qui féconde un sol en
apparence épuisé ; égarés par les lois obscures d'une esthétique qui ne s'appuyait
ni sur des faits ni sur des œuvres, ils s'occupaient beaucoup trop de théories de
l'art pour le bien mettre en pratique. Au lieu d'appliquer les rares facultés dont
ils étaient doués à l'étude de la nature, source de toute beauté, de toute grandeur,
de toute vérité, ils les dissipaient dans des recherches érudites sur le passé, dans la
pénible révélation de génies oubliés ou méconnus, et dans une puérile imitation de
leurs œuvres, reflets efl'acés et périssables de la nature éternelle. Que dans cette
imitation ils remontassent à Hemmeling, à Cimabuë et même aux byzantins, qu'ils
recherchassent de préférence les procédés des premières époques, quelque nou-
veaux que ces procédés parussent alors, ils ne renonçaient pas moins pour cela à
l'originalité. Ils obéissaient à l'inspiration d'autrui et non à leur inspiration propre,
et, si l'on ne pouvait leur refuser le mérite assez contestable de la singularité, on
pouvait leur refu.ser celui de la nouveauté.
La soif de la vérité peut conduire les esprits faibles au mensonge; par horreur
de l'affectation et de l'exagération théâtrale, ces enthousiastes du passé tombèrent
dans la naïveté puérile et la simplicité outrée; s'ils s'affranchirent d'une imitation,
ce fut pour se précipiter dans une autre. Ils ne surent pas être de leur siècle, et
rétrogradèrent brusquement jusqu'aux premiers temps de l'art, au lieu de prendre
leur point de dépari de leur époque, et de se mettre en marche vers l'avenir d'un
pas assuré.
Le vrai n'est jamais dans les extrêmes. La perfection vers laquelle tout grand
artiste doit tendre, ne se trouve pas plus à l'origine de l'art qu'aux époques de dé-
cadence. Indépendante des systèmes et des convenances d'école, des doctrines des
hommes, des exemples même qu'ils ont pu nous donner, tout excellents qu'ils
soient, cette perfection réside dans une certaine façon de voir propre à chaque in-
dividu, dans un tact exquis et personnel, dans celte sorte d'accord admirable du
tempérament et de la science, de l'imagination et du bon sens, qui constitue l'ex-
cellence du goût et le sentiment juste de ce que l'on appelle l'idéal.
524 l'art moderne
Celle haule indépendance nous paraît avoir manqué même aux chefs de la nou-
velle école allemande, Frédéric Owerbeck, Philippe Veit el Henry Hess. Nous ne
citerons pas Cornélius, plus original, quoique également voué à l'imitation, et qui
nous semble devoir l'aire exception (1). Ces prétendus novateurs oublièrent trop
facilement que, pour rendre la réforme complète, ils devaient, avant tout, s'appli-
([uer à développer les talents individuels, à laisser chacun do leurs disciples suivre
l'impulsion de son caractère, et s'exercer d'après la manière de sentir et de voir
qui lui était propre. Hs taillèrent un uniforme, le firent endosser à chacun des
nouveaux convertis, et les rangèrent sous une seule et même bannière, la bannière
religieuse du moyen âge. Ils voulurent faire à leur époque une sorte de violence
morale, et nous craignons fort que cette tentative, que le succès parut un moment
couronner, ne soit préjudiciable à leur gloire. Nous ne sommes plus en effet au
temps où la sainteté des mystères du catholicisme préoccupait exclusivement l'es-
prit des hommes, ou le dogme était à la fois l'objet des méditations des docteurs,
des chants du poète et des compositions de l'artiste. De nos Jours la foi n'est plus
que le partage du petit nombre ; et comment sans la foi se faire le peintre d'une
croyance? Quelques-uns des novateurs allemands abjurèrent, il esl vrai, le protes-
tantisme, mais plutôt pour établir une sorte de conséquence entre leurs œuvres et
leurs doctrines, que pour obéir à une impérieuse conviction. Nous croyons donc
que celte tentative de restauration de la peinture religieuse fut nuisible au progrès,
que cette prétention de retremper l'art aux saintes eaux du baptême lui fut fatale;
elle conduisit néce.ssairement des artistes qui croyaient peu à l'imitation de ceux
qui les avaient devancés et qui avaient cru sincèrement. Cette imitation, modéi'ée
dans le principe et contenue dans certaines limites par les chefs du mouvement, se
transforma bientôt en une sorte d'adoration exclusive des maîtres primitifs et de
fanatique admiration pour leurs œuvres; elle précipita la queue de l'école dans les
plus incroyables excès ; de Giotto et de Cimabuë on remonta brusquement jus-
qu'aux byzantins.
L'axiome fondamental de la nouvelle école allemande, que répètent sous toutes
les formes les théoriciens dont nous avons parcouru les ouvrages el dont nous
(1) Les lignes suivantes, que Gérard écrivait à Cornélius en 1828, conliennoni, mettant
;i part la légère nuance d'exagération polie que comporle toujours l'éloge adressé directe-
ment, l'appréciation la plus juste el la plus spirituellement exprimée du génie de
(Cornélius :
« Certes, monsieur, vous occuperez une place honorable dans l'histoire des arts. Vous
;ivez su rendre au génie de la peinture sa première jeunesse et sa première vigueur, et
l'Allemagne vous devra l'honneur d'avoir accompli tout ce que les xy" et xvi" siècles lui
avaient promis d'illuslralion. Cette régénération sera durable, parce qu'elle esl fondée sur
l'étude du vrai, dont les anciens avaient un si profond sentiment, parce qu'elle est surtout
d'accord avec les mœurs, l'esprit cl la littérature de votre époque, el c'est en quoi celle
léforme diffère des modes passagères, qui, dans d'aulros pays, ont souvent modifié les arts
sans leur imprimer des caractères durables.
» 25 seplembre 1828. »
Gérard n'cûl peut-être pas écrit cela vers 1S10; mais, en 1828. la nouvelle école avait
fait ses preuves, el Gérard, qui manquait un peu de ce que l'arlisle allemand possédait
surabondamment, n'hésitait pas à se prononcer avec ce désinlcressemcnl du combattanl
qui s'est relire d(; la lice où il a lui-niéiac rcmporlé plus d'un triomphe.
EN allemagm;. r)2;j
avons cilc les noms en lôte de cet article, que professent les maîtres et que les
disciples s'eirorcenl, à leur exemple, de mettre en pratique, c'est que l'art l'orme
une chaîne cpii ne peut être interrompue. C'est pour être lîdèk's à ce principe, dont
ils l'ont toutefois une application erronée, que ces innexil)los logiciens sont re-
tournés aux traditions by/.anlines. Mais celle chaîne des arts ne remoute-t-elle
donc pas bien au delà des byzantins'? Au lieu de la reprendre à son origine, ils la
re|)rennent seulement à une de ses interruptions, au brisement d'un des chaînons.
Cornélius, le plus original des imilaleurs, a dit quelque part qu'il y avait plus de
mérite à suivre les anciens modèles qu'à se frayer une route nouvelle; si Cornélius
fftt resté fidèle à cette maxime, il ne serait pas ce qu'il est. Uhiand, qui faisait à la
théorie de l'art une heureuse application du sentiment poétique, a professé des doc-
trines conlraires que l'école aurait dû sérieusement méditer. Lorsqu'il retrouvait
dans le conte de la Belle au bois dormant le symbole du long sommeil de la poésie
nationale au fond des forêts allemandes, il pensait sans doute à la peinture sa
steur; aussi opposait-il à la tendance à l'imitation (lui se manifestait de toutes
parts et qui ne pouvait que prolonger ce fatal engourdissement de l'art, le sys-
tème de la force créatrice, qui agit isolément, incessamment, et qui tend à pro-
duire sans cesse du nouveau. Malheureusement sa voix resta sans écho; l'imitation
prévalut ; il est curieux de rechercher jusqu'à quel point, et d'examiner la valeur
des modèles qu'étudièrent et que reproduisirent à l'envi ces prétendus restaurateurs
de l'art.
La basilique de Saint-Marc à Venise est l'un des monuments les plus complets
cl les plus curieux de l'art au moyen âge. Conslruite sur le modèle de Sainte-So-
phie par des architectes venus de Constantinople, décorée de mosaïques par les
artistes grecs, qui florissaient du ix" au xii" siècle, elle offre dans toutes les parties
que le goût des âges suivants n'a pas modifiées la révélation la plus curieuse de ce
style de transition que l'on a appelé byzantin ; produit trop vanté d'une civilisa-
lion avancée et cependant incomplète, oîi la bizarrerie a remplacé la grâce, la fan-
taisie la règle, la richesse la correction, où la rudesse tient lieu de la force et l'es-
prit du génie. Ce style n'est, après tout, que le style d'une époque de décadence;
croirait-on que ce soit le modèle que les disciples les plus avancés de la nouvelle
école allemande, architectes ou peintres, se sont proposé d'imiter de préférence à
tout autre'?
Un des principaux ornements de la basilique vénitienne, c'est la fameuse mo-
saïque du maître-autel appelée la Pala d'Oro. Cette mosaïque, ouvrage de pein
Ires byzantins qui travaillaient à Venise vers le milieu du x« siècle, offre une suite
de compartiments représentant les principales scènes de l'ancien et du nouveau
Teslamenl, ou retraçant les événements les plus saillants de la vie de saint Marc,
des apôtres et des prophètes. Chacun de ces tableaux est accompagné de légendes
grecques et latines demi-barbares. Leur aspect est étrange et, il faut le dire, re-
poussant; on croirait voir des peintures sur verre collées contre un mur, c'est-à-
dire dépouillées de leur transparence et de leur éclat. Que de fois cependant
avons-nous vu ces jeunes peintres allemands, adeptes exaltés de la nouvelle école,
se grouper devant ces mosaïques, copier jusqu'à leur coloris à demi effacé, et
pousser le fanatisme de l'imitation jusqu'à reproduire dans leurs tableaux ces im-
perfections matérielles!
La composition de chacun des sujets de cette grande mosaique, pris isolément,
ne manque pas d'une certaine vigueur naive. I^eur ensemble a de la grandeur. Les
S26 L'AUT MODERNE
poses traditionnelles et hiératiques des principaux personnages des diverses lé-
gendes sont remplies d'une rude et sauvage majesté. Mais quelle bizarrerie dans
la disposition des groupes ! quelle incorrection dans les détails de forme ! quelle
sécheresse dans le dessin, où toutes les règles de la perspective linéaire sont mises
en oubli ! quelle grossièreté dans l'ensemble ! La distance de ces mosaïques, chefs-
d'œuvre de l'art byzantin, aux mosaïques grecques de Pompeï est immense. Les
procédés peuvent être les mêmes, les résultats sont différents. L'art, arrivé chez
les Grecs à la plus haute perfection, est retourné à son enfance.
L'art byzantin, en effet, n'est que le produit d'une décadence à laquelle une
nouvelle idée religieuse a imposé un caractère de mystique originalité bien diffé-
rent du symbolisme antique. Sous l'influence de l'idée chrétienne toute nue, la
terreur et la rudesse ont remplacé la force et la grikce, la foi a détrôné l'amour.
Nous ne pouvons trop le répéter, pour bien comprendre le caractère de cette
renaissance byzantine que tentent les artistes de l'Allemagne moderne, que prê-
chent ses écrivains, et pour en reconnaître toute la vanité, il faudrait étudier la
décadence de l'art antique. Nous verrions (jue ces monuments que nous ont laissés
les Grecs du bas-empire, et que l'on s'avise si singulièrement de nous présenter
comme autant de chefs-d'œuvre, ne sont que le résultat d'une suite d'altérations
successives des grands et beaux modèles que l'antiquité avait légués aux âges sui-
vants; altérations dues à l'ignorance ou à la maladresse d'artistes sans talent et
aux influences d'une nouvelle doctrine religieuse dont les adeptes avaient besoin
d'images qui les frappassent fortement. Il serait facile de suivre, siècle par siècle,
les progrès de cette décadence, à partir de la première renaissance grecque sous
Adrien, jusqu'au jour où les croisés, maîtres de Conslanlinople, battirent monnaie
avec les statues d'Hercule et d'Hélène, et avec la Jnnon de Samos, ce chef-d'œuvre
de Lysippe. On verrait cette décadence, déjà sensible sous les successeurs d'A-
drien, se continuer sous Constantin et sous Honorius, et, lors de l'abolition des
sacrifices, la destruction des idoles et l'application des temples au nouveau culte,
obéir à une violente et rapide impulsion. Ces images et ces statues, nécessairement
symboliques, devaient être nombreuses, et, du moment qu'elles affectaient un cer-
tain caractère typique, le vulgaire les regardait comme accomplies; de là l'extrême
négligence des artistes chargés de les exécuter. Lors des grandes dissensions des
iconoclastes et des iconolàtres, l'art byzantin, soumis à certaines règles hiératiques,
avait, quant aux représentations de la Divinité, des anges et des saints person-
nages, une singulière analogie avec l'art égyptien. La peinture religieuse n'était
plus qu'une sorte de langage hiéroglyphique à l'usage des initiés, qui s'adressait
plutôt à l'esprit qu'aux sens des fidèles devenus plus nombreux. C'est alors que le
crucifix, emblème des suprêmes douleurs de l'âme el du corps, remplaça les riants
symboles du paganisme, qui s'appuyait sur la volupté. Le Christ, la Vierge, les
anges, les apôtres et les saints eurent chacun un caractère spécial, ou plutôt un
moule propre dont ils ne pui"ent s'échapper. Ce caractère ne s'altère sensiblement
que lors de la conquête de Constantinople par les Lalins. Mais ce moule ne fut
complètement brisé qu'au moment du triomphe définitif de la renaissance italienne,
cette réaction de l'art antique contre la décadence qui prévalait depuis si longtemps,
réaction dont les Siennois et les Pisans donnèrent les premiers le signal.
A l'appui de cette théorie de l'art byzantin, nous pourrions au besoin citer une
foule d'exemples que les monuments nous fourniraient; mais toutes preuves de ce
senre nous paraissent superflues. Elles ne convaincraient pas ces esprits enthou-
EN ALLEMAGNE. JîiJT
siasles qui prolï'roiil la l>izaiTerie à la vérité, que le curieux séduit à l'ét^al du
beau, et qui, par horreur de la réalité, qu'ils proclauient uialériclle et basse, se per-
deut dans les régions d'un vague mysticisme et d'un symbolisme puéril.
Les écoles allemandes qui dominent aujourd'hui ne se proposent sans doute pas
de rétablir ce moule uniforme et absolu. La foule elle-même, si facile îi se prendre
d'enthousiasme pour tout ce qui est bizarre et nouveau, rejetterait avec dégoût ces
grossiers simulacres, que pouvait seule accepter une civilisation étouflée sous h;
suaire du mysticisme. C'est plut»')t l'esprit que la lettre que les chefs voudraient
remettre en honneur. Cet esprit, ils le cherchent dans les premiers monumenls de
l'art italien si visiblement empreints du sentiment byzantin, comme dans les mo-
numents grecs eux-mêmes. Ils recommandent à leurs élèves l'étude des vieux maî-
tres ultramontains qu'ils regardent comme le complément de celle des maîtres
byzantins; ils ont là-dessus de ces théories absolues et de ces bizarres prédilections
qui étonnent tant ceux qui ne connaissent pas les singulières fantaisies de l'esprit
allemand (1).
On montre au musée de Bologne une tête de madone que l'on attribue à saint
Luc. Si l'on en croyait la tradition, ce saint l'aurait peinte vers l'an 50 de notre
ère. Cette tète, évidemment byzantine, a servi de modèle aux innombrables images
de Vierge qui, du v*" au xiv'' siècle, décorèrent les autels et les absides des temples.
Détrônée vers le xv"= siècle par les madones de Pérugin et de Raphaël, cette Vierge
est redevenue de nos jours un des types favoris des peintres de la nouvelle école
allemande. IIM. Eberhard et Schraudolph l'ont reproduite à l'envi sur les fonds
d'or de leurs tableaux à compartiments. D'autres, comme M. Eggers, s'efforcent de
rendre à la figure du Christ ce caractère de rudesse hautaine et implacable que les
Grecs lui avaient donné, et que Michel-Ange lui-même, tout en la matérialisant
davantage, lui avait conservé.
Nous retrouvons également, dans les tableaux de ces peintres mystiques, la re-
production de la divinité telle que la comprenaient les artistes primitifs. C'est évi-
demment le Jupiter des Grecs qui a servi de premier modèle à cette image de
Jéhovah. Sa barbe est noire et frisée, ses yeux sont lixes et pénétrants; son front
a toute la majestueuse sérénité de celui du dieu d'Olympie. Des anges aux ailes
d'épervier, bleues ou pourpres, se détachent sur le ciel d'or de ces tableaux. L'i-
mage de l'homme y est toujours rude, grossière, écrasée. Chez ceux-là, l'imitation
est excessive et tend au pastiche.
D'autres enfin, comme les maîtres des grandes écoles de Munich, de Dresde, de
Berlin et de Francfort, Owerbeck, Hess, Schadow, Veit et Vogel, ont modifié ce
qu'un semblable mode d'imitation avait de trop absolu. Ils ont gardé le sentiment
byzantin qu'ils se sont efforcés d'allier aux formes plus sveltes et plus délicates
des premières écoles italiennes. Leurs anges, leurs saints, leurs martyrs et leurs
vierges ont ces formes grêles, élancées et presque diaphanes, cette maigreur ascé-
tique, cette expression souriante et réfléchie, parfois même extatique, que Raphaël
remplaça par la plus haute perfection de la forme, par la grâce angélique, par l'ir-
réprochable beauté.
(1) Voir les ouvrages de MM. Dursch, Charles Meyer et Muntcr, dont nous avons cité les
litres au commencement de cet article, ceux de MM. PuHman, Rumorh, Boisseréc et de
tant d'autres. Nous n'avons pu entrer dans l'analyse de ces écrits; la matière, assez peu
saisissable de sa nature, se prêtait diflieilemcnt à un travail de ce genre : nous avons dû
nous contenter de combattre le résumé des doctrines de ces écrivains.
JÎ28 l'aut moderne
Nous nous croyons tout à fait exempt d'influence et de préjugés d'école. Le seul
culte que nous professions, c'est celui de la nature et du beau; nous ne pouvons
donc que nous élever, au nom des immuables principes, contre cette exaltation d'un
art, altération de l'art véritable. Encore une fois, nous croyons que c'est plutôt par
amour de la singularité, par erreur ou caprice de jugement, par corruption du
sentiment et du goût, que par conviction et sincérité, que tant de gens de talent,
artistes ou critiques, en sont venus à proclamer, les uns par leurs écrits, les autres
par leurs tentatives de résurrection plutôt que de renaissance, que le beau, le
grand, le vrai, résidaient surtout dans les oeuvres de ces artistes des premières épo-
ques de l'art moderne.
Remarquons, en passant, que ces caprices d'archaïsme n'appartiennent pas seu-
lement à notre époque, mais à toutes les époques avancées. Nous pourrions signaler
des exemples de tentatives analogues chez les Grecs et chez les Romains ; mais eux,
du moins, étaient de bonne foi dans l'imitation, ils s'avouaient franchement fai-
seurs de pastiches. Les antiques chefs-d'œuvre de la statuaire, de la céramique ou
de la peinture ayant une haute valeur, ils les imitaient le mieux qu'ils pouvaient,
non par amour de cet art suranné, mais par spéculation.
Outre cette tendance à l'imitation, naturelle aux écoles des époques érudites,
un autre écueil s'est offert aux peintres de l'Allemagne moderne, contre lequel leur
talent a échoué : l'abus de la pensée. C'est par là surtout que pèchent les écri-
vains, les philosophes et les poètes d'au delà du Rhin, et les peintres ont failli
comme eux. « A peine les artistes allemands ont-ils une impression, qu'ils en
tirent une foule d'idées, a dit quelque part M""' de Staèl; ils vantent beaucoup le
mystère, mais c'est pour le révéler, et l'on ne peut montrer aucun genre d'origina-
lité en Allemagne sans que chacun vous explique comment celte originalité vous est
venue. C'est un grand inconvénient, surtout pour les arts, où tout est sensation ;
ils sont analysés avant d'être sentis, et l'on a beau dire après qu'il faut renoncer à
l'analyse, l'on a goûté du fruit de l'arbre de la science, et l'innocence du talent
est perdue (1). d De nos jours cela est peut-être encore plus vrai que du temps de
M™° de Staël, cette innocence est plus complètement perdue que jamais, et cela
est d'autant plus sensible que les gens de talent se croient obligés de l'affecter. Ils
ressemblent à ces actrices sur le retour qui jouent les ingénues; les grimaces et le
rouge paraissent toujours.
Il en est d'autres que l'abus de la pensée conduit à la recherche continue des
symboles, et par suite à l'exagération et à l'obscurité. Qu'arrive-t-il même à la
suite de leurs combinaisons les plus savantes? C'est que les plus éminenls d'entre
eux, MM. Owerbeck, Hess et tant d'autres sont quelquefois obligés d'écrire un livre
pour faire comprendre le tableau qu'ils viennent d'achever. Naguère encore
M. Owerbeck s'est trouvé dans ce cas. Sans le secours de la brochure qu'il a
publiée, sa grande fresque du Triomphe de la religion dans les arts, la plus capi-
tale de ses compositious, serait demeurée une sorte d'énigme dont le public aurait
eu peine à trouver le premier mot. C'est là, du reste, un défaut inhérent à ces
sortes de peintures synoptiques et symboliques. Le dernier ouvrage de M. Dela-
roche, si remarquable sous tant de rapports, pourrait nous fournir plus d'une
preuve concluante à l'appui de cette assertion. Le nombre de ceux qui ont compris
dans toute son étendue la pensée du peintre est peut-être fort restreint.
(1) De l'Allemagne, seconde partie, cliap. xxxi.
EN ALLEMAGNE. \)-2d
M. Hippolyle Forloul,toiil en reconnaissant ces défauts de la nouvelle école ger-
niauitiiie, dans le livre qu'il vient de publier sur l'.lH en JUemarjne A), nous a paru
beaucoup trop disposé à les excuser, et, disons plus, à les imiter. L'esthétique alle-
mande a trouvé tout à la fois en lui un traducteur et un apôtre passionné. Le fond
de ses théories, la forme audacieuse et parfois confuse dont il les revêt, l'enthou-
siasme qu'il affecte et dont il fait le bizarre auxiliaire de la critique, tout cela
semble autant d'emprunts au\ habitudes des théoriciens des écoles contemporaines,
aux Rumorh, aux Boisserée, aux Dursch, aux Oltfried Millier. Ardent, comme les
néophytes le sont toujours, M. Hippolyle Fortoul, dans l'exposition de ces doctrines
nouvelles, s'est laissé trop souvent emporter à d'étranges écarts ; il a voulu res-
sembler aux maîtres, et comme eux il court le risque non-seulement de n'être pas
compris, mais même de ne pouvoir lui-même se parfaitement comprendre. Nous le
mettrions, par exemple, au défi de nous donner une explication satisfaisante de
l'application de la formule ternaire tîie'ologique à l'histoire de l'art, dont il assure
avoir fait la base de son système, application qu'il assure même avoir faite à l'en-
semble de son livre, au fond duquel, assure-t-il, on doit la retrouver. Nous avons
vainement cherché dans le livre de M. Fortoul quelque chose de semblable, nous n'y
avons trouvé qu'une suite d'articles souvent intéressants, quelquefois singuliers, sur
les sujets les plus divers : architecture, peinture, sculpture et musique; art grec,
italien, byzantin et allemand; revue succincte des écoles, description de monu-
ments, biographie des grands artistes, le tout souvent confus, chargé de répéti-
tions, en un mot disposé sans méthode, et manquant absolument d'ensemble,
quelque effort qu'ait pu faire M. Fortoul pour être méthodique, quelque prétention
qu'il affecte à un grand ensemble. Nous nous occuperons, dans l'occasion, de quel-
ques-unes de ces vues de détail de M. Fortoul ; revenons à notre sujet.
Cet abus de la pen.sée chez les artistes allemands tient souvent à linfluence trop
marquée que les gens de lettres ont toujours exercée sur les peintres, inlluence
qu'un de leurs critiques, M. de Rumorh (2), nie tout à fait à tort. Cette influence
est fort sensible. Il suffit, pour se bien convaincre de ses effets, de jeter seulement
un rapide coup d'œil sur les sujets que traitent de prédilection les peintres des
principales écoles. Souvent, il est vrai, ces artistes ne se sont faits que les traduc-
teurs des poètes et des romanciers, et nous ne pouvons les blâmer lorsque cette
traduction s'applique à des ouvrages que le succès a consacrés. Le roi de Bavière
faisant paraphraser, par ses peintres, Homère, Hésiode, Pindare, Anacréon, Eschyle
et Aristophane, nous a paru obéir à une heureuse inspiration d'artiste et d'homme
de goût. Les critiques que nous pourrions faire de ces grands travaux s'applique-
raient donc moins au système qui les a conçus et dirigés qu'au mode d'exécution
suivi pour les exprimer; l'ensemble et l'unité qui les caractérisent méritent l'ap-
probation de la critique, qui ne saurait trop encourager toute tentative de ce genre;
ces qualités ne compensent cependant pas absolument ce que l'exécution maté-
rielle a de défectueux.
Ce même système de traduction peinte appliqué aux grandes épopées allemandes
mérite également d'être approuvé; la poésie héroïque, comme la fable et l'histoire,
sont du domaine de la peinture; mais lorsque l'artiste, par une application erronée
(1) De l'Art en Allemagne, par M. Hippolyle Fortoul; 2 vol. , Paris, 1842.
(2) De Rumorh, Influence de la linérature sur la nouvelle activité artistique des Alle-
mands. Celle notice est insérée dans l'ouvrage du comle de Raczynski.
1530 l'art diodebine
de son art, veut exprimer des abstractions, lorsqu'il prétend exposer un système
de philosophie ou développer une théorie morale, il fait fausse route, s'égare dans
les ténèbres, ou se perd dans les nuages. On a dit quelque part, avec une apparence
de raison, que le peintre devait se borner à donner un corps et une forme à la
pensée que le philosophe lui fournirait; nous croyons que l'on serait plus près du
vrai en exhortant le peintre k être tout à la fois le metteur en œuvre et le penseur,
l'artisan et le philosophe; obligé de se comprendre, il courrait moins souvent le
risque de rester incompréhensible; les fantômes qu'il aurait créés, produit de son
imagination et non du calcul, auraient droit d'émouvoir le public, ce juge capri-
cieux que dégoûtent d'abstraiies personnifications, que glacent de froids symboles.
M. Fortoul prétend quelque part que les travaux de Heyne, de Woss, de Bœcke,
d'Otlfried Mûller, de Schelling et de Hegel sont le principe et le vivant commen-
taire de ceux des Schwanthaler, des Zimmermann et des Hess, les peintres du pan-
théisme, comme ceux-là en sont les poètes et les docteurs ; nous sommes cette fois
tout à fait de l'avis de M. Fortoul. Mais cette vérité, qu'il proclame à la louange des
artistes, nous paraît à nous un motif de blâme. La seule application raisonnable du
panthéisme à la peinture et à la sculpture, à l'art en un mot, a été faite il y a deux
mille ans par les Phidias, les xVpclles, et par toute la brillante génération des ar-
tistes grecs. Le panthéisme, chez eux, n'était qu'une poétique union de la forme et
de la pensée, et non une explication de la pensée par la forme. Ces grands artistes
recouvraient d'images palpables, naturelles et d'une incomparable beauté, les
riantes fictions des poètes dont ils reproduisaient, à l'aide du marbre ou du pin-
ceau, les personnifications symboliques. Ces dieux dont ils peuplaient leurs temples
avaient des formes consacrées, des intérêts humains et des passions toutes physi-
ques; leurs attributs, toujours les mêmes et faciles à saisir, frappaient vivement la
foule, qui voyait en eux des êtres d'une nature supérieure, mais avec lesquels elle
pouvait néanmoins sympathiser. Protecteurs de ses faiblesses, complices de ses
passions, ils plaisaient autant à ses sens qu'à son intelligence, tandis que ces abs-
tractions que les panthéistes allemands ont tenté de traduire cl de populariser à
l'aide d'obscurs symboles, diflicilement compris par un petit nombre d'initiés, ne
parlent que confusément à rinlelligence et ne s'adressent jamais aux sens.
C'est là leur gloire, leur titre suprême aux suffrages des esprits d'élite, aux sym-
pathies de la haute critique, s'écrieront d'aveugles adeptes, de fanatiques admira-
teurs. Nous apprécions à toute leur valeur l'élévation de la pensée, la nobles.se et
la recherche savante du style, mais la solennité prétentieuse, le grandiose ampoulé,
la pensée qui s'isole trop complètement par l'abstraction, nous laissent froids et
sans émotion; le peintre qui sacrifie absolument la forme et la couleur à la pensée,
au lieu d'être à la fois le modeleur et le coloriste de l'idée et l'esclave de la forme,
ne sera jamais qu'un artiste d'un ordre secondaire. La peinture, ce moyen par ex-
cellence d'émouvoir l'homme par la reproduction parfaite et choisie de la forme,
doit parler autant aux sens qu'à l'esprit, dût-elle être ensuite accusée de maté-
rialisme ; le culte de la forme ne peut jamais être indépendant du culte de la ma-
tière, l'un ne pouvant exister sans l'autre.
Ce système panlhéo-spiritualiste des Allemands, bien différent de l'idéal du siècle
précédent, de cet idéal prêché si éloquemment par Winkelmann et ses disciples,
est aussi faux dans son sens. 11 mène à la convention et à la munière par des voies
différentes. L'idéal de Winkelmann, renouvelé des statuaires de la Grèce antique,
proposait à l'artiste un singulier problème, la formation d'un tout complet et irré-
EN ALLEMAGNE. •»•> I
procliable au moyen de fragments épars et rapportés. Il abolissait l'unité naturelle
et typique à laquelle on peut arriver encore en choisissant la forme, en la corri-
geant même s'il y a lieu, mais non pas en la déplaçant et en la dénaturant. Le spi-
ritualisme des écoles contemporaines n'a pas si grand souci de la forme: il la veut,
il est vrai, une et naturelle, c'est là son côté louable ; mais il s'inquiète peu de sa
perfection, pourvu qu'elle exprime sufTisamment certaines abstractions. L'indivi-
dualité ainsi comprise perd toutefois ce caractère de vérité qui lui est propre; elle
n'est plus pour les chefs d'école qu'une sorte de représentation conventionnelle, de
langue plus frappante que la langue écrite, et plus propre qu'elle à développer cer-
taines idées philosophiques ou religieuses. Nous ne devons pas être surpris si pour
mieux la parler, si pour être plus complètement ascétiques, les promoteurs de la
révolution religieuse opérée dans la peinture allemande se sont crus sérieusement
obligés d'abjurer le protestantisme, ce culte de la raison. Jaloux de cimenter le
plus étroitement possible l'alliance de la religion et de l'art, la secte nouvelle, dite
dès lors nazaréenne (1), voulut se laver parle baptême de sa souillure matérialiste;
ses adeptes songèrent dans cette circonstance à établir une corrélation intime et
tout à fait conséquente entre leur talent et leurs croyances, à mettre en pratique
ce système de la solidarité de l'art et de la vie que M. Frédéric Schlegel a déve-
loppé dans ses écrits.
Les chroniqueurs allemands nous racontent avec une bonne foi toute naïve la
tradition suivante : Un artiste tyrolien peignait, dans l'une des coupoles d'Inspruck
élevée de deux cents pieds au-dessus du sol, un portrait de saint Jean. Pour mieux
juger de l'effet d'une main qu'il venait d'achever, le peintre se recula de quelques pas,
oubliant que derrière lui se trouvait le vide. Il tomba et se croyait perdu, quand
tout à coup il sentit la main du saint qu'il venait d'achever qui le saisissait, et qui,
s'allongeant de deux cents pieds, le déposait doucement sur le pavé du temple. Cet
artiste croyait, la foi le sauva. Nous douterions fort qu'elle produisit les mêmes
miracles en faveur des nazaréens et des peintres leurs disciples. Ces conversions
venues à point et dans un but évidemment intéressé ne nous ont jamais paru bien
sincères. Henri IV, nouveau converti, disait avec une sorte d'énergique franchise :
Paris vaut bien une tncsse. A une ou deux exceptions près, les nazaréens ont bien
pu, sinon dire, du moins penser qu'une réputation de peintres originaux valait bien
une nouvelle profession de foi.
L'histoire de cette conversion des peintres ultraniontains, et tout le chapitre des
Allemands à Rome, forment, avec la description des nouvelles collections de Mu-
nich et diverses notices sur les premières écoles italiennes, la meilleure partie du
livre deM. H. Fortoul, celle où règne une critique saine et indépendante. M. Fortoul
nous raconte d'une manière vive et naturelle l'histoire de ces apôtres de la nouvelle
doctrine, depuis leur modeste établissement dans les ruines abandonnées d'un
couvent de Rome, jusqu'au jour de leur triomphe et de leur glorieux retour dans
leur patrie.
En remontant avec M. Fortoul à l'origine du mouvement ncn-chréticn de l'école
allemande moderne, nous la trouverons tout à la fois dans les influences que nous
avons déjà signalées et dans un de ces caprices des faiseurs de collections, qui, par
une simple tactique de spéculateurs, voulurent réveiller le goût blasé du public et
substituer une mode à une autre, la mode de Valtdeutsch et du giottesque à celle
(1) On les appela nazareni.
552 l'art moderne
du style grec et du style composite italien que Mengs et l'école de David d'une part,
de l'autre le Bernin, Battoni et Appiani, avaient poussés à leurs plus extrêmes
conséquences.
Les frères Boisserée (Sulpice et Melchior) furent donc aussi de véritables résur-
rectionnistcs. La collection des vieux maîtres allemands qu'ils avaient mis tous leurs
soins à rassembler et ensuite à populariser, exerça sur l'imagination des artistes
contemporains une immense influence, et tourna de ce côté tout nouveau' leurs
études. M. Solly, arrivant avec la riche moisson de tableaux des maîtres primitifs
qu'il avait recueillis en Italie, acheva ce que les frères Boisserée avaient commencé.
Dans le principe, cette passion pour les écoles archaïques fut aveugle. Des nmaleurs
sans discernement achetèrent tout ce qui était vieux, la date à leurs yeux établissant
seule le mérite d'un tableau ; des artistes sans goût étudièrent tout ce qui ne
dépassait pas la première époque, comme si chacun des peintres des écoles primi-
tives avait eu nécessairement du talent. Vers 181 G, les Italiens, exhumant à l'envi
de leurs greniers de vieux rebuts de collections poudreux et vermoulus, disaient,
avec cette bonhomie railleuse qui leur est propre : Questa robba farrebe figura in
Germanîa .
En peinture comme en métaphysique, les Allemands ont un grand homme tous
les deux ans. Les interminables listes que le comte Baczynski a jointes à sa volu-
mineuse et intéressante publication, sur l'histoire de l'art moderne en Allemagne,
prouveraient au besoin l'exactitude de cette assertion. Depuis Cartzens ju.squ'à
Kaulbach et Schwanthaler, le nombre de ces artistes soi-disant supérieurs, qui se
sont succédé et qui se sont placés, à divers titres, à la tête des diflerentes écoles
allemandes, a été singulièrement considérable. Le nombre de ceux dont les noms
ont surnagé au-dessus du torrent d'oubli est comparativement bien restreint. Araus
Cartzens, qui a fait de si bizarres applications de l'esthétique allemande à l'art
antique, est encore l'un de ceux dont la gloire est restée la moins contestée. L'ana-
logie que M. Fortoul établit entre ce peintre et André Chénier nous a paru man-
quer de justesse. Amus Cartzens, tout en peignant des sujets antiques : Homère
chantant l'Iliade, Hélène sur les murs de Troie, etc., est beaucoup plus allemand
que grec. André Chénier, même dans ses iumbcs que dicte la passion du jour, la
circonstance présente, est beaucoup plus grec que français.
Quels sont, après Cartzens, les artistes vraiment populaires de l'Allemagne
moderne ? Nous nommerons Cornélius, Owerbeck, Hess, Veit, Kaulbach, Schadow,
Schnorr et Schwanthaler, et peut-être des esprits sévères trouveront-ils encore
celle liste bien longue. Quant à nous, en la proposant, nous faisons nos restrictions.
En citant ces noms comme populaires, nous ne les présentons pas comme irrépro-
chables ; nous aurions voulu que M. Fortoul obéît à des scrupules analogues. Cette
exaltation trop continue de gloires fort douteuses, souvent même de médiocrités
reconnues, et que leur seule bizarrerie semble recommander à son suffrage, est
peut-être le défaut capital de son livre. Ces artistes, dont il devrait soumettre les
œuvres au froid examen d'une critique désintéressée, paraissent exercer sur ses
opinions et ses jugements une influence trop exclusive. On le voit insensiblement
se rapprocher de ceux que, dans le principe, il semblait condamner. Il excuse
d'abord leurs défauts, puis il les approuve, et il finit par se passionner pour
d'aventureux essais, de hasardeuses théories. Cette aveugle manie d'archaïsme que
nous reprochions tout à l'heure aux artistes allemands, devient à ses yeux leur
premier litre de gloire, il exalte les œuvres conçues dans cet esprit ; il reproduit,
EN ALLEMAGNE. ^535
en les aggravant, leurs clranges systèmes de l'application exclusive de la peinture
à riu'cliitectiire. Descendant de ces hauteurs et s'occiipant de détails matériels, il
regrette les fonds d'or des fresques des byzantins, la disposition naïvement com-
pliquée de leurs mosaïques, l'aspect rude et hautain de leurs personnages, l'unifor-
mité de leurs symboles. A l'en croire, l'artiste qui veut, de nos jours, donner une
véritable puissance à la peinture monumentîile, doit lui appliquer avec discerne-
ment les procédés du bas-relief sculptural. « Il doit non-seulement renoncer aux
grands eCfels de la persi)ective, mais encore sacrifier la saillie naturelle des corps
représentés sur les premiers plans. Il faut qu'il sache manifester en quelque sorte
l'idée toute pure à l'aide d'une composition simple et savante, qu'il subordonne
cnlin les effets de la couleur à ceux du dessin. »
Nous ne pouvons trop hautement condamner ce système, qui ne tend à rien
moins qu'à annihiler la peinture, le premier des trois grands arts du dessin, celui
qui doit parler à l'esprit de la façon la plus éclatante, au profit de l'architecture,
cet art né du besoin et non du luxe. La peinture, c'est la vie humaine reproduite à
l'aide de la forme et de la couleur. Se borner à en faire la reproduction de l'idée pure,
comme le prétendent les artistes de l'Allemagne et M. Fortoul après eux, c'est l'as-
similer à une sorte de langage hiéroglyphique, à une traduction froide et stérile de
la pensée; de cette traduction à la légende écrite, il n'y a qu'un pas, que d'abstrac-
tion en abstraction on aura bientôt franchi.
Avec cette façon de voir, il était encore naturel que M. Fortoul fit dater la déca-
dence de la grande peinture du jour où les peintres de Sienne et Florence firent
descendre leurs figures de ces ciels d'or qu'il regrette, pour les placer au milieu de
fonds possibles et existants. C'est là une conséquence nécessaire de son système.
M. Fortoul s'y montre constamment fidèle. S'il n'a que d'amères critiques, que des
paroles de blâme pour ces peintres qui popularisèrent la peinture, qui d'un
art mystique, réservé à un petit nombre d'initiés, en firent un art réel et hu-
main, il applaudit en revanche, et sans restrictions, à ces essais incomplets de réno-
vation byzantine que tentent journellement les peintres de l'Allemagne. S'il a des
mots d'éloge pour M. Henry Hess, c'est que ce peintre a décoré dans ce style bizarre
l'église de tous les saints; singulier monument d'une époque érudite et dénuée
d'invention, dans l'ensemble duquel M. Klenze s'est appliqué à copier l'art byzantin
avec la même exactitude qu'il avait mise à copier l'art antique dans le Valhalla.
Goethe appelle le zénith des arts le passage de la peinture hiératique et conven •
lionnelle des Grecs du bas-empire à la peinture imitalive des Allemands. Ce mot
de Goethe nous paraît résumer assez exactement le livre de M. Fortoul, qui n'a
fait que développer, en la complétant, l'idée du philosophe de Weimar. Les preuves
ne nous manqueraient pas si nous voulions établir la justesse de cette assertion.
Vingt passages du livre de l'Art en Allemagne démontreraient surabondamment
que, si M. Fortoul n'a point osé se déclarer ouvertement byzantin, il n'a jamais
hésité à avouer hautement ses prédilections pour les peintres de l'époque de tran-
sition qui a précédé la renaissance grecque, vieux maîtres des écoles allemandes
ou fresquistes italiens des écoles primitives de Sienne, Florence et l'ise. M. Fortoul
n'ose peut-être pas se l'avouer, il est certain néanmoins qu'il fait partir la déca-
dence de Raphaël, le premier corrupteur du yoùt, si l'on en croit les fanatiques
d'une école dont cet écrivain est, il est vrai, l'un des organes les plus modérés.
Faut-il s'étonner si, cédant aux mêmes influences, il condamne tout ce qui est
postérieur au peintre d'Urbin, s'il accuse de faux brillant et de boursouflure les
•)54 L ART MODERNE
artistes de Venise, s'il reproche au Corrége jusqu'à cette grâce enchanteresse, qu'il
ne craint pas de qualifier de mignardise et d'afféterie; si dans lu Communion de-
saint Jérôme, le chef-d'œuvre du Doniiniquin, il signale des concessions déjà trop
fortes faites à la réalilc.
Quand cet écrivain, qui touche parfois à la vérité, professe ces étranges héré-
sies, il obéit, il faut le dire, à des inspirations étrangères, il suit aveuglément une
route ouverte par des esprits plus curieux que sincères, plus amis de la sigularité
que de la vérité. Croira-l-on, par exemple, que, lorsque M. Fortoul conseille « aux
écoles qui sentent le besoin de se régénérer, de sauter par-dessus La tradition véni-
tienne d'où toute la décadence, à ce qu'il nous assure, a procédé, pour ressaisir,
avec la tradition florenline, le germe pur et primordial de l'art, et qu'il ajoute que le
dessin est la langue même de la peinture dont les couleurs ne sont que les bruits; :>
croira-t-on que cet historien de l'art obéisse à des inclinations naïves et person-
nelles? Ne sera-ton pas plutôt fondé à penser qu'il ne fait que reproduire, en
([uelque sorte textuellement, les théories que les professeurs allemands développent
dans leurs écoles, et les écrivains dans leurs livres? Si l'on avait là-dessus quelques
doutes, qu'on s'enquière des principes enseignés par les plus célèbres de ces pro-
fesseurs, que l'on parcoure les ouvrages cités en tète de ce travail. Voici l'abrégé
de leurs doctrines résumées par l'un d'eux, le peintre Schlotthauer, directeur de
l'académie de Munich : « On développera la réflexion et le sentiment avant tout, mais
surtout avant l'imagination et l'adresse; on sacriliera donc la couleur et la touche
au dessin et à la correction de la forme. Comme application de ce principe, on
dessniera d'abord d'après la bosse ; les modèles à imiter seront choisis de préfé-
rence parmi les fragments de statues antiques de la première époque grecque, c'est-
à-dire antérieurement à Phi(Jias. Quand l'élève sera sûr de son dessin et que le
moment de peindre sera venu, on ne lui donnera à copier que des ouvrages choisis
chez les maîtres antérieurs à Raphaël. »
M. Fortoul n'a donc fait que rafraîchir ces systèmes, que depuis vingt ans les
.\llemands professent, et qui dans vingt ans seront usés, même chez nous. Il a
renouvelé en partie le vocabulaire épuisé de ces théoriciens souvent obscurs, il a
varié leurs définitions devenues vulgaires; il n'a rien changé au fond de leurs
idées. Ses oppositions continuelles des systèmes doriens et ioniens ne sont qu'une
façon érudite de caractériser l'éternel antagonisme de la force et de la grâce. 11
pousse l'abus de ces définitions néologiques jusqu'à la bizarrerie, quand, pa;*
exemple, il caractérise d'ioniennes et de doriennes les diverses expressions que les
différentes écoles ou époques ont données à la figure du Christ. Le Christ menaçant
et terrible des byzantins et de Michel-Ange est, à l'en croire, un Christ t/onew;
le Christ de Léonard de Vinci et de Raphaël est un Christ ionien (i). Cet abus
devient excessif et touche au ridicule lorsque M. Fortoul oppose entre eux les trois
accents grave, aigu et composé (pourquoi pas circon/lexe?), comme il a opposé les
(1) Il faut égalemenl que M. Forloul ail une bien grande confiance clans la propriété do
CCS expressions systématiques pour avancer que le mérite de Giolto fut de déterminer dans
la peinture le passage de l'époque dorienne à l'époque ionienne. De Cimabuë à Giotlo il y
a une nuance, rien de plus. Cimabuë commença la transformation de l'art, que Giolto con-
tinua. A la galerie de l'aradémic de Florence, entre l'affreuse momie qui représente la
Madeleine pénitente {n" 1), ouvrage grec antérieur à la renaissance, cl la Vierge envi-
ronnée d'anges de Cimabuë (n" 2), qui passe pour le premier tableau de ce peintre, la
distance est immense.
EN ALLEMAGNE. SSî)
deux caractères dorien et ionien. L'application singulière que M. Forloul lait de ces
trois accents est assez curieuse pour que nous la citions. M. Forloul compare la
peinture à un langage. « Florence, dit-il, est comme un livre sacré où sont écrits
tous les dialectes de ce langage divin ; les esprits à qui une organisation énergique,
de hautes pensées, d'austères spectacles, ont fait contracter l'habitude de l'accent
grave, trouveront dans l'élude de Cimabuë une introduction aux grandeurs sévères
de l'art byzantin; ceux, au contraire, qu'une nature délicate, une imagination
heureuse, un ciel piquant, auront doues de l'accent aiyti, rencontreront dans
Giotlo le type de l'expression naïve, de la mélodie simple et animée, de la grâce
vive; ceux, en lin, que les idées de notre époque, les tristes retours, les mouvements
désordonnés, les abattements et les élans extrêmes, les caprices même les plus
sombres et les plus ardents, invitent à chercher des formes composées, pourront
encore, dans les œuvres de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de leurs contem-
porains, puiser les éléments d'un idiome déjà mêlé et pompeux, au fond duquel
subsiste cependant d'une manière impérissable le souvenir protecteur des hautes
époques. »
Nous aimons à croire qu'en écrivant ces lignes, l'auteur s'est parfaitement com-
pris. Nous ferons remarquer toutefois combien dans la critique ces idées systémati-
ques nuisent à la forme et conduisent à la recherche et à lenflure. Au lieu de ce
style simple et naturel des hautes époques, où ce que Ton conçoit clairement s'ex-
prime facilement, on arrive, en se torturant l'esprit pour être nouveau, h torturer
la langue et à une sorte de style composé ou circonflexe, qui est tout à fait le style
des époques de décadence.
Ces observations paraîtront peut-être sévères à l'auteur du livre sur V Art en Al-
lemagne ; mais, lorsque M. Fortoul montre moins d'ambition, lorsqu'il se borne à
définir ou à décrire, .sans entreprendre de professer, il révèle trop souvent de belles
qualités de style et d'analyse pour que nous lui épargnions ces critiques. Qu'il se
méfie donc de l'esprit de système, de l'emphase et de la singularité prétentieuse;
ces défauts, trop communs aujourd'hui, ont pu faire la fortune de tels écrivains en
haut renom sans que ce soit pour cela une raison de les imiter. Nous condamne-
rons, d'après les mêmes causes, les continuelles et pathétiques apostrophes que
l'auteur adresse soit à ses amis du Léman, soit aux artistes contemporains dont il
analyse les ouvrages, soit même aux morts, dùt-il trouver en eux des amis secoura-
bles dans l'éternité (1). Ce sont là de ces bizarreries sentimentales qu'il faut laisser
aux Allemands. Abandonnons-leur également ces dialogues baroques entre des
monuments (2) de diverses origines; ce lyrisme est déplacé dans une élude sérieuse
de l'art. Laissons-leur aussi celte manie outrée du symbolisme, qui fait voir des
symboles en tout et partout, jusque dans la disposition des lignes architecturales
dues aux seuls caprices, et qui, d'après M. Forloul, selon que celte disposition se-
r2iilrectiligne ou ogivale, procéderait de la matière ou de l'esprit; jusque dans la
forme aquiliue de la figure d'un artiste (5), jusque dans la couleur de Rembrandt,
née des crises du doute moderne, à ce que nous, assure M. Forloul. N'est-ce pas là
pousser jusqu'à ses dernières limites cet abus de la pensée que nous condamnions
tout à l'heure?
(1) Voir l'apostrophe que l'au leur adresse à Henimeling.
(2) De l'Art en Allemagne, t. 1, p. 227.
(3) ibid., t. 1, p. 21.
b36 l'art moderne
Que M. Forloul se préoccupe ensuite beaucoup moins des rapports qui peuvent
exister entre la coimminion de l'universel et du particulier et la peinture; la vie
est bien courte pour la consumer dans la recherche de vérités de cette nature.
Qu'il se décide enfin ;i appeler le plus possible les choses par leur nom et à laisser
la périphrase aux débutants; que, par exemple, il ne dise pas, pour des poutres et
du bois, des matériaux familiers. Nous lui prédirons alors un succès moins contes-
table que celui qu'il a pu obtenir. Ajoutons, pour être juste, que tout disposé qu'il
.semble à s'enthousiasmer pour l'archaïsme, quelque bizarres et allemandes que
soient ses vues et ses théories, toutes vagues et confuses que paraissent les formes
dont il enveloppe sa pensée, le livre qu'il vient de publier est encore l'un des plus
complets qui ait paru sur la matière. La plupart des chapitres qu'il i^enferrae ont
été écrits en apprenant, on le voit trop; aucun d'eux, cependant, n'est ni absolu-
ment vide, ni dénué d'intérêt. Nous ne croyons pouvoir mieux caractériser ce livre
qu'en disant que, pareil à ces œuvres rudes et inachevées de ces maîtres archaï-
ques si vantés par M. Fortoul, tout à la fois il plaît et il offense, il repousse et il
attire.
M. Fortoul tombe, en plus d'un endroit, dans un défaut commun à la plupart de
nos écrivains qui se sont occupés de l'Allemagne, l'exaltation trop continue des
contemporains. L'enthousiasme de M'"'^ de Staël devait trouver des imitateurs. Son
livre brillant nous semble le principe de cette réaction du génie du Nord contre le
génie du Widi. M. Forloul a tenté pour la peinture et les arts ce que cette femme
célèbre avait exécuté pour la littérature et la poésie, la réhabilitation complète de
la nationalité allemande. Malheureusement pour le succès de l'entreprise de
M. Fortoul, la peinture et la sculpture n'avaient point d'hommes qui pussent être
comparés aux Goelhe, aux Schiller, aux Klopstock. Les noms plus ou moins connus
qu'il a recueillis, les œuvres plus ou moins parfaites qu'il a décrites ou analysées,
sont loin d'avoir la valeur qu'il leur attribue. M. Fortoul l'a bien senti, car sou-
vent il a forcé la mesure de l'éloge ou élargi les limites de l'indulgence. Cela est
d'autant plus méritoire de sa part, que, pour arriver à cet enthousiasme tolérant,
il a du faire souvent abnégation de toute rancune patriotique et de tout amour-
propre national. Il a dû oublier que ces Allemands, qu'il glorifie à tout propos, ne
songent, eux, qu'à déprécier les ouvrages de nos artistes les plus éminents, qu'à ra-
baisser nos gloires les mieux acquises, et cela non-seulement en ce qui concerne
les arts du dessin, mais tous les arts en général, la poésie et la littérature, comme
la peinture ou la sculpture. Naguère encore, un de leurs artistes qu'on renomme (1 ),
n'a-t-il pas jugé convenable d'exclure absolument la France de son tableau du
Parnasse moderne? M. H. Schwind n'a pas trouvé qu'un seul Français fût digne
d'être placé, je ne dirais pas à côté d'Arioste, de Cervantes, de Shakspeare et de
Goethe, mais de Wieland, Herder et Klopslocli..
La patience et la constance allemandes sont depuis longtemps proverbiales. Ces
vertus du peuple, exagérées chez quelques artistes, transforment en défauts d'é-
minentes qualités. Nous avons vu tout à l'heure les peintres puristes et naïfs
remonter à l'enfance de l'art et se faire byzantins. Il en est d'autres que des préoc-
cupations fort différentes ont précipités dans les excès d'un autre genre. La vérité
matérielle les passionne et les égare, et, pour y arriver, ils ont recours aux procédés
les plus étranges et à d'inimaginables recherches. Non contents de fortifier, à l'aide
(1) M, H, Schwind de Vienne.
EN ALLE^tlAGNE. 1)Ô7
d'études anatomiques, l'apparence extérieure par la réalité cacliée, de modifier la
tonne visible de la peau par colle du muscle qu'elle revêt, la forme sensible du
muscle par celle de l'os qu'il recouvre, ils se consument dans de vaines applications
de l'analyse chimique des diverses parties du corps humain à la couleur. Dans le
cours du dernier siècle, lorsque le goût des études mathématiques s'était univer-
sellement répandu, on a vu les peintres penseurs de l'Allemagne appliquer bizar-
rement la géométrie et l'algèbre aux arts du dessin. Des théoriciens (1) allèrent
même jusqu'à rechercher les propriétés d'une courbe aigébriciue dont les contours
retraceraient les traits d'un visage connu. Ils s'efforcèrent de déterminer des formes
par l'analyse algébrique ou par des équations qui, prises ensemble, devaient pro-
duire des ressemblances que la stéréométrie mesurerait et décomposerait à l'aide
de certaines formules absolues. C'était tenter l'impossible et faire de la science,
déjà bien vaine, le plus absurde emploi. De nos jours, on est tombé dans des
aberrations analogues. Comme on avait fortifié le dessin par l'analyse anatomique.
on a voulu perfectionner le coloris par l'analyse chimique. Mais quand ces peintres
faiseurs d'expériences ont reconnu, après Yauquelin, que les cheveux et la barbe de
l'homme contenaient neuf substances différentes, que les cheveux noirs renfermaient
une huile noire, les cheveux blonds une huile jaunâtre, eî les cheveux blancs une
huile incolore; qu'il y avait excès de soufre dans les cheveux des roux, et qu'enfin
les cheveux et la barbe des vieillards devaient leur blancheur à la présence du
phosphate de magnésie, croient-ils avoir fait des découvertes réellement profitables
à l'art et avoir acquis, par cette puérile application des sciences naturelles, la science
de la couleur? Ils ont seulement abusé de l'analy.se, comme d'autres du calcul et de
la pensée.
A là suite de ces considérations critiques, nous devons maintenant faire la part
de réloge. Cette part revient de droit aux peintres qui se sont le plus complètement
affranchis de ces influences rétrogrades, aux Schnorr, aux Schadow, aux Schorn,
aux Hemsel, artistes originaux chacun à sa manière. M. Schnorr n'est pas seulement
un artiste de talent, c'est un homme de génie; ses peintures du Niebelungeu ont
quelque chose du caractère grandiose et rude de cette sauvage épopée. La salle
des personnages est l'une des productions les plus complètes de la peinture moderne.
Dans les tableaux où M. Schnorr a représenté ces personnages en action, le peintre
n'a peut-être pas été toujours si heureux. Néanmoins la plupart de ces terribles
acteurs laissent une impression durable et profonde, car M. Schnorr est, avant tout,
un poète dramatique qui manie à son gré les deux grands ressorts de l'intérêt, la
terreur et la pitié. Le Christ devant Pilate, de M. Hemsel, est l'un des plus beaux
tableaux de sainteté qu'aient produits les peintres de l'Allemagne moderne. Nous
sommes, d'autre part, loin d'approuver la sévérité avec laquelle M. Fortoul, si
indulgent pour les peintres de la Bavière, juge Schadow, et les écoles de Dusseldorf,
de Berlin et de Weimar. Quelques-uns des peintres de cette dernière école se dis-
tinguent cependant par un mélange d'élévation historique et de finesse de pensée
assez rare chez les Allemands. Nous citerons en première ligne M. Schorn. Son
tableau du pape Paul III contemplant le portrait de Luther est peut-être le chef-
d'œuvre du genre anecdbtique. La figure du pape, absorbé par une sorte de médi-
tation curieuse et fatale, est jetée avec tout le puissant abandon d'un grand maître.
Le vieux prêtre placé derrière Paul partage évidemment l'émotion du pontife, mais
(1) Le comte de Lamberg, IJudtlo, etc., etc.
TOflE i. ô'ô
!;58 l'art modeune
il sait mieux la cacher. Un léger froncement de sourcil d'une admirable profondeur
trahit seul toutes les colères qu'il ressent à la vue du chef de l'hérésie. Le jeune
moine accoudé sur un livre et observant du coin de l'œil l'effet i)roduit sur le vieux
pape par ce portrait du chef de la nouvelle religion, est également très-finement
pensé. Il n'est pas jusqu'à ce Luther en peinture, qui. par la façon dont il est traité,
iie quitte le caractère d'un simple acces.soire pour intervenir directement dans le
drame. La Bible en main, la tête haute et le sourire du mépris sur les lèvres, le
téméraire semble braver en face ce pontife impuissant qui, pour étouffer les éclats
de sa voix, lance vainement sur sa tête toutes les foudres du Vatican.
Les statuaires, dans ces dernières années, ont soutenu dignement la lutte avec
les peintres; retenus par la nature même de leur art qui se prêle moins aisément
aux caprices archaïques, ils l'emportent certainement sur eux en nouveauté et en
originalité. Les Victoires ailées qu'achève M. Rauch, les frises de Schwanthaler,
ses frontons du Walhalla, ses statues des peintres et des sculpteurs pour la Glyp-
tothèque de Munich, celles des princes bavarois pour la salle du trône, sont autant
d'œuvres qui témoignent d'une puissance réelle d'invention et d'une grande habi-
leté d'exécution. Trois entreprises capitales occupent aujourd'hui les principaux
statuaires allemands, et, si le succès couronne leurs efforts, ils leur devront sans
doute une impérissable renommée. Ce sont les trois statues colossales : la statue
équestre du grand Frédéric par Rauch, celle de la Bavière par Schwanlhaler, (jui
doit avoir cinquante pieds de haut, celle enfin qui couronne le monument national
d'Arminius par le sculpteur Ernest de Bandel. Cette dernière, haule de quarante
pieds, représente l'efligie en bronze du vainqueur de Varus. Un monument de cent
dix pieds d'élévation, de style gothique primitif, sert de base à cette statue, dont
la pose est d'une sauvage et triomphante énergie. Ce monument est constriut sur
une montagne, au milieu de la forêt de Teuloburg, à l'endroit où l'on suppose
que les légions romaines furent détruites. Voilà de ces entreprises vraiment dignes
d'un grand peuple.
A ces louanges particulières ajoutons des éloges plus généraux et qui concernent
toute l'école allemande. Ces éloges sont surtout applicables à l'esprit de suite et
d'ensemble apporté à ses travaux, à la modération des artistes chargés de leur
exécution, et à la judicieuse munificence dos princes qui les ont inspirés ou di-
rigés. Si quelquefois le goût leur a fait défaut, leur libéralité a toujours été grande,
et la passion de l'art les a souvent animés et soutenus. Aimés des artistes, qu'ils
traitaient en confrères, ils les ont trouvés moins exigeants, et, quoique fort limités
par leurs ressources, ils ont pu tenter de ces entreprises devant lesquelles eussent
reculé des souverains plus riches, mais moins bien secondés. Ajoutons que la posi-
tion sociale des diverses classes de la nation allemande rendait plus facile cette
heureuse modération des artistes qui permet de beaucoup entreprendre à peu de
frais (1). Étrangers à ces besoins factices, à ces goûts ruineux qui ailleurs font trop
souvent dégénérer l'art en spéculation, qui aboutissent inévitablement à la gêne
et à l'indigence, et à la plus fatale des ruines, à la ruine du talent, les artistes de
Munich et des autres grandes écoles allemandes ont peu de besoins; leur seul luxe,
c'est l'étude; leur seule vanité, c'est de se montrer supérieurs à leurs rivaux; l'art
pour eux n'est pas un moyen, mais un but; s'ils le cultivent, c'est moins pour s'en-
(1) Les frais (l(?s construclions du rhâlean royal à Munich ne dépassent pas, en effet,
2,000,000 de norins, ou 4,000,000 de francs. On peut juger par les détails suivants,
EN ALLEMAGNE. /kIO
richir que pour satisfaire une passion et la faire partager à d'antres. Que leur inan-
que-l-il encore pour arriver à ce rang supérieur auquel ils ont droit? Une préoc-
cupation moins grande du passé.
Les habitants des bords de l'Arend-See, dans la vieille Marclie, racontent que
dans les grands jours d'été, ù l'heure de midi, quand le soleil brille de tout son
éclat, on aperçoit au fond du lac les tourelles, les murailles et le corps entier d'un
vaste château qui fut englouti dans les eaux il y a nombre d'années. La tradition
ajoute que ce château renferme d'immenses richesses. Dos pêcheurs, tenlés par cet
appât, voulurent un jour s'assurer de la profondeur du lac, afin de voir s'ils pour-
raient, en plongeant, atteindre jusqu'à ce château. Ils firent descendre une corde,
et lorsqu'ils la retirèrent, ils trouvèrent un billet qui y était attaché; ils ouvrirent
ce billet, et lurent ces mots • a Renoncez à votre folle entreprise, sans quoi vous
aurez le même sort que les habitants de ce château, i
Lorsque les peintres archaïques allemands, et les disciples qu'ils ont recrutés,
même de ce côté du Rhin, redescendent si témérairement vers le passé et les pre-
mières époques de la peinture, vers ces trésors de l'art enfouissons plusieurs siècles,
ils font comme ces pêcheurs de l'Arend See; ils pourront peut être ravir quelques
richesses au vieux manoir englouti, ils ne pourraient pas le relever de ses ruines.
La critique doit remplacer auprès de ces téméraires la main inconnue qui attache
à la sonde l'avertissement prophétique. Au lieu de les inviter à plonger dans le
passé, elle doit leur indiquer l'avenir. C'est de ce côté, vers un but nouveau, vers
un mieux inconnu, que tous leurs efforts doivent tendre; si, au lieu de les détourner
d'une route funeste, elle les y poussait aveuglément, des voix solitaires et désinté-
ressées s'élèveraient sans doute du milieu de la foule, et proclameraient tout le
néant de leurs etforts; elles leur répéteraient sans se lasser : Renoncez à votre en-
treprise, car tous vos efforts seront vains; l'oubli vous dévorera comme il a dé-
voré vos devanciers.
Frédéric Mercey.
extraits de l'ouvrage du comte Raczynski. des sommes attribuées aux divers travaux do
peinture et de sculpture do ce palais :
Gassen 4,000 florins.
Ilerman 4,500 —
Folz 5,300 —
Kaulbach (salle du trône) 3,600 —
Hess t,200 -
Hiltcnspcrger 3,700 —
Schwanthaler (les deux antichambres) 7,200 —
Schnorr (jusqu'en 1835) 24,750 —
JUGEMENTS
I.ITTÈK AIRES,
PENSEES ET CORRESPONDANCE.
C'est en 1838 que le nom fie M. .Touberl commença pour la première fois à
transpirer dans le public, cl encore seulement dans un public Irès-limilé. M. do
Chateaubriand, par l'heureux choix qu'il donna des Pensées de son ami, par les
belles pages où il conlre-signa et consacra comme d'un sceau sa mémoire, appela
aussitôt l'attention sur cet esprit si distingué qui avait passé sans presque qu'on le
connût, et il en raviva la trace lumineuse. Mais l'édition des Pensées, tirée à un
Irès-petit nombre d'exemplaires, n'était pas destinée au public, et la plupart des
amateurs, affriandés par quelques cilations, durent en rester sur leur désir. Au-
jourd'hui, après trois longues années qui n'ont pas été stériles, les Pensées de M. Jou-
bert, considérablement augmentées, et ne formant pas moins de deux volumes,
vont enfin, et pour la première fois, entrer dans la publicité. Son neveu, M. Pau!
Raynal, n'a négligé aucun soin pour retrouver et coordonner de nouveaux papiers,
ainsi que les lettres dispersées de l'écrivain éminent et sobre dont il se fait l'édi-
teur ; il l'apprécie lui-même dans une notice étendue, où la piété ne fait que donner
une garantie de plus à l'exactitude. Nous sommes assez heureux aujourd'hui pour
devancer encore le public, et pour lui offrir les prémices de quelques chapitres qui,
par le fond comme par l'expression, le remettront en goût de désirer et de sa-
vourer le reste. Nous avons pris, pour composer ce choix, une suite d'extraits qui
représentent les divers sujets et les diverses manières de M. Joubert.
1° L'auteur peint par Ini-même ; le titre seul en dit assez, et le chapitre initie
à l'instant au secret de l'homme.
2" De la luiture des esprits ; M. Joubert, moraliste spiritualiste par excellence, y
démêle d'une manière piquante la qualité diverse des esprits; il les classe avec net-
teté et relief; il les nomme, et nul écrivain n'est plus habile que lui, dans sa .syno-
JUGEMENTS LITTERAIRES, PENSEES ET CORRESPONDANCE. J)41
iiymic ingénieuse, à trouver le nom diflicile, le nom qui fuit, et qui, une fois attaché
à son objet, restera. C'est un de ces chapitres de haute pratique morale, et qui
viendrait bien à côté de ceux de La Bruyère sur les juyeincnts ou sur les otivrages
de l'esprit.
5" Qu'est-ee ijue la pudeur? — charmante étude qui sait respecter son objet,
même en faisant i)lus que l'ellleurer. C'est l'oeuvre d'un Platon subtil, ému, et qui
a lu d'hier V ïmilation de Jésus-Christ.
i" QueUpies jH(/e»(6'/»Ys littéraires : il sait être aussi neuf et aussi Imprévu que
possible, en nous entretenant profondément de Platon et de Féuélon; il en parle
comme fort parent de la famille.
5" Quelques lettres, aussi intéressantes par le sujet que par les noms qui s'y rat-
tachent : les unes sont adressées à M'"" de Beaumont, cette personne si distinguée,
et qui réveille aussitôt l'idée d'un illustre attachement. Les autres sont à M. le
comte Mole, qui, bien jeune alors et déjà sérieux, avait su conquérir le cœur et la
plus haute estime de M. Jouberl : on peut dire à leur honneur iju'ils s'étaient tous
deux devinés.
Nous aimons à espérer que cette publication importante classera définitivement
le moraliste critique à la suite et dans la famille, un peu trop interrompue, des La
Bruyère et des Vauveuargue.
L'AUTEUR PEIiN'l PAR LUI-MÊME.
J'ai donné mes Heurs et mon fruit : je ne suis plus qu'un troue retentissant ;
mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend, devient plus sage.
Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j'aime la lumière;
comme lui j'y brûle ma vie; comme lui j'ai besoin, pour déployer mes ailes, que
dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s'y sente environné
et comme pénétré d'une douce température, celle de l'indulgence ; j'ai besoin que
les regards de la faveur luisent sur moi.
Philanthropie et repentir, est ma devise.
J'ai la tète fort aimante et le cœur têtu.
Tout ce que j'admire m'est cher, et tout ce qui m'est cher ne peut me devenir
indifférent.
Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.
Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que
l'épine est surmontée de roses, et de ce que le buisson porte des lleurs.
Il n'y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m'est impos-
sible de mépriser un inconnu.
J'imite la colombe : souvent je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie.
S'il fallait choisir, j'aimerais mieux la mollesse, qui laisse aux hommes le temps
de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui n'at-
tend pas le repentir.
Quand je casse les vitres, je veux qu'on soit tenté de me les payer.
Je vais où l'on me désire pour le moins aussi volontiers qu'où je me plais.
^542 JUGEMENTS LITTERAIRES,
J'ai l'esprit et le caractôi'e frileux ; la température de l'indulgence la plus douce
m'est nécessaire. C'est de moi qu'il est vrai de dire : « Qui plaît est roi, qui ne
plaît plus n'est rien. »
J'ai de la peine à quitter Paris, parce qu'il faut me séparer de mes amis; et de
la peine à quitter la campagne, parce qu'il faut me séparer de moi.
Dans mes habitations, je veux qu'il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de
terre.
Les maux et les biens de mon corps ne lui viennent plus que de mon esprit.
Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés.
Mon ftme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.
Le chemin de la vérité! j'y ai fait im long détour; aussi le pays où vous vous
égarez m'est bien connu.
J'aime peu la prudence, si elle n'est morale.
J'ai mauvaise opinion du lion, depuis que je sais que son pas est oblique.
J'aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable, que ceux qui dégradent
la vertu.
Le monde me paraît un tourbillon habité par un peuple à qui la tête tourne.
Comme Dédale, je me forge des ailes; je les compose peu à peu, en y attachant
une plume chaque jour.
J'aurai rêvé le beau, comme ils disent qu'ils rêvent le bonlieur. Mais le mien est
un rêve meilleur, car la mort même et son aspect, loin d'en troubler la continuité,
lui donnent plus d'étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles, à tous les sang-
froids, et qui se fortifie de toutes les réflexions, aucune absence, aucune perte ne
peuvent en causer l'interruption d'une manière irréparable.
M"'= Victorine de Châtenay disait de moi :
« Que j'avais l'air d'une âme qui a rencontré par hasardun corps, et qui s'en
lire comme elle peut. »
Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.
Mes etlluvions sont les rêves d'une ombre.
Mais, en effet, quel est mon art? quel est le nom qui le dislingue des autres?
quelle fin se propose l il? que fait-il naître et exister? que prétends-je et que
veux-je en l'exerçant ?
Est-ce d'écrire, en général, et de m'assurer d'être lu, seule ambition de tant de
gens? Est-ce là tout ce que je veux? Ne suis-je qu'un polymathiste, ou ai-je une
classe d'idées qui soit facile à assigner, et dont on puisse détermiuer la nature et le
caractère, le mérite et l'utilité?
C'est ce qu'il faut examiner attentivemenl, longuement, et jusqu'à ce que je
le sache.
Le ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m'a donné pour
éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pour vertu
qu'une certaine incorruptibilité.
Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.
Le ciel n'avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps
est passé.
J'ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance; mais c'est
une eau qui m'a toujours fui.
Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui
n'exécute aucun air. Aucun vent constant n'a souillé sur moi.
PENSEES ET CORUESroiVnAINCE. liiô
Je passe ma vie à chasser aux papillons, letianl pour l)Oiiiies les idées qui se
liouveiil conformes aux communes, cl les autres seulement pour miennes.
Quand je luis... je me consume.
Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des (lots
de lumière, où il n'aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté.
El que suis-je..., qu'un atome dans un rayon ?
Je rends grâce au ciel de ce (pi'il a fait de mon es|iril une chose légère, cl (jui est
propre à s'élever en haut.
J'aime, comme l'alouette, à me promener loin et au dessus de mon nid.
Oh ! qu'il est ditlicile d'être à la fois ingénieux et sensé ! J'ai été privé longtemps
des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées.
Longtemps j'ai supporté les tourments d'une fécondité qui ne peut pas se
l'aire jour.
Je n'aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni ijuadrupède ni bipède;
je la veux ailée et chantante.
Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité.
Un peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c'est ce qui m'est
arrivé.
J'aime peu de tableaux, peu d'opéras, peu de statues, peu de poèmes, et cepen-
dant j'aime beaucoup les arts.
Ah ! si je pouvais m'exprimer par la musique, par la danse, par la peinture,
comme je m'exprime par la parole, combien j'aurais d'idées que je n'ai pas, et
combien de sentiments qui me seront toujours inconnus ?
Tout ce qui me paraît faux n'existe pas pour moi. C'est pour mon esprit du
néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter,
si ce n'est en l'assimilant à quel<iue chose d'existant, et en raisonnant par quelque
voie de comparaison.
Les clartés ordinaires ne me suffisent plus, quand le sens des mots n'est pas
aussi clair que leur son, c'est-à-dire quand ils n'oll'rent pas à ma pensée des objets
aussi transparents par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.
J'ai fort étroite celte partie de la lèle destinée à recevoir les choses qui ne sont
l>as claires.
Pourquoi me fatiguc-je tant à parler? C'est que, lorsque je parle, une partie de
mes libres se mot en exercice, tandis que l'autre demeure dans raft'aissement; celle
qui agit supporte seule le poids de l'action, dont elle est bientôt accablée; il y a, en
même temps, distribution inégale de forces et inégale distribution d'aclivité. De là,
fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué; car alors la faiblesse est
partout.
Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma
faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrument.
Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le
cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.
J'ai beaucoup de formes d'idées, mais trop peu de formes de phrases.
En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou
m'ennuient trop.
J'ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la
dilliculté.
S'il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre
o44 JUGEMENTS LITTERAIRES,
dans une paye, toute une page dans une phrase, et celte phrase dans un mot,
c'est moi.
Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.
De certaines jiarties naissent naturellement trop finies en moi, pour que je puisse
me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce
que je vais dire avant d'écrire.
L'attention est soutenue, dans les vers, par l'amusement de l'oreille. La prose
n'a pas ce secours ; pourrait-elle l'avoir? J'essaie; mais je crois que non.
Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur
son; de leur choix, comme vous de leur multitude; de leur isolement lui-même,
(•omme vous de leurs harmonies; désirant pourtant aussi qu'il y ail entre eux de
l'harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d'industrie, de
pur mélange ou d'enchaînement.
Ignorants, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, el pour qui les
applaudissements sont nécessaires, comme un accompagnement .sans lequel vos ac-
cords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter.
Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à
cinq cordes, de la lyre d'Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui
la tient qu'à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à
.s'écouler, il .s'entend, il se juge, il se charme lui-même.
On dira que je i)arle avec subtilité. C'est quelquefois le seul moyen de pénétra-
lion que l'esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut at-
teindre, soil iiar celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est
réduit à s'ouvrir iiéniblemenl une issue.
J'aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l'esprit
cet avantage.
La peine de la dispute en excède de bien loin l'utilité. Toute contestation rend
l'esprit sourd, et, quand on est sourd, je suis muet.
Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles
qui sont propres à la familiarité.
(;e n'est pas ma phrase que je polis, mais mon idée.
Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et
tombe de ma plume.
Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun
le sens exquis.
Je n'appelle pas raison celte raison brutale qui écrase de son poids ce qui est
saint et ce qui est sacré; celte raison maligne qui se réjouit des erreurs, quand
elle peut les découvrir; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la cré-
dulité.
Je ne veux ni d'un esprit sans lumière, ni d'un esprit sans bandeau. Il faut savoir
bravement s'aveugler pour le bonheur delà vie.
Mon nid sera d'oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.
Que ne puis je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie
altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !
Quand je ramasse des coquillages et que j'y trouve des perles, j'extrais les perles
el je jette les coquillages.
Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en jn-o-
iicrbex, en sentences faciles à retenir el à transmettre.
PEINSEES ET CORRESPONUAIVCE.
DE LA NATURE DES ESPRITS.
C'est la nature des esprits, c'est leur lumière naturelle, et non pas leur degré de
force, variable coaiuio la santé, qui fait leur véritable prix, leur qualité, leur ex-
cellence.
On mesure les esprits par leur statore ; il vaudrait mieux les estimer par leur
beauté.
Les esprits sont semblables aux champs : dans quelques-uns, ce qui vaut le
mieux, c'est la superficie; dans quelques autres, c'est le fond, à une grande pro-
fondeur.
Il est des esprits meilleurs que d'autres et cependant méconnus, parce qu'il n'y
a pas de mesure usitée pour les peser. C'est comme un métal précieux qui n'a pas
sa pierre de touche.
Il y a des cerveaux lumineux, des têtes propres à recevoir, à retenir et à trans-
mettre la lumière. Elles rayonnent de toutes parts; elles éclairent; mais là se ter-
mine leur action. Il est nécessaire de joindre à leur opération celle d'agents se-
condaires, pour lui donner de l'efficacité : c'est ainsi que le soleil fait éclore, mais
ne cultive rien.
La tendance vers le bien, la promptitude à le saisir et la constance à le vouloir;
l'intensité, la souplesse et la fermeté du ressort que cette tendance met en jeu ; la
vivacité, la force et la justesse des élans vers le but indiqué, sont les éléments qui,
comme autant de caractères, forment, par leurs combinaisons, le taux intrinsèque
de l'homme, et déterminent sa valeur.
Chaque esprit a sa lie.
Il y a des hommes qui n'ont tout leur esprit que lorsqu'ils sont de bonne humeur,
et d'autres que lorsqu'ils sont tristes.
Le ciel accorde rarement aux mêmes hommes le don de bien penser, de bien
dire et de bien agir en toutes choses.
Certains esprits, pour faire éclater leur feu, ont besoin d'être contenus et
comme captivés par un sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s'élancent
par jets, semblables à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque,
renfermés en un petit espace et contenus entre les parois d'une bouteille, leur
fermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.
Qui est-ce qui pense pour le seul plaisir de penser? Qui est-ce qui examine pour
le seul plaisir de savoir ?
Il est des esprits légers, mais qui n'ont pas de légères opinions; leurs doctrines
et leurs vertus les rendent graves, quand il le faut.
Il y a, au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très-
futiles, et alors tout est perdu.
Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes, et, comme elles
ont des ailes pour s'élever, elles en ont aussi pour s'égarer.
Ce qu'on appelle légèreté d'esprit n'est quelquefois qu'une apparence produite
par la facilité de ses mouvements; une légèreté d'évolutions, fort différente de la
légèreté d'attention et de jugement.
Les uns ne peuvent trouver d'activité que dans le repos, et les autres de repos
([ue dans le mouvement.
1546 JUGEMENTS LITTERAIRES,
Les esprits qui ne se reposent jamais sont sujets à beaucoup d'écarts.
Comme il y a des hommes qui ont plus de mémoire que de jugement, il y en a
qui ont, en quelque sorte, plus de pensées que d'esprit; aussi ne peuvent-ils ni les
atteler ni les mener.
D'autres n'ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d'ennui, s'il
n'est égayé par des bagatelles.
D'autres enfin ont trop de pensées pour leur âge et pour leur santé, et elles les
tourmentent.
Les uns se déclament leurs pensées, d'autres se les récitent, et d'autres se les
chaulent. Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler.
La raison est abeille, et l'on n'exige d'elle que son produit; son utilité lui tient
lieu de beauté.
Mais l'esprit n'est qu'un papillon, et un es()rit sans agrément est comme un pa-
pillon sans couleurs : il ^e cause aucun plaisir.
La nature a fait deux sortes d'esprits excellents : les uns pour produire de belles
pensées ou de belles actions, et les autres pour les admirer.
On n'est jamais médiocre, quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de
bons sentiments.
Il y a des esprits creux et sonores, où les pensées retentissent comme dans un
instrument. Il en est d'autres dont la solidité est plane, et où la pensée la plus
harmonieuse ne produit que l'efiet d'un coup de marteau.
Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, qui n'ont pas pu prendre
l'essor parce que, ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop
molles habitudes, ont retenu leurs élans.
Se mêler des petits objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme
aux autres, n'est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et suflisance.
Les esprits pénétrants dépassent les préliminaires; ils ne s'arrêtent pas sur le
bord des questions et n'y arrêtent personne.
L'esprit a de la force tant qu'on a la force de se plaindre de sa faiblesse.
Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force d'esprit, et une faiblesse
d'esprit qui vient de la force du corps.
Avoir un bon esprit et un mauvais cerveau, cela est assez commun parmi les dé-
licats.
Il y a des esprits naturellement éclairés, ou pénétrants par leur nature, qui oui
beaucoup d'évidences qu'ils n'ont pas raisonnées et ne pourraient pas raisonner.
Les uns passent par les belles idées, et les autres y séjournent; ceux-ci sont les
plus heureux, mais les premiers sont les plus grands.
II ne faut laisser son esprit se reposer que dans des idées heureuses, satisfai-
santes ou parfaites. Les idées heureuses, on les a quand on les attend et qu'on est
propre à les recevoir.
Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves tombent dans les idées
sombres.
Ce qui ne donne h l'esprit que du mouvement nous rend actifs et nous fait
écrire; mais ce qui lui donne de la lumière et du bonheur ne nous rend que mé-
ditatifs.
Il est des esprits dont on peut dire : Il y fait clair, et d'autres, seulement : Il y
fait chaud.
Il y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement, et beaucoup
TENSEES ET COnHESPONDAIVCE. !347
lie liimièue où il y a beaucoup do sérënilé; sans la sérénité, point de lumière.
Être éclairé, c'est un grand mot !
Il y a certains hommes qui se croient éclairés, parce qu'ils sont décidés, pre-
nant ainsi la conviction i)Our la vérité, et la forte conception pour l'iulellii-ence.
lien est d'autres qui, parce qu'ils savent tous les mots, croient savoir toutes les
vérités.
Mais qui est-ce qui est éclairé de cette lumière éternelle qui s'allache aux parois
du cerveau, et rend éternellement lumineux les esprits où elle est entrée, et les
objets qu'elle a touchés?
Il est des tètes qui n'ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d'en
haut. Rien n'y vient du côté du ciel.
Celui qui a de l'imagination sans érudition a des ailes et n'a pas de pieds.
Les esprits faux sont ceux qui n'ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les
définitions; qui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux;
qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu'ils ont des choses, et non les
choses elles-mêmes.
Il est des hommes qui, lorsqu'ils tiennent quelque discours, ou forment quelque
jugement, regardent dans leur tête, au lieu de regarder dans Dieu, dans leur âme,
dans leur conscience, dans le fond des choses. On reconnaît celte habitude de leur
esprit à la contenance qu'ils prennent, et à la direction de leurs yeux.
Les esprits simples et sincères ne se trompent jamais qu'à demi.
La fausseté d'esprit vient d'une fausseté de cœur ; elle provient de ce qu'on a
secrètement pour but son opinion propre, et non l'opinion vraie.
L'esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de
travers.
Mais on peut se tromper une fois, cent fois, sans avoir l'esprit faux. Ou n'a point
l'esprit faux quand on l'a sincère.
Il est des personnes qui ont beaucoup de raison dans l'esprit, mais qui n'en ont
pas dans la vie; d'autres, au contraire, en ont beaucoup dans la vie et n'en ont pas
dans l'esprit.
Les gens d'esprit traitent souvent les affaires comme les ignorants traitent les
livres : ils n'y entendent rien.
Si les hommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits
froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.
Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds, des doctrines subtiles et délicates,
et vous verrez l'étrange abus qu'ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans
un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira.
Ses ténèbres n'en deviendront que plus palpables, et le chaos succédera à la nuit.
La force de cervelle fait les entêtés, et la force d'esprit les caractères fermes.
Avoir fortement des idées, ce n'est rien ; l'important est d'avoir des idées fortes,
c'est-à-dire où il y ail une grande force de vérité. Or, la vérité et sa force ne dé-
pendent point de la tête d'un homme.
On appelle un homme fort celui qui tient tête aux objections ; mais ce n'est là
qu'une force d'altitude.
Un trait obtus, lancé d'une main forte, peut frapper fortement, parce que l'on
va du corps au corps; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront
point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l'esprit seul va
à l'esprit.
548 JUGEMENTS LITTÉnAIHES,
Ce n'est pas une tête forte, mais une raison forte, qu'il faut liouorer dans les
autres et désirer pour soi.
Souvent ce qu'on appelle une tète forte n'est qu'une forte déraison.
L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pa.s
quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.
On est ferme par principes et têtu par tempérament. Le têtu est celui dont les
organes, quand ils ont une fois pris un pli, n'en peuvent plus ou n'en peuvent de
longtemps prendre un autre.
Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représen-
tent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils
sont.
Les questions montrent l'étendue de l'esprit, et les réponses sa finesse.
Les esprits ardents onil quelque chose d'un peu fou, et les esprits froids quelque
chose d'un peu stupide.
Peu d'esprits sont spacieux; peu même ont une place vide et offrent quelque
point vacant. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque sa-
voir qui les bouche.
Il faut qu'un esprit, pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres, se
conserve toujours plus grand que ses propres pensées, et, pour cela, qu'il leur
donne une forme ployante, aisée à resserrer et à étendre, propre enfin à en main-
tenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vues courtes voient clair dans leurs
petites idées, et ne voient rien dans celles d'autrui. Esprits de nuit et de ténèbres,
ils sont semblables à ces mauvais yeux qui voient de près ce qui est obscur, et qui,
de loin, ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.
Génies gras, ne méprisez pas les maigres.
Il y a des esprits fatigués qui vont l'amble et le traquenard ; mais leur allure ne
déplaît pas à tous les goûts.
On se luxe l'esprit comme le corps,
A ces esprits lourds, qui vous gênent par leur poids et par leur immobilité,
qu'on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s'aider, qui vous serrent
de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux
évolutions des oiseaux, à s'élever, à planer, à s'égarer, à fendre l'air pour revenir
à un point fixe, solide et précis!
Il y a des choses que l'homme ne peut connaître que vaguement; les grands es-
prits se contentent d'en avoir des notions vagues; mais cela ne sulBt point aux es-
prits vulgaires. Accablés d'ignorances par la nature et la nécessité, dans leur dépit
ridicule et puéril, ils ne veulent en supporter aucune. 11 faut, pour leur repos, qu'ils
se forgent ou qu'on leur offre des idées fixes et déterminées sur les objets même
où toute précision est erreur. Ces esprits communs n'ont point d'ailes; ils ne peu-
vent se soutenir dans rien de ce qui n'est que de l'espace ; il leur faut des points
d'appui, des fables, des mensonges, des idoles. Mentez-leur donc, et ne les trompez pas.
Il y a des esprits machines qui digèrent ce qu'ils apprennent, comme le canard
de Vaucanson digérait les aliments : digestion mécanique et qui ne nourrit pas.
L'élévation d'esprit se plaît aux généralités ; sa gravité penche vers les applica-
tions.
Il y a des opinions qui viennent du cœur ; et quiconque n'a aucune opinion fixe
n'a pas de sentiments constants.
Il est des esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits dans leurs travaux par
PENSEES ET COnRESPONDAISCE. ÏJÎi)
lies perspectives immenses et les lointains du to xaAov, ou du beau céleste, dont ils
voudraient mettre ])artout quel(|ue iniafçe ou quelque rayon, parce qu'ils l'ont tou-
jours devant la vue, même alors qu'ils n'ont rien devant les yeux;
Esprits amis de la lumière qui, lorsqu'il leur vient une idée à mettre en œuvre,
la considèrent longuement et attendent qu'elle reluise, comme le prescrivait Ruffon
quand il définissait le génie l'aptitude ;\ la patience ;
Esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière, et les mots même les plus
ternes, renferment en leur sein le principe et l'amorce de quelque éclat, comme
ces noisettes des fées, où l'on trouvait des diamants, quand on en brisait l'enve-
loppe, et qu'on avait des mains heureuses ;
Esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire
et pur. est répandu dans tous les points que i)eut atteindre la pensée, comme le feu
dans tous les corps ;
Esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la lit-
térature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains, qu'après
avoir cherché longtemps la veine qui le recelait, et l'en avoir fait soudainement
jaillir ;
Esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemple, qtie voir
en beau et embellir, c'est voir et montrer chaque chose telle qu'elle est réellement
dans les recoins de son essence, et non pas telle qu'elle existe aux regards des
inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces ;
Esprits qui se contentent peu, à cause d'une perspicacité qui leur fait voir trop
clairement et les modèles qu'il faut suivre, et ceux que l'on doit éviter;
Esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer que sur des vérités
solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers,
qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles;
Esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et
qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long el que la vie est
toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se
trouve, en surabondance, l'élément dont ils ont besoin, et l'espace qu'il faut à leurs
idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent sans monument, n'ayant obtenu
en partage, parmi les esprits excellents, qu'une fécondité interne et qui n'eut que
peu de confidents.
QU'EST-CE QUE LA PUDEUR?
J'ai à peindre un objet charmant, mais qui se refuse sans cesse à la couleur de
tous les styles, et souffre peu d'être nommé. Je l'envisage ici de haut, et on le saisit
avec peine, même quand on le considère dans soi-même ou auprès de soi.
Mon entreprise est donc pénible; elle est impossible peut-être. Je demande au
moins qu'on me suive avec persévérance dans le dédale et les détours où mon
chemin m'a engagé. Je désire qu'on m'abandonne h la pente qui me conduit. Enfin,
je réclame pour moi ce que j'ai moi-même donné à mon sujet et à mon style, une
espérance patiente et une longue attention.
î.a pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que
l'âme, comme la Heur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant
550 JUGEMENTS LITTERAIRES,
qu'elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser
par des impressions trop vives, ou des clartés prématurées.
De là cette confusion qui, s'élevant à la présence du désordre, trouble et mêle
nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes.
De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s'oppose à
tout ce qui n'est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet
indicateur muet de ce qui doit être évité, ou ne doit pas être connu.
De là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeu-
nesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance, et d'interrompre son
bonheur.
De là ces effarouchements par lesquels l'inexpérience aspire à demeurer intacte,
et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser.
La pudeur abaisse notre paupière entre nos yeux et les objets, et place un voile
plus utile, une gaze plus merveilleuse entre notre esprit et nos yeux.
Elle est sensible à notre œil même par un lointain inétendu et un magique enfon-
cement, qu'elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à notre air, à nos mouve-
ments, et qui leur donnent tant de grâce. Car, on peut le voir aisément, ce qu'est
leur cristal aux fontaines, ce qu'est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux
paysages, la pudeur l'est à la beauté et à nos moindres agréments.
Quelle importance a la pudeur? Pourquoi nous fut-elle donnée? De quoi sert-elle
à l'âme humaine? Quelle est sa destination, et quelle est sa nécessité?
Je vais tâcher de l'expliquer.
Quand la nature extérieure veut créer quelque être apparent, tant qu'il est peu
solide encore, elle use de précautions.
Elle le loge entre des tissus faits de toutes les matières, par un mécanisme
inconnu, et lui compose un tel abri, que l'influence seule de la vie et du mouvement
peut, sans effort, y pénétrer.
Elle met le germe en repos, en solitude, en sûreté, le parachève avec lenteur, et
le fait tout à coup éclore.
Ainsi s'est formé l'univers; ainsi se forment en nous toutes nos belles qualités.
Quand la nature intérieure veut créer notre être moral, et faire éclore en notre
sein quelque rare perfection, d'abord elle en produit les germes, et les dépose au
centre de notre existence, loin des agitations qui se font à notre surface.
Elle nous fait vivre à l'ombre d'un ornement mystérieux, tant que nous sommes
trop sensibles et ne sommes pas achevés, afin que les développements qu'elle pré-
pare à cette époque puissent se faire en sûreté dans nos capacités modestes, et n'y
soient pas interrompus par les impressions trop nues des passions dures et fortes
qui s'exhalent des autres êtres et qui émanent de tous les corps.
Comme les molécules qui causent nos sensations, si elles entraient sans retarde-
ment dans cet asile ouvert à toutes les invasions, détruiraient ce qu'il contient de
pUis tendre, en livrant notre âme à l'action de la matière, la nature leur oppose un
rempart.
Elle environne d'un réseau inadhérent et circulaire, transparent et inaperçu,
cette alcôve aimante et vivante, où, plongé dans un demi-sommeil, le caractère
en son germe reçoit tous ses accroissements.
Elle n'y laisse pénétrer qu'un demi-jour, qu'un demi-bruit, etque l'essence pure
de toutes les affections.
Elle oppose une retenue à toutes nos sensations, et nous arme d'un mécanisme
PENSEES ET COnRESPONDANCE. JiSîl
suprême qui. aux téguments palpables destinés h protéger contre la douleur notre
existence extérieure, en surajoute un invisible propre h détendre du plaisir nos sen-
sibilités naissantes.
A cette époque de la vie en lin la nature nous donne une enveloppe : cette enve-
loppe est la pudeur.
On peut, en effet, se la peindre en imaginant un contour où notre existence en
sa fleur est de toutes parts isolée, et reçoit les influences terrestres à travers des
empêchements (jui les dépouillent de leur lie ou en absorbent les excès.
Elle arrête à notre surface les inutiles sédiments des impressions qui arrivent
du dehors, et, n'admettant entre ses nœuds que leur partie élémentaire, dégagée
de toute suporiluité, elle fait sans eflort contracter h l'âme la sagesse, et à la volonté
l'habitude de n'obéir qu'à des mobiles spirituels comme elle.
Elle assure à nos facultés le temps et la facilité de se déployer, hors d'atteinte
et sans irrégularité, en un centre circonscrit, où la pureté les nourrit et la can-
deur les environne, comme un fluide transparent.
Elle tient nos cœurs en repos et nos sens hors de tumulte, dans ses invisibles
liens, incapable de nous contraindre dans notre développement, mais capable de
nous défendre en amortissant tous les chocs et en opposant sa barrière à nos pro-
pres excursions, lorsque trop d'agitation pourrait nous nuire ou nous détruire.
Elle établit, entre nos sens et toutes leurs relations, une telle médiation et de
tels intermédiaires, que, par elle, il ne peut entrer dans l'enceinte où l'âme réside
que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentiments approuvés.
Est-il besoin maintenant de parler de sa nécessité?
Ce qu'est aux petits des oiseaux le blanc de l'œuf et cette toile où leur essence
est contenue, ce qu'est au pépin sa capsule, ce qu'est à la fleur son calice, et ce que
le ciel est au monde, la pudeur l'est à nos vertus.
Sans cet abri préservateur, elles ne pourraient pas éclore; l'asile en serait violé,
le germe mis à nu et la couvée perdue.
Appliquons cette idée aux faits, et le système aux phénomènes.
Nous avons tous de la pudeur, mais non une pudeur pareille. Cette toile immaté-
rielle a des contextures diverses. Elle nous est donnée h tous, mais ne nous est pas
départie avec une égale largesse, ni avec la même faveur.
Quelques-uns ont une pudeur peu subtilement ourdie; d'autres n'en ont qu'un
lambeau.
Ceux qui portent en eux les germes de toutes les perfections ont seuls une pu-
deur parfaite, seuls une pudeur entière, et dont les innombrables fils se rattachent
à tous les points où aboutit leur existence. C'est celle-là que je décris.
Nous ne la gardons pas toujours. Elle eslsemblable à la beauté : d'afl'reux accidents
nous l'enlèvent, et d'elle-même, sans efforts, elle diminue et s'efface lorsqu'elle
serait inutile et que le but en est atteint.
La pudeur, en effet, subsiste aussi longtemps qu'il est en nous quelque particule
inconnue, qui n'a pas pris sa substance et toute sa solidité, et jusqu'à ce que nos
organes aient été rendus susceptibles d'adopter et de retenir des impressions éter-
nelles.
Mais quand les molles semences de nos solides qualités ont pris tout leur déve-
loppement ;
Quand nos bienveillances premières, comme un lait qui se coagule, ont proilmt
en nous la fjonlé, ou que notre bonté naturelle est devenue inaltérable;
Î5S2 JUGEBIEISTS LITTÉRAIRES,
Quand, nourri de notions chastes, notre esprit s'est développé, et peut garder
cet équilibre que nous appelons la raison, ou que notre raison est formée;
Quand nos rectitudes morales ont insensiblement acquis cette indestructibilité
qu'on nomme le caractère, ou que le caractère en son germe a reçu tous ses accrois-
sements;
Enfin, quand, le secret principe d'aucune dépravation ne pouvant plus s'intro-
duire en nous que par notre volonté, et nous blesser qu'à noire su, notre défense
est en nous-mêmes :
Alors l'homme est achevé, le voile tombe, et le réseau se désourdit.
Même alors, cependant, la pudeur imprime en nous ses vestiges et nous laisse
son égide. Nous en perdons le mécanisme, mais nous en gardons la vertu. Il nous
reste une dernière ombre du réseau : je veux dire celte rougeur qui nous parcourt
et nous revêt, comme pour effacer la tache que veut nous imprimer l'affront, ou
pour s'opposer au plaisir excessif et inattendu que peut nous causer la louange.
Elle nous lègue encore de plus précieux fruits :
Un goût pur dont rien n'émoussa les premières délicatesses ; une imagination
claire dont rien n'altéra le poli;
Un esprit agile et bien fait, prompt à s'élever au sublime; une flexibilité longue
que n'a desséchée aucun pli ;
L'amour des plaisirs innocents, les seuls qu'on ait longtemps connus; la facilité
d'être heureux, par l'habitude où l'on vécut de trouver son bonheur en soi;
Je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui furent longtemps con-
tenues entre des freins inextricables, où nul souiïle ne put entrer; un charme qu'on
porte en son âme, et qu'elle applique à toutes choses, en sorte qu'elle aime sans
ce.sse, qu'elle a la faculté d'aimer toujours;
Une éternelle honnêteté; car, il faut ici l'avouer, comme il faut l'oublier peut-
être, aucun plaisir ne souille l'ôme, quand il a passé par des sens où s'est déposée
à loisir et lentement incorporée celte incorruptibilité;
Enfin, une telle habitude du contentement de soi-même, qu'on ne saurait plus
s'en passer, et qu'il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait.
JUGEMENTS LITTÉRAIRES.
Platon est le premier des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n'eut
point d'organe plus brillant.
Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fil d'or.
J'admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en
a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien.
.11 y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre
jamais. On l'aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou; il ne faut que
heurter ses pensées pour l'en faire jaillir.
Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n'attend que
le choc.
Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux,
Platon brille de sa propre lumière.
C'est toujours de la splendeur de sa pensée que le langage de Platon se colore.
L'éclat en lui naît du sublime.
PENSEES ET CORRESPONDANCE. .)-).)
Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il
le lit.
Il s'élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur intellectuelle.
Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c'est ce qu'il cherchait
lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d'objets, plus de forme que de matière.
Il faitt le respirer et non pas s'en nourrir.
Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu'autorisait la rhétorique du dia
logue, du sujet et du moment.
La haute philosopbie a ses licences, comme la haute poésie. Au môme titre, elle
a les mêmes droits.
Platon ne fait rien voir, mais il éclaire, il met de la lumière dans nos yeux, et
place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne
nous apprend rien, mais il nous dresse, nous façonne, et nous rend propres à tout
savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à dis
linguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme
l'air des montagnes, elle aiguise les organes, et donne le goiit des bons aliments.
Dans Platon l'esprit de poérie anime les langueurs de la dialectique.
Platon se perd dans le vide; mais on voit le jeu de ses ailes, on en entend le
bruit.
Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, et l'explication de ce qui est clair,
sont les défauts de Platon. Comme les enfants, il trouble l'eau limpide pour se
donner le plaisir de la voir se rasseoir et s'épurer. A la vérité, c'est afin de mieux
établir le caractère de son personnage; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et
la fable au masque.
Le Phédon est un beau tableau, admirablement composé; il y a de belles cou-
leurs, mais fort peu de bonnes raisons.
Aristote a rangé dans la classe des poésies épiques les dialogues de Platon.
Il a eu raison, et Marmontel, qui le contredit, a mal connu la nature et le ca-
ractère de ces dialogues, et mal entendu Aristote.
Platon doit être traduit d'un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses
idées sont déliées; elles ont peu de corps, et, pour les revêtir, il suffit d'une
draperie, d'un voile, d'une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on leur
donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites.
Platon, Xénophon et les autres écrivains de l'école de Socrate, ont les évolutions
du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits, ils embrassent beaucoup d'espace,
ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser, et qu'ilsonl toujours
en perspective; puis enfin ils s'y abattent. En imaginant le sillage que trace en l'air
le vol de ces oiseaux, qui s'amusent à monter et à descendre, à planer et à tour-
noyer, on aurait une idée de ce que j'ai nommé les évolutions de leur esprit et de
leur style.
Ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l'air.
Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et com-
munes, parce que l'idée qu'ils les emploient à tracer est elle-même une grande et
longue figure.
Virgile n'eût été, au temps de Numa, qu'un villageois jouant du chalumeau.
Si Fénelon eût vécu sous Hugues Capel, et n'avait eu pour père qu'un laboureur,
il n'eût été qu'un humble et pieux religieux, ou un doux curé de village.
Tertullien et Jurieu auraient l)ouleversé le leur, eussent-ils été des valets.
TO-;t I. 56
}Î54 JUGEMENTS LITTÉRAIRES,
Bossuet, cliez Ions les peuples, dans tous les lenips eldans toutes les conditions, so
fût montré un homme d'un grand sens, d'un grand esprit, et serait devenu l'oracle de
sa ville, de son canton, de son hameau, de sa tribu, de ses voisins et de sa famille.
Bossuet n'aurait pas trouvé de nos jours, en France, la langue dont il aurait
eu besoin.
Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font senlir
avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.
Bossuet emploie tous nos idiomes, comme Homère employait tous les dialectes.
Le langage des rois, des politiques et des guerriers; celui du peuple et du savant,
du village et de l'école, du sanctuaire et du barreau ; le vieux et le nouveau, le
trivial et le pompeux, le sourd et le sonore : tout lui sert; et de tout cela il fait un
style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes
et sublimes.
Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents, comme
toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine,
avec la tempérance d'un saint, la justice d'un évèque, la prudence d'un docteur et
la force d'un grand esprit.
Fénelon habite les vallons et la mi-côte; Bossuet, les hauteurs et les derniers
sommets. L'un a la voix de la sagesse, et l'autre en a l'autorité; l'un en inspire le
goût, mais l'autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.
Fénélon sait prier, mais il ne sait pas instruire.
C'est un philosophe presque divin, et un théologien presque ignorant.
M. de Beausset dit de Fénelon : k II aimait plus les hommes qu'il ne les con-
naissait. 0
Ce mot est charmant; il est impossible de louer avec plus d'esprit ce qu'on
blâme, ou de mieux louer en blâmant.
Fénelon lai.sse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui
n'est assez moulé.
Le style du Télémaque ressemble à celui d'Homère, mais de l'Homère de
M'"* Dacier.
Les pensées de Fénelon sont traînantes, mais aussi elles sont coulantes.
Fénelon nage, voie, opère dans un fluide, mais il est mou; il a plutôt des plumes
que des ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur.
Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence, et il n'en a point. Oh! qu'il
eût bien mieux dit s'il eiit parlé d'élévation cl de délicatesse, qualités par lesquelles
il excelle!
Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-
haut, mais parce qu'il ne louche presque jamais la terre.
Il est subtil, il est léger, mais d'une subtilité de nature et non de pratique.
Cet esprit demi-voilé et entrevu, qualcm allquis vidit, uitt vidisse putnt, pcr
nubila lunam, plaît à la fois par le mystère et la clarté.
Ce qui impatiente, c'est qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision, et avec une
exagération peu conforme aux habitudes de ses goîils, à sa manière et aux règles
de sa poétique et de sa critique.
Ordinairement ce qu'il dit échappe à la mémoire, mais n'échappe pas au sou-
venir; je veux dire qu'on ne se rappelle pas ses phrases, mais qu'on se souvient
du plaisir qu'elles ont fait. Celte perfection de style qui consiste â incorporer de
telle sorte la parole avec la pensée, qu'il soit impos.sible de se rappeler l'une sans
TENSKES ET CORRESrONDANCE. W.yi)
l'aulre, n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique
l'étal de son îunc, la douceur de son aflcclion. Si l'on y voit moins bien ses pen-
sées, on y voit mieux ses sentiments.
Fénelon avait cet heureux genre d'os|»rit, de talent et de caractère, qui donne
infailliblement de soi à tout le monde l'idée de quelque chose do meilleur que ce
qu'on est.
C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile, et qu'on
s'attend toujours à trouver dans Raphaël des beautés qui se rencontrent plus sou-
vent, peut être, dans les- œuvres de deux ou trois peintres, que dans les siennes.
Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les
gémissements ; et parce que Rossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté.
L'un avait plus d'amis et, pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre, parce
qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans cet art et sans
habileté.
L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de
plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance
toujours grave et polie, ont l'air de la smiplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les
replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite.
Cette multiplicité d'explications ; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit
à attaquer sourdement; ces ruses innocentes; cette vigilante attention pour
répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la
simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait
de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insi-
dieuse cependant, sans perfidie, mais non sans tortuosité.
L'abbé Fleury esta Fénelon ce que Xénophon est à Platon, un demi-Fénelon, un
Fénelon rustique.
Il n'y a, en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité.
Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché; cet éclat
tempéré à dessein; cette beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au
niveau du commun des nommes; ces formes vastes, et qui occupent si peu d'espace;
ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens; ces pensées profondes, aussi
limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout
entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.
Le plan des sermons de Massillon est mesquin, mais les bas reliefs en sont
superbes.
Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.
ê
A M™" DE BEAUMONT.
Montignac, 51 décembre 1709.
« Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour
moi, je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :
« Soldais sous Alexandre, et rois après sa mort. »
yS6 JUGEMENTS LITTERAIRES,
» La nalure avait fait tous ces liommes-là pour servir de piliers à quelque
ohscur musée, et on en fait des colonnes d'État ! Il est fâcheux de ne sortir de
l'horrible règne des avocats que pour passer sous celui de la librairie.
» Il y a deux classes d'hommes dont les uns sont au-dessus et les autres au-
dessous de la société, les beaux esprits en titre et les coquins de profession. 11
faut, me disait autrefois quelqu'un, « mettre ceux-ci à Bicêtre et ceux-là à l'Aca-
démie, sans jamais les lirer de là. » Ce quelqu'un avait raison, et tellement raison,
que, si je devenais à mon tour consul et maître, j'en ferais volontiers mon penseur;
mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.
» Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer à donner des leçons de
l)ilolage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre
flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre,
sans la connaître, et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux
douces.
1) Une fausse science va succéder à l'ignorance, et une fausse sagesse à la folie.
On fera mal avec méthode, avec .sérénité et avec une inaltérable satisfaction de
soi-même. Chacun, content de ses principes et de ses bonnes intentions, nous fera
périr de langueur, dans de certaines règles, et avec art. On a modifié un mauvais
.système ; mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait- il qu'on
y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit
que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines, qu'ils se désabu,sasspnt
aussi de tout le niérile qu'ils ont et de tout celui qu'on leur croil. il faudrait ce
qui ne se peut :
« Convenir un ilocleur est une œuvre impossible. »
» Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le cou-
serve; car, malgré nos anciens dires, la nature et la fortune l'ont rendu supérieur
aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner! Mais je n'attendrai rien de bon
de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Siéyes
même a plus d'esprit que lui. Cet homme a dans la têle une grandeur réelle qu'il
applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui, une grandeur de circonstance.
Il confond les individus avec les essences; il prend l'Institut pour les sciences, les
écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste
porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qui admire trop. Sa raison le dé-
trompera avec le temps; mais, en attendant, ses préjugés l'ègleront sa conduite en
beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dom-
mage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres! Il laissera, je crois,
dans les têles humaines, une haute opinion de lui ; mais, s'il vit peu, il ne laissera
rien de durable, ni qui soit digne de durer.
» Voilà ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certai-
nement beaucoup votre altention, comme ils ont occupé la mienne. Je n'ai partagé
ni vos ravissements, ni ceux de mon frère; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif
que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui
avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se
sont sentis tout à coup en possession, et dont presque tous ont usé. J'en fais usage
à mon tour, dans ce peu de politique dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance
qui règne entre nous, et à celle que je [uends en la modération d'un gouvernement
PENSÉES ET COmiESrOIVDANCE. îjlîT
digne île plus d'ostinio que tous ceux (lui l'oiU lU'écLHié, mais non pas digne de
louanges, f ii lionnne eût pu en mériter; mais tant n'en méiiteronl point. S'il n'y
avait sous le liiapeau de Bonaparte d'autre esprit que le sien, et dans les conseils
qn'uu petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais
même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents
divers, je suis fortement persuadé (jue nous allons changer d'époque sans changer
d'esprit et de sort.
» Portez-vous mieux, c'est le .seul changement que Je désire en vous.
» Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce (lu'ii lail
froid. »
A M"'*- I)K BEAUMONT.
Moiiligaac, 1800.
a Êtes -vous bien démariée V 11 me reste sur ce point une incertitude qui arrête
et lient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement
est-il dressé, signé, paraphé, expédié ? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir
au plus vite, afin que je prenne un parti : celui d'être bien content, si vous par-
venez entin à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée que d'un nom
<iui vous aura toujours appartenu.
» Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis? Pauline Montmorin est bien joli et bientôt
dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline Montmorin, lorsque nous
parlerons de vous. Comment vous appellerons-nous ? Je vous déclare d'avance et
hautement que je ne veux pas de Madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être
qu'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin
comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît,
appelez-vous Mademoiselle; si vous ne voulez pas qu'on vous dise Mademoiselle,
prenez le nom de Saint-Héran. Madame de Saint-Héran vous siéra fort bien. Une
Madame de Saint-Héran est une Montmorin voilée. Madame de Sévigné, qui, comme
vous savez, m'e5t toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Héran. Au couvent que
vous aimiez tant on vous appelait Saint-Héran. Enûn, ou cachez votre nom, ou ne
cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous
soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous
ne pensez peut-être, nous userons de la suscription ordinaire, avec une extrême
impatience de pouvoir en employer une nouvelle, à juste titre et à bon droit.
1 Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est
un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu; il est arrivé à sa place.
Je l'aime.
•' Sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de
vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue, et que
vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans
notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui
souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières,
toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps
d'avoir. U a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les
S;58 JUGEMENTS LITTÉRAIRES,
autres grands hommes pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était
perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagi-
nation. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée où ne brillait aucun
mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès ; qu'il en soit
de plus en plus digne; qu'il demeure maître longtemps. Il l'est certes, et il sait
l'être. Nous avions grand besoin de lui. Mais il est jeune, il est mortel, et je mé-
prise toujours inûniment ses associés !
» Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de
trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de
triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de
grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en
lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir
trop peu aimée !
Il Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, n me dit-elle souvent, « jamais je ne
persistai à pleurer sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson,
arrêtaient sur-le-champ mes cris, et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit
et endormi. » Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux; mais
jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à
entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
» Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent
lui devenir plus délicieux tous les jours. Elle me cite une foule de traits de ma
tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous
les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me
rajeunit : ma présence aide à sa mémoire.
« Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes
sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites
passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de
prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir,
si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.
» Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ
])0ur Paris, je répondis très-fermement que t je ne voulais pas que l'âme d'aucune
' espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne, que c'était bien assez que
« les riches eussent par-de.ssus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils
li n'auraient pas ceux de la générosité. »
>' Elle me vit partir dans ces sentiments ; et, depuis que je l'eus quittée, je ne
me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connais-
sait ni le but, ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'es-
time, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté.
Mais rien ne vaut, je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle
pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que
pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas, et
souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son
tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien; mais elle se trompe
et nous trompe : sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections
qui avaient autrefois tant d'éclat
Il Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce
qui peut y manquer, car pour rien au monde je ne la relirais. La dernière m'avait
soulagé; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour,
PENSÉES ET COURESl'ONOANCE. ÎkJO
ol je m'en ressens aujonril'hui. Ne vous en niotlez pas en peine, eai" je serai guéri
demain, ou tout au moins après-demain.
)' Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d'être persuadée qu'en cela
vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a l'cnam: de la t'aiin,
l'ciicxrre i\\\ désir, rt'Hco/'c aspiratiC, /'cworc des enl'ants; Werther en parle; c'est
celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l'autre : il
n'est pas t'ait i)our vous. »
A M. MOLE.
Villeneuvc-le-Roi, U; âO mars I80i.
1 Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur l'erreur est bien dit, cl non-seule-
ment très-bien dit, mais très-vrai, mais historique.
I) J'ai cependant quelques objections à vous faire.
I Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par
leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et par
conséquent à tout rendre problématique, au moins quelques moments? Situation
la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n'est pas exact d'ailleurs que
toute erreur soit funeste. Que dis-je? Il en est un grand nombre qui n'éloignent
pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui
s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance
et en inculquent les lois.
Le conte fait passer la morale avec lui.
» Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus; moins des éga-
rements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne
s'adoptent que par respect, par piété, par soumission pour les parents, pour les an-
ciens.
1) Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les er-
reurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à
toutes les idées antérieures, des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes
que sur le fond.
» II est de l'ordre que toutes les idées nécessaires à l'ordre et à la portion de
bonheur que ce monde peut nous donner, soient des idées de tous les temps, et se
soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même, tout ce qui
tend à détruire les idées précédentes est funeste, et produit sur les individus et
les nations les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.
i> Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut être, pour parler plus
exactement, toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté est une erreur
qui est innocente, par nature, et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est
ce qui l'a rendue vivace.
» Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés ; je veux
dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous
ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des
illusions et non pas par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider, pour nous
a60 JUGEMENTS LITTÉRAIRES,
sauvei', non pour nous perdre. C'est l'élernel poëte, si je puis user de ce mot,
comme l'éternel géomètre.
0 Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours le
nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures et
non pas des individus; des essences et non pas des existences; de ee qui est une
loi et non de ce qui est un fait; de ce qui est éternel et non de ce qui est passager.
Souvenez-vous, par exemple, de celle fable de Saint-Lamberl : Un courtisan puni
maudissait son roi. — Que dit-il? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux
princes miséricordieux, répondit un sage. — On vous trompe, dit un méchant; le
malheureux vous maudit. — Tais loi, reprit le roi; — et se tournant du côté du
sage : 0 mon ami, tu dis toujours la vérité.
» En effet » Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose
d'ordre, de nature, d'essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d'apo-
logue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité ; l'autre tendait à
la faire oublier, en disant un fait existant.
» Ce que j'en veux conclure, c'est que, si beaucoup de choses vraies ou beau-
coup d'cxlslenccs ne sont pas dignes du nom de véritcs, beaucoup de choses fausses
ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d'erreurs et la mauvaise note
(|ui semble devoir être attachée à ce mot.
n Et pour m'expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les
recherches déliées, j'ajoute que, dans les calculs dont il n'importe aux hommes de
connaître que les résultats, ce n'est en dernière analyse et pour l'effet nécessaire,
dans aucun des chiffres partiels, que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la
somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi, dans "les faits d'un certain ordre, les
faits religieux, par exemple, peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel
on veut parvenir et l'on parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de
Dieu.
D Enfin, ce n'est peut-être pas l'erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle
(jiii trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l'observe en passant,
n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit niême pas toujours tout le
mal qui, par une inévitable conséquence, semble devoir en découler; car il arrive
souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil
*as on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Cela
paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment,
et vous allez savoir pourquoi.
» Celle pensée est bien de moi, et je la liens de mon expérience; mais elle n'est
pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes; mais elles ne sont
pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même
chose. Or, savez-vous quel est cet autre? C'est un homme dont le grand sens éga-
lait pour le moins l'esprit, c'est Bossuet, dans ses disputes sur le quiélisme, et à
propos de Fénelon dont il voulait expliquer les vertus qui lui semblaient en con-
tradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je
cite là une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous, car, à mon
gré, Bossuet, c'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur,
Pascal homme et homme d'État, homme de cour, homme du monde, homme d'é-
glise, Pascal savant dans toutes sortes de sciences et ayant toutes les vertus aussi
bien que tousles talents. Je m'arrête, je crains de vous scandaliser.
> Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir
PENSÉES ET CORRESPONDANCE. ^îCl
fait ce premier acte d'explicalion, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte.
Sachez-moi gré de ce que je vous fais part avec tant d'abandon et si peu d'amour-
propre de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant
tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur exlravat>ance. Je suis entré un
moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil
que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit, etque, peut-
être dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis long-
temps, mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.
1) Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je ré-
l)ondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dà ce-
pendant déjà faire des remercîments à votre jeune amitié. Il est probable que je
n'en proflterai jamais; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.
' La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus
tendre, la plus parfaite des mères! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu
de mes innombrables passions, mon aO'ection la plus vive et la plus entière.
" La première année où nous avons eu quelque liaison, j'ai perdu la plus néces-
saire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne
fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir
et sentir ce grand vide. M'"° de Beaumonl avait éminemment une qualité qui, sans
donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une
âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle en-
tendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de senti-
ments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre
plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que ma-
lade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un
temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il .se mêlait
à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'en-
fance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde
beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en
jouir et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise têle, cela
peut être, mais aussi elle en avait une excellente et que nous ne trouverons pas à
remplacer, vous et moi. Elle était pour les choses intellectuelles ce que M""' de Vin-
timille est pour les choses morales L'une est excellente à consulter sur lesaclions,
l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très-
lixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait
bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée élait exquis, sinon
pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie, trop
mûri par la maladie pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement.
Toutefois je dois vous dire que. sans de tels empêchements, la Providence, en vous
plaçant pour ainsi dire devant mes pas quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait
paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce;
mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présen-
tera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes.
« Adieu, adieu. Je n'en puis plus, n
o62 JUGEMENTS LITTÉRAIRES,
A M. MOLE.
Paris, -2 juillet 180i.
« J'apprends que vous restez à Champlâtreux pour y faire tondre vos prés. Je
vous approuve ; mais cela me dérange.
» J'avais promis d'aller passer aux portes de Paris la fin de cette semaine et le
commencement de l'autre ; mais, comme en toutes choses il faut faire céder les petites
considérations aux grandes, je vais envoyer mon dédit : il faut bien que je vous
attende.
)' Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise
Du foin que peut manger une poule en un jour;
nous nous adresserons à vous.
11 J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. Il me semble que vous
voulez même que je l'oublie. Je ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne
m'en parliez. Je me permettrai seulement de vous faire à ce sujet quelques obser-
vations.
1) 1" Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible
sur ses contentements.
» 2" Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement an portrait
que nous nous en étions fait, à moins qu'ils n'aient pris un masque dans le dessein
bien prémédité de nous tromper.
1 3" La vie est un ouvrage à faire où il faut, le moins qu'on peut, raturer les
affections tendres.
» 4" 11 faut mettre dans ses actions et .ses jugements beaucoup de force et de
droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgence et de bonté, pour que
l'ouvrage de la vie soit beau.
» 5° Appelons toujours le bien des noms les plus beaux et le mal des noms les
plus doux, dans les traitements qu'on nous fait. Souvenons-nous de Fénelon, lors-
qu'il dit en parlant des bâtards de Lacédémone : nés de femmes qui avaient oublie
leurs maris absents, pendant la guerre de Troie,
I) Je cherche à vous consoler comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel
que le vôtre, en vous élevant à votre hauteur naturelle ; cela soulage. Tout le reste
met l'âme dans une fausse position qui la tourmente.
» Il y a cependant ici une vérité 4e fait à reconnaître : c'est que l'humeur exhalée
purge les passions.
I) Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre; vous avez tort. Ce rôle,
qui paraît plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement na-
turel dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la grandeur d'âme proprement dite et à
la prudence véritable.
1) Il n'y a point de cas où l'on ne puisse et où l'on ne doive parler, lorsqu'on a
à sa portée, dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut
alors jeter son feu, comme la surabondance d'un élément qui a besoin d'être
évacué. On est tout étonné, après cela, de la plénitude de raison ou de santé mo-
rale qu'on sent renaître en soi.
PENSÉES ET COnRESPONDANCE. ÎJG'
« Il est vrai que, pour se perniellre ce remède, il faut avoir un conlident auquel
on soil assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder
le mal, et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par
un abus devenu de nécessité.
» Tùchez défaire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l'écouteur qu'il vous
faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.
1) Adieu; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à
votre vie qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot, si j'avais
su que vous ne reviendrez pas plus tôt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sa-
chiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur ailligeront toujours
le mien.
" Portez- vous bien et fauchez vite. »
JOUBERT.
POLITIQUE EXTÉRIEURE.
AFFAIRES D'ESPAGNE.
L'Espagne a follement occupé dans ces derniers temps l'attention publique. Au
moment où tout paraissait calme du côté des Pyrénées, des bruits mystérieux de
conspiration se sont tout à coup répandus. Sur trois points à la fois, à Madrid, à
Paris et à Londres, ces bruits ont éclaté. A Madrid, le gouvernement a pris avec
fracas des mesures militaires ; à Paris, les journaux qui ont embrassé la cause du
régent ont crié à la trahison; à Londres, des explications solennelles ont eu lieu
dans le parlement. Jamais secret n'avait été plus mal gardé ; on savait à point
nommé où devait commencer le mouvement, qui devait le tenter, quelles étaient les
ressources préparées, les moyens mis en jeu. Qu'est-il arrivé à la suite de tout ce
bruit? Absolument rien. Cabrera, qu'on disait à Paris, n'a pas quitté Lyon; Nar-
vaez, qu'on cherchait à Tanger, a été vu à l'Opéra. Tout s'est borné à l'arrestation
d'un révérend père capucin qui écrivait des brochures furibondes de carlisme, et
qui s'est trouvé être un agent secret de l'ambassade d'Espagne en France. Ce qui
lient à l'Espagne se présente souvent sous la forme d'un imbroglio. La politique de
ce pays ressemble à ces comédies où il y a toujours quelqu'un de dupé.
Cette fois, quel était le mot de l'énigme? Nous craignons bien que ce ne soit en
7\nglelerre qu'on doive le chercher. L'ancien ministère whig tient avec raison à
soutenir le gouvernement actuel de l'Espagne; c'est son œuvre, et il a bien ses
motifs pour la trouver bonne. Le nouveau cabinet tory n'était pas engagé comme
son prédécesseur en faveur d'Espartero; il l'est maintenant. Ce que les bruits de
conspiration ont jusqu'ici produit de plus clair, c'est la déclaration de lord Aber-
deen à la chambre des lords et celle de sir Robert Peel à la chambre des com-
munes. Les ministères changent à Londres, la politique suivie à l'égard de l'Es-
pagne ne change pas : voilà ce qu'il était important de constater. La fameuse
POLITIQUE EXTEP.IEUnE. jjy;;
machination carlo-dirislinc n'a ôlé invenléo que pour en fournir l'occasion. Main-
tenant rKsjjayne sait que lord Aberdeon pense comme lord Ciarendon, et sir l{ol)ert
Peel comme lord Paimerslon, sur le i)roduit des émeutes de septeml)re; elle sait
qu'au besoin l'Angleterre enverra des vaisseaux de guerre sur ses côtes pour la
protection des intérêts anglais. Cela snflit. Cabrera peut se promener en paix sur les
bords du Rhône, et Narvaez au foyer de nos théâtres; on n'a plus besoin d'eux en
Navarre el sur la côte d'Afrique. Quant au père Casarès, c'est un maladroit; on
en sera quitte pour ne plus se servir de lui.
Il y a bien quelque chose à dire sur celle attitude prise par les minisires tories.
Ces ministres n'ont pas toujours jugé comme aujourd'hui les affaires d'Espagne.
C'est d'après les conseils et avec le secours des tories anglais que don Carlos partit
d'Angleterre en 185i pour aller porter la guerre civile eu Navarre. Lord Aberdeen
était moins favorable alors au gouvernement de fait, mais il est arrivé depuis bien des
événements qui ont changé la face des choses. D'abord don Carlos a été vaincu, ce
qui n'est pas une recommandation auprès des hommes d'État en général; ensuite,
il s'est formé, sous les auspices du ministère whig, un parti anglais en Espagne, et ce
parti a maintenant le haut du pavé. Après tout, que veut l'Angleterre? Dominer, tou-
jours dominer, et surtout exclure l'influence française. On avait cru pouvoir se servir
dedon Carlos dans ce but; don Carlos a manqué, mais Espartero s'est présenté ; va
pour Espartero. Qu'importe la différence des moyens, pourvu que le résultat soit le
même? Un bon ministre anglais n'y regarde pas de si près, el, quand l'intérêt de
son pays est satisfait, il ne s'inquiète pas de se mettre d'accord avec lui-même. Sur
ce point comme sur d'autres, le ministère tory a adopté la politique du ministère
whig après l'avoir longtemps combattue, et il s'est prêté de fort bonne grâce à
l'interpellation convenue.
Cette petite mystification a été exécutée avec beaucoup d'ensemble. Plusieurs
de nos journaux se sont fait surtout remarquer par leur zèle à servir de compères.
C'est là le rôle que la France a joué dans la représentation, el il est triste. Le degré
d'aveuglement que certains organes de notre presse apportent dans celle mal-
heureuse question d'Espagne, a quelque chose de désolant. 11 sullit qu'il y ail
quelque part une apparence de libéralisme, pour qu'ils se croient obligés d'en
prendre la défen.se. Cette disposition est honorable sans doute, seulement elle peut
les mener fort loin, s'ils n'y prennent garde. Il n'est pas de conte si invraisem-
blable qu'ils ne l'accueillent avec empressement, dès que leur passion est flattée.
Il s'agissait ici d'un prétendu complot quasi absolutiste; comment résister à la ten-
tation de le divulguer et d'en faire grand bruit? On ne s'est pas occupé de savoir
si les faits étaient vrais, s'ils étaient seulement vraisemblables; on ne s'est pas
demandé si, en les publiant, on ne servirait pas quelque intrigue anlinalionale; on
a tout accepté sans contrôle, sans examen, et, quand le dénoûment est arrivé, on
a été tout surpris d'avoir été joué, ce qui n'empêchera pas qu'on recommence
demain.
• Nul ne respecte plus que nous la cause de la liberté en Espagne comme parloul.
Mais cette cause n'est pas en question ; depuis l'exclu-sion de don Carlos, elle est
gagnée. Si nous pouvions croire à une alliance des carlistes el des chrislinos, nous
en serions aussi inquiets que personne. Nous chercherions à savoir à quelles condi-
tions elle se ferait, et si le progrès naturel des instilulions nouvelles chez nos voisins
nous paraissait menacé le moins du monde, nous serions les premiers à nous récrier.
Mais rien ne prouve que de pareils soupçons soient fondés. Le débat reste ce qu'il
iJ66 POLITIQUE EXTÉRIEURE.
était hier ; il n'est pas entre les contre-révolutionnaires et les libéraux, mais entre
les deux nuances du parti libéral en Espagne. Or, nous savons que le parti qui
domine aujourd'hui est hostile à la France, et nous nous tenons en garde contre
ses embûches. C'est ce sentiment que nous voudrions voir partagé par les jour-
naux français. 11 est dans rintérêt évident du gouvernement actuel de l'Espagne de
se donner pour le représentant exclusif de la régénération nationale; de leur côté,
les Anglais de toutes les couleurs se montrent très-pressés de prendre ce gouverne-
ment au mot, et de le proclamer l'unique dépositaire de l'avenir constitutionnel du
pays. Ce doit être pour l'opinion en France une raison de se défler et de ne pas
accepter légèrement ce qu'on lui dit. Ceci n'est pas seulement une question espa-
gnole, c'est une question française. Est-ce trop exiger que de demander à des
Français de la traiter un peu sous le point de vue français "^ ■
On répond à cela que, si le parti dominant en Espagne se montre mal disposé
envers la France, c'est la faute de notre gouvernement. D'abord ce reproche serait
fondé, qu'il ne justifierait pas ceux qui le font. Le mal est accompli maintenant, si
mal il y a, et ce serait le devoir de tout bon Français de se ranger avant tout sous
le drapeau national. Mais ceux qui font parmi nous les affaires de la ligue anglo-
espagnole n'ont même pas cette excuse. Il y a ici un malentendu singulier qui dure
depuis trop longtemps pour qu'il ne soit pas volontaire. De toutes parts, en
Espagne, en Angleterre, en France, nous entendons parler de l'intervention du
gouvernement français dans les affaires intérieures de la Péninsule. Où voyez-vous
donc celte intervention? Quel est l'acte ou seulement le mot qui puisse la faire soup-
çonner? Il en est de l'action de la France en Espagne comme de la fameuse con-
spiration carlo-christine; le bruit en est partout, la réalité nulle part. Nous crai-
gnons bien plutôt que la politique française ne soit inactive sur notre frontière des
Pyrénées, comme on l'accuse de l'être ailleurs, et que, là aussi, elle n'ait d'autre
but que de ne point se créer d'embarras. Nous concevrions qu'on lui fit le reproche
de ne pas agir, de laisser dépérir nos alliances, de tout abandonner à la fatalité des
événements; mais l'accuser de trop d'action, lui faire un crime de ses prétentions
envahissantes, c'est se moquer.
Il faut pourtant bien que la vérité se fasse jour une fois pour toutes. Le fait est
que, depuis sept ans environ, la France n'a exercé absolument aucune action sur
l'Espagne. Dans les premières années de la régence de la reine Christine, il y a eu
de la part de notre gouvernement quelques conseils donnés; ces conseils n'ont pas
été étrangers à la promulgation de Veslututo real et à l'établissement du gouverne-
ment représentatif. Depuis le ministère de M. de Toreno, les avis même ont cessé.
On s'est borné à quelques secours pour l'extinction de la guerre civile, d'après la
lettre stricte du traité de la quadruple alliance, et pour tout ce qui touche la direc-
tion des affaires intérieures du pays, notre gouvernement a suivi dans toute sa ri-
gueur la politique de non-intervention qu'on lui recommande aujourd'hui si chau-
dement. A notre avis, ce fut un tort. C'est pendant ce temps que l'influence
anglaise a grandi à mesure que la nôtre se retirait. Le parti qui s'était appuyé sur
nous et que nous avons livré à lui-même a perdu successivement toutes ses posi-
tions, tandis que le parti contraire, activement soutenu par l'Angleterre, gagnait^de
plus en plus du terrain. EnOn l'expulsion de la reine Christine est venue proclamer
la défaite de nos anciens amis, sans que nous ayons rien fait pour empêcher cette
catastrophe.
Depuis que la reine est exilée, la même politique a été suivie. L'hospitalité de la
roLiTiQUE EXTiiniEunu. u07
France a élé accordée à la veuve de Ferdinand VII et aux nombreux proscrits qui
l'accompagnent : voilà tout ce que la France a fait pour celle cause. On a voulu,
dans notre chambre des députés, accuser le ministère français d'avoir tenté d'agir
en Espagne; ou n'a fait que préparer un facile triomphe à M. le ministre des af-
faires étrangères, qui a coupé court à la discussion en démontrant qu'il n'en était
rien. Depuis, de nouveaux témoignages sont venus confirmer ces déclarations de
notre gouvernement. Écoutez les ministres anglais : ils s'empressent de reconnaître
que la France ne se mêle en aucune façon des affaires d'Espagne. Écoutez les mi-
nistres espagnols eux-mêmes ; ils sont forcés de faire le même aveu. Non-seulement
la France ne s'est pas montrée hostile au gouvernement d'Espartero, mais elle lui
a fait des avances; elle lui a envoyé un ambassadeur. Ce n'est pas sa faute si le
régent n'a pas voulu recevoir cet ambassadeur suivant les règles du droit des gens
et les formes usitées dans toutes les monarchies du monde. Les instructions qu'a-
vait reçues M. deSalvandy ne sont aujourd'hui douteuses pour personne; il appor-
tait à la régence la reconnaissance oDScielle de la France. Est-là une preuve d'hos-
tilité ?
D'un autre côté, le refus de recevoir notre ambassadeur n'est pas la seule preuve
d'animadversion que la France ait reçue du gouvernement actuel de l'Espagne. Ce
gouvernement, qui est né au bruit des cris de mort contre les Français, est resté
fidèle à son origine. Il ne se passe pas de jour où, dans ses journaux et dans ses
assemblées, la France ne soit insultée. On a vu les déclamations absurdes d'un
membre du sénat fort connu par ses rapports avec la légation anglaise, contre
notre pays. A Valence, un capitaine- général à bu publiquement, dans un banquet
patriotique, à la mort du roi des Français. Qu'a dit notre gouvernement? Rien.
A-t-il demandé réparation? Non. Un nouveau tarif de douanes a élé mis en vi-
gueur sur notre frontière qui exclut en quelque sorte nos marchandises du sol
espagnol; d'incroyables règlements de navigation ont été inventés pour supprimer
les rapports existants entre les ports de la Péninsule et les trois quarts de nos
ports (1). Qu'a fait la France? Rien. A-t-elie seulement adopté quelques mesures
rétorsives? Non. Ainsi on repousse notre représentant, on proscrit notre commerce,
des fonctionnaires publics nous outragent impunément; nous ne nous plaignons
même pas, et il se trouve des Français pour dire que notre gouvernement manque
d'égards pour le gouvernement espagnol!
Tout cela devrait faire ouvrir les yeux, ce nous semble, aux plus prévenus. La
liberté espagnole n'est pas intéressée, que nous sachions, à nnlerdiction du com-
merce entre la France et l'Espagne. Des gens de très-bonne foi demandent, pour
(1) Pour donner une idée de ces mesures, il suffira de citer l'art. 15 de la nouvelle loi
sur les douanes. Cet article est ainsi conçu :
« Ne jouiront pas du bénélice du pavillon les bâtiments (espagnols) qui viendront chargés
de fruits, denrées et effets de Gibraltar, des ports situés entre les rivières de la Gironde
inclusivement et de la Bidassoa, du Minho et de la Guadiana, des ports compris entre la
limite d'Espagne et de France et Marseille inclusivement, et des ports appartenant à des
puissances européennes sur la côte d'Afrique dans la Méditerranée. »
Il résulte de cet article, exclusivement dirigé contre nous malgré quelques extensions
insignifiantes, que le commerce est interdit de fait aux navires espagnols avec Bordeaux,
lîayonnc, Marseille, tous nos ports de la Méditerranée et ceux des possessions françaises dans
le nord de l'Afrique. Ce parti pris de faire la guerre à son propre pavillon pour nuire aune
nation voisine est peut-être sans exemple.
JJ68 POLITIQUE EXTERIEURE.
sortir delà, que notre gouvernement fasse de nouveaux efforts pour se rapprocher
d'Espartero. Nous voudrions bien qu'on nous indiquât comment il devrait s'y
prendre. A moins de fermer à la reine Christine les portes de la France et de faire
amende honorable pour avoir suivi les usages diplomatiques dans l'affaire des let-
tres de créance, on ne peut guère faire plus qu'on n'a fait. Aussi bien la France se
déshonorerait par ces concessions et d'autres semblables, qu'il ne serait pas encore
sûr qu'elle rentrât en grâce auprès de ceux qui dirigent aujourd'hui l'Espagne. H
faut bien finir par reconnaître que l'hostilité contre la France est le principe même
de l'existence de ce gouvernement. Espartero voudrait se mettre bien avec nous
qu'il n'en obtiendrait que très-difficilement l'autorisation de son parti. M. Olozaga
a été obligé de se disculper, à son retour de France, d'avoir admis un moment la
pensée d'un rapprochement; pour faire oublier cette faute, il a dû faire cause
commune avec les plus violents et subir en quelque sorte un second baptême. El
nous ne voyons rien là que de très-naturel, après tout ce que les exaltés doivent
aux Anglais,
Il y a quelques années, les uUrà-révolutionnaires n'avaient aucune consistance
en Espagne. Quand les Anglais virent leurs espérances déçues du côté de don Carlos,
ils se tournèrent vers l'opinion dominante et cherchèrent à s'y donner un point
d'appui. Les modérés s'étant déjà prononcés pour la France, ce fut aux exaltés que
les agents anglais s'adressèrent. Bientôt ce parti qui manquait d'organisation en
eut une, grâce à l'activité, à l'intelligence et aux ressources matérielles de ses
nouveaux alliés. Un coup de main fut tenté par lui, et réussit; c'était le fameux
complot de la Granja. Mais les vainqueurs n'étaient pas assez forts à eux
seuls. Un moment surpris par cette brusque attaque, les modérés se remirent
bientôt. Quelques mois après le scandale de la Granja, les élections, faites en
vertu même de la constitution de 1812 et sous l'empire du ministère exalté,
avaient rendu le pouvoir aux modérés. Alors les Anglais comprirent qu'ils
avaient besoin de joindre au parti dont ils disposaient une nouvelle force. Ils
jetèrent les yeux sur le pouvoir militaire. Aussitôt on vit des commissaires anglais
accourir en foule au quartier-général d'Espartero et y jouer un grand rôle. Le
généralissime s'étant laissé entraîner, on travailla activement à son élévation, et,
avec l'aide de ce nouvel instrument, l'intrigue britannique parvint à ses fins.
Pouvons-nous espérer de briser maintenant des lieus ainsi formés, et qui ont profité
également aux deux parties?
Ce n'est pas en un jour que s'établissent les amitiés politiques. On peut dire que
le gouvernement français aurait du, lui aussi, nouer de longue main des relations
avec le parti exalté et Espartero; mais peut-on attendre raisonnablement que ces
relations se forment avec eux du soir au matin, au moment où ils viennent de
l'emporter par des moyens entièrement dirigés contre nous? Quand on a été battu,
il est très-commode de passer à l'ennemi ; seulement il y a une condition préalable,
c'est que l'ennemi veuille bien vous recevoir. Il peut sembler étrange que la France
ait été battue en Espagne quand elle n'y soutenait personne; c'est ce qui est arrivé
cependant. Quand on a vu que nous nous tenions sur la défensive, on a pris l'offen-
sive contre nous avec d'autant plus de vigueur. Plus nous nous séparions du parti
qui invoquait notre appui, plus on affectait de le confondre avec nous. C'est la même
lactique qu'on suit encore. Est-ce quand ce plan d'attaque a pleinement réussi
que nous pouvons espérer de le faire abandonner par les vainqueurs? Non; il est
trop glorieux d'avoir triomphé à la fois de la reine Christine et du roi Louis-Philippe,
POMTIQUE EXTÉRIEURE. Îî69
dos modérés espagnols cl du gouvernement français. On aime à poursuivre celte
double victoire, et, après tout, on a raison. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'An-
j^leterre cherclie à nous chasser d'Espagne; elle y avait déjà réussi sous l'empire,
elle vient d'y réussir encore. Depuis (ju'elle a obtenu ce nouvel avantage sur nous,
elle doit faire ce qu'elle peut pour le garder.
Maintenant est-il vrai que la France eiit bien fait de s'entendre dès l'origine avec
les exaltés et Espartero. Avec Espartcro, c'eût été possible, et il est fort à regretter
qu'on ne l'ait pas fait; avec les exaltés, c'était impossible. On sait ce que c'est que
le parti exalté espagnol; on l'a vu à l'œuvre à plusieurs reprises, et on a pu l'es-
timer ce qu'il vaut moralement et politiquement. Les rapports étroits qui existaient
entre les sociétés secrètes d'Espagne et celles de France ne sont ignorés de personne,
et le fameux club des vengeurs d'Alibaud à Barcelone on dit plus par son titre seul
que nous n'en pourrions dire. Le gouvernement français a-t-il jamais pu faire
alliance en Espagne avec les complices de ceux qui travaillaient en France à le
renverser? C'est là une simple question de bon sens qui ne demande pas une
ujinute de réflexion. La position incertaine des Anglais et la solidité de leur gou~
\ernement les rend naturellement moins difficiles. D'ailleurs, avec le système de
neutralité que nous avons adopté à l'égard de l'Espagne, le parti qui aurait compté
sur nous aurait été battu, quel qu'il fût. Si nous avions fait alliance avec les exaltés,
les Anglais se seraient mis du côté des modérés, comme ils ont failli un moment se
mettre du côté de don Carlos. Avec le secours des menées et de l'argent anglais,
les modérés auraient été les plus forts, comme les exaltés l'ont été par les mêmes
moyens, et ce serait aujourd'hui la reine Christine qui remplirait sur le trône d'Es-
pagne le rôle anti-français d'Espartero. Nous aimons mieux que les choses soient
comme elles sont; il y a plus de remède.
Il s'en faut bien, en effet, que tout soit perdu, comme on voudrait le faire croire.
Sans doute il vaudrait mieux que les événements de septembre eussent eu une
autre issue; cependant, .si compromise qu'elle soit, nous préférons encore la situa-
tion de la France en Espagne à celle de l'Angleterre. Si l'on nous poursuit avec
tant d'acharnement, tout triomphant qu'on est et malgré notre inertie absolue,
c'est qu'on a un profond sentiment de notre force, et qu'on craint de nous voir en
user. Le parti modéré a fait de grandes fautes; il a manqué de décision, d'en-
semble et de vigueur; il n'a su ni défendre la reine Christine quand elle était sur
le trône, ni lui rendre sa couronne après qu'elle a été brisée. Il porte la peine de
ses erreurs et de ses faiblesses; il est dispersé, ses chefs sont proscrits, son nom
même tend à disparaître. Tout cela est vrai, mais en résulte-t-il que les hommes
dont se composait ce parti aient cessé d'exister? Ces hommes ne sont-ils pas encore
les plus éclairés et les plus nombreux de l'Espagne? Leur concours n'est-il pas
nécessaire, sous quelque forme qu'il soit donné, pour fonder quelque chose de
stable et de définitif? Ne faudra t-il pas qu'on en revienne à eux tôt ou tard, et ceux-
là même qui les poursuivent auiourd'hui ne seront-ils pas obligés de leur tendre la
main, du jour où ils voudront sortir de la situation violente où ils sont?
On dit, il est vrai, que toutes les prévisions sur la durée probable de l'établisse-
ment de septembre ont été démenties par l'événement. Nous l'avouons, Espartero
a du bonheur, et tout ce qui a été tenté contre lui n'a servi jusqu'ici qu'à le conso-
lider. Est ce une raison suffisante pour désespérer de l'avenir? Le gouvernement du
régent a duré dix-huit mois; c'est beaucoup sans doute, beaucoup plus qu'on ne
devait s'y attendre; mais enfin, qu'est-ce que dix-huit mois? Que sera-ce même
T05IE I. 37
;)7(> rOMTIQUE EXTÉUIEURE.
(ine deux ans, trois nns encore, si l'on veiil? Los Anglais oui aliendii leur momenf
plus longtemps; voilà près de huit ans qu'ils conspiraient sans relâche pour on venir
où ils en sont. Nous pouvons bien être patients à notre tour. Ce n'est pas que nous
devions conspirer, nous aussi. Les complots sont, le plus souvent, de mauvais
moyens qui tournent contre ceux qui les emploient. A chacun ses armes d'ailleurs.
Les hommes d'ordre el do gouvernement sont, des conspirateurs médiocres. Le
dernier des exaltés en sait plus, en fait de trames, que le plus habile des modérés;
c'est à quelque chose de plus puissant et de plus sûr, à la réaction naturelle des
idées et des intérêts, que les honnêtes gens doivent se confier. On a beau dire que
l'état actuel des choses en Espagne est un état régulier, tout le monde voit bien
qu'il n'en est rien, et que celte apparence de tranquillité intérieure n'est que le
résultat de l'immense fatigue que dix ans de guerre civile ont laissée dans le pays.
Est-ce à dire pour cela qu'il soit question de s'attaquer en Espagne à la consti-
lulion et à la liberté? Pas le moins du monde. S'agil-il de remettre la reine Chris-
tine sur son trône? Pas davantage. Il s'agit uniquement d'attendre une situation
qui ne soit pas, comme celle-ci, l'œuvre exclusive de l'Angleterre. Cette siluation
nouvelle arrivera nécessairement d'une manière ou de l'autre, car les Anglais se
sont laissé engager l)ien loin. Ils ont beau faire aujourd'hui pour donner le change;
leur parti n'est pas le vrai parti constitutionnel en Espagne, c'est le parti ultrà-
révolulionnaire. Le gouvernement qu'ils ont inauguré est le produit d'une insur-
rection militaire, c'est-à-dire de ce que les peuples libres doivent avoir le plus en
horreur. Or, ne sait-on pas que le triomphe des partis violents et subversifs a été
de tout temps essentiellement transitoire? L'Espagne n'a pas sa révolution à faire;
elle est faite. Il ne s'agit plus que d'organiser, de régulariser les résultats de cette
révolution. L'œuvre de conciliation entre le passé et l'avenir peut-elle avoir pour
instruments les hommes qui ont envahi le pouvoir en foulant aux pieds toutes
les lois? Depuis qu'ils sont en possession, ces hommes ont-ils doté l'Espagne des
institutions qui lui manquent? Ont-ils réformé la justice, créé l'administration,
rétabli les finances? Ils disent qu'ils le feront; c'est ce qu'il faudra voir. Pour le
moment, ils ne l'ont pas fait, el tout donne à penser qu'ils ne peuvent pas le faire.
Ils doivent aujourd'hui leur principale force à la funeste issue de la conspiration
d'octobre. C'a été un bien triste et bien fatal épisode que cette échauffourée. Avant
cette malheureuse tentative, le gouvernement du régent était faible, méprisé de
ceux même qui l'avaient élevé. Aujourd'hui qu'il a résisté à une insurrection, il a
pris un ascendant réel. Et cependant. Dieu sait combien il a peu mérité l'honneur
que lui fait sa victoire. C'est l'imprévoyance de ses ennemis qui l'a sauvé, .lamais
peut-être on ne montra plus d'audace, mais jamais aussi grande affaire ne fui menée
avec plus de précipitation. Les cortès venaient d'enlever à la reine Christine la tu-
telle de ses filles. Blessés au cœur par ce nouvel affront fait à la mère d'Isabelle,
quelques serviteurs dévoués se jettent inopinément dans une entreprise qui aurait
dû être préparée de longue main. Leur indignation leur ferme les yeux sur l'ab-
sence des ressources les plus indispensables. Ils voient combien le gouvernement
qu'ils repoussent a peu de racines dans la nation, mais ils ne voient pas combien
il est difficile de rallumer à si peu de distance la guerre civile dans un pays qui
en est encore au premier bonheur d'en avoir fini avec elle. A peine engagés, tout
leur manque à la fois. Ils essaient d"y suppléer par la résolution; mais que peut le
courage de quelques hommes, quelque brillant qu'il soit, contre le défaut de di-
rection et le sentiment tardif de l'inopportunité ?
rOLITIQUK EXTÉRIEURE. ÎÎ71
Kn Navarre, le brave et mallieureux Montés tle Oca reste quinze jours absolu-
ment seul, sans argent, sans munitions, sans nouvelles, sans secours d'aucun genre.
Les jeunes gens des provinces se présentent; on n'a point d'armes, on est forcé de
les renvoyer chez eux pour attendre uu nouveau signal. On a trouvé dans la cita-
delle de Pampeiune (luelqnes centaines de vieux fusils; des ouvriers les raccom-
modent en toute hâte, mais ils ne peuvent suffire aux besoins; trente fusils par
jour, voilà tout ce que peut fournir cet atelier improvise. A Madrid, les chefs dis
perses ne s'entendent pas. Le jour fixé pour le mouvement passe sans qu'on ait pu
se concerter. Un nouveau jour est choisi. La veille au soir, un des conjurés entend
une décharge ; il s'imagine que c'est le signal et se rend h une caserne dont il sou-
lève les soldats. De là il se porte sur le palais, qu'il attaque; le bruit des coups
de feu apprend aux autres généraux qu'il est engagé. Ceux-ci accourent sur les lieux,
seuls avec leur épée, pour voir ce qui en est. Ils se mêlent aux combattants; le
palais est envahi ; la garde extérieure s'est déjà réunie à eux, quand dix-huit halle-
bardiers ferment une porte et se barricadent dans l'appartement de la reine. Les
assaillants s'arrêtent alors, l'hésitation se met dans leurs rangs; les chefs rentrent
en eux-mêmes, et, voyant qu'ils se sont compromis sans but, ils sortent du palais
et de la ville sans rien tenter de plus.
Que faisait cependant le régent du royaume? Était-il au palais pendant qu'on
attaquait le palais? Non certes; il s'était renfermé chez lui, laissant la reine Isabelle
sous la garde de quelques hommes, les troupes sans chef et la ville sans police. Il
passa dans l'inaction la nuit entière du 7 octobre, et, comme le disait naïvement
un journal le lendemain de l'événement, quand le général Espartcro est arrivé sur
les lieux à cinq heures du matin, tout était fini. Tout était fini aussi quand il parut
en Navarre. Une lettre de M. Olozaga, qu'il n'avait pu ni prévoir ni inspirer, avait
porté le découragement dans tous les esprits, en donnant à croire que la reine
Christine désavouait ceux qui mouraient pour elle. Dans les provinces comme dans
la capitale, le régent n'a eu qu'à triompher. Le vice radical du coup tenté contre
lui était son caractère exclusivement militaire; les moyens politiques proprement
dits n'y entraient pour rien. Or. pour que de semblables surprises réussissent, il
faut beaucoup d'ensemble, de précision et de discipline. Ces qualités ne sont pas
familières aux Espagnols en général. Elles ont complètement manqué dans l'exé-
cution du complot d'octobre. Isolée, l'attaque du palais n'avait aucun sens et ne
pouvait mener à rien; cette attaque ne devait être et n'était en effet qu'une portion
(lu plan général ; on a vu par quel malentendu elle est devenue l'effort exclusif de la
révolte, et l'avortement du coup de main de Madrid a tout arrêté sur le.'; autres
points.
Ce serait fermer les yeux à l'évidence que de nier la conséquence naturelle d'un
échec aussi grave. La lutte intestine qui travaille le gouvernement espagnol depuis
son origine en a été suspendue, et c'est ce qui pouvait arriver de plus heureux à ce
gouvernement. Depuis qu'ils avaient été réunis par les Anglais dans un but commun
de renversement, les deux principes vainqueurs en septembre tendaient à se
séparer. Après s'être servis du duc pour chasser la reine, les meneurs exaltés
avaient commencé à lui faire la guerre le lendemain même de la révolution de
septembre. On se rappelle ce qui faillit arriver lors de la discussion sur la régence.
Les ennemis d'Esparlero voulaient une régence triple, et la veille du vole, malgré
tout ce qu'on avait pu faire, ils étaient en majorité. C'en était fait sans la défection
de vingt-deux sénateurs modérés, qui, par des motifs de crainte personnelle et
I>72 roUTIQLE EX.TÉKIEÏJRE.
conlre l'opinion unanime de leur parli, qui avait résolu lie s'abstenir, donnèrcni.
au dernier moment, à la régence unique, une majorité de huit voix. Ce que la
faiblesse de quelques membres du i)arli modéré avait fait en cette occasion en
faveur d'Espartero, l'imprudence de quelqses autres l'a fait plus tard. Les répu-
blicains, un moment contenus par le vote sur la régence unique, avaient repris
leur travail contre l'autorité du régent, et le poursuivaient avec ardeur. Après la
vaine tentative de Diego Léon, le sentiment d'un danger commun a réuni de nou-
veau tous les septembristes. La lutle n'est pas finie cependant; elle a même recom-
mencé déjà; ces diverses suspensions n'ont fait que la ralentir.
L'heureux concours de circonstances qui a jusqu'ici prolongé cette situation, n'a
donc rien changé au fond des choses. Le gouvernement ne cesse pas de louvoyer
entre les exigences des anarchistes et celles de tout ordre régulier. De là des indé-
cisions qui sont toujours les mêmes, une impuissance radicale qui n'a pas diminué.
Il dure, mais à la condition qu'il ne fera rien. Le seul point qui soit fixe pour lui,
c'est l'opposition à la France, il trahit par là son origine étrangère. Quant à ce qui
est de l'administration intérieure, il sait moins ce qu'il veut, et c'est en effet ce qui
importe le moins à ses patrons. Pour satisfaire les exigences des révolutionnaires
purs, il avait proposé un projet de constitution civile du clergé assez semblables
celle qui avait été décrétée en France, car on n'est pas très inventif en Espagne, et
pendant que le régent copie les discours du premier consul, ses ministres copient
les mesures de nos assemblées politiques. L'opposition qu'on a rencontrée, même
dans une portion notable du parti dominant, a fait, dit-on, abandonner ce projet.
Une autre fois, des symptômes de résistance dans les ayuntamientos avaient fait
naître l'idée de présenter aux cortès une loi municipale conforme en tout à celle
dont l'adoption a fait renverser la reine Christine. On a reculé devant une pali-
nodie aussi scandaleuse. La seule mesure qu'on ait réalisée est le licenciement
d'une moitié de l'armée, et cette mesure, qui était inévitable dans l'étal des
finances, peut passer pour une faute, car elle est un affaiblissement pour Espartero.
Quant au régent lui-même, on aura bien de la peine à faire admettre par quel-
qu'un que ce soit décidément un grand homme. Il a paru plus difficile jusqu'ici de
mériter ce nom. Son succès ne prouve qu'une chose, c'est que le succès tient
souvent à des causes générales et qui n'ont rien de personnel. On avait cru de tout
temps qu'un usurpateur ne pouvait se maintenir qu'en accomplissant de grandes
choses. Ce n'est pas en se levant tous les jours à trois heures de l'après-midi et
en passant leur journée à fumer et à jouer au tressillo, que Bonaparte et Cromwell
sont devenus les maîtres de deux grands pays. Il paraît qu'en Espagne il en est
autrement ; soit, mais on conviendra qu'il est permis alors de réserver son admira-
tion. Au point où Espartero est arrivé, il est impossible de dire où et quand il
s'arrêtera. Déjà, dit-on, on s'est distribué autour de lui les grades et les titres de
la future cour impériale. La destinée lui réserve-t-elle ce dernier honneur? Ce
serait un spectacle curieux, original, Inzarre, et dont nous serions loin de contester
la piquante nouveauté, mais qui ne prouverait que la vanité de la gloire, de la
puissance et de l'ambition. L'avancement seul ne suffit pas; il faut encore le justi-
fier par des services rendus à son pays; sinon la plus haute fortune n'est qu'une
énigme qui peut intriguer les contemporains et déconcerter l'histoire, sans
donner la véritable grandeur à celui qui la personnifie.
Nous ne savons ce que le gouvernement français se propose de faire; mais il
nous semble d'autant plus à propos dailendre, avant de se prosterner devant
rOIJïIQlir. EXTEHIEURK. JiTIÎ
riioiireiix tloiniiiutcur lIo rKspagnc, qu'une crise prochaine doil, nécessairement
arriver dans les aiïairos de ce pays. La reine Isal)elle aura douze ans dans six mois.
Or, en Kspaj^ne les jeunes filles sont légalement nubiles à douze ans, et, si l'on en
croit le l)ruitqui circule, la nature s'est déjà mise d'accord avec la loi. La question
du mariage de la reine peut donc se présenter à tout moment. Il est vrai que, si le
gouvernement veut en ajonrner la solution, il peut la renvoyer à la majorité pro-
prement dite, qui n'aura lieu ((ue dans deux ans et demi. Mais il peut arriver aussi
qu'on veuille préci[)iter la conclusion. Dans tous les cas, que la question se pose
dans six mois ou dans deux ans, elle peut être considérée comme imminenle, car
ce n'est rien qu'un délai de deux ans pour une affaire aussi importante. Que la
royauté doive subsister ou disparaître, son sort va se décider. Dans six mois, le
mariage est possible, dans deux ans la régence finit de droit. L'une ou l'autre
de ces échéances doit amener des complications graves; dans toutes deux, le
parti modéré peut trouver une occasion de reprendre ou de partager le pouvoir
l)olilique, et par suite le gouvernement français peut espérer de neutraliser l'in-
fluence anglaise, car ces deux causes sont indissolublement unies par les événe-
ments, et de même que la défaite a été commune, les chances de revanche sont
communes aussi.
Jusqu'ici on a parlé de cinq prétendants pour la main de la reine : un fils de
don Carlos, nn fils de l'infant don Francisco, un Cobourg, un prince français
et un archiduc. A ces divers noms se rattachent des combinaisons et des espé-
rances diverses.
Le mariage de la reine avec un prince français serait sans doute pour nous la
solution la plus brillante. C'est aussi celle que désire en première ligne le j)arti
modéré Dans d'autres temps, ce mariage eût été possible et même facile; aujour-
d'hui ce serait une entreprise énorme, et dont les avantages ne compenseraient
peut-être pas les dangers. Il y a d'ailleurs nue raison décisive pour qu'il soit im-
possible. Cette raison, c'est que le gouvernement français n'y songe pas. Le temps
est passé où Louis XIV mettait l'Europe en feu pour assurer à son petit fils la cou-
ronne des Espagnes. Nous ne sommes plus aussi conquérants. Si la France avait eu
la moindre arrière-pensée d'alliance, elle aurait .soutenu plus eflicacement la reine
Christine. L'idée est venue d'Espagne et non de France. Le Journal des Débats,
(jui a quelquefois des boutades sur les questions extérieures, a adopté un moment
cette politique aventureuse, mais il parlait uniquement pour son propre compte.
Demandez-lui maintenant ce «ju'il en pense, et vous verrez. Les exaltés espagnols
et leurs amis les Anglais ne saisiront p:is moins ce prétexte pour crier à l'insatiable
ambition du roi Louis-Philippe, muis ils savent parfaitement à quoi s'en tenir.
Il serait fort à désirer que ce fantôme disparût de la polémique. C'est un de ceux
qui peuvent le plus obscurcir cette question espagnole, naturellement si claire
quand on la dégage des nuages accumulés à dessein. L'opinion publique en France
ne serait pas très-favorable à un pareil projet; on ne peut donc, en le proposant,
qu'ajouter au malentendu qui trouble déjà bien des jugements. Le gouvernement
français, qu'on n'en doute pas, s'exagère plus qu'il ne s'atténue les dinicultés. Il
croit que nous ne pourrions marier un prince français à la reine Isabelle qu'à la
condition de nous mettre toute l'Europe sur les bras. Il pense que les mariages des
princes .sont bien loin d'avoir maintenant l'importance politique qu'ils avaient au-
trefois. Après avoir fait un roi d'Espagne, en supposant qu'on y parvînt, il faudrait
encore le soutenir, soit contre les étrangers, soit peut-être contre ses propres su-
;J74 POLITIQUE EXTERIEURE.
jels. De nos jours d'ailleurs, les nations suivent d'autres règles, pour se rapprocher
ou s'éloigner, que celles des alliances princières. Qu'on se rassure : tout cela est
compris, et si le mariage avec le duc d'Aumale est encore rêvé par quelques
personnes, ce n'est pas par ceux qui ont de l'influence dans les conseils du gou-
vernement.
Si le mariage avec le duc d'Aumale n'a pas de chances, le mariage avec un ar-
chiduc n'en a pas heureusement beaucoup [)lus. Ce serait à peu près une déclaration
de gi-.erre de l'Europe à la France, et, quelque patient que soit notre gouvernement,
nous ne le croyons pas d'humeur à la soulîrir. L'Europe n'a aucun intérêt à nous
pousser à bout. L'exemple que nous donnons en renonçant de nous-mêmes à mettre
un prince français sur le trône d'Espagne, nous autorise à attendre et même à
exiger une réserve du môme genre de la part des autres puissances. Le gouverne-
ment autrichien n'est pas plus entreprenant que le nôtre; si la force des choses lui
amène cet avantage sans danger, il le prendra; mais on doit croire qu'il ne fera
rien de chanceux pour le conquérir. Outre l'opposition de la P'rance, qui est bien
quelque chose, on rencontrerait aussi probablement celle des intérêts nouveaux et
des idées libérales en Espagne. Il n'est pas à croire qu'un archiduc consentit à subir
un gouvernement constitutionnel, et cette condition sera pourtant la première qui
sera imposée, selon toute apparence, au mari de la reine Isabelle.
Enfin, il est un troisième nom qui ne parait pas beaucoup mieux choisi que les
deux premiers. C'est celui d'un fils de don Carlos. Le but de cette combinaison est
évident; il s'agirait de réunir les deux partis carliste et modéré dans un .seul parti
de gouvernement. Cette fusion aurait quelques avantages; elle aurait aussi des in-
convénients graves, surtout pour nous. Elle tendrait à nous débarrasser du voisi-
nage fâcheux des angio-exaltés, ce qui serait un bien; mais il serait à craindre
qu'elle n'amenât l'excès opposé. Le chemin du juste milieu est ylissant et pénible
à tenir, surtout en Espagne. Si un fils de don Carlos était roi, le parti modéré pour-
rait bien s'absorber quelque jour dans le parti carliste proprement dit. Ce dernier
est actif; il a pour lui une grande partie du peuple des campagnes; il a surtout la
force des habitudes et la pente du caractère national vers tout ce qui est extrême.
On finirait alors par en venir à la re.stauralion pure et simple du principe absolu-
liste, et nous n'aurions fait que changer d'ennemis. Cette conséquence n'est pas
infaillible, mais elle est très probable, et elle doit être prise en grande considéra-
tion, tant par notre gouvernement que par les Espagnols amis d'une sage liberté.
Si jamais ce mariage se réalisait, il serait prudent de bien prendre ses précautions
d'avance, et de mettre le nouveau roi dans l'impossibilité d'abuser de son pouvoir.
Ce serait difficile sans doute; ce serait pourtant nécessaire dans l'intérêt des deux
pays.
Mais ce n'est pas là le seul embarras de ce projet. Nous venons d'en parler comme
s'il avait réussi ; que dirons-nous des obstacles que rencontrera son succès? Le plus
grand de tous est l'obstination de don Carlos lui-même, qui ne veut pas sacrifier
le principe de la légitimité. Au point de vue des idées qu"il représente, ce prince a
raison, et ses refus ne sont pas sans dignité. Quelle que soit l'utilité pratique du
moyen qu'on lui propose, c'est une transaction. Or, il est de l'essence même du
principe de la légitimité de ne pas transiger; il doit vaincre ou mourir tout entier.
Ce n'est pas tout. Supposons la résistance de don Carlos vaincue : quels seront les
moyens d'exécution? Le gouvernement espagnol ne donnera probablement pas les
mains à ce mariage; il faudra donc l'y contraindre par la force? Ce serait alors le
POUÏIQLE UXTERIELUIi:. l'û'i
cas lie la grande oxiioililiou i"U'lo-cliii.sliiic doiil ou a Uiul |iarlo; mais roniprfsso-
iiiiMii (juc le gouveriiL'ineiil c'si)af;iuil a mis à cltMionccr d'avance celle expédiliori
doil luoiilrer qu'il la desiiv, au lion de la oraindio. Si un pareil tirapean élail levé
(.oiilre lui, il tlevieudrail bien léellenienl ce «|u"il veiil èlre, le représentaul de la
levolulion en Espagne. Or, c'est ce que ses ennemis doivenl éviter avant loul. Puis
se ligure-l on, dans la même armée, combattant pour la même cause, les ennemis
d'bier, et, pour prendre les deux noms qui onl élé mis en avant pour personnifier
les deux partis, Narvaez et Cabrera'^ Une telle alliance est-elle possible? Ne serait-
ce pas arborer en quelque sorte l'anarchie et la confusion ?
Sans doute l'avenir n'est pas entièrement fermé à l'ancien parti carliste; mais
ce n'est pas comme parti distinct qu'on doit désirer de le voir se relever. Il y a une
grande dill'érence entre la situation du parti modéré et celle du parti carliste,
(luoiquils paraissent confondus maintenant dans une même proscription. Le principe
même du parti carliste a été exclu; celui du parti modéré ne l'est pas. La reine
Christine u'a pas emporté avec elle tout le symbole du parti modéré, comme don
Carlos a emporté tout le symbole du parti carliste. Tant que la reine Isabelle
restera sur le trône, le vrai drapeau des modérés restera debout: ils ne sont incon-
oili.ibles qu'avec Espartero. Il y aurait donc une sorte de duperie à eux d'admettre
le parti carliste sur le pied d'égalité. Ce serait d'autant plus miiladroit que ce serait
dangereux et inutile. Nous venons de voir en quoi ce serait dangereux; voici main-
tenant en quoi ce serait inutile. Si jamais il s'établit un gouvernement en Espagne,
la grande niasse de l'ancien parti carliste viendra d'elle-mèiue au secours de ce
gouvernement. Elle a déjà prouvé à plusieurs reprises qu'elle ne demande que de
la protection contre les innovations du radicalisme et le désordre matériel. Ce genre
d'adhésion n'aurait aucun danger de la part du gros du parti. Quant aux chefs de
l'insurrection absolutiste, il est à la fois honorable et politique de ne point chercher
leur appui ; leur cause est unie avec celle de don Carlos lui-même et de tout ce que
représente don Carlos.
Restent deux prétendants qui peuvent également être acceptés par tout le
monde : un Cobourg et un (ils de l'infant don Francisco. C'est une singulière
destinée que celle de cette maison de Cobourg, qui proûle avec tant de persévé-
rance, depuis dix ans, des complications de la politique européenne. Voilà trois
princes de cette maison qui sont déjà rois ou maris de reine; l'un est le roi
des Belges, le second est le mari de la reine d'Angleterre, le troisième est roi-
consort du Portugal. Il serait très-possible qu'un quatrième épousât la reine d'Es-
pagne. Celui dont il est question est catholique; c'est un frère de M'"" la duchesse
de Nemours et du roi de Portugal, neveu du roi Léopold et cousin du prince Albert.
Un des fils de l'infant don Francisco se recommande à d'autres titres; il est Espa-
gnol et Bourbon. Quel que soit celui des deux que l'Espagne préfère, et quel que
soit en général le mari de la reine Isabelle, ce qu'il y a d'excessif et de tendu dans
la situation actuelle cessera très-probablement à son avènement, ou au plus tard
à l'époque de la majorité de la reine. Quoi que fasse la politique anglaise pour
confisquer encore à son profit cet incident, il est bien difficile que son échafaudage
ne s'affaisse pas alors par quelque côté, et qu'il n'y ait pas place à des influences
moins exclusives, moins étroitement passionnées que celles qui dominent aujour-
d'hui à Madrid.
Un seul événement pourrait éloigner encore celte désirable issue. C'est l'exclu-
sion violente de la royauté et l'établissement d'une république avec ou sans un
1576 POLITIQUE EXTERIEURE.
dictateur. L'aveiiii" de l'Espagne serait alors jeté au vent des teini)ètes. et il serait
bien à craindre que le cercle des convulsions intestines ne Onît par aboutir à don
Carlos Ce nouveau pas serait la conséquence logique de tout ce que les anglo-
exaltés ont fait jusqu'ici. I>ous aimons à espérer pourtant qu'ils ne le tenteront pas.
Ils se sont jetés dans une impasse : voudront-ils en sortir par un crime? Si, mal-
heureusement, ils le peuvent, rien n'autorise à leur en prêter la pensée. Peut-être
auront ils recours à des atermoiements; peut-être voudront-ils au contraire brus-
quer le mariage pour en être maîtres. Dans tous les cas, l'embarras est de leur
côté, car, quand on n'avance pas en révolution, on recule. Nous ne saurions faire
trop de vœux pour que la vérité de cette situation soit généralement comprise en
France. Soit fatalité, soit mauvaise politique, la France a perdu sa position en
Espagne; mais le mal n'est pas irréparable. Seulement il ne faut pas songera un
rapprochement impossible avec un gouvernement qui nous est hostile par son ori-
gine même; il faut savoir s'abstenir et attendre. Le temps, l'intérêt de l'Espagne,
travaillent pour nous, et nous n'aurons peut-être pas à attendre beaucoup la crise
qui peut nous servir.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
ôl mars 18-42.
La situation politique de la Syrie devient de plus en plus compliquée et difficile.
La Porte, humiliée de la protection hautaine et tracassière de l'étranger, éprouve
des velléités d'indépendance, et, après avoir appelé à son aide les armes des chré-
tiens pour arracher la Syrie à un enfant de Mahomet, voudrait aujourd'hui secouer
le joug de ses redoutables alliés. Elle ne sait donc pas que, lorsqu'un État s'est
trouvé dans la douloureuse nécessité de se livrer à la tutelle armée de l'étranger,
il a tout perdu? La force matérielle et la puissance morale lui manquent également:
ses efforts impuissants ne font illusion à personne, nul ne les prend au sérieux. Il
est des abaissements dont on ne se relève jamais. Dans cette irréparable décadence,
une résignation prudente et mesurée est le seul moyen de prolonger une existence
(jui, dépourvue de grandeur et de dignité, peut cependant avoir encore quelque
durée. Le divan ne sonde pas dans toute leur profondeur les plaies de l'empire
(ju'il gouverne. Il prend pour des accidents fâcheux, mais passagers, les symptômes
d'une dissolution qui, pour être lente, n'est pas moins progressive et certaine. Par
ses imprudences, il aggrave la situation de l'empire, il en multiplie les dangers, il
rapproche le jour de la catastrophe.
Singulière pensée que de vouloir imposer un gouverneur turc aux chrétiens de la
Syrie lorsque cette province vient d'être rendue à la Porte par des troupes euro-
péennes et par le soulèvement des populations chrétiennes contre Méhémet-Ali !
Au surplus, les affaires d'Orient paraissent devoir porter le trouble dans les es-
prits les plus fermes et fausser les jugements des hommes les plus éclairés. Que de
mesures imprudentes, que de vaines prévisions depuis deux ans! Qui peut aujour-
d'hui rappeler sans rire ce malencontreux traité du 1,") juillet qui devait consolider
l'empire ottoman, pacifier la Syrie, mettre le sceau à l'alliance anglo-russe, raffermir
et couvrir de gloire le ministère qui l'avait enfanté? L'empire ottoman est encore
plus faible, plus chancelant qu'il ne l'était avant le traité; la Syrie, quoi qu'en dise
le Moniteur ottoman, n'a jamais été plus malheureuse, plus mécontente, plus agitée ;
la sincérité de l'alliance anglo-russe ne paraît dans tout son éclat que sur les bords
de rindus; le cabinet whig est tombé en laissant à ses héritiers une succession
pleine d'embarras et de périls.
Maltraitées par les Turcs, faiblement protégées par le.»; cabinets européens, blcs-
■578 KEVUE. — CHRONIQUE.
sées dans leurs senliments les plus chers, livrées aux suggeslious pediilcs d'une
foule d'intrigants, les populations de la Syrie ne tarderont pas à reprendre les
armes, à se réunir contre les Turcs qui les oppriinenl toutes également, sauf en-
suite à se déchirer entre elles, et à renouveler ces scènes de désolation et de car-
nage qui sont la honte de la Turquie et de l'Europe à la fois, de la Turquie qui les
provoque par une administration déplorable, de l'Europe qui les tolère dans un
pays qu'elle a placé sous sa haute protection, et dans les affaires duquel elle est
intervenue, non-seulement par ses conseils, mais par ses armes. On devient dans
ce cas responsable et du mal qu'on fait et du mal qu'on pourrait prévenir, et qu'on
laisse cependant éclater. C'était une dérision, un aveuglement volontaire, que de
compter sur la bonne administration et sur les forces des Turcs, pour fonder et
maintenir l'ordre et la paix en Syrie. On a dit mille fois que, si des forces euro-
péennes pouvaient livrer de nouveau cette province au divan, il était impossible
au divan de la ressaisir d'une main ferme et d'y établir une administration raison-
nable, administration qu'il ne sait établir nulle part, pas même à Conslanlinople.
Ces avertissements ont été inutiles ; il y avait parti pris; on ne voulait pas des ob-
servations sensées de la France; on aurait seulement consenti à nous admettre
comme complices d'une entreprise que rien ne justiflait, et dont on s'efforce au-
jourd'hui d'atténuer par l'action diplomatique les fâcheuses conséquences. Aujour-
d'hui on ne se passe pas de la coopération du gouvernement français ; on la sollicite
au contraire; on lui demande de se réunir aux principaux signataires du traite
du 15 juillet pour ramener, si c'est possible, le gouvernement turc dans les voies
de l'équité et de la prudence.
Nous croyons que notre gouvernement ne refuse pas sa coopération à Constant! •
nople; mais nous espérons peu de toutes ces négocialious. Les Turcs ont bien com-
pris que, pour le maintien de la paix du monde, ce que les puissances désirent avant
tout dans ce moment, c'est que l'empire ottoman ne soit pas profondément ébranlé,
que toute considération d'humanité, de civilisation, de religion, sera sacrifié à cette
pensée politique. Ils savent que dans des vues différentes c'est là la résolution de
tous les cabinets, que dès lors on n'oserait, à aucun prix, menacer la Porte d'une
intervention armée; car, si les troubles et les désordres de quelques provinces
turques inspirent des inquiétudes sur le maintien de l'empire du croissant, une
intervention armée l'anéantirait du coup et ferait surgir à l'instant même devant
les pui.»;sances cette immense question qu'elles redoutent et dont elles s'efforcent
de retarder la solution. Une intervention armée des cinq puissances est une chi-
mère, et l'intervention armée de quelques-unes d'entre elles serait aujourd'hui une
pensée plus chimérique encore. Voilà ce qui expli([ue toutes les témérités du divan.
C'est ainsi qu'il a remis les rênes de l'empire aux mains d'un représentant de la
vieille Turquie, qu'il foule aux pieds ce hatli-shérifl' de Culhané dont les gobe-
mouches de l'Europe attendaient de si magnifiques résultats, qu'on a soumis les
chrétiens de la Syrie à un gouverneur turc, qu'on éconduit les diplomates euro-
péens, qu'on leur dit avec une apparence de raison : Vous désirez consolider l'em-
pire ottoman, vous voulez qu'il retrouve l'indépendance et la force d'un grand
Etat; ne vous mêlez donc pas de notre administration mtérieure, laissez nous gou-
verner à notre guise; il n'y a ni force, ni indépendance sans autonomie. Et certes,
si le sultan pouvait un jour se donner le plaisir de jouer la comédie, s'il disait aux
représentants de l'Europe : Il vous convient devons mêler de mes affaires, soit; mais
je préfère, puisqu'il en est ainsi, vous livrer l'empire tout entier; prenez-le; je me
UEVui:. — caiioNiQUE. 0/9
reliie simple parliculier sur les rives du Bosphore, dans une maison de plaisance;
qui serait dans rembarras? qui s'empresserait de supplier le jeune monarque de
lie pas briser le sabre de Mahomet et de ne pas déserter le sérail impérial? A coup
sur les cinq puissances. C'est ainsi que l'Europe ne peut aujourd'hui ni rajeunir
l'empire ottoman ni le laisser mourir. Elle en prolonge péniblement l'agonie sans
rien savoir du lendemain. La Providence seule sait comment s'accomplissent ces
grandes péripéties qui changent la face des empires, et donnent naissance à un
nouvel ordre de choses.
Il est, au milieu de ces discussions, un point sur lequel les résistances de la
Porte sont aussi sensées que légitimes. Elle ne veut pas reconnaître les pouvoirs
épiscopaux de l'évêque protestant qu'on a envoyé à Jérusalem. Elle lui a accordé
des firmans pour le proléger, comme elle en accorde à tout voyageur distingué et
particulièrement recommandé par son gouvernement. La Porte a raison. Que peut
faire J> Jérusalem un évèque protestant? Rien, puisque nous nous plaisons à croire
«lue l'homme respectable qui a été revêtu de ces fonctions, n'est mêlé et ne vou-
drait se mêler à aucune intrigue politique. D'ailleurs, empressons-nous d'ajouter,
car il faut, avant tout, rendre hommage à la vérité, que l'établissement d'un évêque
protestant à Jérusalem n'est pas une pensée du gouvernement anglais. Seulement
il n'a pas osé ne pas l'accueillir. Elle avait en Angleterre et ailleurs des appuis
dont il n'aurait pas été prudent de blesser les sentiments et d'éluder les instances.
Au surplus, l'arrivée de l'évêque protestant à Jérusalem n'a pas été suivie des dés-
ordres et des excès dont on a parlé ces derniers jours. La population, et en parti-
culier le clergé de Jérusalem, ne se sont point émus de l'arrivée de ce pasteur sans
ouailles. Ce fait leur a paru plutôt singulier que redoutable. C'est maintenant un
essai malheureux, une tentative sans importance qui sera bientôt oubliée.
Le ministère anglais rencontre, pour l'établissement de Vincomc-taxc, plus
d'opposition qu'il ne s'en manifestait d'abord. La lutte sera très -vive dans le par-
lement. Le bill, cependant, sera, dit-on, adopté, à une faible majorité dans la
chambre des communes, à une assez forte majorité dans la chambre des lords. Sir
Robert Peel tient tète à l'orage avec un courage, une fermeté, une résolution qu'on
ne saurait assez admirer. Il regarde ses adversaires en face, et il rallie ses amis
avec toute l'autorité de l'homme d'Étal qui a pris un grand parti, après y avoir
mûrement réfléchi, et après avoir acquis la conviction que c'est là ce qu'exigent le
salut et l'honneur du pays. Cette parfaite conviction, il la fera partager à la majo-
rité, ou il quittera le pouvoir. Sir Robert Peel gouverne.
Les adversaires du bill plus encore que du principe s'efforcent d'en attaquer les
dispositions particulières. C'est une tactique fort habile, car en effet c'est par les
applications et par les moyens d'exécution qu'un impôt de cette nature peut être
facilement attaqué. Si dans les applications et les moyens d'exécution on ne ren-
contrait ni difficultés, ni incertitudes, ni vexations, ni inégalités, certes rien ne
serait plus légitime et plus rationnel que la taxe sur le revenu. On atteindrait
directement, sans détour, le but auquel en réalité on doit toujours tendre dans
l'assiette de tout impôt. L'impôt ne devrait jamais être qu'un prélèvement sur le
revenu, un prélèvement proportionnel, et qu'on ne devrait pasdemanderâ celui qui
n'a que le strict nécessaire. En établissant les impôts, quels qu'en soient le nom et
la forme, on s'efforce de satisfaire, tant bien que mal, à ces conditions du pro-
blème. On proportionne le droit de patente à l'importance présumée des affaires
du patenté, la contribution mobilière au taux du loyer, la contribution des portes
o80 REVUE. — CnnOIMIQUE.
et fenêtres au nombre et à la nature des ouvertures : c'est sur les denrées de luxe
que la douane perçoit les droits les plus élevés; mais ici arrêtons-nous, car le
principe prohibitif jette de singulières et tristes perturbations dans le système.
Toujours est- il que, lorsque d'autres considérations ne viennent pas troubler
l'esprit du législateur, il essaie par des conjectures, par des suppositions, par des
voies indirectes, de idéaliser le principe de la proportion de l'impôt avec le revenu
du contribuable. Il suppose que celui qui paie un gros loyer est riche, que celui
qui consomme beaucoup de sucre, de café, d'épices, de tabac, a un revenu plus
considérable que celui qui ne fait qu'une faible consommation de ces denrées. Ces
conjectures et tant d'autres sont vraies dans un grand nombre de cas; elles ne le
sont pas toujours. Plus d'une fois la proportion de l'impôt avec le revenu du contri-
buable ne se trouve pas observée. Elle le serait au contraire toujours dans Viii-
come-taxe, si les moyens d'exécution en étaient aussi faciles et au.ssi sûrs que le
principe en est équitable. Malheureusement les moyens d'exécution sont sujets aux
plus graves objections. Elles sautent aux yeux. Aussi l'impôt direct sur le revenu
total n'avait-il été pratiqué que dans quelques petits États où le législateur, grâce
à la moralilé générale et à la puissance de l'opinion publique, croyait pouvoir
accepter presque sans contrôle les déclarations des contribuables. Dans les grands
Etats au contraire, cet impôt paraissait impossible ;i établir et à supporter.
L'Angleterre, dans sa lutte acharnée contre la France sous le ministère Pitt, osa
surmonter toutes les répugnances qu'inspire cet im|)ôl et se soumit à Vincome -taxe.
Supprimé à la paix, il s'agit aujourd'hui de le rétablir au taux de 3 pour 100, et
c'est un grand point pour le ministère que de pouvoir dire : Une longue expérience
l'a déjà prouvé, il n'y a rien dans ce bill d'impossible, rien qui paralyse le dévelop-
pement de la prospérité publique. Le pays y a trouvé une puissante ressource à
une autre époque : repoussera-t-il ce patriotique sacrifice, aujourd'hui que les
besoins ne sont pas moins réels, et que le pays est encore plus riche?
Tout promet une magnifique discussion. Si le ministère peut, dans les phases
du débat, garder son terrain tout entier et ne point reculer d'un pas, il sortira
vainqueur de la lutte: mais si une exception parvenait à se glisser dans le projet,
si une première brèche était faite au système, il y aurait, ce nous semble, un tel
soulèvement, une telle irritation des intérêts frappés, que le sort du bill serait
compromis. La force du projet, malgré les objections de détail, est essentiellement
dans l'universalité et par là dans l'équité du principe.
La chambre des députés se traîne péniblement vers la fin de la session. Elle
évite avec soin toute discussion importante. Elle ne demande plus que deux choses :
le vole du budget et l'ordonnance de clôture. L'opposition provoquera encore une
fois la majorité au combat dans la discussion des crédits supplémentaires; elle
s'efforcera de ranimer par un amendement la question du recensement, de se pré-
parer ainsi un moyen d'action dans les collèges électoraux. La majorité n'entrera
dans la lice qu'à regret; elle ne portera que les coups strictement nécessaires pour
sauver l'honneur des combattants; l'urne prononcera, et tout sera dit. Après les
crédils supplémentaires, il restera cependant une autre question d'une immense
importance, et que la chambre n'osera pas ajourner : je veux dire la question des
chemins de fer.
On paraît enfin être tombé d'accord sur les clauses de la loi. Ce sont les rélicences
et les sous-entendus qui en détermineront l'adoption : elle ne sera pas adoptée
pour ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle ne dit pas. C'est ainsi qu'on espère réunir
KEVtE.— CIinOiSIQUE. lîSl
les voles les plus opposés. Pins tard, on sera aux prises sur chacun des points
particuliers qu'on sera un jour oblieé de décider. Pour se nietlre .'i l'œuvre, il faudra
bien appeler les choses par leur nom, et quitter la langue amphibologique des
oracles. C'est alors que les observateurs du monde politique pourront recueillir une
riche moisson de faits curieux et de remarques importantes. Tout se dira alors,
tout sera connu . le boisseau sera brisé, car les intérêts irrités ne ménagent rien,
et la lumière paraîtra. Les habiles se frotteront les mains; les autres crieront à
tue-tèle. Cette lutte municipale n'olfre certes rien qu'on puisse appeler noble, grand,
national : elle sera, en revanche, curieuse à observer, amusante, pour les esprits
malins. Dans une autre époque, ce n'est pas le Tasse, c'est Tassoni, c'est Boileau,
qui en aurait été le chantre. Nous avons dit une lutte municipale, car les députés
(le la France, non contents de défendre les intérêts de leur déparlement, défendent
avec un zèle indomptable les intérêts de leur arrondissement, de leur commune,
de leur hameau. Un dessinateur devrait se donner la peine de tracer, sur une carte
de la France, un chemin de fer qui put satisfaire toutes les exigences et donner
gain de cause à tous les réclamants. Quel admirable zig-zag ! Et comme chacun
parle au nom de l'inlérêl général, on pourra intituler ce beau dessin : carte des
intérêts généraux de la France! Ce serait un prospectus aussi vrai que beaucoup
d'autres.
En ajournant la loi des sucres, en découvrant tout à coup des obstacles et des
oppositions qui certes n'étaient pas diflTiciles à prévoir six mois plus tôt, le ministère
n'a pas eu de peine à se faire approuver par la chambre. Eu cela encore, ce n'est
pas sa volonté; c'est la volonté de la majorité qu'il a faite. Il a eu la modestie de
croire qu'en portant dans la discussion tout le poids, toute l'autorité de son opinion,
il ne pourrait pas entraîner le vote de la chambre. Dès lors il a dit : — Je voulais,
mais je ne puis; donc je ne veux plus. — On l'a accusé d'avoir sacrifié un grand
intérêt public à des intérêts électoraux. Sur cette accusation, nous sommes tout
disposés à l'acquitter. Il ne nous est pas donné de comprendre ce qu'il peut espérer
pour les élections d'une mesure qui a mis en fureur les villes maritimes sans donner
satisfaction aux producteurs du sucre indigène. Mécontenter tout le monde, est-ce
donc un moyen d'obtenir les voix de tout le monde?
La loi sur le rachat des actions de jouissance des canaux offre aux esprits réfléchis
un vaste sujet de méditations et d'études; la question économique et la question
de légalité ne sont pas les seules qui se présentent dans une affaire qui se rattache
aux bases même de notre organisation politique.
La question économique est sans doute d'une haute importance. En cherchant
à l'approfondir, on trouve qu'en définitive il s'agit de savoir s'il est plus utile au
pays que certains services, nécessaires à l'industrie nationale, soient payés en tout
ou en partie par la bourse commune, par la niasse des contribuables, plutôt que
d'en exiger le paiement direct et intégral de ceux qui réclament ces services. Nous
ne voulons pas nous arrêter aujourd'hui sur celte question. Nous dirons seulement
(lu'il ne nous est pas suffisamment démontré que l'abaissement si désirable des
tarifs ne pouvait pas être obtenu par des négociations avec les compagnies inté-
ressées. Ce moyen aurait prévenu toutes les questions de légalité que suscite le
projet présenté, et le trésor ne se trouverait pas exposé à une dépense qui, quoi
qu'on en dise, ne laissera pas que d'être considérable. Pourquoi, en effet, le projet
de loi, .s'il trouve de la froideur ou de la répugnance dans une ou deux compa-
gnies, est-il accueilli avec une faveur si marquée, avec un si vif empressement par
S82 BEVUE, - CHRONIQUE.
les autres? C'est que les uns craignent de ne pas obtenir une indemnité suffisante,
tandis que les autres ont l'espérance de réaliser par la loi un bénéfice inat-
tendu, espérance fort naturelle du reste, et dont on ne saurait leur faire un
reproche, puisque c'est le gouvernement qui a pris l'initiative pour leur imposer le
rachat.
Dès lors on comprend comment les questions de légalité ne louchent guère les
parties intéressées. Tout leur parait, au contraire, régulier et légitime.
On les soumet à une commission dont les décisions ne seront pas obligatoires
pour l'État. Les compagnies seront liées, l'État ne le sera pas.
On les paie au moyen d'annuités, c'est-à-dire par des promesses, et certes, si par
malheur il arrivait entre l'émission de l'annuité et la réalisation quelque grave évé-
nement politique, les porteurs s'apercevraient, par une baisse de 23 ou 50 pour 100,
qu'une annuité est autre chose qu'un paiement effectif.
Tout cela n'alarme pas les parties intéressées Elles savent qu'après tout le crédit
public de la l'rance est solidement établi, et que des événements extraordinaires
ne sont guère à redouter.
Elles connaissent les tendances généreuses du pays. Par cela même qu'il y a
quelque chose d'insolite et d'exorbitant dans la loi. on ne voudra pas, se dit-on,
lésiner sur le prix et donner à la mesure l'apparence d'une spoliation. Dans ces
appréciations conjecturales de l'indemnité, qui voudra risquer d'enlever leur pro-
priété à des particuliers pour enrichir l'État? Que font à la France quelques mil-
lions de plus ou de moins? Une faible économie ne vaut pas une bonne renommée,
même pour l'État, qui a plus que personne besoin de confiance et de crédit.
Ces raisonnements ne sont pas mal fondés, ces prévisions sont justes.
Mais ce ne sont pas là les motifs de l'assentiment assez général que le projet de loi
trouve dans le pays. Cet assentiment a des causes plus profondes, plus intimes; il
tient à ce principe d'unité et de centralisation qui est, quoi qu'on en dise, un des
sentiments les plus vivaces et les plus actifs de la nation.
Au fait, tout ce qu'on enlève de grandes entreprises et de travaux importants à
l'administration publique paraît chez nous une anomalie et une usurpation Ce qui
est national, c'est par le gouvernement qu'on veut le voir exécuter. Alors seule-
ment le pays regarde la chose comme sienne; c'est alors qu'il l'aime et qu'il en est
fier. Les théories contraires, bonnes ou mauvaises, peu importe ici, ne sont en
France que des théories individuelles, des systèmes isolés, qui ne représentent nul-
lement l'opinion générale. C'est notre bureaucratie qui est l'expression fidèle des
tendances et des sentiments du pays. On jette la pierre à nos fonctionnaires, pu-
blics, on s'en prend aux hommes, à tel ou tel homme, et on ne voit pas que les
noms propres ne font absolument rien à l'affaire. Changez les hommes, vous aurez
exactement les mêmes faits, les mêmes tendances, les mêmes doctrines, parce
qu'encore une fois ces tendances et ces doctrines sont les tendances et les doctrines
de la France.
Et, pour tout dire, nous ne voudrions pas nous en plaindre. Nos travaux publics,
cela est certain, se feront lentement et nous coûteront fort cher. Mais si la France
industrielle perd quelque chose au système de centralisation, nous sommes con-
vaincus que c'est dans ce système que se trouve la force, la grandeur, la stabilité
de la France politique. Avec notre position continentale, si l'on commençait à faire
brèche dans notre grand système unitaire, on compromettrait l'avenir du pays.
On dit ([ue la centralisation tue chez nous l'esprit d'association. On se trompe.
niiVUE. — CIIROMQUE. oHù
L'esprit d'association se développe de plus en plus, et il ne lui nianqne pas d'objets
auxquels il peut s'appliquer. La centralisation n'absorbe pas toutes les entreprises
et tous les travaux. Elle n'est jalouse que de ceux qui paraissent exiger l'inlerven-
lion du gouvernement. Le comincrce, l'industrie, l'agricullure, ouvrent à l'associa-
tion un champ très-vaste où l'action gouvernementale ne peut jouer aucun rôle.
Quoi qu'il en soit, il est certain que toutes les fois (jue des compagnies particu-
lières se mêleront, chez nous, d'entreprises qui parleur nature paraissent appartenir
à l'État, il n'y aura jamais ni paix m trêve entre ces compagnies et les bureaux.
Les bureaux regardent les membres de ces compagnies comme des intrus et des
usurpateurs, et les traitent en conséquence. Les compagnies, en revanche, sont
pleines de défiance à l'égard des administrateurs, et les blessent par l'exagération
des garanties et des avantages qu'elles exigent. C'est un mauvais ménage, et nul ne
peut en changer les conditions. Dans le jirincipe, il n'y a que méfiance et jalousie,
une guerre sourde; puis arrivent les tiraillements et les luttes, jusqu'à ce qu'enfin
le plus fort perd patience et fait la loi. Heureux encore les particuliers qui reçoivent
cette loi de nos jours, lorsque l'intervention des chambres et la puissance de
l'opinion publique, éclairée par la discussion, rendent impossible toute injustice
criante.
M. le ministre de l'instruction publique a présenté à la chambre des déi)Ulés un
projet de loi auquel on ne peut assez applaudir. Il demande des fonds pour la ré-
impression des grands ouvrages de M. de Laplace. On com|)rend que l'élévation
scientifique de ces livres immortels, monument impérissable élevé par le génie à la
gloire nationale, les rende accessibles à tro[î peu de lecteurs pour que l'industrie
privée soit intéressée à les publier. Mais en fût-il autrement, nous voudrions tou-
jours qu'on dit : la Mécanique céleste, V Exposition du Si/slème du Monde, seront
réimprimées aux frais de la nation.
Les Essais de Philosophie, de M. Charles de Rémiisat, dont nos lecteurs onldéjà
pu prendre une idée si favorable par l'excellent chapitre qui a été communiqué à
la Revue, viennent de paraître (1). Nous consacrerons un article développé à ces
deux volumes qui assurent à M. deRémusat un rang éminent parmi nos écrivains
et nos penseurs.
— Les lettres et les essais de M. Joubert, recueillis et mis en ordre par M. Paul
Raynal, ont paru ces derniers jours (2). L'éditeur a porté une grande conscience
dans l'accomplissement de la tâche pieuse qu'il s'était imposée, et le public possède
à présent tout ce qu'a laissé d'important M. Joubert dans les papiers auxquels il
confiait le résultat de ses fécondes méditations. Désormais on pourra juger en con-
naissance de cause ce philosophe original, cet écrivain profond et délicat, qui
prendra rang, dans notre littérature, tout près de La Bruyère et de Vauvenargues.
Une introduction développée, due à l'éditeur, M. P. Raynal, complète dignement
cette publication par de curieux détails sur la vie et les travaux de M. .ioubert.
(1) 2 vol. in-S", chez Ladrarigc, quai (les Auguslins.
(2) 2 vol. in-S", chez Gosselin.
y84 REVUE. — CHRONIQUE.
— On annonce comme devanl paraître cette semaine un ouvrage important de
M. le comte Alexis de Saint-Priest sur les Origines, les Variations et les Progrès
de l'idée et de l'iiisiitiUionmonarclnque. L'auteur remonte à la haute antiquité, et
suit son sujet depuis le berceau qu'il lui assigne en Asie jusqu'à travers l'empire
romain ; il insiste particulièrement sur l'époque mérovingienne de notre histoire,
et agite de nouveau ces intéressants problèmes non encore résolus. Ce que nous
pouvons dire d'avance, c'est que l'ouvrage de M. de Saint-Priest n'est pas seule-
ment un travail d'érudition, et que le talent l'aura vivifié. L'importance du sujet
elle nom de l'auteur ne peuvent manquer d'attirer l'attention publique sur ce livre,
auquel nous aurons à revenir.
— La question de l'esclavage dans les colonies a donné naissance, dans ces
derniers temps, à une foule de travaux et de mémoires de diverse nature. Parmi
les ouvrages non abolitionlstes, on peut citer le J oyage aux yinliUcs françaises de
M. Granier de Cassagnac Nous nous proposons de traiter prochainement cette im-
portante question de l'esclavage, en examinant les publications française et anglaise
les plus récentes.
L'OBLAT.
PREMIJBRE PARTIE.
I.
Au mois d'août, en launée 1778, un carrosse élégant, escorté de deux laquais
et traîné par quatre chevaux de poste, roulait à travers des flots de poussière sur la
grande route de Paris à Marseille. Bien que ce train considérable semblât annoncer
quelque personnage de distinction, la voiture ne portait pas d'écusson armorié, et
un simple chiffre était tracé sur les panneaux d'un bleu d'outre-mer. Une femme
sommeillait assise au fond du carrosse, dont les stores étaient soigneusement
baissés. Le demi jour qui filtrait à travers le taffetas vert jetait un reflet pâle et
adouci sur cette figure naturellement haute en couleurs, et qu'une légère couche
de rouge enluminait encore. La dame avait dû être belle jadis; mais les jours
fleuris de sa jeunesse étaient depuis longtemps écoulés, et de ses charmes tant ad-
mirés, il ne lui restait qu'une tournure noble, certains airs de tête imposants et
les plus belles mains du monde. Le costume qu'elle portait semblerait aujourd'hui
souverainement ridicule et gèuant; mais, pour cette époque, il était d'une simpli-
cité tout à fait élégante et commode. Elle avait quitté ses paniers, et d'énormes
poches de crin soutenaient sa jupe d'étoffe de Perse à grands ramages. Une grosse
épingle à médaillon attachait son fichu, dont les plis bien empesés se gonflaient à
chaque mouvement de sa poitrine, et lui donnaient quelque ressemblance avec un
pigeon qui se rengorge. Ses cheveux crêpés et poudrés à frimas étaient coquette-
ment surmontés d'une coiffure de gaze ornée de rubans violets. Toute sa personne
exhalait une senteur ambrée, qui, se combinant avec l'odeur violente du tabac
d'Espagne contenu dans une délicieuse boite d'écaillé, remplissait l'air de ces éma-
TOAIL I. 58
586 I^E DERNIER ODLAT.
nations irritantes auxquelles sans doute il faut attribuer la décoiivorle dos mala-
dies nerveuses que nos grand'nières appelaient des vapeurs.
Sur le devant du carrosse était assise une autre femme, qu'à sa tenue, à sa phy-
sionomie discrète et prévenante, il était aisé de reconnaître pour une suivante de
honne maison. Un petit chien hargneux, tout pomponné de rubans roses, et qui
répondait au nom de Mignon, dormait sur les genoux de la dame. A moitié du re-
lais avant d'arriver à Ais, la voyageuse s'éveilla ei avança la tête à la portière.
— Andrette. s'écria-t-elle, nous arrivons.
— Madame reconnaît le pays ; un beau pays, vraiment! répondit la suivante eu
regardant par l'autre portière la campagne grisâtre, silencieuse et embrasée.
— Oh! non, non, Andrette, ce pays n'est pas beau, répliqua la dame en par-
courant d'un regard ému la plaine bornée par les montagnes chauves de la Tréva-
rèse; mais c'est ici que je suis née. Là-bas, je vois la maison de mon père, la
maison que je ({uittai il y a trente ans passé.>, et où je n'étais plus revenue.
A ces mots, elle passa son mouchoir sur ses yeux mouillés de larmes, et, se
penchant à la portière, elle cria au postillon en langue provençale :
— A la Tiizelle! Coupez droit par le petit chemin à gauche, et, si les ornières
sont trop profondes, prenez à travers champs.
Le postillon lança intrépidement ses chevaux dans un chemin pierreux et coupé
de ravins, où le carrosse roula avec d'horribles cahots, et non sans péril de verser
.sur les tas de cailloux qui bordaient cette voie peu fréquentée. La campagne était
déserte, de tous côtés s'étendaient à perte de vue des champs dont la végétation
semblait morte comme pendant les mois d'hiver; pourtant, de loin en loin, quel-
ques allées de vigne égayaient de leur verdure les tons grisâtres et brûlés du
paysage. Pas un oiseau ne traversait l'air enflammé; les insectes se taisaient sous
l'herbe flétrie; les cigales seules, suspendues aux branches des amandiers, chan-
taient d'une voix monotone et fêlée.
La dame parcourait d'un regard attendri cette campagne aride et nue; elle re-
connaissait avec émotion chaque site, chaque accident de terrain ; elle les revoyait
à travers le charme de mille souvenirs touchants et doux, des souvenirs de son en-
fance, de sa première jeunesse, de ses plus beaux jours. Pendant quelques moments,
elle se tut. recueillie dans ses impressions; puis, se rejetant au fond du carros.se,
elle s'écria :
— Je n'aurais jamais pensé que quelque cho.se au monde pût me remuer ainsi
le cœur. Ah! ma pauvre Andrette, il me semble que mon âme s'est tout à coup ra-
jeunie, que je reviens à vingt ans. Quelle faiblesse! Moi, M""" Godefroi, une vieille
femme qui a passé sa vie à raisonner sur toutes choses dans la société des plus
grands philosophes de notre temps, je m'attendris, je pleure comme une petite ûUe,
comme une pensionnaire qu'on ramène du couvent à la maison paternelle! C'est
ridicule.
— Madame va surprendre son monde, dit la suivante; on ne l'attend pas de si
bonne heure.
— Je le sais bien, répondit- elle ; c'est ce que je voulais. Andrette, vois-tu là-
bas ce toit rouge surmonté d'une girouette? Vois-tu ce grand portail au bas de la
prairie? Nous arrivons!
Andrette se pencha à la portière, et aperçut une assez grande maison au delà
d'un terrain vague qui pouvait eifectivement, après les pluies d'hiver, ressembler à
une prairie, mais où, pour le moment, on auraitinutilement cherché un brin d'herbe
LE DEIIMER OHEAT. !;87
fraîche. La maison était au fond d'une cour plantée d'aliziers; d'un côté s'élevait
le colombier, de l'autre le petit clociier de la chapelle, et tout à l'entour de vieuv
murs crénelés, qui lui donnaient un certain aspect seigneurial.
Le carrosse entra au grand trot dans la cour, précédé par les deux laquais à
cheval, et vint tourner devant le perron, où il s'arrêta. Les postillons firent cla
quer leur fouet en l'air, cl les laquais, se hâtant de mettre pied à terre, vinrent
ouvrir la portière. Celte entrée bruyante sembla réveiller les échos depuis long-
temps endormis de ce séjour; les chiens aboyèrent au fond delà bergerie, «ne
nuée de pigeons s'envola du colombier, et quelques oisons effarouchés s'enfuirent
en piaulant à travers les tas de broussailles qui embarrassaient la cour. Mais per-
sonne ne paraissait autour de la maison ; aucun vi.sage joyeux et surpris ne .se
montrait aux fenêtres, dont les contrevents rouges restaient fermés.
— Personne! il n'y a personne! s'écria la dame d'un air triste et contrarié;
jime (Je Blanquefort est à la ville sans doute.
En ce moment la porte s'ouvrit, et une femme déjà sur le retour de l'âge parut
au perron. La voyageuse hésita : sa mémoire lui retraçait une figure blonde, rose,
souriante; elle ne reconnaissait pas ce vi.sage pâle, flétri, et dont les traits étaient
altérés par une effrayante maigreur.
— Ma sœur! ma chère sœur! s'écria la dame les larmes aux yeux.
Elles se jetèrent en pleuranldans les bras l'une de l'autre; une joie douloureuse
pénétrait leur âme. Après tant d'années d'absence, elles retrouvaient au fond de
leur cœur les sentiments, les tendres affections de leur première jeunesse, et pour-
tant elles avaient eu peine à reconnaître sous leurs rides ces traits que toutes deux
avaient gardés si jeunes et si charmants dans leur souvenir. Après ce premier in-
stant d'effusion et d'attendrissement, M'"" Godefroi retira ses mains des mains de
sa sœur, et, reculant un peu pour la mieux considérer, elle lui dit avec un grand
soupir : — Cécile, nous avons vieilli !
— Non, ma chère Adélaïde, vous n'êtes pas vieille, répondit M"'" de Blanquefort ;
à présent c'est moi qui suis votre aînée. Mon Dieu! qui croirait le contraire en
nous voyant ensemble? qui ne me donnerait dix ans de plus qu'à vous?
En effet, M™ Godefroi avec sa taille haute et ferme, son fard, sa poudre et son
élégant déshabillé, représentait encore quelque chose de ce qu'elle fut naguère,
tandis que sa .sœur n'avait plus même l'ombre de .sa beauté passée. D'ailleurs on
voyait à l'ajustement de la marquise qu'elle négligeait complètement les ressources
de la toilette, qu'elle ignorait l'art qui étaie et conserve des attraits que le temps
commence à sillonner de son ongle cruel et profond. Soit dédain de la mode, soit
quelque autre motif, elle ne portail point de poudre, etses cheveux blonds, entre-
mêlés defils argentés, étaient relevés sous le béguin de grosse mousseline qui enca-
draitson front austère. Elle était vêtue d'une simple robe de fleuret violet dontlesplis
flasques et sans ampleur laissaient apercevoir la maigreur excessive de ses formes.
M™" Godefroi, les yeux fixés sur ce blême visage, semblait y chercher la fraî-
cheur, le sourire, les charmes à jamais effacés qu'elle avait laissés jadis dans toute
leur splendeur; elle semblait interroger cette physionomie triste, immobile, éteinte,
avec une douloureuse surprise, car il était évident que le temps seul n'avait pu
amener un si complet et si terrible changement. M™<' de Blanquefort avait baissé
les yeux sous ce regard; des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues sans
qu'elle songeât à les es.suyer, et elle courbait la tête avec une expression humble
et résignée.
!i88 LE DERNIEn OBLAT.
— Ma pauvre Cécile, vous n'avez pas été lieureuse! dit M'"" Godefroi en lui ser-
rant tendrement les mains. Si je l'avais su, je serais venue plus tôt; mais dans vos
lettres, qui étaient si rares, si courtes, jamais un mot de vos peines : vous ne m'avez
jamais rien dit.
— Vous vous trompez, ma sœur, répondit la marquise avec effort ; je ne me plains
pas de la Providence, je ne murmure pas contre la position qu'elle m'a donnée : la
vie que je mène vous paraîtra triste, mais c'est la seule qui me convienne; je l'ai
choisie et non pas acceptée.
— - Ma pauvre Cécile ! répéta M"* Godefroi en secouant la tête avec un sourire
plein de tristesse et de doute, un sourire de vieille femme clairvoyante et expéri-
mentée ; puis elle ajouta vivement : — Et dites-moi, M. le marquis de Blanquefort,
conseiller au parlement de Provence, mon trè.s-lionoré beau-frère, a-t-il été averti
de ma prochaine arrivée?
— Oui, ma sœur ; il comptait que vous seriez ici ce soir seulement, et il doit
venir pour vous recevoir.
— Ah ! il me fait cet honneur! dit M""' Godefroi avec quelque ironie; de mon
côté je serai charmée de le connaître enfin. Et vos enfants? et mon neveu M. le
comte de Blanquefort?
— Mon fils aîné est à la ville avec son père, répondit la marquise; à son âge
on ne se plaît guère dans une solitude comme celle où je vis; sans doute vous le
verrez aussi ce soir.
— Et votre Benjamin, votre petit Estève?
— Le voici, ma sœur, répondit M"" de Blanquefort en tournant les yeux vers un
jeune garçon de quinze ou seize ans qui se tenait à l'écart et regardait de loin, d'un air
curieux et efrarouché,la voyageuse et sa suite. Venez, Estève, venez saluer votre tante.
— Comment! c'est là mon petit neveu ? qu'il est joli! qu'il est beau! s'écria
M""' Godefroi en l'embrassant avec une effusion presque maternelle , mais il res-
semble à une fille avec ses cheveux cendrés, ses grands yeux bleus et son teint cou-
leur de rose ! Il a de vos airs, ma sœur; pourtant c'est un autre type plus régulier,
plus rare. Devez- vous être fière de ce visage-là!
Ces mots n'amenèrent pas sur les lèvres de M"'" de Blanquefort le sourire d'or-
gueilleuse joie qui s'épanouit sur le visage des mères glorieuses de leurs enfants;
elle détourna la vue, et, passant sa main sèche et blanche sur le front du bel ado-
lescent, elle dit d'une voix triste :
— La beauté, ma sœur, est un vain et dangereux avantage dont il ne faut féli
citer personne.
— Eh! ma chère Cécile, que dites-vous là? interrompit M""" Godefroi en sou-
riant; vous ne pensiez pas ainsi jadis, vous étiez un peu vaine de votre beauté, et
votre petit cœur s'épanouissait quand notre oncle le commandeur vous appelait le
lis de la Provence.
— Hélas! depuis longtemps j'ai reconnu le néant de ces vanités, le danger de
ces frivoles avantages.
— Oui, depuis que vous êtes devenue dévote. Ah ! ma sœur, malgré voire ré-
serve, vos lettres m'ont tout dit.
M™" de Blanquefort fit un mouvement, le sang remonta à ses joues et répandit
sur son visage comme une lueur passagère; elle avait intérieurement tressailli, mais
elle ne répondit pas à ces paroles, qui semblaient un reproche, et elle eut l'air d'at-
tendre que sa sœur achevât d'expliquer sa pensée.
LE DEItMEK OIJLA.T. 158!)
Ma cliore Cécilo, reprit uQecliieusement M'"*' Godefioi, je ne viens pas ici |)our
l>li\mer votre vie et prêcher contre vos croyances; mais il est des choses, des affaires
de famille sur lesquelles j'ai, je crois, le droit de remontrance, et dont je veux vous
parler en l'absence de votre mari : c'est pour cela que je suis arrivée quelques
heures plus tôt. Oh! ma sœur, est-ce possible ce que vous m'avez écrit de l'avenir
destiné à vos enfants? Est-il possible qu'un sort si différent les attende et que l'alnc
seul soit traité comme votre Gis? Est-il possible que le cadet déshérité, chassé de
la maison paternelle, soit enfermé dans un cloître, enseveli vivant dans un habit
de moine? Non, non. Vous avez pour tous deux des entrailles de mère, vous n'y
consentirez pas, ma sœur!
Aux premiers mots prononcés par M'"'' Godefroi, la marquise avait fait signe à
son fils de s'éloigner; personne n'avait pu entendre cet appel à ses sentiments de
mère, pourtant elle regardait autour d'elle tremblante et comme épouvantée.
— Ma sœur, je ne puis rien, dit-elle d'une voix éteinte; ne me parlez plus ainsi.
— Ma pauvre Cécile, vous ue pouvez, vous n'osez défendre la position, les droits
de votre enfant. Je l'oserai, moi; je parlerai au marquis.
— Non, non, interrompit la marquise avec un effroi contenu; devant M. de
Blanqueforl, devant cet enfant, devant tout le monde, gardez le silence, je vous en
supplie. Vos représentations ont une apparence de raison, de justice, et pourtant il
serait inutile, dangereux de les renouveler.
En parlant ainsi, les deux femmes avaient monté l'escalier, et elles étaient entrées
dans un salon au premier étage. Cette pièce, fort vaste et éclairée par de hautes
croisées, était meublée dans un goût déjà fort ancien. Plusieurs générations avaient
dû travailler à l'embellir et à l'orner; il avait fallu bien des années pour broder ces
larges fauteuils alignés contre la tapisserie de cuir doré, pour fabriquer avec l'ai-
guille à filet ces réseaux semés de capricieux ornements qui servaient de rideaux à
ces immenses fenêtres dont les carreaux verdàlres étaient enchâssés dans des lames
de plomb. Divers petits ouvrages qui témoignaient de l'adresse, de la patience in
finie et surtout des loisirs de celles qui les avaient confectionnés, étaient rangés sur
les tables et sur la cheminée; tout enfin dans ces lieux annonçait une vie calme,
pleine d'ordre, incessamment occupée, la vie de la plupart des femmes d'autrefois.
En entrant dans ce salon. M"'*' Godefroi se retrouva tout à coup eu présence de mille
souvenirs qui détournèrent un moment son esprit des idées dontil était préoccupé.
Elle s'arrêta, et dit en jetant autour d'elle un long regard :
— Rien n'est changé ici... Voilà le fauteuil de notre mère, la place où je me
mettais près d'elle. Ce tabouret est un travail de ses mains. Il me semble que toute
notre famille va venir, comme aux grands jours, s'asseoir sur ces sièges vides...
Elle fit lentement le tour du salon. Quand elle fut devant le miroir qui, tant
d'années auparavant, avait réfléchi sa jeune et charmante figure, elle s'arrêta triste
et assaillie par ses souvenirs. — Hélas! murmura-t-elle avec un soupir, moi aussi
j'étais belle ! — Puis elle alla vers les fenêtres qui donnaient sur le jardin et re-
garda dehors. Là tout était changé au contraire : l'ortie et la bardane avaient en-
vahi le terrain ; plus d'ombrage, plus de fleurs; on eiit dit un cimetière de village.
M"*" Godefroi fut frappée de celte désolation autant que de l'ordre minutieux, des
habitudes immuables de celte maison, où rien ne semblait avoir été louché ni dé-
rangé depuis trente ans.
— Ah ! ma sœur, ma sœur! dit-elle en faisant asseoir la marquise auprès d'elle
et en la regardant tristement, que s'est il donc passé pendant ma longue absence?
1590 ^t: DEBNIER OBLAT.
Que signifie tout ce que je vois? Tout ici porte comme l'empreinte d'une immobile
désolation. El vous-même vous êtes la vivante image de la souffrance, des longues
douleurs qui conduisent au dégoût de toutes choses. Ma chère Cécile, votre as-
pect me navre. Je croyais retrouver une heureuse mère de famille dont la jeunesse
devait s'être prolongée dans une vie calme et prospère, et je vois une femme dé-
laissée, détruite par je ne sais quelles peines affreuses. Pourtant vous avez fait un
grand mariage selon le monde, et je crois aussi un mariage selon votre cœur.
— Je ne me plains pas de M. de Blanquefort, répondit la marquise, dont l'au-
stère visage trahissait les angoisses d'une âme qui réprime ses souffrances.
j^me Godefroi serra la main qui était restée entre les siennes, et après un silence
elle reprit doucement : — Ma sœur, votre cœur a changé pour moi ; j'ai bien re-
trouvé en vous la tendre amitié de nos premières années, mais la confiance est
perdue. Vous vous êtes déshabituée de me parler comme autrefois, quand nous nous
disions tous nos secrets de jeunes filles : j'attendrai que cette confiance revienne.
La marquise soupira profondément et ne répondit pas.
— Ma chère Adélaïde, parlons de vous, dit-elle après un silence; M. Godefroi a
été un bon mari; vous avez eu une vie heureuse et pleine de prospérités.
— Oui, la fortune nous a souri ; M. Godefroi est devenu immensément riche, ré-
l)ondit la vieille dame. Nous avons ce qu'on appelle une bonne maison, et j'en fais,
je crois, assez bien les honneurs pour une parvenue.
— Comme une femme de la maison de Tuzel doit savoir faire les honneurs de
chez elle, interrompit gravement la marquise.
— - J'aurais pu oublier ces bonnes traditions, si la fortune n'était venue en aide
à ma noblesse, répliqua en souriant la vieille dame. Par le temps où nous vivons,
les gens de finance vont de pair avec tous; M. Godefroi tout court est reçu dans le
monde où vont les plus grands seigneurs du royaume, et j'y ai naturellement ma
place près de lui. Nos enfants sontdéjà des hommes, et leur position est toute faite;
l'un sera fermier-général comme son père, l'autre étudie les sciences naturelles .
il deviendra, je l'espère, un savant. Je mène une vie calme et agréable au milieu de
ma famille, dans la société des gens d'esprit, des philosophes dont je me suis en-
tourée. J'avais débuté d'une façon plus romanesque; mais ma première folie m'a
rendue sage à tout jamais, et depuis longtemps M. Godefroi ni moi ne ressemblons
plus à des personnages de roman.
La marquise avait écouté ces paroles avec une joie inquiète.
— Ma chère Adélaïde, dit-elle, la Providence a veillé sur vous ; au milieu de
votre bonheur, il faut vous souvenir que vous tenez tout de la main de Dieu, il
faut songer à lui
— Ne prêchons pas, ma sœur! interrompit M'"" Godefroi avec une bonhomie
tant soit peu railleuse; si vous tentiez de me convertir, je .serais obligée de me
défendre par des arguments qui vous scandaliseraient. Rappelez plutôt mon neveu;
je veux que cet enfant s'habitue à voir sa tante.
Un moment après, Estève entra au salon avec un homme âgé, d'un extérieur
grave, et qui portait l'habit ecclésiastique.
— Ma sœur, je vous présente M. l'abbé Girou, dit la marquise en se levant à
demi pour saluer le prêtre; nous lui avons de grandes obligations. Il a bien voulu
se charger de l'éducation de mon fils, et Estève lui doit tout ce qu'il sait, tout ce
qu'il est; il lui doit d'avoir à son âge plus de sagesse et de piété que bien des
jeunes gens élevés dans le monde.
LE nUUMKU OCLAT. 1591
M'"" Gotlelroi salua froicicinciil, l'alilié eljola rapidement sur lui un royard obser-
valeur, sévère, prosipie dédaigneux. La vieille femme iiliiiosopiie i)roressait une
Iranclie aversion pour les prêtres en générai, et l'abbé Girou lui était suspect en
particulier par ia position (ju'il semblait avoir prise dans la maison de sa soiur.
Sans paraître l'aire plus d'allenlion à lui, elle attira Estève près d'elle et dit en le
llatlant d'un geste alFeclueux :
— Voyous, mon beau neveu, dites-moi si vous ne seriez pas bien aise de l'aire
un voyage à Paris et de connailre vos cousins Godefroi? Ne viendriez-vous pas
volontiers avec moi quand je partirai ?
L'enfant regarda sa mère, puis son précepteur, et n'osa répondre. Getlc soumis-
sion, celte obéissance passive, indignèrent M""' Godefroi; selon ses idées, elle avait
sous les yeux la triste victime d'une éducation dirigée d'après des préjugés odieux,
des idées absurdes. Il y eut un moment de silence; la vieille dame était près de
manifester hautement son opinion. Elle se tourna vers l'abbé pour l'attaquer de
quelque parole mordante ; mais ses yeux rencontrèrent les yeux pleins de mélaucolie
et de sérénité du vieillard. Il y avait dans la physionomie de cet homme quelque
chose qui la désarma à demi ; elle passa la main sur les cheveux d'Estève, et reprit
en souriant : — Allons, cher enfant, relevez votre petite tête et répondez-moi :
Est-ce que vous ne seriez pas content de voir un peu le monde, de voir les grandes
villes?
— J'ai été deux fois à Aix, répondit naïvement Estève.
— Vraiment! deux fois en votre vie vous avez fait ce voyage? Trois grandes
lieues! Voilà ce qui s'appelle avoir vu le monde ! Et dites-moi, vous ètes-vous amusé
h la ville?
— Je suis allé à vêpres à la cathédrale, et j'ai entendu les orgues : c'était bien
beau !
— Et l'on ne vous a pas mené aussi à la comédie?
— Un oblat ne peut prendre part à des plaisirs si mondains, dit l'abbé avec une
gravité qui n'avait rien de trop .sévère et en regardant la marquise, dont la physio-
nomie annonçait un secret malaise, un pénible embarras et toutes les anxiétés d'une
conscience timorée en présence de certaines questions.
— Un oblat! qu'est-ce qu'un oblal ? demanda M""= Godefroi en s'adres.sant celte
fois à l'abbé Girou.
— Madame, répondit-il simplement, c'est celui qui a été offert au Seigneur et
voué dès sa naissance à l'état religieux.
— Et cet enfant est un oblat? dit M'"" Godefroi en se tournant vers la marquise.
— Oui, répondit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme et assurée,
mais avec un tremblement, une pâleur, qui démentaient cette apparente fermeté;
oui, avant sa naissance, j'ai fait vœu pour lui, je l'ai consacré à Dieu, j'ai promis
qu'il prendrait l'habit dans l'ordre de Saint-Benoit.
A cette déclaration. M"" Godefroi se leva avec un geste d'indignation concentrée.
Sa première parole allait être un blâme énergique, une protestation contre le fana-
tisme aveugle et téméraire qui avait dicté ce vœu terrible ; mais un mouvement de
l'abbé Girou l'arrêta : il lui montrait silencieusement M'"'' de Blanquefort. La mar-
quise était à deux pas d'Estève qui, assis sur un tabouret devant elle, ne pouvait
la voir, et, la tête inclmée, les mains jointes, immobile et comme raidie par quelque
horrible contraction intérieure, elle arrêtait sur son fils ses yeux fixes et brûlants,
des yeux où, malgré elle, éclatait un morne et muet désespoir. M""' Godefroi cvm-
S92 LE DERNIER OBLAT.
prit cette révélation tacite; elle comprit que ce n'était pas le zèle d'une dévotion
exagérée qui avait décidé du sort d'Estève, mais elle ne pénétra pas le secret d'une
si étrange et si cruelle situation. Inquiète, étonnée, elle gardait Je silence et inter-
rogeait du regard l'abbé Girou. Le vieillard s'était rapproché de la marquise; on
voyait, à sa manière de lui parler, qu'il avait l'habitude de venir en aide à cette
à me souffrante.
— Madame la marquise, voulez-vous me permettre d'emmener mon élève? dit il
doucement; nous avons encore à travailler aujourd'hui, et voici l'heure de la mé-
ditation
— Oui, oui, monsieur l'abbé ; ne violons pas la règle, répondit M""^ de Blanque-
fort. d'une voix faible et avec une expression déjà plus calme.
Estève salua sa tante et se retira lentement; mais quand il eut passé l'anti-
chambre, il se mit à sauter les degrés quatre à quatre comme un franc écolier.
M""*-" Godefroi était allée avec l'abbé jusqu'à la porte du salon.
— Le travail, puis la méditation à la chapelle sans doute, dit-elle gravement,
mais sans aucune nuance de raillerie ou de blâme. Ah! monsieur l'abbé, vous élevez
ce pauvre enfant de manière à n'en faire jamais un homme.
— Puisqu'il doit être moine, répondit l'abbé Girou à demi voix et sans lever les
yeux.
— Il a raison, murmura M""'" Godefroi en revenant près de la marquise.
Un moment après, elle se retira dans son ancienne chambre, sa chambre de de-
moi.selle, où l'attendait Andrelte. Là aussi tout était resté dans le même ordre, et
la vieille femme retrouva des vestiges d'une époque de sa vie dont les souvenirs
même s'étaient graduellement eifacés de son cœur. Elle sourit et soupira en recon-
naissant un nœud de rubans roses qui ornait jadis un bouquet offert furtivement
par M. Godefroi, et qu'elle avait attaché au chevet de son lit.
— Je sonnerai si j'ai besoin de toi, dit-elle en congédiant du geste Andrette, qui
attendait ses ordres
Puis elle ferma sa porte, et vint s'asseoir devant une petite table sur laquelle au-
trefois elle avait écrit en secret bien des lettres, des lettres d'amour, adressées à
M Godefroi. Mais ce souvenir ne se réveilla pas vif et profond comme celui de ses
affections de famille, des joies innocentes de sa première jeunesse. Il lui semblait
que l'histoire dont ces lieux furent témoins n'était pas la sienne, et que les person-
nages dont ils lui retraçaient la mémoire étaient morts depuis longtemps. En effet,
la figure carrée du fermier- général Godefroi ne ressemblait guère à celle que se
rappelait en ce moment la bonne dame : une figure vive, svelte, élégante, le vrai
type d'un héros de roman. Et c'avait été, du reste, tout un roman que les amours
de M"" de Tuzel avec Sébastien Godefroi. M"'' Adélaïde de Tuzel était la fille aînée
d'un gentilhomme qui vivait à la campagne fort honorablement, mais qui passait
pour avoir moins de fortune que de noblesse. Sa terre était un arrière-fief, dont
les droits et les honneurs féodaux se réduisaient à quelques redevances pour les
bonnes fêtes et à la prérogative de forcer les manants à tirer leur chapeau quand ils
passaient devant l'écnsson sculpté au-dessus du portail de la grande cour. Ce do-
maine, assez vaste, était d'une stérilité passée en proverbe dans le pays; on disait
d'un champ qui ne produisait rien : Il est comme les terres de la Tuzelle. Cepen-
dant la famille de Tuzel s'était soutenue avec son mince revenu grâce à une cir-
constance singulière : pendant quatre générations, il n'y avait eu dans cette maison
que des fils uniques, et aucune parcelle, si minime qu'elle fut, n'avait été détournée
LE UEniNIER OBLAT. u95
de la succession en lij^ne droite. La maison qu'on appelait le château avait toujours
été convenablement réparée, le colombier ne tombait pas en ruine, et même on
avait l'ait quelques embellissements à la chapelle. Les Tuzel avaient vécu de père
en fils avec une religieuse économie pour subvenir à l'entretien de toutes ces con-
structions, qui sans doute dataient d'une époque plus prospère. Les femmes de la
famille avaient aussi concouru à l'œuvre et travaillé pour orner leur manoir. La
plupart des meubles qu'on y voyait étaient l'ouvrage de leurs mains. Ce fut un
grand étonnement et une grande douleur pour le dernier des Tuzel lorsque après
quelques années de mariage il se trouva père de deux filles. Dès lors son parti fut
pris; il résolut de marier l'aînée, en lui substituant ses biens et son nom, et de
mettre la cadette en religion chez les bénédictines d'Aix. Pourtant les deux sœurs
restèrent h la Tuzelle et furent élevées ensemble. A la vérité, il n'y avait pas grande
dilTérence entre ce séjour et celui du couvent. M"'" de Tuzel mourut jeune, et les
deux sœurs demeurèrent seules sous la garde et tutelle de leur père, un bon gen-
tilhomme campagnard qui chassait tout le jour, s'endormait aussitôt après souper,
et dans l'esprit duquel ne s'élevait aucune inquiétude à l'aspect de ces deux char-
mantes filles qui rêvaient, s'ennuyaient et faisaient dans leur tête des romans dont
elles ne lui disaient jamais un mot. Elles allaient rarement à la ville, et leur soli-
tude n'était égayée que par les visites d'un vieux parent de leur mère, comman-
deur de Malte, lequel leur faisait de grands récils du beau monde, ou il avait vécu
jadis sans se mettre en peine d'observer rigoureusement les trois vœux de son ordre.
Les années s'écoulaient, et M. de Tuzel n'expliquait pas encore ses volontés; pour-
tant les deux sœurs s'attendaient d'un jour à l'autre à entendre parler de mariage
et de couvent. L'aînée avait en perspective un mari choisi par son père et qu'il
faudrait accepter, fùt-il peu agréable; la cadette, le voile noir et la clôture chez les
bénédictines. Parfois, considérant le .sort qui les attendait, elles se désolaient et
formaient, pour s'y soustraire , des projets extravagants. La belle Adélaïde
surtout ne pouvait se faire à l'idée de devenir la femme de quelqu'un de ces gen-
tilshommes campagnards qui demeuraient aux environs de la Tuzelle. Sur ces
entrefaites, le plus simple hasard commença l'histoire romanesque qui revenait
maintenant à l'esprit de M'""^ Godefroi. Un soir qu'il faisait mauvais temps, on en-
tendit frapper au grand portail : c'était un homme à cheval, qui, surpris par l'o-
rage aux environs de la Tuzelle, demandait un gîte pour la nuit. Quelques instants
après, un grand jeune homme de très-bonne mine entrait dans le salon où les deux
sœurs veillaient avec leur père. L'étranger déclina son nom ; il s'appelait Sébastien
(iodefroi, et il était commis aux gabelles. M. de Tuzel était plus qu'aucun gentil-
homme infatué de sa noblesse; mais il ne mettait aucune morgue dans ses rela-
tions, et souvent, le dimanche, il faisait la partie de boule avec ses paysans. Il in-
troduisit le commis aux gabelles dans le salon, et ces demoiselles eurent la
condescendance de faire la conversation avec lui. Quand Sébastien Godefroi partit
le lendemain malin, il était déjà amoureux de M"" Adélaïde. Le vieux gentilhomme
avait bien pu recevoir une fois sans conséquence et faire asseoir à sa table un
commis aux gabelles; mais de telles relations devaient nécessairement s'arrêter là.
Godefroi se garda bien de risquer une visite, mais il se permit secrètement mille
galanteries; il envoya des vers, des bouquets, qu'on n'accepta pas d'abord; il se
déguisa en colporteur pour revoir l'objet de sa llamme; enfin il fit des folies qui
finirent par toucher le cœur d'Adélaïde. Une correspondance s'établit ; on expliqua
par lettres les sentiments de son cœur. C'était, d'une part, l'amour le plus humble
;j94 le dernier oblat.
et le plus désespéré; de l'autre, un commerce de tendresse entremêlé de résistance
et de remords. Toute cette belle passion aurait fini sans doute par s'user d'elle-
même, si une circonstance décisive n'était venue l'entraver. Un jour, M. de Tuzel
fit venir ses filles, et annonça sans préambule, à l'une, qu'elle épouserait le mar-
quis de Blanquefort, conseiller au parlement de Provence ; à l'autre, qu'elle entre-
rait au couvent le surlendemain. Le parti qui se présentait pour Adélaïde était bien
au-dessus de ce que son père avait espéré pour elle ; il ne s'agissait plus de ces gen-
tilshommes campagnards dont l'alliance l'avait épouvantée. Le marquis avait une
belle fortune, une belle position dans le monde, et, comme on disait dans ce
temps-là, c'était un cavalier accompli. M. de Blanquefort n'était jamais venu à la
Tuzelle, et les paroles ne devaient être données qu'après la première entrevue ;
mais M. de Tuzel avait voulu éloigner d'abord sa seconde fille, dans la crainte des
comparaisons. Adélaïde avait pourtant une beauté régulière, des yeux noirs, fiers
et charmants. C'était la plus belle créature qu'on pût voir; mais Cécile avait des
cheveux blonds, des yeux d'un bleu mourant, et ressemblait à un ange.
Les deux sœurs n'eurent pas même la pensée de ré.sister aux volontés de leur
père ; elles allèrent s'enfermer dans leur chambre pour pleurer tout à leur aise. —
Que je suis à plaindre ! dit Adélaïde ; quel malheur d'épouser un homme qu'on ne
saurait aimer !
— Cela vaut encore mieux que d'entrer au couvent, s'écria Cécile tout en larmes.
Ah! ma sœur, que vous êtes heureuse d'être l'aînée!
Le surlendemain, M. de Tuzel conduisit ses filles à la ville. Adélaïde accompagna
sa sœur jusqu'à la porte du couvent. Quand il fallut se séparer, elles se jetèrent
dans les bras l'une de l'autre ; Cécile, suffoquée par ses sanglots, était près de s'é-
vanouir.
— Oh! ma sœur! ma sœur! répétait-elle tout bas, j'en mourrai!
Alors une pensée soudaine vint à l'esprit d'Adélaïde, elle considéra le désespoir
de Cécile et sa propre situation; elle songea à Sébastien Godefroi, et sa résolution
fut prise.
— Allez, allez sans crainte, ma sœur, dit-elle en étreignant Cécile avec un mou-
vement indicible de tendresse, de douleur et d'énergique volonté ; vous ne resterez
pas longtemps dans cette maison : demain, c'est vous qui serez l'aînée.
En effet, la même nuit, Adélaïde de Tuzel partit avec Sébastien Godefroi.
Les deux amants arrivèrent le lendemain à Avignon. Une fois en terre papale,
ils étaient à l'abri de toute poursuite. Quelques jours plus tard ils se marièrent.
Godefroi était intelligent, ambitieux; il alla tenter fortune à Paris, et devinten peu
d'années un des plus riches financiers de l'époque. Cécile épousa l'homme auquel
sa sœur avait été destinée. Ce mariage consola M. de Tuzel de ce qu'il appelait la
honteuse mésalliance de sa fille aînée. Le vieux gentilhomme ne pardonna jamais à
M"i«" Godefroi, qui demeura brouillée avec toute sa famille. La marquise seule lui
écrivait en secret. Cela dura ainsi trente ans. Pendant ce laps de temps, la première
indignation s'était un peu apaisée, et, quelques années après la mort de M. de
Tuzel, le marquis de Blanquefort avait permis à sa femme de recevoir M"""^ Gode-
froi, lui-même avait annoncé qu'il viendrait à la Tuzelle saluer sa belle-sœur.
La vieille dame, assise au milieu de sa chambre de demoiselle, revenait avec une
sorte d'élonnement sur ces souvenirs : il y avait si loin des illusions tumultueuses
de sa jeunesse aux froides réalités du présent! Il s'était opéré en elle une si com-
plète métamorphose ! Après avoir été une jeune fille exaltée el romanesque, elle
LE UERMEn OBLAT. oOii
était devenue, presque sons transition, une femme philosophe et raisonneuse. Au
milieu de toutes ces réflexions, la bonne dame s'était insensiblement assoupie. Un
léger bruit la réveilla au bout de deux heures : c'était la marquise qui entrait; elle
était agitée et tremblante.
— Qu'avez-vous. ma sœur? Que se passe-t-il? dit M°'' Godefroi en se levant vi-
vement ; vous êtes toute troublée.
— J'entends une voiture, répondit-elle, c'est M. de Blanquefort... Il arrive.
— Et voilà l'ellet que produit sur vous sa présence! s'écria M""^ Godefroi en la
regardant avec inquiétude.
M""= Blanquefort détourna les yeux en serrant le bras de sa sœur; elle lui dit
d'une voix plus basse, et comme si quelque crainte qu'elle n'osait avouer l'eût
préoccupée :
— Je vous en prie, Adélaïde, gardez le silence sur certaines questions en présence
de M. de Blanquefort; il serait inutile, dangereux, de vous expliquer devant lui...
— Il ne faut pas lui parler d'Eslève? interrompit M""" Godefroi.
— Ne prononcez pas même le nom de cet enfant devant le marquis, répondit
M"® de Blanquefort, dont les traits décomposés annonçaient quelque secrète et ter-
rible angoisse qu'elle essayait vainement de dominer.
— Il y a longtemps que vous n'avez vu votre mari? dit M""" Godefroi après un
moment de silence.
La marquise fit un signe afïïrmalif : elle était défaillante.
— Des années peut-être? reprit M™* Godefroi.
— Plusieurs années, répondit M™" de Blanquefort en levant les yeux au ciel,
comme pour demander à Dieu la force de supporter cette entrevue.
— Ma pauvre sœur, est-il possible que vous ayez été si malheureuse! s'écria
M™^ Godefroi surprise et consternée.
En ce moment, l'arrivée d'une voiture ébranla le pavé de la cour. A ce bruit,
M""" Godefroi releva la marquise, qui était tombée sans force sur un siège.
— Venez, ma sœur, reprit elle avec énergie, venez; que pouvez-vous craindre?
Ce n'est pas devant moi. dans la maison de votre père, que M. de Blanquefort ose-
rait manquer aux égards qu'il vous doit.
Elles descendirent. Le marquis et .son fils aîné étaient déjà au bas de l'escalier.
M"" Godefroi s'avança avec une politesse froide et fière : elle s'attendait h quelque
scène embarrassante; mais le marquis démentit sur-le-champ ses prévisions. Il
baisa la main de sa belle sœur, salua sa femme comme s'il l'eût vue la veille, et
dit à M™'^ Godefroi, en lui présentant son fils aîné : — Madame, voici votre neveu,
le comte Armand de Blanquefort. Il était aussi impatient que moi de vous rendre
ses devoirs.
— Monsieur le marquis, je vous remercie de me l'avoir amené, répondit la vieille
dame; c'est un charmant cavalier. — Et se tournant vers la marquise, elle ajouta :
— Vous avez le droit, ma sœur, d'être une orgueilleuse mère!
M"'' de Blanquefort entendit à peine ces paroles; elle s'était rapprochée de son
fils aîné, et le considérait, alisorbée dans un secret attendrissement. Sans doute
elle avait été bien longtemps privée de sa présence, car, en le revoyant, elle avait
tressailli, l'àme saisie d'une émotion qui dominait l'impression terrible que lui
avait causée l'arrivée de son mari. Le comte Armand allait baiser la main qu'elle
lui tendait; mais elle s'arrêta en disant, avec l'accent d'un doux reproche : — Vous
ne m'embrassez pas. mon cher fils?
^96 LE DERMEH ORLAT.
— Ma mère! répondit le jeune homme en baissant la voix comme s'il eût craint
d'être entendu, ma bonne mère, que je suis heureux de vous revoir!
— Il fallait que M'"" de Blanquefort eût été bien longtemps et bien cruellement
délaissée de sa famille; il fallait qu'elle eût craint de perdre jusqu'à l'affection de
son fils, car, à ce mot, elle devint pâle de joie, et, se tournant vers M. de Blan-
quefort avec un élan de reconnaissance, elle s'écria : — Ah ! monsieur, que de
grâces je vous dois! Qu'il y a longtemps que Dieu ne m'avait donné un jour heu-
reux comme celui-ci!
En ce moment, Estève, conduit par l'abbé fiirou, descendit pour saluer son
père. A son aspect, la marquise se tut; l'expression de joie qui avait éclairé ses
traits s'elfaça subitement; un frisson intérieur parcourut tout son être; on eût dit
que le poids de ses douleurs, un instant soulevé, retombait plus i)esant sur son
cœur. En apercevant Estève, le marquis avait aussi changé de visage. Quelque
chose de sombre et de violent éclatait dans le regard qu'il arrêta sur lui ; mais, se
remettant aussitôt, il salua le précepteur, et lui dit, en manière d'observation : —
Cet enfant a beaucoup grandi, monsieur l'abbé.
Ce fut là toute l'attention qu'il accorda au pauvre Estève, qui, tout interdit et
troublé, s'était instinctivement rapproché de sa mère. Le marquis passa devant lui
sans le regarder, et offrit la main à M'"" Godefroi pour remonter au salon.
Le marquis de Blanquefort était alors un homme d'environ soixante ans.
Aucune infirmité n'avait frappé sa vigoureuse vieillesse, et sa figure présentait
encore un type frappant. Ses traits étaient fortement accusés, et son profil offrait
ces grandes lignes auxquelles on reconnaît les portraits de Louis XIV; c'était une
beauté de race qui caractérisait les Blanquefort, et se transmettait avec le sang. Le
marquis avait les façons élégantes et polies d'un homme du monde, mais tempérées
par une austère gravité. Comme tous les membres des anciennes cours souve-
raines, il était justement pénétré de la dignité de ses fonctions, et l'on sentait en
lui à un haut degré la religion d'honneur d'un gentilhomme et la sévère intégrité
d'un magistrat. Pourtant, à travers ces grandes manières, qui véritablement impo-
saient le respect, perçaient parfois certains traits de caractère, et ceux qui appro
chaientde près le marquis, savaient qu'il était d'un naturel violent, despotique et
inflexible.
Le comte Armand avait tous les traits de son père ; c'était une de ces ressem-
blances frappantes qui caractérisent l'individu et font connaître au premier aspect
de quelle race il sort. En voyant les traits du comte Armand, on reconnaissait qu'il
était un Blanquefort aussi bien que s'il eût, comme au temps passé, porté son
écusson armorié sur la poitrine; mais sa physionomie annonçait, entre son père et
lui, une dissemblance morale non moins complète que la ressemblance physique :
le jeune comte avait l'air doux, timide et mélancolique de sa mère.
M""" Godefroi avait été rassurée à demi par l'accueil de son beau-frère. Elle jugea
sur-le-champ que c'était un homme d'un esprit élevé, d'un noble caractère, et il
lui sembla que le bonheur de cette famille qu'elle venait de trouver si désunie
n'était pas entièrement perdu. Elle résolut d'observer en silence cette situation
qu'elle ne comprenait pas encore entièrement et d'agir ensuite d'une manière
directe auprès du marquis.
On s'était assis dans le salon, et entre ces quatre personnes, dont l'esprit devait
cependant être préoccupé d'intérêts vifs et présents, il n'était question que des
choses les plus indifférentes. Pendant une heure, la conversation roula sur la
LE DEniSICR OBLAT. !>97
guerre nvpc l'Angleterre el sur l'arrêt du conseil qui venait récemment de casser
l'arrêt du parlement contre le malheureux Lally. Au milieu de cet entretien, le
marquis se tourna vers sa femme et lui dit :
— Je soupe ici et m'en retournerai ensuite à la ville.
— Si tard, monsieur, et par un chemin si désert? s'écria M""" Godefroi.
— Dans deux heures, la lune éclairera notre route; d'ailleurs, Saint-Jean suit à
cheval; il a toujours ses pistolets dans les tontes; nous nous défendrions en cas de
mauvaise rencontre, répondit le marquis en regardant sa femme.
A ce mot si simple. M"'" de Blanqueforl frémit et se leva brusquement. Un
moment après, elle quitta le salon comme pour aller donner quelques ordres. Le
marquis la suivit des yeux.
— Comme elle est changée! dit-il; certainement elle pratique des austérités
au-dessus de ses forces.
— Mais, monsieur, c'est à vous de le lui remontrer, interrompit vivement
M'"'" Godefroi; c'est à vous d'empêcher votre femme de mourir martyre de sa
dévotion.
— Elle a l'ambition de devenir une sainte, el je ne saurais l'en blâmer, répondit
le marquis avec tranquillité.
Et comme M™" Godefroi avait fait un mouvement de surprise et de désappro-
bation il ajouta :
— Vous n'êtes pas dévote, vous, madame ?
— Je crois en Dieu, et je nie la religion révélée, répliqua-t-elle intrépidemenl.
A cette manifestation de principes, le marquis ne témoigna ni élonnement ni
indignation.
— Vous êtes philosophe et de l'école des encyclopédistes, dit-il; je suis assez
au courant de ces nouvelles doctrines, et je conçois qu'elles aient des adeptes
fervents.
— Ainsi, monsieur, vous ne partagez pas les idées de ma sœur? s'écria M"'<= Gode-
froi avec satisfaction ; vous blâmez cette dévotion exaltée, farouche, toujours prête
aux plus douloureux, aux plus absurdes sacrifices?
Le marquis saisit la vague allusion que renfermaient ces derniers mots; un
sourire singulier plissa sa lèvre dédaigneuse et fut près de trahir quelque arrière-
pensée, quelque emportement secret, mais presque aussitôt il s'apaisa et répondit
avec calme :
— Oui, madame, je suis e.ssentiellement tolérant et ne me fais pas juge des cas
de conscience. A chacun sa religion. Je puis entendre, sans me scandaliser, la pro-
fession de foi d'un déiste et même l'exposé des doctrines d'un athée; mais, dans
mon respect pour toutes les convictions, je tolère aussi la ferveur, le zèle des âmes
dévotes; et à Dieu ne plaise que je m'oppose jamais à aucun de ces sacrifices
contre lesquels votre raison se révolte!
M""' Godefroi fut sur le point de provoquer une réponse plus explicite; mais elle
se souvint des recommandations de sa sœur, et une vague appréhension l'arrêta.
On annonça le souper. En entrant dans la salle à manger. M™"" Godefroi ne vit
point Eslève ; comme elle le cherchait des yeux, M"" de Blanquefort s'approcha, et
lui dit rapidement à voix basse :
— Ne demandez pas Estève, je vous en prie; il se couche de bonne heure ordi-
nairement; je n'ai pas voulu qu'il changeât ses habitudes; il est déjii monté dans
sa chambre avec M. l'abbé.
;)98 LE DERNIER OIîLAT.
Le souper fui tiisle. Chacun des convives semblait être sous l'induence de quelque
préoceupalion pénible. La marquise surtout était en proie à une souffrance que
trahissaient son extrême pâleur et l'altération de sa voix. Assise en face de son
mari, elle ne pouvait lever les yeux sans rencontrer ce regard sévère et froid tou-
jours arrêté sur elle. Saint-Jean, le valet de chambre du marquis, servait, debout
derrière le fauteuil de son maître. Une fois M°"^ de Blanquefortieva les yeux jusque
sur cette figure droite et silencieuse : quiconque l'eût observée en ce moment aurait
vu ses lèvres frémir et une sueur froide mouiller ses tempes, comme si le choc ré-
pété de quelque horrible souvenir l'eût intérieurement bouleversée. Le comte Ar-
mand, placé à côté de sa mère, paraissait i)rofondément triste. Soit qu'il ne pût do-
miner ses impressions, soit qu'il n'essayât pas de les dissimuler, on devinait qu'il
assistait à cette réunion de famille avec un attendrissement douloureux, et qu'il
observait son père avec une sorte de crainte. Le marquis avait l'air violent, la pa-
role brève d'un homme tourmenté par quelque irritation trop longtemps contenue.
C'était en vain que M™<^ Godefroi s'efforçait de ramener une apparence de séré-
nité sur ces visages tristes, soucieux et sombres ; ses discours n'obtenaient que des
réponses courtes et distraites; son esprit, sa finesse et ses bonnes intentions échouè-
rent contre la contrainte et l'embarras toujours croissant de cette situation. Les
pas des valets résonnaient seuls dans la salle; on eût dit le festin silencieux auquel
présidait la statue du commandeur.
Enfin la marquise se leva. Son fils lui offrit cérémonieusement la main, et ils
restèrent un peu en arrière, parlant à voix basse. M™*" Godefroi prêta l'oreille à cet
entrelien, et elle entendit le comte Armand dire avec émotion : — Ma mère, je re-
viendrai vous voir. Je ne veux plus passer ainsi des années loin de vous. Si mon
père s'oppose à un désir si juste, je lui désobéirai. — Non, mon cher enfant; non.
je vous en prie, répondit M™*' de Blanquefort ; respectez la volonté de votre père.
Je m'y soumets sans murmure, et pourtant c'est une grande joie pour moi que votre
présence, la plus grande joie que Dieu puisse m'accorder!
— Ce qui se passe ici est inconcevable, pensa M""' Godefroi en regardant furti-
vement le fils et la mère, qui tous deux avaient les larmes aux yeux.
Un quart d'heure après, le marquis et le comte Armand remontèrent en voiture.
Quand les deux femmes furent seules, M"^*^ Godefroi vint droit à sa sœur et lui dit :
— Cécile, il faut que vous ayez confiance en moi. Vous êtes la meilleure des
femmes, et votre mari me paraît un fort galant homme; pourtant vous vivez dés-
unis, malheureux. Quelque déplorable malentendu vous a sans doute séparés, mais
vous me direz tout, et nous réparerons le mal produit par des sentiments exagérés,
par une fausse appréciation des choses ou peut-être par le hasard des événements.
Allons, ma chère Cécile, un peu de confiance et d'abandon ; après avoir versé tant
de larmes dans la solitude et l'isolement, pleurez sans contrainte devant votre sœur
qui pleure avec vous.
En achevant ces mots. M™" Godefroi chercha la main de la marquise, qui, pen-
chée à la fenêtre, semblait regarder la voilure déjà près de disparaître au fond du
chemin.
— Ma chère Cécile, venez, reprit la vieille dame; venez, il faut que nous par-
lions de vous, de vos enfants.
*!">«= de Blanquefort se releva et fil quelques pas en chancelant; puis, se rete-
nant au bras de sa sœur, elle murmura : — Mon Dieu ! les forces me manquent. Je
me sens mourir, ma saur!
LE dernieh ublat. ,^90
Elle n'acheva pas, ses genoux faiblirent, et elle tomba inanimée sur le parquet.
M""' (ioilefroi, eirrayée, appela au secours et se hâta de tléuouer les cordons qui ser-
raient la robe de M""' de lîlanquolbrt ; mais ce qu'elle aperçut alors lui lit détourner
les yeux avec une exclamation d'horreur : la marquise portail sur la poitrine nue un
ciliée dont le rude tissu de crin, parsemé de clo\is, meurtrissait ses chairs et lui
infligeait une torture continuelle
— Elle est folle, tout à fait folle ! s'écria M'"" Godefroi en lui arrachant le ciliée
avec une pitié mêlée d'indignation. Oh ! triste victime! déplorables erreurs! funestes
infirmités de l'âme humaine! voilà les fruits d'une religion aveugle et des stupides
vertus qu'elle enseigne!
En déclamant ainsi, M'""^ Godefroi relevait sa sœur et la serrait dans ses bras
avec un transport de douleur qui montrait bien que chez elle l'habitude de rai-
sonner à propos de tout n'avait pas éteint la tendresse et la sensibilité du cœur.
Toute la maison était accourue; Tabbé Girou lui-même, qui veillait encore près
de son élève endormi, était descendu au salon. M'"" Godefroi l'aperçut au moment
où l'on transportail la marquise, toujours évanouie, dans sa chambre. — Monsieur
l'abbé, vous assistez au supplice d'une martyre, lui dit- elle amèrement; sans doute,
vos exhortations la soutiennent au milieu des supplices qu'elle s'inflige. Soyez fier
et satisfait de votre ouvrage. Bientôt elle mourra comme une sainte, et quelquejour
peut-être elle sera béatifiée en cour de Rome.
— Je ne suis pas le directeur de M™*" la marquise, répondit l'abbé avec dou-
ceur; elle ne me consulte point relativement à ses pratiques de dévotion. Cepen-
dant, tout exagérées qu'elles paraissent, je les lui conseillerais peut-être si j'étais
appelé à la diriger : ceux qui comme vous, madame, ont toujours vécu dans la paix
et la prospérité, ne comprendront pas le but de ces mortifications; mais ceux qui
ont éprouvé les agitations, les longs désespoirs auxquels notre vie ici-bas est su-
jette, savent que les soufl"rances du corps sont bonnes contre celles de l'âme. Ce ne
serait pas en vue de son salut éternel que j'exhorterais M"'' la marquise à la prière,
aux austérités, à toutes les pratiques d'une dévotion excessive, ce serait pour sou
repos, pour sa consolation en ce monde.
— Ceci a un sens raisonnable, murmura M'"" Godefroi pensive; et, saluant l'abbé
d'un air radouci, elle entra dans la chambre de sa sœur.
La marquise avait repris connaissance, mais elle était d'une faiblesse extrême.
Couchée sur son lit, la tête renversée en arrière et les yeux fixés au ciel, elle sem-
blait prier dans les terreurs et les défaillances de la dernière agonie. Au milieu de
ses angoisses, elle fît signe à sa sœur de congédier tout le monde et de fermer la
porte de la chambre. Cette pièce, où M™"" Godefroi n'était pas encore entrée depuis
son arrivée, était la chambre de demoiselle de la marquise, et rien non plus n'y
avait été changé. Mais la vieille dame s'aperçut, avec un serrement de cœur inex-
primable, que celle apparence d'ordre et même de recherche dissimulait l'absence
volontaire des commodités les plus simples. Le lit, qui semblait au premier coup
d'œil blanc et douillet, était plus misérable que celui d'une carméUte : la courte-
pointe brodée masquait des planches nues, et un sac de paille tenait lieu d'oreiller.
La toilette, depuis longtemps fermée, était recouverte d'un tapis à franges et ser-
vait de prie-dieu ; sous le tapis étaient cachés un sablier, une discipbne et une tête
de mort. D'abord la marquise parut faire un eft'ort pour adressera sa .sœurquelque
révélation, quelque recommandation suprême; mais, arrêtée aussitôt par ses scru-
pules ou ses craintes, elle murmura seulement en joignant les mains avec un élan
600 LE DERNIER OBLAT.
de tendresse ardente et désespérée : — Estève, oh! pauvre enfant innocent! Mon
Dieu ! appelez-le, gardez-le, donnez-lui la force, la vocation d'être à vous! Mon
Dieu ! ayez pitié de moi, souvenez-vous que je suis responsable de son bonheur
dans celte vie, de son salut dans l'autre!
M'"" Godefroi, penchée sur le grabat de la marquise, écoula ces paroles avec une
sorte d'espoir, car elle crut entrevoir un moyen de calmer la conscience de sa
sœur, et de la soulager de cette responsabilité terrible qu'elle semblait redouter
comme un remords.
— Ma chère Cécile, lui dit-elle, reprenez courage, il y a un moyen de changer le
sort d'Esiève, qui ne répugnera pas à voire religion. Il ne s'agit au fond que d'un
cas de conscience ; eh bien ! nous enverrons l'abbé Girou à Rome, il fera les démar-
ches nécessaires, et le pape vous relèvera de voire vœu.
— Non, non, jamais ! c'est impossible, interrompit la marquise en s'agitant
comme si elle eut été sous l'obsession d'une pensée qu'elle voulait repousser; j'ai
fait à Dieu un sacrifice volontaire, il faut l'accomplir...
L'abattement qui succède toujours aux crises violentes empêcha la marquise de
continuer ; ses facultés morales s'aflaiblissaient, les forces lui manquaient pour souf
frir. Elle tomba dans une lourde somnolence, et ne manifesta plus ses douleurs
que par quelques plaintes.
M'"'' Godefroi veilla toute la nuit près de sa sœur. Vers le matin, comme elle tra-
versait le salon pour rentrer dans sa chambre, elle vil l'abbé Girou qui, debout
devant la fenêtre, lisait son bréviaire aux premières clartés du jour? lui aussi avait
veillé, sans qu'on le sût, pour être prêt dans le cas où sa présence serait nécessaire,
et, après cette nuit de fatigue et d'insomnie, il allait se retirer sans bruit. M'"" Go-
defroi fut touchée de ce dévouement silencieux, et, s'avançanl vers l'abbé, elle lui
dit : — Ma pauvre sœur est dans une situation qui me navre, elle a des peines qui
la tuent. Monsieur l'abbé, j'espère en vos bons conseils pour la sauver.
II.
M'"^ de Blanquefort revint de celte crise qui, un moment, avait mis sa vie en
péril; mais elle resta si épuisée, si languissante, que sa sœur la jugea hors d'étal
de supporter la plus légère commotion morale. M""^ Godefroi tremblait à l'idée
d'une nouvelle visite du marquis; heureusement il s'excusa auprès d'elle dans un
billet fort poli, et prétexta les devoirs de sa charge pour se dispenser de revenir à
la Tuzelle.
M"'" Godefroi ne devait passer qu'une quinzaine de jours près de sa sœur, et cet
espace de temps lui semblait bien court pour la mission qu'elle avait résolu d'ac-
complir. La bonne dame, accoutumée au luxe de .sa maison, à la société des beaux
esprits et aux amusements du monde, se serait fort ennuyée dans celte campagne
solitaire, en compagnie d'un prêtre, d'un écolier et d'une pauvre femme malade,
si elle n'eût été distraite par une continuelle attention à observer cet enfant dont
le sort la préoccupait si vivement, et peut-être aussi poussée par un certain goûl
de réforme, un besoin d'exercer son esprit à combattre ce qu'elle appelait des abus
et des préjugés.
Dès le lendemain de son arrivée, M""' Godefroi était familièrement montée chez
son neveu pour le surprendre au milieu de ses occupations. Eslève et l'abbé Girou
LE DERMER UliLAT. GOI
liabitnienl au second étage une grande chambre, la plus triste et la plus nue de la
maison. Deux lits sans rideaux, une table, quelques chaises et quelques planches
servant d'étagères, formaient tout ramcuhleinent; quelques vieux livres étaient
posés sur la table, ii côté d'une écritoirc et d'un sablier pareils à ceux dont se
servaient les moines pour mesurer les hcHres qu'ils passaient dans leurs cellules. Un
ordre exact, mais sans grâce, régnait dans l'arrangement de ce cliélif mobilier, où
l'on aurait vainement cherché quelqu'une de ces élégances que la pauvreté la plus
dénuée peut se procurer. Une fleur épanouie dans un pot de terre, un lambeau
suspendu devant la fenêtre et à travers lequel le jour filtre adouci, suffisent pour
égayer le plus misérable réduit; mais ici, ces humbles recherches avaient été
oubliées ou dédaignées. Le soleil, qui dardait sur les contrevents fermés, projetait
une réverbération rougeâtre sur le carreau poudreux ; les étagères étaient couvertes
d'échantillons de minéralogie dont les couleurs terreuses formaient une assez laide
mosaïque; quelques fleurs étaient arrangées sur une encogniire, mais c'étaient des
fleurs artificielles fabriquées avec des coquillages : bouquets bizarres, sans parfum,
sans fraîcheur et sans grâce.
— Ne vous dérangez pas, mon cher enfant, dit M""^ Godefroi en forçant Estève
à se rasseoir devant la table; je viens, si M. l'abbé le permet, assister à une de vos
leçons; faites comme si je n'étais pas là, et continuez votre lecture.
— Mais cela va vous ennuyer beaucoup, observa naïvement Eslève.
— Eh! pourquoi? Cette étude vous ennuie donc vous-même?
— Moi. c'est bien différent.
— Vraiment, mon neveu ! s'écria M™'' Godefroi en souriant de la vanité ingénue
qu'elle croyait découvrir dans cette réponse.
— Madame votre tante ne vous comprend pas bien, mon cher Estève, dit douce-
ment l'abbé Girou; achevez d'expliquer votre pensée.
Estève baissa les yeux, et dit en reprenant un cahier manuscrit qu'il avait posé
sur le gros in-folio ouvert devant lui : — Ce travail est d'obligation; si je le faisais
avec ennui, je commettrais une faute.
—J'entends, dit M""*" Godefroi, touchée de ce naïf effort de conscience, vous prenez
goûta vos occupations par devoir, n'est-ce pas? C'est bien, mon enfant! Et dites
moi quel est ce livre que vous lisiez quand je suis entrée?
— C'est, répondit Estève, le trentième volume des Jeta sanctontm.
— Nous en avons traduit une partie, ajouta l'abbé; c'est cette traduction que
nous allions revoir.
— Voyons, j'écoule, dit M""" Godefroi en s'asseyant.
Estève reprit ses cahiers et lut à haute voix la légende qu'il venait de mettre en
français; c'était la vie de deux sœurs, de deux nobles dames syriennes, sainte Marane
et sainte Cyre, qui avaient quitté leur palais pour habiter une cellule murée, et
dont la pénitence avait duré quarante ans. Leur histoire n'était que la lugubre
énumération des austérités inouïes, des supplices étranges qu'elles avaient volon-
tairement supportés. M"" Godefroi écoulait cette sinistre histoire sans en être
révoltée ni surprise; cela lui faisait l'effet de quelque récit des temps fabuleux.
Distraite et l'esprit occupé d'autres pensées, elle regardait Eslève, qui, penché sur
ses livres, lisait avec une application entière et soutenue, comme pour accomplir
consciencieusement sa tâche. M""^ Godefroi considéra un moment cette jeune tête
ainsi courbée, ces in-folios poudreux, ces épais manuscrits, témoignages d'un labeur
patient et assidu; puis ses yeux se reportèrent sur le sablier qui avait mesuré tant
TOME I. 59
002 LE DGRINIEB OBLÀT.
de jours uionolonos, tant d'heures perdues dans d'inuUles travaux, el, le loucliaut
du doigt, elle le secoua avec une sorte d'impatience. L'abbé Girou comprit ce geste,
et, répondant à la pensée de M™" Godefroi, il lui dit : — On ne sent guère la marche
du temps quand tous les jours de la vie se ressemblent; les années s'écoulent ainsi
sans désirs, sans regrets, sans souvenirs.
— C'est être déjà mort, murmura M""" Godefroi.
— C'est n'avoir pas encore vécu, reprit l'abbé Girou en tournant sur Estève
un regard plein d'affection et de mélancolie.
Les derniers grains de sable tombaient au fond du clepsydre; les heures consa-
crées à l'étude venaient de finir. Sur un signe de l'abbé, Estève referma son cahier
el se leva.
— Et à présent, qu'allons-nous faire? demanda M'"" Godefroi.
— C'est l'heure de la récréation, répondit l'abbé; Estève la passe dans le jardin.
— • Allons, mon enfant, saluez madame votre tante et descendez; vous me retrou-
verez à la chapelle.
— Il n'est pas malheureux encore, dit M""' Godefroi en suivant du regard Estève
qui s'éloignait d'un air posé; il supporte le présent sans effort, sans ennui; il est
sans crainte, sans prévision pour l'avenir.
— C'est un esprit simple, une âme innocente, telle encore qu'elle est sortie des
mains de Dieu, dit l'abbé Girou avec un soupir; veuille le ciel qu'elle reste toujours
dans sa sainte ignorance !
— Vous avez tout fait, monsieur, pour qu'elle n'en sorte jamais, s'écria M""= Go-
defroi d'un ton qui exprimait plutôt un regret qu'un reproche.
— Il est vrai, répondit tristement le vieux prêtre; j'ai caché la lampe sous le
boisseau ; j'ai éloigné des yeux de cet enfant la lumière qui lui eiil montré des
abîmes : je l'ai garanti de la science qui mène au doute, car l'ignorance et la foi
peuvent seules le sauver.
— Vous pensez donc, monsieur, que son sort est irrévocablement fixé? Vous
croyez qu'il ne sortira d'ici que pour entrer au couvent et se faire moine?
— Si j'en eusse douté, madame, l'aurais-je élevé ainsi, répliqua vivement l'abbé
Girou.
— Vous avez aussi prévu, monsieur l'abbé, les privations matérielles que l'état
religieux impose, reprit M™" Godefroi en jetant un regard autour d'elle; Estève ne
s'est sans doute jamais aperçu qu'il est né d'une famille riche.
— Jamais. Il fera vœu de pauvreté sans savoir ce que c'est que la richesse; ainsi,
loin de la regretter, il croira avoir trouvé dans son couvent tout le bien-être qu'elle
donne. L'ordre a des revenus considérables, certaines recherches sont permises
chez les bénédictins : en entrant dans la cellule où il doit passer sa vie, Estève
s'apercevra qu'elle est mieux ornée et d'un aspect plus gai que cette chambre; il
ne lui viendra pas à l'esprit de la considérer comme une prison, el tout d'abord il
s'y plaira. Ce nouveau séjour lui offrira d'ailleurs bien des distractions innocentes
dont je le prive. Il sera sensible aux petites jouissances de la vie monastique, car
ici il n'aura connu que le travail et les privations.
— Ainsi votre but a constamment été de rendre son existence dans le monde
plus monotone, plus pénible, plus dure que celle qui l'attend dans le cloître?
— Oui, madame; telle est la triste tâche que je me suis imposée; si je m'étais
trompé, que Dieu me pardonne en faveur de ma bonne intention !
— Et pour rendre moins affreux le sacrifice de cet enfant, vous avez vous-même
LE UERMER OI5LAT. G05
sacrifié plusieurs années de votre vie! s'écria M""" Godefroi, iVappée de lanl d'ali-
négalion ; vous avez partagé cette existence bornée, cet esclavage de l'âme et du
corps, vous qui savez qu'il y a hors d'ici le monde, la liberté! Ah! monsieur, c'est
un sublime dévouement!
— Je n'ai l'ail que mon devoir de chrétien et de prêtre, dit humblement l'abbé
Girou.
Cette réponse refoula momentanément les sympathies qui commençaient à gagner
la vieille dame; les mots de prêtre et de chrétien réveillaient toujours dans son
esprit certaines rancunes et comme un instinct de controverse. Cependant elle
garda le silence, et, saluant l'abbé d'un geste amical, elle descendit pour chercher
Estève.
Le soleil disparaissait à l'horizon au sein des nuages enflammés ; des clartés
plus douces inondaient les cieux et la terre. La végétation souffrante et dévorée
par les feux du jour semblait reverdir et aspirer les vagues fraîcheurs qui circu-
laient dans l'air. De faibles gazouillements commençaient à s'élever des arbres où
la cigale avait répété son aigre chanson, tant qu'un rayon de soleil avait dardé sur
son corselet gris. Déjà les vers luisants brillaient comme de pâles émeraudes dans
les herbes du jardin, et les oiseaux nocturnes ouvraient leurs lourdes ailes sur la
crête des vieux murs.
Le jardin de la Tuzelle était un terrain vague qui depuis nombre d'années n'avait
reçu aucune culture. On y aurait vainement cherché les masses de lauriers-roses,
les buissons de myrte, les fleurs rares que le vieux M. de Tuzel montrait avec tant
d'orgueil, et dont ses deux charmantes Glles faisaient jadis de si beaux bouquets.
Les arbres indigènes avaient étouffé les arbustes exotiques ; de tous côtés, le figuier
étendait ses vigoureux rejets, et, à l'ombre de ses feuilles larges et dures, les
plantes délicates avaient toutes péri. Les rameaux vivaces de la vigne rampaient
sur le sol, au lieu de s'élever en Ireilles et de mêler comme autrefois leurs pam-
pres aux tiges élégantes du jasmin d'Espagne. Le jet d'eau était à jamais tari, et
les figures en terre cuite des quatre Saisons, tombées de leurs piédestaux, n'étaient
plus que d'informes débris épars entre les ronces. M™* Godefroi marchait silen-
cieusement dans ce vaste jardin; elle cherchait Estève et pensait le surprendre au
milieu de sa récréation, tout rouge, tout essoufflé par quelqu'un de ces exercices
violents auxquels se livrent volontiers les jeunes gens contraints à de longues
heures de travail et d'immobilité; pourtant aucun joyeux éclat de voix, aucun
bruit de pas ne se faisait entendre, et la vieille dame allait au hasard, à travers ces
sentiers qu'elle ne reconnaissait plus. Enfin elle aperçut Estève assis au fond du
jardin. Il n'était pas seul ; une vieille servante attachée à la famille de Tuzel depuis
un demi-siècle, et qui avait vu naître les deux sœurs, marmottait à côté de lui son
chapelet. Estève, les coudes sur les genoux, le front dans ses mains, semblait ab-
sorbé dans quelque pensée triste.
— Mon cher neveu, que faites-vous donc la? s'écria M""" Godefroi; est-ce que
vous récitez le rosaire avecBabeau?
— Non, ma tante, répondit-il en rougissant comme s'il se fiît surpris à com-
mettre une faute, hélas! non; tandis que Babeau disait son chapelet à l'intention
de ma mère, moi, j'oubliais de faire les répons.
— Et à quoi pensiez-vous donc, mon enfant?
— .le n'ose presque le dire, murmura-t-il d'une voix mêlée de larmes qui tout
à coup débordaient de son cœur. Il m'est venu une pensée que je ne puis envi-
604 LE DEHNIER OBL\T.
sager : ma mère est malade; aujourd'hui je ne l'ai pas vue, et subitement j'ai res-
senti au fond de mon cœur comme un grand eilYoi. Pour la première fois do ma
vie j'ai pensé à la mort.
— Taisez vous donc, monsieur, s'écria la Babeau, que les larmes gagnaient
aussi ; M"" la marquise est jeune, elle n'a pas cinquante ans : est-ce qu'on meurt
à cet âge-là? J'ai trente ans de plus qu'elle, et je compte que Dieu ne me prendra
pas encore.
— Elle a raison ; vous vous affligez sans motif, ajouta M"'^ Godefroi en affectant
une sécurité qu'elle n'avait peut-être pas; votre mère est souffrante, mais il n'y a
pas le moindre danger à craindre. Allons, enfant, séchez vos yeux et n'ayez plus do
chagrin.
Ces paroles rassurèrent complètement Estève. Comme tous ceux qui en sont à
leurs premiers chagrins, il pouvait être aisément consolé. Un instant encore il de-
meura silencieux, agité, tremblant, sous le coup des impressions violentes qui ve-
naient de l'assaillir. vSon âme avait passé d'une douleur excessive à un vif sentiment
d'espoir et de joie, et on voyait encore en lui comme les oscillations d'un ébranle-
ment intérieur tel qu'il n'en avait jamais éprouvé; mais enfin tous ces troubles
s'apaisèrent, et la tranquillité revint dans son cœur soulagé.
— Oh! mon Dieu, dit-il avec un profond soupir, mon Dieu! que je suis heureux
d'être délivré de ces angoisses ! C'est le mauvais esprit qui me les avait envoyées
pour m'abattre et me tenter.
— Vous tenter! s'écria M^^ Godefroi d'un air d'indulgente raillerie; mais c'est
absurde, ce que vous dites là, mon enfant! A quelle faute, à quelle tentation le
démon peut-il vous induire en vous désespérant par la prévision d'un si grand
malheur?
— A la plus grande de toutes les fautes, répondit Estève; au murmure, à la
révolte contre la volonté de Dieu, qui m'aurait envoyé une telle affliction.
M""' Godefroi hocha la tête et considéra en silence cet enfant, dans la voix du-
quel vibrait encore une sourde émotion. Elle était effrayée de ce qu'elle venait de
découvrir en lui de puissance pour aimer et d'énergie pour souffrir.
— Ah ! pauvre petit, pensa-t-elle, l'abbé Girou a beau faire, tu as trop de cœur
pour être jamais un bon moine.
Un moment après, le premier coup de V Angélus avertit Estève que l'abbé l'at-
tendait à la chapelle. Il s'éloigna. M""" Godefroi retint la Babeau, qui .s'en allait
aussi.
— Ma bonne Babeau, lui dit elle en la faisant asseoir à son côté, sais-tu que tu
dois avoir bien des choses à me raconter? Il s'est passé tant d'événements dans la
famille depuis que nous ne nous somme vues !
La Babeau fit tristement un signe affirmatif.
— Il s'est passé peut-être bien des malheurs, des malheurs que j'ai ignorés, re-
prit M"»" Godefroi. Ma sœur n'a pas été heureuse avec M. de Blanquefort; il l'a bien
délais.sée; depuis longtemps il ne l'aime plus.
— Il la hait et il voudrait la voir morte, répondit sourdement la Babeau.
— Ceci dépasse tout ce que j'avais soupçonné, murmura M™" Godefroi con-
sternée. Comment une femme si douce, si vertueuse, si parfaite, a t-elle pu inspirer
de tels ressentiments? Peut-être est-ce une injuste jalousie qui a animé contre elle
son mari ?
— Non, madame, non. Eh ! de qui donc aurait-il pu être jaloux, bonne sainte
LE OEll.MEn OULAT. 60u
Vierge? De son ombre? M""' la marquise est une de ces femmes sur lesquelles il ne
peut pas y avoir un soupron.
— Mais alors quelle est la cause de cette haine?
— La cause ! qui le croirait, qui oserait le penser sans l'avoir vu de ses yeux?
s'écria la vieille servante avec une indignation qui. longtemps comprimée, éclatait
tout à coup et comme malgré elle. La cause ! c'est ee pauvre innocent que M™» la
marquise a mis au monde pour son malheur! Dieu me garde de manquer au res-
pect que je dois à mon maître; mais, puisque vous me demandez la vérité, il faut
la dire : M. le marquis est un mauvais père. Il ne voulait qu'un héritier, et, quand
cet enfant est venu au monde, il l'a maudit; j'en suis sûre, je l'ai entendu.
— Est-il possible qu'un sordide et misérable orgueil ait ainsi étouffé en lui
tous les sentiments de tendresse et de justice! Est-il possible qu'il ait osé mani-
fester cette haine abominable contre son propre sang!
— Non, non, madame, il n'a rien manifesté aux yeu.x du monde : le respect hu-
main, qui est toute sa loi, l'a retenu; mais, quand les portes étaient fermées, dans
la chambre de M""" la marquise, où j'étais seule avec elle, quels emportements!
quelles malédictions! que de pleurs! que d'angoisses! A force de mauvais traite-
ments, de secrètes injures, d'horribles menaces, il a chassé de chez lui la mère et
l'enfant. M"" la marquise est venue se réfugier ici, et alors elle a été tranquille.
— M. de Blanquefort ne venait donc jamais la voir?
— Jamais. Pendant bien des années. M™" la marquise a vécu ainsi abandonnée,
sans voir d'autres personnes que M. l'abbé et le révérend père Damase, .son con-
fesseur. La consolation de voir son lils aine lui a même été refusée. Elle s'est sou-
mise à tout sans murmure; elle a mis ses peines au pied de la croix et tout son
espoir en Dieu. Dans le monde, on croit qu'elle a quitté sa famille par un excès de
dévotion, et M. le marquis en a répandu partout le bruit, en disant qu'elle avait
tout abandonné pour ne plus songer qu'à son salut. Il feint de se conformer à sa
volonté en la laissant ici, et il assure qu'elle se trouve la plus heureuse créature
qu'il y ait ici-bas; mais cela n'est pas vrai; elle se meurt de chagrin, vous le
voyez.
— Je comprends à présent, s'écria M"'" Godefroi ; ma pauvre sœur a offert et
voué son enfant à Dieu pour le soustraire à la haine de son père. Mon beau-frère
a fait tous ces abominables calculs, tous ces mensonges, pour donner un prétexte
à sa conduite, pour déguiser les sentiments dénaturés qui lui ont fait commettre
déjà tant d'iniquités, et il a pensé que ma sœur ne le démentirait pas, qu'elle n'o-
serait dire la vérité, même devant moi. En effet, elle est capable de cet absurde
et sublime effort de vertu; elle m'a tout caché, et sans doute elle persistera jus-
qu'au bout à se taire.
— Certainement elle n'accusera jamais M. le marquis devant vous, dit la Ba-
beau; elle ne l'accuserait pas quand même il s'agirait de sa vie.
— Elle le craint donc plus que la mort?
— C'est plutôt la crainte de Dieu qui la retient ; elle regarderait la moindre
plainte comme un péché.
— Mais qui donc a réussi à lui persuader tout cela? s'écria M""^' Godefroi; qui
s'est emparé ainsi de son esprit et lui a donné des convictions si aveugles et si
fermes? qui l'a sermonnée et prèchée avec tant de succès?
— Personne, répliqua Babeau; non, en vérité, personne. M""-' la marquise est
devenue tout à coup dévote.
606 LE OEHMER OBLAT.
— Comment! du jour au lendemain, pour ainsi dire?
— Oui, madame, h la suite d'un mallieur dont elle a été témoin, ré|»ondil la Ba-
beau en se rapprochant de la vieille dame comme si quelque souvenir effrayant
revenait à son esprit. M"'<^ la marquise a toujours eu de la religion; pourtant elle
ne passait pas sa vie à l'église, elle allait au bal, enfin elle était comme tout le
monde. A cette époque, il n'y avait encore qu'un enfant dans la maison, et M. le
marquis n'était pas ce qu'il a été depuis. Madame était jeune, jolie, partout fêlée;
elle ne songeait guère à son salut : tout à coup ses idées changèrent; elle tomba
dans la dévotion à la suite d'un événement terrible qui s'est passé ici, sous ses
yeux... il y aura dix-sept ans à la Saint-Lazare.
, Ma sœur ne m'en a rien écrit, je n'en ai rien su! dit M""* Godefroi étonnée;
il y a longtemps de cela; mais lu dois t'en souvenir; tu étais là sans doute?
— Sainte Vierge' il me semble que j'y suis encore, répondit la Babeau en regar-
dant la lune dont le disque argenté se levait à l'horizon. C'était par une soirée
comme celle-ci, une belle soirée claire comme le jour; M""' la marquise était à la
campagne depuis une semaine; monsieur devait ia venir trouver pour les vacances,
qui commençaient au 1" septembre. Donc le jour de Saint-Lazare, qui est le der-
nier du mois d'août, M"'« la marquise était seule ici avec ses gens et le petit comte,
M Armand, qui avait alors dix ans. Il pouvait être environ minuit; les gens étaient
. déjà couchés; M™' la marquise m'avait dispensée de l'attenilre pour la déshabiller;
je l'avais laissée lisant dans le salon, et j'étais montée à ma chambre. Je faisais
mes prières, lorsque j'entendis dans le chemin un coup de fusil, el presque aussitôt
deux autres coups, puis le bruit d'une voiture qui arrivait. Nous n'attendions
monsieur que le lendemain; pourtant j'eus l'idée que c'était lui, car les chiens
n'aboyèrenlpas. Je descendis, el dans l'escalier je rencontrai madame; elle était pâle
comme une trépassée, el si tremblante qu'elle fui obligée de s'asseoir sur les
marches. — Babeau, me dit elle, as-tu entendu ? Je suis sûre qu'il est arrivé un
malheur. — Au même moment on frappa au grand portail. Madame se releva ;
l'inquiétude où elle était par rapport à M. le marquis lui donna subitement une
force extraordinaire; ce fut elle qui ouvrit le portail. En reconnaissant la voiture
de monsieur, elle jeta un cri el s'appuya sur moi, sans oser s'assurer par elle-même
de ce qui était arrivé; ce fut moi qui, regardant au fond du carrosse, aperçus la
première un corps étendu sur les coussins. M. le marquis était assis sur le devant,
et il avait fait monter Sainl-Jean à côté de lui.
Madame ne comprit pas d'abord ce qui venait d'arriver ; elle avait un si grand
eil'roi, (lu'elle était comme égarée et poussait des gémissements pitoyables. M. le
marquis descendit de carrosse ; il était tout couvert de sang, et, sans prendre garde
à cela, il vint vers sa femme : — Rassurez-vous, lui dit-il, je ne suis pas blessé;
mais il y a là quelqu'un de mort... le vicomte Gabriel d'Entrevaux.
Madame fit un cri étouffé et cacha son visage; la vue du sang el ce corps mort
à deux pas d'elle lui donnaient le vertige. Monsieur reprit avec une tranquillité
(jui montrait bien sa dureté d'âme : — Comme je venais vous surprendre ce soir,
j'ai rencontré le vicomte qui, de son côté, allaita la campagne pour un rendez-vous
de chasse. Nous avons fait route ensemble; à cent pas d'ici, nous avons été atta-
qués par des hommes postés en embuscade au bord du chemin. J'étais sans armes,
mais Saint-Jean qui suivait achevai, avait des pistolets dans les fontes; il a tiré ses
deux coups, les voleurs ont riposté, el d'Entrevaux est lombé raide mort avec une
balle dans la tèle.
LE DERNIEU OBLAT. (507
— Ail! ,jo vois maiiileiiaut, iulonoiiipil M"'" (iodel'i'oi oonlrislée par ce récil, je
vois pourquoi ma sœur a cliaugé de visage liier soir quand sou mari a dit qu'il ne
craignait pas les mauvaises reucoulres, pour<iuoi elle semblait éprouver une si
pénible impression oliaque t'ois que ses yeux s'arrêtaient sur ce vieux Saint-Jean.
Mais, dis-moi, qui était M. d'Entrevaux? Quelque parent du marquis, je suppose'/
quelque ami de la t'amille?
— Point du tout, répondit la Babeau ; madame ne l'avait pas vu quatre l'ois en
sa vie peut-être. C'était un beau cavalier, pimpant et galant, la fleur de la jeune
noblesse du pays. M. le marquis ne recevait pas des gens comme cela chez lui.
— Mais alors comment se peut-il que ma sœur ait pris tant à cœur sa triste liii.
— Ce n'est pas le chagrin qu'elle en a conçu qui a subitement tourné son âme
vers la religion, c'est le tableau qu'elle a eu toute une nuit sous les yeux. Figurez-
vous, madame, <iu'elle tomba sur le perron à moitié morte de saisissement lors-
qu'elle aperçut ce pauvre corps que Saint-Jean et le cocher tiraient du carrosse
par les pieds. Jésus ! le cœur me manqua aussi quand je vis tout sanglant et raide
mort ce beau jeune homme qui, un moment auparavant, était plein de vie el ne
songeait guère qu'il allait paraître devant Dieu. M. le marquis le fit transporter
dans la maison; on retendit sur le canapé du salon d'en bas et on jeta sur lui nu
drap de lit. Quelle nuit nous passâmes! Tous les domestiques veillaient dans l'anti-
chambre. Les portes et les fenêtres du salon étaient ouvertes. On avait allumé un
cierge devant le canapé. M. le marquis n'avait pas voulu se retirer, il veillait aussi
dans le salon, un livre de prières à la main.
— Mais ma sœur n'était pas restée là, son mari l'avait sans doute éloignée'?
— Au contraire ; dès qu'elle fut un peu revenue de son saisissement, il la (il
entrer dans le salon pour qu'elle lui tînt compagnie pendant cette triste veillée.
M""^ la marquise obéit. Elle se mit à genoux devant un fauteuil, son livre de prières
à la main. Elle ne lisait pas; elle avait les yeux fixés sur le mort, et cette vue lui
donnait des frissons qui lui faisaient dresser les cheveux sur le front. De temps
eu temps M. le marquis lui parlait, mais elle ne répondait pas. Toute la nuit se
passa ainsi. Le lendemain matin les gens de justice arrivèrent, et, après qu'ils
eurent fait leur procès-verbal, on mit le corps dans la chapelle. Le même jour les
parents el tout le clergé d'Aix vinrent pour les funérailles. Le vicomte fut enterré
le lendemain. M™" la marquise avait passé toute cette journée en prières. Le père
Damase, sou confesseur, vint la voir, et dès lors elle manifesta ses nouveaux sen-
timents. Elle ne pensait plus qu'à la mort, et elle s'y préparait comme si sa fin eût
été proche. C'était une idée, une sor(e de terreur qui s'était emparée de son esprit.
Quelquefois, je pnis vous le dire à vous, j'avais peur qu'elle ne devint folle. La
naissance de son second fils la détourna de ces imaginations. Elle ne parla plus de
la mort quand elle eut cet enfant; mais sa dévotion n'a fait qu'augmenter au milieu
de ses chagrins, et véritablement c'est sa confiance en Dieu qui l'a .soutenue dans
une si triste vie.
— C'est une âme pleine de douceur et de faiblesse, dit tristement M"'" Godefroi;
elle a succombé sans aucune résistance, sans tenter un effort contre les autres ou sur
elle-même. Et, dis-moi, les meurtriers du vicomte ont-ils été reconnus et pendus?
— Malheureusement non. Ils tirent du chemin pendant la nuit, et, le lendemain,
quand la maréchaussée se mit à leur poursuite, ils avaient peut-être ([uinze lieues
d'avance. M. le marquis ne s'épargna pas dans celte affaire; mais toutes ses dili-
gences n'aboutirent à rien.
608 LE DERNIER OBLAT.
— Voilà une lugubre histoire, dit la vieille dame en se rapprochant instinclive-
nient de la Babeau. Malgré sa force d'âme, elle ressentait une vague terreur, et les
faibles bruits que le moindre souille de vent éveillait dans le feuillage des figuiers
la faisaient frissonner. — Viens, Babeau, reprit-elle en se levant vivement comme
pour s'enfuir, viens, rentrons.
Plusieurs jours s'écoulèrent dans la monotone uniformité de cette vie solitaire,
inaccessible aux bruits extérieurs, dont les habitants de la Tiizelle avaient depuis
si longtemps l'habitude. La présence de M"'" Godefroi et de sa suite n'avait pu ani-
mer et remplir cette maison vide et muette. On y parlait à voix basse, on n'y riait
jamais, on s'y pétrifiait en quelque sorte dans la scrupuleuse observation des com-
mandements de Dieu et de l'Église. Les deux laquais de M""^ Godefroi passaient leur
temps, dans une salle basse, à dormir ou à jouer aux cartes en cachette. Andrelte,
la suivante parisienne, pleurait d'ennui tout le jour. M'"<= Godefroi ne quittait guère
la marquise, que son état d'épuisement et de maladie retenait dans la chambre.
Les deux femmes se parlaient peu ; il n'y avait entre elles aucun échange d'idées;
tout se bornait ii de tendres soins d'un côté, et de l'autre aux témoignages d'une
aifection reconnaissante. Pourtant, malgré le silence qu'elles gardèrent sur certaines
([uestions, les deux sœurs s'entendirent et se laissèrent aller, presque à leur insu,
:i de mutuelles concessions. M™" Godefroi vit sans se courroucer la vénération qu'un
vieux moine, le père Damase, inspirait à la marquise, dont il était depuis bien des
années le directeur. Elle toléra parfaitement des pratiques de dévotion qu'au pre-
mier abord elle avait trouvées absurdes, et dont elle s'était intérieurement mo-
quée. Le père Damase lui inspira, en dépit de ses préjugés philosophiques, les mêmes
sympathies que l'abbé Girou. Elle ne put, dans la sagacité de son esprit et la jus-
lice de son âme, méconnaître la vertu de ces deux hommes, réellement vénérables
et saints par leurs œuvres. Elle ne fut pas tentée de se convertir à leur exemple,
mais elle respecta leurs convictions au point de ne rechercher avec eux aucune con-
troverse. D'autre part. M"'" de Blanquefort se relâcha un peu de ses austérités. Elle
consentit à quitter son horrible cilice età coucher sur un meilleur lit. Le dimanche
qui suivit l'arrivée de sa sœur, elle fit une plus grande concession : comme elle
voulait se lever malgré sa faiblesse, afin de remplir ses devoirs religieux, M""= Go-
defroi la supplia de s'en dispenser pour cette seule fois; elle céda sans résistance,
et assista d'intention à la messe que le père Damase célébrait dans la chapelle.
^jme Godefroi ne tarda pas à s'apercevoir que sa sœur était une de ces femmes
chez lesquelles l'instinct maternel va jusqu'à la passion. Elle ne pouvait entendre
le nom de son fils aîné sans un attendrissement mêlé de larmes, et la douleur d'être
séparée de lui était continuelle dans son cœur. La présence d'Estève était sa conso-
lation, son bonheur, toute sa joie : joie amère et troublée par la prévision d'une
séparation inévitable et peut-être prochaine. Sa physionomie, habituellement mé-
lancolique et morne, avait une expression plus sereine quand cet enfant était près
d'elle; il semblait, quand elle arrêtait sur lui ses grands yeux tristes, que son âme
soulagée se reposait un moment dans la satisfaction suprême d'une si chère con-
templation; mais la religion, qui défend tout témoignage excessif, même lorsqu'il
s'agit de l'attachement le plus naturel et le plus légitime, retenait chez la marquise
l'expression de ses sentiments. Elle .s'interdisait ces caresses, ces douces paroles,
dont les mères sont si prodigues, et réprimait continuellement tous les élans de son
amour. Estève répondait à cette affection sérieuse et calme en apparence par une
tendresse infinie, une profonde vénération. Il y avait encore dans les témoignages
LE UEnNIER OBLAT. 600
de cette tendresse quel(iue chose d'enfantin et de charmant qui faisait parfois sou-
rire hi triste mère. Eslève n'avait pas perdu l'habitude de se reposer à ses pieds, la
tète appuyée sur ses genoux, cl toujours prêt à écouter quelque récit, l'histoire de
quelque enfant prédestiné devenu un saint, ou bien celle de quelque image mira-
culeuse. C'était encore près de sa mère qu'il se réfugiait dans ses jours de trouble
et de chagrin, lorsque l'abbé Girou l'avait regardé presque sévèrement pour une
légère faute, ou bien lorsqu'une vague inquiétude s'emparait de son esprit, lors-
que des idées qu'il ne pouvait pas formuler naissaient dans son cerveau semblables
à ces germes qui, cachés trop profondément dans le sein de la terre, ne peuvent
se faire jour, et périssent faute d'air et de soleil. Mais ces moments d'allliction étaient
rares. Ordinairement Estève accourait calme et content près de sa mère; il restait
avec elle pendant tout le temps de sa récréation; puis, l'heure du travail venue, il
allait sans impatience et sans ennui recommencer la tâche accoutumée. La présence
de M™e Godefroi l'avait d'abord effarouché ; mais bientôt il l'aima de tout son cœur.
Pourtant il ne put jamais s'enhardir jusqu'à une certaine familiarité, et il ne lui té-
moignait en retour de ses bontés qu'un timide respect. Dans les conversations que
la vieille dame provoquait, il montrait habituellement un esprit droit, mais simple
et paresseux; nul rayon ne traversait les ténèbres de son intelligence, nulle corde
ne vibrait dans son àme endormie. Cependant, lorsque sa sensibilité était excitée,
lorsque les seules facultés qui avaient pu se développer en lui recevaient une vive
imp'ulsion, il trouvait, pour exprimer ses sentiments, des mots qui plus d'une fois
étonnèrent M'"<= Godefroi, en trahissant les trésors cachés de son intelligence. Alors
la vieille dame arrêtait sur lui des regards inquiets, et disait en son âme : — Fasse
le ciel que je le sauve du froc et du couvent!
Quinze jours s'écoulèrent ainsi, et telle était l'influence de cette vie monotone
et murée, qu'elle commençait à agir sur le caractère de M"'= Godefroi et à calmer
son activité d'esprit. La vieille dame s'assoupissait aussi dans le cercle éternel de
ces mornes habitudes où roulaient depuis si longtemps les habitants de la Tuzelle.
L'époque de son départ approchait; elle n'avait plus qu'une semaine à passer près
de sa sœur, et pourtant elle n'avait encore rien fait, rien tenté pour rendre à cet
enfant, dont le sort la touchait vivement, sa liberté, ses droits, sa place dans la
maison paternelle. Elle y songeait pourtant, et en parlait quelquefois à l'abbé Girou,
qui, sans se permettre aucun conseil, lui laissait entrevoir peu d'espoir de succès,
et semblait presque effrayé à l'idée de celte tentative.
Une après-midi, les deux sœurs étaient ensemble dans la chambre de la mar-
quise, qui était encore plus faible et plus souffrante que d'habitude. L'atmosphère
était lourde et suffocante; une chaleur intense se faisait sentir jusqu'au fond des
habitations, et l'air qui pénétrait à travers les joints des persiennes était brûlant
comme s'il eût souillé à travers une fournaise. M"'« de Blanqueforl avait voulu des-
cendre à la chapelle, où le père Damase était venu de grand matin dire une messe
de mort, et elle y était restée longtemps en prières. Sa sœur n'avait pas tenté de
la détourner de ce redoublement de ferveur; elle ne s'était pas étonnée non plus
du service funèbre, car laBabeau l'avait prévenue la veille en lui disant : — C'est
demain Saint-Lazare, un triste anniversaire. M'"'= la marquise passera la journéeen
prières pourque Dieu sauve l'âme de ce pauvre M. d'Entrevaux, qui mourut sans
confession.
M""» de Blanquefort avait un moment fait trêve à ses exercices de piété; elle se
reposait près de sa sœur, la tête inclinée, les yeux à demi fermés, les mains jointes
610 LE «EUNIEU OBLAT.
sur ses genoux. Au premier abord, on aurait cru qu'elle priait encore au milieu
d'une involontaire somnolence; mais, en la regardant mieux, on s'apercevait, au
contraire, qu'elle était en proie à une souffrance intérieure, à une sombre agita-
lion, contre laquelle son âme luttait désespérée et vaincue. M'"« Godefroi la consi-
dérait tristement, et n'osait troubler cette funeste apparence de repos; elle n'avait
point de paroles pour calmer ce cœur affligé ; les ressources de sa philosopliie, la
grâce de son esprit, l'autorité de sa raison, eussent été impuissantes auprès de celte
pauvre femme, qui souffrait, croyait et ne raisonnait pas; sa tendresse seule pouvait
lui apporter de muettes consolations. Elle prit affectueusement la main sèche et
brûlante de la marquise, et lui dit doucement :
— Allons, Cécile; à quoi pensez-vous? Voici l'heure de la récréation; Estève at-
tend peut-être déjà là dehors que nous lui disions d'enlrei'.
Comme elle disait ces mots^ le bruit d'une voiture se fit entendre dans le loin-
tain; les deux femmes écoutèrent un moment sans parler et en se regardant avec
effroi; puis la marquise dit d'une voix éteinte :
— C'est M. de Blanquefort; ah! j'avais pensé qu'il viendrait. J'ai comme le pres-
sentiment de quelque malheur; mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de nous!
— Eh! que pouvez-vous craindre, ma sœur? dit M""^ Godefroi avec fermeté,
pourquoi tremblez-vous devant votre mari? Parce qu'il a été injuste, violent, parce
qu'il vous a méconnue et foulée aux pieds? Mais le moment est venu de prolester
enlin contre la conduite odieuse, inique de cet homme. Pendant seize ans, vous
avez gaxdé le silence, vous avez subi sans vous plaindre tant de douleurs et d'ou-
trages, vous avez plié à deux genoux sous la main qui vous frappait; mais aujour-
d'hui, ma sœur, vous vous relèverez, et, si la force vous manque, je serai là pour
vous soutenir.
— Au nom du ciel ! ne parlez pas ainsi, Adélaïde, s'écria la marquise éperdue ;
vous ne savez pas... vous ne connaissez pas M. de Blanquefort... Non, non, point de
révolte, point de résistance ; pas un seul mot de reproche.
— Eh bien ! c'est moi qui parlerai, je parlerai seule et en mon nom seulement.
— Non, non, vous dis je, interrompit la marquise avec égarement; gardez le si-
lence, quoi qu'il arrive, ma sœur; il y va de ma vie, de celle de mon ûls. Promettez •
moi, jurez-moi de vous contenir, de vous taire?
M'"" Godefroi, saisie d'étonnement et de crainte à l'aspect de cette terreur, de ce
désespoir, promit de garder le silence. La marquise se jeta à genoux devant son
prie-dieu, et attendit. Un moment après, la voiture de M. de Blanquefort entra
dans la cour : — Est il seul? demanda la malheureuse mère à M"'^ Godefroi qui
regardait en bas, cachée derrière les persiennes.
— Il est seul, répondit-elle en revenant vers sa sanir ; allons, Cécile, soyez au
moins calme et résignée.
— Je le suis. Dieu me fait cette grâce, dit la marquise avec l'accent d'une secrète
exaltation, comme si la courte prière qu'elle venait de faire lui eût tout à coup
rendu une sorte de courage et de tranquillité.
Le marquis aborda sa femme et sa belle-sœur avec le même sang-froid, la même
politesse aisée et grave qu'il avait montrée à la première entrevue; il excusa le
comte Armand, qui, engagé pour un dîner d'étiquette, n'avait pu l'accompagner,
et parla ensuite pendant une demi-heure des choses les plus indifférentes. Les deux
femmes ne prenaient à cet entretien que la part indispensable ; elles tâchaient de
paraître calmes, mais il était facile de deviner que la marquise luttait contre une
LE DERISIER OBLAT. Gll
secrète épouvante, et que l'inquiétude ôtait à M™" Godefroi une partie de sa liberté
d'esprit ordinaire. Au milieu de cette conversation languissante, M. de Blanquelort
se tourna vers sa femme et lui dit sans aucun préambule : — Ma visite a aujour-
d'hui un autre motif que le plaisir de rendre mes devoirs à votre sœur; je viens
vous demander si vous persistez à accomplir le vœu que vous avez fait pour votre
second lils.
— Oui, monsieur, répondit la marquise sans hésiter, mais d'une voix mourante.
— En ce cas, j'ai décidé qu'Estève entrerait au noviciat très-prochainement, re-
prit M. de Blanquefort d'un ton bref; il est temps de commencer ses préparatifs
de voyage ; il partira avec madame votre sœur.
M"'« Godefroi regarda son beau-frère avec un geste de doute, de stupéfaction ;
elle était tentée de prendre ses paroles comme une raillerie, tant cette proposition
de mettre elle-même Estève en religion lui semblait étrange. La marquise avait
mieux compris l'intention de son mari, et elle s'écria toute tremblante :
— Vous voulez que cet enfant parte avec ma sœur; et où doit-elle le mener,
monsieur?
— Ne l'avez-vous pas deviné déjà? répondit froidement M. de Blanquefort; dans
la maison dont l'un de mes proches parents, le révérend père Anselme, est prieur,
à l'abbaye de Châalis.
— Si loin de moi. mon Dieu! si loin que je ne le reverrai jamais, murmura la
marquise avec désespoir. Ah ! monsieur, j'avais espéré que vous ne me sépareriez
pas ainsi de lui, qu'il me serait permis de le revoir quelquefois. Le sacrifice que
vous ordonnez est au-dessus de mes forces.
Le marquis la regarda fixement, et dit avec le même calme : — Il dépend de
vous de ne pas l'accomplir. C'est vous qui avez décidé du sort de cet enfant, qui
l'avez voué à Dieu; vous pouvez le lui reprendre; le pape vous relèvera de votre
vœu.
— Ma sœur! s'écria M"''' Godefroi incapable de se contenir plus longtemps; ma
sœur, c'est le parti que vous dictent la raison, la justice, vos sentiments de mère.
Quel scrupule, quelle frayeur insensée peut vous arrêter?
— Oui, madame, dites-le, ajouta le marquis sans détourner de dessus sa femme
ses yeux animés d'une ironie cruelle, d'une fureur contenue; si vous le pouvez,
expliquez les scrupules de votre conscience et les pensées qui vous troublent.
La marquise garda le silence et se cacha le visage dans son mouchoir, comme
pour étouffer ses pleurs. M. de Dlanquefort reprit lentement :
— Vous vous taisez! je n'insiste pas. Je ne m'attribue pas le droit de vous inter-
roger comme un confesseur. Vous ne devez compte qu'à Dieu et au père Damase
de l'état de votre âme. Vous venez de me faire connaître votre résolution, vous
m'avez dit que vous persistiez dans le vœu qui vous fut dicté par la dévotion, la
crainte de Dieu, la pensée du salut éternel. A présent que vous avez vous-même
pour la seconde fois décidé du sort de votre fils, c'est à moi qu'appartient l'exécu-
tion de votre vœu. La maison où Estève doit faire profession est une des plus riches et
des plus anciennes abbayes du royaume. J'ai été déterminé d'ailleurs par des liens de
parenté. L'aïeule du prieur de Chàalis était une Blanquefort. Le i)ère Anselme est
un religieux comme il n'y en a malheureusement plus guère aujourd'hui, zélé,
fervent, sévère dans l'observation de la règle. S'il avait un peu moins de sainteté
et un peu plus d'intrigue, il serait aujourd'hui provincial de son ordre; mais son
ambition se borne à bien gouverner son abbaye. Voilà l'homme sous l'autorité
612 LE DEUMEn OBLA.T.
duquel Estève doit passer sa vie. Vous voyez, madame, que je suis cnlré dans vos
pieuses intentions, et que je m'y suis en tout conformé.
La marquise ne fit aucune objection. Elle s'était soumise, et un sombre accable-
ment avait succédé à la première explosion de sa douleur. M""' Godefroi se taisait
aussi, retenue par sa promesse, mais le cœur animé de sourdes résolutions. L'énergie
naturelle de son caractère lui faisait envisager sans crainte une explication violente
avec le marquis, et considérer avec une amère compassion la faiblesse, les mortelles
angoisses, la morne résignation de sa sœur. Le marquis s'aperçut peut-être de ces
dispositions; mais il n'eut pas l'air de remarquer la contenance indignée de M'"" Go-
defroi et le silence obstiné qu'elle gardait.
— Madame, lui dit-il du ton le plus simple, il me reste à vous faire mes excuses
pour l'embarras que cet enfant va vous causer.
— Point du tout, monsieur, répondit-elle froidement; en venant ici, j'avais espéré
obtenir de vous et de sa mère la permission de l'emmener pour quelques mois à
Paris.
— C'est à merveille; une fois arrivé, vous le garderez quelques jours, si vous
lejugez convenable, ensuite une personne de confiance pourra le conduire à Chàalis.
— Non, non, ce n'est pas ainsi qu'il nous quittera, interrompit M'"" Godefroi
avec un profond sentiment d'amertume; si Estève ne peut échapper à son sort, si,
pour accomplir le vœu de sa mère et votre volonté, il doit aller s'ensevelir dans un
cloître, mon mari, mes enfants et moi, nous le conduirons jusqu'à la porte de
l'abbaye de Cliâalis, nous recevrons ses derniers adieux, et il saura du moins qu'il
laisse derrière lui une famille qui le regrette.
A cette réponse, le marquis se tourna vers sa femme avec un geste violent, et
lui dit : — Sur mon âme! on dirait, à entendre votre sœur, que je force votre
volonté, et que je suis un père dénaturé, le tyran, le fléau de ma famille!
— Oh! monsieur! qui oserait le penser, s'écria la marquise d'une voix tremblante,
qui oserait se plaindre? Ce n'est pas moi, vous le voyez.
En entendant la malheureuse mère d'Estève protester ainsi de sa soumission,
M™*" Godefroi détourna les yeux, et alla s'asseoir à l'écart. Le marquis, après avoir
marché un moment dans le salon, comme pour laisser à sa propre irritation le
temps de se calmer, revint près de sa femme.
— Tout étant ainsi réglé et arrêté, je vais vous quitter, lui dit-il; ce soir, j'an-
noncerai dans le monde que cet enfant voué à Dieu, et que depuis longtemps on
n'appelle plus que l'oblat, est près de ratifier la i)romesse que vous fîtes pour lui.
C'est d'un grand exemple ; mais on connaît votre haute piété, et personne ne s'en
étonnera.
Comme il s'avançait pour prendre aussi congé de M"'<^ Godefroi, elle se leva et
vint à lui. — Monsieur, lui dit-elle, je dois partir dans quatre jours; peut-être ne
pourrez-vous pas revenir ici recevoir mes adieux ; demain, si vous voulez le per-
mettre, j'irai vous les faire à Aix, chez vous, et embrasser une dernière fois mon
neveu le comte Armand.
— Oui, madame, répondit le marquis étonné de cette brusque détermination ;
demain, j'aurai l'honneur de vous recevoir.
II sortit; les deux femmes écoutèrent en silence le bruit de ses pas se perdre dans
l'escalier et la porte se refermer sur lui. Quand la voiture eut roulé bruyamment
hors de la cour, quand il fut décidément parti, M"'^ Godefroi se rapprocha de sa
sœur, et lui dit : — Vous n'avez osé défendre ni votre enfant, ni vous-même; et
LE DEnMER ODLAT. G13
moi, retenue par vos frayeurs, par ma promesse, j'ai gardé le silence, je n'ai pu
venir à voire secours, j'ai laissé faire M. de Blanquefort ; mais, je vous le jure, il
n'accomplira pas sans obstacle ses desseins : demain, je le retrouverai.
— Que voulez-vous faire, grand Dieu? s'écria M""" de Blanquefort en sortant à
ces mots de son anéantissement.
— Je veux aller trouver votre mari, répondit froidement M'"" Godefroi, je veux
lui dire ce que je lui aurais dit aujourd'lmi, si vous ne m'eussiez fermé la bouche.
Soyez tranquille, vous ne serez pas là ; vous et votre flls, vous serez à l'abri de ces
emportements, de ces violences qui vous font trembler pour la vie de tous deux ;
moi, je ne crains rien.
— Mon Dieu! je suis donc perdue! s'écria la marquise hors d'elle-même. Adélaïde,
renoncez k voire résolution, je vous en supplie. Vous ne voulez donc pas me croire
quand je vous dis qu'il y va de ma vie et de l'honneur de notre famille?
— C'est au nom de cet honneur que je parlerai, répliqua M""' Godefroi; c'est
par la crainte du blâme, par le respect humain, par l'orgueil qui est son dieu, que
j'attaquerai cet homme. Vos craintes vous aveuglent : il n'y a pas tant de péril
que vous croyez à lui dire la vérité. Ce gentilhomme si jaloux de son honneur, ce
magistrat intègre a su tromper le monde à force d'hypocrisie, donner à un sordide
et détestable calcul l'apparence d'une tolérance pieuse. En sacriiiant son second
fds, il a l'air de céder à vos intentions, et il satisfait impunément la haine abomi-
nable qu'il porte à son propre sang. Et vous ne voulez pas qu'il tremble quand je
le menacerai de dévoiler de telles iniquités, de dire tout ce que vous avez souffert
depuis seize ans! J'irai le trouver, je le démasquerai, vous dis-je. Courage, nia
sœur! relevez-vous, envisagez votre situation. Qui pouvez-vous craindre? Vous
avez pour vous la vérité, la justice, la loi.
— Non, non, ma sœur, s'écria la marquise en proie à une agitation effrayante;
non : l'apparence vous abuse.
Et, se jetant impétueusement à genoux, elle ajouta : — M. de Blanquefort a été
sévère, inflexible jusqu'à la cruauté, mais il a été juste — il a été juste en chassant
de sa maison l'enfant qui n'est pas le sien !...
Cette déclaration, cet aveu d'une faute qu'elle n'avait pas même soupçonnée,
frappèrent M'"" Godefroi comme un éclair, un coup de foudre; elle vit d'un regard
l'entière vérité et toute l'étendue du malheur de la marquise. Penchée sur cette
femme qui sanglotait à ses pieds, et, pâle, tremblante elle-même de saisissement,
elle la releva et la serra contre son sein. Quand les sanglots qui couvraient sa voix
se furent apaisés, elle lui dit : — Mais votre mari s'est vengé... Celui que vous avez
aimé n'existe plus.
— M. de Blanquefort s'est fait justice de ses propres mains, répondit la marqui.se
avec un calme encore plus effrayant que les transports de douleur qu'elle venait
d'éprouver; oui, il a été tout ensemble le juge et le bourreau... et, quand tout a
été fini, il a traîné sous mes yeux le corps sanglant de celui qu'il venait d'assas-
siner. C'est aujourd'hui le funeste anniversaire de celte mort.
— Ah! malheureuse, malheureu.se! murmura M""' Godefroi.
— Vous voyez, ma sœur, quel a été le châtiment de ma faute, reprit la marquise,
châtiment terrible et qui n'est pas retombé sur moi seule! J'ai offert le reste de
ma vie en expiation, et Dieu, dans sa miséricorde, m'a recueillie. Quand ce pauvre
enfant est venu au monde, je l'ai donné à lui pour le sauver, je l'ai remis entre ses
bras pour qu'il le défendit, car je ne pouvais moi-même le protéger et le défendre.
614 LE DERÎVIER OBLAT.
Que serions-nous devenus, Seigneur, si vous n'aviez eu pitié de ma détresse el
accepté mon repentir?
— Hélas! dit M'"" Godefroi, pourquoi ne vous êtes-vous pas souvenue qu'il y
avait une personne au monde près de laquelle vous pouviez vous réfugier? Pourquoi
n'êtes-vous pas venue me trouver avec votre enfant?
— J'en eus la pensée, ma sœur, mais M. de Blanquefort ne m'aurait pas laissé
vivre en paix près de vous. Sa vengeance n'aurait pas été assouvie si j'eusse trouvé
pour ce malheureux enfant,des protecteurs, une famille. Il le hait comme le témoi-
gnage vivant de ma honte et de son déshonneur, et, n'en doutez point, il se serait
une seconde fois vengé; Estève serait mort de sa main si je ne l'eusse, pour ainsi
dire, retiré de ce monde en le vouant à Dieu.
— Ce vœu a satisfait sa justice, sinon sa vengeance, dit trislement M"'» Godefroi;
en faisant profession, Estève renonce à tout l'héritage de celui dont il est le fils aux
yeux du monde et de la loi; il quitte jusqu'à son nom; Estève de Blanquefort ne
sera plus que le frère Estève. Mais pourquoi le marquis exige-t-il que son sort
s'accomplisse dès à présent? Pourquoi ne le laisse-t-il pas, pendant quelques années
encore, vivre ici près de vous, comme il a si longtemps vécu? Peut-être vos
instances, vos prières, les miennes, obtiendront-elles ce délai.
— Non, non, ma sœur, répondit la marquise ; je comprends les préoccupations
de son esprit : il craint de mourir avant d'avoir assuré l'accomplissement d'une
promessedont notre saint-père le pape peut me relever; il veut qu'Estèvesoit engagé
par des vœux irrévocables avant que mon fds aîné devienne le chef de la famille.
— Il faut se soumettre, dit M'"<= Godefroi, abattue sous le coup de ces fatales
révélations. Maintenant, ma sœur, je n'ai plus de conseils à vous donner; mais
vous trouverez toujours près de moi des consolations, des secours : dans la situa-
lion terrible où vous êtes, que puis-je pour vous, que voulez-vous que je fasse ?
— Rien, plus rien, ma chère Adélaïde, répondit la marquise en baissant la tête
avec un geste de repentir, de profonde humilité; je n'ose même plus vous deman-
der votre amitié; vous avez toujours été une femme sage, une épouse fidèle, et
vous devez mépriser, au fond de voire âme, la malheureuse qui a trahi son devoir.
— Cécile, ma chère Cécile, est-il rien au monde qui puisse vous ôter mon affec-
tion ? s'écria M""*^ Godefroi; ah ! fussiez-vous mille fois plus coupable, fussiez-vous
méprisée, repoussée par tous, votre sœur vous resterait et vous aimerait encore.
Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en fondant en larmes, comme
autrefois à la porte du couvent des bénédictines, lorsqu'elles prononçaient de si
tristes adieux; mais alors une vague espérance était au fond de cette désolation,
une résolution énergique pouvait les sauver, el maintenant, à bout de leur avenir,
elles pleuraient sur des malheurs à jamais irréparables.
— Ma sœur, dit enfin la marquise en réprimant sa douleur el son attendrisse-
ment, soyons calmes; j'ai peu de temps pour tout ce qui me reste à faire. Et
d'abord, c'est à vous que je dois adresser une prière, c'est à vous queje vais deman-
der une promesse. Vous allez emmener cet enfant ; songez, hélas! que le contact du
monde et jusqu'à vos soins pourraient lui être funestes, songez que sa perte el son
salut dépendent de sa foi. Adélaïde, la promesse que j'ose exiger vous paraîtra
bizarre, elle vous blessera peut-être; mais pardonnez aux prévisions, aux frayeurs
d'une mère. Vous n'avez pas nos croyances, ma sœur, vous raisonnez sur les
mystères que nous adorons ; un mol échappé de votre bouche pourrait jeter un
doute dans l'âme d'Eslève, et la remplir de trouble et de regrets; un seul regard
LE UERINIER URL AT. Ol'-')
jeté hors du clollre où il doit passer sa vie pourrait lui laisser quelque l'atal sou-
venir. l*roiiieltez-moi de l'en préserver, promettez-moi que le pauvre oblat ne tra-
versera seulement pas celte Babylone où vous vive/. ; promettez-moi de ne pas lui
donner même l'espérance de vous revoir en le quittant au seuil de l'abbaye de
Châalis...
— Je vous le promets, ma sœur, répondit M"'" Godefroi.
— A présont, laissez-moi seule, ma chère Adélaïde, reprit la marquise; j'ai
besoin de prier Dieu. Dans une heure, vous viendrez me retrouver avec mon (ils
et l'ahbé Girou.
Elle alla s'enfermer dans sa chambre. Rien encore n'avait transpiré dans la
maison. L'abbé était descendu an jardin pour lii-e son bréviaire. Estève, n'ayant
pas Ironvé sa mère au salon, se promenait tristement pendant sa récréation, et
réfléchissait peut-être à cette nouvelle visite du marquis, pendant laquelle il avait
inutilement attendu l'ordre de descendre pour rendre ses devoirs à son père.
Au bout d'une heure, M™" Godefroi entra silencieusement chez la marquise;
Estève la suivait avec l'abbé Girou. M°'<' de Blanquefort était assise devant son
prie-dieu ; une pâleur effrayante couvrait ses traits décomposés comme ceux d'une
mourante; pourtant elle paraissait calme, et l'accent de sa voix, ordinairement
bas et voilé, semblait plus distinct et plus ferme. Elle dit à Estève d'approcher ; il
se mit à genoux près d'elle, sur le prie-dieu. Alors, sans faiblesse, sans émotion
apparente, soutenue par cet immense amour de mère qui lui commandait de ren
fermer toutes ses douleurs, d'étouffer son désespoir pour rendre plus facile le
sacritice de cet enfant, dont l'âme allait frémir à ses premières paroles, elle annonça
à Estève qu'il allait partir avec sa tante, et que très-prochainement il entrerait au
noviciat chez les pères bénédictins de Châalis.
A cette nouvelle, le pauvre enfant baissa la tête tout éperdu, et se prit à pleurer
amèrement. Il y eut un silence. M"" Godefroi se cachait la figure dans son mou-
choir ; l'abbé Girou essuyait en tremblant les grosses larmes qui coulaient sur son
visage vénérable ; la marquise seule paraissait calme, et son regard, attaché sur le
Christ qui surmontait son prie-dieu, avait une expression ineffable de souffrance
contenue et desombre sérénité.
— Mon enfant, dit-elle avec douceur, en réprimant tons les signes d'un atten-
drissement qui aurait augmenté la douleur d'Estève, mon enfant, pourquoi pleurez-
vous ainsi? pourquoi votre cœur se révolte-t-il à la pensée de me quitter? Vous
allez consacrer votre vie à Dieu, auquel je vous ai donné avant votre naissance;
vous allez trouver votre père spirituel, vos frères en religion, toute une famille
unie par la charité, par des liens de paix et d'amour. Peut-être un jour aurai-je le
bonheur de vous revoir dans la sainte maison où vous êtes près d'entrer; mais, si
cette consolation m'était refusée, si je venais à mourir loin de vous, adorez la
volonté suprême, et songez qu'il n'est point de séparation éternelle pour ceux qui
ont vécu dans la pensée du salut; songez que je serai allée vous attendre dans le
ciel, aux pieds de Dieu.
Elle se tut épuisée, à bout de ses forces, mais non de son dévouement, de sa
résignation. D'un signe, elle pria l'abbé d'emmener Estève. car elle pensa qu'il
achèverait plus promptement de se calmer hors de sa présence, et que, revenu de
ce premier mouvement, il pourrait être consolé et persuadé par les exhortations
du vieux prêtre. En effet, le soir même, Estève, quoique profondément triste et
malheureux de quitter sa mère, .songeait sans répulsion et sans effroi à la nouvelle
G16 LE DERMEn OBLAT.
vie qui l'attendait; il était déjà accoutumé à l'idée de revêtir la coule et l'aumussc
des bénédictins de Châalis.
La marquise était restée seule avec sa sœur. Immobile à la même place, et trop
faible pour parler ou faire une lecture, elle semblait prier mentalement. De temps
en temps, M'"« Godefroi prenait un livre posé sur le prie-dieu et lui lisait à haute
voix quelques morceaux de VJmitation. La Babeau pleurait tout bas dans un coin
de la chambre Avant de se retirer, M""^ Godefroi s'agenouilla près du lit de sa
sœur, qui venait de se coucher, et lui dit : — Je donnerais bien des années de ma
vie pour vous sauver toutes ces angoisses; mais je ne puis rien, mon Dieu! Pour-
tant il dépend de moi de retarder cette cruelle séparation. Je devais partir dans
quatre jours ; je resterai plus longtemps, bien plus longtemps, je resterai tant qu'on
ne viendra pas me chercher de Paris.
— Non, ma chère sœur, répondit la marquise d'une voix faible et en serrant la
main de la vieille dame contre son visage livide et froid, non, cette situation ne
peut se prolonger ; on ne peut vivre dans l'attente et la prévision d'une séparation
si douloureuse Mes forces y succomberaient.
Toute la journée du lendemain se passa tranquillement! M"'" de Blanquefort
retint son fils auprès d'elle et lui parla longuement de sa vocation, de ses devoirs,
de son avenir. M"" Godefroi et l'abbé l'écoutaient, touchés jusqu'aux larmes et
frappés de surprise, car il s'était opéré en elle une singulière et merveilleuse
transformation. Cette femme, qui jusqu'alors avait fait consister la religion dans
de minutieuses pratiques de dévotion, dans de cruelles austérités, dans l'étroite
observation d'inutiles devoirs, s'élevait tout à coup aux sublimes hauteurs de la
philosophie chrétienne. Elle trouvait, pour raffermir l'âme de son fils, des pensées,
des paroles, telles que Dieu en inspirait à la pieuse mère de saint Augustin. Estève,
agenouillé près du lit, recueillait ces discours avec une avide et douloureuse at-
tention; mais c'était moins le sens élevé, profond, qui se gravait dans sa mémoire,
que l'accent de la marquise, que cette voix entrecoupée dont les inflexions étaient
si pleines de tendresse et de persuasion.
La fermeté, l'abnégation de M™" de Blanquefort ne se démentirent pas pendant
les tristes jours qui précédèrent le départ d'Estève. L'instinct de sa tendresse
trouva sûrement tous les moyens d'adoucir pour lui cette séparation, qu'elle en-
visageait avec autant d'effroi que le terme de sa propre vie. L'abbé Girou eut
moins de force ; son cœur se brisait à la pensée de quitter cet enfant, objet de si
tristes soins, et il ne pouvait dissimuler sa profonde affliction.
Enfin, le moment fatal arriva. Aux premières clartés d'un beau jour de sep-
tembre, la voiture de M™^ Godefroi roula dans la cour de la Tuzelle. Déjà l'on avait
chargé les bagages; le postillon était en selle, et faisait siffler son fouet; les che-
vaux, impatients, battaient le pavé avec de sauvages hennissements. — M""' Go-
defroi parut sur le perron. — L'abbé la suivait avec Estève.
— Monsieur, dit-elle en lui serrant la main, je vous recommande ma sœur
La marquise s'avança la dernière. Elle ne jeta qu'un regard surla voiture, et, ser-
rant son fils dans ses bras, elle lui dit : — Estève, tous les jours de ta vie, sou-
viens-toi de ta pauvre mère, et prie Dieu pour elle !
A ces mots, elle le remit par un brusque mouvement à M"" Godefroi et rentra
précipitamment. — Une minute après, Estève sanglotait, le front appuyé sur l'é-
paule de sa tante, et le carrosse roulait sur la grande route de Paris.
M"' Charles REYBAUf.
LA MONARCHIE
DES AFGHANS.
Les provinces au delà de i'Indus qui coniposaienl naguère la monarchie des
Afghans ont pris une si grande part d'importance dans la politique anglaise, qu'il
ne sera peut-être pas sans intérêt de jeter un coup d'œil sur les événements qui se
sont accomplis dans cette partie de l'Asie depuis les trente dernières années, et sur
la vie des hommes qui y ont joué les premiers rôles. Nous ne remonterons pas au ,
delà du commencement de ce siècle, car il est déjà peu facile de jeter une certaine
clarté dans l'histoire contemporaine de ces pays perdus et dans le récit des révolu-
lions très-précipitées et très-confuses qui ont amené le démembrement de la mo-
narchie fondée par Ahmed -Shah en 1747. De tous les hommes remarquables qui
ont figuré depuis trente ans dans les annales de l'Afghanistan, il n'y en pas un seul
qui soit mort de mort naturelle. La monarchie elle-même n'a pas vécu quatre-vingts
ans; il y avait des Afghans plus vieux qu'elle, et quand Burnes visita Caboul en
1832, il y vit un homme de cent quatorze ans qui avait vu naître et mourir la
domination des Douranis.
Timour, fils d'Ahmed, mourut, comme nous l'avons dit, en 1793. A sa mort, la
monarchie afghane se composait des principautés de Cachemir, de Peschawer, de
Candahar, de Caboul et de Hérat. Les Douranis avaient en outre un droit de suze-
raineté sur les émirs du Sindy, qui leur payaient tribut. Dans les guerres civiles
qui suivirent la mort de Timour. le Cachemir, le plus riche joyau de la couronne
des Douranis, tomba entre les mains de Runjet-Singh, roi de Lahore; Peschawer
fut érigé en principauté séparée, sous la suzeraineté de Runjet-Singh, qui lui imposa
un tribut; Hérat, Candahar et Caboul furent également démembrés de la monarchie
et formèrent des États indépendants, sous des chefs différents. La principauté de
Hérat était, comme nous l'avons dit, la seule qui fût restée en la possession de
l'ancienne famille royale, avant que les Anglais eussent rétabli sur le trône de
Caboul un des fils de Timour, shah Soudja.
TOflE i. 40
018 LA MO^TARrilIE DES AFGHANS.
Timour laissa quatre fils, tUi moins l'iiistoire n'en connaît pas d'aiilres; ce qui
ne prouve rien, car le chef de Peschawer, (niand lUunes passa par sa cour, avait
eu déjà soixante enfants, et il ne put jamais dire au voyageur ant;lais le nombre
exact de ceux qui vivaient encore. Les descendants connus de Timoiir étaicul
Zehnian, Mahmoud, Eyoub et Soudja. De ces quatre frères, le premier, Zehman-
Shah, détrôné et aveuglé par son frère Mahmoud, est retiré à Loudiana, où il vil
d'une pension du gouvernement anglais. Il est devenu, dit Burnes, extrêmement
dévot, et passe tout son temps à écouter la lecture du Coran. Mahmoud, après
avoir régné quelques années, détrôné par la famille des Barukzis, est mort en 1820,
à Hérat, qu'il a laissé à son fils Kamram. Eyoub, qui lui avait succédé un instant,
s'est réfugié, pendant les guerres civiles, h la cour de Lahore, et a depuis complé-
leincnt disparu de la scène. Nous retrouverons trop souvent le nom du quatrième
fils de Timour, shah Soudja, pour qu'il soit nécessaire de le rappeler ici.
Les Afghans sont constitués féodalemenl, et partagés en tribus qui ressemblent
beaucoup aux anciens clans d'Ecosse. Deux grandes tribus apparaissent au premier
rang dans les guerres civiles de l'Afghanistan, celle des Douranis, et celle des Ba-
rukzis. La famille royale des Sudozis ou des descendants d'Ahmed-Shah est de la
tribu des Douranis; Dost-Mohammed, auquel les Anglais ont enlevé le trône de
Caboul, est de la tribu des Barukzis. Burnes dit que la tribu des Sudozis était peu
nombreuse, et qu'elle ne maintenait sa domination qu'avec l'aide de tribus alliées.
Le chef des Barukzis, Ilaji-Djamal, avait beaucoup contribué à fonder la monarchie
d'Ahmed-Shah. Cette maison puissante était composée d'environ 60,000 familles,
et pouvait mettre sur pied 30,000 cavaliers (1).
L'histoire des Barukzis a des moments héroïques. La révolution dynastique qui
leur livra les débris de la monarchie afghane a des traits frappants de ressemblance
avec des passages de nos propres annales. C'est, dans de moindres proportions,
l'histoire de la chute des Mérovingiens et de l'avènement des Carlovingiens. Les
fils de Timour représentent très-exactement les rois fainéants; ils régnent et ne
gouvernent pas; ils s'endorment dans leur palais et laissent toute l'autorité aux
mains des vizirs Barukzis. Pendant longtemps, les Barukzis « ont fait des rois et
n'ont pas voulu l'être; » ils rappelaient tour à tour de l'exil les princes Sudozis,
les mettaient sur un trône purement allégorique, et les renversaient avec la même
facilité qu'ils les avaient élevés.
L'homme illustre des Barukzis, celui qui fait la plus grande figure dans leur
histoire, c'est Feth-Khan, qui avait embrassé la cause de Mahmoud contre ses trois
frères. Il était petit-fils de Hadji-Djamal, qui avait aidé Ahmed à fonder la monar-
chie des Douranis. Ce fut lui qui battit en 1809 shah Soudja, et renversa du trône
ce prince destiné à de si étranges vicissitudes. La bataille eut lieu dans la plaine
de Simia, près de Gundamuk. Soudja avait une armée dix fois plus nombreuse que
celle de son adversaire, et il se croyait si sûr de la victoire, qu'il avait apporté avec
lui ses joyaux et ses richesses, qui tombèrent au pouvoir du vainqueur. Le roi
détrôné erra pendant longtemps de province en province jusqu'au moment où il
se réfugia chez les Anglais.
Feth-Khan mit Mahmoud sur le trône et régna sous son nom. Il rendit un instant
tout son lustre à la monarchie afghane, reprit Cachemir, qui était resté au pouvoir
du vizir de Soudja, força les émirs du Sindy à payer leur ancien tribut, et repoussa
(1) Burnes, Travcls in lo Bockara, I. Ill, liv. IL
LA MONARCUIK UES ArGUAINS. 010
les attaques des Persans contre Hcrat. Le vizir, véritable wiaûr ilu palais, dirigeait
toutes les affaires du royaume pendant que Mahmoud passait sa vie dans son liareni.
("était bien le temps,
C('t heureux lcrii[)s
Où les rois s'huiior;iieiU rlu nom de fainéants,
Ijaissaicnl leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d"iin comte;
Aucim soin n'approeliait de leur paisible cour,
On reposait la nuit, on dormait tout le jour;
Seulement au piinlemps, quand Flore dans les pi.iines
Faisait taire des venis les bruyantes haleines,
Quatre breuls attelés, d'un pas tianqinlle et leiil.
Promenaient dans Caboul le monarqu(> indolent.
Le chef puissant des Barukzis avait dix-huit frères, tous dévoués, tous énergique-
rnent trempés. Dost-Mohammed, qui fut depuis roi de Caboul, était de cette vail-
lante légion. Quand le vizir eut, en 1811, une entrevue avec Runjet-Singh, il y
parut avec ses dix-huit frères. Quelques-uns d'entre eux lui conseillaient fortement
de massacrer le roi de Lahore pendant la conférence: mais Felh-Khan avait alors
besoin des Seiks pour reconquérir Cachemir, et il s'opposa à ce projet désespéré.
Exerçant véritablement la souveraineté, il partagea entre ses frères les gouverne-
ments des provinces, et la famille des Barukzis se trouvo ainsi la maîtresse des
destinées de l'Afghanistan.
Ce fut alors que le fils de Mahmoud, Kamram, résolut de délivrer sou père de
la tutelle de son trop puissant vassal. Il fit saisir FethKhan et lui fit crever les
yeux. Aussitôt les dit-huit frères Barukzis levèrent l'étendard de la révolte.
« La tragédie qui termina la vie de Feth-Ali Barukzi, dit Burnes, est peut-être
sans égale dans les temps modernes. Aveugle et enchaîné, il fui amené à la cour de
Mahmoud. Le roi lui reprocha ses crimes et lui enjoignit d'user de son ascendant,
pour faire rentrer ses frères dans le devoir. Feth-Khan répondit avec calme et cou-
rage qu'il n'était plus qu'un pauvre aveugle et ne se mêlait plus des affaires d'État.
Mahmoud, irrité, donna le signal de sa mort, et cet infortuné fut impitoyablement
coupé en morceaux par les nobles de la cour : ils finirent par lui abattre la tête.
Feth-Khan endura ce tourment affreux sans pousser un soupir; il tendait ses mem-
bres à ces monstres altérés de sang, et il montra la même indifférence tranquille,
le même mépris, la même insouciance pour sa propre vie, qu'il avait si souvent té-
moignés pour la vie des autres. Les restes sanglants de ce malheureux furent réunis
dans une toile et envoyés à Ghizni. où ils reçurent la sépulture (1). »
Cet acte sanguinaire, qui rappelle l'assassinat du duc de Guise, fut commis
en 1818. Mahmoud n'osa pas même attendre la vengeance des Barukzis; il s'enfuit
précipitamment à Héral. Il conserva le titre de roi, mais il devint le vassal de la
Perse, et il mourut en 1829, laissant la principauté de Hérat à son fils Kamram,
qui la possède encore aujourd'hui.
Le gouverneur du Cachemir, Mohammed Azim-Khan, se trouva l'aîné et devint
le chef des Barukzis, mais il ne voulut point, ou n'osa point, prendre la couronne.
Il paraît que la race royale conservait encore un certain prestige. Le capitaine
(1) Travels irtto Bockara, I. III, liv. I
C20 LA MONARCHIE DES AFGHANS.
Wade, résideiU anglais de Loudiana, écrivait quelques années plus tard au gou-
vernemcnl de l'Inde : a L'esprit de clan est très-fort dans le Caboul, et la famille
Sudozie a gardé une part considérable dans les affections de la tribu des Douranis,
que les Barukzis n'ont pu parvenir à se concilier. » On doit croire que ces obser-
vations étaient justes, puisque Mohammed Azim, maître de la monarchie, prit le
parti de rappeler Soudja de son exil et de lui offrir le trône. Soudja se hâta d'ac-
courir à Peschawer, mais ce bizarre monarque n'avait pu, dans toutes les vicissi
tudes de sa vie, perdre la passion de l'étiquette. Il offensa grièvement un Barukzi
qui avait eu l'indiscrétion de se servir devant lui d'un palanquin, et souleva de
nouveau toule la famille avant d'avoir repris possession de son trône.
Alors un autre fils de Timour, Eyoub, se rendit au camp des Barukzis et sollicita
humblement la couronne qui venait d'être offerte à son frère. Mohammed Azim
régna sous son nom comme Felh-Khan avait régné sous le nom de Mahmoud. Mais,
pendant ces troubles civils, le « lion du Pundjab, » Runjet-Singh, s'était jeté sur
le Cachemir. En 1822, il traversa l'Indus et vint livrer à Nouchéro une bataille
sanglante qui assura pour toujours sa domination sur la rive orientale de l'Indus
et sur Peschawer, qui depuis cette époque lui paya un tribal. C'était non-seulement
une guerre de territoire, mais aussi une guerre de religion. On sait que les Seiks
formaient une secte fondée, vers le milieu du xv*" siècle, sur des dogmes réformés
du brahmanisme. Les Afghans, de leur côté, étaient de la religion musulmane, et
ils combattaient les Seiks au nom de leur prophète comme au nom de leur indé-
pendance
Azim-Khan et ses frères n'avaient pu prendre part au combat. La rivière de Ca-
boul les séparait du champ de l)ataille, et ils assistèrent sans coup férir à la défaite
de la moitié de leur armée. L'aîné des Barukzis en mourut de chagrin, et sa mort
rouipit le lien qui avait fait jusqu'alors la force de sa famille. Ceux des dix-neuf
frères qui vivaient encore se firent des guerres sanglantes; ils s'emparèrent du
fils de Mohammed Azim, et forcèrent sa mère de leur livrer ses trésors en la me-
naçant de la faire sauter à la bouche d'un canon. L'un d'eux se déclara indépen-
dant à Candahar, un autre à Peschawer, Dost Mohammed à Caboul. Eyoub se sauva
à Lahore, et la monarchie douranie disparut au milieu de cette tempête.
Les Barukzis, en se divisant, emportèrent chacun un lambeau du royaume de.s
Afghans. Sultan Mohammed devint chef de Peschawer, sous la protection du roi
de Lahore. Burnes le visita dans sa ville en 1852 (1). « Ce chef, dit-il, n'est point
un Afghan illettré, tel que je le supposais; c'est un homme de bonne compagnie,
liien élevé et instruit, dont les manières affables ont produit sur mon esprit une
impression durable. » " Le chef de Peschawer, dit il ailleurs, et sa famille
vivent au jour le jour, comme font les Afghans; il est généreux de ce qu'il possède,
et n'a point de trésor. On m'a assuré que sans cette libéralité, qui ressemble à de
la prodigalité, les chefs ne pourraient se maintenir au pouvoir; celui de Pe-schawer
a rallié autour de lui quelques-uns des capitaines Douranis qui ont part à sa ma-
gnificence. »
La faiblesse du chef de Peschawer le mettait à la discrétion du roi de Lahore,
dont il était tout à fait le vassal. Si Rundjet-Singh n'occupait pas cette province,
c'est qu'il n'aurait pu le faire sans y entretenir une garnison de musulmans. Dost-
Mohammed, khan de Caboul, avait toujours eu le projet d'enlever cette ancienne
(1) Travels, t. H, cm.
LA MorvAncniE des afghans. 6iîl
possession des Afghans à la suzeraineté des infidèles, et son grand grief contre les
Anglais, celui qui le jeta dans les bras de la Russie, c'est que le gouvernement de
l'Inde protégeait son allié de Laliore contre toutes ses tentatives.
Un autre Barukzi, Kirdil-Kliau, s'était déclaré indépendant ;i (jandaliar, et, en
mourant, avait laissé cette principauté à son fds, Cohandil-Khan. Le chef de Can-
dahar, comme celui de Peschawer, était l'ennemi du chef de Caboul, mais tous
trois étaient prêts à s'unir contre le chef de Héral,Kamram,seul descendant régnant
des Sudozis, de même que contre toute invasion étrangère. Dost-Mohammed ret^^ut
un jour de son frère de Candahar l'avis qu'un ambassadeur persan était venu le
menacer. Le chef de Caboul lui répondit : •> Quand les Perses s'avanceront, mande-
le-moi; et de même que je suis aujourd'hui ton ennemi, je serai alors ton ami. »
Quand l'armée anglaise envahit l'Afghanistan eu 1859, les frères ennemis se ré
concilièrent et tombèrent ensemble.
Ils se réunirent aussi contre shah Soudja. Toutes les inimitiés de famille dis-
paraissaient quand il fallait combattre l'ennemi de la tribu. Le roi de Lahore lan-
çait de temps en temps les Sudozis contre les Barukzis. En 1833, l'aventureux
Soudja fil une nouvelle tentative pour reconquérir son royaume, avec ses propres
ressources et avec le secours des Seiks, car, à cette époque, les Anglais ne voulaient
|)as se mêler de ses affaires. Il parvint à lever une assez forte armée, partit de
Loudiana au mois de janvier, passa l'Indus au mois de mai, et prit possession de
Chikarpour, qui était aux émirs du Sindy. Il marcha ensuite sur Candahar, battit
l'armée des Barukzis et mit le siège devant la ville royale. Dost-Mohammed désespé-
rait tellement de la partie, qu'il offrit aux Anglais de reconnaître leur suzeraineté,
mais le gouvernement de l'Inde lui refusa toute intervention, comme il l'avait déjà
refusée à Soudja (1). On dit que le Barukzi délibéra un instant s'il ne se soumet-
trait pas à son ancien souverain, mais il craignit sa vengeance, et se détermina à
tenter jusqu'au bout la fortune des armes. Il réunit tous ses frères, marcha avec
eux sur l'armée de Soudja, et, le 29 juin 1854, défit complètement le Sudozzi, qui
s'enfuit de nouveau sans couronne et sans armée jusqu'à Loudiana.
Après cette victoire inespérée, le Dost resta en paisible possession de Caboul.
Jusqu'alors il ne s'était maintenu qu'à force de politique, et même en s'appuyanl
sur des éléments étrangers à la nationalité afghane. Depuis la conquête de Nadir,
il s'était établi, dans Caboul et aux environs, une colonie de Persans, appelés aussi
Kouzilbashis, qui exerçaient une influence puissante dans les affaires de l'Afgha-
nistan. Burnes, dans la relation de son grand voyage, porte leur nombre à douze
mille familles, mais des relations plus récentes ne l'évaluent qu'à quatre mille. Ils
habitaient un quartier séparé dans Caboul, et l'esprit de corps qui les unissait les
rendait très-influents dans les nombreuses révolutions du pays. Dost-Mohammed
était un Barukzi, mais sa mère était persane; il tenait donc aux deux nations, et
jiendant longtemps il avait employé toutes les ressources de sa politique à se con-
cilier la colonie des Persans. Il savait leur langue et protégeait leurs privilèges; et
dans les commencements de sa fortune, il dut son trône à l'appui d'un des plus
vieux chefs persans, Mohammed-Khan-Byat. Cependant il y avait un obstacle à la
politique à double tranchant de l'astucieux Barukzi, et cet obstacle était dans la di-
versité des croyances religieuses. Les Persans sont s/iii^c.'?, les Afghans sont sî<«;n'<es.
On sait que Mahomet ne laissa qu'une fille, Falinie, qui épousa son premier disciple
(l) Parliamenlarij papers. Correspondencc relative to Afghanistan. C. Wade's Leltci.
622 LA MONARCHIE «ES AFGHANS.
Ali. Après la moil du proplièle, les chefs arabes lui donnèrent pour successeur
Aboubekre, qui prit le titre de calife. Ali protesta contre celte élection, et quand,
en 65.^, il devint quatrième calife, les musulmans se divisèrent en deux sectes. Les
shiites sont ceux qui regardent Ali comme le successeur immédiat du prophète, et
les trois premiers califes comme des usurpateurs; les sunnites sont ceux qui re-
connaissent l'ordre de succession historique. Après sa victoire sur Soudja, Dost-
Mohammet se crut assez fort pour se passer des Persans, dont l'influence excitait la
jalousie des Afghans. Il prit le titre d'émir qui a, dit-on, une signification religieuse
sunnite, et s'aliéna toute la colonie persane. Les shiites, alarmés, se rassemblèrent
dans Caboul et se fortifièrent dans leur quartier. Toutefois ils ne prirent pas les
armes et ils sont restés depuis lors sur la défensive. Burnes, dans sa dernière mis-
.sion, écrivait au gouvernement de l'Inde : « Bien que leur influence militaire (des
Persans) soit considérablement diminuée, cependant leur puissance s'est accrue d'un
autre côté, car tous les hommes d'un certain rang ontdes Persans pour secrétaires,
et toutes les correspondances, domestiques ou étrangères, sont entre leurs mains,
ce qui les rend très-dangereux (1). » Kamran, sultan de Hérat, n'avait pu s'affran-
chir de cette domination incommode qu'en chassant de sa principauté tous les
shiites de race persane.
Burnes, après avoir été à Londres porter les fruits de son grand voyage à travers
l'Asie, était revenu dans l'Inde à la fin de 1833. Il fut immédiatement remis en
activité et envoyé dans le Sindy. « Je suis destiné, écrivait-il, à vivre toute ma vie
en vagabond ; mais cela est de mon goût, et je suis tout dispos (2). » Le gouver-
nement de l'Inde lui confia bientôt une mission plus importante dans le Caboul,
auprès de bost-Mohammed. Il prit avec lui le lieutenant Wood, qui a publié une
relation de son voyage (3), deux autres Anglais et deux étudiants parsis. Ils quittè-
rent Bombay le 28 novembre 1856.
Il paraît que l'objet de la mission était d'abord purement commercial ; le gou-
vernement de l'Inde ne songeait alors à aucune intervention militaire. Burnes de-
vait prendre par le Punjab et le Cachemir pour gagner Lahore, faire, s'il était pos-
sible, un traité de commerce avec le Dost, négocier des arrangements semblables
avec les chefs de Candahar et ceux des provinces occidentales, chercher à ouvrir un
débouché commercial jusqu'à la mer par le Belouchistan et Khelat, et revenir par
le Sindy. Mais à peine avait-il gagné le bas Sindy, que des événements inattendus
changèrent la nature de sa mission. Unearméepersanes'avançait sur Hérat et éveil-
lait les inquiétudes du gouvernement de l'Inde, pendant que sur une autre frontière
du Caboul il se passait un autre drame qui devait avoir les plus grandes conséquences.
Dosl-Mohammed, comme nous l'avons dit, ne cherchait que l'occasion de re-
prendre Peschawer aux Seiks. En 1837, Runjet-Sing commit l'imprudence de rap-
peler son armée de la frontière pour célébrer plus splendidement à Lahore les noces
de son petit-fils Nihal-Sing. Le Barukzi, qui couvait depuis longtemps sa proie, ne
perdit pas de temps; il rassembla trente mille Afghans, et le 1" mai tomba à
l'improvistesur les Seiks. Sept mille hommes restèrent sur le champ de bataille
de Jumrood.
(1) Parliamentary papers, lettre du -4 octobre 1857.
(2) Les journaux de l'Inde ont publié sur Alexandre Burnes un mémoire qui est attribué
à son frère, le docteur Burnes.
(3) L. Wood's Journeij to the Oxus.
LA MUNARCIIIE UKS AFOIIAINS. (Jl^ô
(;e qui lail le péril |>oniiaiieiil de la |iiiissance anglaise ciaiis l'Inile, c'esl que
loiiles les querelles des peuples liuiilrophes réagissent sur elle, et (ju'elle doil tou-
jours se tenir prêle à intervenir. Coniiiie l'anuonija le gouveineur-yénéral (lan.s sa
proclamation datée de Sinila, l'invasion îles Afghans pouvait rallumer la guerre
dans les pays où les Anglais eliercliaient alors à nouer des relations commerciales.
Il résolut donc d'interposer sa médiation entre Runjet-Singli et Dosl-Moliammed.
Burnes fut chargé de celte tâche. Il s'engagea dans le Caboul sans autre escorte
que des indigènes, et la mission entra dans la capitale, le 20 septembre, avec une
garde d'honneur commandée par Akbar-Khan, le fils favori du Dost. C'est ce même
Akbar-lvhan que nous avons retrouvé à la tête de l'insurrection de Caboul; c'est
lui qui a tiré un coup de pistolet dans la poitrine de l'envoyé anglais, sir William
Mac-.Naghten. Le malheureux Burnes ne se doutait pas qu'il donnait la main au
futur vengeur des Barukzis.
L'envoyé anglais se rencontra à Caboul avec l'envoyé russe Vicovvich. Nous
avons raconté précédemment leurs mutuels elforts. Il est certain que Uost-Mo-
haumied hésita longtemps. Il disait à Burnes : « Au lieu de recommencer la guerre,
je serais heureux que le gouvernement britannique voulût me conseiller; je m'en-
gagerais en retour à seconder ses vues commerciales et politiques.')
La politique des Barukzis était d'ailleurs de ilalter tour à tour les esi)érances des
deux agents afin de tirer d'eux les meilleures conditions. Le chef de Candahar
écrivait à son frère de Caboul, dans le post-scrlptam, dit on, d'une de ses lettres :
« Quand le Russe viendra à Caboul, montre-lui du respect; cela mettra Burnes en
émoi (it tvill rouse the Diind of Burnes) 8a présence engagera Burnes à parler
clair et à aller vite en besogne. » On sait déjà comment le Russe resta le maître de
la place. Ce ne fut pas sans que Burnes eût tenté des efforts réitérés sur son gou-
vernement pour le déterminer à protéger le Barukzi. Il s'éleva à ce moment une
lutte pleine d'intérêt entre les divers oCBciers anglais qui se partageaient l'inlluence
à la cour de l'Inde. M. Mac-Naghten, secrétaire du gouverneur-général, et le capi-
taine Wade, résident de Loudiana, protégeaient le Sudozi Soudja, pendant que
Burnes, de son côté, prêchait pour son saint Barukzi.
Burnes n'avait qu'une fort médiocre estime pour Soudja. « Ses manières, disait-
il, son ton, annoncent un homme extrêmement poli; quant à son jugement, il est
à peu près nul. La dynastie des Sudozis a passé, disait- il ailleurs ; elle ne pourra se
rétablir qu'à l'aide de l'étranger... Il est plus difficile de faire revivre que d'élever
une dynastie. Si l'Afghanistan est encore destiné à devenir une monarchie, il faut
chercher une autre maison que celle des Sudozis pour la rétablir, et, suivant toutes
les probabilités, ce sera celle des Barukzis (1). «
Nous avons déjà parlé plusieurs fois des aventures de shah Soudja. Ce qui semble
dominer dans le caractère de ce prince si souvent nomade, c'est une certaine
indifférence philosophique et une persévérance qui donneraient de son courage
meilleure opinion que Burnes n'avait de son jugement. Nous l'avons vu s'y
reprendre à quatre ou cinq fois pour reconquérir son royaume, le reperdre, et
recommencer encore. Après chacune de ces guerres de prétendant, il s'en retour-
nait à Loudiana chez les Anglais, et écrivait paisiblement ses mémoires qui ont été
publiés, mais qui ne sont guère autre chose qu'un journal sans aucune espèce de
critique.
(I) Travels, t. III, liv. H, c. v.
0^4 l'A MONAnCIIIE DES AFGHANS.
Un des malheurs de Soudja fut d'avoir en sa possession le Koh-i-Nour, diamant
célèbre dans les fastes de l'Asie; il fut exposé à des persécutions inouïes à cause de
ce joyau précieux. Quand il était prisonnier d'un de ses vizirs à Attock, la lancette
fut souvent approchée de ses yeux, et un jour son gardien l'entraîna, les mains
liées, au milieu de l'Indus, en le menaçant de la mort. En sortant de prison, il
tomba entre les mains du roi de Lahore, qui le mit aussi à la question pour se faire
livrer le diamant. Il paraît qu'il le passa alors entre les mains d'une de ses femmes,
OuafTadar Begoum, qui était d'un grand courage et défendit obstinément le secret
du Koh-i-Nour. Elle menaça un jour Runjet-Singh de broyer le diamant dans un
mortier, de le faire avaler par les femmes de sa suite, et d'en avaler sa part. Ce ne
fut que la faim qui put forcer Soudja à livrer ce dangereux diamant, qui resta
entre les mains de Runjet. La manière dont la Begoum tira Soudja des mains
rapaces du roi de Labore est très-romanesque. Elle était à Loudiana, et disposa
des relais sur toute la route. Soudja, de son côté, loua toutes les maisons contiguës à
celle où il était surveillé, et lui et ses gens s'ouvrirent une issue en perçant sept
murs. Au milieu de la nuit, Soudja descendit dans la rue, vêtu comme un habitant
du Pundjab, et, ne pouvant sortir par les portes de la ville qui étaient closes, il
passa en rampant par un égout, avec deux domestiques, et parvint ainsi à
s'échapper.
Il paraît que ses nombreuses infortunes ne l'ont jamais corrigé. Après que les
Anglais l'eurent rétabli sur son trône en 1859, il recommença le cours de ses
extravagances. Il indisposa la population en entretenant une nombreuse garde du
corps, composée d'étrangers qui couraient devant lui en tenant le peuple à distance
avec leurs fusils ; il avait aussi amené de Loudiana une troupe de favoris qui
levaient tribut sur tout le monde. Mais ce qui offensa surtout les Afghans, et ce
qui sans doute contribua beaucoup à amener l'insurrection, c'est que le shah avait
a sa solde une garde de Seiks dans le costume de leur pays, ce qui était un san-
glant outrage et un intolérable scandale pour les mahométans (1).
Bien différent, au dire de Burnes, était le Barukzi. b La renommée de Dost-
Mohammed, disait en 1852 l'officier anglais, retentitaux oreilles du voyageur long-
temps avant qu'il entre dans les possessions de ce chef; aucun ne mérite mieux la
réputation qu'il a acquise. L'attention qu'il donne aux affaires est infatigable ;
chaque jour il assiste au tribunal avec le cadi et les mollahs pour prononcer sur
toutes les causes... Il a donné de très-grands encouragements au commerce, et le
marchand peut voyager sans escorte d'une frontière à l'autre, chose inouïe du
temps des rois d'Afghanistan... Sa justice fournil un sujet continuel de louanges
à tout le monde... On est frappé de l'intelligence, des connaissances et de la curio-
sité qu'il montre, ainsi que de ses manières aisées et de son ton excellent. Il est
indubitablement le chef le plus puissant de l'Afghanistan, et pourra encore, par
son habileté, s'élever à un plus haut rang dans son pays natal (2). b
Le Dost semblait, en effet, montrer une ardeur extraordinaire pour s'instruire.
Il questionna beaucoup son hôte anglais sur la situation et la politique des diffé-
rents États de l'Europe, et sur les rapports qui existaient entre eux. L'écho des
canons de l'empire et le grand nom de Napoléon étaient parvenus jusque dans ces
contrées reculées ; le chef de Caboul avait entendu parler de l'empereur. Burnes
(1) Mémoire sur Alex. Burnes.
(2) Travels, t. III, liv. II, a. ii.
LA. MONAUCHIE DES AFGHA!SS. G^2Yt
dit qu'il voiilul savoir si les Anglais avaient quelques projets sur Caboul, et qu'il
refusa de croire que leur inlenliou fût d'épargner son pays. L'Anglais revint très-
frappé de ce qu'il avait vu. « Le chef de Caboul, disait-il, peut établir sa domina-
tion sur tout le pays après la mort de Runjet-Singh. Il est favorablement disposé
pour les Anglais, comme le sont, du reste, presque tous les chefs afghans. Il ne
faudrait pas beaucoup d'argent pour nous concilier ce chef, qui est en possession
de la plus importante position de l'Asie, en ce qui concerne la sûreté de l'Inde
anglaise. Si les circonstances nous avaient donné un allié dans le Caboul au lieu
de la Perse, nous aurions un ami plus sftr et plus proche que celui que nous pou-
vons nous vanter d'avoir dans cet autre pays. •>
Cependant, les jugements de Bûmes étaient contredits par d'autres. Le capitaine
Wade prétendait que le Caboul était le pays des Afghans le plus fréquemment livré
aux factions et aux révolutions, que la puissance de Dost-Mohammed n'était rien
moins que solide, que. i même après son grand succès contre les Seiks, qui lui
avaient gagné de la popularité, l'arrivée de la mission anglaise l'avait seule sauvé
de la ligue formée par ses frères avec ses propres sujets, et que son désir de con-
clure une alliance étrangère venait surtout de sa crainte des ennemis intérieurs (1). »
Burnes écrivait de Caboul au gouvernement de l'Inde, le 2i septembre 1837 (2) :
« D'après ce que j'ai vu et entendu, j'ai de bonnes raisons de croire que Dost-
Mohammed ne mettra pas en avant des propositions extravagantes, et qu'il agira
de manière à ce que le gouvernement anglais puisse lui montrer de l'intérêt, et en
même temps conserver toutes ses bonnes relations avec le chef des Seiks. »
Mais le capitaine Wade, de son côté, écrivait de Loudiana (3) : a Mes propres
sources d'information, dont l'exactitude a été confirmée à plusieurs reprises par
les indigènes comme par les Européens qui ont visité Caboul, me permettent d'as-
surer que l'autorité de l'émir n'est rien moins que populaire parmi ses sujets; la
plus grande partie de ses troupes n'a ni obéissance ni affection pour lui. ^ Disant
ensuite que les Barukzis n'avaient pas encore pu se concilier la population, il
ajoutait : u Je soumets mon opinion en toute déférence au jugement de sa sei-
gneurie, mais il me semble que l'on ferait beaucoup moins de violence aux préjugés
de ce peuple, et à la sécurité de nos relations avec les autres puissances, en faci-
litant la restauration de shah Soudja, qu'en forçant les Afghans à se soumettre à la
souveraineté de l'émir, ce qui non-seulement serait fort difficile en soi, mais, en
nécessitant la médiation du gouvernement britannique, exigerait des secours que
nous ne pouvons donner aux possesseurs actuels de l'.^fghanistan, ou plutôt au
chef de Caboul, sans faire naître de nouveaux éléments de discorde qui mettraient
la paix bien plus en danger que ne peut faire le maintien de la souveraineté des
.\fghans dans la famille Sudozie. J'ajouterai que les Barukzis, au lieu de former
soixante mille familles, comme l'a dit le capitaine Burnes, n'en forment pas plus
de six mille; que le reste des Douranis verrait avec indignation le gouvernement
britannique chercher à leur imposer le joug des Barukzis, et que cet acte tendrait
a faire grand tort au nom du gouvernement britannique, chez un peuple jaloux de
son indépendance, et qui attache encore un grand prix à la conservation des dignités
héréditaires et des anciennes institutions. »
(1) Parliamentarij puper.i, lelter 1 jaiuiaiy 1858.
(2) Parliamentarij papers.
(3) Ihid.'
626 LA MONARCHIE DES AFGHANS.
Le gouvcrneur-généra! de l'Inde était dans le plus grand embarras. Rejeté tour
à tour du Caboul à Loudiana, et de Dost-Mohammed à shah Soudja, allernativeuient
converti par le capitaine Burnes et par le capitaine Wade, il ne savait auquel
entendre. Rien de plus curieux que cette concurrence des deux prétendants, que
cette lutte des deux officiers anglais dont chacun présentait son candidat, détaillant
toutes ses qualités, et disant : « Prenez mon... prince. » Il paraît que lord Auckland
hésita longtemps; ses résolutions changeaient d'heure en heure, et il penchait tour
à tour pour la paix et pour la guerre. On sait comment se termina cette lutte
d'influences rivales dans les conseils de l'Inde ; Burnes fut rappelé de Caboul, un
traité fut conclu entre le gouvernement de l'Inde, Runjet-Singh et shah Soudja, et
lord Auckland publia, le l" octobre 1858, son célèbre manifeste contre le chef de
Caboul (1)
On peut voir, dans cette proclamation, comment le gouvernement de l'Inde se
défendait de tout projet de conquête territoriale. Il ne passait par l'Afghanistan
que pour arriver à Hérat, qu'une armée persanne assiégeait alors sous la direction
d'officiers russes. « Les assiégés, disait lord Auckland, se sont conduits avec un
courage digne de la justice de leur cause, et le gouverneur-général conserve encore
l'espoir que leur héroïsme leur donnera le moyen de se défendve jusqu'à ce qu'ils
reçoivent des secours de l'Inde britannique, j Le gouverneur-général déclarait aussi
de la manière la plus formelle que dès que le shah Soudja serait rétabli sur son
trône, les forces anglaises se retireraient et rentreraient dans les possessions britan-
niques. « Par suite de ces mesures, disait-il, on peut s'attendre que la liberté et la
prospérité du commerce seront encouragées, que le nom et la juste influence du
gouvernement britannique prendront chez les nations de l'Asie centrale la place
qui leur appartient, que la tranquillité sera établie sur la frontière la plus impor-
tante de l'Inde, et qu'une barrière solide sera élevée contre les intrigues et les
envahissements étrangers. »
La fatale campagne au delà de l'Indus suivit cette proclamation. Les avertisse-
ments ne manquèrent pas aux Anglais. Quand Burnes fut envoyé pour négocier un
traité avec le khan de Khélat, ce chef lui dit qu'il savait bien que les armées an-
glaises pouvaient entrer dans l'Afghanistan, mais, ajouta -t -il, comment en sortiront-
elles?
II y a peu de jours encore un membre radical de la chambre des communes
déclarait que, pour sa part, il ne consentirait pas à ce qu'un seul schelling de la
taxe anglaise fût employé à la guerre de r.\fghanistan, parce que les Afghans com-
battaient pour leur indépendance. Sir Robert Peel lui répondit : ^ Quand la ques-
tion de la campagne de Caboul fut discutée dans le parlement, j'exprimai toutes les
craintes que j'éprouvais alors sur la prudence de cette expédition, et je rendis en
cette occasion un léger, quoique bien juste hommage, au brave et éminent officier
qui vient d'être sacrifié dans l'Asie, Alexandre Burnes. Je citai alors son opinion,
qui était que toute tentative pour rétablir le shah Soudja sur le trône qu'il avait
perdu était à ses yeux destinée à un échec certain. Je déclarai moi-même que vou-
loir rétablir le shah Soudja sur le trône des Afghans, c'était absolument comme
si nous avions voulu rétablir Charles X sur le trône de France. »
Celte entreprise était donc condamnée par les hommes les plus expérimentés
(1) La Revue a donné le manifeste de lord AuiKland dans sa livraison de janvier 1840,
.sur VÈtat actuel des Indes anglaises.
LA MUNARCUIi: Ui:S AFGHANS. 627
lie la liraïKle Bretagne. Toutefois, remarquons bien que, si l'Angleterre a commis
une grande faute en 1858, celte faute a été non pas, comme on pourrait le croire,
de conquérir l'Afghanistan, mais de lui imposer un souverain tombé dans le mépris
public. L'Angleterre n'était pas libre de ne pas faire celte nouvelle conquête. Dans
l'Asie, elle ne peut avoir que des amis et des ennemis : toute puissance neutre est
pour elle une puissance ennemie. Lord Auckland écrivait au gouverneur de la
métropole (1*2 mai 1858), en parlant du Dost : « Quoiqu'il ne donne point prise à
des mesures directes dbostilité, cependant il doit être considéré comme un homme
de sentiments plus qu'équivoques, occupant une position où il est de la plus
grande importance pour la tranquillité de nos territoires que nous ayons des amis
assurés. »
On parle beaucoup de l'ambition anglaise et des envahissemenis de l'Angle-
terre dans le monde entier. Pour notre pari, ce qui nous frappe le plus dans l'his-
toire de la domination britannique aux Indes, ce n'est pas tant le progrès constant,
l'expansion illimitée de cetle domination, que la résistance instinctive de l'An-
gleterre à son propre développement, et la lutte inutile qu'elle engage avec
elle-même pour se contenir dans des limites qu'il ne dépend pas de sa volonté de
poser. En 1 795, le parlement déclare solennellement que « tout projet de conquête
et d'extension de territoire dans l'Inde est contraire au désir, à l'honneur et à la
politique de la nation (1). « Quand, en 1854, shah Soudja tente de reprendre son
royaume, et demande des secours au gouvernement de l'Inde, lord William Ben-
tinck lui répond : « Je crois de mon devoir de vous déclarer formellement que le
gouvernement britannique s'abstient religieusement d'intervenir dans les affaires
de ses voisins, quand il peut éviter de le faire. Votre majesté est naturellement
maîtresse de ses actions; mais lui donner des secours pour l'expédilion qu'elle a
entreprise serait incompatible avec la neutralité qui est la règle de conduite du
gouvernement britannique. » Dost-Mohammed propose de reconnaître la suze-
raineté de l'Angleterre, le gouvernement de l'Inde refuse ; les émirs du Sindy
offrent de recevoir un résident anglais au prix de la protection de l'Angleterre, le
gouvernement de l'Inde refuse encore. A la fin de 1857, une année seulement
avant l'expédition, la cour des directeurs, à Londres, écrit au gouverneur de
l'Inde : « Quant à ce qui concerne les États à l'ouest de l'Indus, vous avez unifor-
mément suivi la marche convenable, qui est de n'avoir aucune liaison politique
avec aucun Étal ou aucun parti dans ces contrées, et de ne prendre aucune part
dans leurs querelles, mais de maintenir autant que possible des relations amicales
avec tous. »
En 1809, M. Elphinstone avait conclu un traité avec le shah Soudja, alors
régnant, et les deux puissances contractantes convenaient « qu'elles n'intervien-
draient en aucune façon dans les affaires de leurs possessions respectives. » Mais
si l'Angleterre n'intervient pas, c'est à condition que personne n'interviendra. Or,
fjcu à peu la Russie s'avance à pas lents et silencieux, elle apparaît toutes les fois
que l'Angleterre s'efface, elle offre cette médiation que le gouvernement de l'Inde
l'efuse. et c'est alors que pour éloigner l'influence russe de .sa frontière, l'Angle-
terre se résigne, après une longue résistance, à intervenir. Ce n'est plus la neutra-
lité qui est écrite dans le traité de 1858 (20 juin); tout au contraire, le shah
Soudja s'engage, « lui et ses successeurs, à n'entrer dans aucune négociation avec
(I) Slal. 35. Georges III, c. 52, § 42.
628 LA MONARCHIE DES AFGHANS.
aucune puissance étrangère sans la connaissance et le consentement des gouver-
nements britannique et seik (Lahore), et à combattre de tout son pouvoir toute
puissance qui aurait le projet d'envahir les territoires britannique et seik parla force
des armes. » De plus, le shah prend l'engagement que « toutes les fois qu'il sur-
gira quelque circonstance de grand intérêt à l'ouest, il sera pris des mesures telles
qu'il semblera convenable aux gouvernements britannique et seik de prendre. »
Ce n'est donc pas un désir sentimental de conquêtes, mais l'invincible nécessité
qui a poussé l'Angleterre au delà de l'Indus. Elle est sous le coup de cette voix
dominatrice dont parle Bossuet, et (jui lui crie : » Marche! marche ! » Son ambi-
tion est pour ainsi dire une ambition défensive, et chaque fois qu'elle a étendu
son territoire dans l'Inde, elle ne l'a fait que pour obéir à la loi fatale de l'inter-
vention, qui est le fondement de son empire.
DU MOUVEMENT
PHILOSOPHIQUE
ErV PROVINCE.
Lorsqu'à la suite de la révolution française les coutumes locales et les privilèges
des diverses provinces firent place à cette organisation régulière et uniforme qui
réunit toute la France sous une même administration et dans une même hiérarchie,
Paris devint l'unique centre de tous les pouvoirs et de tous les intérêts, et, par une
conséquence presque nécessaire, de tout le mouvement littéraire et scientifique du
pays. Les communautés religieuses vouées à la culture des lettres furent proscrites ;
avec elles disparurent les cours, les bibliothèques, les collections, et, ce qui n'est
pas moins nécessaire pour susciter et entretenir le zèle des éludes, les conseils,
les encouragements et rexemi)le d'hommes éclairés qui mettent en commun leurs
lumières et leurs espérances. Par suite de cette concentration, tandis que l'Angle-
terre a deux universités florissantes, et qu'en .\llemagne on rencontre partout des
universités, des académies, des hommes d'étude, en France, l'activité intellectuelle
n'a, à vrai dire, qu'un seul foyer pour suûire à tous les besoins. De là, l'appauvris-
sement des provinces, qui, n'étant pas encouragées et ne recevant pas l'impulsion
d'assez près, se détournent de la culture des lettres et font refluer sur la capitale,
qu'ils encombrent, tous les esprits ardents et ambitieux. Le talent ne se révèle pas
toujours de lui-même à celui qui le possède; le plus souvent l'étincelle vient du
dehors. Si l'on veut que la lumière se répande également dans toute la France, il
faut donner des aliments aux esprits, éveiller la curiosité, faire naître le goût de la
science et des fortes études par le spectacle, rendu plus présent, de l'activité intel-
lectuelle et de la vie littéraire et scientifique. Une riche nature peut rester endormie
si rien ne la sollicite, et ignorer toujours les dons qu'elle avait reçus. L'amour de
la vérité a aussi sa contagion, et, selon la belle parole d'un père de l'Ëglise, « les
650 DU MOUVEME-NT rHILOSOPHIQUE.
âmes s'allumenl l'une à l'autre comme des flambeaux. « Croit-on que Paris s'ac-
croisse de ce que l'on ôte aux provinces? Tout ce mouvement qui se fait autour des
pouvoirs politiques dans une grande capitale, est-ce donc un auxiliaire pour la
science? Avec cette publicité chaque jour croissante qui met la célébrité à la portée
de tout le monde, assure cent mille lecteurs à un article frivole et n'en laisse pas
aux œuvres les plus sérieuses, que devient la littérature sans croyance, sans culte
de l'art, vendue au plus offrant et transformée en appeau pour prendre des dupes?
Quelle indépendance, quelle dignité peut conserver la philosophie, traînée à la
remorque des partis, flattant les passions qu'elle devrait dompter, et exploitée
seulement au profit des philosophes? Les querelles envenimées, les ambitions, les
intrigues qui occupent l'opinion et la faveur populaires, ne permettent pas à la
philosophie de faire entendre sa voix au milieu de ces cris de haine. Il faut qu'elle
s'avilisse jusqu'à devenir l'instrument d'un parti et à porter ses couleurs. Elle est
la bien-venue sous cette livrée, pourvu encore qu'elle ne se rende pas importune!
Ne sommes-nous pas les témoins de cette prévarication et de cette honte? Mais, s'il
est vrai que la vérité ne se découvre qu'à ceux qui l'aiment et ne se donne qu'à ceux
qui la recherchent pour elle-même, ne faut-il pas ouvrir des asiles aux méditations
calmes, aux études persévérantes; fournir des issues à ces ambitions qui se nuisent,
qui s'étouff"ent, et détourner au profit de la science cette impatiente activité qui se
dépense sans but ou s'exerce pour le mal ?
Notre pays peut être fier de cette unité qu'il a conquise au prix de tant de sang
et de sacrifices, et qui n'est pas seulement dans le gouvernement et dans les lois,
mais dans l'esprit, dans les mœurs de la nation. Et cependant, sous ce niveau,
l'originalité de nos provinces a-t-elle disparu tout entière? Parce que nous ne
formons plus qu'un peuple et que nous avons tout mis en commun, nos intérêts
et nos souvenirs, n'y a-t-il pas dans la diversité de nos origines un caractère qui
devrait et pourrait encore se retrouver dans la littérature de chaque province?
Nous touchons à la fois au nord et au midi de l'Europe; ne faut-il pas cultiver et
développer ce double génie? L'Alsace, si éminemment française par l'esprit et par le
cœur, placée en face de l'Allemagne, ne reçoit-elle pas l'impression de deux litté-
ratures, et presque de deux civilisations différentes? N'y a-l-il pas dans le midi de la
France une population ardente, spirituelle, poétique, pleine d'invention et d'ima-
gination, gardant les souvenirs de la gloire littéraire de Toulouse, et toute prête
à rendre de nouveaux trésors si l'on vient à son secours? L'école de Montpellier,
avec ses traditions spirilualistes, longtemps la première du monde, ne garde -t-elle
pas encore aujourd'hui un rang à part dans l'enseignement de la médecine, et ne
vient-on pas, par un coup de fortune, d'établir une chaire de philosophie à côté de
la chaire de Lordat? Et cette vieille et poétique Bretagne, remota BrUannin, tout
isolée dans sa presqu'île, avec sa langue nationale, ses anciennes mœurs que les
progrès de la civilisation ont tant de peine à entamer, ses préjugés, ses croyances
naïves, son génie indomptable et persévérant, n'y a-t-il rien à en espérer? ne rallu-
mera-t-on pas le feu sacré des études philosophiques dans ia patrie de Descartes?
Il y a déjà quelques années que, dans l'espoir de diminuer l'encombrement des
écoles de la capitale, de raviver le goût des lettres, et de donner un centre au dé-
veloppement original de chacune de nos grandes provinces, on a fondé à la fois
plusieurs universités complètes. Caen, Strasbourg, Dijon et Toulouse possédaient
seules presque toutes les facultés réunies; d'autres villes importantes ou n'avaient
pas de haut enseignement, comme Lyon et Bordeaux, on n'en avaient qu'un très-
DU MOUVEMENT PIIILOSOrHIQUE. 651
iiioomplPl, lommc Rennes el Montpellier. Il était contraire à rinlérèt des bonnes
éludes de laisser ainsi des facultés isolées. Une faculté des lettres, sans une école
de droit, n'a pas son auditoire naturel; ni une faculté des sciences sans une école
de médecine Et d'autre part, quoi de plus nécessaire que d'ouvrir, à côté d'une
école de droit ou de médecine, des cours de philosophie et de littérature? Ce que
l'on appelle une éducation spéciale peut faire de bons praticiens; mais il n'y a pas
d'homme véritablement éclairé sans une culture générale de l'intelllyence. Les
professeurs eux-mêmes gagnent à ce rapprochement, ils s'instruisent mutuellement,
ils s'aident, ils se piquent d'émulation, ils forment de concert des entreprises qui
tournent au profit de la science. Qui ne voit que l'enseignement du droit appelle
un professeur de morale, que la psychologie dirige, complète, rectifie les recherches
anatomiques et physiologiques, tandis que le philosophe, à son tour, apprend des
docteurs de la loi écrite à mieux comprendre la loi naturelle, et puise dans l'étude
desconditionsde la vie organique de nouvelles lumières sur les phénomènes du moi?
La mesure qui fut prise comblait une grande lacune, et fut conçue dans les plus
sages principes. Strasbourg, Dijou, Besançon, Lyon, Toulouse, Bordeaux. Rennes et
Caen, possèdent aujourd'hui une école de droit, une école de médecine du premier
ou du second degré, une faculté des lettres et une faculté des .sciences.
Ces universités ont-elles répondu aux espérances qu'on avait dû concevoir? Quels
résultais, ont-elles produits! Si tant de ressources sont remises à des mains iniî-
dèles, si les ouvriers s'endorment à leur rang, dans l'espoir d'y être oubliés, s'ils
corrompent la morale publique au lieu de l'éclairer et de la diriger, si aucun mémoire,
aucun livre important ne signale le réveil des études philosophiques en province,
ne faut-il pas que la critique s'en occupe et que l'opinion publique soit avertie?
Qui songeait, avant toutes les querelles élevées dans ces derniers temps par le
clergé, qu'il y eût à Toulouse ou à Strasbourg un enseignement public de la phi-
losophie, et qu'on y faisait sans bruit un peu de bien, ou que l'on y pervertissait
impunément la jeunesse par de détestables doctrines? Ces attaques, dout quelques
esprits se préoccupent, quand elles ne porteraient que sur des faits mal compris
ou exagérés, n'en serviront pas moins la cause de la philosophie et des lettres.
N'est-ce rien que d'attirer tout de nouveau l'attention du public sur l'éducation,
d'éveiller la critique sur le mouvement littéraire et philosophique de la province,
de contraindre les professeurs à plus d'efforts et de vigilance, parce qu'ils se sen-
tent surveillés? Si on accuse les professeurs d'être panthéistes, et qu'ils se défendent
en soutenant qu'ils ne le sont pas, il n'y a que le panthéisme qui y perde. La dis-
cussion, la publicité, c'est la condition de la philosophie et .son triomphe. Il vaut
mieux pour elle être calomniée et persécutée que d'être oubliée. *
Toutefois, on ne doit pas se hâter déjuger. Rien de bon ne se fonde qu'avec le
temps. Les nouvelles facultés ne peuvent être jusqu'ici que des colonies qui repré-
sentent en province l'état des sciences et des lettres dans la capitale. Pour qu'elles
prennent caractère et produisent de grands résultats, il faut qu'elles se fassent
adopter dans chaque province, qu'elles en comprennent l'esprit, les intérêts, les
besoins, qu'elles s'identifient avec elles, qu'elles acquièrent ainsi de l'autorité,
pour y exercer une action véritable. Déjà tous les cours sont en pleine activité, quel-
ques-uns dans de bonnes conditions de succès. On tonde des revues, on publie des
livres. Ce n'est qu'un commencement; mais ce qui importe, c'est que l'impulsion
donnée commence à être suivie. Un grand nombre de mémoires sur des sujets de
philosophie ancienne, la traduction de plusieurs livres allemands, une histoire gé-
652 DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE.
nérale de la scholastique. une histoire du cartésianisme, deux traités complets de
philosophie, voilà, en laissant de côté tout ce qui ne s'adresse pas au véritable pu-
blic et paraît composé dans un intérêt autre que celui de la science, le résultat gé-
néral de cette première campagne; et quoique la plupart de ces ouvrages n'aient
qu'un mérite contestable, si l'on veut se rendre compte de l'état de la philosophie
en France, on ne saurait faire abstraction de tous ces travaux et de toute cette
activité.
Le mouvement particulier des diverses provinces n'est pas encore, au bout de
trois ans, assez nettement dessiné pour que l'on puisse rapporter à chacune d'elles
les ouvrages qu'elle a produits, et en tirer des conséquences pour son avenir.
Rennes est la seule ville qui fournisse pour son contingent un grand nombre d'ou-
vrages ; après elle, viendrait Lyon : les facultés de création nouvelle se signalent
les premières. Les professeurs de l'université n'ont guère composé que des mé-
moires, et la plupart sur des sujets restreints. Les philosophes étrangers à l'ensei-
gnement conçoivent de plus hautes pensées, et publient des histoires générales ou
des systèmes complets de philosophie. En général, les prétentions les plus modestes
ont été les plus heureuses : la science ne compte pas de nouvelle école ; mais l'é-
rudition philosophique s'est enrichie de plus d'un excellent mémoire.
Un des meilleurs ouvrages, le meilleur peut-être qu'ait produit la province dans
ces derniers temps, c'est le livre de M. Th. Henri Martin sur le Timcc de Platon (1).
Il faut louer d'abord M. Martin d'avoir choisi un sujet approprié à son talent, et
non au goût et aux préférences de l'époque. S'il n'avait songé qu'à lui et à ses in
térêts, il n'aurait pas consacré quatre années de sa vie à écrire un commentaire
qui n'aura pas en France vingt lecteurs. Ce dialogue de Platon, qui paraît aujour-
d'hui édité, traduit et commenté par M. Martin, est l'un des plus difficiles à com-
prendre; il ne suffirait pas, pour en venir à bout, de connaître à fond la langue
grecque, si l'on n'était au courant des doctrines platoniciennes et du système de
Pythagore. Platon, dans cet ouvrage, résume toutes les connaissances de son temps :
l'astronomie, la musique, l'analomie, la physiologie, la médecine même; le com-
mentateur pouvait-il être étranger à ces diverses sciences? Enfin, à ce dialogue du
Tme'e se rattache en quelque sorte toute une littérature; on ferait une bibliothèque
des commentairesancienset modernes, grecs, latins, allemands, français, dont il a été
l'objet, ou l'occasion, ou le prétexte. M. Henri Martin a eu le courage de dévorer
tout cet ennui pour l'épargner après lui au reste des hommes. De cet amas de
comvnentaires diffus, indigestes, incohérents, contradictoires, il a fait sortir un
commentaire lumineux et comparativement très-court, quoiqu'il n'ait pas moins de
deux gros volumes. Il est possible, et ce sera tant pis pour le pays, que M. Martin
n'ait pas travaillé dans son propre intérêt; mais il a travaillé dans le nôtre, et il a
fait, avec une persévérance sans égale et un talent au-dessus de tous nos éloges,
un livre que béniront bien des fois les platoniciens à venir, et qui jette des lumières
toutes nouvelles sur l'histoire des sciences dans l'antiquité. M. Martin est beaucoup
moins un philosophe et un littérateur qu'un érudil et un philologue. Ses opinions
sur la doctrine même de Platon n'ont pas toujours la justesse et l'exactitude de
ses recherches scientifiques ; mais ce n'est là évidemment pour lui que l'accessoire ;
la part qu'il s'est choisie, c'est celle que tout le monde aurait trouvée rebutante
(1) Études sur le Timée de Platon, par Th. Henri Martin , professeur à la faculté des
lettres de Rennes. Paris, (hcz Ladrange.
DL MOUVEMENT PIIILOSOriIIQlJB. i,7)7>
ol inaccessible. La prcsso, tout occupée à analyser et à porlcr aux nues des ro-
mans et des nouvelles, ou à créer de (piinzaine en quinzaine une théorie philoso-
phique complète à l'usage des philosophes, des politiques, des savants et des in-
dustriels, n'a pas le tenqjs d'enregistrer des travaux de cette importance, qui
restent pourtant dans la littérature d'un pays, et n'ont pas la destinée éphémère
de tant de systèmes de philosophie inventés en quelques jours pour quelque besoin,
et abandonnés le lendemain par leur auteur. M. Henri Martin n'a pas demandé
qu'on le loue, et il est demeuré obscur. Après avoir achevé son grand travail sur
le Ti'inée et l'avoir imprimé à ses frais, il s'est mis tout aussitôt à composer une
histoire des sciences du temps de l'ériclès. Il nous sera permis de dire au moins,
sans attaquer la justice distributive de personne, que nous voyons à l'Instiiul plus
d'un académicien qui n'a pas fait de meilleures traductions, et ne ferait pas d'aussi
bons commentaires. Du reste, M. Henri Martin n'est pas le seul qui représente en
province l'érudition [)hilosophique française, et nous venge des impitoyables im-
provisateurs de la capitale. Un collègue de M. Martin à la.faculté des lettres de
Rennes, M. Riaux, l'éditeur des Nicbelungen, a publié sur Parménide un travail
plein de recherches consciencieuses. A Caen, tandis que M. Berger nous donnait
une exposition du système de Proclus, à laquelle il ne manque que plus d'étendue
pour être un livre de la plus haute importance, un homme de talent et d'avenir,
M. Emile Saisset, retrouvait toute la doctrine sceptique d'Enésidème, et en écrivait
une réfutation pleine de verve et de logique. Quelques autres mémoires n'ont pas
également réussi ; mais ils sont tous conçus dans un bon esprit de critique. On
remonte aux sources; on les discute. C'est de l'érudition saine au lieu de ces cita-
tions de troisième main dont on fait ailleurs un si ridicule étalage.
Nous ne parlerons des traductions d'ouvrages modernes que pour montrer qu'il
y a là une mine féconde à exploiter ; que les professeurs, par exemple, ne pour-
raient mieux employer leurs veilles qu'à doter le pays de toutes ces richesses, en
même temps qu'ils s'exerceraient eux-mêmes à penser et à écrire, et se prépare-
raient ainsi à des travaux d'un autre ordre. De tous les pays de l'Europe, celui où
l'on cultive la philosophie avec le plus de zèle, c'est l'iVllemagne, et la philosophie
allemande est à peine connue en France. Elle y à pourtant des enthousiastes et des
adversaires, mais on en juge le plus souvent sur parole. Depuis le livre de M™'' de
Staël, qui vint presque nous la révéler, on en a fait des expositions et des cri-
tiques ; peut-être des traductions vaudraient-elles mieux. M. Tissot, de Dijon, qui
a composé la meilleure histoire abrégée de la philosophie allemande,-s'est chargé
presque seul d'en traduire les ouvrages les plus importants. Nous lui devons une
traduction de l'excellente Histoire de la Philosophie ancienne de Henri Ritter, et
de la plupart des ouvrages de Kant. U nous a donné, du philosophe de Rœnigs-
berg, la Critique de la raison pure, les Principes métaphysiques du Droit, les
Principes métaphysiques de la Morale, la Logigue (1). Malheureusement ces tra-
ductions, qui pourraient lui faire tant d'honneur, ne sont pas irréprochables.
Écrites avec une précipitation sans exemple, chargées d'inexactitudes, de phrases
mal construites et inintelligibles, de barbarismes, de fautes d'impression, elles
peuvent soulager un peu le lecteur, mais elles ne dispensent pas des textes origi-
naux. H suffit, pour comprendre toutes ces négligences, de jeter les yeux sur la
longue liste d'ouvrages traduits ou composés par M. Tissot. Un seul homme ne
(1) Paris, chez Ladrangc.
TOME r. M
631 DU MOUVEMENT miLOSOrniQUE.
peut pas suffire à une telle besogne; et que résulte-l il de toute cette bfite? IMùl à
Dieu qu'elle n'eût pas d'autre résultat que de produire de mauvais ouvrages! Si ce
(jue M. Tissol a fait est mal fait, c'est tant pis pour M. Tissot; mais, si ses traduc-
tions empêchent d'en faire de meilleures, c'est tant pis pour tout le monde. Rien
n'était plus facile à M. Tissot, l'homme de France le plus véritablement instruit
du mouvement philosophique en Allemagne, que de choisir quelques livres con-
sidérables et d'en faire des traductions accomplies ; tandis qu'en ajoutant en
quelque sorte sa barbarie à celle de Kaut, il n'a fait que créer des dillicultés
nouvelles et rendre plus repoussant encore l'aspect extérieur de cette philo-
sophie. Ce n'est |)as d'un Français qui se fait Allemand que nous devons atten-
dre la lumière sur un pareil sujet. M. Tissol a passé à l'ennemi, c'est un Alle-
mand, il ne peut s'en dédire. S'il pouvait faire entrer la philosophie française
dans les voies de la philosophie allemande, il croirait l'avoir sauvée; mais je
l'en défie. Ce pays-ci est le pays du sens commun ; on ne s'y paie pas de chimères.
Nos rêveurs métaphysiques, qui accaparent la vogue pour quelques jours, ont des
enthousiastes, mais pas de disciples. Aucune philosophie ne jettera de racines dans
le pays de Descartes si, avant tout, elle n'est raisonnable et intelligible. Si nous
sommes sûrs d'avoir toujours le sens commun, nous pouvons sans regret aban-
donner le génie aux autres.
Il est juste toutefois de mentionner, à côté de M. Tissot, M. Ch. Bénard, pro-
fesseur de philosophie à Rouen, qui a publié l'Esthétique de Hegel (1). C'est un
heureux choix à tous égards. Aucune science n'a autant d'attrait pour tous les
esprits que la science du beau, et, par une destinée bizarre, il n'en est peut-être
aucune qu'on ait cultivée avec moins de succès. Nous avons en France, outre l'essai
de Montesquieu sur le goût, le traité de l'abbé Batteux et celui du père André ;
mais ce sont assurément de fort médiocres ouvrages, et M. Bénard a bien raison de
leur préférer celui de Hegel. Peut-être ne fait-il pas assez de cas du sixième livre
de la première Ennemie de Plolin; le chef de l'école d'Alexandrie s'y élève, à la
suite de Platon, à des hauteurs que personne peut-être ne pourra dépasser. H
existe une traduction anglaise de cet admirable ouvrage, par Taylor (Londres,
1787). Hegel n'a pas l'abondante et magnifique inspiration de Plotin; mais son
ouvrage, traduit par M. Bénard, est aujourd'hui ce que nous avons de mieux dans
notre langue sur la science du beau. M. Bénard n'a pas tout traduit; il a abrégé
quelquefois, suivant le système adopté par M. Michelet dans sa traduction de Vico.
Faut-il l'en louer ou l'en blâmer? En principe, ces remaniements sous prétexte de
traduction sont une chose déplorable ; toutefois, M. Bénard a composé son livre
avec tant d'art, qu'on ne reconnaît pas la trace de son travail, et peut-être, après
tout, nous a-t-il égargné des redites et des longueurs. Quoique l'Esthétique de
Hegel soit un bel ouvrage, ce n'est pas là un de ces livres auxquels on ne peut
toucher sans sacrilège.
M. Xavier Rousselot, qui habite Troyes, porte plus haut ses prétentions, car il a
voulu écrire l'histoire d'une des trois grandes époques de la philosophie (2). C'est
ici, comme on voit, une très-grande et très-longue entreprise, et peut-être ferait-on
(1) Cours d'Esthétique, par W. Fr. Hegel, analysé c\ iradiiit par Cli. Renard, professeur
de philosophie. Paris, chez Jouberi.
(2) Histoire de la Philosophie dans le 7noiie>i (Uje, par Xavioi- Rousselot. Paris, chez
Joubert.
nu MOUVEMENT PHILOSOrUIQUE. Gl^l
mieux, quand on ne peut venir à Paris, de choisir un point restreint d'érudition,
de traduire des ouvrages, ou de se livrer à la spéculation pure. Qu'on y songe, en
effet. Pour écrire l'hisloire du développement philosophique pendant plusieurs
siècles, que de matériaux il faut compulser ! A Paris même, au milieu de tant de
richesses bibliographiques, on ne pourrait tout trouver; et, quimd on aurait tous
les livres sous la main, comment les lire? Une histoire faite d'après d'autres his-
toires n'est pas une bistoire, ce n'est rien; c'est un manuel, un sommaire, quelque
chose qui n'existe pas. Dans une ville où la philosophie est cultivée par un grand
nombre de savants, on consulte sur ce qu'on ne peut pas lire; on obtient des di-
rections, des conseils. Mais conçoit-on que, dans une ville de province, un écrivain
isolé, loin de tout secours, vienne à bout d'un tel projet? M. Rou.sselot, il est vrai,
a choisi le moyen âge, et c'est la partie de l'histoire de la philosophie pour laquelle
on trouve le plus facilement des secours. Les anciennes bibliothèques des parle-
ments et des couvents recèlent des trésors sur la scholasîique, et dans plus d'un
diocèse on rencontre encore de ces vénérables prêtres, tout cbargés d'années et de
science, qui ne tiennent pas assez à la gloire pour écrire, mais qui aiment trop la
vérité pour ne pas secourir ceux qui la cherchent. Que M. Rousselot n'a-t-il donné
des limites à son ambition! Si M. Henri Martin, qui est plus savant que ne le .sera
probablement jamais M. Rousselot, avait voulu faire une histoire de la philosophie
grecque, il est à croire qu'il n'y serait pas parvenu. Qu'at-il fait? Il s'est borné à
Platon, et dans Platon il a choisi, sur trente-trois dialogues, le plus important et le
plus difficile, puis il a passé quatre ans à l'étudier. Aussi ce qu'il a fait est fait, et
on ne saurait en dire autant de VHistoire de la Philosophie au moyen âge de
M. Rousselot
M. Rousselot ne voit dans le moyen âge que la question des universaux . Il divise
toute cette période en quatre parties, en se fondant sur les phases diverses de cette
question fondamentale. C'est une grande question sans doute, la première, si l'on
veut, et pourtant ce n'était pas la peine de changer la classification reçue. Ce qui
importe au moyen âge, c'est plutôt la forme que le fond. S'il est vrai de dire que
la méthode est tout en philosophie, cela est vrai surtout au moyen âge, puisqu'il
s'agit bien moins de découvrir la vérité que de se mettre en état de la découvrir,
et de conquérir le droit d'y travailler sans entraves. M. Rousselot, qui généralise
avec quelque légèreté, de cela seul qu'il voit des réalistes dans le moyen âge, con-
clut que l'inOuence de Platon n'y a pas été moindre que celle d'Arislote; c'est le
[iremier résultat fâcheux d'une érudition douteuse de conduire à des paradoxes, et
de faire naître des rapprochements défectueux. Il .soutient que tous les systèmes
modernes ont leurs racines dans la philosophie scholasîique. Cela est juste et vrai;
mais, pour avoir trop voulu abonder dans son propre sens, M. Rousselot a perdu le
bénéfice de cette idée heureuse qu'il s'était appropriée. On ne saurait trop le répéter
aux historiens : de comparaisons en comparaisons, à force de diminuer les différences et
d'exagérer les ressemblances, on arrive à une identité et à une immobilité parfaites,
et alors il n'y a plus d'histoire. Quand on sera parvenu à faire de tous les systèmes
le même système, comment expliquera-t-on la génération des systèmes l'un par
l'autre? M. Rousselot, par exemple, est convaincu que tout réaliste est panthéiste :
c'est là certainement une proposition téméraire, à moins que M. Rousselot ne soit
attaqué du même mal que M. l'abbé Maret, professeur à la Sorbonue, qui voit des
panthéistes partout; car enfin, si tous les réalistes sont panthéistes, ne peut-on pas
dire aussi que tous les nominalistes sont athées, de sorte que personne ne pourra
6ôG DU MOUTEMENT riIILOSOPHIQUE.
plus croire en Dieu? De celle prémisse que tout réaliste est panthéiste, M. Rous-
selot conclut que saint Anselme est un panthéiste. Quoi! saint Anselme, l'auteur
du Proslor/ittm ! saint Anselme, l'inventeur de la preuve à priori de l'existence de
Dieu! Cela ne prouve rien sans doute, et M. Rousselot dira de saint Anselme ce
que disait Malebranche de cet infâme athée de Vanini, qui, pour cacher son
athéisme, avait malicieusement écrit une démonstration sans réplique de l'existence
de Dieu. Bien plus, suivant M. Rousselot, le célèbre argument de saint Anselme,
qui est celui de Descartes, qui est celui de Leibniiz, et que certains savants veulent
retrouver jusque dans saint Augustin et dans Platon, cet argument conduit di -
rectement au panthéisme, et c'est pour cela que Fénelon ne s'en est pas voulu
servir. Le malheur, c'est que Fénelon s'en est servi, et je renvoie M. Rousselot à
la page 169 de VExistcnce de Dieu.
« I/ouvrage d'Anselme qui nous montre le philosophe à découvert, dit M. Rous-
selot, est son Dialogue sur la vérité ; c'est là que, s'oubliant pour ainsi dire, il
plonge dans l'abîme métaphysique, dans le vrai en soi, l'intelligible de Platon, le
vide Sunya du bouddhisme, en ramenant tout à l'unité. » Ne parlons pas de ce
style. Que signifient tous ces rapprochements? M. Rousselot sait-il bien ce qu'il fait
quand il rapproche un peu plus loin l'unité de saint Anselme de l'unité de Plotin?
Sait-il seulement ce que c'est que l'unité de Plotin? ce que c'est que la substance et
le panthéisme?
Quelle histoire à écrire que cette scholaslique! Pendant que le monde s'agite au
dehors dans une sorte de chaos, au milieu de ces guerres sans merci, de ces ven-
geances impitoyables, de cette invincible et brutale ignorance, les couvents gardent
précieusement le feu sacré delà science. Là des moines à demi barbares, assujettis
à la règle, occupés à dompter leurs passions, à plier leur esprit sous le joug de la foi
et de l'autorité, asservis à un jargon inintelligible, entravés par des règles puériles,
agitent encore malgré eux ces grands problèmes de la science, et retrouvent, quoi
qu'ils fassent, au fond de leur âme cette curiosité innée à l'esprit humain, qui
engendre la philosophie et ne permet pas à la raison de s'abdiquer. La même foi
qui, vaincus, les rend intrépides, vainqueurs, en aurait fait des persécuteurs impla-
cables. Tour à tour victimes et bourreaux, tandis qu'ils demandent des chaînes et
applaudissent à leur propre supplice, l'indépendance de la pensée rompt toutes les
barrières; elle triomphe de l'inquisition et des bûchers, et, pour dernière victoire,
de la conscience même des philosophes. M. Rousselot n'a pas compris cette longue
lutte de deux principes opposés sans être contradictoires; il n'a pas su écrire cette
autre histoire des conquêtes de la liberté, qui triomphe sur le forum romain, où
l'on brfde Giordano Bruno, et sur la place du Salin à Toulouse, quand les cendres
de Vanini sont jetées au vent.
Au lieu d'une histoire médiocre de la scholaslique, M. Bouillier nous a donné une
excellente monographie sur Descartes (1). M. Bouillier est le professeur de philo-
sophie de la faculté des lettres de Lyon, et sans contredit l'un des professeurs les
plus habiles et les |)lus distingués de l'Université. L'histoire de la révolution carté-
sienne qu'il vient de publier a remporté un prix dans un des concours de l'Aca-
démie des sciences morales. C'est en effet un mémoire plutôt qu'un livre, et il
serait injuste déjuger sur un essai, quelque brillant qu'il puisse être, un esprit aussi
(1) Histoire et Critique de la révolution cartésienne, par F. Bouillici , professeur à la
faculté des lettres de Lyon. Paris, chez Joubort.
DU MOCVEMEM" rilILOSOPUIQUE. 637
excellent. Gel ouvrage esl conçu avec sagesse; le style en est clair, facile, et d'une
sobriété reuiarquahle; les idées sont plutôt justes et sensées que profondes et.
originales. M. IJouillioi- ne semble pas avoir une connaissance très-étendue des
sciences naturelles et mathématiques; mais la faute n'en est pas à lui. Elle est ii nous
tous, qui ne savons plus creuser qu'un seul sillon; comme si Descartes ou Leibnitz
n'avaient pas été aussi grands par la science que par la |)hilosopIiie. L'auteur
poursuit l'histoire du cartésianisme jusqu'au triomphe éphémère de la philosophie
seusualisle; son livre touche ainsi à toutes les grandes renommées du xvir siècle,
et nous lait voir l'iulluence du cartésianisme s'étendant sur toute la littérature et
jusque sur la poésie. C'est une lecture attrayante, facile, accessible même aux gens
du monde, et que les philosophes peuvent faire encore avec intérêt et avec fruit.
Les détails ne sont pas irréprochables; cependant je ne ferai qu'une seule querelle
à M. Bouillier.
Depuis ces dernières années, on a beaucoup parlé de Spinoza, raison de plus
pour n'en rien dire qui ne soit exactement vrai. Il est inliniment plus facile de
raisonner à perte de vue sur le panthéisme de Spinoza, que de lire une seule page
de ces théorèmes et de ces lemmes que quei(iues écrivains veulent bien transformer
en soupirs d'amour et en hymnes à la gloire de Dieu. Pour M. Bouillier, ne craint-
il pas d'avoir expliqué d'une façon quelque peu légère l'origine de ce panthéisme?
Tantôt il le fait sortir tout entier de la seule déDnition de la substance, sans doute
d'après ce principe passablement ironique de M. Laromiguière, qu'un grand système
de philosophie peut être bâti sur un malentendu; tantôt il se fait un monstre de
cette proposition parfaitement innocente : 'i II ne peut y avoir deux substances de
même attribut (1), » et il est vrai que Spinoza s'en sert pour arriver à cette autre
proposition un peu plus suspecte : ^ Il n'y a qu'une seule substance, dont tout le
reste esl un attribut ou un mode (2). » Mais la question est de savoir si la première
conduit nécessairement à la seconde, et c'est là que M. Bouillier est tombé dans
l'erreur. Que peut signiûer en effet cette proposition, qu'il ne peut y avoir deux
substances de même attribut? Si vous la prenez dans le sens de Spinoza, elle
signifie qu'il ne peut y avoir deux dieux. Si vous la prenez dans le sens ordinaire,
elle signifie qu'il ne peut y avoir deux êtres absolument identiques dans leur
essence, et c'est tout uniment le principe des indiscernables. M. Bouillier voudrait-
il ici faire la guerre à Leibnitz, pour lequel il professe ailleurs une admiration si
sincère et si légitime?
En ne tenant aucun compte des manuels et des cahiers de cours, et de quelques
ouvrages bizarres ou extravagants qui ne méritent pas l'honneur qu'on leur ferait
de les réfuter, et de les tirer ainsi de l'obscurité qui leur convient, nous ne trou-
vons en province que deux philosophes spéculatifs, l'un tout jeune, M. Blanc Saint-
Bonnet, l'autre déjà mûr et connu par d'assez grands succès dans l'enseignement
et dans la prédication, M. l'abbé Bautain. Loin de nous plaindre de cette disette,
nous nous en félicitons sincèrement dans l'intérêt de la philosophie. Est-ce donc
un bien que d'être inondés chaque jour des publications de M. Rognial ou de
M. Guiraud? Plût à Dieu que nous eussions rencontré en province un livre, un
seul, digne de faire époque dans la science !
L'ouvrage de M. Blanc Saint- Bonnet a été publié sous ce titre assez bizarre :
(1) Éthique, part. I, prop. 5.
(2) Ibid., prop. 14 et 15.
638 DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE.
De l'Unité spinttielle, ou de la Société et de son but au delà du temps (1). Cet ou-
vrage a quelques analogies avec le tleinicr livre de M. de Lamennais : Esquisse
d'une philosophie. Comme M. de Lamennais, M. Blanc Saint-Bonnet aspire à renou-
veler entièrement la science, et à construire une synthèse complète; entreprise témé-
raire pour M. de Lamennais, malgré ses cinquante ans et son génie, et qui atteste
dans M. Saint-Bonnet plus d'ardeur et d'impétuosité que de prudence. Ici, comme
dans VEsquissc, on s'efforce de réconcilier, non pas la raison et la révélalion, mais,
ce qui est fort différent, la raison et la tradition, c'est-à-dire que, par les lumières
naturelles, on veut construire une métaphysique qui soit en tout d'accord avec la
métaphysique chrétienne. La trinité de M. de liamennais n'avait pas d'autre but.
Que résulte-t-il de ces vains efforts? Qu'est-ce que la tradition sans la foi? Otez la
révélation, il n'y a plus de doctrine chrétienne. Quand vous vous fatiguez ensuite
pour retrouver le mystère de la trinité par les lumières naturelles, qu'attendez-
vous de toutes ces subtilités? Ne sentez-vous pas, dès le premier mot, que la raison
répugne à ces tentatives, et que, pour vouloir à tout prix faire d'un mystère un
dogme philosophique, vous abandonnez du même coup la religion et la philoso-
phie?
Prenez tous ces philosophes qui rêvent une même fulie, le christianisme sans
mystères : tous leurs systèmes roulent toujours sur deux points, en Dieu la trinité,
au-dessous de Dieu l'opposition et la lutte de deux principes. Que d'efforts pour
retrouver ensuite dans le monde, au moyen des deux principes qui le gouvernent,
l'image et en quelque sorle la continuation des trois personnes divines! Une sorte
de panthéisme confus et mystique est ordinairement le résultat de ces étranges
tentatives. M. Blanc Saint Bonnet n'a pas échappé à la loi commune. « La causa-
lité, dit-il, est le principe qui individualise, et l'amour est le principe qui divinise
le monde. » Où en serions-nous d'abord si l'on prenait au sérieux cette apothéose?
Il n'y a pas en philosophie de métaphores vaines, o Dieu, dit-il encore, donna le
nom d'ikme à l'essence qu'il avait abstraite de lui-même, s Le monde, sorti de Dieu
par cette abstraction, y rentre par l'amour qui le divinise. Philosopher ainsi, ce
n'est pas philosopher, c'est jouer imprudemment avec les doctrines philosophiques.
Pour bien apprécier le rôle des deux principes de la puissance et de l'amour, il
faut voir comment M. Saint-Bonnet explique par leur moyen les rapportsde l'homme
et de la femme entre eux et avec le créateur. L'homme est la puissance, et la
femme est l'amour. M. Saint-Bonnet va même plus loin, car il nous dit que la
iemme est créée pour être l'amour de la puissance de l'homme, et l'homme pour
être la puissance de l'amour de la femme. Cet amour de la puissance, et cette puis-
sance de l'amour, ne faisaient d'abord qu'un seul être et un seul principe; car
M. Blanc Saint-Bonnet n'a pas échappé à cette pitoyable idylle de tous nos aven-
turiers philosophes, toujours empressés de coudre à leurs vaines et superficielles
théories ce lambeau de vieille légende : « D'une âme, dit-il, le créateur en fit
deux.... Lorsque ces deux âmes se retrouvent, chacune ne s'unit pas à quelque
chose d'étranger à elle; elle s'unit au contraire à quelque chose qui lui est intime
et qu'elle possédait déjà par son origine. Chacune incomplète en soi possède ce
qui compléterait l'autre. " Que l'on construise Je monde physique, ainsi que le veut
M. de Lamennais, à l'image du monde moral, que l'amour se transforme eu alfinité,
et cette union de l'homme et de la femme devient le signe mystique, le symbole
(1) Paris, chez Pitois.
DU MOUVEMEIST rilIL(KSUrill<>Ul::. 650
(le l'union du toutes les forces de la nature. Si M. Ulanc Sainl-lîonnel veut ouvrir
/(' HaïKiuet de IMaloti, il y trouvera i:cl homme et cette fenune qui se fondent en un
ant/e. Mais, ([ue M. Saiul-ljonuet y i)renne garde, Platon, avec sou ail intiui, a mis
ce récit dans la bouclie dWrislopliane. « Tous les honuucs généralement élaient
d'une ligure ronde, avaient des épaules et des côtes attachées ensemble, quatre
bras, quatre jambes, deux visages opposés l'un à l'autre, et le reste à proportion...
Quand ils voulaient aller plus vite, ils s'api»uyaient de leurs huit membres, par un
mouvement circulaire, comme ceux qui, les pieds en l'air, imitent la roue. » Mais
poursuivons le mythe de M. Blanc Saint-Bonnet. « L'homme a été créé puissance
par le père; la femme a été créée amour par l'esprit, et l'enfant a été créé sagesse
par le verbe. » Ici M. Saint-Bonnet est de sa propre école et ne peut être rapproché
de personne. De bonne foi, qu'est ce que tout cela'? Est-ce de la science? Est-ce
seulement du sens commun"? Une dernière citation. M. Saint-Bonnet annonce en
ces termes les titres des cinq livres qui doivent composer ses trois derniers vo-
lumes qui n'ont pas encore paru : « De l'origine chronologique de la société. — ■
L'origine chronologique de la société en est la genèse, c'est-à-dire l'histoire (1).
De l'origine logltiite de la société. — L'origine logique de la société en est la
théorie, c'est ii-dire la science. Du lien spirituel de lu société. — Le lien spirituel
de la société est l'amour, c'est-à dire la religion, etc. » On a besoin de le répéter,
après de telles citations, le livre de l'Unité spiritaelle est l'ouvrage d'un homme
de mérite qui n'a pas su attendre. A-t-on le droit de s'étonner de ces extrava-
gances, quand on sait qu'il s'en rencontre de toutes seiublables dans des écrivains
et des penseurs tels que M. de Bonald et M. de Lamennais ? Ce qui les a conduits
là, c'est le désir de ne pas s'écarter de ce que M. Blanc Saint Bonnet appelle a la
tradition. » Ces rêveries trouvent des partisans et des enthousiastes. Qu'on ne s'y
trompe pas, les disciples de M. de Lamennais, par exemple, ne subissent pas ces
bizarres théories par respect pour l'incontestable talent de leur maître ; ils les
aiment et les adoptent pour elles-mêmes, et croient fermement que la raison et la
j>hilosophie sont perdues si l'on ne regarde comme une proposition démontrée, que
Dieu est à la fois un seul Dieu et trois personnes. En vérité, si les théologiens
peuvent se plaindre que l'invasion de la raison dans le domaine de la fol ait pro-
duit les hérésies et porté le trouble dans l'Église, nous avons le droit de gémir à
notre tour de cette importation et de ce travestissement des dogmes religieux. C'est
un scandale pour la foi; c'est une décadence pour la raison.
Une nouvelle théologie, un nouveau système du monde, un plan nouveau de la
nature humaine, voilà ce que M. Saint-Bonnet nous apporte, et il n'a que vingt-
cinq ans! Rien n'effraie ces jeunes âmes que ni l'expérience de l'histoire ni celle du
monde n'a encore elileurées. Toutes les richesses qui leur poussent de leur propre
fonds les enchantent elles-mêmes : elles ne voient ni les difficultés ni les consé-
quences fatales. Elles ne savent pas que ces mêmes principes qui leur semblent si
nouveaux ont déjà vécu des siècles, qu'ils font partie de notre héritage philosophi-
que, ou que la discussion les a réfutés et détruits. M. Blanc Saint-Bonnet, dans son
ouvrage qui n'aura pas moins de six énormes volumes, parcourt le monde entier
de la science avec une bonne foi sans exemple, portant partout la main, refaisant
(1) M. Sainl-Donticl emprunte à M. Bûchez celle innovation d'appeler l'hisloire la
geucse de l'humanité, ou Windroijénic, et, pour éviter le reproche de plagiat, il a soin de
nous prévenir de cet emprunt dans son premier volume.
640 DU MOlIVEME^T rilILOSOrHlQUE.
toutes choses, n'hésitant jamais, ayant un parti pris sur tous les poinls. Il ignore
ces grandes luîtes des systèmes philosophiques dont le spectacle, en attristant quel-
quefois l'àme du philosophe, mûrit et éclaire toujours sa pensée, en tempère les
hardiesses, en règle, en assure l'élan II oublie ces grands esprits qui ont perdu la
raison pour avoir envisagé de trop près de tels problèmes, tant d'autres qui ont
perdu la foi et sont devenus sceptiques; les guerres allumées, les persécutions souf-
fertes, et tout ce martyrologe philosophique qui nous étale pendant tant de siècles
une si lamentable histoire. Le public même n'existe pas pour lui, ou du moins il ne
soupçonne guère ce public indifférent, blasé, grand seigneur, faisant de la philoso-
phie ou un objet de dédain, ou, ce qui est encore pis, un passe-temps; ni cet autre
public plus instruit, initié aux secrets de la science, mais dévoué à ses propres
idées, ayant fait de son côté son siège et disposé tout son ordre de bataille, et con-
sidérant comme un ennemi quiconque, avec des idées nouvelles, entreprend de
porter le désordre dans des rangs si bien alignés. Le lecteur de M. Blanc Saint-
Bonnet n'est pas un ennemi, c'est un disciple; ce n'est pas un indifférent, c'est un
esprit jeune, ardent, passionné, que l'auteur a fait à son image. Il aime son lecteur,
il le prend pour confident, il ne lui déguise rien; il fait avec lui des digressions
interminables; il ne soigne pas son style pour lui plaire; si ce style est ordinaire-
ment chaleureux et élevé, c'est que cela se trouve ainsi, sans qu'il y songe, par le
bénéfice de sa nature; il ne recherche ni les agréments ni la concision ; un écrivain
exercé ferait deux chapitres de chacun de ses volumes, et ne supprimerait rien d'im-
portant. On a si vite aujourd'hui deviné celui qui parle, sur son premier mot!
Quand M. Saint-Bonnet, dont l'érudition est presque nulle, rencontre dans un phi-
losophe de second ordre une opinion qu'il adopte, il le cite naïvement, sans s'ex-
cuser de mettre en scène pour si peu un personnage de cette importance. M. Bû-
chez, M. Leroux, et d'autres qui n'ont pas même l'excuse d'une célébrité bien ou
mal acquise, deviennent des autorités pour M. Blanc Saint-Bonnet, qui ne s'aper-
çoit pas que sa propre autorité aurait plus de poids pour tout homme de sens qui
aura parcouru son livre. S'il lui arrive de lire un ouvrage médiocre, justement
ignoré de tous, et que la presse dédaigne de réfuter, il le prend à partie et le dis-
cute comme s'il s'agissait de l'opinion la plus considérable. Un chapitre est intitulé :
Ch. Comte et Jrislote ; un autre est consacré à la discussion des systèmes métaphy-
siques de M. Granier de Cassagnac. L'auteur écrit sans sourciller : Opinion de Fé-
nelon, de M. Cousin et de M. Noirot, sur la fonction et le caractère de la raison.
Cette habitude d'étudier et de citer de petits hommes et de petits écrits est un tra-
vers commun à beaucoup de nos philosophes. Ils liront Aristote dans quelque mé-
chant sommaire rédigé par un moine à demi barbare, ils étudieront Platon dans je
ne sais quel dictionnaire soi disant philosophique; mais qu'il paraisse quelque bro-
chure humanitaire sans idées, sans style, sans érudition, pourvu qu'on y fasse la
guerre à l'éclectisme et à la psychologie, qu'on y vante le christianisme tout en pro-
clamant les plus grossières hérésies, et qu'il y soit question à chaque page du pro-
grès et de l'avenir de l'humanité, ils la dévoreront d'un bout à l'autre et la citeront
à tout propos et hors de propos. C'est fort bien pour nos docteurs sexagénaires,
qui ont publié leurs oeuvres, fondé leur école, donné leur mesure, et dont par con-
séquent nous n'avons plus rien à attendre ni a craindre. Pour M. Saint-Bonnet, qui
a du talent et de Pavenir, pour lui qui fait de la science parce qu'il l'aime et qu'il
la comprend, si nous avions à lui donner des conseils, ce serait de laisser là tout
ce bagage, d'abandonner aux partis politiques, à la suite desquels ils se traînent,
DL MOUVEMENT rHILOSOPHIQUE. (3 î I
ces ignorants présomptueux dont tous les travaux n'ont abouti qu'à |)orler le dés-
ordre et le trouble dans quelques âmes, de vivre dans la compagnie de Platon et
d'Aristole, de Descaries, de Kant, de Malebranche, de Leibnitz ; de n'avoir pas re-
gret îi celte ardeur, à cet eniporleuient de jeunesse dont il veut profiter, dit-il, et
qu'il sent s'éteindre en lui chaque jour. Qu'il ne le craigne pas, son inspiration est
trop vraie pour ne pas être durable : il n'a nul besoin de s'emparer de l'occasion
et de jeter tout son feu du premier coup. Avec l'élévation de son cœur et de sa
pensée, qu'il étudie les maîtres, qu'il s'étudie lui-même, qu'il attende, et, au lieu de
ces épisodes sans fin, de ces lieux communs, de ces discussions contre des adver-
saires qui n'existent pas, il nous donnera un ouvrage digne de lui, où il embras-
sera moins de sujets, mais où il aura su choisir et approfondir.
Le livre de M. Saint-Bonnet est le coup d'essai dun jeune homme plein d'ardeur
qui n'a guère vécu qu'en province. M. Bautain nous donne dans sa Psychologie et sa
Morale les fruits d'une expérience que de graves études et une destinée agitée ont
dès longtemps mûrie. Tout le monde sait que M. Bautainest un élève de l'école nor-
male, et qu'il y a été le condisciple de M. Damiron et de M. Jouffroy. Envoyé à Stras-
bourg au sortir de l'école, c'est-à-dire, si je ne me trompe, en 181o ou 181(J,
M. Bautain y est resté jusqu'à l'année dernière, et il est encore en ce moment le
titulaire de la chaire qui a été quelque temps occupée par M. Ferrari. Pendant ce
long intervalle, M. Bautain a constamment refusé de quitter Strasbourg pour venir
enseigner la philosophie à Paris, à côlé de son premier mailre et de ses anciens
condisciples. Mais, si sa vie extérieure ne présente aucun événement, il n'en est pas
de même de l'histoire de sa pensée. Arrivé à Strasbourg avec des doctrines spiri-
tualistes, au moment où il vient à Paris se livrer à la prédication, M. Bautain est
prêtre, et chef d'une école mystique.
On ne le sait pas à Paris; mais, à Strasbourg, M. Bautain est chef d'école. Il y a
opéré des conversions dont quelques-unes ont eu des suites miraculeuses; il a failli
y causer un schisme, et son évêque s'est cru obligé de le réfuter. M. Bautain avoué
sa vie à la composition d'un traité complet de philosophie dont il a fait paraître la
préface en 1855, et les deux premiers volumes six ans plus tard, sous ce titre :
Psycholof/ie expérimentale (1). La publication de la préface de M. Bautain fit une
certaine sensation dans le monde philosophique On savait l'importance et le succès
de son enseignement; sa conversion avait fait du bruit. Dans cette préface, il atta-
quait toutes les écoles régnantes. Élève de l'école normale, il traitait l'éclectisme
.sans pitié, et le condamnait à n'être qu'un syncrétisme, c'est-à-dire l'accouplement
de doctrines contradictoires et la négation même de toute philosophie. Prêtre, il
n'épargnait pas l'enseignement des séminaires ; on n'enseignait au clergé, disait-il,
qu'une sorte de rationalisme scholastique, « rationalisme mesquin, bien plus étroit
que celui de l'école écos.saise. » Descartes même n'y était pas ménagé, et l'on y
présentait sa philosophie comme une doctrine stérile et anti-chrétienne, repoussée
avec raison pendant cent cinquante ans par le clergé, et à laquelle il revenait main-
tenant par ignorance ou par imprudence. Toutes ces attaques, assez superficielles,
annonçaient du moins un esprit très-convaincu et disposé à prendre dans la science
un caractère net et déterminé. Sur ce point .seulement, M. Bautain n'a pas trompé
les prévisions qu'il avait fait naître. Ce n'est pas un catholique comme M. de La-
mennais, M. Saint-Bonnet, M. Bûchez, qui ne se montrent si fidèles au dogme de la
(1) Strasbourg, chez Derivaux.
Oiii DU MOUVEMENT Ï'HILOSOPHIQUE.
trinité que pour se délivrer des commandemeiils de l'Église; c'est un catliolique
pur et simple, n'admettant pas que l'on puisse douter comme philosophe de ce
qu'on est obligé de croire comme chrétien, substituant à la raison, non pas cette
révélation personnelle et immédiate dont le sens équivoque trouble si profondé-
ment l'esprit de M. Bûchez et de M. Saint-Bonnet, mais « la révélation faite aux pa-
triarches, et plus tard à Moïse et aux prophètes d'Israël, révélation qui a été expli-
quée, continuée, complétée par la parole évangélique. « La philosophie n'est pour
M. Bautain ni supérieure, ni égale à la foi ; elle n'a pas son chemin tracé à part, et
n'en saurait être indépendante. La philosophie est la servante de la théologie, elle
est l'exégèse sacrée; elle peut commenter les vérités révélées sous l'autorité de
l'Église. A nos yeux, parler ainsi, c'est nier tout simplement la philosophie; mais
au moins cela est clair et catégorique. Il n'y a pas là d'illusion ni de faux-fuyant.
On ne substitue pas la tradition à la foi, le suffrage nniversel aux conciles, ni la
révélation personnelle à la parole de Jésus-Christ et à l'autorité des apôtres.
M. Bautain conçoit donc la philosophie comme la scholastique l'avait conçue,
c'est-à-dire qu'il ne s'en occupe que pour l'anéantir, pour faire la guerre à la
raison humaine et l'humilier devant la foi. o La parole sacrée, dit-il, doit fournir
au vrai philosophe les principes, les vérités fondamentales de la science ; mais
c'est à lui qu'il appartient de développer ces principes, de mettre ces vérités en
lumière, c'est-à-dire de les démontrer par l'expérience, donnant ainsi à l'intelli-
gence l'évidence de ce qu'elle avait d'abord admis de confiance ou obscurément. »
Nous avons trois moyens pour y parvenir : les sens, la raison, et le sens intime ou
la conscience. Mais la raison, pour M. Bautain, n'est pas cette faculté supérieure
<iui s'appuie sur des principes fermes et incontestables, qui deviennent l'unique
fondement de ses découvertes, et même de ses soumissions; c'est « une faculté qui
tire les conséquences de nos observations et juge la parole et les faits de l'huma-
nité » Ainsi la raison n'est que le raisonnement et le jugement. Nous n'avons point
par nous mêmes la connaissance des principes et des vérités fondamentales; nous
la devons à la foi, sans laquelle la raison ne peut rien.
S'il faut l'avouer, les philosophes du moyen âge me semblent supérieurs en un
point à nos théologiens modernes. De leur temps, on défendait à la raison de dis-
cuter les vérités de la foi; on n'allait pas jusqu'à nier absolument la raison elle-
même. On comprenait qu'autre chose est nier au nom de la raison des vérités
révélées, autre chose, soutenir que nous avons besoin de la raison pour comprendre
qu'il y a une révélation, et qu'il faut nous y soumettre. On disait alors dans les
écoles qu'on ne peut disputer avec ceux qui nient les principes, et l'on pensait
([u'avant de connaître les principes, une intelligence n'est pas une intelligence, et
qu'elle est radicalement incapable de recevoir une idée, de comprendre la parole.
Ces philosophes scholastiques, que M. Bautain méprise si fort, savaient bien que
Dieu même ne pouvait éclairer que par un miracle une intelligence dénuée de
raison, et que, si ce miracle se faisait, il devait commencer par mettre cette intel-
ligence en possession des principes, c'est-à-dire par lui donner la raison, et par-là
la mettre en état de comprendre la langue, d'entendre la révélation et de s'y sou-
mettre. Cette invention de M. de Donald ou de M. de Maistre (car je ne sais à qui
en appartient l'honneur), que l'homme pense parce qu'il a entendu parler, est infi-
niment au-dessous de la plupart, des scholastiques. C'est un moyen désespéré qui
ne pouvait naître que dans une école où l'on ignore les premiers principes de la
logique et les premiers éléments de la psychologie.
DU MODVliMEIST PHÏLOSOPinQUE. 645
Oïl peut conclure de ce seul point toute la théorie de la connaissance de M. Hau-
tain. Il est condamné par son principe, et ne peut que tomber d'erreurs en erreurs,
comme tous ceux ^ la suite destiuels il s'est rangé. Il n'est pas plus heureux dans les
explications (ju'il a données du mouvement et de la volonté. Les éludes médicales
de M. Hautain semblent avoir eu sur son esprit une singulière inlluence; il déguise
tous les phénomènes moraux sous des noms empruntés à la chimie, et, quand il a
ainsi indiqué une comparaison bizarre entre les lois de l'esprit et celles de la
matière, il croit l'explication complète et ne s'aperçoit pas qu'il n'a fait qu'in-
venter un mot ridicule. Il est triste d'être obligé d'en convenir, mais c'est une
maladie propre aux philosophes. Les phénomènes dont ils recherchent l'explica-
tion sont si diliiciles à saisir, que, quand ils les ont nommés à leur manière, le
mot leur fait illusion, et, se plaçant entre eux et l'objet, leur fait cioire qu'ils ont
supprimé la difficulté. M. Baulain, voulant rendre compte de l'acliou de l'âme sur
le corps, expose et combat successivement les trois hypothèses des causes occa-
sionnelles, de l'harmonie préétablie et du médiateur plastique, et voici la solution
qu'il propose : — Les substances ne peuvent pas plus se pénétrer que les centres,
donc la substance esprit ne peut agir sur la substance corps; mais il y a entre
l'esprit et le corps un intermédiaire qui établitla communication. Cet intermédiaire
n'est pas une substance, dil-il, car il serait ou esprit ou corps ; c'est « le produit
immédiat des deux natures, l'âme et le corps, aussitôt qu'elles entrent en mouve-
ment. B Qu'est-ce que ce produit, distinct de la cause, et qui pourtant n'est pas une
substance? Qu'est-ceque cet intermédiaire qui n'est pas une substance et quia une
action? Qu'est-ce que ce produit des deux natures qui procède à la fois de l'âme et
du corps? M. Baulain appelle ce quelque chose un esprit. L'âme, en agissant, émet
son rayonnement ou son esprit. Le rayonnement de l'âme est un esprit psychique,
et le rayonnement du corps un esprit physique; mais ces deux esprits , psychique
et physique, sont un seul et même esprit. Cet esprit, qu'on ne s'y i rompe pas,
c'est un esprit dans le sens chimique du mot. i Les esprits, ajoute l'auteur, sont
volatils et expansifs. » Voilà une belle explication, bien démontrée, bien intelli-
gible, qui ne présente point de ditUcultés et qui rend parfaitement compte de l'action
lie l'âme sur le corps. Ce qu'on ne peut contester à M. Baulain, c'est que cet esprit,
ou psychique ou physique, qui n'est pas une substance, mais un rayonnement, est
un esprit de son invention; mais je doute que personne puisse voir Ik autre chose
qu'un mot qui ne représente aucune idée. L'explication de la propriété qu'a l'opium
de faire dormir, par la vertu dormilive, me semble en vérité quelque chose de
mieux trouvé, et c'est à Molière, et à lui seul, qu'il faut renvoyer les philosophes
qui marchent au progrès dans la même voie que M. Baulain.
Molière et M. Jourdain me rappellent une autre partie de la Psychologie expé-
rimentale, dont je vais donner un extrait qui aurait pu me dispenser de tout ce
qui précède : n La voyelle la plus simple et la plus profonde, qui est la racine de
toutes les autres, c'est l'A. A est l'expression la plus sponlanée, la moins réfléchie,
l'expression du premier mouvement central dans l'être; de là le sens de cette pa-
role : je suis l'alpha et l'oméga .. La voyelle A est encore le type de la note ap-
pelée prime ou tonique. L'O, dans son émission, est le vouloir déterminé, le son et
le ton harmonisés... L'O est l'A pleinement objectivé, comme la sagesse divine est
la manifestation de Dieu, comme l'univers est lamanifeslalion de la sagesse, comme
l'entendement est la forme spirituelle de l'âme humaine, comme la terre est le dé-
ploiement de son centre, comme chaque monde est la réalisation de .son idée, comme
644 DU MOUVEMENT rilILOSOmiQUE.
une forme organisée est l'exposition de son principe vital, comme une conclusion
est la conséquence de son principe, comme le discours est l'expression delà pensée.»
(Tome H, p. 270,sqq.) C'était bien la peine, pour arriver à de pareilles découvertes,
de faire dans la préface une si cruelle guerre à toutes les écoles de philosophie, et
de les traiter avec un dédain si superbe! Ceux qui ne connaissent de M. l'abbé
Bautain que sa réputation seront fort étonnés de la citation qu'on vient de lire;
mais je puis assurer que ceux qui parcourront son ouvrage, et la trouveront à sa
place, cesseront d'en être surpris.
Que de choses dans les voyelles! M. Bautain est celui qui y a lu le plus profon-
dément. De plus grands esprits que lui y ont fait aussi des découvertes. La trinilé
philosophique et le langage révélé donnent à ceux qui les admettent de grandes
lumières pour ces merveilles grammaticales. On chercherait vainement de celte
subtile philologie dans les philosophes rationalistes. Au contraire, M. Bautain,
M. Bûchez, M. de Lamennais, M. de Bonakl, en sont pleins. Il est facile de s'en
consoler pour les deux premiers ; mais l'auteur de VEssaî sur l'Indifférence dé-
montrer la Trinilé par les trois personnes des verbes! Si Pylhagore est notre
contemporain, comme le veut le système, de métempsychose inventé dernièrement
par M. Pierre Leroux, il doit avouer qu'on l'a dépassé.
M. Bautain vient de publier tout récemment sa Morale (1) Le iiremier volume
ne renferme que de la psychologie; c'est une description des sentiments, des pas-
sions, des besoins de l'homme, qui n'a point d'originalité. Quelques remarques
physiologiques sur l'influence des sexes et des tenipéramenls n'élèvent pas ce tra-
vail à la hauteur de l'ouvrage de Cabanis, De l'Influence du physique sur le moral
de l'homme. En général, M. Bautain procède par voie d'énuméralion, et ses remar-
ques seraient mieux à leur place dans un dictionnaire de synonymes que dans un
cours de morale. Il s'amuse, par exemple, à distinguer la bravoure, la valeur, la
fermeté, l'intrépidité, l'audace et la témérité; ailleurs, il fait des catégories dis-
tinctes pour la lâcheté, la poltronnerie et la pusillanimité. Au milieu de ces distinc-
tions puériles, on ne trouve pas une seule trace d'observation véritable. C'est une
étude de la nature humaine foite d'après un dictionnaire. Il faut le louer au moins
de n'avoir pas distingué aussi Vhabitativilé, la constructivité, la destrnclimlc . Il
n'avait que bien peu à descendre pour se trouver de niveau avec les distinctions
phrénologiques. La seconde partie est plus sérieuse; l'auteur y traite la question
de la liberté et de la loi morale. Pour la liberté, il se rapproche du sentiment de
Malebranche, attribue le bien et même le mal à des inspirations qui nous sont don-
nées, et nous laisse pour toute prérogative ce qu'il appelle le droit d'acquiescer ou
de repousser. Son opinion sur la loi morale est remarquable dans un si rude adver-
saire du rationalisme. Il a beau dire, dans sa préface, qu'il refuse à la raison la
science des principes, et ne lui accorde que la faculté d'en tirer les conséquences
et de les appliquer : l'ascendant de la vérité le porte à déclarer plus tard que « les
idées d'être et d'existence, les notions de cause et d'effet, de temps et d'espace, etc.,
et toutes les définitions mathématiques, sont à priori pour la raison. » — <s Elle ne
peut, dit-il, refuser les axiomes sans se renoncer elle-même, j Nous n'en deman-
dons pas davantage, et, à ce compte, M. Bautain a fait depuis deux ans bien du
chemin en arrière. Il est vrai qu'il déclare ensuite qu'outre le principe moral que
la raison nous impose au-dedans de nous-mêmes, l'Ëglise nous enseigne extérieure •
(1) Deux vol. in-S». Paris, chez Ladrange.
DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE. 611)
ment une règle de morale contenue dans les écritures, et » que la voix du dedans
se trouve contrôlée cl confirmée par la voix du dehors. » Mais cela n'a rien de
contraire aux doctrines rationalistes. On peut fort bien admettre la raison et la
révélation; nous soutenons seulement, avec Malebranche, qu'on ne peut pas nier la
raison sans nier du même coup la révélation.
M. Bautain appelle la loi naturelle l'expression de la volonté souveraine, c'est-à-
dire qu'il attribue le bien à la volonté, et non à la nature de Dieu. On sait que les
cordeliers professaient cette opinion par vénération pour la mémoire de Duns Scott,
tandis que les dominicains, attachés à la doctrine de saint Thomas, tenaient pour le
sentiment contraire. Puisque M. Bautain n'est pas cordelier, rien ne pouvait l'o-
bligera soutenir que la volonté de Dieu lait le bien et le mal, et que cela nitMne
qui est aujourd'hui le bien serait le mal, si Dieu l'avait voulu Ce n'est pas tout
que d'accorder enfin la raison à l'homme; il fallait aller plus loin, et convenir sans
plus de disputes que Dieu lui même est soumis à la raison, que la raison est l'essence
même de Dieu, et non pas le produit de sa volonté.
Il faut bien l'avouer, ni le livre de M. Bautain, ni même celui de ^^. Saint-Bonnet,
ne feront avancer la philosophie. C'est une grande gloire, et réservée à bien peu
d'intelligences, que de répandre sur un point important de la science des lumières
nouvelles, et d'attacher son nom à un véritable progrès. On ne doit point se décou-
rager parce qu'il ne sort pas de terre, à chaque génération nouvelle, un philosophe
de premier ordre. Les efforts, même malheureux, ne sont pas entièrement perdus.
Si M. Saint-Bonnet, par exemple, n'a rien fait, il a évidemment prouvé qu'il pouvait
faire. Deux longs traités de philosophie spéculative, un mémoire développé sur
Descartes, un essai, quoique malheureux, d'histoire de la scholastique, la traduc
tion de plusieurs grands ouvrages de Kant et de Hegel, plus de vingt dissertations
d'un mérite très distingué, montrent assez d'ailleurs que la philosophie n'est pas
oubliée en province, qu'elle y est cultivée avec autant de zèle et de succès qu'à
Paris, et que l'activité philosophique, si heureusement réveillée depuis ces derniers
temps, répond partout à l'impulsion généreuse qu'elle a reçue.
Un assez grand nombre de ces livres sont l'ouvrage des professeurs de l'Univer-
sité. Mais les professeurs ont, entre tous les philosophes, une position particulière.
Il ne leur sulïït pas de produire eux-mêmes, leur devoir est de susciter des écri-
vains et des penseurs, et ils n'auront véritablement accompli ce que le pays a le
droit d'attendre de leur talent et de leur zèle, que quand ils auront ranimé autour
d'eux le goût des études sérieuses. Leur enseignement ne doit pas être seulement
une sorte de prédication morale ; si leur première obligation est de propager le
spiritualisme et la morale du devoir, ils doivent songer aussi aux intérêts de la
philosophie. Il ne se peut pas qu'un homme dévoué tout entier à la science en
parle publiquement avec conviction, avec enthousiasme, sans rencontrer quelques
jeunes esprits empressés de se donner à elle sous ses auspices. Les facultés nou-
velles n'ont peut-être pas eu encore tout le temps nécessaire pour s'acclimater; ce-
pendant, à Rennes et h Lyon, les cours sont suivis avec empressement. M. Lacordaire
absorbe l'attention des Bordelais; mais qu'importe? l'intérêt qui nous préoccupe, ce
n'est ni celui d'une chaire, ni celui de l'Université: c'est l'intérêtde la morale, l'in-
térêt de la philo.sophie, et nous ne le séparons pas de celui de la religion. A Montjjcl-
lier, le vénérable abbé Flotte, qui a inauguré le nouvel enseignement philosophique,
ne peut pas avoir le zèle et l'activité que déploient .ses jeunes collègues de Lyon el
de Rennes; il a de la maturité, de l'érudition, une considération personnelle acquise
646 DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE.
par un long séjour el une vie honorable, et qui tourne au profit de la science qu'il
est chargé de représenter. Parmi les facultés d'institution plus ancienne, quelques
chaires sont entourées de la foule, d'autres sont délaissées; cependant il serait in-
juste et déraisonnable de mesurer le talent et même le succès des professeurs sur
le nombre d'auditeurs qu'ils attirent. La philosophie ne rencontre pas partout le
même intérêt ; un cours de philosophie ouvert à Metz n'aurait pas un seul auditeur,
celui de Strasbourg ne peut guère être désert. Il y a des professeurs qui ne font
aucun sacrifice au désir d'être populaires et qui croiraient se ravaler au rang d'un
histrion s'ils flattaient les passions du public pour l'accaparer. Il peut s'en rencon-
trer aussi, qui, sous prétexte de rendre la science attrayante, lui font perdre son
austérité, et prostituent la philosophie aux partis dans l'enseignement comme d'au-
tres le font dans leurs livres. Un professeur d'une de nos villes méridionales écri-
vait, il y a quelques années, cette phrase assez curieuse : « Le cours de M **' a vingt
auditeurs; celui de M. Bautain, à Strasbourg, en a cent; celui de M. JouEfroy, à
Paris, deux cent cinquante; celui de l'auteur cinq cents. » Il n'en concluait pas
sans doute, et personne ne sera tenté d'en conclure que le cours de ïauteur était
fait avec plus de talent que celui de M. Jouffroy.
On s'est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, du cours de M. Gatien-
Arnoult, à Toulouse, et de celui de M. Ferrari, à Strasbourg. Quelques membres
du clergé, ayant vu ou cru voir que ces enseignements étaient hostiles à la religion
chrétienne, les ont attaqués avec une grande vivacité, et aussitôt, comme à un
signal donné, l'Université et la philosophie ont été traquées de toutes parts par les
journaux religieux. Il est évident que les auteurs de ces attaques ne les ont pas
dirigées avec la modération nécessaire, et que des pa.ssions longtemps contenues
les ont fait sortir des bornes de la polémique.
I! est résulté de cette animosité qui se faisait voir dans les attaques, une égale
vivacité dans les réponses, et aussitôt les partis s'en sont mêlés; triste entourage
pour des questions de religion et de philosophie. Comme les prêtres criaient au
monopole de l'Université, les universitaires ont crié à la réaction religieuse, au
retour de la restauration; et voilà comment on dénature toujours toutes choses.
Un professeur enseigne une mauvaise doctrine; donc tous les professeurs perver-
tissent la jeunesse. On entend dans un cours, on lit dans quelque article une phrase
condamnable, donc il faut tout de nouveau faire la guerre à la philosophie. De
l'autre côté, on ne se montre guère plus raisonnable. Des partisans de la liberté de
l'enseignement se mettent à soutenir provisoirement l'Université. Parce que les
catholiques attaquent la philosophie avec violence, ils voudraient leur refuser le
droit de la discuter, et de se plaindre en public de l'enseignement des professeurs.
S'il y a véritablement une tentative de réaction religieuse, comme on l'appelle, c'est,
à coup sûr, lui faire beaucoup d'honneur que de la prendre au sérieux ; il se
passera bien des choses en France avant qu'on rétablisse la loi du sacrilège, ou
que l'on défende à un juif de publier des ouvrages où il expose les motifs de sa
croyance. Si la réaction religieuse que l'on veut faire consiste tout simplement à
rendre les hommes plus religieux, dans le sens philosophique du mot, ou à raiTer-
mir la foi catholique par des prédications et des publications quotidiennes, pério-
diques ou autres, qu'y a-t-il dans une réaction de cette espèce qui ne mérite le res-
pect, sinon la coopération de tout honnête homme ? Quant au droit de discuter
des doctrines philosophiques, de rendre compte d'un cours public, de le bLîmer ou
de l'approuver, j'avoue que je ne saurais comprendre qu'on pût même concevoir la
DU MOUVEMENT niILOSOPIIIQUE. (i'û
pensée de le contester à tiui que ce soit. Les professeurs institués par l'Élat exer-
cent une magistrature de l'ordre le plus élevé, ils ont droit au respect de tous,
pourvu qu'ils s'en montrent dignes; mais, précisément à cause de ce que leur mis-
sion a de grave et d'élevé, ils doivent être soumis à la discussion et à la critique,
et cela est tellement vrai, que, si l'on venait par malheur à abolir pour tout le monde
le régime de publicité qui fait la principale sauvegarde de nos libertés, il faudrait
le laisser subsister pour les professeurs, et particulièrement pour les professeurs de
philosophie. '
Il y a plus : ce n'est pas seulement un droit pour le clergé catholique de discuter
les opinions philosophiques qui lui paraissent contraires à la doctrine de l'Église,
c'est un devoir, et un devoir strict; il doit le remplir avec courage, s'il y a lieu;
mais je n'admets pas qu'il puisse y avoir du courage à dire aujourd'hui, en France,
.son opinion sur des matières religieuses ou philosophiques. C'était au clergé de
s'honorer lui-même, en conservant la modération et la dignité qui convenaient à
son caractère et à la gravité de l'objet de la discussion. Si ceux de ses membres qui
ont pris part à la querelle ne l'ont pas fait, il serait aussi injuste d'en accuser le
clergé tout entier que de conclure d'une ou deux phrases mal construites tirées de
je ne sais quel livre profondément ignoré de tout le monde, que l'Université est
matérialiste, panthéiste, et, que dit-on encore? athée.
On a cité un certain nombre de phrases de M. Catien- Arnoult, et elles .sont vrai-
ment plus ridicules que pernicieuses. La seule défense possible pour M. Arnoult
serait de prouver qu'il ne les a point écrites. M. Ferrari, que l'on avait accusé d'a-
voir professé les doctrines du communisme, a répondu par le démenti le plus
formel. Nous verrons se renouveler l'aventure du jésuite Edmond Campian, qui
avait lu dans Luther que l'épître de saint Jacques est un ouvrage de paille, qui fut
poursuivi pour l'avoir dit, et qui, pour préparer sa défense, chercha dans tous les
ouvrages de Luther le passage qu'il avait cité, et ne l'y trouva point M. Ferrari a
pris le parti de publier ses leçons (1), et il a fort bien fait. Tous ceux qui ont suivi
son cours peuvent maintenant le traiter d'imposteur, s'il a publié autre chose que
ce qu'il a dit. Mais il est évident qu'on avait pris le change sur ses doctrines, et sa
publication ne laisse pas de doute à cet égard. En vérité, cela était à peine néces-
saire. Qu'un homme insiruit, un docteur de la faculté des lettres de Paris, envoyé
dans une ville telle que Strasbourg pour y suppléer M. l'abbé Bantain, conçût le
projet de se déclarer communiste en pleine chaire, et s'imaginât qu'il pourrait le
faire sans être immédiatement chassé de l'Université, c'est une folie tellement in-
signe, qu'une pareille accusation ne pouvait s'accréditer. Si M. Ferrari avait oublié
à ce point le sentiment de ses devoirs et le sens commun, non-seulement on aurait
rendu service à la morale publique en faisant connaître une telle extravagance,
mais cette révélation eût été un véritable bienfait rendu à l'Université, qui se se-
rait, à coup sûr, empressée de le reconnaître.
Ces discussions, dont on aurait tort de s'exagérer la gravité, nous ont appris
que M. Gatien-Arnoull faisait son cours sur M. de Lamennais, et M. Ferrari sur
Platon et Aristote. De tels sujets de cours ne me semblent pas parfaitement choisis.
Il n'y a, dans les facultés de province, qu'une seule chaire de philosophie; il im-
porte que le professeur consulte, non pas ses convenances personnelles, ni même
le goût et les sympathies de son auditoire, mais les besoins de la ville et de la pro-
(1) Idées sur la politique de Platon et d' Aristote, par J. rcrrari. Paris, chez Capellc.
648 DU MOUVEMEINT PHILOSOPHIQUE.
vince qu'il habite. Il y a presque partout des traditions qu'il importe de remettre
en honneur; prenons pour exemple Strasbourg. Strasbourg, Montpellier et Rennes
sont, par leur position et par leur histoire, nos trois grandes villes scientifiques.
Strasbourg est la patrie de Tauler, le philosophe mystique du xiv*^ siècle. Le pro-
fesseur de philosophie a là, sous la main, une bibliothèque de cent quarante mille
volumes, où sont conservés des manuscrits de Tauler, de Hugues de Saint-Victor
et de Gerson. C'est son patrimoine. Voilà une mine féconde pour son enseignement
et pour ses travaux. S'il préfère à l'histoire la philosophie spéculative, il a devant
lui l'Allemagne. Qui peut être mieux que lui au courant de la philosophie alle-
mande? Qu'il l'expose et la discute devant son auditoire, et qu'il nous la fasse con-
naître ensuite dans ses livres; qu'il juge l'Allemagne avec l'esprit français. Il ya dans
Strasbourg même des institutions d'origine allemande, le gymnase protestant, le
séminaire protestant, dont les cours sont publics. La ville est pleine d'hommes
instruits qui s'intéressent également à la littérature de l'Allemagne et à celle de la
France : M. Delcasso, M. Rauter, le professeur de droit; M. Colin, le traducteur de
Pindare; M. Lehr, qui vient de traduire les poésies de PfefTel. M. Willm prépare
en ce moment une histoire de la philosophie allemande. Avec un tel entourage et
de tels secours, dans cette position entre la France et l'Allemagne, la route du
professeur de philosophie est toute tracée.
Lyon est aussi une ville mystique. Gerson y voulut mourir, Saint-Martin y fonda
son école ; mais Lyon est une seconde capitale, et appartient au mouvement général
de la France. La ville littéraire, la reine poétique du Midi, c'est Toulouse. Le
peuple de Toulouse est passionné pour sa ville, pour sa poésie, pour sa religion, et
ne sépare pas de son orgueil national son attachement à ses croyances. C'est là que
les querelles religieuses du Languedoc ont eu leur principal foyer; Toulouse même
conserve encore en manuscrit les lettres de Basville, qui retracent les derniers
temps de cette longue agonie du nouveau manichéisme. Cette ardeur pour les ques-
tions religieuses a beaucoup diminué depuis que la ville presque tout entière est
habitée par des catholiques; cependant le protestantisme est campé tout à l'entour,
à Montauban, à Castres, à Sainte- Foix ; et si la querelle se ranimait, Toulouse pour-
rait encore produire des théologiens, des inquisiteurs et des hérésiarques. Quant à
la grande école de jurisprudence qui a produit Cujas, elle n'est guère plus aujour-
d'hui qu'un souvenir. La ville de Montpellier au contraire conserve encore .son école
de médecine dans tout son éclat, et c'est ce qui lui donne une importance et une
destination particulière parmi toutes nos villes méridionales. Son école n'est pas
seulement une école spiritualisle; elle représente le spirilualisme dans le monde
médical. C'est une vieille et glorieuse tradition qui a longtemps régné dans la
science, et qui, aujourd'hui abandonnée presque partout, se ravive au moins dans
le foyer d'où elle est partie, et y devient d'autant plus chère à ses derniers défen-
seurs, qu'ils la sentent attaquée et menacée. M. Lordat y succède avec honneur à
la tâche glorieuse des Sauvage, des Bordeu, des Lacaze, des Barlhez, desLeroi, de?
Lamure, et s'efforce de lutter contre la déplorable prédominance de l'école maté-
rialiste de Paris. M. Lordat est un philosophe; son Exposition de la doctrine de
Barthez atteste des qualités philosophiques d'un ordre très-distingué. Tout récem-
ment, il a donné avec la collaboration d'un de ses meilleurs disciples, M. Caizer-
gues, une exposition générale de la doctrine de Montpellier. A Montpellier appar-
tenait aussi l'adversaire de Cabanis, l'auteur des Nouveaux rapports du physique
et du moral de l'homme, M. Bérard. Vitaliste modéré comme M. Lordat, il se bor-
DU MOUVEMENT niILOSOPUIQUE. 61!)
nnil à soutenir liiisuftisance des mélliodes empiriques, elia iiécessilé d'une distinc-
tion entre les phénomènes physiques et les phénomènes i)hysioIogiques. Le maté-
rialisme a pénétré dans la place; il y a son représentant, raiitenr des Lcllrcs svr
l'encéphale, U. Lallemand. Le professeur de philosophie à Montpellier peut s'inspirer
des souvenirs do Maine de Uiran, qui y a étudié la physiologie. C'est à lui de re-
nouveler en la continuant la tradition spiritualiste de Barthez et de Slahl, d'élever
cette tradition au niveau de la science physiologique et médicale de notre siècle, et
de s'unirenlin avec l'école psychologique dans un inlérèl conunun contre le maté-
rialisme médical de Broussais et de Magendic.
A Rennes, le professeur de philosophie peut choisir entre Descartes et Abélard.
S'il veut faire connaître les vrais principes de la philosophie moderne, qu'il com-
mente les ouvrages de celui qui en fut le père; qu'il poursuive l'histoire de cette
révolution, accomplie d'abord dans les idées pour passer ensuite dans les institu-
tions et dans les mœurs; qu'il raconte la grande ingratitude dont fut payée la gloire
que Descartes faisait rejaillir sur le pays; ses amis et sa doctrine persécutée; lui-
même allant mourir à Stockholm comme en exil ; ses os rapportés en France après
un intervalle d'un siècle, et les honneurs que l'Académie voulait rendre à cette il-
lustre mémoire entravés par l'autorité royale; qu'il tire de ces efforts impuissants
une leçon de tolérance philosophique, et de nouveaux motifs pour se tenir affermi
dans une doctrine à laquelle se rattache étroitement la cause de la civilisation et de
la liberté. S'il veut remonter plus haut et renouveler de plus anciens souvenirs,
qu'il évoque le nom d'Abélard, si populaire dans toute la France, et que la Bre-
tagne connaît à peine. Abélard, c'est toute l'histoire de la scholastique. Dans ce
pays profondément religieux, ni les secours en livres et en manuscrits, ni l'intérêt
et le zèle des hommes instruits ne lui feront défaut. Les chapitres ont conservé les
richesses des anciennes bibliothèques. Les questions théologiques y sont discutées
avec une ardeur digne des anciens temps, dans le langage d'Abélard et de Hervé,
et dans les formes de l'école. Les religieuses qui occupent rab])aye de Saint-Gildas,
encore debout sur la crête d'un rocher au bord de la mer, ne savent plus qu'Abé-
lard en a été le chef. La Bretagne ignorante a besoin d'être éclairée et civilisée;
seulement il faut la civiliser sans porter atteinte à son caractère national. Il n'y a
qu'à s'inspirer du génie de cette noble et pauvre terre, raviver les traditions, et
maintenir le présent à la hauteur du passé. On peut attendre beaucoup de la Bre-
tagne : c'est la patrie de Pelage, d'Abélard et de Descartes.
Pendant que de tous côtés on fait appel au génie original de nos provinces, la
société des antiquaires de Normandie, entrant tout à fait dans la voie (lu'il faut
suivre pour servir utilement les études philosophiques, propose pour sujet de prix
de faire l'histoire de la philosophie en Normandie au xr siècle, c'est-à-dire d'ex-
poser la doctrine des deux grands docteurs de l'abbaye du Bec, Lanfranc de Pavie
et saint Anselme.
Pour que les doctrines philosophiques se répandent et élèvent peu à peu le ni-
veau des idées dans toute la France, il faut que ce mouvement et cette activité
s'accrois.sent et se développent encore. Il le faut pour la propagation de la philo-
sophie, il le faut aussi pour aider à ses progrès, pour éveiller le talent, inspirer le
goût et l'ardeur du travail, séparer la science de la politique, faire revivre les tra-
ditions locales, et tourner au profit de la philosophie française le génie particulier
de chaque population. Jusqu'ici le mouvement philosophique de la province lui est
à peine propre, elle n'a pu répondre encore à l'appel qui lui est fait, et les livres
TOME 1. 42
650 DU MOUVEMENT rHILOSOPHIQUE.
qu'elle nous envoie no peuvent point donner lieu à des conclusions générales On
publie à Paris plus de philosophie tiue d'histoire, en i)rovince plus d'histoire que
de i)hilosophie. La plupart des mémoires sur la philosophie ancienne qui ont été
faits dans ces derniers temps ont été faits en province. Ce résultat était facile à
prévoir; le besoin d'innover, et aussi peut-être la facilité de réussir par de puériles
innovations, se rencontre plutôt à Paris que partout ailleurs; c'est le propre pays
de l'improvisation, et la vie littéraire y est ainsi faite que les esprits les |)lus ré-
servés y sont souvent condamnés à écrire et à dogmatiser prématurément. Pour
choisir dans quelque doctrine de l'antiquité l'objet d'une longue et persévérante
étude, il faut aimer la science avec désintéressement, et préférer la solidité à l'éclat.
Ces mémoires, ces discussions savantes, sont, pour la plupart, des productions
[iresque irréprochables On doit en faire honneur à celte école de philosophie qui,
réclamant avant tout l'indépendance de la pensée, s'efforce en même temps de ra-
mener les esprits à l'histoire, pour éclairer la liberté et non pour l'entraver ou la
détruire. Nous ne connaissons pas toutes nos ressources; combien de manuscrits
restent enfouis, qui mériteraient d'être publiés, ou qui du moins fourniraient des
matériaux pour l'hisloire et peut-être des lumières pour la science ! Combien d'ab-
bayes célèbres dans le moyen âge n'ont pas encore eu d'historiens! La spéculation
offre plus d'attraits que l'histoire, mais c'est l'histoire qui est la véritable école de
la spéculation, c'est en étudiant avec sincérité, avec fidélité, la pensée d'un homme
célèbre, qu'on apprend à approfondir les questions, à en apercevoir les phases et
les conséquences diverses, à les juger impartialement en cessant de se préoccuper
des intérêts de son temps et du point de vue particulier à son pays et à son siècle.
L'impartialité ne s'acquiert que par les études historiques : elles donnent à l'esprit
cette paix et cette sérénité sans laquelle le caractère propre de la philosophie ne se
retrouve plus. On parle tant aujourd'hui d'avenir et de progrès, que tout le monde
aspire à renouveler et à changer; mais il n'y a de table rase que dans la pensée des
utopistes, et le véritable progrès, c'est celui qui s'appuie sur les traditions et jette
ses fondements dans l'histoire. Commencez par respecter le passé si vous voulez
avoir confiance dans l'avenir. Ce que l'on peut souhaiter de plus heureux, c'est que le
goût de l'érudition saine, de la critique sévère, continue à se développer en province
et à produire des matériaux pour l'histoire approfondie des systèmes. Rien ne peut
contribuer davantage à restituer à la philosophie toute son austérité, toute sa dignité,
(^ette forte école, cette mâle discipline de l'histoire crée des logiciens et des penseurs.
Une intelligence, quelque puissante qu'on la suppose, a besoin de s'être longtemps
exercée et d'avoir longtemps fréquenté les maîtres pour donner des œuvres durables.
Il faut donc se féliciter du progrès que font en province les études hisloriques.
La philosophie qui s'y enseigne peut différer suivant les professeurs, et on ne saurait
leur demander cette uniformité absolue que ne comporte pas la nature de la
science; mais ils ont entre eux du moins les rapports communs que doivent pro-
duire la même direction et les mêmes maîtres. Quelle que soit la haine qui trans-
porte quelques esprits contre ce qu'ils appellent non sans raison l'école régnante,
ils doivent convenir du moins (jne ceux qui en sont les chefs ont toujours été les
premiers à se proclamer les disciples de Descaries, de Malebranche eide Leibnitz.
Sauf quelques exceptions honteuses, c'est dans cette voie que marche, à l'heure
(pi'il est, toute la philosophie française, et les belles théories qui ont honoré sous
la restauration le renouvellement du spiritualisme en France, loin de nuire au
cartésianisme, n'ont fait au contraire que le confirmer, le développer et l'agrandir.
nu MOLVEMENT riIlLOSOl'UIQlE. O^il
Quelques-uns des livres que nous recevons de la province laissent enircvoir, à
côté de celte inlluonce supérieure, les traces d'une autre inllueuce dont les résul-
tats seraient déplorables, si elle n'était ccunbaltuc à teni|)s. La mode se glisse jus([ue
dans la philosophie, et le romantisme a mis à la mode, dans une certaine classe de
sens sans connaissances et sans principes arrêtés, je ne sais quel travestissement
scandaleux des dogmes chrétiens qui conduit au scepticisme par l'extravagance, et
détruit à la fois, sous prétexte de conciliation, la raison et l'autorité. On oublie,
on feint d'oublier que tout système qui s'adresse à la raison doit être accessible à
la raison et s'appuyer sur des démonstrations irrécusables. Avec des mois sonores
et creux, des paradoxes audacieusemenl pris pour axiomes et les clameurs d'un
parli politique auquel on vend son ûme pour quelques éloges, on se donne un faux
air de novateur et de prophète qui fait illusion aux esprits faibles. La i)hilosophie,
ne l'oublions pas malgré tant de tristes exemples, est faite pour diriger les pas-
sions et non pour les suivre. Descartes a fait une révolution dans la méthode; au-
jourd'hui que nous avons la méthode et la liberté, ce qu'il nous faut, ce ne sont
pas des révolutions, ce sont des améliorations. Les philosophies révolutionnaires
n'existent qu'en vue des partis révolutionnaires et ne cherchent des principes que
pour faire prévaloir des conséquences prévues. Ici, à la porte des conciliabules où
la théorie se commente ouvertement par la pratique, la plupart de nos docteurs ne
sont pas leurs propres dupes; mais quel irréparable malheur si le bruit qu'ils font
dans les journaux et dans les pamphlets allait séduire en province quelques jeunes
esprits pleins de sincérité et d'enthousiasme, et les enrôler, à leur insu, dans ces
bandes noires d'une nouvelle espèce ! Ce jargon néo-chrétien, ces idées indécises,
ces théories au masque généreux et aux conséquences sinistres, ne doivent pas, ne
peuvent pas prévaloir contre l'esprit ferme, sensé, raisonnable, de la philo,sophie
française. En province, comme à Paris, il y a partout de mauvaises passions, et,
par conséquent, un moyen assuré pour le philosophe d'acquérir la mauvaise popu-
larité. C'est à lui de choisir entre l'ofûce d'un médecin ou celui dun laquais, entre
la guérison ou les applaudissements du malade.
Jules Simon.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
DRAME, HISTOIRE, TRADUCTIONS, ANTIQUITES.
C'est une bonne, utile ei curieuse élude, île marquer les mouvements intellec-
tuels de l'Europe à mesure qu'ils s'elfectuent, et cela sans préoccupation philan-
thropique et niaise, sans Ihéorie progressive, sans misanthropie, sans vain désespoir
et sans mauvaise humeur contre le temps présent. Suffit-il, pour un tel travail,
d'annoter curieusement les livres qui paraissent? Non certes. Une liste bibliogra-
phique signifie peu de chose. Bonaparte demandait : Qu'est-ce qu'un trône? Il
faut demander : « Qu'est-ce qu'un livre ? d — Deux cents feuillets blancs, maculés
et renfermés sous une feuille jaune ou sous un carton couvert de cuir, n'apportent
en eux-mêmes aucune révélation précieuse. Cherchons ce que les productions
intellectuelles veulent dire et non ce qu'elles paraissent, leur sens pour l'avenir,
leur rapport avec le présent, et laissons de côté le nombre des volumes, le nom de
l'éditeur, et autres matières également intéressantes.
La poésie et le drame ont fait leur dernière révérence et dit un adieu définitif à
la vieille Angleterre. J'entends par poésie la haute et originale poésie; les petites
stances, les strophes élégiaques, les élans d'un lyrisme imitatif, ne manqueront
jamais à une langue dont le rhythme iambique est si commode et la rime de si
bonne composition ; je veux parler aussi du drame original et inventé, car les
mélodrames et vaudevilles français, les calques de nos opéras-comiques et les fac-
similé de nos mimodrames apportent encore de délicieuses sensations à la bour-
geoisie anglaise. Les poèmes qui s'intitulent dramatiques, et que leurs auteurs font
imprimer, sont aussi très-nombreux; la première tentative d'un jeune homme qui
croit avoir du génie se résout en Angleterre par une pièce shakspearienne, sans
rime et sans bon sens; de même qu'en France tous les jeunes aiglons de la poésie
déploient leurs ailes vers la tragédie romantique, légitime et défunte héritière de
LITTÉKATUnE ANGLAISE. 6l)5
la traî^éiiie classique. A quoi bon citer les noms de ces mort-nés de la vanité impuis-
sante? Laissons se briser et se perdre l'ëcuine inutile des littératures fatiguées.
Voyant les salles de Driiry-Lane et de Covent-Garden rester vides et sombres
comme de grands caveaux mortuaires, en dépit des efforts de Macready, de Bunn,
de Bulwer et de Sheridan Kuowles. les faiseurs de projets s'ingénient pour hâter
ce qu'ils ap|)ellenl la résurrection du drame en Angleterre. Récemment un auteur
nouveau. M. .stepbens, persuadé que les directeurs sont seuls coupables de cette
décadence, a loué la salle de l'Opéra de Londres, engagé des acteurs, fait peindre
des décorations et représenter à ses frais le chef d'œuvre de sa création, une tra-
gédie intitulée Martinuzzi. Vastes affiches, annonces prodigieuses, claqueurs habi-
lement distribués, ont rendu sa chute plus sanglante; le public a commencé par
rire et a fini par sitller. Des trois ou quatre ouvrages récemment publiés sur la
situation déplorable du théâtre anglais, des longues dissertations et des ingé-
nieuses déclamations qu'ils contiennent (1). on ne peut rien recueillir, sinon que
l'art dramatique anglais est parvenu à son dernier période, que le public s'y inté-
resse fort peu, que les hommes de talent ne savent pas construire une pièce, que
les acteurs et les gens de métier n'ont pas le moindre talent, et qu'il faut prononcer
le de profundis sur cette grande muse dont Shakspeare avait fait la gloire. Les
auteurs des divers ouvrages qui signalent ce décès, nous envient extrêmement, à
nous Français, [\irt de la charpente, celte façon de remplacer l'art par la ruse, la
création par l'adresse, la puissance par l'artifice, et de couvrir sous le stratagème
des petits moyens la profonde stérilité de l'observation et le néant de l'originalité.
En efl'et, l'art dramatique peut mourir de plusieurs manières; chez les Espagnols
et les Anglais, par une mort subite, brusque et imprévue; chez les anciens Grecs
et chez nous, par une transformation douce et lente; il devient alors le vulgaire
talent de duper la curiosité, et d'attraper agréablement le public. On sent moins
sa mort ; la descente vei s les dernières régions est plus paisible. Mais ce n'eu est
pas moins le terme fatal de l'art dramatique. Cet art est attaché d'une manière
intime à certaines époques ardentes de la vie des peuples, et ce n'est pas un valu
système, ce n'est pas une théorie inventée à plaisir, c'est un fait appuyé sur l'expé-
rience, que l'elflorescence vive et passagère du drame réel, Les nations le créent
selon les besoins, les désirs et les goûts de leur vie nationale, à l'époque de leur
adolescence, sur le seuil de leur maturité; ils ne peuvent prolonger son existence
par delà ces limites.
La forêt du roman britannique ne s'éclaircit pas. M. Ainsworth a bâti son Saint-
Paul et sa Tour de Londres, deux constructions sans solidité et sans proportion,
mais baroques et obscures, ce qui plaît toujours à quelques esprits ; il continue
son travail, et met la main au château de Windsor. Tous les monuments anglais y
passeront. Comment ne voit-on pas que celte façon mécanique, matérielle, indus-
trielle, industrieuse, de produire les oeuvres littéraires et de les jeter sur le marché
comme on manufacture des jouets d'enfant, que celle abondance de fabrication,
facilitée par l'art typographique et la satiété du public, à force d'augmenter cette
montagne de feuilles sèches, à force d'accumuler les choses stériles, rendra la litté-
rature, l'exercice sincère et courageux de l'espril. méprisable et quelque jour
(1) Tlie Stage befare aud behind the curlain, by A. lUiiiii. — Pasl (nul présent statc of
drarnatie literature. — Staçic effecls or on llie principles iiliich contiuand drinnatic effcct
on ike ihealrc, hy Edward Mayhew; 1841-18 '^2.
6a4 LITTÉRATURE ANGLAISE.
impossible? Au milieu de ce silence du géuie créateur, les antiquaires, les traduc-
teurs, les éditeurs, les commentateurs, ont beau jeu. M. Hallyweli, homme de
l)eaucoup de sagacité et de savoir, rivalise avec Payne Collyer pour éclaircir quel-
ques points obscurs de la littérature shakspearienne; Payne Collyer lui-même
prépare une nouvelle édition du grand dramaturge, édition destinée à éclipser les
six cents éditions précédentes; deux traductions simultanées de Flavius Josephe,
ce merveilleux menteur judaïque, font leur apparition et trouvent des souscrip-
teurs; un savant d'Oxford publie, sous le titre de Jlodœporicon, un recueil d'an-
ciens voyages fort intéressant, et le premier volume de cette publication qui vient
de nous parvenir, publication consacrée à un amusant Gaulois du v'^ siècle, coïncide
avec une traduction de ce même ouvrage, traduction qui vient de paraître à
Lyon (1).
Il est surprenant que l'on ait accordé jusqu'ici peu d'attention à ce personnage
très-curieux, à ce païen gaulois, sénateur et consul, homme d'esprit et homme de
parti, dont les vers ingénieux prouvent sans réplique ce que l'on peut nommer la
vitalité gauloise, vitalité qui ne se dément jamais. A travers les variations de l'his-
toire et les vicissitudes des temps; sous la monarchie, l'anarchie, le fédéralisme, la
féodalité, l'épiscopat, la France, soumise à toute la variété des gouvernements et
lies institutions, a pu faiblir, mais elle s'est maintenue ; elle a pu souffrir, languir,
s'affaisser, mais elle a constamment vécu. Jamais elle n'a succombé à celte léthargie
qui abat mœurs et lois, présent et avenir. C'est un corps dont la souplesse mul-
tiplie la force, et qui supplée par l'.activité des ressorts à la vigueur mu.sculeuse,
([uand cette dernière vient à manquer. Aux temps de malheur et de décadence,
sous l'obscurité et la barbarie, l'étincelle du progrès et l'espoir de la renaissance
se réfugient toujours dans la Gaule. Vers l'année 420, notre Rutilius écrit des vers
presque aussi bons que ceux d'Ovide. Quel poète et quel prosateur conservent, au
IV'' siècle, un souffle de la tradition romaine? Deux Gaulois seulement, Sulpice Sé-
vère et Ausone. La Gaule survit sans cesse au monde détruit.
Les excellentes notes et les commentaires dont les éditeurs allemand, français
et anglais ont honoré ce vieux concitoyen, nous ont permis de l'étudier d'assez
près, et cette étude offre un intérêt historique très-piquant. Il y a quatorze cent
vingt-six ans, ni plus ni moins, que ce Gaulois, après avoir gouverné la ville de
Piome sous l'empereur Honorius, s'embarqua dans le port d'Ostie. et, côtoyant
l'Étrurie et la Ligurie, revint dans son pays, que les uns croient être Poitiers et
les autres Toulouse. Il avait été consul, maître des offices, préfet de Rome. Dévot
au paganisme et rempli d'enthousiasme pour la vieille foi. notre homme fut ren-
versé avec les idoles païennes. Il perdit son crédit lorsque le christianisme acheva
de triompher. II ne manquait ni de vanité, ni d'ambition, ni d'esprit, ni de savoir.
Son dépit fut vif. Il se vengea comme les gens d'esprit se vengent. Tout ce qui nous
reste de lui est imprégné de cette bile amère et poignante qu'avaient amassée et
aigrie dans son cœur le regret d'une lourde chute et la haine du christianisme qui
le renversait.
C'est là le point de vue historique, réel et important, sous lequel il faut consi-
dérer Rutilius, et que les historiens, Gibbon à leur tête, ont trop négligé (2). Il est
(1) Itinéraire de Rutilius Claudius Namatianus, etc., iraduiten français avec commen-
taires par F. Z. Coliorabel. Paris, Delalain.
(2) On trouve de curieux détails et une juste appréciation du talent de luitiliiis tiaus un
LlïTEllATlJniî ANtiLAli)E. (Joîj
vrai (iiio les ecrilà du (iaulois ont dormi [loiidaiil dix siecios, iiicuimiis du inoiide
entier.
II a lall'i la coïncidence de i)ki.sieurs circonblances singulières, pour que ses
se|»t cents et quelques vers ne fussent pas dévorés par le temps ou supprimés,
comme le lurent un si grand nombre de monuments païens, par l'ardente |)iété
des chrétiens du moyen ûge. Une copie de son i^oyaye en. vers se trouvait ense-
velie dans un monastère lombard, enseveli lui-même au Ibiid il'une solitude des
Alpes l'enniues, à Hobbio. Ce double tombeau protégea le manuscrit. Vers la fin
du xv" siècle, quand le secret matériel de la typographie eut éveillé les es|)rits,
animé les curiosités, enllammé les désirs d'érudition, et lancé tous les hommes de
quelque talent à la recherche des œuvres antiques, les pauvres moines de Bobbio.
secouant la poussière de leurs archives, y découvrirent, entre un recueil d'épi-
grammes et un traité de granunaire, le plaidoyer du consul de Home contre les
chrétiens naissants.
L'humeur païenne de Uutilius ne les scandalisa pas. L'ardeur de la loi était
très-all'aiblie ; on était plus cicéronien ([u'orthodoxe, et déjà la réforme se prépa-
rait Le grammairien italien George Merula apprit qu'une importante trouvaille
avait été faite à Bobbio; il engagea sou ami l'Italien Thomas Inghirami, de Vol-
terre, à visiter ce couvent, où, en eflel, Inghirami, qui avait pris le nom de P/iœ-
drus, copia le poème, bientôt relranscrit sur cette copie par le célèbre et ingénieux
Sannazar, et enfin imprimé en 1320, sous la protection du pape Léon X, auquel
il est dédié Un demi paganisme scientifique planait sur la féconde Italie. Le vieux
dépit du consul déchu, après avoir traversé quatorze siècles, arriva donc jusqu'à
nous, protégé par un pape.
Cet homme dont le portrait nous intéresse et importe à l'histoire, comme je vais
le prouver, se nommait Rutilius Numatiamts, Namalianus ou Numanllanus. Un
savant français fort accrédité l'appelait récemment Rutilius de Numance ; bévue
aussi bizarre que la métamorphose des mots Tcrcnlianus Maunis, devenus le
Maure de Tércnce sous la plume d'un érudil du xvi" siècle. Où ce Rutilius était-il
né? On l'ignore. C'était un Gaulois, la tradition ne s'explique pas plus clairement
là-dessus; elle le dit fils de la Gaule romaine, espèce de Rome plus pâle qui mê-
lait une demi-lueur grecque à son érudition latine et à sa souplesse natale. Comme
Ausone et Sidoine Apollinaire, Rutilius est homme d'esprit ; vieux caractère gau-
lois, que l'invasion franque n'a pas effacé, et qui date du berceau de la Gaule.
Comme eux, c'est un bel esprit; autre caractère français qui ne s'est jamais éteint
non plus, et qui rapproche, par la vieille communauté d'un défaut national et in-
délébile, les noms de Dorât, de Voiture, de Crétin et d' Ausone. Uutilius est lou-
chant et puéril, il est ingénieux et doux, il a des expressions charmantes et des
grâces presque enfantines. Il est un peu vain, parle souvent des dignités pater-
nelles, des offices que lui-même a remplis, de ses charges de cour, de ses amis
nombreux, de ses études, de ses voyages, de ses chasses, de ses travaux et de sa
gloire. Cette aimable personnalité causeuse ne dégénère jamais en égoïsme, et se
relève par mille traits délicats et ingénieux qui plaisent et qui attachent. Ses larmes
coulent ((jaudia tnœsta) avec une « triste joie, » quand il voit la statue de son père,
ancien magistrat de Pise, s'élever au milieu du forum de cette ville; « gaudia
ingénieux article de M. Ampère, inséré clans la licvuc des Deux Mondes de juin 18Ô5,
et intitulé Porliails de Rome à différents âyes.
63G LITTERATURE AIN'GLAISE.
inœsla, » expression un peu prétentieuse, un peu coquette, un peu maniérée,
mais élégamment pathétique, et qui donne une fort juste idée de son genre d'es-
prit, et du ton qu'il prête à sa pensée comme à son émotion. Il pleure, non quand
il abandonne sa vraie patrie, non quand il s'éloigne de la Gaule, mais au moment
où il va la revoir. Il pleure parce qu'il va quitter sa Rome païenne, la belle Rome,
les théâtres qui retentissent de cris joyeux, les danses voluptueuses et les toges des
vénérables pères, et les statues d'or et de marbre, et les festins, et ses amis nou-
veaux au beau langage et aux mœurs élégantes.
Le chagrin du Gaulois, sevré des plaisirs romains, forcé de retourner à ses champs
(jui l'appellent,
. . . Gallica rura vocaiil...
est si vif, que l'on en est touché. On oublie son peu de patriotisme, et l'on .sympa-
thise avec sa reconnaissance envers Rome. Sur sa route, lout ce qui lui rappelle ce
paganisme brillant dont il vient d'habiter le sanctuaire, le charme et le ravit. Il
aime jusqu'au dieu cornu et lascif qui protège les jardins , et dont notre Gaulois
relève l'importance, le sens poétique et l'idée symbolique. La Gaule, pour lui, c'est
l'exil; cependant il y est né. Il aime Rome, comme les habitants du Lancashire
aiment Londres, comme certains provinciaux éloignés du centre adorent Paris.
Rome! Rome! c'est pour Rutilius la gloire, le nom immense, le symbole du pouvoir,
la source des honneurs et surtout de ses honneurs. Il a soin de nous apprendre que
cette capitale du monde l'a reçu dans son sein maternel, qu'il est Romain par adop-
tion, citoyen romain, vrai Romain, et qu'il dédaigne profondément la Gaule, où
cependant son berceau a été placé, où sa mère. Gauloise, l'a allaité, u Je méprise
beaucoup, nous dit-il, la petite fumée dont parle Homère, et qui s'élève du toit
natal. » Que voulez-vous? ce sont faiblesses et vanités d'un esprit enivré par les
réductions de la capitale. Il ne faut pas trop blâmer l'ambitieux, l'aimable Rutilius,
qui fut consul, qui ne l'est plus, et qui, plein de respect pour la splendeur du passé,
ne peut se faire ni à la Gaule provinciale, ni aux nouveaux chrétiens, ni aux chan-
gements dont favenir est menacé par eux.
Oublieux de sa patrie gauloise , hostile au christianisme, Rutilius n'est pas un
iiomme nouveau, un homme de la Cité de Dieu, telle que l'ouvre saint Augustin,
C'est un homme du passé, du paganisme, de Rome, en adoration devant la vieille
louve de Romulus et devant une gloire qui s'en va. On voit combien ce personnage
est intéressant par lui-même et utile à l'histoire ; mais ce qu'il y a de plus étrange,
c'est que notre Gaulois a dû sa résurrection à quatre étrangers : un Allemand, deux
Italiens et un Anglais. La première traduction correcte qu'un Français ait publiée
de son itinéraire est toute récente et due à M. Collombet de Lyon. Gibbon, élève
de Voltaire et de Locke, avait ridiculement jugé Rutilius , et le nouvel éditeur an-
glais a raison de dire : — « A travers ses lunettes de philosophe systématique,
l'historien Gibbon ne comprend rien à ce caractère. Gibbon avait vécu trop long-
temps et trop exclusivement avec ses chers livres, au bord de son lac de Lausanne;
les monla"nes de son érudition acquise lui voilaient une autre étude bien préfé-
rable, bien plus haute, bien plus profonde, la mère et la directrice de toutes les
études, la connaissance des hommes. » — Gibbon se récrie contre les déclamations
de Rutilius en l'honneur de Rome, de la ville éternelle; il veut absolument effacer
ces amplifications comme oiseuses: il conseille au poète deles biffer et au lecteur de
HTTKUATLUE AINGLAïSIi. Gj7
ne pas les lire. Il est aussi aveugle des yeux de l'esprit, que M""-" DudeUant le
croyait aveugle des yeux du corps. Gibbon oublie que ces grands et inutiles dis-
cours, celle emphase de panégyrique, cette véhémence ampoulée de dévotion ro-
maine et païenne, correspondent au regret du Gaulois qui s'exile, du consul qui a
perdu ses faisceaux, et qui voudrait les reprendre, du païen que les édits chrétiens
privent de son crédit. Il ne faut pas chercher le chant naïf du poëte dans l'ingé-
nieuse invective d'un i)arti vaincu. Les vers de Rulilius respirent l'enthousiasme
étonné d'un provincial : « 0 merveilles, s'écrie-l-il avec emphase, o brillants aque-
ducs, fleuves suspendus dans les airs, ruisseaux qui parcourez des routes aériennes,
là où l'écharpe d'Iris n'oserait même pas flotter ! 0 ville prodigieuse ! tes maisons
sont-elles habitées par des hommes? Ne sont-ce pas plutôt les temples des dieux
immortels? Comment fais-tu, Rome, pour réunir tant de miracles? Tu désarmes
l'hiver, tu prolonges le printemps! Tes habitants sont des rois, ou plutôt des êtres
surnaturels 1 j Tel est le cri de stupeur arraché par une grande civilisation à cet
homme sensible et délicat, né dans une région moins industrieuse, moins cultivée,
moins éclairée. L'esprit lin et vif de Rulilius est ébranlé et ravi de la supériorité
romaine. Son admiration éclate avec la véhémence ingénieu.se qui caractérise les
Français, et embrasse dans le même culte Romulus, Vesta, Vénus, le sénat, la curie,
le paganisme, le polythéisme et les onze cent soixante-neuf ans des annales ro-
maines :
.... Sedecies dénis el mille peraclis,
Annus pnelerea... tibi nonus...
Gomment cet homme serait-il chrétien? Toutes les plaisanteries de Voltaire
contre le christianisme, contre les moines, l'ascétisme, les macérations, les veilles,
les jeûnes, les prônes, l'abnégation, il se les permet. Il maudit la tristesse de ce
monde sombre et idéal qui va fouler la vieille Rome aux pieds. Tout change, il le
sent bien. Tout s'écroule, et il s'effraie. Ce .sont les âmes surtout qui changent
autour de lui; il ne sait à quoi attribuer ce prodige. « Autrefois, on ne voyait que
les corps se transformer, s'écrie- t-il, el maintenant ce sont les cœurs. »
Tune mutabanlur corpora, nunc animil
Voilà le vers le plus remarquable de tout son livre, et c'est un grand témoignage
historique.
Notre éditeur anglais, qui a consacré à Rulilius un in-quarto magnifique, a eu,
comme le traducteur français, le mérite de comprendre le sens et la valeur histo-
rique des sept cents vers du païen Rulilius. Pendant qu'on les réimprimait à Oxford
avec un grand luxe, la société camdenienne continuait ses travaux et publiait plu-
sieurs tomes de lettres, de mémoires, de chants populaires, recueillis dans la poudre
<In musée britannique (1), anecdotes moisies, débris des vieux temps, curiosités,
raretés, souvent pleines d'intérêt. En même temps on éditait à Londres les œuvres
de Fuller. de Fox, de Bunyan, de Baillie. Recherches d'antiquités, notes, commen-
taires, observations de mœurs anciennes, tout ce qui est érudition ne manque pas.
On est si cruellement faligné de la littérature moderne, que l'on réimprime jus-
(1) Plumpion correspondance, elc, cdiled by Thomas Slaplelon — Anecdotes and tra-
ditions illnstrative of english historij, ediled by W. J. Thoms. — The Political songs of
Englatid, ediled by Thomas Wrighi. — Confessio Goliœ, etc.
0J18 LITTÉRATURE ANGLAISE.
qu'aux œuvres des théologiens, coiUroversistes ou satiriques du xvi" et du xvii'' siècle;
ces éditions trouvent des acheteurs, n Leur noisette, comme disait Swift d'ingénieuse
mémoire, était un peu dure à casser; mais enfin on y trouvait une amande. » Il
vient de nous arriver vingt de ces volumes antiques et nouveaux, qui n'ont guère
plus d'ordre que ceux de ïiraqueau ou de Beroalde, mais qui, en revanche, se dis-
tinguent par l'éclat de l'esprit et le pittoresque du style. On a raison de réimprimer
les auteurs qui ont quelque chose à dire, qui ne se contentent pas, selon la présente
mode américaine, de classer soigneusement des matériaux vulgaires dans les com-
partiments creux de leurs chapitres; esprits vigoureux, pleins d'idées, à qui les
apparences ne suflisent pas, et qui. avant tout, veulent penser; tous les jours plus
rares et tous les jours plus estimables; intelligences à la Montaigne, à la Bacon, à
la Cervantes; hommes de réalité, et non de faux semblants! Fuller et Baillie étaient
de ce nombre.
En 1637, un prudent et sage Écossais, du nom de Robert Baillie, principal de
l'université de Giascow, fut député auprès du parlement de Londres par ses frères
les puritains d'Edimbourg. C'était I "époque sanglante et orageuse où StraH'ord
essayait de protéger la couronne et la tète de son maître, Charles P", et où Croniwell,
confondu encore dans les rangs de la bourgeoisie puritaine, se faisait d'avance roi
des esprits et maître des âmes. Notre principal d'université était bavard, curieux
et bon enfant. Il était surtout cannij, comme disent les Écossais. Un homme canny,
c'est un homme canning, cunning, konning, knowing, judicieux et sagace. La can-
niticss va jusqu'à l'adresse et s'arrête à la fraude.
A la même époque, un homme d'inlihiment d'esprit et de beaucoup moins d'ha-
bileté que Baillie, prédicateur célèbre, connu déjà par un ou deux ouvrages histo-
riques et théologiques qui avaient eu du succès, s'enrôlait sous les drapeaux con-
traires. Il se nommait Thomas Fuller. La canniness de Robert Baillie lui manquait
absolument, et, tout spirituel, tout loyal qu'il fût, il trouvait moyen de déplaire au
parlement, dont il condamnait la révolte, au roi, dont il n'admettait pas les préten-
tions absolues, et aux courtisans, dont il blâmait les mœurs licencieuses. Cependant
il était sincèrement royaliste. Les puritains brûlèrent sa bibliothèque ; il perdit ses
prébendes, et eut de la peine à devenir fort peu de chose : chapelain dans l'armée
royaliste.
Ce sont les œuvres de ces deux personnages si divers que l'on réimprime à droite
et à gauche. Elles sont pleines de détails très- curieux sur les guerres civiles d'An-
gleterre, et rien n'est plus amusant pour un observateur des hommes que de voir
d'une part le madré Baillie ( I ) jeté dans les rangs fanatiques des amis de Grorawell,
d'une autre, Tardent, aimable et vertueux Fuller (2), mêlé à l'armée débauchée des
royalistes, nous faire le portrait des deux camps. Des ouvrages, des lettres, des
mémoires que ces deux hommes ont écrits ou publiés, s'échappent mille traits de
lumières, charmants pour qui sait voir, parfaitement obscurs et insigniliants pour
(pii ne se place pas au point de vue historique de leurs caractères respectifs. La
(1) The Lelters and Journals of Robert Baillie, principal of llie university of Giascow,
1637-1662 ; edited by David Laing.
(•2) The Chitrch History of Britain, 5 vol. ; — The Worihies of England, ô vol.; — The
History of the Hohj-war, 1 vol. ; — The Holy staie and ihe Profane slate , 1 vol. ; — Good
ihoughls in bad limes, and good thoughts in worse limes, 1 vol., by Thomas Fuller, 1840
and 1841.
LITTÉRATURE AINGLAISE. GoO
réimpression siumllanée de leurs œuvres peulservir de leçon aux gens de parti ; deux
liommos honnêtes, assez modérés l'un et l'autre, viennent comme par force, sous
Charles P et Crouiwell, occuper un rang principal dans les deux armées ennemies,
le plus moral parmi les plus libertins, le plus rusé parmi les plus fougueux :
Mes bons amis, cela doit nous apprendre
Que le Très-Haut fait do nous ce qu'il veut;
Dieu va comme il lui plaît, — et l'homme comme il peut (1).
On ne pourra pas désormais écrire l'histoire de cette époque sans consulter, et
de très-près, les mémoires et lettres particulières du puritain Robert Baillie. Fuller
le royaliste n'intéresse que les littérateurs. Quoique employé dans l'armée royaliste,
et même avec un certain éclat de courage qui se déploya surtout pendant le siège
d'Exeter, le brave homme, dès que la paix fut rétablie, revint à ses pacifiques et
ingénieuses habitudes, écrivit des sermons lardés de calembours, des livres d'his-
toire ancienne semés d'observations naïves sur les mœurs contemporaines, et des
commentaires théologiques brodés d'anecdotes piquantes. On ne peut pas avoir
plus d'esprit que Fuller; son malheur est d'en avoir trop. Écrivant pour son plaisir
et à son aise, avec une facilité impétueuse et une intarissable verve, il a laissé des
traces brillantes et bizarres dans la littérature de son pays. Il sème à pleines mains
la comparaison ingénieuse, la métaphore éblouissante, le jeu de mots, le portrait,
la saillie, l'anecdote, le trait. Il n'est pas pédant; il dous épargne la citation et n'en-
nuie jamais. Ce qui lui manque, c'est le goût. Ses calembours les plus baroques et
ses pointes les plus affectées lui viennent naturellement; et, quoique ces ornements
de son style et de sa manière soient étrangement recherchés, il ne le cheixhe pas.
Il ressemblerait à Montaigne, s'il avait plus de jugement et de sévérité; aventureux
comme le gentilhomme du Périgord, il se montre comme lui brillant, original, éner-
gique, incroyablement hardi dans ses transitions, et surtout dans ses digressions.
A propos de l'Église anglicane, il traite, dans un singulier chapitre, t des tailleurs,
des habits noirs, et de l'art de dégraisser. » Ainsi Montaigne, dans son chapitre
des Coches, ne s'occupe que des empereurs romains et de leurs femmes. « Assez
parlé de dégraissage! s'écrie Fuller; mais que personne ne condamne cet article
comme une déviation qui m'éloigne trop de mon histoire ecclésiastique. D'abord,
parce que je ne regrette pas le moins du monde de m'éloigner un peu de ma route,
pourvu que ce sentier conduise au bien de mon pays; ensuite, parce que, oblique-
ment je lavoue, ce sujet appartient à l'Église; une multitude de familles pauvres
qui se trouvaient naguère à la charge de leurs paroisses, comme me l'ont prouvé
les registres des oQiciers ecclésiastiques, ayant appris l'art du dégraissage et de la
teinture, se trouvent maintenant hors de peine ! >'
Sous son désordre et sa bizarrerie, Fuller, comme les bons prosateurs anglais et
allemands du xvii'" siècle, a l'immense avantage de contenir le minerai du talent, la
matière première de l'esprit, du style, même de l'éloquence. Le lingot gU au fond
de la mine, obscur, mêlé, mais c'est un lingot. La profonde ignorance où nous
sommes en France des littératures étrangères, n'a pas même laissé arriver jusqu'à
nous les noms de ces prosateurs originaux et puissants, Burton, Barrow, Taylor,
Fuller, doués de toutes les belles qualités de l'esprit, si l'on excepte la régularité et
(i) Hamlet, ac!. III.
660 LITTJÎIIAXL'RE AîSGLAISE.
le choix. Rien de plus rare que ces intelligences étendues, souples et profondes, qui
comprennent et embrassent tous les modes de perception et d'existence. La variété
et la facilité de leurs évolutions les font regarder comme futiles; la largeur de
diamètre qu'elles embrassent les fait passer pour vagues et flottantes. Telles étaient
cependant les intelligences supérieures d'Arislole parmi les philosophes, de Shak-
speare parmi les poètes, de Goethe, parmi les polygraphes, de Cuvier parmi les na-
turalistes. Il ne faut pas bannir et mépriser ces esprits, qui sont les plus grands et
qui sont aussi les plus précis; il ne faut pas leur préférer les intelligences froides,
médiocres et rangées, qui, parquées dans un étroit espace, l'exploitent avec achar-
nement, et qui semblent grandes parce que leur cadre est petit.
Fuller, malgré ses défauts, est un écrivain très-distingué. Baillie ne sait pas
écrire; mais ce dernier est plus malin, plus fin, plus mondain, mieux informé des
affaires. Ce brave Écossais, dont l'embonpoint, la sagacité, l'œil brillant et vif, l'at-
tention soutenue, et le beau sang-froid ne se démentent pas au milieu des scènes
les plus sanglantes, nous plaît partout en ce qu'il ne prétend pas être auteur. La
littérature purement littéraire lui semble peu de chose. Écrire pour briller, c'est
métier de baladin. Notre homme raconte à sa femme ce qu'il a vu, ce qu'il a fait,
ce qu'il a dit, ce qu'on a dit auprès de lui ; ses lettres renferment un journal très-
naïf. Les mots écossais, les expressions familières, les fautes d'orthographe, y
abondent. Devinez si vous pouvez que crevishes veut dire écrevisses, et que farter
veut dire causer. Sachez que tirlies signifie un grillage, et que les mots merk,
marc, marlic, mercke, sont le même mot, « marc d'argent, y monnaie d'Ecosse. Il
faut une certaine étude lente, passablement d'ennui, une intensité d'attention assez
soutenue, et un courage de vieux savant, pour déchifl'rer toute l'énigme proposée
par notre Baillie. Alors seulement on est payé de sa peine. On aperçoit ce grand
théâtre de 1657, dont il fut un comparse utile et un amusant accessoire. On dé-
couvre la tragédie, la comédie, la farce, le grotesque, le terrible, le pathétique, et
la profondeur de cette époque, avec ses éléments de crime et de vice, de grandeur
et de vertu. On la voit tout entière, à travers cette petite et faible trouée, pratiquée
vers 1610 par un bonhomme né en Ecosse, et qui, résidant en Angleterre, ne vou-
lait pas laisser .sa femme sans nouvelles du mari qu'elle aimait. Excellent Baillie de
Kilwinning, que Dieu et l'histoire te bénissent !Tu es bien ennuyeux et bien diffus,
si l'on juge tes mauvaises phrases d'après les règles de la rhétorique et de la gram-
maire ; mais chacune de ces phrases est précieuse si l'on réfléchit à la merveilleuse
transparence qu'elles prêtent au passé, à la façon dont elles éclairent l'époque la
plus digne d'étude, la scène politique la plus étonnante parmi celles qui ont précédé
l'épopée dramatique qu'on nomme révolution française, et que nous avons vu com-
mencer par le prologue intitulé Foliaire, pour se terminer par l'épilogue intitulé
Napoléon.
Tout le monde sait de quoi il était question dans ce procès de Strafford, mi-
nistre de Charles I", ministre sur lequel le peuple essaya sa force, et qui périt pour
avoir voulu consolider une monarchie absolue qui s'en allait. Ce n'est pas chez
Lingard ou chez Hume qu'il faut lire ce récit, mais chez notre canny man Baillie.
Rien de plus curieux et qui émeuve davantage une âme un peu héroïque, rien de
plus touchant dans le drame ou l'histoire que ce procès, tel qu'il est ingénument
et longuement reproduit par notre bavard Écossais, principal de l'université de
Glascow. Il assiste à toutes les séances sans en manquer une, et il y en a seize.
Chaque séance commence à cinq heures du matin, et finit à (luatre heures de
LITTKRATUnE ANGLAISE, ({(il
l'après-midi. De retour chez lui, Baiilie, qui se trouve au nombre des ennemis de
StralTord. Baiilie puritain, et puritain d'Ecosse, député par les adversaires les plus
sérieux du ministre accusé, rédii^e son journal épistolaire; et c'est là qu'il laul voir
le vrai Slratlbrd. ce beau lion traqué, cette noble proie aux abois, ce puissant ca-
ractère, sur lequel tombent pour le déchirer tous les vautours de la loi, toutes les
rages populaires, avoués, huissiers, pérorcurs, orateurs, chefs de parti, surtout
Pym, son ancien ami, celui qui, après lui avoir volé sa maîtresse, lui avait dit un
jour : « Strafford! ta tète est l'enjeu de la partie! » Ni Hume, ni Smollett, niAdol-
phus, ni Mackiutosh, n'ont reproduit cette scène de Westminster-Hall dans la force
saillante de sa simplicité historique. Le pinceau de l'histoire est toujours pâle.
Nos gens d'étude et de cabinet se trompent. Les hommes sont plus hideux et plus
grands que cela.
On sera sans doute curieux do chercher dans les pages de Baiilie les menus
détails du procès de Stralîord. Quand Baiilie arrive à Londres, déjà Stralford est
arrêté par ordre des communes. La chas.se est commencée. La meute dirigée par
Pym, encouragée par les fanfares populaires, s'est ruée sur le gibier royal. Straf-
ford. impérieux, hautain, violent, généreux, comme il convient à son rôle, voit
venir de loin sans faiblir cette troupe hurlante. H se prépare d'abord à se défendre,
puis à mourir. 11 est malade, languissant et pâle; toutes les passions humaines,
depuis l'amour passionné jusqu'à l'ambition dévorante, ont épuisé ce corps vigou-
reux. Du roi, rien à espérer : Charles!", colère et faible comme une femme, l'aime,
le regrette, sent ce qu'il va perdre, et l'abandonne à la fureur des communes, tout
en protestant contre sa propre lâcheté. La masse puritaine, la majorité de la Grande-
Bretagne, l'Ecosse tout entière, les bourgeois et les bourgeoises, les artisans et les
artisanes, les saints et les saintes, tout ce qui est entraîné par le mouvement com-
mun, tout ce qui est vulgaire et enflammé réclame la tète du ministre; elle pavera
la route, et l'on arrivera au roi.
Voici donc la grande salle de Westminster, où l'on a commandé tant de meur-
tres et dont les vitraux rouges paraissent sanglants sous la transparente clarté de
l'histoire, cette salle haute et large que rien ne soutient et qui étonne le regard, ce
lieu où Henri VIII s'est assis pour tuer légalement, où Elisabeth s'est a.ssise pour
tuer despotiquenient, où Marie Tudor s'est assise pour tuer théologiquement. Elle
s'ouvre, le 22 mars 1641, aux juges de Strafford et à notre ami , le gros Baiilie ,
qui a soin de s'y rendre « à cinq heures du matin (1), n tant la foule s'y presse et
tant cette affaire l'inléresse. Il va tout nous dire, les choses, les hommes, le mobi-
lier, la largeur, la longueur, les costumes, les robes rouges des juges, les robes noires
des greffiers, les hermines des pairs assis sur leurs banquetles vertes, le comité
des dix, nommé par les communes pour attaquer et poursuivre Strafford, et Pym
à leur tête, et le petit pupitre réservé à Strafford , et derrière ce pupitre le grand
bureau de ses quatre secrétaires; puis les douze gradins s'élevant jusqu'au plafond
pour la chambre des communes, enfin un bataillon de piquiers à la porte pour
empêcher le peuple d'entrer. La scène n'est-elle pas solennelle, précise, dramati-
que ? Le député écossais arrive vers cinq heures du matin, se fait donner une place
de faveur (thc canny frlluw! l'homme adroit! ) parmi les communes, et attend que
le spectacle commence. H ne commence qu'à huit heures. Le roi vient alors s'as-
(1) « We always behovrd lo he thore, a Utile aflor five iti Ihe morninj;. » (Baiilie,
Lett. 12.)
662 LITTÉRATURE ANGLAISE.
seoir, non dans la salle même, cela lui est défendu, mais dans une chambre séparée
de la grand'saile par un grillage de bois (tirlic). On voit le mélancolique visage de
Charles I'''', pâle, avec sa moustache et sa royale aiguë, apparaître derrière ce gril-
lage; et bientôt, pour qu'on sache qu'il est là , qu'il est furieux , il brise . dans un
mouvement de colère affectée, le tirlie qui le sépare du peuple. Derrière lui sont
des seigneurs français, des dames françaises, des catholiques, ce que les bourgeois
et les communes abhorrent le plus. On ne fait pas la moindre attention à Charles
et à sa cour; les pairs gardent leur;» feutres sur le coin de l'oreille. Ne voyez-vous
pas que ce roi est mort?
« Il y avait, dit Baillie, des dames dans les travées qui avaient payé fort cher
pour voir le procès, et c'était plein comme un œuf; une glorieuse et magnilique
assemblée, mais nullement grave. A la porte, le peuple faisait un grand vacarme.
A l'intérieur, avant et après les interrogatoires, dans les intervalles des défenses et
des répliques, les pairs se levaient, marchaient, causaient, chantaient, et les mem-
bres des communes en faisaient autant. Gomme il s'agissait de rester enfermé dans
le même lieu pendant dix heures de suite, on mangeait, on buvait, non-seulement
des pâtisseries et de l'eau, mais des côtelettes, du vin, de la bière; les bouteilles
passaient de main en main et de bouche en bouche; point de verre, on buvait à
même; tout cela devant le roi, sans le plus léger respect. Beaucoup même ((/ood
heaveii ! juste ciel! s'écrie Baillie) se levaient (1)... par-dessus les banquettes. Il
n'y avait pas moyen de sortir avant quatre heures ! »
La dignité de l'histoire, la majesté de l'histoire, s'évaporent ainsi, et font place
à la plus infime réalité. Mais Strafford, au milieu de ces bouteilles sans verre, de
ces morceaux de pain et de viande, et de ce tumulte grossier, Strafford, la grande
proie, la victime désignée, que devient-il? — a Toujours en noir et très-simple ,
dit Baillie, comme en deuil... En entrant, il saluait doucement; trois pas, nouveau
salut; un troisième salut en arrivant à son pupitre, où était une bible devant la-
quelle il s'agenouillait ; puis il se relevait vivement et s'asseyait. D'ailleurs calme
comme à son ordinaire : au milieu du plus grand bruit, pendant les causeries, ba-
vardages, mangeries, badinages, il se penchait, parlait sérieusement et tranquille-
ment à ses secrétaires, comparait ses notes avec les leurs et écrivait. » Harcelé par
ses ennemis, Pym, Maynard, Glyn, Stroud, et tous les mirmidons cruels qui se
chargent de faire souffrir et mourir les grands hommes, Strafford ne se dément
point. A chaque nouvelle accusation, il demande du temps pour se recueillir.
On le lui refuse. — « Il se retourne, dit Baillie, vers ses secrétaires, et sans la
moindre apparence de mécontentement ou de dépit, au milieu du plus grand désor-
dre et du plus violent tumulte, il se lève de nouveau, fait signe de la main pour
qu'on l'écoute, et parle.... » Baillie montre ensuite cette héroïque et calme simplicité
donnant la rage à tous les éperviers, milans et vautours qui accourent pour l'a-
battre, et la terreur de ces oiseaux de proie quand l'intérêt populaire paraît re-
fluer vers le héros. — « Dans la septième séance, dit Baillie, Strafford ayant dit
que sa santé était affaiblie et son esprit épouvanté de cette haute trahison qu'on
lui imputait, mais qu'il éprouvait surtout la plus vive douleur d'être accusé par la
chambre des communes et par des amis anciens; — l'avoué Maynard prit la pa
rôle : — Vous voulez gagner du temps, lui dit-il, et, par votre éloquence facile,
vous essayez de séduire les cœurs. — (En effet, interrompt Baillie, il faisait chaqur
(1) They compisst ail... abovo and uiidcr Ihe bcnrhes...
LITTERATURE ANGLAISE. (501
jour des progrès dans le cu'ur du ptipulaire, et surtout des fe^nmcs.) Ainsi attaqué par
l'avoué. Sirail'ord s'écria : « C'est à vous, monsieur l'avoué, et aux gentilshommes
vos confrères qu'appartiennent la rhétorique et la chicane, et je ne sais vraiment
pas comment je ferai pour me tirer de vos griffes. » On riait de cet assaut donné
aux gens de loi, et le duc de Bristol, voyant que tout cela tournait en faveur de
l'accusé, se mil, avec d'autres, à crier : J t'o.s' places, messieurs, à vos places ! « —
Défense inutile ; Straflord mourra.
Pendant seize séances de dix heures chacune, pendant cent soixante heures de
supplice, Straffort tient ses ennemis en échec. A la seizième, ils finissent par s'im-
patienter, a On entend tout à coup une voix raur/rte et dure (\) qui se fâche: c'est
celle d'un certain esquire nommé Olivier Cromwell. Puis cinquante voix furieuses
s'écrient: lietiroiis-nous! retirons-nous .' Les mcmbresdes communes enfoncent leurs
feutres gris sur le coin de leurs oreilles, Cromwell comme les autres. Le roi silen-
cieux se retire; Strafford remonte dans le bateau qui le conduit à la prison de
la Tour, et le peuple, sur le quai, demande qu'on lui livre Strafford, qu'il veut mettre
en lambeaux.» Voilà le vrai drame de l'histoire. Chaucer a bien raison de dire : //
n'x a de neuf que ce qui a vieilli. Quelle admirable étude de mœurs que celle-là !
On avait déjà publié, il y a quelque vingt ans, une première édition mutilée de
la correspondance deBailiie; cette édition nouvelle, infiniment plus complète, mérite
le succès qu'elle obtient. On i)ublie aussi un 7^erHP/?intéressant de lettres originales
relatives à la même époque, quelques-unes de Cromwell, de Millon, de Charles I"
et de Charles II. En l'absence des grandes créations et des belles œuvres, vous
avez de nombreux et intéressants mémoires, des anecdotes, controuvées quelque-
fois, piquantes toujours, sur les quatre parties du monde, des tableaux de mœurs
colorés selon la situation ou la naissance du narrateur. Jusqu'au dernier soulfle de
sa vie commerciale et politique. l'Angleterre conservera ce caractère. Sa supério-
rité d'observatrice n'est pas un mérite : c'est pour elle une nécessité. Il faut qu'elle
fasse jaillir dans toutes les directions le rayonnement aventureux de sa civilisation
insulaire ;il faut qu'elle observe, qu'elle compare, qu'elle juge, qu'elle soit homme
d'affaires et analyste, pour exister. On voit ce caractère se prononcer d'une manière
profonde dès les premiers pas que fait la Grande Bretagne dans la carrière litté-
raire : admirez de quels traits i)Osilifs et précis sont marqués tous les personnages
que le vieux Chaucer met en mouvement dans ses Canterbury taies. L'homme de
lettres, l'étudiant d'Oxford parle peu et d'une voix douce; il médite, son œil rêve,
tourné vers le ciel ; son regard est distrait et un peu farouche. Le moine a les
mains jointes, la tête baissée, les yeux caves (thc eyen stcpe). Le meunier a le nez
rouge et une verrue sur le bout de te nez. Le marchand, le front couvert d'un
feutre de Flandre, s'avance les mains dans ses poches. Le père abbé regarde sa
manche, dont il a fait une pelotte à épingles pour les donner aux belles bour-
geoises (fayre wives). Tous ces petits traits caractéristiques vous donnent une
image nette et complète de chaque personnage, et vous croyez vous promener dans
une galerie peinte par Holbein. C'est là précisément le mérite que l'on trouve
chez l'Écossais Baillie. Le costume du roi, le sourcil de Cromwell, l'habit sale
d'Ireton, il n'oublie rien. Il commente avec une extrême perspicacité gestes,
paroles, actions de chaque personnage. Ses pages sont du Shakspeare brut et non
encore travaillé. On aurait bien tort en effet de regardei' Shakspeare comme un
(1) IJarsb inilunable )'o/ce. (Baillie, Lelt. 1.5.)
(50 i LITTERATURE ANGLAISE.
dramaturge ; c'est un historien philosophe. Les contemporains de Shakspeare ont
si bien su dans quelle route marchait ce rival des ^lontaigne, des La Bruyère et
des La Rochefoucauld, que, peu de temps après sa mort, un contemporain parlait
de lui en ces ternies : « This author's comédies are so framed to the life, that theii
serve for the most common commentaries of ail the actions of our lives [i]. (Ses
pièces sont tellement calquées sur la vie humaine, qu'elles peuvent servir de com-
mentaire à toutes nos actions... » La phrase suivante, de Michel Montaigne, est
l'épigraphe nalurelle du théâtre de Shakspeare et de toute la haute littérature
anglaise : <• Rien de plus utile que la considération des natures et conditions des
divers hommes... et coutumes des nations différentes... seul vrai sujet de la
science morale. »
Les recherches érudites de Fraser Tyller et les narrations pittoresques du quaker
Howitt, qui vient de publier un second volume sur les champs de bataille, monu-
ments et antiquités de l'Angleterre, visités récemment par lui, partagent le succès
populaire avec la correspondance de Baillie. La femme de Howitt est poète ; lui-
même tourne assez agréablement les vers. Dans quelques stances fort élégantes
adressées à mistriss Howitt, il fait ainsi l'éloge de sa vie nomade :
.1 Oh! la jolie vie. ma chère femme, ma femme nimée. quand je voyage ainsi, seul, sur
la mousse et la colline de ces pays du Nord!
» Ne crois pas que je me lève avec le soleil ! Non pas. Je le laisse apparaître et monter
dans le ciel, oîi bientôt l'alouette le suit et lui répond, où bientôt se joue le merle, frisaut
du bout de l'aile la chute de la cascade.
» Me voilà debout; ma fenêtre s'ouvre, j'entends gronder délicieusement la mer, \e»
vagues sont blanches, les voiles frémissent; je vais recommencer ma tournée.
« La bruyère jaune me reconnaît et me salue quand je passe; le genêt m'envoie des
senteurs d'oranger et du midi; les fleurettes cachées dans le gazon humide me rapp'ellent
ces doux malins de ma jeune vie, etc., etc. »
La poésie est devenue si rare eu xVngleterre, que ces jolies strophes peuvent
passer pour une curiosité. Quanta l'érudition, aux réimpressions, aux traductions,
elles surabondent. Ce goût pour les antiquailles intellectuelles, les vieux récits, les
reliques de toute sorte, les notes à la Taliemand des Réaux, ce « tallemandisme, )>
si l'on nous pa.sse un mot nouveau, qui va très-bien à la chose, puisque Taliemand
est le vrai type de la race des anecdotiers d'autrefois, s'empare de l'Europe entière,
et n'est pas un des signes les moins frappants de la décadence. C'est là que se
trouve l'intérêt, et non dans cette jachère insensée de romans mal venus, mal
pensés et mal écrits, qui alimentent la vaine curiosité des douairières, des demoi-
selles de pensionnat, des muid-millincrs et des commis. Eu vain chercherions-nous
quelque nouveauté, quelque grâce, quelque observation et quelque originalité dans
les quinze ou vingt fictions sans imagination qui paraissent tous les mois. J'aime
bien mieux les poëmcs latins de ce bon Gaultier de Mapes, archidiacre d'Oxford,
contemporain de Henri H et poète bachique du xiii'= siècle. M. AVright, infatigable
collecteur, vient de faire imprimer, pour la société camdenienne, ces excellents
fragments de vieille et vigoureuse satire qui contiennent le tableau le plus exact
des mœurs d'une époque reculée. La Confession du bouffon Gollias se distingue
surtout par la verdeur, la force et l'originalité du trait. C'est à ce même M. Wright
(I) Préface to the first quarto édition of Trdilus nnd Cressida , 1609.
LITTÉRATURE ANGLAISE. (jOiî
que sont ducs les Vieilles chatisons politiques de l'Angleterre, recueil aussi pré-
cieux pour l'histoire littéraire que pour l'histoire proprement dite. 11 faut surtout
remarquer dans ce nombre les chansons latines écrites et prosodiées selon la mode
anglo-saxonne, productions des esprits les plus avancés de leur temps, et presque
toutes dirigées contre la cour de Rome, la papauté, les cardinaux et la suprématie
catholique. La révolte primitive des peuples septentrionaux s'y montre tout enlère ;
on y voit que. dans le Nord, la réforme date de bien loin : « Rome, dit la plus re-
marquable de ces chansons, dont nous citons en note de remarquables couplets (l),
est la tète du monde, et tout y est immonde...". Les écus seuls y sont éloquents;
on les aime, on en adore la blancheur, la croix et la rondeur ; ... tout le monde en
demande,... le pape, le papier, la bulle, la porte, le cardinal, le messager... C'est
là que les bourses constipées se guérissent, et qu'on y prend toujours d'abord beau-
coup, puis davantage, puis iuGniment... C'est là que le riche donne aux riches )>
— Invective injuste sous bien des rapports, mais pleine d'énergie et de vivacité.
Les chansons du même genre et du même temps contre le roi Jean-Sans-Terre at-
testent aussi la liberté d'opposition dont on jouissait alors ; notre Réranger n'a
rien écrit de plus vif, de plus acéré, de plus satirique. En les lisant, je n'ai pu
m'empècher de me rappeler le tombeau de ce mauvais roi à Worcester, tombeau
qui est lui-même une satire. Les trois lions du blason royal, neuf fois répétés
sur neuf écussons distincts, occupent le centre de neuf rosaces où toutes les
variétés des courbes dentelées se nuancent avec une exquise flnesse et charment
les yeux par leur caprice régulier. Le temps a conservé, les morsures de l'hiver
et les brumes rongeuses ont ménagé ces précieux détails et le uni de ces nervures ;
tout y est encore, ornements et fleurs, tout, jusqu'au roi de pierre étendu sur
son cercueil.
Jean Lackland ou Sans-Terre porte la main sur son épée, en homme qui ne
veut pas la tirer. 11 sourit, mais comme un homme en colère; son front est bas,
son sourcil déprimé, son menton lourd et sans délicatesse, son aspect ignoble et sa
physionomie fausse. L'étourderie et la violence se font lire sur ce visage mécon-
tent. L'ironie du sculpteur a placé près de la tète du mauvais roi deux petites
figures, coiffées et barbues, revêtues de longs manteaux et le front orné de bonnets
de comte, tenant à la main des rubans qui vont se perdre derrière la chevelure
royale, et qui ressemblent à des brides. L'une de ces têtes est dédaigneuse et se
(1) Roma mundi caput est : sed nil capit mundum :
Quod pendel a capitc lotum est immundum;
Transit enim vilium primum in secundum,
Et do fundo redolet quod est juxta fundum.
Munus et petitio currunt passa pari.
Opereris munere si vis operari.
Tullium ne timeas si vis causari.
Nummus eloquenlia gaudet singulari
Nummis in hâc curiâ non est qui non vacol;
Croix placet, rolundilas, cl albedo placet,
El cum lotum placeat, et Romanis placet.
Soi! nummi loquunlur et lex omnis tacel.
Papa qiiœril, charUila quserit, BuUa quaeril,
Porta qiin?ril, caidin.ilis qiiœrit, cur.sor qu.i;rit, etc.
TOME i.
666 LITTÉUATURE ANGLAISE.
détonrnp; rautro Psl méchante, et semble dire, en montrant Joan-Sans-Terrc : « Il
est pourtant vrai que les hommes lui ont obéi! » — Quand je visitai, en 1819,
celte cathédrale de Worcesler, je sentis un grand respect pour le moyen âge, qui
inscrivait .lans ses églises la libre condamnation de ses rois, la taillait dans la pierre
et limmorlalisail sur leur tombeau.
Philarète Chasles.
REVUE DRAMATIQUE
I.i:S RESSOURCES DE QUINOLA.
En vérité, c'est avec regret et douieur que j'écris cette page de uotre histoire
littéraire, et pourtant les faits ne me manqueraient pas pour la rendre vivante et
curieuse. Jamais le nom d'artiste n'a été plus prodigué qu'à notre époque, jamais
on n'a fait un plus bruyant étalage de tous les sentiments d'honneur, d'élévation,
de désintéressement et de franchise, qu'un pareil nom doit comporter. Dans ces
temps de doute et de déception, l'art est pour nous une parole magique, un mot
de ralliement et d'espérance qui me rappelle, par les sympathies qu'il éveille, par
les enthousiasmes qu'il excite, le grand mot si passionnément aimé, si mal compris
de Jean-Jacques et de son siècle, le mot de vertu. Julie, Saint -Preux, Yolmar, s'é-
crient : « Vertu ! vertu! » à chaque page de la Nouvelle lle'loïse ; il n'est pas un
livre aujourd'hui où l'on ne parle sans cesse de l'art ; poètes, romanciers, critiques,
tout le monde fait sonner ce beau nom. Eh bien ! il en est parmi nous qui s'effor-
cent de rendre cette l'eligion aussi mensongère que l'a été celle du xviii'' siècle. Le
xviii" siècle était débauché : les élans vers la vertu se tournaient chez les écrivains
en transports et en tendresses d'homme ivre aux soupers de M"'= Quinaut. Notre
siècle est industriel : les élans vers l'art se tourneront, si on n'y prend garde, en
désirs effrénés de spéculations hasardeuses, en passion et eu délire déjouer dans les
tripots littéraires.
Je hais, et je hais profondément tous ces poèmes de l'existence parisienne que
les romanciers de ce temps-ci ont maintes fois tenté d'écrire, le tableau des luttes
de la conscience contre les mille misères de la vie, l'intervention de l'usurier chez
l'écrivain, l'irruption des affreux spectres de la réalité parmi les doux fantômes de
l'imagination. Eh bien! c'est le chant d'un de ces poèmes, c'est le chapitre d'une
068 REVUE DRAMATIQUE.
de ces histoires que jo serais obligé de tracer, si je voulais remuer les idées qui
s'attacheront désormais au dernier drame de M. de Balzac en d(>hors de tontes les
critiques que la pièce elle-même a pu soulever. Mais décidément ma plume s'y
refuse. En jugeant l'œuvre sans apprécier la conduite de l'auteur, notre tâche sera
assez pénible encore.
M. de Balzac n'a prétendu à rien moins qu'à nous donner un second Figaro. Ce
n'est pas la première fois qu'il s'égare .sur les traces de Beaumarchais. Un jour il
entreprit de faire une campagne semblable à celle qui extermina Goëzman. Là où
Beaumarchais avait envoyé les légers escadrons de ses phrases rapides, ces essaims
de guêpes qu'on eût dit enlevés aux ruches de Voltaire, M. de Balzac fit avancer les
bataillons lourds et mal rangés de ses phrases traînantes. L'auteur du Lys dans la
ï^allée ne s'est pas contenté de celle première tentative; il a eu l'imprudence de
fournir une nouvelle preuve que la comédie et la satire échappaient à son esprit.
Quand Geoffroy, le critique en rabat qui mettait les principes de sa discipline de
collège au service de la discipline militaire de Bonaparte, quand Geoffroy parlait de
Figaro, c'était avec des transports de colère, des épanchements de bile dont on a
peine à se faire idée. Au milieu des torrents d'injures que chaque représentation
de Ja Folle Journée faisait sortir de .sa plume, il y avait sans doute des réflexions
justes et des reproches mérités; mais ce qui donnait à la critique de Geoffroy
quelque chose de la critique malencontreuse des Patouillet et des Nonotte, c'é-
taient ses efforts impuissants pour nier la verve incontestable, la chaleur entraî-
nante, en un mot l'esprit, l'esprit souverain, tout-puissant, radieux, qui brille, éclate
et subjugue dans les pièces de celui que Maupertuis et d'Argens auraient pu appeler
aussi bien que Voltaire leur révérend père en diable. Le pauvre jésuite se débattait
vainement contre ce damnable esprit, le malin sortait vainqueur de ses exorcismes.
A chaque reprise de Figaro, le goupillon de Geoffroy s'agitait d'une façon déses-
pérée, et, après chaque article de Geoffroy, Figaro restait debout avec sa mine rail-
leuse, hardie, provoquante; l'engouement invincible du public ramenait toujours
sur la scène la maudite apparition. Si M. de Balzac avait vécu sous l'empire, et si,
ce dont je doute très-fort, celui qui proscrivait Pinto avait laissé la scène libre
aux Ressources de Quînola, Geoffroy aurait rencontré dans cette comédie les mêmes
motifs de colère que dans la, Folle Journée, et ses arguments ne s'y seraient cer-
tainement pas brisés contre le même obstacle. Le héros de M. de Balzac, c'est le héros
de Beaumarchais, moins le brillant costume du corps et celui de la pensée; sur
son corps, les honteux haillons qui ont longtemps excité la risée des spectateurs du
boulevard, le feutre percé, le pourpoint déchiré et crasseux, remplacent le chapeau
enrubanné, la veste étincelante de boutons du joyeux barbier de l'Andalousie; sur
sa pensée, les lambeaux de la langue flétrie et déformée que l'habitude d'écrire
de gros livres à la hâte a fait aux romanciers de ce temps-ci, remplacent les pim-
pants atours de la langue coquette et dégagée du Iliiron et de Candide.
Au reste, quand M. de Balzac aurait eu le talent nécessaire pour créer un Figaro,
son époque aurait repoussé une semblable création. Le règne de Figaro est passé ;
comme tous les règnes du monde, il a eu son jour, qui s'est évanoui pour ne plus
renaître. C'était vers 178i, à cette fin de siècle qu'on eût prise pour une fin
d'orgie, quand les maîtres étaient ivres, et ressemblaient au Romain de Pétrone
qui veut affranchir tous ses esclaves en arrivant à sa dernière coupe; c'était alors,
alors seulement que le laquais, qui était resté derrière la table, en voyant boire et
en ne buvant pas, pouvait venir s'asseoir devant ceux qu'il servait, et profiter de
nEVlIE DRAMATIQUE. (H)9
cC(iiio l'ivrosse avait arraché le hilou do Ioiii.s mains, |iuut les Uailoj- sur le i»ied
•l'une insolente égalité. Figaro n'a été possible qu'un seul nionienl; cela est si
vrai, que l'honime dont on met maintenant le génie au-dessus de Ions les génies
de son temps, Molièie lui-même, n'a (troduit dans son Scapiu qu'un type incomplet,
indigne de tigurer parmi ceux dont il a doté la scène. Au xvri'' siècle, Léandre ou
Valère écoulait volontiers Scai)iu disserter sur les tours à jouer aux barbons; mais,
si te drôle se lût mis à parler de la société et de la morale, on eût corrigé sur ses
épaules les travers de son esprit. Teiiez, voulez-vous que je vous raconte en deux
mots l'histoire du héros de Beaumarchais, pour vous prouver qu'il ne peut plus
revenir? La voici : Du temps de Molière, il s'appelait donc Scapin, tendait la main
aux bourses pleines, le dos aux nerfs de bœuf, et ne pensait à distinguer les hommes
qu'en tuteurs et en amoureux. Du temps des philosophes, il déroba à ses maîtres
les contes de Voltaire, et lut par-dessus leur épaule quelques pages de l'Encyclo-
pédie; on le trouva si instruit, qu'on le fit intendant; il devint le Figaro dont nous
nous sommes tous égayés, rhomme important de l'antichambre, gras et bien nourri,
l'ieil vif et le teint frais. Cet état dura pour lui jusqu'en 89. Alors Figaro disparut
comme ceux qu'il avait attaqués. Je ne crois point qu'il ait émigré cependant, je
le soupçonne plutôt d'avoir acheté les biens qu'abandonnaient ses maîtres. Ce
qui est certain, c'est qu'à présent son rôle n'est plus possible, car l'ordre qu'il fron-
dait n'existe plus.
Que représente donc Quinola? Il représente une espèce d'hommes encore au-
dessous de celle que Beaumarchais avait en vue. (lelui qui l'a créé s'est trompé
lui-même en le prenant pour un fils de Scapin et de Figaro. Ce n'est qu'une trans-
formation nouvelle de ce honteux personnage dont on a fait le symbole des plus
flétrissantes misères de notre époque, dont le nom est une des plus expressives
injures du langage populaire. Je croyais qu'il y avait une convention tacite entre
les honnêtes gens de laisser dans l'oubli cette odieuse création; si elle a, comme
on le prétend, son modèle dans une certaine nature avilie et corrompue, c'est une
nature que, Dieu merci, nous n'avons jamais eue sous les yeux. Il y a longtemps
que cet im|)ur fantôme dont nous nous flattions d'être à jamais délivrés tourmenle
l'imagination de M. de Balzac. Vaulrvi eut le triste honneur de fournir à la langue
des dernières classes un synonyme du nom que nous ne voulons pas tracer ici. Le
rôle de Quinola n'est qu'une réminiscence de celui de Vautrin. Si M. de Balzac ne
remuait pas dans les Ressources de Quinola d'autres idées que celles qu'il a soule-
vées déjà en abordant la scène, nous aurions passé sa pièce sous silence, nous ne
nous reconnaissons point pour juge de portraits dont nous n'avons pas vu les ori-
ginaux; mais, à côté de la comédie grossière et infime, de l'imitation malheureuse
de Beaumarchais, il a imaginé de placer une ébauche du drame moderne. Vouloir
nous rendre la raillerie agressive et l'audacieuse gaieté du xviii" siècle était une
prétention qui ne lui suflisait pas, il a voulu faire vibrer en même temps que ces
grelots moqueurs les cordes bruyantes et sonores que le génie des temps actuels
cherche toujours à faire retentir en frap[)ant à coups désespérés sur le clavier de
l'âme humaine.
Voilà qui nous emporte vers un monde nouveau. Il existe une grande et sérieuse
pensée qui peut faire naître dans les ûmes des désespoirs déchirants ou y verser des
consolations infinies : c'est celle qui a été exprimée pour la première fois d'une
façon éternellement sublime dans la passion du Christ, la pensée des souffrances ,
des douleurs, des tortures qu'une intelligence divine doit s'attendre à supporter
670 REVUE URAMATIQUE.
ici-bas. Dans les siècles qui nous ont précédés, celte pensée, si elle a préoccupé les
esprits, ne s'est pas traduite par des œuvres d'art; dans les deux derniers (puisque
ce sont eux dont nous connaissons le mieux l'histoire), il lui était impossible de se
produire : la société paisible et radieuse du xvii" siècle ne l'aurait pas comprise, la
société frivole et turbulente du siècle de Voltaire l'aurait impitoyablement raillée.
De notre temps, où, il faut le reconnaître, si la foi est dans peu de cœurs, l'insulte
n'est sur aucune bouche, on l'a vu reparaître comme bien d'autres idées élevées et
austères dont l'âme des penseurs et des poètes, sinon celle des croyants, a fait son
profit. La plus belle, la plus noble forme qu'elle ait reçue, c'est celle que lui a
donné l'auteur de Stello dans son beau drame de Chatterton. Chatterton, il s'agit
ici du héros du drame et non pas, M. de Vigny l'a dit lui-même, du pauvre enfant
désolé dont le talent et l'existence ne livrèrent au souffle de la mort que des fleurs
de printemps; Chatterton est le génie méconnu auquel l'indiflerence, le dédain et
les basses jalousies des hommes font subir une véritable /otss/om. La pièce de M. de
Vigny est une œuvre d'artiste par excellence, portant l'empreinte d'un travail aimé
et douloureux, laissant dans l'âme de longs frémissements comme les symphonies
de Weber ou de Beethoven ; enfin c'est une de ces œuvres qui suspendent des larmes
aux cils de toutes les jeunes paupières; le seul reproche à lui adresser, c'est que
ces larmes, au lieu d'être salutaires, sont stériles et quelquefois dangereuses. Chat-
terton a le grand tort d'entretenir et d'exalter ce malheureux orgueil de dix-huit
ans qu'on voudrait pouvoir conjurer au contraire, tout en le respectant comme une
illusion, tout en l'admirant comme une vertu. Mais, si ce drame peut produire de
funestes effets sur quelques-unes de ces ardentes cervelles toujours prêtes à faire
pénétrer la balle du pistolet de Werther au milieu de leurs espérances déçues de
gloire ou de tendresse, s'il peut envoyer, comme l'a fait le terrible roman de Goethe,
des âmes égarées l'accuser devant un autre tribunal que le nôtre, il a, pour com-
battre en sa faveur, les sentiments nobles et dignes qu'il ne cesse jamais d'exprimer;
et puis, c'est là une considération profane, et cependant la plus propre de toutes
peut-être à nous toucher, si le breuvage qu'il renferme est dangereux, il l'offre
dans la coupe de cristal la plus brillante, la plus pure qu'ait jamais tenue main de
poète ou d'enchanteresse.
A côté du drame de Cliattcrton, j'en aperçois un qui reste encore à faire et que
je n'esquisse qu'en tremblant, car d'autres que moi peuvent essayer de peindre le
divin modèle que je crois entrevoir, et je ne voudrais pas qu'une ébauche grossière
leur en eût gâté les traits. Je m'imagine un homme ayant vraiment reçu du ciel le
magnifique présent dont M. de Vigny a doté son héros, un homme qui sent à chaque
instant monter sur ses lèvres la parole de feu, et qui, par une fatalité de situation
ou de nature, ne peut pas communiquer aux autres la foi légitime qu'il a lui-même
dans la divinité de son esprit. Eh bien! que fera cet apôtre inconnu de la sainte
religion de l'art? demandera-t-il à son cœur des hymnes de désespoir et de haine?
jettera-t-il des cimes solitaires de son orgueil un regard de dédain et de courroux
sur l'humanité? enfin , après quelques jours d'une existence passée dans l'amer-
tume, ira-t-il sommer la mort de donner à sa grandeur outragée l'asile que lui
demandent les douleurs hautaines et les désespoirs fastueux? Non, il prendra un
rôle plus digne et surtout meilleur. Au lieu d'être la source de ses souffrances, son
génie sera au contraire celle de ses consolations. Sous le froid linceul que l'oubli
aura jeté sur lui, son imagination cachera une Tempe éblouissante et fraîche, chère
à son cœur, comme les lieux où l'on sent que nul regard n'a pénétré. Placez dans
nEVUE DRAMATIQUE. (i71
telle noble vie im auiour ardeiil el pur ooniuie celui que Clialleiloii leiicunlie daus
Kilty Bell, une sûre et profonde amitié, comme celle qu'il trouve dans le quaker;
metlez-y aussi (car dans toute œuvre calquée sur la nature humaine on n'atteint
point la vérité sans laisser au mal la part qu'il réclame), mettez-y des épreuves el
des soulFrances, mais des épreuves l'erniemonl acceplées, des soullrances domptées
glorieusement, et vous aurez un drame à l'action émouvante et simple, au dénoû-
ment trionq)bant et pacilique. Avec la pensée dont je parlais tout à liieure, je ne
vois que deux drames possibles, le drame de M. de Vigny et celui-là. H faut que le
génie insulté et méconnu par les hommes leur échappe sur les ailes de la mort,
ou, ce qui me parait mille fois préférable , s'élève au-dessus d'eux sur ses propres
ailes.
M. de Balzac a trouvé moyen de donner un troisième dénoûment à l'action que
nous avons indiquée. Lui aussi a voulu créer un homme de génie portant sous son
front une pensée méconnue de tous; mais, après des eQbrts dont nul n'a réussi, des
luttes dans lesquelles il a toujours été vaincu, son héros, au lieu de se résigner ou
de mourir, de demander un refuge aux sombres abîmes du néant ou aux radieuses
profondeurs de son âme, son héros tend une main à la femme perdue, une autre à
l'homme flétri, et, fort de ces appuis indignes, se redresse pour défier la société.
C'est là le dernier tableau de la pièce, celui sur lequel tombe la toile. Dans ce qui
regarde Quinola, l'œuvre de M. de Balzac n'est pas autre chose que Figaro, moins
l'esprit d'observation et la verve comique de Beaumarchais; dans ce qui l'egarde
Fontanarès, le maître de Quinola, c'est Chatterton, moins la distinction profonde,
le sens délicat et élevé de M. de Vigny. Je ne commencerai point par reprocher à
Fontanarès le bizarre domaine que M. de Balzac lui a assigné dans le royaume du
génie; ce sera l'objet d'une critique spéciale. Au lieu de rêver chants d'oiseaux et
sourires de femmes, vents des bois et brises des mers, il rêve tuyaux et vapeur,
rouages et machines; en un mot, au lieu d'avoir reçu le souiQe poétique, il a reçu
celui de l'industrie : soit, je l'accepte tel qu'il est. Je veux croire pour un instant
que l'inspiration qui produit de beaux vers et celle qui crée des ressorts et des mé-
tiers sont également filles du ciel ; j'accorde à Fontanarès un don aussi divin, aussi
sacré que celui qu'a reçu Chatterton : la différence qui existe entre les tendances
de M. de Vigny et celles de M. de Balzac n'en ressortira que mieux. Quels sont les
personnages que l'auteur de Stello place auprès du grand homme repoussé pour
l'aider à supporter ses douleurs? C'est une jeune femme qui réunit la tendresse de
la mère et la pureté de la sainte, celte adorable Kilty Bell qu'on se représente
comme les vierges entrevues par Raphaël et la Laurence rêvée par Jocelyn :
Une ombre sur le front, au cœur une espérance,
El des enfants sur ses genoux.
C'est un vieillard à l'âme compatissante et austère, ce bon et paisible quaker qui ne
trahit sa connaissance des misères de ce monde que iiar la tristesse de son sourire
et la mansuétude de son regard. Quels sont les deux êtres que l'auteur de Jautriu
donne pour soutiens au génie persécuté? Une femme dont le corsage de brocard
recouvre un cœur de courtisane, et un homme dont les haillons laisseraient voir
une marque infamante à qui o.serait les soulever. Si M. de Vigny a manqué de jus-
lice envers la société, lorsqu'il n'a placé dans les hautes classes que de l'indilTé-
rence ou du dédain pour le talent, du moins il n'a pas méconnu les lois de la nature
G7^ REVUE DRAMATIQUE.
liiiiiiaine, puisqu'il a fait deviner l'élévation de l'esprit par celle du cœur. En relé-
guant dans les dernières classes , et dans les classes dégradées, les seules sympa-
thies, les seuls secours qu'il soit permis d'attendre ici-bas à ceux qui portent une
idée féconde dans leur sein, M. de Balzac a calomnié en même temps la nature
humaine et la société. La première de ces calomnies n'a pas besoin qu'on la com-
batte, chacun a dans sa conscience de quoi en faire justice; la seconde est plus dan-
gereuse, parce qu'elle a été débitée souvent et accueillie quelquefois. Non, il n'y a
jamais eu de ligue formée contre l'intelligence parmi ceux qui ont composé de tout
temps ce qu'on nomme l'aristocratie. Quand l'auteur des Ressources de Quînola
nous montre le génie insulté dans les palais et ne recevant que dans les greniers le
noble, le magnifique hommage qu'il exige, comme la religion l'hommage de la foi.
ce sont là des tableaux dont aucun trait n'appartient au monde réel; au lieu de se
haïr et de s'exclure, toutes les supériorités se recherchent et se comprennent. S'il
existe des hommes chez qui le talent ne doive rencontrer ni défiance ni jalousie,
mais au contraire de la bonté et de la prévenance, ce sont ceux qui, à l'abri des
grandes inquiétudes du besoin, tranquilles sur les petits soucis de la vanité, ont le
cerveau libre pour comprendre, le cœur libre pour aimer. Un des écrivains les plus
charmants de notre langue, si ce n'est de notre pays, le prince de Ligne, a exprimé
ces idées avec sa grâce persuasive et son enjouement plein d'entrain ; il a même
fait mieux encore que de les traduire par des paroles, il les a traduites par des ac-
tions. Ainsi je me souviens d'une note fugitive, page détachée de ses souvenirs, où
il raconte la visite qu'il fit à Rousseau. Avec quel aimable respect le grand seigneur
qui avait approché familièrement de l'impératrice des Russies et de Frédéric de
Prusse aborde l'auteur de la Nouvelle Héloïse! s Je sentais, dit -il, une sorte de
tremblement en ouvrant sa porte. » Ces pauvres cœurs de courtisans ont été noircis
bien des fois; on voit pourtant qu'ils sont capables, eux aussi, de sincères admira-
tions et de naïfs enthousiasmes. Ce prince de Ligne qui badinait avec tant d'aisance
dans des cercles présidés par des personnes couronnées, à qui Louis XVI reprocha
même un jour l'étourderie un peu libre de ses manières au petit spectacle de Tria-
non, le voilà qui tremble en entrant dans un galetas; c'est que ce galetas (ce sont
ses propres expressions qui me reviennent), s'il est le séjour des rats, est en même
temps le sanclnairc du génie.
Puisque le nom de Rousseau s'est trouvé sous notre plume, combien d'exemples
pourrait nous fournir encore la vie de cet homme, qui, en fait d'arrogance et de
superbe, ne l'aurait cédé en rien aux poètes les plus orgueilleux d'aujourd'hui!
Est-ce chez les horlogers de Genève ou chez le maréchal de Luxembourg qu'il
trouva appui et protection? Les anges qui montaient l'étroit escalier de sa man-
sarde n'avaient pas des jupons courts et des béguins de griseltes, mais bien des
chapeaux à plumes et de grands paniers. Le chagrin penseur de Genève a beau
donner, dans ses Confessions, des interprétations malignes aux curiosités préve-
nantes, aux délicates attentions dont il était l'objet : elles n'en montrent pas moins
avec quelle sollicitude tendre et gracieuse les nobles, les élégants, les heureux,
vont au-devant du talent, bien loin de le méconnaître ou de le proscrire. Dans ce
pays surtout, au lieu de faire la guerre aux idées nouvelles, ceux que ces idées nou-
velles menaçaient cependant ont été les premiers à les fêler. C'est sous les voûtes
dorées des salons que cette terrible philosophie du xviii"" siècle, qui a été si haut et
si loin dans son vol, a fait le premier essai de ses ailes ; des mains blanches et fines
ont applaudi les premières à l'essor que des mains calleuses couvrirent ensuite de
REVUE DRAMATIQUE. G75
leurs redoutables applaudissements. Que M. de Kalzac se rappelle l'iiisloire même
de l'écrivain dont sa dernière pièce nous prouve qu'il s'est si vivement préoccupé.
Ce n'est pas un Quinola qui se glissa auprès de Louis XVI pour lui surprendre la
permission de laisser jouer la fameuse pièce de Beaumarchais. Les illustres parrains
de Figaro, la correspondance de Grimm nous les nomme, c'étaient les plus grands
personnages de la cour. Le comte d'Artois protégea la Folle Journée avec toute
l'ardeur enthousiaste d'une jeunesse bonne et chaleureuse; M. de Vaudreuil avait
déjà prêté le théâtre de son hôtel à la comédie proscrite, la reine voulut qu'on la
repré.senlât à Trianon. Ainsi, quand on nous montre l'homme de génie ne recevant
que du paria un hommage de dévouement complet et sincère, réduit à enrôler au
service de sa pensée les ressources honteuses et les ruses coupables d'une intelli-
gence avilie, c'est une image aussi fausse qu'elle est immorale. Le prince de Ligne
ému devant Rousseau comme un écolier devant le poète qui lui a inspiré sa pre-
mière pièce de vers, nous prouve que les classes élevées connaissent la forme la
plus humble et en même temps la plus glorieuse du culte qu'on doit à la divinité
de l'intelligence. Le comte d'Artois protégeant Beaumarchais nous prouve que, loin
de reculer avec effroi et dédain devant les esprits entreprenants et inventifs, elles
sont prêtes sans cesse à propager, même à leur risque et péril, les nouveautés les
plus hardies.
M. de Balzac, j'en suis donc bien convaincu, inflige î» son grand homme
méconnu des misères et des hontes que le génie n'a jamais dû subir ici-bas, à
moins que le hasard ne l'ail quelquefois logé dans la cervelle d'un fripon ; mais je
veux lui faire un instant trêve à ce sujet, et revenir sur un reproche que j'ai
indiqué tout à l'heure. Quand, au lieu d'un prophète de l'art, il nous représente
un apôtre de l'industrie, croit-il sérieusement que l'intérêt peut être le même?
L'industrie! il faut qu'elle ail grandi dans des proportions bien colossales aux yeux
du romancier-feuillelonisle pour qu'il l'ail jugée digne d'allumer dans le sein d'un
homme la même ardeur brûlante et sacrée, la même passion puissante et drama-
tiquequela poésie. Certes, je ne veux pas l'attaquer, ce qui me conduirait d'ailleurs
aux mêmes lieux-communs déclamatoires que la défendre ; mais, pour Dieu ! n'a-
l-elle pas assez de tous les champs qu'elle envahit? Faut-il que sa pensée, qui plane
déjà sur tant de lieux, vienne planer encore sur lascène?Est-ildit qu'il n'y aura plus
un coin du ciel, dans les régions de l'art comme dans les autres, que ne doivent
obscurcir les noirs tourbillons de la vapeur? Au lieu des simples et nobles objets
qui se trouvent toujours chez le poète, lors même qu'entre lui et les astres qu'il
chante il n'y a que le toit d'un grenier, au lieu de ces choses dignes ou charmantes
qui, jusque dans sa misère, ne cessent jamais de distinguer sa. demeure, que
sais-je? la vieille épée d'un père ou le jeune portrait d'une maîtresse, un humble
pastel plein de souvenirs devant lequel on a pleuré, ou, ce qui est encore plus
beau, une toile de grand maître devant laquelle on a eu faim ; en un mol, au lieu
de la touchante mansarde, qui ressemble à un front dégarni où rayonne une âme
divine, M. de Balzac nous montre un hideux taudis que l'œil parcourt sans y ren-
contrer rien qui fasse rêver ou sourire. Ce ne .sont que roues et longues cheminées,
loul l'aflVeux appareil d'une fabrique; et, ce qui porte au dernier degré le malaise
cl la répugnance qu'on éprouve, on aperçoit dans un coin ce tableau, cet odieux
tableau noir sur lequel ceux qui calculent font grincer la craie. Là tout rappelle à
l'esprit, non pas le poêle qui rend son galetas sublime, mais le chercheur de fortune
qui avilit le sien.
674 REVUE DRAMATIQUE.
Dernièreinenl quelqu'un me racontait le mol d'un sainl-simonien qui s'écriait,
il y a de cela dix années, dans l'accès d'un enthousiasme prophéthique assez mal
justifié par les événements: o Voilà dix-huit cents ans qu'on joue ce vieux drame
de la messe; il est temps de le remplacer par un autre. « Je crois que M. de Balzac
a voulu tenter dans l'art l'innovation que l'homme dont on me parlait souhaitait
d'opérer dans la religion. Le saint-simonien se disait : Peut-on souffrir une chaire
d'où l'on ne parle au peuple que de foi, de charité et d'espérance ? L'auteur de
Quinolu s'est dit : Peut on souffrir un théâtre où il n'est question que de gloire,
d'amour et de poésie? Et tous les deux ont cru qu'il y avait auprès d'eux, à leur
portée, dans l'air même qu'ils respiraient, une pensée qui remplacerait ces pensées
vides et creuses, celle de cette industrie aux travaux gigantesques, à l'ambition
sans bornes, dont les efforts aspirent à lier à ses destinées celles de notre siècle
tout entier. Est-il besoin de montrer l'extravagance de ces rêves? La glorification
de l'industrie par des fêtes religieuses ou des solennités dramatiques, c'est quelque
chose de monstrueux et d'absurde. Le pain que le prêtre de l'art et celui de la
religion doivent montrer au peuple et élever au-dessus des fronts inclinés, ce n'est
pas le pain qui se mange, le pain du corps; c'est le pain de l'âme, le pain sacré,
celui qui fait descendre un Dieu dans le sein du poète comme dans le cœur du
chrétien.
Au reste, M. de Balzac ne sait peut-être pas de quelle littérature il se rapproche
quand il entreprend de substituer le drame industriel au drame héroïque ou au
drame amoureux. Le hasard nous a fait rencontrer dans les curieuses archives du
théâtre populaire une pièce à grand spectacle, appelée Ckrlstophe le Suédois, qui
appartient tout à fait à la même famille que la sienne. Ce Christophe a fait, comme
Fontauarès, une découverte qui doit être très-utile à la fortune du pays et à sa
propre fortune. Les pièges, les trahisons, les obstacles de toute sorte ne manquent
pas de se trouver sur sa route. Seulement le poète du boulevard s'est cru obligé
envers ses spectateurs à un dénoûment plus moral que celui qui termine les Res-
sources de Quinola. Le mérite triomphe par de légitimes moyens, et le dernier
acte de Christophe le Suédois nous arrête sur le tableau de l'ovation décernée au
génie par la reconnaissance des peuples. On aperçoit sur les derniers plans du
théâtre des soldats, des drapeaux, des lauriers et un cheval blanc. Il est curieux de
voir M. de Balzac chercher son point de départ dans ce que la scène sérieuse et la
scène comique offrent de plus élevé, et arriver par d'invincibles tendances aux
lieux où finit le domaine littéraire, à Christophe le Suédois. Encore si?e5 Ressources
de Quinola, en prenant au mélodrame actuel ses récents enthousiames, lui avaient
pris également quelques traits de sa naïve morale, tradition bien affaiblie, quoique
vivante encore, des mélodrames du vieux temps! Mais les pensées sur lesquelles
M. de Balzac suspend l'esprit des spectateurs à la fin de sa pièce ne sont pas de
nature à l'édifier. Entre la courtisane et le forçat dont il a fait les compagnons de sa
destinée, Fontanarès s'écrie : « Maintenant l'avenir est à moi; nous irons en
France ! « Ce qui, soit dit en passant, m'a paru une véritable épigramme contre
noire pays. On prétend qu'à une reijrésentalion de Chatterton, un de ces pauvres
jeunes gens dont l'auteur de Stcllo exaltait la folie noble et douloureuse essaya de
se tuer quand on eut joué le dernier acte. Si le drame de M. de Balzac conservait
dans le dénoûment son analogie avec celui de M. de Vigny, si le corps de Fonta-
narès roulait à côté de .sa machine brisée, comme celui de Chatterton roule à côté
de ses manuscrits à demi dévorés par le feu, alors on aurait peut-être vu les sou-
nEVOE DRAMATIQUE. 675
pirants méconnus, les amants repoussés de la mécanique, accourir puiser l'inspira-
lion du suicide dans les Ressources de Quinola. La salle de l'Odéon aurait peut-être
été ensanglantée par le trépas de quelque inventeur incompris, venant, le poignard
à la main, insulter à la société qui lui refuse une patente ou un brevet. Tel qu'il
est, le drame de M. de Balzac fera prendre aux poursuivants malheureux de la for-
lune des conseils beaucoup plus funestes pour les autres que pour eux; Fonta-
narès peut leur communiquer un genre tout particulier d'exaltation qui ne me
ferait pas craindre de laisser un pistolet à leur portée, mais bien de leur confier
ma bourse.
Je crois la critique des idées beaucoup plus profitable que celle des faits; aussi,
c'est aux idées seulement que j'ai voulu m'attaquer dans le drame de M. de Balzac.
Si l'on voulait descendre aux détails, on pourrait adresser aux Ressources de Qui-
nola tout un ordre de reproches que les connaissances historiques de chaque spec-
tateur, si faibles soient-elles, doivent suffire à lui indiquer ; mais je suis un peu de
l'avis qu'émettait dernièrement encore un homme à qui la critique érudite serait
pourtant aussi facile que la critique entraînante et chaleureuse. M. Magnin, à pro-
pos du Cid, tirait des nombreux anachronismes de Corneille, qu'il relevait avec
une indulgence d'artiste et une certitude de savant, cette conclusion tout à fait
juste, suivant nous, qu'il ne faut pas soumettre les œuvres de l'imagination au sé-
vère contrôle de l'histoire. Si Quinola nous avait réellement rappelé ce Figaro au-
quel il avait tant le désir de ressembler, on se soucierait peu du temps et du lieu
où M. de Balzac place son drame. Qui s'est jamais avisé de chercher des Espagnols
dans les personnages de Beaumarchais? Ainsi donc, que Fontanarès eût cité le nom
de Galilée à une époque où Galilée était encore à naître, qu'on eût pu relever à
chaque instant des erreurs de date, de pays, de costumes; tout cela n'aurait été
rien pour un spectateur gaiement occupé par une peinture de situations et de ca-
ractères tracés avec verve et vérité. Si quelques-uns ont reproché à M. de Balzac
d'être un historien bien inexact du xvi" siècle, c'est qu'heureusement pour eux,
ceux-là n'avaient pas compris qu'il voulait être l'historien de notre temps.
Maintenant faut-il parler du style? Dans la forme comme dans le fond, les Res-
sources de Quinola offrent deux éléments distincts : l'imitation inhabile d'une
bonne et ferme manière dont le secret se perd tous les jours, et l'imitation beaucoup
trop habile, au contraire, de la manière mélodramatique et boursouflée dont nous
avons tant d'exemples sous les yeux. C'est ce second élément qui domine. Le per-
sonnage qui donne son nom à la pièce, Quinola, s'efface près de Fontanarès. II
devait en être ainsi. Quand M. de Balzac fait parler Quinola, l'homme qui doit avoir
la répartie vive et prompte, la phrase nette et concise, il ne trouve aucun mot
dans son langage habituel, et il est obligé de tourner court dès qu'il est au bout
de ses réminiscences de Lesage ou de Beaumarchais; mais, quand il fait parler
Fontanarès, l'homme à qui appartient la tirade ambitieuse, la phrase déclamatoire
et bruyante, alors tous les mots du langage désordonné et violent qu'il entend parler
tous les jours, qu'il a parlé si souvent lui-même, se présentent en foule à sa mé-
moire; il n'a plus de l'aison pour s'arrêter ; les périodes longues et pressées suivent
le repos haletant des exclamations furibondes; enfin, la déclamation du xix» siècle
règne et triomphe sans obstacle. Or, celte déclamation n'a même pas la correction
de collège qu'avait celle du siècle qui nous a pl'écédés. Les contemporains de Jean-
Jacques et de Diderot avaient, eux aussi, leur langue sonore et vide, leurs grands
mots, leurs métaphores outrées, enfin toute cette rhétorique orgueilleuse et vul-
()7(> UEVUE DRAMATIQUE.
gaire que la liltéralure de chaque époque est obligée de subir; mais ce mauvais
style du xviii" siècle était préférable au mauvais style d'à-présent, en ce qu'il con-
servait certaines prétentions à la pureté, tandis que le nôtre, au nombre des lois
(ju'il foule, met au premier rang celles de la grammaire, comme ne le prouvent que
trop les constructions vicieuses, les tours obscurs, les locutions impropres qui
abondent dans les Ressources de Quinola. Au reste, ce qui unit entre eux non-seu-
lement les déclamateurs du xviii" siècle et ceux du nôtre, mais les déclamaleurs de
tous les temps, c'est la même absence d'énergie qu'ils essaient en vain de cacher
sous une élévation factice. Dans les endroits où on croit sentir quelques élans, la
pièce de M. de Balzac me rappelle un mot que Jean-Paul Richter met dans la bouche
de Schoppe, un des personnages de Titan, sur les écrivains à grands sentiments et
h grandes phrases de son époque : u Le style de ces gens-là, dit Schoppe, me fait
toujours penser à la queue des chevaux anglais ; si elle s'élève en l'air, c'est parce
qu'on en a coupé le nerf. »
Du style et des pensées, du fond et de la forme, enfin de l'examen attentif des
Ressources de Quinola, on doit, suivant nous, tirer cette conclusion : que M. de
Balzac a singulièrement compromis son talent en le conduisant dans de mauvaises
routes; mais que, l'eût-il conservé intact et complet, ce talent n'était pas appelé à
se produire dans des œuvres dramatiques. Nous avons tous passé des heures entières
dans les galeries du Louvre à contempler quelques-uns de ces merveilleux intérieurs
de Van-Oslade, de Metzu ou de Gérard Dow, dans lesquels notre imagination
pénètre, s'établit et s'amuse; M. de Balzac savait quelquefois donner à ses romans
le genre d'attrait mystérieux que présentent ces tableaux. Quelques pages de la
Maison Claé's nous ont fait éprouver ce plaisir bizarre et intime qu'on sent en
suspendant sa pensée aux sculptures des boiseries luisantes, aux rosaces des tapis
moelleux, aux fauteuils, aux chenets, aux flambeaux, enfin à ces mille objets connus
que les pinceaux flamands savent rendre avec la puissance de la vérité, en les
imprégnant cependant d'un charme fantastique et rêveur. Dans quelques-uns de
ces petits cadres que je me rappelle ea ce moment, une fenêtre eutr'ouverte, au
dernier plan, laisse voir à travers des treillages garnis de houblon un ciel de Bel-
gique ou de Hollande. Le jour brumeux qui vient de cette croisée, c'est celui qui
convient au tableau qu'on a sous les yeux; à la place de cette pâle lumière, qu'on
suppose un soleil d'Italie répandant tout à coup ses clartés ardentes dans cet inté-
rieur ou la demi -obscurité fait une partie du prestige; que deviendront les doux
rêves qui se cachaient pour nous dans les profondeurs de cette alcôve, dans les
sombres plis de cette tenture, sous le chambranle de cette cheminée? Le grand
jour les mettra en fuite, et avec eux s'en ira tout notre plaisir. Eh bien! le monde
que M. de Balzac a reçu le don de comprendre et de reproduire, est le même que
celui de ces peintures bourgeoises, il peut trouver dans le roman les teintes voilées
dont il a besoin ; jetez sur ce monde la lumière du lustre, la clarté des rampes,
tout l'éclat de la scène, il perdra sa poésie. L'imagination qui nous a donné Eugénie
Grandet ne peut s'épanouir qu'à l'ombre de la vie retirée et solitaire; elle n'est
même pas née pour cueillir, comme deux imaginations charmantes dont nous
parlions récemment, celle de l'auteur de Fa diczc, celle de l'auteur de Reiscbilder,
les coquelicots des blés dorés, les clochettes roses des prairies; les fleurs qu'elle
recherche avec une curiosité attentive, qu'elle contemple avec tendresse, ce sont
ces fleurs pâles et étiolées qui, dans les cours humides et désertes des grandes mai-
sons de province, croissent entre les fentes des pavés et entre les crevasses des murs.
REVUE DRAMATIQUE. 077
Je sais que les écrivains qui font de la prose et tics vers, des drames et des
romans, croionl volontiers qu'on exalte de parti pris la l'orme qu'ils avaient adoptée
d'abord, pour leur interdire celle qu'ils ont choisie en dernier lieu. Il existe un
vieux mot avec lequel tous les romanciers qui ont éprouvé des revers sur la scène
ont consolé leur amour-propre : « A mon premier roman, on dira du bien de mon
drame. » Peut-être que M. de Balzac se l'est répété à son tour. Je ne crois pas
pourtant que les Mémoires de deux jeunes Murlèes aient inspiré à personne le
panégyri(iue de f aulrîn. Il est incontestable, des exemples encore récents en
font foi, (pi'il y a certains esprits qui, après avoir pris dans le roman un vol plein
de vii^ueur, s'abaissent et rampent sur la scène. Il y aurait un travail curieux à
faire, et que nous entreprendrons peut-être un jour, sur les motifs qui, de notre
temps, ont fait échouer au théâtre des écrivains que le succès avait couronnés
ailleurs. Mais ce qui est nécessaire en ce moment, c'est de prolester et de protester
avec énergie contre cette pensée, si prompte à se présenter aux auteurs, qu'on veut
combattre leurs œuvres par leurs œuvres, et vanter alternativement, pour les dé-
courager, leur dernier roman aux dépens de leur dernier drame, ou leur dernier
drame aux dépens de leur dernier roman.
Eh! mon Dieu, drames et romans, nous voudrions pouvoir tout louer au conlraire.
Je ne conçois point de quoi les haines littéraires pourraient se nourrir aujourd'hui.
Le caractère de notre époque, c'est un scepticisme sans raillerie qui ne demande
qu'à se laisser séduire, une curiosité bienveillante qui accorde à toute chose sa
part d'intérêt et d'attention. Pour moi, je déclare que la plus humble des œuvres
d'art m'inspire une sorte de sentiment religieux et un véritable amour, quand elle
porte l'empreinte d'un travail consciencieux et d'une élude laborieuse; je me repro-
cherais comme un crime d'en parler avec légèreté ou mépris. Je crois le denier
dont l'arlisle obscur augmente le trésor toujours grossissant des produits de l'in-
telligence humaine, aussi sacré que le denier du pauvre. Mais plus celle religion
de l'art m'est chère et me paraît une indispensable croyance, plus j'en veux à ceux
qui l'outragent quand ils pourraient la servir. Plus j'ai de tendresse sincère et /le
respect profond pour la noble toile sans cadre qui me révèle les longs et glorieux
efforts d'une volonté persévérante, plus le tableau au cadre fastueux où je reconnais
la touche hâtive d'un pinceau vénal m'inspire de répulsion. Ainsi donc, s'il n'y a
pas aujourd'hui dans notre critique une plus grande part aux éloges qui compensent
ou adoucissent le blâme, c'est que l'œuvre dont nous avions h parler, comme pres-
que toutes celles qui passent mainienant sous nos yeux, révèle des habitudes et des
tendances qui ne sont ni les habitudes ni les tendances d'un artiste. Nous ne croyons
pas que M. de Balzac soit destiné à la carrière dramatique. Eh bien ! cependant,
pour nous donner un démenti, qu'il s'enferme dans son cabinet d'étude avec une
pensée sérieuse, qu'il s'abandonne dans le recueillement aux divins épanchemenls
et aux purifiantes ardeurs de cette immortelle prière qu'on nomme le travail, et
puis, suivant la belle expression de M. de Vigny, tout frémissant des souffrances
que son ouvrage lui aura causées, qu'il vienne soumettre cet ouvrage au public :
nous lui promettons pour notre part, sinon approbation sans réserve et enthou-
siasme sans examen, du moins allenlion profonde et ardente sympathie.
Encore une fois, ce qui nous anime surtout contre la comédie de M. de Balzac,
c'est l'inspiration qui l'a produite, c'est l'ordre de senliments et d'idées dont elle
est l'expression. 11 a existé de tout temps deux espèces de drames, le drame du
cœur et le drame des faits, celui qui repose sur une grande passion, celui qui porte
678 REVUE DRAMATIQUE.
sur une action héroïque. A notre époque, il s'en est formé un troisième, qu'à dé-
faut d'autre nom j'appellerai le drame social. Pour écrire les deux premiers, il
faudrait un cœur de poète et un esprit de moraliste, une intelligence de politique
et un sens d'historien ; pour écrire le dernier, outre les qualités de poète, d'his-
torien, de moraliste et de politique, il faudrait avoir le jugement certain et la sa-
gacité prophétique du législateur. Mais, s'il est indispensable qu'on trouve dans le
drame social la trace de tous ces mérites pour qu'il ait droit à l'admiration, il suffit,
pour qu'il ait droit à l'estime, qu'on y découvre un but désintéressé et une convic-
tion sincère Or, je ne vois point de conviction dans l'œuvre de M. de Balzac, et,
s'il y a un but, il n'est certainement pas désintéressé. Quand on se souvient du vé-
ritable lyrisme, du ton sombre et inspiré avec lequel l'auteur des Contes drolatiques
a déploré maintes fois que toute son activité littéraire ne lui fit point gagner des
millions, cinq grands actes consacrés tout entiers à la douleur d'un industriel que
ses machines à vapeur ne conduisent pas à la fortune font faire des rapproche-
ments fâcheux. Ce que M. de Vigny réclamait pour les soldats de la pensée dans la
noble et éloquente plaidoirie qu'il appela Chatterton, c'est ce que demandaient
jadis les généraux de nos armées pour ceux qu'ils menaient au feu, du pain et de
la gloire. Ce que M. de Balzac semble demander, je laisse à deviner au nom de qui,
c'est de la célébrité et de l'argent.
Les Ressources de Quinola et Chatterton, ces deux pièces qui contiennent deux
requêtes si différentes, représentent les deux litératures qui depuis longtemps déjà
sont en présence l'une de l'autre. M. de Balzac, dans une fameuse lettre que nous
n'avons pas oubliée, comparait autrefois le monde des écrivains au monde militaire,
en s'assignantà lui-même la dignité de maréchal. Ne pourrait-on pas le comparer
plutôt au monde maritime et dire : Il y a deux motifs qui font affronter les périls
de la mer, le désir de s'enrichir et le désir de servir le pays ; en un mol il y a deux
marines, la marine royale et la marine marchande. Ceux qui s'engagent dans la
première sillonnent l'Océan toute leur vie pour gagner une paire d'épaulettes qui
leur donne droit aux marques fie respect partout où ils passent, et une retraite qui
les fait à peine vivre; ceux qui s'engagent dans la seconde sont soutenus dans
chaque traversée par l'espoir de jouir des richesses qu'ils ont acquises dès qu'ils
auront touché le port. Les nobles vaisseaux qui portent les uns intéressent tout le
monde, c'est à nous tous qu'ils appartiennent ; les balles qui déchirent leur pa-
villon, les boulets qui brisent leur mâture, c'est pour noire cause qu'ils les reçoi-
vent : s'ils triomphent, c'est une joie universelle; s'ils succombent, c'est un deuil
public. Les navires qui portent les autres intéressent ceux qui les montent et sur-
tout ceux qui les équipent; si la tempête ou les corsaires fondent sur eux, c'est un
deuil pour quelques familles et pour une maison de commerce. Eh bien ! il y a une
littérature qui répond à la marine de l'État, qui souffre et combat pour tous ; nous
accompagnons de nos vœux les hardis bâtiments qu'elle lance. Il y a une littéra-
ture marchande qui défie pour elle seule les vents et les récifs; que ses galions
louchent au port ou fassent naufrage, cela n'intéresse que l'armateur qui les a
frétés.
Aussi jadis nous aurions attendu avec anxiété la nouvelle du succès ou du re-
vers de Chatterton ; maintenant nous nous inquiétons fort peu de la réussite ou
de la chute des Ressources de Quinola.
G. DE MOLÈNES.
REVIE IIJSICALE.
Nous ne savons encore à quel motif attribuer la mise en scène de la Saffh du
maestro Pacini, que le Théâtre-Italien vient de produire. Aux approches de la clô-
ture, à cette époque de Tannée où les soirées se comptent, l'administration n'aura
certes pas spéculé sur les chances plus ou moins favorables d'une nouveauté qui,
même en réussissant, eût ofTerl des garanties moins certaines que les chefs-d'œuvre
du répertoire courant. Faut-il voir dans cette représentation un caprice de prima
donna entraînée par les séductions et le côté pittoresque d'un beau rôle à créer, ou
tout simplement un acte de soumission au cahier des chai'ges? Nous l'ignorons.
Quoi qu'il en soit, on ne saurait imaginer de plus pauvre musique. Vous ne re-
trouvez pas même là cette mélodie facile, abondante, fluide, peu originale sans
doute, mais naturelle, et qui coule comme de source chez les maîtres italiens du
troisième ordre. Qu'on se figure des motifs avortés et sans haleine, des phrases
dont la simplicité va parfois jusqu'à la niaiserie, des chœurs de prêtresses d'Apollon
à chanter dans un pen.sionnat de jeunes filles, des marches sacerdotales à faire
danser les ours, puis, brochant sur le tout, un orchestre dont le tumulte étour-
dissant ne parvient pas à couvrir l'inexpérience déplorable, et l'on aura peut-être
une idée assez juste de cette partition, l'une des plus faibles et des plus négligées
qu'ait jamais produites l'improvisation italienne, qui certes, nous pouvons le dire,
se connaît en négligences. Jusqu'ici nous n'avions guère entendu, en France, de
M. Pacin, que sa cavatine de Niobc, morceau de coupe italienne, assez ordinaire si
l'on veut, mais qui réussissait grâce à je ne sais quel rhythme chaleureux dont
l'âme du virtuose tirait parti, grâce surtout à cette cadence que Rubini enlevait
avec tant de verve et de précision. On cite aussi avec éloge une partition des Ba-
rons de Felshcim, du même auteur, où bon nombre de dilettanti prétendent avoir
rencontré d'excellentes qualités bouffes, des motifs pleins de verve et des phrases
de bon aloi. Nous n'avons rien à dire de cette opinion, si ce n'est qu'elle servirait,
au besoin, à confirmer la nôtre, àsavoir que le style grave et solennel ne saurait con-
venir à ce musicien. Loin de nous cependant l'idée qu'en musique le sentiment
épique et le sentiment bouffe doivent toujours s'exclure l'un l'autre; plus d'un
exemple témoigne du contraire, mais, alors seulement, dans les régions supé-
rieures. On écrit Jdoménc'c et les !\ozzc di Figaro, la Ccncrcntola et la Semiramide,
maison est Mozart ou Rossini ; aussi l'étrange manie, à tous ces Italiens, de se
lancer à travers l'antique, de prétendre, avec leurs cabaleltes et leurs trilles,
G80 REVUE MUSICALE.
animer cet élément sublime auquel il ne faut rien moins, pour s'émouvoir, que les
grandes voix de Mozart, de Gluck et de Beethoven ! En Italie, tout est mode : les
drames romantiques ont eu leur temps, aujourd'hui le vent tourne à la tragédie.
Poëme et musique, au fond, c'est un peu toujours la même chose, et les situations
ne varient guère plus que les rhythmes et les mélodies. Norma change sa couronne
de gui pour la couronne de laurier d'or et s'appelle Saffo, Oroveze se drape de blanc
et s'intitule Alicantro, et la jeune Gauloise Adalgise attache à son nom une dési-
nence grecque; voilà tout. La belle occasion, en vérité, pour un musicien decreuser
son sujet et d'y chercher le caractère, de s'évertuer à faire passer dans son inspi-
ration quelque souffle harmonieux des brises de Lesbos! le poète lui donne si beau
jeu! Sauf l'ovale si pur de la Grisi et le roc de Leucade qu'on attend là comme la
statue du commandeur dans Don Juan, je ne vois pas qu'il y ait rien d'antique en
cette affaire. Pollion amant de Norma convoite Adalgise; Phaon, lassé des charmes
de Saffo, recherche la fille du prêtre d'Apollon et va l'épouser, lorsque la Lesbienne
outragée se précipite comme une lionne au travers des pompes nuptiales, renverse
l'autel et profane le sanctuaire des dieux. Si la situation n'était pas des plus neuves,
du moins peut-on dire qu'elle prêtait au développement des passions musicales; il
y avait là, pour un maître, ample matière à un beau finale; par malheur, M. Pa-
cini n'a pas même abordé la question, et s'est contenté de se traîner d'un bout à
l'autre sur les traces du finale de la Liicia et d'imiter servilement cette large com-
position, comme si Donizetti ne s'était pas chargé lui-même de la reproduire par-
tout. En châtiment du sacrilège dont elle vient de se rendre coupable, Saffo est
condamnée à mort. Mais patience, le dénoûment nous ménage une intéressante
surprise : au moment où le sacrifice suprême va se consommer, la Lesbienne re-
trouve son père dans le vénérable prêtre d'Apollon, et, par conséquent, sa sœur
dans sa rivale. On le voit, l'imagination du poète italien se donne libre carrière et
ne se fait pas faute d'en prendre à son aise avec la tradition classique. Si l'ardente
maîtresse de Phaon se précipite du rocher, c'est tout simplement qu'elle y est con-
damnée; le désespoir amoureux n'entre pour rien dans son suicide. Voilà qui s'ap-
pelle avoir le génie des combinaisons dramatiques. Un musicien fort en renom au
Conservatoire, Reicha, écrivit aussi un opéra de Sapho représenté, il y a tantôt
vingt ans, à l'Académie royale de musique, et qui n'eut alors guère plus de succès
que la partition italienne ne vient d'en obtenir à la salle Ventadour. Reicha n'était
pas un mélodiste, chacun le sait, mais au moins pouvait-on admirer dans son œuvre
un style élevé et correct, une tenue de langage en harmonie avec les conditions du
sujet qu'il traitait. De l'héroïne traditionnelle, de la grande artiste passionnée et
sublime, de cette mascula Sœpho dont parle Horace, l'opéra italien n'a gardé que
l'improvisatrice de la légende antique; de la fable il n'est resté que la couronne de
laurier et la lyre d'or : passe encore pour la couronne de laurier, elle sied si mer-
veilleusement à la belle tête de Giulia Grisi; mais pourquoi la lyre, puisque le mu-
sicien n'en pouvait évoquer le génie? — Au moment de mourir, un beau délire
s'empare de Saffo, son front s'illumine tout à coup d'une sérénité radieuse, les
harpes de l'orchestre préludent, écoutez :
De quels sons lumineux va rayonner sa lyre?
Tristes sons en vérité, pâles accords, musique ambitieuse et maniérée au moins
autant que le vers que je viens de citer. Eh quoi! cette lyre d'or de Sapho, cette
REVUE MUSICALE. 681
couronne prophétique, loul cet appareil, toute cette pompe pour une si chétive et
si mesquine inspiration! Voilà cependant ce qui arrive tous les jours avec ces
sujets grandioses, ces épopées musicales où se précipitent comme au hasard les ima-
ginations les plus modestement douées. La Saffo de M. Pacini nous remet en mé-
moire, le St7-aclcUa de M. Nicdermeyer. II faut être Gluck pour oser faire chanter
Orphée. Du délire poétique à la démence il n'y a qu'un pas; une fois sur la pente,
Saffo ne s'arrête plus, et l'improvisation académique se termine en une scène de
folie dans les règles. Au fait, comment la Lesbienne n'aurait-elle pas son quart
d'heure d'égaremonl tout aussi bien que l'Émilia de la Vestale, tout aussi bien que
Lucia, Elvire, Anna Dolena, et ses vingt autres sœurs du répertoire? Un opéra ita-
lien serait-il donc un opéra italien, sans cette espèce d'intermède final où l'héroïne
s'avance l'œil en pleurs, les cheveux dénoués, le sourire sur les lèvres, la main
tendue vers son amant qu'elle appelle et croit voir, et récapitule l'un après l'autre,
avec ses sensations de joie ou d'ivresse, tous les motifs épars çà et là dans le cours
de l'ouvrage. M. Auber et les compositeurs de son école ont l'habitude de faire pré-
céder leurs partitions d'une ouverture où glissent à la file, et plus ou moins adroi-
tement présentées, les mélodies du drame musical qu'on va jouer. Go que l'ouver-
ture de M. Auber est à ses opéras-comiques, la scène de folie obligée l'est à l'opéra
italien, et cette observation suffirait au besoin pour expliquer l'absence d'ouverture
dans la plupart des opéras nouveaux. Les Italiens ont remplacé le prologue par
l'épilogue. ■ — Cependant, lorsque Saffo s'est livrée à son aise à tous ses désespoirs,
lorsqu'elle a parcouru tous les degrés de son échelle de misères, et complété le
sommaire des motifs contenus dans la partition de M. Pacini, son front rayonnant
pâlit et s'incline, elle brise sa lyre, et, foulant sous ses pieds la couronne de laurier,
elle s'élance échevelée sur le rocher classique du haut duquel le sacrifice de sa vie
se consomme, non plus avec solennité et dans un libre arbitre généreux et sublime,
mais froidement, sous le coup d'une nécessité banale. 0 Desdeniona! vous aussi
vous aviez une harpe d'or qui s'échappait de vos mains languissantes après l'im-
mortelle improvisation du Saule, vous aussi vous mouriez en inspirée! Giulia Grisi
semblait faite tout exprès pour représenter la Lesbienne Sapho telle qu'on se l'ima-
gine, résumant en elle les qualités linéaires du style grec. Jamais on ne vit beauté
plus resplendissante et plus fière. C'est au point qu'il faudrait représenter le chef-
d'œuvre de M. Pacini seulement pour montrer la diva dans son costume du second
acte, les tempes ceintes du laurier sacré, la chlamyde à demi flottante, abandonnée
et retenue par les plis de la pourpre autour du corps, dont elle accuse la ligne va-
guement. Quelle passion dans le regard, quelle harmonie dans le geste, qnell(^
sérénité confiante dans la démarche et sur le front. C'est la tragédie antique en
personne. Cependant, si le costume grec sied à ravir à la belle prima donna, avouons
qu'en revanche il n'avantage guère les autres, les hommes surtout qui se trouvent
par là travestis de la plus singulière façon. Tamburini emmailloté de longs voiles
blancs, Tamburini grand-prêtre d'Apollon, mais assez chanteur encore pour ne pas
négliger de se bien envelopper les bras dans des manches postiches du meilleur
effet, est à coup sûr une physionomie sacerdotale intéressante et curieuse. Que
dire aussi de ces malheureux choristes et de ces étranges bandelettes dont leurs
perruques se couronnent ? A la première représentation de Saffo, au moment où la
Lesbienne outragée renverse l'autel, l'esprit-de-vin qui brûlait sur le trépied .se
répandit sur la scène, et, continuant à flamboyer par terre, efl'rayait déjà les chan-
teurs. Le trouble allait, selon toute apparence, se mettre dans le finale, sans l'in-
TOME I. 44
(}82 REVUE MUSICALE.
spiration d'un vénérable choriste, prêtre lui aussi du dieu qu'on adore à Délos. et
qui, voyant le danger, s'en alla vite dans la coulisse chercher une éponge mouillée
dont il se servit pour éteindre le feu sacré le plus sérieusement du monde. Faites
donc de l'antique avec de pareils incidents, et surtout avec de la musique du genre
de celle de M. Pacini ! — Combien ne préférions-nous pas à cette indigeste compo-
sition le Canlatrice villanc de Fioravanti, représentée quelques semaines aupara-
vant! Qui n'aimerait cette musique si légère, si nette, si pleine de verve et d'aisance,
d'esprit et de bonne humeur? Peu s'en faut que cette partition n'ait rien perdu de
sa grâce originelle, de sa primitive fraîcheur; supi»rimez çà et là quelques tours de
phrase surannés, quelques formules où la désuétude s'est mise, et vous aurez un
opéra bouffe italien de vieille roche, une musique parente à plus d'un titre du
Matriinonio scgrcto. Au sortir des effroyables bacchanales du jour, on est tout ravi
de ce style correct et naturel, do celte verve qui sait se modérer; l'orchestre surtout
vous enchante par sa sobriété bien entendue, les instruments disent là ce qu'ils
doivent dire, rien de plus, rien de moins ; c'est une causerie animée, piquante,
semée de traits où le bon sens trouve toujours son compte, où la logique des sen-
timents n'est point sacrifiée à tout propos à celte fureur d'emboucher la trompette
de six pieds qui semble posséder la plupart de nos hommes de génie. Le duo
entre Lahiache et son fils, au second acte des Catitotricc villane, vaut, pour la mé-
lodie et l'entraînement, les plus remarquables inspirations du genre. Ici l'élève a
si bien imité, qu'on ne dislingue plus, et ce morceau figurerait avec honneur dans
une partition de Cimarosa. Lablache y est admirable de rondeur et de gaieté; du
reste, d'un bout à l'autre de l'ouvrage, sa veine bouffe ne se dément pas un instant.
A voir comment il réussit dans celte excellente musique, on conçoit aisément que
Lablache affectionne entre toutes la période italienne de Cimarosa et de ses élèves,
et s'efforce de la reproduire aussi souvent qu'il peut. M"'" Persiani, elle aussi, s'en-
tend à merveille à chanter ces vieux maîlres; nous n'en dirons pas tant de M""" Al-
bertazzi, qui n'a rien trouvé de plus ingénieux que d'intercaler dans celle parlilion
de Fioravanti, écrite il y a plus de cinquante ans, une sorte de tyrolienne de fraîche
date composée par Donizelli pour son opéra de Bclthj. Voilà qui s'appelle avoir du
tact, ce qui n'empêche pas cependant que M'""^ Albertazzi ne chante la tyrolienne
de Donizelli d'une manière assez brillante, et qu'on eût davantage applaudie sans
celte transposition malencontreuse. — Les Italiens ont terminé hier leur campagne
au milieu des ovations accoutumées, bien qu'il soit tombé celle fois sur la scène
moins de bouquets et de couronnes qu'aux temps mythologiques de Rubini. Main-
tenant, si nous récapitulons les travaux auxquels on s'est livré pendant la saison
musicale qui vient de s'écouler, nous verrons que l'administralion a su dignement
tenir tête aux circonstances et marcher à travers les diilicultés qui l'assiégeaient.
En effet, d'une part les dépenses augmentaient : qu'on se rappelle la restauration
de la salle et la subvention supprimée; de l'autre, les chances de fortune dimi-
nuaient par la retraite de Rubini. Heureusement le Slabat de Rossini s'est trouvé
là, le génie du grand maître est venu encore une fois en aide à son théâtre. Mais
rien ne fait supposer qu'un aussi favorable événement doive se reproduire; aussi
l'administralion hésite, et, s'il faut en croire les bruits qui courent, elle serait sur
!e point d'abdiquer tout à fait. L'avenir l'effraie, les virtuoses en renom chez nous
depuis dix ans commencent à vieillir, et pour les chefs-d'œuvre qui se composent
aujourd'hui en Italie, la Sra/fo que nous venons d'entendre en donne la mesure. Le
moment est critique, nous l'avouons; cependant pourquoi déscs[)érer? Il y a au delà
ItEVUË MUSICALE. OK."
des Alpes toute une jeune école de chanteurs dont en France nous ne savons rien
encore : Moriani, Poggi, Ronconi, la Frezzoiini ; ne pourrait-on chercher à se re-
cruter de ce côté, lorsque les temps seront venus? Donizclli continuera d'écrire, et
qui nous dit que, dans le nombre, il ne se trouvera pas quelqu'une de ces partitions
fortunées que le succès fait vivre? Il s'en faut d'ailleurs que le répertoire italien
tombe si fort en désuétude; le répertoire de Mozart, de Rossini et de Bcllini est
une bonne et féconde terre qui garde encore en elle le germe des plus belles mois-
sons. Le public a-t-il donné celte année le moindre signe de lassitude ou d'ennui?
Au contraire, on l'a vu accueillir avec empressement M. de Candia qui succédait à
Rubini, a|)plaudir comme par le passé Lablache, Tamburini, la Persiani ; la Grisi
seule semblait sur la lin de la saison un peu tombée eu défaveur, mais depuis trois
mois la Grisi n'était plus guère, pour la voix et le talent du moins, que l'ombre
d'elle-même, et ce discrédit tout accidentel eût cessé bientôt avec la cause. Le
Théâtre-Italien est dans nos mœurs, il est dans nos goûts et nos habitudes, il faut
qu'il dure. L'administration actuelle peut se retirer, libre à elle; mais nous lui
prédisons qu'avant peu elle en sera aux regrets.
A l'Académie royale de musique, les débuts, quelque temps interrompus, de
M. Delahaye ont repris leur cours, sans que le public s'en soit bien vivement préoc-
cupé. L'épreuve de GmUaume Tell n'a guère mieux réussi au nouveau ténor que
l'épreuve de Robert -le-Diuble. Certaines gens ne parlent qu'avec enthousiasme de
l'organe de M. Delahaye, et ne se lassent pas de vanter à toute occasion le timbre
et la sonorité de cette voix surnaturelle. Nous avons entendu :M. Delahaye à sa
première représentation, lorsqu'il était encore sous le coup d'une émotion insépa-
rable du début, puis il y a quelques jours, c'est-à-dire à près de deux mois de dis-
tance, lorsque nous pensions pouvoir espérer, sans trop d'indiscrétion, qu'il nous
mettrait dans sa conlidence, et nous avouons que, si l'on excepte une émission stri-
dente et gutturale, rien dans celte voix ne nous a frjppé. Il est possible que ce
timbre, encore enveloppé, parvienne un jour à se dégager à force de travail et
grâce à des études plus habilement dirigées que celles de M. Delahaye ne semblent
l'avoir été jusqu'ici; en attendant, il faut bien décompter et renoncer d'abord aux
splendides illusions qu'on s'était faites. La Reine de Chypre conserve le privilège
d'attirer la foule. Le public a pris goût, sinon à cette musique monotone et que
nulle échappée mélodieuse n'éclaire, du moins au spectacle varié, à la pompe théâ-
trale qu'elle accompagne. Barroilhet contribue aussi puissamment au succès de
cette parlilion que la forluue adopte à l'heure qu'il est, sans doute parce qu'elle
n'a rien de mieux à faire à l'Opéra, La voix de Barroilhet, flexible, juste, sonore,
pathétique, d'une vibration profonde et métallique, trouve par moments des effets
auxquels on ne résiste pas. Ainsi, dans le duo du troisième acte, quand revient cet
élan : 0 ma belle patrie', c'est une conviction chaleureuse, une émission large et
puissante qui vous remue jusque dans les entrailles. Barroilhet est aujourd'hui chez
nous le seul chanteur qui gagne du terrain ; tandis que ses rivaux décroi,ssent, lui
de jour en jour pi'end racine et s'élève; on sent que les encouragements du public
l'animent au travail et qu'il s'évertue à bien faire. A l'une des dernières représen-
tations de la Reine de Clvipre, M™" Stoltz, depuis quelque temps épuisée par les
efforts auxquels elle se livre pour soutenir le répertoire dont la responsabilité pèse
aujourd'hui sur elle seule, a failli ne pouvoir continuer son rôle, et, sans un excès
de bonne volonté dont on doit lui savoir gré, le spectacle allait demeurer suspendu.
D'autre part, M""^^ Dorus, retenue loin de la scène par une allération des régions
084 REVUE MUSICALE.
vocales, ne fait plus de service, et, dans ces circonstances, force est à l'administra-
tion de laisser échoir les premiers rôles à des sujets de second et troisième ordre.
Ne remarquez-vous pas que les destinées du théâtre se font bien menaçantes? Nous
parlions tout à l'heure de la dilFiculté que l'Opéra italien trouverait à se renou-
veler; nous voici à l'Académie royale, et le même cas se présente. En Italie comme
en France, musique et chanteurs manquent à la fois, la disette est partout. — Un
ballet nouveau pour Carlotta Grisi, la Rosière de Gcmd, sera sans doute la première
nouveauté à laquelle nous assisterons. Quant aux opéras qui se préparent, tous
opéras de genre et signés de noms d'une importance musicale au moins probléma-
tique, nous doutons que l'administration fonde sur eux de grandes espérances et
compte en faire autre chose que des prologues de ballets. La question est donc
tout entière desavoir quand on aura l'opéra de M. Meyerbeer, et comment on en
distribuera les rôles. Si éloignée que semble d'abord la mise en scène de cette
œuvre, si enveloppée d'ombre et de vapeur que paraisse la date, il n'en est pas
moins sûr que toutes les espérances doivent tendre vers ce but. Avant peu, l'il-
lustre maître quittera Berlin pour venir agiter celte grande afl'aire dans le cabinet
de la rue Lepellelier, et il ne s'agira plus que de s'entendre sur la cantatrice. Il ne
faut en effet rien moins qu'un nouveau chef-d'œuvre de l'auteur de Robert-le-Diahh'
et des Huguenots pour combler le vide d'un horizon où nul grand nom musical ne
çayonne en perspective.
Parlerons-nous du nouvel opéra de M. Auber au théâtre Favart, de ce charmant
fleuron ajouté aux Diamants de la couronne? Dirons-nous ce que personne n'ignore,
à savoir que c'est là une musique ingénieuse, pétulante, facile, pleine de goût et
d'esprit, où le motif (faculté surprenante après tant de travaux) perce encore et se
laisse fort nettement saisir, le motif, cette âme des partitions de M. Auber, cette
condition absolue de tant de jolis chefs-d'œuvre? Il y a des musiques qui vivent par
l'instrumentation, les recherches du style, le clair-obscur habilement ménagé,
celle de M. Halévy, par exemple: la musique de M. Auber vit de motifs, et point
d'autre chose. Aussi le procédé de M. Auber (qui n'a le sien?), assez facile à
découvrir du reste, ne se laisse pas si aisément imiter qu'il en a l'air. Le motif tel
que l'entend l'auteur de la Muette et du Domino noir n'est qu'un fragment d'idée
sans doute, qu'un grain de poussière diamanline taillée à facettes; mais que de gens
n'ont pas même des fractions d'idée! Le jour où le motif que M. Auber cherche
partout à la pipée comme un poète sa rime, où ce gentil oiseau, dont il note les
chansons au retour de ses promenades au bois, s'envolera pour ne plus revenir, ce
jour-là, soyez-en sûrs, M. Auber cessera d'écrire. Rien n'indique dans /e Ducd'O-
lonne que ce jour doive arriver bientôt. Vous retrouvez là, comme dans It's
Diamants de la couronne, de ces lueurs mélodieuses, de ces tours élégants qui
vous séduisent ; je citerai entre autres, dans le duo du second acte entre le duc
d'Olonne et la duchesse déguisée en moine, un trait d'orchestre d'une finesse
exquise, et la sérénade du troisième acte, si ingénieusement combinée, si bien en
scène. Avec M""'' Damoreau, la cantatrice par excellence, le Duc d'Olonne aurait
parcouru la carrière du Domino. S'il manque à ce succès un peu d'élan, c'est à
W"" Thillon seule qu'il faut s'en prendre. M""' Thillon a tous les défauts d'une
actrice d'opéra-comique sans en avoir les qualités; j'en excepte une : elle est jolie.
Dans la comédie. M""" Thillon ne joue pas, elle minaude; un effroyable accent bri-
tannique s'oppose chez elle à toute espèce d'esprit dans le dialogue, de justesse
dans le trait; M""" Thillon ne se contente pas de chanter, elle parle faux. Ce[>en-
REVun MtrsicA.LE. r»8!>
danl, malgré tous ces travers, je conçois encore que l'auteur du Duc d'Olonne rem-
ploie de préférence à M'"" Rossi, talent plus sérieux sans doute, voix plus exercée,
mais qui n'a rien de cette élégance llexible, de cette gentillesse dont sa musique
ne saurait se passer. M'"" Rossi entonne ces ariettes comme elle ferait d'une cava-
line de Rellini ou de Mercadante. Une fois lancée, sa passion l'emporte; au lieu do
raser le sol, elle j)rend le large et s'envole; lorsqu'il faudrait gazouiller à mi-voix,
elle chante. Il sullit, pour s'en convaincre, d'entendre M""^ Rossi dans le rôle d'An-
gèle du Domino noir. Vocalisation, tenue, intelligence dramatique, tout y est; une
seule chose manque, le secret de cette petite musique dans ce qu'elle a de fin, de
minutieux, si l'on veut, le secret que M""'Damoreau avaitsi bien, et que M""'Thillon
cherche sans le trouver. C'est trop et trop peu. Si jamais M. Auber emploie
M'"" Rossi, ce sera pour lui confier un rôle tout musical, et par conséquent à l'Opéra-
Comique accessoire, un rôle à cavatine, dans le genre de la princesse de Zanella,
comme faisait M. Meyerbeor pour M'"'' Damoreau, qu'il admettait dans ses ouvrages,
mais à tire d'objet de fantaisie et de luxe.
POÉSIES.
M. de Lamartine, absorbé par la politique, a presque entièrement renoncé à la poésie.
Cependant, de temps en temps, le poêle se retrouve comme malgré lui. Voici deux mor-
ceaux qui viennent de lui échapper ; nous devons dire à quelle occasion pour l'intelligence
de ces vers.
Tous les ans, vers le milieu d'avril, M""= de Lamartine fait tirer chez elle une loterie
au bénéfice d'une œuvre de charilé à laquelle elle s'est consacrée : l'œuvre du paironage
des jeunes fdies abandonnées. Pour cette occasion , les personnes bienfaisantes et les ar-
tistes surtout, dont le génie secourable ne manque jamais à la charité, envoient des lots,
ouvrages de leurs mains. Dans ces lots, celle année, se trouvent des encadrements en
arabesques représentant différents sujets groupés avec goût et admirablement peints. Entre
ces encadrements, les artistes ont laissé une page blanche destinée à être remplie par des
autographes d'écrivains ou de poêles; M. de Lamartine a élé chargé d'en remplir deux.
Le premier de ces encadrements représente des scènes de la vie orientale : des armes,
des pipes, des harnais, le désert, des chevaux arabes, des palmiers, etc. Voici les vers dont
M. de Lamartine a rempli ce cadre.
1,1: CHS VAX. ST Z.ES ARMES SU VO'S'AGISUK.
Le soleil du désert ne luit plus sur ta lame.
0 mon large yatagan, plus poli qu'un miroir.
Où Kaïdha mirait son visage de femme,
Comme un rayon sortant des ombres d'un ciel noir !
Tu pends par la poignée au pilier d'une lente,
Avec mon narghilé, ma selle, et mon fusil,
Et semblable h mon cœur, qui s'use dans ratlenle,
La rouille et le repos le dévorent le lil !
El loi, mon fier Sultan, à la crinière noire,
Coursier né des amours de la foudre et du vent,
Dont quelques poils de jais ligraient la blanche moire.
Dont le sabot mordait sur le sable mouvant,
POÉSIES. G87
Que fais-ui inaiinon;iiil, clior bcrceur de mes rêves?
Mon oreille aimait tant ton pas mélodieux, ' '!• • '
Quand la bruyante mer, dont nous suivions les grèves,
Nous jetait sa fraîcheur cl son écume aux yeux !
Tu rengorgeais si beau ton cou marbré de veines
Quand celle que ma main sur la croupe clan<;ait,
T'appelait par ton nom, et, retirant les rênes,
Marquetait de baisers ton poil qui frémissait!
Je la livrais sans peur à ton galop sauvage :
La vague de la mer, dans le golfe dormant,
Moins amoureusement berce près du rivage
La barque abandonnée à son balancemenl.
Car, au plus léger cri qui gonflait sa poitrine,
Tu l'arrêtais, tournant ton bel œil vers les Bancs,
Et, retirant le feu dans la rose narine,
De l'écume du mors lu lavais ses pieds blancs !
Penses-tu quelquefois, l'œil baissé vers la terre,
A ce maître venu dans ton désert natal.
Qui parlait sur ta croupe une langue étrangère.
Et qui t'avait payé d'un monceau de métal?
Penses-tu quelquefois à ta jeune maîtresse.
Qui, pour parer ta bride, houri d'un autre ciel.
Détachait les l'ubis ou les fleurs de sa tresse.
Et dont la main t'offrait de blancs cristaux de miel?
Où sont ils? que foul-ils? quels climats les retiennent ?
Les vaisseaux dont lu vois souvent blanchir les mâts.
Ces grands oiseaux des mers qui vont et qui reviennent,
Sur ton sable doré ne les déposent pas!
Ne les hennis-tu pas de ton naseau sonore?
Ton cœur dans ton poitrail ne bal-il pas d'amour
Quand Ion oreille entend dans leschauq)sde l'aurore
Résonner les doux mois qu'ils t'apprirent un jour?
Oh ! oui ; car de la selle, en détachant mes armes.
Tu me jetas tout triste un regard presque humain!
Je vis ton œil bronzé se ternir, et deux larmes
Le long de tes naseaux roulèrent sur ma main !
688 POÉSIES.
Lo second de ces encadrements représente des plantes marines et des coquillages de
toute espèce, parmi lesquels on dislingue la grande coquille, où l'air en s'introduisant
reproduit à l'oreille tous les bruits de la mer et du vent. C'est ce phénomène qui a servi
de texte au poêle.
1.1: COQUII.I.AGE:.
Quand tes beaux pieds distraits errent, o jeune lille 1
Sur ce sable mouillé, frange d'or de la mer.
Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquille
Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.
L'écrin de l'Océan n'en a point de pareille !
Les roses de ta joue ont peine à l'égaler.
Et quand de sa volute on approche l'oreille
On entend mille bruits qu'on ne peut démêler :
Tantôt c'est la tempête, avec ses lourdes vagues.
Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas ;
Tantôt c'est la forêt avec ses frissons vagues;
Tantôt ce sont des voix qui chuchottent tout bas.
Oh ! ne dirais-tu pas, à ce confus murmure
Que rend le coquillage aux lèvres de carmin.
Un écho merveilleux où l'immense nature
Résume tous ses bruits dans le creux de la main ?
Emporte -la, mon ange, et quand ton esprit joue
Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis
Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue.
Et fermant tes beaux yeux recueilles-en les bruits.
Si dans les mille accents dont sa conque fourmille
Il en est un plus doux qui vienne te frapper
Et qui s'élève à peine au bord de la coquille
Comme un aveu d'amour qui n'ose s'échapper ;
S'il a pour ta candeur des terreurs et des charmes.
S'il renaît en mourant presque éternellement,
S'il semble au fond d'un cœur rouler avec des larme.'^.
S'il tient de l'espérance el du gémissement,
iSe le consume pas à chercher le mystère !
Ce mélodieux souffle, ô mon ange ! c'est moi.
Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre
Qu'un écho de mon cœur qui m'entretient de toi ?
Paris, :25 mars 1842.
Alphonse de Lamarti.m;
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
t4 avril 1842.
La chambre des communes vient d'assister à un beau combat. Sir Robert Peel a
eu à soutenir de rudes attaques au sujet de Vîncoine-taxe. Lord Jolin Russell, avec
sa logique amère et pressante, a essayé de démontrer que rien, dans les circon-
stances de l'Angleterre, n'autorisait l'emploi d'une mesure aussi violente et aussi
extraordinaire que l'impôt nécessairement inquisitorial et vexatoire du revenu;
M. Sheil, en développant ensuite la même thèse avec sa parole véhémente et splen-
dide, parait avoir soulevé un véritable orage dans la chambre, et amené une de
ces situations décisives où il faut terrasser sur l'heure son adversaire ou périr. Sir
Robert Peel, loin de faiblir sous l'attaque, l'a repoussée avec une verve, une impé-
tuosité qui ne lui est pas ordinaire ; oubliant cette réserve un peu cérémonieuse
qui donne souvent à ses discours un air compassé et froid, il s'est élancé sur l'op-
position, il l'a prise corps à corps, et n'a rien ménagé. — Vous me reprochez, leur
a-t-il dit, d'exagérer à dessein les embarras de nos finances ; rien ne me fera dissi-
muler ici la véritable situation du pays. En 1836, après l'avènement du cabinet de
lord Melbourne, vous avez trouvé un excédant des recettes sur les dépenses de
3,000,000 de livres sterling, 1,376,000 pour le budget de l'Angleterre, 1,556,000
pour celui de l'Inde. Voilà ce qu'on vous avait laissé. — Et alors, empruntant à
Napoléon sa célèbre et terrible apostrophe : « Qu'en avez-vous fait? » s'esl-il écrié.
Ai-je donc exagéré nos embarras? Quoi ! vous avez trouvé un excédant annuel de
3,000,000, vous nous laissez un déficit annuel de 5,000,000; vous avez aussi
amené par votre administration, à la charge du pays, au préjudice de notre crédit,
une différence de 8,000,000 sterling, et vous osez taxer d'exagération mes paroles!
Mais, dites-vous, nul besoin après tout de mesures extraordinaires ; l'Angleterre
n'est pas dans les circonstances diûiciles où elle se trouvait lorsque Pitt proposa
Vincome-taxe. Elle n'est pas engagée dans une guerre à mort; elle n'a pas été
frappée d'un désastre. — Il n'y a pas eu de revers, pas de désastres! Et où trou-
verez-vous, dans tout le cours de notre histoire, un désastre comparable à celui
qui vient de nous frapper dans l'Afghanistan? Ce revers sera promptement réparé,
je l'espère, par l'énergie de vos délibérations et par la bravoure de nos troupes ;
mais dans quelle page de nos annales a-t-ou lu rien de comparable au carnage que
l'on vient de faire de l'une de nos armées? — Le chancelier de l'échiquier avait
690 S5EVUE. CimOINIQl'E.
déjà dit, en répondaiil à lord John Riissel, que l'Angleterre se trouvait engagée
avec la Chine dans une guerre dont personne ne peut dire d'avance quel sera le
résultat, ni quelles en seront les dépenses. Sir Robert Peel s'est ensuite appliqué
à démontrer que, dans les circonstances où se trouve l'Angleterre, la taxe sur le
revenu, malgré les inconvénients de cette nature d'impôts, était le moyen à la fois
le plus facile, le plus sûr et le plus équitable de subvenir aux besoins du pays; il
n'a rien omis en même temps pour prouver que les ressources indiquées par les
financiers de l'opposition étaient insuffisantes et illusoires. Chargé de tléfendre une
position difficile et qui présentait à ses adversaires plus d'un côté faible, sir Robert
Peel, en habile capitaine, ne s'est pas blotti derrière les murailles; il a pris l'oifen-
sive, et, par des sorties vigoureuses, il a porlé la guerre dans le camp de ses en-
nemis. Auront-ils le temps de se reconnaître, pourront-ils le repousser et faire
tourner contre le ministère les chances du combat? C'est ce que nous apprendrons
demain peut-être. Mais, jusqu'ici, nous persistons à croire que la proposition du
ministre obtiendra, même dans la chambre des communes, une de ces majorités
qui, sans être brillantes, suffisent pour assurer la vie et la durée d'un cabinet.
Le bill des céréales a été définitivement adopté par la chambre des communes.
Cette transaction, favorable aux propriétaires fonciers, ne peut rencontrer, dans la
chambre des lords, d'autre opposition que celle de quelques ultrà-conservaleurs.
On peut donc tenir pour certain que le bill sera adopté.
Au milieu de ces difficultés et de ces luttes, le ministère anglais ne perd pas de
vue un seul instant le but le plus essentiel de sa politique, l'extension des relations
commerciales de l'Angleterre, l'ouverture de nouveaux débouchés pour l'industrie
nationale. Ces eiforts sont naturels; pourquoi reprocher à un gouvernement étranger
de faire de son mieux dans l'intérêt de son pays ? Le reproche serait puéril et peu
digne. Au lieu de reprocher aux autres leur habileté et leur activité, mieux vau-
drait les imiter. Les plaintes n'ont jamais enrichi personne, et certes elles n'arrête-
ront pas l'étranger dans ses efforts et dans ses négociations.
Nos relations commerciales avec l'Espagne sont dans un étal déplorable. La Bel
gique, la Suisse, l'Allemagne, la Sardaigne, l'Amérique du Sud, pourraient oUYir à nos
négociateurs un vaste champ à parcourir; il ne serait nullement impossible de conci-
lier les intérêts de ces pays avec un plus grand développement des intérêts français.
Quefaisons-nous? Que faille ministère? Hélas! que peut-il faire? Il lui faudrait, pour
négocier activement et ne pas tomber, le consentement de quarante ou cinquante
producteurs, nos maîtres à tous, et ce consentement, il ne l'aura jamais. Nous res-
terons les bras croisés, plongés dans l'admiration de notre système protecteur,
jusqu'à ce qu'un beau jour nous nous réveillions, n'ayant plus d'autres consomma-
teurs que nous-mêmes, d'autre marché que le marché intérieur. On aura fait du
pays le plus expansif par la langue, par les idées, par la civilisation, par les arts,
une sorte de Chine pour l'industrie et pour le commerce. C'est ainsi que nous se-
rons un jour contraints de reprendre le fusil et l'épée. Ce seront nos producteurs
privilégiés, les vrais prédicateurs, les défenseurs nés de la paix à tout prix, qui nous
auront ramenés à la guerre comme au seul moyen qui nous restera de ne pas
étouffer. 11 est, en effet, si absurde de stimuler de toutes manières la production,
et d'interdire en même temps au gouvernement tout ce qui pourrait nous faire ou-
vrir de nouveaux débouchés! Quel est le sort qui attend les pays ainsi gouvernés?
Évidemment ils se trouveront tôt ou tard dans celte alternative, d'étouffer ou de
se donner de l'air, de l'espace, par les colonisations ou par la guerre.
IIEVUE. — CHRONIQUE. 691
Coloniser! Est-ce là notre penchant, notre espérance, notre habileté? Nos petites
colonies à sucre, hier encore, nous les avons sacrifiées à je ne sais quels intérêts
sans légitimité et sans grandeur. Nous possédons un immense territoire à la
Guyane. Qu'en faisons-nous? Il existe, il est vrai, une commission, une commission
composée d'hommes habiles, zélés ; ils s'occupent sans relâche de la mission qui
leur a été confiée. Ils feront un rapport, un projet, un excellent rapport, un bon
projet, je n'en doute pas Nos archives regorgent de projets utiles et de rapports
lumineux.
Nous possédons l'Algérie; nous voulons la posséder. Il y a, il y aura une Afrique
française. Malheureusement c'est là le seul point décidé. Que sera-t-elle? Quelle
en sera l'organisation? Y aura-t-il une vaste colonisation algérienne? Sur quels
principes, par quels moyens? Qui le sait? On ne le sait pas plus aujourd'hui
qu'on ne le savait un an après la conquête. Sur ce point encore, nous possédons
ce qui nous est octroyé avec une incomparable largesse, une commission, une
nombreuse commission, une commission qui compte dans son sein des hommes
Irès-reconimandabies par leurs lumières, par leur expérience, par leur amour
du bien. La commission s'est mise au travail depuis longtemps; elle s'est divisée
en plusieurs sous-commissions : la législation, la guerre, la marine, l'agricul-
ture, le commerce et l'industrie; bref, chaque branche de la chose publique
en Algérie a été confiée à des commissaires spéciaux plus ou moins compétents.
En attendant, la session s'écoulera, l'année s'écoulera, sans qu'il y ait rien de
fait, rien de décidé. Ce ne sera qu'en J843 que les chambres pourront fixer leur
attention sur les travaux des commissaires. Nous disons fixer leur attention, car de
l'attention à la résolution, de l'élude à l'action, la distance est grande encore, et
il pourra arriver de la question algérienne ce qui arrive de la question des sucres,
de celle des bestiaux et de tant d'autres Qu'on vienne ensuite nous dire que nous
sommes une nation irréfléchie, brusque dans ses mouvements, impétueuse dans ses
résolutions!
En attendant encore, nous porterons notre armée d'Afrique à cent mille hommes ;
on dit que c'est là le nombre que M. le gouverneur-général tient pour nécessaire.
La dépense se proportionnera nécessairement à l'effort. Certes nul n'a rendu, nul
ne rend plus que nous hommage au courage mille fois éprouvé, à l'admirable
patience de nos troupes. Tout ce qui sera po.ssibIe de faire par la guerre, elles le
feront. Le climat, l'ennemi, les privations, les fatigues, rien n'arrêtera l'élan de nos
soldats; ils savent que la patrie les regarde; ils sont aujourd'hui ce qu'ils ont tou-
jours été, les meilleurs soldats du monde. Mais il n'est pas donné aux hommes de
changer la nature des choses; nul ne fera que l'Afrique soit aujourd'hui une pro-
vince européenne couverte de villes, de bourgs, de villages, de routes, de pâturages
et de moissons; nul ne transformera les Bédouins en une population douce, indus-
trieuse, sédentaire, pacifique Aussi que pouvons-nous faire en Afrique, tant qu'il
n'y aura que des Arabes d'un côté et des soldats de l'autre? Des courses plutôt
([u'une guerre, une sorte de slecple-cltase où Abd-el-Kader, avec ses nomades, ira
toujours plus vite que nous avec nos mulets, nos canons, et tout l'attirail d'une nation
civilisée qui n'a pas les habitudes des hommes du désert. Nous battrons tous les
Arabes que nous pourrons atteindre ; mais nous en atteindrons fort peu. Les uns se
déroberont toujours à nos coups; les autres accepteront noire empire aujourd'hui
pour nous trahir demain. Au plus petit revers, au moindre accident défavorable à
notre armée, ils nous abandonneraient tous. Irons -nous jusqu'au grand désert?
G92 REVUE. - CHRONIQUE.
envahirons-nous l'empire du Maroc? Si l'on se propose de suivre Abd-el-Kaderpar-
toutoù il pourra se réfugier, il n'y a plus de terme à nos incursions, et le nombre
de nos troupes devra de plus en plus s'accroître ; car si, en avançant, nous laissions
sans garnisons suffisantes les derrières de l'armée, avec la mobilité physique et
morale des Arabes, nous nous exposerions à d'étranges et douloureuses surprises.
La possession de l'Afrique, sans une prompte et large colonisation, serait un
non-sens, une énorme et funeste dépense. Quoi ! nous aurons dépensé bientôt un
milliard pour posséder en Afrique des terres en friche, quelques méchants bourgs,
et pour y gouverner quelques hordes semi-barbares et d'une fidélité suspecte, et
cela sans même avoir sur le littoral africain un port militaire qui assure dans tout
événement les communications d'une grande armée avec la métropole!
Encore une fois, la question coloniale n'est plus une question purement spécu-
lative, un thème de théoricien. Tout homme sérieux et conséquent doit reconnaître
que, pour toute grande nation industrielle, il ne reste aujourd'hui que deux partis
à prendre, ou revenir à la liberté commerciale, ou se donner de nouveaux débou-
chés, des marchés réservés, à l'aide du système colonial. Que les amis de la liberté
commerciale dédaignent les colonies, qu'ils repoussent ces possessions lointaines,
souvent si coiiteuses et qui exposent la mère-patrie à tant de luttes politiques ; qu'ils
se refusent à des tentatives d'une réussite incertaine et qui exigent de grandes
avances, cela se conçoit. Pourquoi demanderaient-ils au privilège colonial, à un
privilège qui ne peut s'établir et se maintenir sans dépenses, .sans efforts, sans
dangers, des marchés, des débouchés que la liberté commerciale pourrait ouvrir
sans peine sur toute la surface du globe ?
Mais que penser de ceux qui repoussent avec horreur ou avec dédain, c'est-à-
dire par intérêt ou par ignorance, toute liberté commerciale, et qui en même temps
sont froids, insouciants h l'endroit des colonies, souvent même hostiles, non-seule-
ment à tout accroissement, mais à la conservation de nos possessions coloniales?
On est forcé de le dire, ils ne comprennent pas la question, ils méconnaissent leur
propre situation. Ils ouvriront les yeux lorsqu'il sera trop tard, lorsque l'industrie,
égai'ée dans les fausses voies où ces aveugles conseillers l'ont poussée, ne pourra ni
revenir sur ses pas, ni trouver une issue. C'est là l'avenir vers lequel elle marche
en France et ailleurs, et il est juste d'ajouter, dans certains pays plus rapidement
encore que chez nous.
Cependant, soit habileté, soit simplement par d'heureuses combinaisons, la néces-
sité d'un vaste système colonial est aujourd'hui une vérité démontrée, praliquéedans
plus d'un pays. Parlerai-jede l'Angleterre? Qui ne connaît ses efforts, ses projets, ses
conquêtes dans toutes les parties du monde? Au fond c'est là toute sa politique. Elle
veut des débouchés, et encore des débouchés et toujours des débouchés. Les négocia-
tions et la guerre, les caresses et les mauvais procédés, les offres et les refus du gou-
vernement anglais n'ont, en réalité, qu'un but, le commerce du monde. Ainsi que le
disait un homme d'esprit et fort versé en ces matières, les Anglais font servir leur
politique à leur commerce; nous, nous subordonnons notre commerce à notre poli-
tique, à notre politique extérieure comme à notre politique intérieure. Nos rela-
tions commerciales, nous les donnons souvent comme appoint dans nos négocia -
tiens, au dedans et au dehors, avec des diplomates et avec des députés, peu
importe.
La Belgique, depuis 1850, étouffe dans ses ateliers sans issue. La Néerlande
n'étouffe pas; elle respire à son aise dans ses magnifiques possessions coloniales.
IIEVL'E. — CIinOMQUE. (){):>
La Hollande n'est pas à La Haye; elle est à Batavia. C'est là que le gouvernement
liollanilais trouve douze millions de sujets industrieux, actifs, pacifiques, et un
revenu net de 100 millions de francs; il en retirera très-probablement 100 mil-
lions de florins sous peu d'années. Le gouvernement hollandais avait aussi fait
fausse route d'abord ; il avait cru que la force, que la violence suffirait à tout. Heu-
reusement pour lui, il ne lui a pas fallu do longues années pour reconnaître son
erreur et revenir en arrière. Il a vile pris son parti, adopté les mesures à la fois les
plussages et les plus énergiques, abandonné la vieille routine pour des voies toutes
nouvelles, et obtenu ainsi de magnifuiues résultats. Sous peu d'années peut-être,
la Hollande fournira à l'Europe une grande partie du thé que nous allons mainte-
nant chercher à la Chine. Ceux qui voudront se former en peu de temps et à peu
de frais une juste idée des établissements hollandais dans les eaux de l'Indo-Chine,
ne pourront mieux faire que de lire la brochure de M. Maurice d'Argout, ayant
pour titre : Javn, Singapour et Manille. Substantiel et lucide, ce petit écrit ren-
ferme tous les faits les plus utiles à connaître, et laisse entrevoir des points de vue
de la plus haute importance, et sous le rapport commercial et sous le rapport
politique. La possession de Java par la Hollande et la rivalité que, par la force
même des choses, cette magnifique possession peut un jour susciter entre la
Néerlande et l'Angleterre, n'est pas un fait indigne d'attention pour la politique
française.
Le roi de Sardaigne, à l'occasion du mariage du prince royal avec une princesse
autrichienne, accorde une pleine amnistie aux émigrés politiques. H est vrai que le
gouvernement sarde n'avait pas attendu ce moment pour accorder un assez grand
nombre de grâces ou amnisties particulières. H ne faut pas moins le féliciter d'avoir
enfin pris une mesure générale et définitive. H était triste de voir qu'en Italie les
gouvernements italiens non-seulement se laissaient devancer par un gouvernement
étranger, par l'Autriche, dans les voies de la clémence, de la modération et de
l'oubli, mais qu'ils ne s'empressaient pas même d'en suivre l'exemple, lis en avaient
imité et dépassé les sévérités; ils ne voulaient ou n'osaient en imiter l'indulgence.
Cela n'était ni digne ni habile. Hs servaient les intérêts de l'Autriche en ne la suivant
pas dans les voies de la clémence, plus encore qu'ils ne les avaient servis par une
dure répression.
La chambre des députés était ces jours-ci en belle humeur; aussi a t-elle pris la
proposition Golbéry pour sujet d'une plaisanterie parlementaire. Il était en effoi
difficile de la prendre au sérieux. Le moyen d'imaginer sans rire que l'État dépen-
serait un million pour envoyer à nos trente-sept mille maires je ne sais quel bulle-
lin que personne n'aurait lu, et qui n'aurait été bon à lire pour personne. Con-
cevez-vous en efl'et tous les Français sachant lire tant bien que mal, occupés tous
les jours, pendant six mois de l'année, à déchiffrer, sous le toit de la maison com-
mune, tous les discours de MM. les pairs et de MM. les députés, même ces longs
discours écrits que personne n'a écoulés, que personne n'a lus, parce que souvent
les orateurs ont eu l'heureu.se idée de n'en lire que l'introduction et la fin. La vie
humaine est si courte! C'est bien assez pour ces discours qu'une sépulture hono-
rable dans les colonnes du Moniteur, c'est bien assez que le député puisse écrire à
ses électeurs : J'ai fait mon discours ; voyez plutôt le Moniteur d'aujourd'hui. El si
par aventure le mot sensation se trouvait à la fin du manuscrit, le compilateur offi-
ciel n'est pas un cerbère impitoyable, qui veuille effacer celte prévision ingénieuse,
quoique non accomplie.
694 REVUE. — CHRONIQUE.
Quoi qu'il en soit, la chambre, proBlant de ses loisirs, a voulu que le rapporteur
de la commission lui donnât lecture pleine et entière du rapport; elle ne lui a pas
fait grâce d'une ligne; elle a voulu qu'on lui explique comme quoi l'orateur qui n'au-
rait pas achevé ses corrections à onze heures du soir resterait irréniissiblement
chargé de tous ses péchés de tribune, comme quoi la chambre des pairs se trouvait
réduite à la portion congrue, et ne pourrait parler à l'avenir plus qu'elle n'a parlé
en l'an de grâce 18i0, c'est-à-dire qu'on aurait une parole de pair pour deux pa-
roles de député; comme quoi, vu la dureté des temps et des cœurs, cette précieuse
denrée, le bulletin Golbéry, serait donnée au rabais à ces méchants journalistes qui
osent bien, dans leurs comptes- rendus, préférer les discours de leurs amis aux
discours de leurs adversaires, et qui n'ont pas voulu trouver le secret de faire
entrer dans deux pages in-4'' les dix pages in-folio du Moniteur. Toutes ces belles
choses et tant d'autres, la chambre a voulu les entendre exposer, expliquer, dé-
fendre, au point de vue des principes, au point de vue de l'exécution, sous le rap-
port financier, sous le rapport politique, et cela pendant deux grandes heures, sans
l'ombre de fatigue, d'ennui, au contraire avec satisfaction et gaieté; après quoi, de
l'avis unanime de la gauche, de la droite et des centres, par l'organe de M. de
Beaumont et de M. de Salvandy, la chambre a dit à la commission : — C'est bien,
très-bien; nous en parlerons quand je n'existerai plus. — • Hélas! qui l'aurait dit,
si près du port? Sic transit gloria mundi.
La chambre sera dissoute les premiers jours de juin. Les élections se feront dans
la première quinzaine de juillet. Tout ce qu'on demande encore sérieusement à la
chambre, c'est la loi des chemins de fer et le budget. Nous aurons le budget, au-
rons-nous les chemins de fer?
Les intérêts particuliers s'agitent de plus en plus; ils assiègent, ils harcèlent les
ministres, les commissaires de la chambre, les députés; si le cabinet et la chambre
n'y prennent garde, nous pourrons bien avoir sur une grande dimension le pendant
de la folie de Versailles. Cela serait aussi ridicule que déplorable. Singulière pré-
tention que de vouloir réparer aux dépens de l'intérêt général les erreurs qu'on a
commises et les pertes qu'on a éprouvées! Tant pis pour ceux que la cupidité a
aveuglés. Imputent sibi.
Nous verrons si le gouvernement maintiendra hautement son droit, s'il sentira
sa force et osera s'en servir. S'il fait bon marché de son initiative, s'il la livre aux
intérêts particuliers,^rien ne se fera, ou il ne se fera que des choses désastreuses.
Non ; si des projets trop étranges viennent se croiser, la chambre finira par tout
rejeter, et si, ce que nous ne pensons pas, quelque mesure imprudente pouvait lui
être arrachée, le projet irait expirer dans la chambre des pairs.
«1 Les chemins de fer sont, comme presque tout le reste, une question de centra-
lisation. Ira-t-on au nord ou au midi, à l'est ou à l'ouest? Prendra-t-onà droite ou
à gauche? Fera-t-on les chemins de fer par masses, par fractions, par embranche-
ments? Y aura-t il des lignes militaires, des lignes de circulation, des lignes de
commerce? Chaque intérêt parlementaire ou extra- parlementaire s'agite, se démène,
se rue, ardent à sa proie. Mais l'intérêt de l'État, messieurs, l'intérêt de l'État! «
Nous empruntons ces paroles à l'écrit si remarquable de M. de Cormenin sur to cen-
tralisation, àcetécritqui servait d'introduction au f//'0ï7 «c/wiùu's^ra///", et que Timon
vient de faire réimprimer à part en y ajoutant des réflexions sur le même sujet. Ja-
mais principe n'a été défendu avec une sagacité plus pénétrante, avec une conviction
[)lus profonde, ni avec plus de résolution. Esprit éminemment logique, M de Cor-
REVUE. — CHRONIQUE. 691)
menin ihnt acceplcr toutes les conséquences du principe qu'il expose avec une
[larolo si vive, si éloquente, si incisive. « C'est un spectacle misérable et digne de
pitié de voir Barcelonne, Cadix, Valence, Burgos, Sarragosse, Bilbao, Malaga, lever
à chaque secousse leurs lêtes rivales, et constituer capricieusement des juntes insur-
rectionnelles, au lieu de s'unir à la métropole pour comprimer ranarcliic. » Et
ailleurs : a Qu'est-ce qui frappe les yeux et l'esprit du peuple dans l'idée de Dieu?
c'est l'unité; dans l'ordonnance du monde? c'est l'unité; dans l'institution d'une
monarchie? c'est l'unité. »
Il est si facile, en lisant l'écrit de M. de Cornienin, de .se laisser aller au plaisir
de le citer ! Le sujet qu'il a si bien traité est si important pour nous, pour nous qui
faisons sur une si vaste échelle une expérience toute nouvelle dans le monde, l'es-
sai de l'établissement d'un grand État unitaire sur la base de l'égalité civile! La
centralisation, c'est le seul lien avec lequel on puisse de nos innombrables éléments
démocratiques former un ensemble, de toutes ces molécules faire un seul tout. Elle
est, pour ainsi dire, le ciment des grands Étals démocratiques, de ces immenses
édifices tout composés de petits cailloux.
En repoussant avec toute sa vigueur, avec sa logique acérée, les attaques que
des esprits superficiels ou passionnés dirigent contre la centralisation, M. de Cor-
nienin sert son pays, et j'ajouterai la monarchie. La centralisation et la monarchie
sont deux idées qui, pour tout esprit sérieux, se traduisent l'une par l'autre, dans
ce sens du moins que, s'il peut y avoir monarchie sans centralisation, il ne peut y
avoir de centralisation forte, régulière et durable sans monarchie. Aussi, après tout
et malgré tout, tenons-nous Timon pour l'homme le plus monarchique et le plus
gouvernemental de France. Sincères admirateurs de son beau talent, nous avons plus
d'une fois regretté que le docte publicistene se soit pas toujours placé, pour traiter
les hautes questions de notre droit public, à cette hauteur où il lui appartient de se
tenir, au-dessus de la région des passions politiques, région orageuse sans doute et
bruyante, mais nullement élevée.
Nous ne rappellerons pas les débats, maintenant oubliés, qui ont eu lieu à la
chambre des députés sur la question du recensement. Dans le sein de la chambre,
ces discussions ne peuvent avoir qu'un seul résultat : c'est de faire que la majorité
se tienne sur ses gardes et serre de plus en plus ses rangs autour du ministère. Ces
discussions auront-elles une efficacité défavorable au cabinet dans le sein des col-
lèges électoraux? c'est ce que nous ne voudrions ni nier ni affirmer. Nous sommes
de ceux qui tiennent toutes les prédictions électorales pour hasardées. L'histoire
l>rouve que l'élection générale est un problème très-compliqué, dont on n'a pu,
que dans des cas fort rares, dégager d'avance toutes les inconnues.
A la chambre des pairs, les explications au sujet du droit de visite ne nous ont
rien appris de nouveau. Il reste une question de droit, la question relative au na-
vire la Séndgambie, qui n'a été approfondie ni de pari ni d'autre. Le droitelle fait
auraient exigé d'autres éclaircissements. M. de Broglie est intervenu dans le débat
pour répondre viclorieusemenl aux attaques qui avaient été dirigées contre les
traités de 1851 et de 1853 par ces hommes qui, animés d'un zèle posthume, s'em-
portent contre l'Angleterre, aujourd'hui qu'il n'y a plus occasion ni motif de brûler
contre elle une amorce, aujourd'hui que l'Angleterre ne demande à sévir que contre
des marchands d'hommes, et qsii n'avaient que des paroles mielleuses et des défé-
rences incroyables pour elle, lorsque le cabinet anglais, par te traité du lo juillet,
avait manqué de franchise et d'égards envers la l'rauce.
G96 REVUE. — cnnoMQrE.
— Les deux premiers volumes du Cours d'Etudes historiques, par M. Daunoti,
viennent de paraître (1); ils ne sont que le préliminaire des suivants, qui ne tar-
deront pas à succéder. MM. Guérard et Natalis de Wailly, de concert avec M. Tail-
landier, donnent leurs soins à cette publication, qui avait d'ailleurs été préparée
par M. Daunou avec toute l'exactitude qu'il apportait à ses travaux. Dire que les
deux volumes aujourd'hui publiés embrassent ce que l'auteur appelle l'examen et
le choix des faits, et traitent, comme subdivision, de la critique historique, des
usages de /'/(is/oire; ajouter qu'ils entament déjà la seconde partie du cours qui a
pour objet la classification des faits, ce serait donner une idée bien abstraite et bien
incomplète de ce qu'on y trouvera de varié et d'agréablement instructif. Nous
en tirerons, en y revenant bientôt, l'occasion bien naturelle et trop retardée d'ap-
précier l'écrivain élégant, l'érudit judicieux et l'homme vénérable dont on a mieux
compris tous les mérites en le perdant.
(1) Firmin Didol, rue Jacob, 56.
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
9â:^
T.-J. AMPÈRE. — Une course dans l'Asie centrale.— Lettre à M. Sainte-Beuve. 5
A. COCHUT. — Historiens modernes de la France.— IL M. Michelei. 23
SAINTE-BEUVE. — Glanes, poésies par mademoiselle Louise Berlin. 54
.IULES DE LASTEYRIE. — Souvenirs des Açores. 64
.1. MACÉ. — Sainl-Evremond. 75
G. DE MOLÈNES. — Revue littéraire. — Mathilde. 103
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. llî
G"- JAUBERT. — Lettres d'Orient. HT
CYPRIEN ROBERT. — Le monde gréco-slave. — État actuel, mœurs publiques et pri-
vées des peuples de la Péninsule. 156
LÉONGE DE LAVERGNE. — Françounetto, poëme par Jasmin. 1 92
GHARLES MAGNIN. — La reprise du C/d.— Mademoiselle Rachel. 216
N. MARTIN. — La symphonie pastorale. 224
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 226
GHARLES DE RÉMUSAT. —De la philosophie dans ses rapports avec l'état de la société
française.
SAINTE-BEUVE. — Anciens poètes français. — Du Bartas. 256
LÉONGE DE LAVERGNE.-Le royaume de Naples en 1841. 276
G. DE 5I0LÈNES.— Poètes et romanciers modernes de la France. — XLVII. M. Al-
phonse Karr. 505
MARIE AYCARD. — Pierre. 525
***. — Jocrisse. 328
A. BRIZEUX. — Féeries. 353
Chronique de la quinz.une. — Histoire politique. 338
LOUIS PEISSE. — Des sciences occultes au xix*" siècle. — Magnétisme animal. 345
MICHEL CHEVALIER. — Sur les gouvernements absolus de l'Allemagne. — Notes
prises, en 1840, pendant un voyagea Carlsbad. 367
G. LIBRL— Souvenirs de la jeunesse de Napoléon. 596
'**. — Question anglo-chinoise. — Lettres de Chine. 416
***. — Conquêtes et désastres des Anglais dans l'Inde. 436
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 4^8
T031!i i. 45
698 'table des matières.
HENRI BLAZE. — De la poésie lyrique on Allemagne. — Le docteur Justin Kerner. 4o7
'**. — Question anglo-chinoise. — Lettres de Chine. 481
SAINTE-BEUVE. — Anciens poètes français. — Philippe Desportes. ri04
FRÉDÉRIC MERCEY. — L'art moderne en Allemagne. 521
JOUBERT. — Jugements littéraires, pensées et correspondance. 541
'**. — Politique extérieure, 564
Chronique de la quinzaine, — Histoire politique, 577
M""= CHARLES REYBAUD. — Le dernier Oblat. — Première partie. 585
****. — La monarchie des Afghans. 617
JULES SIMON. — Du mouvement philosophique en province. 629
PHILARÉTE CHASLES, — Littérature anglaise. — Drame, histoire, traductions,
antiquités. 652
G. DE MOLÈNES. — Revue dramatique. — Les Ressources de Quinola. . '' J' 667
***. — Revue musicale. 679
ALPHONSE DE LAMARTINE. — Poésies. 686
Chronique de i\ quinzaine, — Histoire politique, 689
FIN DELA TABLE.